‹ Cours d'histoire du Canada (volume 3)Chapitre 35 sur 89 · CHAPITRE VINGT-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-HUITIÈME

La France néglige de relier la Louisiane au Canada— Les Anglais établissent plusieurs forts vers les pays de l'ouest et du côté des grands lacs, et font la paix avec les Abenaquis — Chouaguen — Niagara — Naufrage du Chameau — Mort de M. de Vaudreuil — M. de Longueuil le remplace temporairement — Mémoire pour le bon gouvernement du pays — M. de Beauharnois gouverneur — M. Dupuy intendant — Ses difficultés avec le gouverneur et avec le clergé — Il est remplacé par M. d'Aigremont, puis par M. Hocquart — Compagnie des Sioux — Rapports entre le Canada, le pays des Illinois et la Louisiane — Soulèvements des Renards réprimés — Mort de M. de Villiers — Expédition de M. de Noyelles.

Les Anglais commençaient à s'apercevoir que les Français avaient l'intenlion de les resserrer sur une étroite lisière de terrain, au bord de la mer ; ils savaient que la cour de Paris envoyait des ordres pour relier la Lousiane au Canada par des postes jetés de loin en loin sur le bord des grands lacs et des rivières qui, prenant leur source vers la hauteur des terres, coulent du nord au sud vers le Mississipi. Si la France eût réussi à former des colonies puissantes de ce côté, c'en était fait de la puissance future de l'Angleterre dans l'Amérique du nord. Malheureusement le gouvernement de Louis XV voulait la fin, mais dès lors il reculait devant les moyens à prendre ; tandis que les colonies anglaises s'étaient mises résolument à l'œuvre, et encourageaient une immigration abondante de la mère patrie. Elles savaient qu'au jour de la lutte suprême, la population la plus nombreuse finirait par écraser ou user la population opposée, si celle-ci était de beaucoup plus faible.

Le fort de Cataracoui assurait aux Français h navigation du lac Ontario sur sa partie orientale ; le fort de Niagara les rendait maîtres sur la portion occidentale ; plus loin, ils possédaient le Détroit et Michillimakinac. Ainsi ils se trouvaient les maîtres sur les grands lacs et sur le Mississipi.

M. Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, connaissait bien Ja topographie des pays qui bordent les grands lacs ; il savait qu'il était d'une grande importance pour les Anglais de devenir les plus forts sur le lac Ontario. Une position très-favorable se

présentait dans le pays des Onnontagués, à l'embouchure de la rivière d'Oswego ou de Chouaguen. En y établissant un grand magasin, il s'assurait une partie du commerce de l'ouest ; mais dès lors il songea à défendre le magasin par un fort, qui servirait en même temps à inquiéter les Français, et à s'assurer la fidélité des Iroquois. A cette occasion, il convoqua à Albany une grande assemblée de plusieurs gouverneurs de la Nouvelle- Angleterre, qui s'y rendirent pour conférer avec les chefs et les députés des cantons.

L'année suivante (1723), on bâtissait le fort Dummer, vers la partie supérieure de la rivière Connecticut, afin de s'assurer du côté des Abenaquis, dont les Anglais se d éfiaient toujours. En 1725, le lieutenant Lovewell, qui venait de surprendre et de tuer, pendant leur sommeil, dix guerriers abenaquis, fut envoyé avec une quarantaine d'hommes pour détruire les villages sauvages, situés vers le haut de la rivière Saco ; mais son entreprise fut malheureuse ; il tomba dans une embuscade, et fut tué avec une partie de ses soldats (1).

Ce fut à la suite de cette bataille que le Massachusets (2) et le New-Hampshire envoyèrent des députés à Montréal, pour faire au marquis de Yaudreuil des remontrances au sujet des encouragements secrets qu'il donnait aux Abenaquis. Cependant les Anglais réussirent à faire un traité de paix avec les Abenaquis, et quatre de leurs chefs le signèrent à Boston ; et ce traité fut solennellement ratifié en 1726, à Falmouth, dans la baie de Casco. Ainsi ils acquéraient une paix qui leur donnait le temps de respirer dans leurs nouveaux établissements du Nouveau-Hampshire et du Maine.

Bientôt après avoir établi un magasin à Chouaguen, M. Burnet songea à le protéger par un fort ; il commençait à rassembler les matériaux pour cet objet, lorsque M. de Yaudreuil crut devoir appeler l'attention du ministre sur la tentative que faisaient les Anglais pour s'avancer du côté des pays de chasse, et pour entrer dans la colonie. 11 craignait déjà pour le poste de Niagara, la clef des pays de l'ouest, et où il n'y avait pas encore de fort. Depuis quatre ans, Joncaire avait obtenu de ses frères, les Tsonnontouans, la permission d'y bâtir sa cabane ; il l'avait dressée sur le bord de la rivière Niagara, à trois lieues de son embouchure dans le lac Ontario. Alors les Anglais

(1) Holme's American Annals. Cette bataille fut une des plus furieuses et des plus obstinées qu'on eût encore soutenue contre les Indiens.

(2) En 1722, la colonie de Massachusets était de plus de 94,000 habitants. Les milices formaient seize régiments d'infanterie, et quinze troupes de cavalerie.

MJ CANADA.

avaient demandé qu'on leur permît de dresser une cabane près, de celle de Joncaire. « Notre terre est en paix, » avaient répondu les Tsonnontouans ; «les Fiançais et vous n'y pourriez pas demeurer ensemble sans la troubler. Au reste, c'est sans conséquence que Joncaire y demeure ; il est enfant de la nation, il jouit de son droit, et il ne nous est pas permis de l'en frustrer (1). »

En 1725, un fort en pierre fut bâti près de l'embouchure de la rivière de Niagara, sur l'emplacement où M. de Denonville en avait construit un, qui avait été renversé, et Ton construisit deux barques pour transporter des effets à Niagara. Tous ces travaux devaient se terminer au mois d'octobre, et M. de Yaudreuil continuait à prendre des mesures pour arrêter la marche des traiteurs anglais vers les grands lacs. M, de Longueuil avait été chargé de négocier avec les Onnontagués, et les cantons inférieurs, pour obtenir d'eux qu'ils sanctionnassent la permission déjà obtenue des Tsonnontouans d'établir un magasin à Tsonnontouan. En voyageant dans les cantons iroquois, il rencontra, au grand portage de la rivière Chouaguen, à quatre lieues du lac Ontario, cent anglais, conduisant soixante canots chargés de marchandises et surtout de guildives. Ils demandèrent un passeport à M. de Longueuil, qui était dans On nontagué, où il avait été adopté, et qui interrogea les chefs du canton, pour savoir s'ils avaient cédé leur pays aux Anglais. Piqués de cette observation, les capitaines iroquois réprimandèrent les Anglais, et leur déclarèrent qu'on ne les souffrirait pas davantage dans le canton, s'ils se permettaient cet air de maîtrise (2).

De fait, malgré toute leur défiance contre les prétentions des Européens, les Iroquois avaient beaucoup de peine à faire comprendre, soit à la France, soit à l'Angleterre, qu'ils ne voulaient point souffrir de maîtres étrangers dans leur pays. Toujours les gouvernements des deux pays étaient prêts à entrer en guerre pour s'approprier les terres possédées denuisdes siècles par les peuples américains, et ceux-ci refusaient courageusement de se soumettre à des pouvoirs étrangers.

On avait préparé, cette année, en France, un chargement assez considérable pour le Canada. Le Chameau, vaisseau du

(1) Lorsque le Père de Charte voix s'arrêta à Niagara, en 1721, il trouva dans la cabane de Joncaire le baron de Longueuil, le marquis de Cavagnal, M. de Senneville, capitaine, et M. de la Chauvignerie, enseigne et interprète pour la langue iroquoise, qui allaient négocier un accommodement avec le canton d'Onnontagué.

(2) Archives de Paris. Extrait de dépêches écrites par le gouverneur et l'intendant du Canada.

roi, qui faisait régulièrement, chaque année, un voyage à Québec, avait reçu plusieurs officiers de la colonie, et une forte cargaison ; après une navigation assez heureuse jusque près de l'île du Cap-Breton, il donna, dans la nuit du vingt-sept au vingt-huit d'août, sur un rocher, à deux lieues et demie de Louisbourg, et fut complètement perdu. Personne n'échappa de ce désastre, et on ne connut l'étendue du malheur que par les cadavres que l'on trouva à la côte de l'anse de Porte- Nove (1). M. de Chazel, qui venait relever M. Bégon comme intendant du Canada, M. deLouvigny, dont les nombreux et importants services venaient d'être récompensés par sa nomination au gouvernement des Trois-Rivières, M. Rarnezay de La Gesse, fils du gouverneur de Montréal, mort l'année précédente, plusieurs autres officiers de la colonie, des ecclésiastiques, des jésuites, y périrent avec tout l'équipage. Cette nouvelle causa une désolation extrême, et répandit la gêne et la pauvreté parmi un grand nombre de familles. M. Bégon, qui, depuis deux ans, attendait un successeur, se vit retenu dans la colonie. L'année précédente, M. Robert, qu'on envoyait pour le remplacer, était mort quelques jours après avoir quitté La Rochelle.

Le chagrin occasionné par cette perte, fut, peu de temps après, augmenté par la mort de M. de Yaudreuil (2), qui, ayant passé une grande partie de sa vie au Canada, était connu et aimé de tous les Canadiens. Il mourut à Québec le dix d'octobre suivant, après vingt-un ans d'un gouvernement dont les événements heureux furent bien plus nombreux que les malheurs, et étaient dûs en grande partie à sa vigilance, à sa bonne conduite et à son amour du Canada.

Comme gouverneur de Montréal, M. de Longueuil prit les rênes de l'administration, en attendant que la cour eût nommé un successeur à M. de Yaudreuil. 11 écrivit au ministre pour l'informer du décès de M. de Yaudreuil, et pour demander d'être lui-même nommé gouverneur général. 11 représentait que ses deux prédécesseurs, de Callières et de Yaudreuil, étaient passés du gouvernement de Montréal au gouvernement général. Mais il ignorait, sans doute, que des représentations avaient déjà été faites à la cour pour l'empêcher de nommer un canadien à cette place responsable.

Dans cette même année, un prêtre de Saint-Lazare, qui paraît avoir connu le pays, et avoir possédé la confiance du

(1) Lettre de Mgr. de Saint-Valier.

i(2) Madame de Vaudreuil profita d'un bâtiment prochain pour retourner en France quelques semaines après la mort de son mari.

DU CÀNAM,

ministre, lui adressait une espèce de programme pour le gouvernement spirituel et civil de la colonie.

« Le gouverneur général, » disait-il, « ne doi^ point être canadien, ni avoir de parents en Canada, mais être envoyé de France, être un homme de qualité, officier général, décoré de la grande croix de Saint-Louis, qui n'ait point d'enfants, ni une jeune femme mondaine ; il doit être brave, hardi, populaire, et humain avec les français et les sauvages, fier et point du tout endurant avec les Anglais, cependant sage et prudent ; il doit ne faire attention qu'à l'honneur du roi, aux intérêts du royaume et de la colonie. »

L'auteur de ce mémoire recommandait, entre autres choses, de maintenir les jésuites parmi les Iroquois, parce qu'ils étaient seuls capables de les empêcher de s'attacher aux ennemis de la France ; de ne point permettre aux Anglais de s'établir sur le lac Champlain, d'où ils incommoderaient la colonie ; d'y établir un poste à l'embouchure de la rivière Chazy. Par là, dit-il, on mettrait en assurance, contre les entreprises des Anglais et des Iroquois, toutes les habitations qu'on pourrait faire entre les rivières de Chambly, de Saint-Laurent, de Chateauguay, qui est un très- bon et très-beau pays. Dans la suite, on établira une communication entre les postes de Chazy et de Cliateauguay, ou par le moyen de ces deux rivières, ou par un chemin que l'on fera par terre. Alors chacun voudra avoir des concessions dans ce canton, qui, en peu d'années, deviendra si peuplé, que le gouvernement de Montréal sera assez puissant pour empêcher les Anglais de sortir de leur pays pour venir attaquer les Français.

« Dans la suite, pour faciliter la navigation depuis Montréal jusqu'à la Galette (1), il faut : 1° Faire le canal projeté depuis longtemps entre Lachine et la ville de Montréal, pour éviter le saut Saint-Louis ; 2° Obliger les habitants à faire un autre canal qui, commençant au-dessus du saut du Buisson, se rendra au lac Saint-Louis. Ce canal, qui n'aurait qu'un peu plus d'une lieue, est aisé à faire... Etablir deux postes sur la côte septentrionale du lac Ontario, un à l'embouchure de la rivière Teiaragon, et l'autre à Kenté, y placer des missionnaires, parce que les sauvages passent par là pour aller aux Anglais... Etablir un gouvernement pour les parties occidentales, en plaçant le chef-lieu à Michillimakinac... Bâtir une ville au Détroit. »

Cependant, l'on n'écouta point les réclamations de M. de

(1) Ogàenstrarg,

Longueuil ; le roi nomma le marquis de Beauharnois gouverneur général de la Nouvelle-France (1). 11 était frère de François de BecMiharnois, qui avait été intendant du Canada quelques années auparavant. Sage, courageux, et habile, il avait épousé une dame veuve déjà avancée en âge, dont il n'avait pas eu d'enfants. Ainsi il réunissait plusieurs des qualités qui venaient d'être signalées comme nécessaires à un gouverneur du Canada. Nommé gouverneur général de la Nouvelle-France le onze juin 1726, il arriva à Québec vers la fin du mois d'août ; il était accompagné de monsieur Dupuy, appelé en 1725 à remplacer M. Bégon. Monsieur Dupuy, avait été maître des requêtes, et avocat général au conseil du roi. C'était un homme instruit, accoutumé aux affaires ; mais il parait avoir été imbu des idées parlementaires. Dès les premiers mois après son arrivée, M. de Beauharnois se plaignait des prétentions du nouvel intendant, qui voulait avoir derrière son banc, dans l'église, deux archers portant le fusil sur l'épaule, et prêt à exécuter ses ordres.

Le gouverneur écrivait au ministre l'année suivante : « Il n'est pas aisé de vivre avec un homme (M. Dupuy) d'une hauteur qui passe l'imagination. C'est un homme absolument hors de sa sphère. » M. Dupuy prouva abondamment qu'on l'avait bien jugé, car il se jeta dans des démêlés, tantôt avec le gouverneur, tantôt avec le clergé. M. de Beauharnois l'ayant envoyé prier de passer auprès de lui pour quelques affaires importantes, M, Dupuy refusa de s'y rendre, prétextant que c'était compromettre sa dignité. Ce fut en vain que le capitaine des gardes, des prêtres, quelques membres du conseil, l'évêque lui-même allèrent auprès de lui, afin de l'engager à obéir au gouverneur; il fut impossible de le gagner. Heureusement que, pour se faire obéir, M. de Beauharnois ne voulut point prendre de mesures violentes, car on aurait pu voir se renouveler les scènes scandaleuses des mauvais jours de M. de Frontenac.

(1) Charles de Beauharnois de la Boische, appelé d'abord le chevalier, puis le marquis de Beauharnois, lieutenant général des armées navales, commandeur de l'ordre R. et M. de Saint-Louis, gouverneur général du Canada, fut nommé enseigne îe 1er janvier 1692, lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1696, capitaine de frégate le § mai 1707, capitaine de vaisseau le 23 avril 170S, gouverneur du Canada le 11 janvier 1726, chef d'escadre des années navales le 1er mai 1741, et enfin lieutenant général des dites armées navales le 1er janvier 1748. Dans le commandement des vaisseaux, il se signala en plus d'une occasion pendant la guerre. Il avait épousé, en 1716, Dame Renée Pays, veuve en secondes noces de Pierre Hardouineau, écr., seigneur de Lanaudière, heau-père de Claude de Beauharnois, frère du marquis. Charles de Beauharnois mourut sans enfants le 12 juin 1644, après 63 ans de service. C'est de Claude de Beauharnois que descendait Hortense de Beauharnois, mère de Louis Napoléon.

Bientôt après, il donna des preuves de sa mauvaise volonté contre les ecclésiastiques ; un événement douloureux pour toute la colonie lui en fournit l'occasion.

Mgr. de Saint-Valier, fort avancé en âge, s'était, depuis quelques années, retiré à l'Hôpital-Général, d'où il gouvernait encore son diocèse. Miné lentement par tous les désagréments qu'il avait éprouvés, il mourut dans la nuit du vingt-cinq au vingt-six décembre, après avoir rempli consciencieusement les fonctions d'un pasteur zélé et vigilant, au milieu d'embarras et de difficultés de tous les genres. Dès le lendemain matin, le chapitre s'assembla, nomma pour vicaire général M. Boullard, curé de Québec, prêtre ancien, vénérable, et aimé de tous les citoyens de Québec.

M. de Lotbinière, archidiacre, qui s'aperçut que le chapitre voulait lui disputer le droit de conduire la sépulture du défunt évêque de Québec, se rendit à l'Hôpital-Général avec M. Dupuy et quelques hommes dépendant de ce dernier, et fit la cérémonie funéraire à huit clos et à l'entrée de la nuit, pendant que le chapitre faisait une pompe funèbre à la cathédrale, où le corps de Mgr. de Saint-Valier devait être porté, avant d'être inhumé dans l'église de l'Hôpital-Général. Quelques amis du chapitre l'ayant appris, et voulant donner l'alarme, sonnèrent le tocsin, et firent publier que le feu était à l'Hôpital.

Cependant, en France, Mgr. de Mornay avait donné sa démission de la charge de coadjuteur, peu de semaines après la mort de Mgr. de Saint-Valier (1). Or, comme il était alors luimême devenu évêque de Québec, cet acte se trouvait nul. Sa renonciation, envoyée au printemps de 1728 à M. de Saint- Valier, qu'on croyait encore vivant, fut suivie presque aussitôt des lettres qu'il envoyait à M. de Lotbinière, le chargeant de prendre possession de son évêché. A la suite de ces difficultés, M. Boullard interdit l'église de l'Hôpital-Général. M. Dupuy crut qu'il était de son devoir et de son honneur de prendre parti pour l'archidiacre, et de se mêler des affaires du chapitre, Gomme le Conseil Supérieur était en vacance, il somma les chanoines de comparaître devant lui. Au nom du chapitre, M. Hazeur, grand pénitencier et vicaire général, répondit que ce corps ne paraîtrait point à l'assignation, attendu que le conseil et l'intendant étaient incompétents en pareille

(1) Le roi avait nommé pour coadjuteur l'abbé de Macheeo de Presnaux, grand vicaire de Soissons j cette nomination se trouva aussi nulle, par la mort de Mgr. de Saint-Valier.

matière, et qu'il interjetait au conseil du roi de l'ordonnance de l'intendant (1).

Le conseil, sous la direction de l'intendant (2), ordonna que le chapitre se désisterait de ses prétentions sous peine d'être privé de ses revenus, «et que M. de Lotbinière, archidiacre, et revêtu, à la mort de Mgr. de Saint-Yalier, des lettres de grand vicaire, continuerait, en qualité d'archidiacre et de vicaire né du diocèse, à en faire les fonctions, conjointement avec tous les autres grands vicaires chargés alors de pareils pouvoirs ; de plus que, par le dit sieur archidiacre, il serait pourvu, si besoin était, à lever l'interdit prononcé par Messieurs Boullard et liazeur contre l'église de l'Hôpital-Général, et à rétablir la supérieure qu'ils avaient déposée.»

Il y avait, en général, chez les Canadiens, un germe d'indépendance et un goût pour la liberté qui avait pénétré jusque chez le clergé ; les gouverneurs se plaignaient assez fréquemment que cet esprit pénétrait dans leurs mœurs. Aussi les chanoines de la cathédrale entreprirent de défendre leurs droits contre les empiétements du conseil. Le dimanche suivant, on lut au prône delà cathédrale un manifeste des vicaires généraux, avec ordre à tous les curés de publier la nouvelle défense du conseil aux grands vicaires, nommés par le chapitre, d'exercer leurs pouvoirs, et défense à tous huissiers de se charger de faire des significations de la part du chapitre et des chanoines.

M. Boullard, cependant, leva l'interdit porté contre l'église de l'Hôpital-Général au commencement de février. Mais bientôt les arrêts de l'intendant et du conseil se tournèrent contre le Père Yalérien (3), récollet, qui, en prêchant à la cathédrale le jour de la Purification, avait fait une légère allusion aux troubles existants, et avait dit que c'était M. Boullard (4) qui possédait toute l'autorité diocésaine, que c'était à lui que le peuple devait obéir en matières religieuses. Sur la réquisition de M. LaNoullier, faisant fonctions de procureur général du roi, le conseil fit défense « à tous prédicateurs, tant séculiers que réguliers, et notamment aux religieux récollets, tant de Québec que de Montréal, et autres, répandus dans les missions de la colonie, de prêcher autre chose que la parole de Dieu, et la

(1) Registres du Conseil Supérieur, 1728.

(2) M. Dupuy avait été nommé exécuteur testamentaire de Mgr. de Saint- Valier.

(3) Le conseil réprimande le Père Valérien.

(4) M. Boullard avait été longtemps curé de Québec, supérieur du Séminaire, et officiai.

doctrine évangélique... sous peine d'être poursuivis extraordinairement, et punis suivant la rigueur des ordonnances. » Ordre fut donné au Père Yalérien de comparaître devant le conseil supérieur pour répondre aux conclusions que le procureur général jugerait à propos de prendre, et apporterait au conseil l'écrit du sermon incriminé. Le Père Yalérien parut devant le conseil au jour marqué, lut une partie de son sermon, et donna les raisons qui l'engageaient à regarder M. Boullard comme chef actuel de l'église du Canada.

De jour en jour les choses s'embrouillaient, et le conseil, en se mêlant des affaires de l'église, préparait bien des scandales. M. de Beauharnois se rendit au conseil, et demanda que la lecture d'un papier qu'il tenait à la main fût faite à haute et intelligible voix par son secrétaire, M. Dupuy s'y opposa ; mais, sans s'arrêter à son opposition, le gouverneur n'en persista pas moins dans son intention. Dans ce papier, M. de Beauharnois adressait des reproches assez vifs au conseil, de ce que, sans le consulter, il s'était mêlé d'intervenir dans les choses de l'église, et de donner des décisions dans des matières aussi délicates que celles dont il s'occupait ; que l'arrêt prononcé contre M. Boullard causait un trouble général dans la colonie, et y excitait des murmures qui pouvaient avoir de dangereuses conséquences; que, pour prévenir les suites fâcheuses qui pourraient s'ensuivre, il était décidé à employer toute l'autorité qu'il tenait du roi ; qu'ainsi, au nom du roi, il défendait aux officiers du conseil supérieur de recevoir aucune requête ni aucune réponse de la part des parties citées, et de rendre aucun arrêt sur les matières en question, jusqu'à ce qu'il eût plu à sa majesté d'en; ordonner. }

L'intendant répliqua sur un ton assez superbe, mais dut renoncer à faire traîner M. Boullard comme un criminel devant le conseil ; il força le sieur Rageot à résigner sa place de huissier du conseil, pour n'avoir pas voulu désobéir au gouverneur ; pour ies mêmes raisons, M. Crespin dut cesser d'assister aux délibérations du même corps. Il fit même emprisonner le sieur Rageot, qui fut élargi après, au bout de quelques jours, sur l'ordre du gouverneur.

La lutte ne se termina qu'au mois de septembre 1728, lorsque le roi eut fait connaître sa volonté, et eut déchargé M. Dupuy de ses fonctions d'intendant. M. de Beauharnois pr senta, le dix-sept septembre, au conseil, une lettre du comte de Maurepas, secrétaire d'état, qui notifiait à ce corps que* l'intention de sa majesté était qu'il eût à donner main-levée

des saisies et amendes prononcées par les arrêts en date des cinq, douze, et vingt-six janvier, des trois et seize février, et huit mars, tant contre les dignités, chanoines, et chapitre de l'église cathédrale de Québec, que contre le sieur Boullard, vicaire général et curé de Québec, et les Pères Récollets de la ville, ordre auquel le conseil s'empressa d'obéir, comme il n'avait plus à redouter l'autorité de M. Dupuy. Il eut à réparer les bévues.

Le sieur Dupuy partit au mois d'octobre, laissant le soin de ses affaires à son fils, le Père Dupuy, jésuite. Il s'était trompé sur l'étendue de ses pouvoirs; car, comme président du conseil supérieur de Québec, il s'était cru à la hauteur des premiers présidents des parlements de France, et avait voulu agir en maître absolu. M. D'Aigremont fut chargé de le remplacer comme commissaire ordonnateur, en attendant qu'un autre intendant fût nommé. Cet honnête homme, dont tous faisaient des louanges, ne jouit pas longtemps de son élévation ; il mourut le premier octobre de la même année, universellement regretté. Son désintéressement avait été si grand pendant sa vie, qu'on ne trouva pas à sa mort de quoi le faire enterrer. C'est l'hommage que lui accordait M. de Beauharnois, en rendant compte des circonstances de son décès au ministre.

Après la mort de M. d'Aigremont, M. Hocquart exerça les fonctions d'intendant, sans en avoir le titre, qu'il ne reçut qu'en 1731.

Une compagnie pour traiter avec les Sioux et les autres nations de l'ouest fut organisée en 1727, sous le nom de Compagnie des Sioux (1). Un premier convoi partit le seize de juin 1727, du bout de l'île de Montréal, et arriva à Michillimakinac le vingt-deux de juillet. Ils furent escortés au-delà de la baie des Puants (2), parce qu'ils avaient à passer au milieu du pays des Renards, qui ne leur parurent pourtant pas fort redoutables. Après avoir renvoyé leur escorte, ils descendirent la rivière aux Renards, et, par le Ouisconsin, ils parvinrent jusqu'au Mississipi. Us remontèrent ce grand fleuve jusqu'au lac Pépin, où ils arrivèrent le dix-sept septembre. C'était le lieu qu'on avait choisi pour le terme du voyage. Il était important de se mettre à l'abri des attaques. Aussi tous se mirent à l'œuvre, et, en

(1) La Compagnie des Sioux fut formée et autorisée par M. de Beauharnois le 6 juin 1727. Ses premiers membres furent les sieurs Saint-Georges Dupré, Youville, Pierre Dumay, Marin, Etienne Petit, Garrau, François Campeau, François Dumay, Pierre Richard, Jean-Baptiste Boucher de Montbrun, François Boucher de Montbrun, et Jean Gardé.

(2) Aujourd'hui Grande -Baie, ou baie Verte.

BU CÂÏÏAM.

quatre jours, un fort de bois s'élevait sur une pointe basse qui «'avance dans le lac sur la rive septentrionale. Ce fort, long de cent pieds, était entouré de pieux, et était défendu par deux bons bastions, il reçut le nom de fort Beauharnois ; ce fut probablement le premier établissement stable que formèrent les Français dans le haut du Mississipi. Avant la fin d'octobre, toutes les maisons furent finies, et fournies des meubles les plus nécessaires ; on ne pensa plus alors qu'à aller reconnaître les côtes et les rivières voisines pour voir ces troupeaux de vaches sauvages, dont on avait beaucoup parlé au Canada. Mais ils ne s'étaient pas assez avancés dans les prairies, et ils en virent peu.

Peu après l'arrivée des Français en ce lieu, les Sioux s'assemblèrent autour du fort, et formèrent un village de quatrevingt-cinq cabanes, qui renfermaient environ cent cinquante hommes. Un feu de joie, que les Français lançèrent pour célébrer la fête de M. de Beauharnois, causa beaucoup de frayeur parmi eux. Lorsqu'ils virent les fusées et les étoiles tomber du ciel, les femmes et les enfante s'enfuirent, et les plus courageux d'entre les hommes vinrent supplier les Français d'arrêter le feu de cette terrible médecine. Pendant l'hiver, le Père Guignas (1), qui avait accompagné les voyageurs, essaya de jeter les premières semences de l'évangile parmi les Sioux.

L'hiver de 1729 fut remarquable par sa sévérité et la quantité de neige qui tomba ; il rappelait l'hiver de 1709; mais, au Canada, il se montra beaucoup plus froid qu'il ne l'avait été en France.

Les rapports entre le Canada, le pays des Illinois (2) et la Louisiane étaient devenus plus fréquents, à mesure que les chasseurs et les traiteurs français s'avançaient plus nombreux dans l'intérieur du pays. Trois grandes routes étaient fréquentées. L'une partait du lac Erié, passait par m des affluents de l'Ohio, puis suivait cette rivière même, Une seconde commençait au fond du lac Michigan; par la petite rivière de Chicagou, qui se jette dans ce lac, les voyageurs passaient, au moyen d'un portage, dans la rivière des Illinois, qui va se décharger dans le Mississipi, à quelques lieues plus haut que la cité de Saint- Louis» La troisième traversait la Grande-Baie, ou baie des

(1) Le Père Guignas, jésuite* historien de ^expédition, écrit : C'est dans cette noble occasion (à la Saint-Charles), qu*on vit couler le vin des Sioux, quoiqu'il n'y ait pas ici de plus belles vignes qu'en Canada.

(2) Le pays des Illinois embrassait les états actuels de rillinois, de Plndiana du Kentucky, du Tennessee, et quelques portions du Michigan»

Puants, remontait la petite rivière des Renards, et suivait ensuite le cours de la rivière Ouisconsin. Ces deux dernières passaient à travers un pays habité par une foule de nations remuantes, les Mascoutins, les Kikapous, les Malhomines, les Folles-Avoines, les Sakis, quelques tribus de Miamis et de Poutéouatamis. Mais le plus remuant de tous ces peuples étaient, sans contredit, les Outagamis ou Renards, qui avaient porté le trouble au Détroit, quelques années auparavant, et qu'on avait crus presque anéantis à cette époque. Ils avaient réparé leurs forces peu à peu ; ils s'étaient fortifiés par des alliances avec quelques nations voisines, et, du fond de la baie des Puants, ils se répandaient dans tout l'espace entre le lac Michigan et le Mississipi, continuant à se faire craindre par leurs vols et leurs brigandages. Unis avec les Kikapous et les Maskoutins, les Renards, depuis plusieurs années, faisaient une guerre ouverte aux nations sauvages alliées des Français ; ils surprenaient des détachements, enlevaient des traiteurs et des voyageurs canadiens ; ils allaient inquiéter les Français dans leurs habitations. On avait tenté de les détruire ; mais les mauvaises dispositions prises par ceux qui avaient été chargés de cette entreprise l'avaient toujours fait échouer. Enfin une bravade plus hardie de la part des Renards engagea M. de Beauharnois à recommencer plus sérieusement de prendre les moyens de les détruire.

Au mois d'octobre 1728, un parti de kikapous et de maskoutins fit prisonniers, sur le Mississipi, dix-sept français qui descendaient du fort Beauharnois chez les Illinois. Les sauvages délibérèrent d'abord s'ils brûleraient leurs captifs, ou s'ils les livreraient aux Renards, qui les demandaient. Cependant le Père Guignas, qui était du nombre des prisonniers, gagna tellement leur confiance, qu'il réussit à les détacher des Renards, et à les engager à demander la paix aux Français. Après cinq mois de captivité, il descendit avec quelques chefs kikapous et mascoutins au fort de Chartres (1), où commandait M. de Saint-Ange. La paix se conclut selon leurs désirs, et les prisonniers recouvrèrent leur liberté.

Affaiblis et déconcertés par cet arrangement, les Renards songèrent à se réfugier chez les Iroquois, amis des Anglais, en passant par le village des Ouiatanons. Mais les Kikapous et les

(1) Le fort de Chartres était à une demi-lieue au-dessous du village illinois de Kaskaskias. " Quatre lieues plus loin, " dit Charlevoix, " il y a une grosse bourgade de français, presque tous canadiens, qui ont un jésuite pour curé. "

Mascoutins pénétrèrent leurs desseins, et en donnèrent avis, dans tous les postes, aux Français de la Louisiane et du Canada. Cependant les illinois du village de Kaokias, au mois de mai 1730, donnèrent avis que les Renards avaient fait des prisonniers auprès du Rocher (1), sur la rivière des Illinois. Ces nouvelles engagèrent M. de Saint-Ange à se mettre en campagne. Quatre cents sauvages se joignirent à une centaine de français qu'il avait rassemblés. Cette petite armée se dirigea vers le Rocher, à une lieue duquel les Renards s'étaient arrêtés et venaient de bâtir un fort. Ils n'avaient pu, continuer leur route vers le pays des Iroquois, car les Kikapous, les Mascoutins. et les Illinois du Rocher étaient maîtres des passages vers le nord-est.

Le dix-sept d'août, M. de Saint-Ange arriva à la vue de l'ennemi ; après avoir refoulé dans le fort un parti de chasseurs, il reconnut le lieu où ils s'étaient logés. C'était un petit bouquet de bois enfermé de pieux, situé sur une pente douce qui s'élevait du côté de l'ouest et du nord-ouest, le long d'une petite rivière ; leurs retraites étaient pratiquées dans la terre, comme la tanière des Renards dont ils portent le nom. Au bruit des premiers coups de fusils tirés par les Français, les Kikapous, les Mascoutins et les Illinois, qui, depuis un mois, attendaient du secours, accoururent au nombre de deux cents hommes. Ainsi renforcé, M. de Saint- Ange partagea son monde, de manière à bloquer les Renards, qui tentèrent plusieurs sorties inutiles. Il fallut ouvrir la tranchée, et chacun travaillait à se fortifier dans le poste qui lui avait été assigné. Le dix-neuf, les ennemis demandèrent à parlementer ; ils offrirent de livrer les esclaves qu'ils avaient autrefois enlevés sur les Illinois, et ils en rendirent même quelques-uns ; mais, comme ils ne cherchaient qu'à temporiser, de Saint-Ange recommença, dès le lendemain, à tirer sur eux. Pendant les jours suivants, il fut joint par cinquante ou soixante français et cinq cents sauvages, poutéouatamis et sakis, qu'avait amenés

(1) Le village du Rocher paraît avoir été situé dans le comté de Putnam, Illinois. Voici comme Charlevoix le décrit : " Une lieue au-dessus de la Charbonnière, on aperçoit par la droite un rocher tout rond extrêmement élevé, dont le sommet est une terrasse : on l'appelle le fort des Miamis, parce que ces sauvages y ont eu un village. Au bout d'une autre lieue, sur la gauche, on en voit un tout semblable, qu'on a nommé simplement le Rocher. C'est la pointe d'un platon, fort élevé, qui tourne l'espace de deux cents pas en suivant toujours le bord de la rivière. Il est partout à pic, et de loin on le prendrait pour une forteresse. Les Illinois y avaient fait autrefois un retranchement... Leur village est au pied de ce roc, dans une île. "

A quinze lieues au-dessous, était un autre village illinois, nommé Pimitéouy ; entre les deux, était le lac Pimitéouy, aujourd'hui lac Péoria.

COURS DrHISTOmE

M. de Yilliers, commandant de la rivière Saint- Joseph (1). M. de Noyelles arriva, d'un autre côté, avec deux cents miamis et dix français. Les Renards se défendaient bravement et habilement ; au moyen de présents, ils cherchèrent à gagner quelquesuns de leurs anciens alliés ; les Sakis traitaient sous main avec eux, leur fournissaient des munitions, et prenaient des mesures pour favoriser leur évasion. Les autres sauvages s'aperçurent des mouvements des Sakis, et ils étaient sur le point de donner sur eux, lorsque M. de Saint-Ange s'avança à la tête de cent français entre les deux partis pour rétablir l'ordre, Le siège durait plus longtemps qu'on ne l'avait prévu ; la famine régnait non-seulement chez les Renards, mais encore chez les Français et leurs alliés. Réduits à manger leurs carquois, une partie de ces derniers se rebutait ; deux cents illinois désertèrent le sept septembre. Heureusement, ce mauvais exemple ne fut point suivi par d'autres. Les Renards étaient pressés de plus en plus; M. de Saint-Ange fit construire un fort qui allait les empêcher d'aller à la rivière pour s'approvisionner d'eau ; tout annonçait qu'il serait bientôt près de se rendre. Mais, le huit septembre, un orage violent, accompagné de tonnerre, et d'une pluie torrenlieile, interrompit les travaux des Français. Cette journée fut suivie d'une nuit pluvieuse, noire et très-froide ; les Renards en profitèrent pour sortir sans bruit de leur fort. Les cris des enfants les trahirent ; on s'aperçut qu'ils étaient en marche pour fuir. Dans l'obscurité profonde qui régnait, il était impossible de distinguer les amis d'avec les ennemis; la nuit se passa toute entière dans l'incertitude. Cependant les Français et leurs alliés demeuraient sous les armes. Le lendemain, dès que le jour parut, les sauvages les plus frais et les plus vigoureux se mirent à la poursuite des Renards, qui ne pouvaient avancer très-vite, à cause de leurs embarras. Les femmes, les enfants et les vieillards marchaient à la tête ; les guerriers s'étaient placés derrière pour protéger leur relraite. En un instant, leurs rangs furent rompus, et ils s'enfuirent pêle-mêle ; plus de trois cents de leurs guerriers furent tués ou faits prisonniers ; un nombre considérable de femmes et d'enfants périrent dans la fuite, poursuivis par les illinois du Rocher, les Mascoutins et les

(1) La rivière Saint-Joseph a son embouchure vers le fond du lac Michigan, et vient du sud-est. C'était encore un des passages. Le Père de Charlevoix la remonta une vingtaine de lieues, jusqu'au grand village des Miamis ; de là, il fit le portage jusqu'à la rivière Théakifci (Rivière du Loup, aujourd'hui Kankakee), qu'il descendit jusqu'à son confluent avec la rivière des Illinois.

Kikapous. Cinquante ou soixante guerriers échappèrent seuls ; mais, sous différents prétextes, les Ouiatanons et les Sakis avaient réussi à faire sortir du fort un bon nombre de femmes et d'enfants qui échappèrent au massacre de leur nation.

Les Renards avaient perdu beaucoup de monde ; soixantedix cabanes avaient été détruites ; la nation, disait-on, ne possédait plus que trente cabanes ; il ne restait que peu d'enfants et un petit nombre de femmes. Quelques années auparavant, la nation des Renards s'enorgueillissait du grand nombre d'enfants qu'elle possédait, et qui lui promettaient un avenir brillant. A ce propos, M. de Beauharnois écrivait à M. de Maurepas le dix-huit mai 1731 : « Voilà une nation humiliée de façon qu'elle ne troublera plus la terre. » Cependant, ce petit reste d'un peuple puissant suffisait pour donner de l'inquiétude aux nations sauvages des environs, qui paraissaient décidées à les détruire. En 1731, les Illinois attaquèrent de nouveau les Renards, retirés sur les bords du lac Marrameck. Plusieurs autres guerres furent dirigées contre eux, sans qu'on pût réussir à les réduire. Le dernier choc fut donné par les iroquois du lac des Deux-Montagnes et des hurons du Détroit. Invités par ces derniers, une cinquantaine d'iroquois chrétiens remontèrent jusqu'au Détroit, d'où ils partirent le dix-sept octobre 1732, avec soixante -quatorze guerriers hurons ; ils traversèrent la péninsule du Michigan, et s'arrêtèrent à Chicagou, où ils bâtirent un fort pour y laisser leurs malades. Ils se firent ensuite conduire par dix mascoulins jusques sur les bords du Ouisconsin, où s'étaient retirés les Renards. En arrivant sur le haut d'une colline, ils furent surpris d'apercevoir quatre ou cinq grandes cabanes au fond d'un vallon ; les Renards vinrent au-devant d'eux. Après avoir déchargés leurs fusils, les Iroquois et les Hurons s'élançèrent contre leurs ennemis, la hache à la main, et les forcèrent de prendre la fuite ; ils s'emparèrent du village, où ils massacrèrent un grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfants. L'attaque fut si furieuse, que les Renards eurent trois cents personnes tuées ou prises. Le petit nombre qui s'échappa se dispersa chez les nations voisines ; trente ou quarante hommes, et autant de femmes, allèrent se rendre à M. de Yilliers, qui commandait alors à la baie des Puants. Celui-ci envoya à Québec deux de leurs chefs comme otages ; l'un d'eux, nommé Kiala, qui avait été le principal auteur de la trahison, fut envoyé à la Martinique ; sa femme, qui l'avait suivi à Québec, demeura à Lorette pendant quelque temps, et alla rejoindre son mari.

Cependant, les Renards ne pouvaient se résigner à demeurer tranquilles ; ils cherchèrent à se rapprocher des Sakis, qui avaient un fort au fond de la baie des Puants, et finirent par s'y réfugier. M. de Yilliers arriva seul au poste de la baie des Puants, le seize de septembre ; à une demi-lieue de là, s'était arrêté M. de Repentigny, commandant de Michillimakinac, avec soixante français, deux cents sauvages, outaouais, malhomines et sauteurs. M. de Yilliers lui avait ordonné de se tenir prêt à marcher aussitôt qu'il entendrait le signal donné par trois coups de fusils. Arrivé au fort français, M. de Yilliers envoya chercher les chefs sakis, auxquels il expliqua que le gouverneur général avait accordé la vie au reste de la nation des Renards réfugiés parmi eux, mais à condition qu'ils se rendraient à Montréal ; il leur déclara que s'ils ne les lui renvoyaient à une certaine heure, il irait les chercher lui-même. Le temps marqué étant expiré, sans que les Renards parussent, M. de Yilliers, auquel M. de Repentigny s'était joint, prit le parti de se rendre au fort des Sakis avec quelques français, pour demander qu'on lui livrât les Renards. Entraîné par son courage, et sans consulter les règles de la prudence, car il n'avait que neuf français avec lui, il se mit en devoir d'arracher la barrière ; il espérait, sans doute, que sa hardiesse en imposerait aux Sakis. Quelques chefs lui dirent de se retirer, que leurs jeunes gens n'avaient plus d'esprit, et que s'il en faisait davantage, il était mort ; mais rien ne l'arrêta. Dans le moment, un coup de fusil, tiré par un saki, renversa le fils de M. de Yilliers à ses côtés ; le père déchargea son fusil sur le premier qui se présenta ; une décharge générale de mousquetterie partit du fort. M. de Yilliers (1) tomba mort, etplusieurs français furent blessés. M. de Repentigny, qui gardait les avenues du côté du bois, étant accouru, fut tué, ainsi que le sieur du Plessis et six autres français.

Trois jours après cette action, les Sakis abandonnèrent leur fort pendant la nuit. Le sieur de Yilliers, fils, rassembla aussitôt les français, les outaouais, les malhomines et les sauteurs qui se trouvaient dans ce moment à la baie des Puants ; il poursuivit les Sakis, et les joignit à huit lieues du poste ; il les attaqua, en tua et en blessa plusieurs, dans une action opiniâtre, où plusieurs des siens furent tués ou blessés.

Après avoir erré quelque temps, et avoir inutilement de-

(1) Le sieur Coulon de Villiers laissait une veuve avec dix enfants, dont plusieurs étaient déjà au service.

mandé un asile aux Sioux et Ayohouais (1), les Sakis et leurs mauvais génies, les Renards, traversèrent le Mississipi, et s'arrêtèrent à Wapsinikon, près de la rivière aux Bœufs (2), à l'endroit où, en 1728, le Père Guignas et ses compagnons avaient été pris. Les Sakis se repentaient de la mauvaise affaire dans laquelle ils s'étaient engagés ; ils l'attribuaient entièrement aux Renards, dont ils voulaient se séparer.

M. de Noyelles partit de Montréal au mois d'août 1734, avec quatre-vingts français et environ cent trente sauvages domiciliés, pour avoir raison des Sakis et des Renards. Sur sa route, il prit, tant au Détroit qu'aux Ouiatanons, environ cent liurons et poutéouatamis. Après sept mois de marche, il arriva près du Moingona, ou rivière des Moines, où les guerriers sakis et renards se présentèrent au nombre de deux cent cinquante. Après une légère escarmouche, ils se retirèrent à un fort que les femmes et les enfants étaient occupés à construire. M. de Noyelles n'avait plus que deux cent quarante hommes, car les Hurons et les Iroquois l'avaient abandonné aux Ouiatanons, pour attaquer les sakis de la rivière Saint-Joseph. S'apercevant d'ailleurs que les ennemis étaient plus nombreux et mieux fortifiés qu'il ne l'avait cru, il eut recours à la conciliation, et obtint d'eux la promesse qu'ils se sépareraient des Renards, et qu'ils reviendraient à la baie, allumer le feu qu'ils avaient abandonné.

Cette expédition n'avait pas été aussi satisfaisante qu'on l'avait espérée. Un jésuite, le Père LeBoulanger, en donna les raisons au ministre dans une lettre écrite en 1736. «On a trompé la cour en lui faisant entendre que les Renards étaient détruits. 1° On a fait du côté du Canada plus de dépenses qu'il n'en fallait pour détruire les Renards ; mais on les a trop ménagés, et ces ménagements n'ont servi qu'à augmenter les dépenses, et à rendre cette nation plus insolente. 2° Pour réussir, il faudrait réunir les nations des deux colonies, du Canada et de la Louisiane. 3° Il ne faut rien cacher aux sauvages. Si les Iroquois avaient su qu'on voulait pardonner aux Sakis, ils n'auraient pas marché, ou ils n'auraient pas été cause d'une division comme celle qui a fait manquer l'entreprise de M. de Noyelles. 4° Les soldats ne sont nullement propres à une marche de six mois par terre. Incapables de se nourrir, ils sont à charge aux sauvages, ce qui donne lieu à des plaintes. Il ne faut, pour de telles expéditions, que des canadiens, accoutumés à ces sortes de courses. »

(1) Les Ayohouais habitaient une partie du territoire qui forme aujourd'hni l'état d'Iowa.

(2) Buffalo Creek. Jones County Town.

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