‹ Cours d'histoire du Canada (volume 3)Chapitre 34 sur 89 · CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

Expédition sans fruit contre les Outagamis — Etat de la Louisiane — Missionnaires qui y sont envoyés du séminaire de Québec — Plusieurs canadiens s'y distinguent, entre autres M. de Saint-Denis— Etat du commerce de la Louisiane — M. Crozat remet au roi son privilège de commerce exclusif, qui est transporté à la Compagnie d'Occident— Cette compagnie obtient de plus le privilège du commerce exclusif du castor en Canada, et succède aux compagnies du Sénégal, de la Chine et€bs Indes Orientales— M. de Lépinai gouverneur de la Louisiane — De Bien ville reçoit le commandement général de cette colonie — Divers règlements touchant le commerce du castor — Divisions paroissiales du diocèse de Québec — Les anglais de la Nouvelle-Angleterre essaient inutilement de détacher les Abenaquis de leurs missionnaires — Quelques-uns s'établissent sur le Kinibéki — Protestation des Abenaquis — Enlèvement

• du oaron de Saint-Castin par les Anglais, qui tentent vainement de s'emparer aussi du Père Rasle — Les Abenaquis portent la guerre dans la Nouvelle -Angleterre — Prise de Narantchouak ; assassinat du Père Rasle j suites de cette affaire.

La nation des Outagamis, ou Renards, avait été bien affaiblie par la défaite qu'elle avait subie, en 1712. Une partie seulement avait été détruite ; ce qui en restait cherchait à se venger en continuant leurs attaques contre les Français et contre les peuples voisins. De leur pays, qui est autour de la baie des Puants, ils faisaient des courses dans toutes les directions, se livrant au brigandage et au meurtre. Des sioux et des iroquois se joignaient quelquefois à eux dans leurs courses, mais le faisaient secrètement. Tous les alliés des Français avaient à se plaindre des hostilités des Outagamis, et il devenait nécessaire de les arrêter dans leur carrière de dévastation ; car ils auraient fini par détacher les nations de l'ouest de leur alliance avec les Français.

Avant de partir pour la France, M. de Yaudreuil avait proposé aux alliés d'entreprendre une expédition contre l'ennemi commun. Tous y consentirent, et M. de Louvigny, alors lieutenant du roi à Québec, reçut l'ordre de conduire un parti de français à Michillimakinac, d'où il s'avancerait avec les alliés contre l'ennemi commun. De tous les côtés, des guerriers sauvages se joignaient à son parti ; il se trouva bientôt à la tête de huit cents hommes, tous résolus de ne poser les armes qu'après avoir massacré le dernier des Outagamis. Ceux-ci se crurent perdus, lorsqu'ils virent l'orage prêt à fondre sur leurs têtes, et tous se disposèrent à vendre chèrement leur vie.

Dans un fort, environné d'une triple palissade de chêne7

plus de cinq cents outagamis et trois mille femmes s'y étaient réfugiés ; trois cents hommes avaient promis de venir à leur secours, mais arrivèrent trop tard. Louvigny attaqua le fort selon les formes, avec deux pièces de# campagne et un mortier à grenades. Il ouvrit la tranchée àtrente toises des palissades, avança rapidement malgré la fusillade des ennemis, et il se préparait à faire sauter les courtines par des mines, lorsque les assiégés proposèrent de capituler. Les Outagamis offraient de faire la paix avec les Français et leurs alliés ; ils remettaient tous les prisonniers, ou les remplaçaient par des esclaves, sur des nations éloignées auxquelles ils faisaient la guerre ; enfin ils paieraient les frais de la guerre du produit de leur chasse. Agréées par la plupart des alliés, ces propositions furent aussi acceptées par Louvigny, suivant les ordres qui lui avaient été adressés après son départ de Québec.

On croyait que cette humiliation pacifierait les Outagamis ; ils remirent au commandant six otages, tous chefs ou fils de chefs, et promirent d'envoyer à Montréal des députés pour y ratifier le traité, dans lequel ils déclaraient céder leur pays aux Français. Pémoussa et deux autres des otages moururent, l'hiver suivant, de la petite vérole, à Montréal ; ce qui dérangea beaucoup les plans de M. de Yaudreuil. En effet, le gouverneur-général espérait se servir de ce chef pour attacher les Outagamis aux Français. Louvigny fut, en conséquence, renvoyé à Michillimakinac, avec ordre de faire exécuter les conditions déjà acceptées, d'amener à Montréal les chefs des nations de l'ouest, et défaire descendre dans la colonie tous les coureurs de bois auxquels venait d'être accordée une amnistie générale.

Louvigny ne put entreprendre ce voyage qu'en l'année 1717 ; il reçut des remerciements des Outagamis, mais ne put les apaiser entièrement. Bientôt même ils recommencèrent leurs courses, et forcèrent les Illinois à abandonner entièrement leur rivière. Quant aux coureurs de bois, il n'en revint qu'un petit nombre dans la colonie ; près d'une centaine d'entre eux étaient montés furtivement à Michillimakinac en 1713 ; après avoir consommé les marchandises des négociants qui les avaient équipés, ils s'étaient réfugiés au Tamarois, sur le Mississipi, où, déjà, près d'une cinquantaine de français s'étaient établis. Comme ils y récoltaient du blé qui venait fort bien, ils y avaient bâti un moulin, et possédaient des bestiaux et des esclaves. Aussi n'eurent-ils aucune envie de se mettre entre les mains de Louvigny, et de descendre à Montréal. Tout ce que celui-ci gagna par son voyage, fut de ramener dans la colonie presque tous les déserteurs, et une quantité considérable de pelleteries.

Malgré leurs défaites redoublées, les Outagamis, unis avec les Sioux et les Chickasas de la Louisiane, continuèrent à attaquer les marchands français qui s'aventuraient sur leur territoire, de sorte qu'on ne pouvait, sans grandes précautions, passer du Canada à la Louisiane. Cependant les rapports avaient besoin d'être fréquents, car cette dernière colonie faisait des progrès considérables.

Lorsque d'Iberville s'éloigna de la Louisiane, en 1700, il n'y laissait qu'un petit nombre de canadiens établis aux Kaokias, à quelques postes situés plus haut, à l'embouchure du Mississipi, un fort qui ne subsista que jusqu'en 1705, et un autre au Biloxi, où commandait le sieur de Sauvole. Le premier de ces forts avait été confié à la garde de Bienville et de Juchereau de Saint-Denis, qui parlait la langue de plusieurs nations sauvages de la Louisiane. En partant, d'Iberville avait donné à LeSueur l'ordre de remonter le fleuve avec vingt hommes, et d'aller s'emparer d'une mine de cuivre découverte dans le pays des Sioux.

L'année suivante, d'Iberville jeta les fondements d'un fort sur les bords de la rivière de Maubile, où Bienville, devenu commandant par la mort de Sauvole, transporta l'établissement du Biloxi. En 1702, d'Iberville, à son quatrième voyage, construisit dans l'île du Massacre, qu'il nomma l'île Dauphine, des magasins et des casernes, parce qu'elle possédait un fort. Elle se peupla peu à peu ; on y bâtit un fort et des magasins, et elle devint le principal établissement de la Louisiane.

Des missionnaires, partis du Canada, étaient arrivés dans le haut de la Lousiane l'année qui précéda la première arrivée d'Iberville à l'embouchure du Mississipi ; c'étaient M. de Montigny, vicaire-général de i'évêque de Québec, et M. Davion, prêtre du séminaire des Missions Etrangères de Québec ; quelques-uns de leurs confrères les suivirent dans les années suivantes, et remplacèrent quelques PP. Jésuites, que la mort, avait enlevés.

M. Jean-François Buisson de Saint-Cosme fut placé par M. de Montigny dans le village des Natchez. Ce peuple était le plus civilisé de tous ceux qui habitaient la vallée du Mississipi, comme leur pays en était le plus beau. Adorateurs du soleil, ils avaient érigé, en son honneur, un temple où ils entretenaient un feu perpétuel en l'honneur de leur divinité. Le grand chef portait le nom de Soleil ; comme grand prêtre, il présentait tous les jours une offrande au soleil. La succession était par les femmes, et la mère du Soleil était très-honorée. Saint-Cosme établit sa résidence chez ces sauvages, et s'y fit

tellement respecter, que la femme du grand chef donna son nom à un de ses fils. Cependant il eut fort peu de succès au milieu d'un peuple dont les mœurs étaient profondément corrompues, et il y vécut assez peu de temps.

«Au commencement de cette année (1703),» rapporte Pénicaut, «M. de Saint-Denis envoya à M de Bienville une lettre par laquelle il lui faisait savoir que M. de Saint-Cosme, prêtremissionnaire, était venu du Canada avec trois français »...

A M. Bergier, mort en 1710, succéda dans la mission des Tamarois le sieur Dominique Yarlet. Pendant près de six ans, il travailla avec zèle parmi les Illinois ; mais à son retour en Europe, il fut nommé évêque de Babylone ; bientôt après, ses sentiments jansénistes le rendirent chef de l'église d'Utrecht, et il mourut excommunié par trois papes (1).

Les missions de la Louisiane ne pouvaient guères être surveillées par l'évêque de Québec ; mais Mgr. de Mornay, de France, gouvernait la Louisiane comme grand-vicaire de Pévêque de Québec. Il donna la desserte de la Nouvelle- Orléans à des capucins, qui en demeurèrent longtemps chargés.

Da is la Louisiane se rendaient surtout, des canadiens ; par leur activité, leur adresse et leur courage, ils trouvaient les moyens de rendre service à leurs compatriotes qui y commandaient. Un des hommes qui, vers cette époque, s'y faisait le plus de réputation, fut le sieur de Saint-Denis, de la famille des Juchereau. Il avait suivi, dans la Louisiane, ses amis, les sieurs d'Iberville et de Bienville, et s'était, toujours distingué par ses talents et son habileté. Parti avec quelques Natchitoches, qu'il avait recueillis au Biloxi, il remonta avec eux et seize chasseurs tonécas jusqu'au village des premiers, situé dans une île de la rivière Rouge, à quarante lieues de son embouchure dans le Mississipi. Dans ce lieu, il bâtit quelques maisons pour des français, qu'il y voulait laisser ; il lit distribuer aux sauvages des outils propres à cultiver la terre, et des grains pour l'ensemencer. Ensuite il partit avec douze des français qu'il avait amenés, pour tâcher de rejoindre les habitations espagnoles vers le sud ouest, et enfin, après un trèslong voyage, pendant lequel ses hommes se nourrirent du produit de leur chasse, ils trouvèrent un fort espagnol, nommé Presidio del Norte. Il fut fort bien reçu par le commandant du fort, Don Pedro Yilescas, à qui il exposa que l'objet de son voyage était d'ouvrir des relations commerciales avec les

(1) Archives du Bureau de la Marine. Mémoire de Pénicaut.

Espagnols. Le commandant demanda à consulter son supérieur, le gouverneur de Caouil, sans le consentement duquel il ne pouvait entrer en négociation. Caouil était à soixante lieuesr sur la grande route de Mexico. Après avoir examiné le passeport de Saint-Denis, le gouverneur de Caouil résolut d'envoyer celui-ci au vice-roi du Mexique ; les Espagnols étaient alors fort défiants, et craignaient que les étrangers ne s'introduisissent à l'intérieur du Mexique pour examiner les mines. Mexico était à trois cents lieues de Presidio del Norte. C'était un voyage qui devait durer longtemps ; aussi Saint-Denis prit-il des précautions ; il renvoya aux Natehitoches Pénicaut (1) et les autres français qui l'avaient suivi. Lui-même ne put partir que l'année suivante, avec son valet Médard Jallot ; il fit ce voyage sous la conduite d'un officier^ et escorté par vingt-cinq* cavaliers. Sans vouloir l'écouter, le vice-roi,, après avoir examiné son passeport, le fit jeter en prison, où il resta troi& mois, et où il serait demeuré toujours, si des officiers français, qui connaissaient d'Iberville, et qui savaient que Saint-Denis était l'oncle de sa femme, n'avaient intercédé pour lui. En recouvrant sa liberté, ii vit sa fortune changer complètement ; le vice-roi lui fit remettre une somme d'argent, le logea commodément, et l'invita à sa table. Il le sollicita d'imiter l'exemple de quelques-uns de ses compatriotes qui avaient pris du service au Mexique, et lui offrit une compagnie de cavalerie. Quoique pauvre, et ne servant à la Louisiane que comme volontaire, Saint-Denis répondit qu'il avait fait serment de fidélité à son roi, dont il ne quitterait jamais le service^ « Yous êtes déjà à demi espagnol, » lui dit le vice-roi, «puisque à votre retour,, vous devez épouser Dona Maria^ fille aînée de Don Pedro de Yileseas. Si vous acceptez l'offre d'une compagnie de cavalerie au service du roi d'Espagne,. Don Pedro sera ravi de vous donner sa fille en mariage. » Le gentilhomme canadien remercia le vice -roi, qui le retint encore à Mexico pendant deux mois, dans l'espérance de le gagner ; mais ce fut sans succès. Quoique bien traité, Saint-Denis ne put obtenir ce qu'il était venu chercher, la liberté de commerce entre la Louisiane et le Mexique. De retour à Presidio del Norte,, Saint-Denis rendit un grand service à Don Pedro de Yilescas» Seul, avec son valet de chambre, Jallot, il alla au milieu de quatre villages, qui, lassés des vexations qu'ils enduraient delà part des espagnols du fort, étaient sur le point de quitte?

(1) Pénicaut. Charlevoix a copié le récit de Pénicaut^

leurs villages pour aller*se joindre à une nation située hors du Mexique. Ils se laissèrent persuader de retourner chez les Espagnols, et Yilescas fut aussi étonné que satisfait de voir revenir son hôte à la tête de tous les sauvages, car déjà le gouverneur avait écrit au vice-roi pour l'accuser de négligence. Aussi, lorsqu'après un tel service, Saint-Denis lui demanda sa fille en mariage, Yilescas y consentit volontiers, et les noces furent célébrées avec toute la magnificence espagnole. Ce ne fut qu'après une absence de trois ans, que Saint-Denis rentra à la Louisiane pour y rendre compte de sa mission à LaMotle- Cadillac.

Pendant son absence, les chefs des Natchez, nation puissante et à demi civilisée, commirent un acte de trahison contre les français qui demeuraient parmi eux ; ils en tuèrent quelques-uns, dont ils essayèrent de cacher la mort. Bienviller alors lieutenant du roi, fut chargé de les châtier. En le voyant arriver avec plus de cent français, ils se décidèrent à rendre les meurtriers, auxquels le commandant fit casser la tête.

Comme les Natchez pouvaient causer beaucoup de tort à la colonie de la Louisiane, en interrompant la navigation du Mississipi, on ne voulut point les pousser à bout, et on leur offrit la paix, à condition qu'ils construiraient, à leurs fraisy un fort dans leur grand village, avec des magasins et les logements nécessaires pour la garnison, et les commis qu'on y établirait ; qu'ils restitueraient tous les effets qu'on avait enlevés aux Français, et répareraient les dommages qu'ils avaient causés. Le grand chef les accepta ; le lendemain, Bienville marqua l'endroit où il voulait qu'on bâtit. Le plan en fut immédiatement tracé ;, au bout de six semaines, il était entièrement terminé, et, avec ses soldats, Bienville vint en prendre possession. Le fort reçut le nom de Rosalie, en Thonneur de Madame de Pontchartrain, épouse du ministre des colonies.

Cependant, Crozat, qui avait obtenu le commerce exclusif en 1712, désirait retirer des profits de la Louisiane. Il ne comprit pas qu'on ne peut faire prospérer une colonie, si on empêche les habitants de s'enrichir. A peine eut-il pris possession du commerce exclusif, qu'on ne vil plus de navires des îles à la Louisiane. On défendit aux habitants d'aller vendre leurs denrées à Pensacola, où les Espagnols donnaient, en échange, le seul argent qui rentrait dans la colonie. Il n'était pas permis de vendre à d'autres qu'aux commis de Crozat, qui

taxaient les pelleteries à un prix si élevlî, que les chasseurs les portèrent au Canada, ou aux colonies anglaises.

Si la compagnie de Oozat eût consulté ses meilleurs intérêts, die aurait suivi une conduite contraire ; elle aurait facilité aux colons les moyens de profiler des produits du pays. En gênant leur commerce, en leur arrachant des sources de revenu, dont le produit serait remonté à la compagnie même, elle les mit hors d'état de faire valoir leurs terres ; elle réduisit les colons à la pauvreté, et, par suite, souffrit elle-même gravement dans ses intérêts matériels.

Voyant que ses affaires allaient de plus en plus mal, M. Crozat remit son privilège au roi, en 1717. La banque de Law venait d'être établie sous l'autorité du régent ; le célèbre aventurier écossais crut que l'occasion serait favorable pour établir 3e système financier qu'il avait élaboré dans son imagination. Pour donner à la banque un crédit qui répondît à l'étendue des entreprises qu'elle devait former, un arrêt du conseil (10 avril 1717) ordonna à ceux qui avaient le maniement des deniers royaux, de recevoir et d'acquitter les billets de la banque même sans escompte ; elle put, dès lors, assigner sept et demi pour cent d'intérêt. Quelques mois après, eut lieu la création d'une société de commerce sous le nom d'Occident ou du Mississipi ; son objet était la plantation et la culture des colonies françaises dans l'Amérique du Nord. Le roi donnait à cette colonie toutes les terres de la Louisiane, et permettait aux Français, aussi bien qu'aux étrangers, de s'y intéresser, en prenant des actions dont une partie de la valeur pourrait être fournie en billets de Fétat, qui, déjà, perdaient cinquante et soixante pour cent sur la place. On peignait le pays comme un Pérou fécond en or. L'amorce fut aisément avalée par le grand nombre ; le parlement lui-même y fut pris, et enregistra cet arrêt sans difficulté.

Dans le même temps que le sieur Crozat remettait au roi le privilège du commerce exclusif dans la Louisiane, expirait le traité fait avec les sieurs Aubert, Neyret et Gayot, pour la traite du Canada, et Ton remettait à la compagnie d'Occident ce le privilège de recevoir à l'exclusion de tous autres dans la colonie du Canada, à commencer du premier janvier 1718, jusques et compris le dernier décembre 1742, tous les castors gras et secs que les habitants de la dite colonie auront traités. » Le roi se réservait le droit de régler les quantités des différentes espèces de castors que la compagnie serait tenue de recevoir «chaque année des habitants du Canada, et les prix auxquels die serait tenue de les leur payer. Par le même arrêt, il fut

défendu à tout sujet français « d'acheter aucun castor dans l'étendue du gouvernement du Canada, pour le transporter en France, à peine de confiscation du dit castor au profit de la compagnie, et même des vaisseaux sur lequel il aurait été embarqué.

La Louisiane passait à la compagnie avec tous les droits analogues à ceux que l'ancienne Compagnie des Cent avait eu autrefois sur le Canada, et pour en augmenter la valeur, un arrêt fut rendu le vingt-sept septembre suivant, par lequel au gouvernement de la Louisiane était réuni tout le pays des Illinois (1).

Les concessions qu'elle obtenait s'étendaient de jour en jour ; elle acquit, en 1718, le privilège de la compagnie du Sénégal, et de la traite des nègres ; on lui réunit ensuite celle de la Chine et des Indes Orientales, en lui abandonnant les terres, îles, forts, magasins, habitations, munitions et vaisseaux qui avaient appartenu à cette dernière, et alors elle reçut ellemême le nom de Compagnie des Indes. « Ce fut alors,» dit l'auteur de la vie privée de Louis XY (2), «qu'on ne craignit point de découvrir son origine commune avec la banque, en refondant ensemble ces deux filles monstrueuses d'un même père, de ce Law qui venait d'être nommé contrôleur général des finances. »

Lorsque ces changements arrivèrent, LaMotte-Cadillac avait laissé la Louisiane ; M. de Lépinai, qui le remplaçait comme gouverneur de la colonie, arriva à l'île Dauphine au mois de mars 1717. Pendant qu'il travaillait à fortifier l'île Dauphine, où étaient les magasins de la colonie, un ouragan terrible rendit ses dépenses inutiles, en fermant l'entrée du seul port que possédât l'île, par un amas considérable de sable ; l'île même fut presque inondée. Les magasins et le quartier général furent transportés temporairement au Biloxi, en attendant qu'on choisît un emplacement plus commode pour la future capitale. Cette année même, M. de Bienville reconnaissait, sur les bords du Mississipi-, un lieu favorable pour y bâtir une ville, et jetait les fondements de la Nouvelle-Orléans.

Au commencement de l'année 1718, on fit monter \e Neptune, vaisseau qui venait d'arriver de France, jusqu'à la Nouvelle- Orléans. Peu après, arrivèrent les premiers concessionnaires ; DuGué de Boisbriand, officier canadien, les accompagnait. La

(1) Edits et Ordonnances, vol I.

(2) M. d'Angerville, Vie privée de Louis XV, vol. I,

nouvelle compagnie d'Occident, sous le bon plaisir du roi, l'avait nommé commandant aux Illinois, et élevait de Bienville au commandement général de la Louisiane.

Pendant l'année 1716, qui précéda celle où la compagnie d'Occident prit possession du commerce du castor au Canada, le port de Québec avait reçu treize bâtiments, dont quatre avaient été lancés dans les chantiers de la colonie. Chaque année, quelques navires se bâtissaient au Canada, et peu à peu le nombre en devenait assez considérable.

Un des premiers soins de la compagnie d'Occident fut de régler le commerce des castors, qui avait été, quelquefois, une source de pertes pour les sociétés qui s'en étaient occupées auparavant. Du roi, elle avait reçu le droit de réclamer dix francs par chaque barrique d'eau-de-vie qui entrerait dans la colonie, et cinq sous par livre de tabac ; de plus, le quart des peaux de castor, et le dixième des peaux d'orignaux qui en sortiraient. Et, comme toutes les pelleteries devaient être remises dans ses magasins et lui être vendues, elle se trouvait avoir un immense monopole (1). .. Or, tant que les Français avaient été les seuls pour acheter les pelleteries des sauvages du Canada, le quart qui se prélevait sur le castor ne diminuait pas considérablement le profit du traiteur ; il évaluait ses marchandises : de sorte que les sauvages payaient le quart, souvent sans le savoir. Mais, lorsque les Anglais commencèrent à envoyer leurs traiteurs au milieu des nations de l'ouest, les sauvages reconnurent qu'ils pouvaient avoir les marchandises à meilleur marché chez ces derniers que chez les Français. Les nations éloignées ne tardèrent pas à en être informées, et désirèrent profiter de ce nouveau marché. Aussi y aurait-il eu des suites plus désavantageuses au commerce des Français, si les nations du nord, qui ont la plus grande quantité et la meilleure qualité de castor, n'avaient éié jalouses de la prospérité des Iroquois, qui sont voisins des Anglais, et qui voulaient servir d'intermédiaires. Pouvant communiquer avec les Français facilement et sans danger par la rivière des Outaouais, ils continuèrent le commerce avec ceux-ci, en se plaignant toujours qu'on les volait, parce que les marchands de Montréal ne leur donnaient pas autant que les Anglais en paiement de leur castor. Lorsque les fermiers généraux, à la suite de plusieurs changements, devinrent maîtres de la revente du castor en France, on ne veilla pas assez pour empêcher qu'il ne s'en apportât du Cana-

(ï) Archives de la Marine. Mémoire de Ruette d'Auteuil.

da plus qu'on n'en pouvait consommer. Comme les prix qu'en obtenaient les Canadiens étaient assurés et satisfaisants, ils cherchèrent les moyens d'obtenir le plus de castor qu'ils purent. Jusqu'alors ils avaient attendu que les sauvages l'apportassent à leurs habitations et à leurs villes. A Montréal, arrivaient annuellement cent cinquante ou deux cents canots outaouais (1), chargés de pelleteries. Dans trois ou quatre jours, ils avaient terminé leur troc, et laissaient entre les mains des marchands des effets qui se vendaient en France plus de trois à quatre cent mille livres. Les habitants de toutes les parties du pays se rendaient à cette foire pour leurs achats. Il en était de même, aux Trois-Rivières, pour les sauvages qui venaient du nord par le Saint-Maurice.

Dans la vue de favoriser l'accroissement de Québec, de Montréal, et des Trois- Rivières, Colbert régla qu'il ne se ferait de commerce avec les sauvages étrangers que dans ces trois villes. Le désir d'obtenir du castor porta plusieurs personnes, de toute qualité, à se rendre, sans permission, à Michillimakinac, dans le lac Huron, pour y faire la traite avec 'les sauvages. Ces premiers furent suivis d'un très-grand nombre d'autres, qui, ne trouvant plus de castor en ce lieu, pénétrèrent jusques chez des nations éloignées, telles que les Sioux, les Assinibouanes et les Cristinaux. C'est à ces voyageurs qu'on a donné le nom de coureurs de bois.

Plusieurs fois le roi accorda des amnisties, pour engager ces hommes à revenir dans la colonie ; il prononça des peines beaucoup plus rigoureuses contre les contrevenants, mais toujours sans succès, car la vie aventureuse des coureurs de bois avait pour eux des charmes auxquels ils ne pouvaient s'arracher. Pendant plusieurs années, ils apportèrent une si prodigieuse quantité de castor, de bonne et de mauvaise qualité, que les fermiers généraux, qui n'avaient point ouvert de débouchés pour cette marchandise dans les pays étrangers, se trouvèrent surchargés. Dans ces circonstances, le sieur d'Aubenton fut envoyé au Canada pour proposer une diminution sur le prix du castor. Les officiers de la colonie craignirent que cette réduction de prix n'engageât les sauvages à porter leur castor aux Anglais, et qu'ils ne se rangeassent de leur côté durant la guerre.

Les chapeliers de Paris refusèrent, pendant quelques an-

(1) C'était le nom qu'on donnait à tous le8 canots qui descendaient des environs du lac Huron et du lac Supérieur.

cotms B'fîîsTomË

nées, de recevoir le castor gras ; comme c'était la meilleure qualité, les sauvages montraient de la mauvaise humeur de ce qu'on ne voulait pas le recevoir, et c'était avec d'autant plus de justice, que dans les années précédentes, on leur avait recommandé particulièrement de se servir de leur castor pour leurs vêtements, afin de le rendre gras (1).

Les Canadiens furent donc dans la nécessité de recevoir le castor gras des sauvages; il leur fallait aussi trouver un moyen de s'en défaire. lis y réussirent en le faisant passer en Hollande, ou en le portant par toutes sortes de voies dans la Nouvelle Angleterre, où ils le vendaient fort bien. Lorsque la compagnie d'Occident prit la régie du commerce de castor, elle éprouva de l'embarras touchant les démarches qu'elle devait faire. Il y avait un mouvement fort considérable parmi les jeunes canadiens ; tous voulaient avoir part aux avantages de la traite que la compagnie se réservait. Un grand nombre des jeunes gens des premières familles étaient sans cesse en voyages^. Les uns se rendaient sans congé à Michillimakinac, pour de* là s'enfoncer dans le nord-ouest ; d'autres se rendaient à Albany, malgré les défenses, pour y vendre leur castor aux marchands anglais. Les directeurs de la compagnie demandèrent aux autorités d'arrêter la vente des pelleteries aux Anglais, et d'empêcher que leurs manufactures ne fussent introduites au Canada. C'était demander l'impossible, car la contrebande avait lieu sur une grande étendue de pays. Cette demande ne se faisait pas dans l'intérêt des habitants du Canada ; la raison était que si le castor manquait, les chapeliers de Paris ne trouveraient plus d'ouvrage, les ouvriers quitteraient la France pour s'établir ailleurs, et la compagnie serait ruinée. Ils demandèrent qu'il fût permis de faire visiter en tout temps, par les commis de la compagnie, les maisons des ecclésiastiques, aussi bien que celles des séculiers^ pour voir s'il s'y trouvait des marchandises étrangères. Le conseil décida que ces visites ne devaient point avoir lieu sans la permission du commandant du lieu et de l'intendant, et en présence d'un officier de justice, précautions dont elle fut obligée de s'entourer par la suite. La compagnie, en 1722? laissa le nom de compagnie d'Occident, pour prendre celui de compagnie des Indes, et continua ensuite le commerce sous ce dernier nom.

(1) Le castor gras est celui que les sauvages ont porté, pendant quelque tempg, pour se couvrir j comme alors, il a perdu tout le long poil, et qu'il ne lui reste plus que le duvet, il était ordinairement préféré par les chapeliers. Celui qui n'a pas été ainsi porté, et qui conserve le long poil, est nommé castor verd.

En 1716, les marchands de Montréal refusaient de déposer leurs pelleteries dans les magasins de la compagnie Neyret et Gayot, qui avait le commerce exclusif des pelleteries, mais qu'on regardait comme insolvable.

En 1718, l'on instruisit un procès contre un fils du sieur de LaDécouverte, et les sieurs de Coulonge, Messier de Saint-Michel, Mocquin et autres, accusés d'avoir été à Orange (Albany), et d'y avoir porté des pelleteries pour y trafiquer. Quelques-uns reconnurent y avoir été avec le jeune de LaDécouverte. De Laprairie, ils avaient fait portage à Saint-Jean ; là ils avaient trouvé des canots. Le sieur de LaDécouverte avait acheté des Anglais un nègre et de l'argenterie ; les autres, de la toile et de la vaisselle. Le sieur Livingston, qui avait demeuré à Montréal, était celui qui recevait ordinairement les pelleteries des français du Canada. La poursuite était faite à la réquisition de MM, Neyret et Gayot. M. de Contrecœur avait été placé par la compagnie sur le lac Champlain, pour empêcher ce commerce.

Depuis plusieurs années, monseigneur de Saint-Yalier était pressé d'établir régulièrement les paroisses de son vaste diocèse. En 1722, fut confirmé un règlement, dressé par le gouverneur et l'évêque, pour fixer les bornes des circonscriptions ecclésiastiques que ce dernier jugeait à propos de former immédiatement ; les vingt-cinq mille européens qui, en cette année^ se trouvaient au Canada, furent partagés en quatre-vingt-deux paroisses, Celle de Québec seule en renfermait environ sept mille. Aussi cette ville prenait-elle de l'importance, et M. Chaussegros de Léry proposait, pour la fortifier, une suite de travaux qui devaient en faire le boulevard de la France dans l'Amérique ; on commençait même déjà à travailler aux ouvrages qui devaient la rendre redoutable aux ennemis.

Dans l'espérance de gagner les Abenaquis, qui, depuis si longtemps, désolaient les colonies de la Nouvelle-Angleterre, le gouverneur anglais essaya de les détacher de leurs missionnaires. Dans ce dessein, il envoya un des ministres les plus habiles de Boston, ouvrir une école pour les sauvages, dans un village (1) sur les bords du Kinibéki. Rien ne fut oublié pour les gagner ; le ministre allait chercher les enfants, les caressait, leur faisait des présents. Aux pères, il adressait des questions sur leurs croyances, et ridiculisait les pratiques de la religion catholique.

(1) Old-Town ? Etat du Maine.

Le père Sébastien Rasle, missionnaire des Àbenaquis à Narrantchouak, écrivit au ministre une lettre polie ; il l'engageait à communiquer ses objections au pasteur, et non aux pauvres néophytes sauvages, qui croyaient les vérités catholiques, mais ^'étaient pas accoutumés à les discuter. Le missionnaire s'offrait à conférer avec le ministre, soit par écrit, soit de vive voix (1).

Après la réception de cette lettre, l'anglais se retira à Boston pour y consulter ses confrères, et, après quelques jours, il adressa au père Rasle une réponse en latin, mais si peu intelligible, que celui-ci eut peine à rien compendre. Depuis la missive, il n'osa plus, néanmoins, s'exposer à soutenir la controverse avec le jésuite, qui lui parut un homme habile, mais peu accommodant en matière de religion.

Au mois d'août 1717, un traité de paix fut conclu entre les Anglais et les Abenaquis à Arrowsike ; quelques-uns des premiers en profitèrent pour s'établir sur les bords du Kinibéki, espérant jouir des profits de la traite. Comme ces hommes offraient leurs marchandises à assez bas prix, les sauvages leur donnèrent assez facilement la permission de bâtir des maisons ; mais, bientôt, des forts s'élevèrent pour défendre les magasins. Les Abenaquis s'aperçurent un peu tard que leurs villages étaient environnés d'habitations anglaises ; ils entrèrent en défiance, et demandèrent aux Anglais de quel droit ils étaient venus occuper leurs terres, et pourquoi ils y bâtissaient des forts. On déclara aux sauvages que leur pays avait -été cédé par le roi de France à la reine d'Angleterre. Cette réponse blessa les Abenaquis, qui, comme les Iroquois, étaient extrêmement jaloux de leur liberté et de leur indépendance.

Sur le champ, des députés furent envoyés au marquis de Yaudreuil, pour savoir s'il était vrai que le roi de France eût disposé d'un pays dont ils se prétendaient les seuls maîtres. Le gouverneur leur répondit que le traité conclu entre le roi de France et la reine d'Angleterre ne faisait aucune mention de leur pays, qui leur appartenait toujours.

Peu après, les chefs adressèrent au gouverneur de Boston les paroles suivantes • « Grand capitaine, tu vois par ce traité dont je t'envoie la copie, que tu dois vivre en paix avec moi, puisque tu dois vivre en paix avec les alliés de la France, et que tu ne peux douter que je sois son allié. Est-ce vivre en paix avec moi que de prendre ma terre malgré moi? Ma terre,

(1) Lettres édifiantes et curieuses.

que j'ai reçue de Dieu seul; ma terre dont aucun roi n'a pu, ni ne peut disposer malgré moi ? Voilà, cependant, ce que tu fais depuis plusieurs années, en t'y établissant et t'y fortifiant contre mon gré, comme tu l'as fait dans ma rivière d'Anniskaugan, dans celle de Kinibéki et ailleurs... Pense que je t'ai dit souvent de te retirer de ma terre, et je te le redis pour la dernière fois; puisque ma terre n'est à toi ni par droit de conquête, ni par droit de donation. Je ne te l'ai pas donnée ; tu ne l'as pas achetée.... Ne t'en ai-je pas chassé toutes les fois que nous avons eu guerre?.... Le roi de France, dis-tu, te l'a donnée. .. Je suis son allié, je ne suis pas son sujet.... Quand les sauvages t'ont-ils permis de faire des forts, et de t'avancer dans les rivières, comme tu le fais malgré eux? Ni mes grandspères, ni mes pères ne t'ont donné ma terre. J'attends ta réponse dans trois dimanches. Si tu ne m'écris pas que tu te retires, je ne te dirai plus de te retirer, et je croirai que tu veux te rendre maître de ma terre malgré moi. Yoici la parole de tous les sauvages chrétiens et catholiques du pays et du Canada, dont les principaux sont assemblés ici : Retire-toi de la terre des Abenaquis, qui a pour borne la rivière de Kounitegou, qui la sépare de la terre des Iroquois. Je veux bien te laisser dans l'espace qui est depuis la rivière de Kounitegou jusqu'à une lieue de l'embouchure de ma rivière de Pegouakki ; mais qu'il ne loge plus d'anglais depuis une lieue au-dessus de cette dernière rivière, ni le long des bords de la mer vis-à-vis ma terre, ni dans aucune des îles qui sont au large, et où mon canot peut aller. Si quelques sauvages ivrognes te disent de te loger où tu logeais autrefois, sache que toute la nation te dit : J'irai brûler ces maisons après les avoir pillées. Tu as exercé la violence envers les nôtres ; après en avoir appelé dix pour parler au sujet des bestiaux qu'on t'avait tués, et qu'on avait eu le droit de te tuer, pour t'obliger à te retirer d'une terre qui n'est point à toi, tu les fis entrer dans une maison, et ensuite entourer par deux cents anglais armés d'épées et de pistolets, et tu en retins qualre pour les bestiaux tués ; tu as conduit ces quatre hommes prisonniers à Boston, tu as promis de les rendre au prix de deux cents castors : je te les ai donnés ces deux cents castors, et tu retiens ces hommes, par quel droit ? Encore une fois, je les redemande ; je te demande ma terre. Fait à Menaskouk, au bas de la rivière Kinibéki, 28 juillet 1721 (1).»

(1) Archives delà Marine.

Les sauvages, qui s'étaient rendus à un lieu indiqué par le gouverneur de Boston pour tenir une conférence, ne l'y trouvèrent point, et envoyèrent cette requête par quelques anglais (1).

Deux mois s'écoulèrent, et l'on n'avait point fait droit à la demande des Abenaquis ; ils se disposèrent alors à exécuter leurs menaces, et à user de représailles. Cependant le marquis de Vaudreuil crut devoir s'opposer aux voies de fait, et il eut besoin de toute son autorité pour désarmer les Abenaquis. Mais ce ne fut que pour un moment, car deux nouvelles entreprises des Anglais exaspérèrent les sauvages.

La première fut l'enlèvement du baron de Saint -Castin, fils. Ce jeune homme avait toujours vécu avec ses parents maternels, les seuls qu'il connût, et le roi de France l'avait nommé commandant dans ce pays, après que l'Acadie eut été perdue par les Français. De plus, les Abenaquis l'avaient nommé commandant général de leur nation, et, en cette qualité, il s'était présenté à la conférence proposée par le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre. Les Anglais lui en firent un crime, et un vaisseau de cette nation l'enleva par trahison de sa demeure, au bord de la mer, et le transporta à Boston au mois de décembre de l'année 1721. Là, il fut interrogé comme un criminel ; on lui demanda pourquoi il s'était rendu au lieu désigné pour la conférence entre le gouverneur général et les Abenaquis. Il répondit qu'il était abenaquis par sa mère ; qu'il avait passé toute sa vie avec ces sauvages, qui l'avaient établi chef et commandant général de la nation, et que, comme tel, il avait voulu se rendre à une assemblée où l'on devait s'occuper des intérêts de la nation abenaquise.

Lorsque M. de Yaudreuil eut été informé de la détention de Saint-Castin, il en écrivit au gouverneur général de la Nouvelle-Angleterre pour s'en plaindre, et pour réclamer contre un pareil acte. Il n'obtint aucune réponse ; mais, au bout de cinq mois, le baron de Saint-Castin obtint sa liberté. Peu de temps après, il repassa en France pour recueillir la succession de son père en Béarn, et ne revint point en Amérique.

Une seconde entreprise des Anglais irrita davantage les sauvages. A Boston, l'on était persuadé que jamais on ne pourrait s'emparer des terres des Abenaquis, tant que le Père Rasle demeurerait parmi eux. Après plusieurs tentatives pour engager les sauvages à le remettre entre leurs mains, ou à le

(1) Lettres édifiantes.

renvoyer en Canada, et à le remplacer par un ministre protestant, ils essayèrent de le surprendre et de l'enlever; ils allèrent même jusqu'à promettre de donner mille livres sterling à celui qui leur apporterait sa tête.

Toutes ces tentatives avaient échouées ; enfin, vers la fin de janvier 1722, sur la nouvelle que le Père Rasle était resté au village de Narantchouak avec les vieillards et les infirmes, tandis que les autres étaient allés à la chasse, les Anglais envoyèrent un détachement de deux cents hommes pour le surprendre. Heureusement, deux jeunes gens, qui chassaient à Fentrée de la rivière Kinibéki, les ayant aperçus, se hâtèrent de remonter au village pour l'avertir du danger qu'il courait. Avant de se réfugier dans la forêt, le missionnaire eut le temps de consommer les hosties consacrées qui étaient dans sa chapelle, et de mettre les vases sacrés en lieu sûr. Les Anglais trouvèrent le village abandonné, et s'avancèrent dans la forêt à la recherche du Père Rasle ; ils étaient tout près de sa retraite, lorsque les sauvages les aperçurent. Tous s'enfuirent, excepté le missionnaire, qui était sans raquettes, et qui, d'ailleurs, ne marchait pas aisément depuis qu'il avait eu une jambe cassée, quelques années auparavant ; il n'eut que le temps de se cacher derrière un arbre, dont les Anglais s'approchèrent à plusieurs reprises, sans pouvoir découvrir celui qu'ils cherchaient. Après avoir parcouru tous les environs sans succès, ils s'arrêtèrent et retournèrent au village, où ils pillèrent l'église et la pauvre maison du missionnaire. Ils le laissèrent dénué de tout, et il souffrit beaucoup de la disette, jusqu'à ce que les jésuites de Québec, informés de son état, lui eussent envoyé des provisions.

Cependant ces attaques si souvent renouvelées des colons anglais, finirent par faire comprendre aux Abenaquis qu'ils ne pouvaient espérer de paix de ce côté, et que la guerre seule pourrait assurer aux enfants du sol la possession de leurs terres, de leurs lacs et de leurs forêts. On chanta la guerre dans les villages des Abenaquis ; on convint de détruire les habitations anglaises du Kinibéki, et de repousser ce peuple toujours inquiet. Les frères et les alliés du Canada furent invités à lever la hache. Les hurons de Lorette,, les abenaquis de Saint-François et de Bécancour répondirent à l'appel, et se donnèrent rendez-vous à Narantchouak ; les Français n'y pouvaient prendre part, à cause de la paix entre l'Angleterre et la France.

En juin 1722, un parti abenaquis surprit le village de Merry-

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meetingsbay, où ils prirent plusieurs familles, qu'ils relâchèrent ensuite. Peu après, à Passamaquoddy, ils s'emparèrent d'un bâtiment anglais, et brûlèrent le village de Brunswick.

La guerre ainsi allumée entre les deux nations, engagea les habitants de Narrantchouak à prier le Père Rasle de se retirer à Québec pendant quelque temps. Us savaient que c'était à lui que les Anglais en voulaient particulièrement, parce qu'ils le regardaient comme le conseiller et le défenseur de ses néophytes. «Retire-toi, » lui disaient-ils, «car si tu tombais entre les mains des Anglais, ils te retiendraient en prison, et tu languirais le reste de tes jours dans une dure captivité. » A ces instances de l'affection de ses enfants^ le père répondait par les paroles de saint Paul : « Je n'estime point ma vie plus précieuse que moi-même, pourvu que j'achève ma course, et que j'accomplisse le ministère de la parole qui m'a été confié par le seigneur Jésus. » Cependant, les dangers prévus par les Abenaquis ne tardèrent pas à se présenter.

Deux cent quatre-vingts anglais, conduits par les capitaines Moulton, Starman et Bourne, et soutenus par une bande d'iroquois, entreprirent de débarrasser leurs compatriotes d'un sî terrible adversaire. Pendant la nuit du vingt-deux août 1724, ils campèrent près de Narantchouak. De bonne heure, le vingt-trois, ils s'approchèrent et, surprirent les Abenaquis,. qui dormaient tranquillement, sans soupçonner que le danger fût si proche. A peine était-il trois heures du matin, que Moulton entra dans le village silencieux, après avoir recommandé à ses hommes de ne point décharger leurs fusils inutilement. Enfin, un sauvage sortit de sa cabane ; apercevant les anglais tout près de lui, il poussa le cri de guerre, et soixante guerriers s'élancèrent de leurs, maisons dans le premier moment de surprise, car personne d'entre eux ne s'attendait à cette attaque. Les Anglais déchargèrent leurs fusils sur tous ceux qui se montrèrent. Pendant quelque temps, les sauvages se défendirent, pour donner aux femmes et aux enfants le temps de s'enfuir ; ils se jetèrent ensuite dans la rivière, pour gagner le bois sur l'autre rive. Plusieurs d'entre eux,, entraver sant9 furent tués par les balles des Anglais, qui tiraient sur eux à loisir (1). En entendant le bruit, le Père Rasle, que les Anglais étaient venus chercher, sortit de sa chapelle -t voyant les siens aux prises avec les Anglais, il s'avança sans crainte vers les assaillants, dans l'espérance de détourner leur attention de#

(1) Penhallow, p. 70*-

femmes et des enfants qui fuyaient. À peine eut-il été aperçu, que tous les fusils anglais furent tournés eontre lui ; une grêle de balles l'atteignit, et il tomba mort au pied d'une croix qu'il avait plantée. Sept sauvages, qui s'étaient portés à son secours, tombèrent à ses côtés.

Suivant la relation de Penhallow. les Anglais tuèrent dans sa cabane îa femme d'un chef renommé et ses deux enfants, et donnèrent des exemples de cruauté dignes des sauvages. Ils massacrèrent, en tout, sept femmes et quatorze enfants. « La barbarie des Anglais envers les femmes et les enfants ne saurait être excusée, et ternit beaucoup l'éclat de la victoire. » Ces hommes, élevés au milieu de la civilisation européenne, placés ensuite en contact avec la barbarie, se laissaient entraîner à des actes de cruauté qu'eux-mêmes reprochaient aux sauvages. Les Anglais, ne rencontrant plus de résistance de la part des hommes, pillèrent et brûlèrent les cabanes, profanèrent les vases sacrés et les saintes espèces, et incendièrent l'église.

A peine s'étaient-ils retirés, que cent cinquante personnes, qui avaient échappé au massacre, rentrèrent à Narantchouak ; il restait vingt-cinq guerriers, mais, comme ils n'avaient ni poudre, ni plomb, ni provisions, ils ne purent suivre l'ennemi pour le harceler dans sa retraite. Assis sur les ruines de leur village, ils se joignirent aux vieillards et aux enfants pour pleurer leur père commun, tandis que les femmes cherchaient dans ies bois voisins des herbes médicinales pour guérir les blessés. « Us trouvèrent le Père Rasle percé de coups, la chevelure enlevée, le crâne brisé à coups de haches, la bouche et les yeux rempiis de boue, les os des jambes fracassés, et tous les membres mutilés. Yoilà de quelle manière fut traité un prêtre dans sa mission au pied d'une croix, par ces mêmes hommes qui exagéraient si fort, en toutes occasions, les inhumanités prétendues des sauvages chrétiens, qu'on n'a jamais vus s'acharner ainsi sur les cadavres de leurs ennemis. Après que ses néophytes eurent baisé plusieurs fois les précieux restes d'un père tendrement et si justement chéri, ils l'inhumèrent à l'endroit même où, la veille, il avait célébré les saints mystères, e'est-à-dire, à la place où était l'autel, avant que l'église fut brûlée (1).

» Le Père Rasle était d'une bonne famille de Franche-Comté ; il mourut dans sa soixante-et-septième année.,. Il ne fut guère

(JL) Charlewoix, liv. xx.

moins regretté dans la colonie que parmi ces sauvages ; mais on y songea beaucoup plus à exalter son bonheur qu'à faire des prières pour le repos de son âme. Le Père cla LaChasser supérieur des Jésuites, ayant demandé pour lui à M. de Belmont, supérieur du séminaire de Montréal, les suffrages de l'église, en vertu de la communication de prières qui état entre ces messieurs et les Jésuites, ce respectable vieillard ne lui répondit que par ces paroles de saint Augustin : «C'est faire injure à un martyr, que de prier pour lui. »

Cette attaque des Anglais, où, en pleine paix avec la France, ils massacrèrent (1) un jésuite français, affaiblit considérablement la bourgade de Narrantchouak. C'était une des cinq que possédaient les Abenaquis ; il y en avait deux sur le Saint- Laurent, l'une à Saint-François, et l'autre à Bécancour ; plusieurs familles abenaquises y avaient été transférées, refoulées par les anglais qui s'appropriaient leurs terres. Narantchouak était sur la rivière de Kinibéki, Panaouamski sur la rivière de Pentagouet, et Médockeck sur la rivière Saint-Jean (2). De chacune de ces bourgades, par sa rivière, l'on pouvait, communiquer facilement avec Québec en quelques jours. Cette circonstance rendait leur position fort importante pour le Canada, dont elles formaient une des plus puissantes barrières. M. de Yaudreuil suggéra à la cour de ne pas négliger de les protéger contre les empiétements des Anglais, qui s'avançaient vers le Canada, en s'emparant des terres de ces sauvages.

Si la cour ne pouvait secourir les Abenaquis ouvertement^ elle avait droit de se plaindre des infractions au traité d'Utrechtr et de la mort d'un français, tué en pleine paix. Le gouvernement français n'écouta point ces conseils ; il ne s'occupa point de demander compte du sang d'un pauvre missionnaire ; il abandonna les Abenaquis à leur sort, parée qu'il n'en avait plus besoin pour harceler les Anglais.

En 1725, les Anglais essayèrent de conclure un traité de paix avec les Abenaquis, qui continuaient, de se défendre courageusement. Le douze mars de cette année, M. de Yaudreuil arrivait à Montréal, où l'attendait une lettre du commandant

(1) Au même lieu du massacre,, un autre jésuite, Mgr. Fenwîek, a élevé un monument à la mémoire du Père Rasle. Les écrivains anglais se sont plu à forger des^ histoires sur son compte. Belknap dit que quand il donnait l'absolution, il hissait un drapeau sur un mat placé devant sa chapelle. Un dictionnaire abenaquis, composé par le Père Rasle, fut trouvé parmi ses papiers, et déposé dans la bibliothèque du collège de Harvard.

(2) A environ dix milles de Woodstock,. sont les chutes de Meduebik, sur la rivière- Saint-Jean.

de Chambly ; on l'informait que trois députés anglais étaient arrivés la veille en ce poste ; c'étaient M. D dley (1), fils de l'ancien gouverneur de Boston, le colonel Thaxter, membre du conseil, tous deux députés par le gouvernement de la province de Massachusets? et l'autre était M. Atkinson, député du gouvernement de Pescadoué. Ils étaient accompagnés du sieur Sehuyler, d'Albany, qui s'intéressait beaucoup aux affaires des Iroquois. Ces délégués arrivèrent à Montréal le treize du même mois, et remirent au marquis de Yaudreuil une lettre du gouverneur de Boston, renfermant une réponse assez vague à celle qui lui avait été adressée, au mois d'octobre de l'année précédente, au sujet de l'expédition des Anglais contre Narantchouak, et de la mort du Père Rasle (2).

Les envoyés demandaient que les Abenaquis leur rendissent les prisonniers anglais, et que M. de Yaudreuil cessât d'assister ces sauvages, qui étaient des sujets rebelles. Le gouverneur général répondit qu'il ne donnait d'autres secours aux Abenaquis que les présents qu'il leur distribuait annuellement au nom du roi de France ; que si les Abenaquis employaient les dons du roi de France pour faire la guerre aux habitants de la Nouvelle-Angleterre, ces derniers ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes. Les Anglais n'avaient- ils pas d'abord commencé par s'emparer des terres des Abenaquis ? et puis, après avoir dépouillé les sauvages de leurs biens, ils appelaient maintenant rebelles des hommes libres, qui n'avaient jamais été sujets, ni même alliés de l'Angleterre.

Pressés enfin de déclarer l'objet véritable de leur voyage, et d'exprimer s'ils désiraient conférer avec les abenaquis de Bécancour et de Saint-François, qui pourraient répondre au nom de leurs frères, les députés protestèrent qu'ils n'avaient pas ordre de traiter avec ces sauvages, qu'ils étaient seulement venus pour retirer de leurs mains les prisonniers qu'ils avaient faits dans la Nouvelle-Angleterre. L'interprète qui avait accompagné les envoyés était déjà descendu aux Trois-Rivières pour racheter ces prisonniers, parmi lesquels était sa propre nièce, qui avait été placée au couvent des Ursulines. Presque tous les captifs avaient été tirés des mains des sauvages, et plusieurs d'entre eux avaient été adoptés par des familles françaises du pays. Dans ce voyage, le député invita les Abenaquis à se rendre à Montréal, où ils eurent plusieurs conférences

(1) Le colonel William Dudley, fils de Joseph Dudley, né en 1685, et mort en 1767. (New England Genealogical Begister.') (1) Archives de Paria. Lettre de M. Bégon au comte de Maurepas.

avec les délégués anglais, et, au nom de leurs frères, ils déclarèrent que les terres de la nation abenaquise, de temps immémorial, avaient été séparées des terres des Iroquois par la rivière Connecticut ; que de cette rivière, elles s'étendaient à Test jusqu'à Port-Royal, qu'ainsi le pays où Boston a été bâti appartenait originairement à leurs ancêtres ; qu'ils n'avaient cependant point l'intention de réclamer le pays, mais qu'ils souhaitaient que la terre dont ils jouissaient maintenant ne fût pas troublée.

Le nombre de tilles et de garçons anglais, enlevés par les sauvages et adoptés parmi les Canadiens, était assez grand ; plusieurs d'entre eux sont devenus les fondateurs de familles canadiennes aujourd'hui nombreuses.

Les Anglais demandèrent aux chefs abenaquis de s'expliquer sur l'indemnité qu'ils demandaient pour la destruction de leur église, la mort de leur missionnaire, et les dépenses de la guerre. Ils répliquèrent qu'ils voulaient que leurs missionnaires français ne fussent plus molestés par les Anglais, qu'on ne leur proposât jamais de recevoir des ministres ; qu'on couvrit par des présents le sang du Père Rasle, et que l'on réparât aussitôt que possible la destruction de leur église. Ces demandes des Abenaquis leur avaient été suggérées par le marquis de Vaudreuil, qui, comme il paraît par une lettre en date du sept août 1725, craignait de voir conclure une paix qui aurait permis aux Anglais d'avancer rapidement leurs établissements vers le Canada, sur les rivières de Saco et de Narantehouak. Il espérait encore qu'en entretenant les Abenaquis dans leurs dispositions hostiles, il les engagerait à s'unir aux Micmacs pour enlever aux Anglais Port-Royal et tout ce qui avait été cédé par la France lors du traité d'Utrecht. Aussi, dans les différentes conférences qu'ils eurent avec les Anglais, les Abenaquis parlèrent avec tant de fermeté et de hauteur, que les députés venus de la Nouvelle-Angleterre comprirent qu'il fallait inévitablement continuer la guerre.

Deux jours après la dernière conférence, les députés de Boston reprirent le chemin de leur pays, protégés par une escorte dont les fit accompagner le marquis de Vaudreuil. Ce fut heureux que cette précaution eût été prise, car ils rencontrèrent une bande d'abenaquis qui leur aurait fait un mauvais parti s'ils n'avaient été sous la protection des soldats français (1).

(1) Archives de la Marine. Lettre de M. de Vaudreuil au ministre.

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