‹ Cours d'histoire du Canada (volume 3)Chapitre 41 sur 89 · CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME

Fondation d'Halifax — Diverses mesures pour empêcher l'effet de cet établissement— Le fort de Beauséjour — Le fort Lawrence bâti sur les ruines de Beaubassin — Le «omte de Vaudreuil se distingue dans la marine française — Mort de M. de la Jonquière j ce qu'on lui a reproché — Dépréciation du ginseng — M. Lemoine gouverneur par intérim — Arrivée de M. Duquesne — Campagne de l'Ohio — Mort du sieur Marin — Fort Nécessité— Port Duquesne — Assassinat de jumonville ; comment on peut expliquer la conduite de Washington — Prise et capitulation du fort Nécessité — Van Braam et Stobo ôtages — Procès de ce dernier.

Comme la France, en vertu du traité d'Aix-la-Chapelle, réclamait tout le pays entre la péninsule de la Nouvelle-Ecosse et la province de Massachusets, et que les Anglais, de leur côté, prétendaient que ce territoire leur avait été complètement cédé, il était facile de prévoir que la paix serait bientôt troublée entre les deux puissances. Les habitants de Boston s'émurent, et attirèrent l'attention du ministère sur l'importance de l'Acadie. On forma le plan de coloniser la presqu'île, en établissant des centres de population dans les localités les plus favorables. Comme la paix laissait sans emploi un grand nombre de familles, on crut qu'il serait avantageux à l'état de licencier une partie des troupes, et de les établir. L'exécution de ce plan fut confiée au bureau du commerce et des plantations, dont le président était alors le comte d'Halifax. Il approuva le projet, et en suivit les détails avec tant de soin, qu'à la fin de juin 1749, six cents familles anglaises débarquaient à Chibouctou, dont le port offrait de grands avantages. Avec elles était le gouverneur de la colonie, l'honorable Edouard Cornwallis. Ce port, l'un des plus beaux de l'Amérique, avait été négligé sous la domination française ; sa position centrale à proximité des pêcheries, et la facilité de le défendre, engagèrent les Anglais à en faire la capitale de la province, à la place de Port-Royal.

Cet établissement avait inspiré de graves inquiétudes à M. de la Galissonnière sur l'avenir du Canada et de l'île du Cap- Breton. Dans l'impossibilité où était la France de s'opposer ouvertement au mouvement des Anglais, on proposa d'y ap-

porter autant d'obstacles indirects que possible, sans toutefois compromettre le gouvernement français. Un mémoire présenté à M. Rouillé, ministre des colonies, suggérait l'idée « de faire sentir aux sauvages de TAcadie et des environs, qu'il était de leur intérêt d'empêcher les Anglais de s'y fortifier, et de s'y opposer ouvertement, et qu'il fallait exciter les anciens habitants à soutenir les sauvages dans leur lutte, sans trop s'exposer eux-mêmes. On avait même tâché, quoiqu' avec assez peu de succès, de faire entrer les missionnaires des uns et des autres dans les projets du gouvernement, mais quelques-uns d'entre eux paraissaient peu disposés à se prêter aux vues de l'administration. L'on espérait que l'île Saint-Jean pourrait être d'un grand secours pour l'île du Cap-Breton, particulièrement en fournissant à la subsistance de la garnison de Louisbourg. M. de la Galissonnière avait donné l'ordre d'y attirer autant de familles acadiennes qu'il serait possible. Cependant la Jonquière ne suivit pas les idées de son prédécesseur, touchant les affaires de l'Acadie. Il était convaincu qu'il était de l'intérêt du Canada de ne point s'attirer une nouvelle guerre y car il espérait que les commissaires nommés par les deux gouvernements régleraient, sans grandes difficultés, les limites des colonies anglaises et françaises. Sa conduite ne fut pas approuvée de Louis XY, qui venait de remplacer M. deMaurepas par M. Rouillé, dans le ministère des colonies. Il recul ordre d'envoyer des troupes pour s'emparer de l'isthme, entre la baie Yerte et la baie Française, et de prêter secours à l'abbé Leloutre. Le chevalier de la Corne fut choisi pour conduire cette entreprise ; il forma des compagnies françaises à Chipoudy, à Memramcouke, et à Peticoudiac ; il rassembla les sauvages, et les engagea à harceler ies habitations anglaises. Sur l'ordre de M. de la Jonquière, de choisir un lieu favorable pour y bâtir un fort, il s'arrêta à un endroit nommé la Butte à Beauséjour, qui donne sur le fond de la baie Française.

Au printemps de 1750, les habi tants de Chignectou se voyant menacés par les troupes anglaises, sous le major Lawrence, brûlèrent leurs maisons, et abandonnèrent leurs terres pour se réfugier auprès de M. de la Corne, qui se trouva ainsi à la tête de plus de mille hommes, et dans une position fort importante, car le fort de Beauséjour se trouvait sur la partie la plus étroite de l'isthme, qui sépare la baie Yerte de la baie de Fundy, et qui unit la terre ferme avec la péninsule de la Nouvelle-Ecosse. La petite rivière Messagouetche devait, suivant les autorités françaises, servir de limite à la Nouvelle-Ecosse.

L'abbé Leloutre se donnait beaucoup de peine pour engager les acadiens des Mines et de Port-Royal à se joindre à ceux de leurs compatriotes qui s'étaient retirés sur le territoire français. En même temps, M. de Boishébert avait été envoyé avec un détachement de canadiens à la rivière Saint-Jean, que les Anglais réclamaient ; il y fit bâtir un fort au-dessus de l'ancien fort Latour.

Cornwallis, voyant les Français se fortifier vers le fond de la baie de Fundy, résolut de faire intercepter les bâtiments qui portaient des armes et des vivres aux acadiens réfugiés ; il voulut y établir une garnison, et envoya le major Lawrence avec environ mille hommes pour s'emparer de Beauséjour. En arrivant au fond de la baie, il fut surpris de voir flotter le pavillon français, et de trouver un corps de troupes capable de lui résister. Gomme il avait ordre d'éviter toute hostilité contre les Français, il demanda à M. de la Corne où il pourrait descendre. On lui montra le village détruit de Beaubassin, et on lui expliqua que la petite rivière Messagouetche devait séparer les possessions des deux nations, en attendant la décision des commissaires. Lawrence y consentit, fit débarquer son détachement, et commença sur l'emplacement du village de Beaubassin, un fort auquel il donna son nom. Cornwallis avait donné ordre au capitaine Rous d'arrêter tous les bâtiments qui passeraient par la baie de Fundy pour porter des armes et des provisions à la rivière Saint-Jean, et protéger l'évasion des Acadiens. Dans l'exécution de cet ordre, Rous rencontra, le seize octobre 1750, un bâtiment français qui portait un détachement de troupes, et voulut lui livrer combat. Le sieur de Yergor, qui commandait, ne chercha pas à se défendre, et fut obligé de se rendre après avoir tiré quelques coups de canon. En représaille, la Jonquière ordonna d'arrêter les navires qui se trouvaient à Louisbourg. Sur toute la frontière du Canada, la vieille rivalité entre l'Angleterre et la France paraissait se réveiller. Vers l'ouest, les commer çants anglais, à l'abri des passeports donnés par leurs gouver neurs, continuaient leur traite sur l'Ohio, et se rendaient même jusqu'à Sandoské, sur le lac Erié. Le fort Chouaguen était une source d'inquiétude pour les gouverneurs du Canada.

L'honneur de la marine française fut noblement soutenue par un officier canadien, -le comte de Vaudreuil (1). Il

(1) Louis Philippe de Kigaud de Vaudreuil, connu sous le nom de comte de Vaudreuil, fils du premier gouverneur de ce nom, naquit à Montréal, et entra dans l'armée le deux mai 1698 ; il fut nommé enseigne de vaisseau en 1711, et continua de se distinguer.

commandait Y Intrépide, qui faisait partie d'une escorte de huit vaisseaux du roi, sous les ordres de M. DesHerbiers de l'Estanduère. Ces vaisseaux escortaient une flotte de deux cent cinquante-deux navires marchands^ destinés pour les îles françaises de l'Amérique. A quatre-vingt-dix lieues du cap Finistère, ils furent attaqués par quatorze vaisseaux de guerre anglais, commandés par le vice-amiral Hawke. Dès que l'Estanduère eut reconnu les ennemis, il ordonna à la flotte qu'il protégeait de forcer de voiles, et à la frégate le Castor (1) de la suivre : il signala, en même temps, à son escadre l'ordre de se ranger sur une seule ligne, et attendit les ennemis dans cette position. Les Anglais avaient le vent sur les Français ; un peu avant midi, ils commencèrent le combat en attaquant l'arrière- garde française, et successivement tous les vaisseaux de la ligne -y à midi, le combat était général. Le comte de Yaudreuil était à la tète de l' avant-garde. A quatre heures de l'après-midi, voyant que la plupart des vaisseaux de l'arrièregarde étaient réduits et que le Tonnant, que montait le chef d'escadre, était entouré d'ennemis et en partie démâté, il prit généreusement la résolution de l'aller joindre, pour le dégager ou périr avec lui : virant de bord sous le feu des ennemis, il traversa leur ligne et se rangea à la poupe du Tonnant. La hardiesse de cette manœuvre étonna les Anglais. Les deux vaisseaux français réunis soutinrent le combat jusqu'à huit heures et demie du soir, lorsque les ennemis les abandonnèrent. 11 Intrépide, qui avait moins souffert que le Tonnant 1 prit celui-ci à la remorque, et tous deux firent vent arrière pendant la nuit. Le lendemain, au jour, ils étaient encore à la vue des ennemis, qui ne les poursuivirent pas ; les six autres vaisseaux de l'escadre furent pris, mais la flotte échappa et se rendit heureusement à sa destination. Trois jours après l'arrivée à Brest du Tonnant et de YIntrépide, M. de Lestanduère adressa au comte de Yaudreuil une lettre de félicitations sur sa belle conduite.

M. de la Jonquière ne fut pas longtemps gouverneur ; il passait déjà soixante ans lorsqu'il fut nommé à ce poste. Malheureusement pour sa réputation, il attira dans la province plusieurs de ses parents auxquels il distribua des emplois lucratifs ; ce qui ne manqua pas de lui créer des ennemis. On. l'accusa de s'être emparé du commerce des pays de l'ouest. «Ces plaintes, » dit un auteur, « avaient un air de vé-

(1) La frégate le Castor fut lancée aux chantiers du roi, à Québec.

rité ; il s'était intéressé dans 1(3 commerce des postes ; mais il le pouvait, car la cour avait accordé ce droit aux gouverneurs. » Les reproches que lui adressa la cour au sujet de ces plaintes, lui causèrent un si sensible chagrin, qu'il demanda son rappel. Les souffrances de l'âme agirent sur le corps ; ses blessures se rouvrirent, et malgré les efforts des médecins pour lui prolonger la vie, il mourut le dix-sept mai, 1752, âgé de soixantesept ans. On l'enterra avec pompe dans l'église des récollets; où avaient déjà été enterrés MM. de Frontenac et de Yaudreuil. «M. de la Jonquière, » dit le même auteur, «ternit ses grandes actions par sou avarice... il gagna des sommes immenses dans ses voyages, et il pouvait en Canada mépriser le commerce ; c'est ce qu'il ne fit pas, et ce qui empoisonna ses dernières années ; enfin il mourut sans être regretté, pas même de ses proches, accablé de chagrins et d'infirmités. » Pendant son gouvernement, la racine de ginseng atteignit un prix très-élevé. Le P. Lafitau, qui avait été missionnaire dans la Tartarie, la reconnut dans les forêts du Canada, en 1720. Des négociants, apprenant qu'elle avait une grande valeur à la Chine, en firent ramasser par des sauvages et canadiens. Ceux-ci, voyant qu'elle se vendait toujours bien, sans que les acheteurs fissent attention à la qualité, au lieu de la laisser sécher lentement, la mirent au four, et la vendirent ainsi préparée, jusqu'à vingt francs la livre ; en 1752, le prix s'en éleva jusqu'à vingtquatre francs. Mais cette racine ainsi séchée précipitamment, se trouva n'avoir plus de valeur pour les Chinois ; les marchands perdirent considérablement par leurs achats. Yers le même temps, la compagnie des Indes obtint le commerce exclusif du ginseng ; elle fit établir au Canada un bureau où on le recevait et où on le payait en lettres de change. Ainsi, par leur avidité, les marchands perdirent une branche importante de commerce.

Après la mort de M. de la Jonquière, Charles LeMoine (1), second baron de Longueuil, gouverneur de Montréal depuis 1749, prit, en qualité de plus ancien officier, le commandement général de la colonie, en attendant que la cour eût nommé un successeur à M. de la Jonquière. Comme sa famille était une des plus considérables de la Nouvelle-France, et qu'il avait lui-même rendu de grands services, il demanda au roi •

Cl) Charles LeMoine, second baron de Longueuil, naquit à Longueuil, le dix-huit octobre 1687, du mariage de Charles Leraoine, premier baron de Longueuil, et de ame Claude-Elisabeth Souart, nièce de M. Souart, prêtre de Saint-Sulpice de Montéal. Ci mroe son père, il fut gouverneur de •'ontréal et commandant général de la filonie par intérim. Il mourut le 17 janvier 1755.

COURS DTHISTOIRE

la charge de gouverneur général. Mais on se refusait encore à appeler un enfant du pays à cette dignité; le marquis Duquesne de Menneville, capitaine de vaisseau, fut nommé pour succéder à M. de la Jonquière. Monsieur de Longueuil, pendant les cinq mois que dura son administration, maintint les choses dans l'état où il les avait reçues.

Au mois de juillet, M. Duquesne arriva à Québec ; il inaugura son gouvernement par une revue générale des troupes et des milices, et donna des ordres pour faire observer la discipline. Le nombre d'habitants du pays en état de porter les armes s'élevait à environ treize miiie.

Ses instructions lui enjoignaient de faire tous les efforts possibles pour chasser les Anglais des terres que réclamait la France sur l'Ohio, de les empêcher d'y faire la traite, en saisissant leurs marchandises et détruisant leurs postes. On lui recommandait de faire entendre aux sauvages qu'ils auraient la liberté d'aller traiter chez les Anglais, mais qu'on ne souffrirait point qu'ils reçussent ceux-ci sur le territoire français. L'année précédente, trois traitants anglais avaient été arrêtés sur les bords de la rivière Ohio, et avaient été envoyés à La Rochelle. Ce fait avait attiré des représentations de la pari du ministre anglais ; de tous côtés, l'on semblait désirer que les commissaires pussent déterminer les bornes des colonies, afin de mettre un terme à de semblables conflits. Mais leurs travaux avançaient lentement, et les prétentions des deux partis étaient telles qu'il n'y avait point d'espérance d'arriver à quelque accord, sans le recours aux armes.

Bigot aurait voulu l'engager à porter la guerre sur l'Ohio ; mais M. de Longueuil ne voulait point se brouiller avec les Iroquois, dont un grand nombre s'étaient établis dans cette partie. Lorsque l'intendant lui représenta que l'Ohio était la source de tous les troubles parmi les Sauvages de l'ouest ; que les Anglais dominaient sur une terre qui appartenait à la France, et dont la possession était nécessaire aux Français pour relier le Canada au Mississipi, le gouverneur lui répondit nettement que les Anglais y avaient traité avec les Français, et qu'il n'était pas juste de les en chasser ; qu'au surplus, cette rivière appartenait aux Iroquois ; que si la France fournissait à ces derniers les marchandises dont ils avaient besoin, les Anglais se retireraient d'eux mêmes. Le bon sens de M. de Longueuil lui faisait connaître les embarras dans lesquels serait entraîné le Canada par suite de l'occupation de l'Ohio. Bigot fut choqué de cette réponse, et après l'arrivée de M.

'BU CANADA

Duquesne, il écrivait à M. de Rouillé : «Vous avez heureusement envoyé un général ; car si le gouvernement eût été encore un an entre les mains de messieurs de Longueuil, le système canadien aurait prévalu, et personne ne se serait oublié; les guerres sauvages auraient eu lieu tant qu'on aurait pu. C'est pour lors qu'il y aurait eu des dépenses immenses dans les pays d'en haut.» Les événements qui suivirent, prouvèrent que M. de Longueuil avait raison d'éviter une guerre qui ne lui paraissait propre qu'à entraîner son pays natal à sa ruine. Bigot, au contraire, entrait de tout son cœur dans le plan que formait Duquesne, de chasser les Anglais de l'Ohio. On devait au printemps de 1753, envoyer par le portage (1) Chatacouin deux mille français avec deux mille sauvages domiciliés. Pour transporter tout ce monde, ainsi que les vivres et les munitions nécessaires pour la campagne, Bigot faisait bâtir à Québec, cent bateaux qui, joints à cent vingt-huit canots, devaient se rendre au fort Frontenac. Une partie s'embarquerait sur les trois barques de ce poste, pour passer à Niagara, les autres sur des bateaux et des canots d'écorce. De Niagara, ce détachement passerait à Chatacouin, où se bâtissaient deux magasins d'entrepôt pour les vivres et les munitions. Là, ils trouveraient deux ou trois cents pirogues pour descendre la Belle- Rivière. Pour préparer les voies à cette expédition, M. Duquesne envoya d'avance, dans l'automne de 1752, le sieur Marin, avec un détachement de trois cents canadiens. M. Marin était craint et respecté des nations sauvages de l'ouest ; c'était un officier d'expérience et accoutumé de commander ; avec lui était le sieur Péan, en qualité de major. M. Duquesne espérait que ce mouvement de troupes réussirait, mieux, si on le commençait de suite ; il jugeait à propos de profiter de l'impression que son arrivée avait produite sur les Iroquois qui paraissaient le craindre. Il voulait, en outre, prévenir les Anglais, qui se préparaient à commencer des établissements sur la Belle-Rivière.

Au printemps de 1753, M. Duquesne envoya de grands secours en hommes pour renforcer le petit détachement de Marin. Un fort fut bâti à la Presqu'île, baie que le gouverneur trouva plus commode que Chatacouin pour ses projets. Il fallait, cependant, toute l'énergie de Marin pour faire face aux Anglais, d'un côté, et contenir, de l'autre, les Tsonnontouans, qui avaient accepté la hache pour frapper sur les Français (2.)

(1) Ce portage se faisait d'un petit port, aujourd'hui Portland, sur le lac Erié, au ac du Chatacouin ou Chatauque.

Lattre de M. Duguesne, 7 octobre 1754,

Cependant les fatigues qu'il avait fallu endurer étaient audessus de ses forces ; il tomba malade en chemin, à la rivière au Bœuf, où l'on construisait un second fort, et mourut le vingt-neuf octobre 1753, à l'âge de soixante -trois ans. «Je regarde la perte du sieur Marin comme irréparable, » écrivait M. Duquesne. « Cet officier joignait à l'esprit une tête excellente, avec l'air et les manières sauvages. Il a eu occasion de me prouver beaucoup de modération et de prudence. Quant au zèle, jamais homme n'en a eu plus, puisqu'il a préféré mourir sur le champ de bataille, plutôt que de revenir chercher la santé chez lui. »

La paix qui, depuis 1748, se maintenait péniblement entre l'Angleterre et la France, n'était guère qu'une trêve, pendant laquelle les deux nations se préparaient à recommencer la guerre, et à prendre les moyens pour s'emparer d'une partie considérable de l'Amérique. La France cherchait à s'emparer de l'Acadie, et à se fortifier sur le Saint-Laurent et le Mississipi. Aux Anglais, ce projet semblait préjudiciable à leurs intérêts, et trop avantageux aux Français. Tandis que le territoire de l'Acadie fournissait des raisons d'hostilités, les pays au sud des grands lacs étaient une cause perpétuelle de contestations. Le don des terres à la compagnie d'Ohio avait fait comprendre au gouverneur de la Nouvelle-France que les Anglais cherchaient à interrompre la communication entre le Canada et la Louisiane. Il avait averti les gouverneurs de New-York et de Philadelphie, qu'il serait obligé de faire arrêter les traiteurs anglais partout où les autorités françaises les rencontreraient. Ces menaces n'empêchèrent pas la compagnie d'Ohio de faire visiter le pays, et tandis que M. Gist, son agent, s'occupait de le parcourir, quelques français s'emparèrent de trois traiteurs anglais, et les conduisirent à la Presqu'île, sur le lac Erié, où Ton élevait un fort. Alarmés de cette démonstration, les Anglais se retirèrent dans les villages sauvages, et les Miamis, au nombre de cinq ou six cents, visitèrent les bois, et s'emparèrent de trois marchands français, qu'ils firent prisonniers et envoyèrent dans la Pennsylvanie. Décidés à se rendre maîtres de cette partie, les Français bâtirent un second fort à cinq lieues du premier, sur une des branches de l'Ohio, et un troisième au confluent de l'Ohio et du Ouabache ; par ces forts, ils voulaient assurer la communication entre le Saint-Laurent et le Mississipi. Sur les plaintes de la compagnie d'Ohio, qui revendiquait le territoire qui lui avait été accordé comme partie de la Virginie, Robert Dinwiddie^

lieutenant gouverneur de cette province, au nom du roi d'Angleterre, demanda que les Français abandonnassent leurs projets, qu'il considérait comme une violation des traités. Cette mission fut confiée à George Washington, alors âgé de vingt-un ans. Il remonta à WiïTs Creek, alors l'établissement anglais le plus avancé ; et, accompagné par un guide, il arriva à la Monongahéla, remonta l'Allegany, et, à l'embouchure de French Creek, trouva le premier fort occupé par les Français. Le douze décembre, après avoir remonté cette rivière, il se présenta chez M. le Gardeur de Saint-Pierre, qui commandait sur l'Ohio, et lui remit les lettres de Dinwiddie. La réponse de M. de Saint-Pierre fut qu'il enverrait la lettre au gouverneur général, mais qu'il était tenu d'obéir à ce dernier. Arrivé des Montagnes-Rocheuses, M. de Saint-Pierre venait de remplacer le sieur Marin, et il était au fort de la rivière aux Bœufs. Il répondit qu'il enverrait au marquis Duquesne la lettre de M. Dinwiddie, sur laquelle il n'avait point de décision à prendre ; qu'il ne pouvait obéir à l'ordre que lui signifiait le général anglais de se retirer ; que, placé en ce lieu par ses supérieurs, il garderait son poste avec l'exactitude et la fermeté qu'on doit attendre d'un officier (1).

La réponse du sieur de Saint-Pierre engagea le gouverneur de la Yirginie à prendre des mesures pour repousser les Français de la vallée de la Belle-Rivière ; la colonie leva un régiment, dont le commandement fut donné au sieur Frys Washington, nommé lieutenant colonel ; celui-ci partit au commencement d'avril 1754, à la tête de deux compagnies pour les Grandes-Prairies, sur le territoire contesté. Les Anglais y avaient bâti, depuis peu, le fort de Nécessité, dans lequel devait se fortifier le régiment virginien.

Le gouverneur général avait recommandé à M. de Contrecœur d'agir avec beaucoup d'honnêteté envers les Anglais, mais de s'opposer aux établissements qu'ils voudraient faire à l'ouest des Alleganys. On apprit alors que six ou sept cents français, sous les ordres du capitaine de Contrecœur, avaient attaqué un parti d'anglais qui bâtissait un fort à l'endroit où la Monongahéla tombe dans l'Ohio. Le capitaine Trent, agent de la compagnie de l'Ohio, surveillait ces travaux, et s'pccupait, en même temps, de lever des recrues parmi les traitants anglais. De Contrecœur tomba sur eux tout-à-coup, et les força

(1) Dans son journal, Washington remarque que M. de Saint-Pierre, déjà avancé en âge, avait la tournure militaire.

de laisser leurs travaux et de s'enfuir ; il s'empara du fort commencé, le fît terminer par le chevalier le Mercier, envoyé par le gouverneur comme ingénieur, et lui donna le nom de fort Duquesne (1).

Informé de cet événement, Washington (2) écrivit aux gouverneurs de la Virginie, de la Pennsylvanie, et du Maryland, pour obtenir des secours. Avant de les avoir reçus, il partit de WilFs Creek le premier de mai 1754. Washington était encore bien jeune et alors sans expérience dans les affaires de la guerre ; il s'avançait avec une apparente hésitation au milieu de tribus amies et ennemies. Il s'arrêta aux Gran 'es- Prairies, dans un lieu qu'il jugea favorable, et y bâtit un fort. Comme il était à une douzaine de lieues du fort Duquesne, M. de Contrecœur fut bientôt averti que des Anglais se fortifiaient sur la Monongahéla ; il dépêcha le sieur Yilliers de Jumonville pour les avertir de se retirer des terres du roi de France. Afin de protéger son envoyé contre les sauvages ennemis, il le fit accompagner d'environ vingt-cinq ou trente hommes, presque tous canadiens. Jumonville et son parti avaient passé la nuit à l'abri de quelques rochers ; vers sept heures du matin, ils se virent entourés par une troupe d'anglais et de sauvages ; Washington s'était joint à Tanacharisson, chef des iroquois et hurons établis sur l'Ohio. Il avait reçu avec confiance les contes que le rusé chef lui communiquait touchant les mouvements des Français. Tanacharisson voulait brouiller entre eux les deux puissants voisins qui cherchaient à s'emparer de la vallée de l'Ohio au détriment des enfants du sol. Se croyant en face d'un grand danger, Washington voulut le prévenir ; avec quarante de ses hommes, il avait, au commencement de la nuit du vingt-sept mars, laissé ses retranchements et s'était porté au camp de son allié sauvage. De grand matin, les Anglais et les Iroquois s'étaient approchés avec précaution du lieu où les Français avaient passé la nuit. Ceux-ci, en se voyant cernés, saisirent leurs armes. « Feu ! » cria Washington, et lui-même déchargea son fusil. Une seconde décharge de mousquetterie succéda à la première, avant que les Français eussent eu le temps de se reconnaître. Jumonville, par un interprète, les invita à cesser la fusillade, parce qu'il avait quelque chose à leur communiquer. Le feu cessa, et Jumonville fit lire la sommation que M. de Contrecœur avait envoyé pour engager les

(1) Aujourd'hui Pittsburg, dans la Pennsylvanie.

(J2) Life and times of Washington, by J. F. Schroeder, D, A-

Anglais à se retirer. Tandis que l'officier français faisait la lecture de la sommation, il reçut à la tête une balle qui le renversa mort. Les Anglais s'élancèrent alors sur les Français pour les massacrer, mais leurs propres sauvages s'élancèrent devant eux pour les en empêcher. Tel est le compte que rendait M. de Contrecœur de cette malheureuse affaire, le deux juin 1754. Dix canadiens furent tués en même temps que Jumonville ; un fut blessé, et vingt-un furent arrêtés comme prisonniers. Tous ces canadiens confirmèrent les détails qui s'étaient rapidement répandus. L'année suivante, M. de Yaudreuil écrivait au ministre que M. Drouillon, officier, deux cadets des troupes de la marine, et onze canadiens, tous faits prisonniers dans cette action, avaient été envoyés à Londres ; que le sieur Laforce, excellent et brave canadien, était détenu en prison à la Virginie ; que six autres canadiens avaient été envoyés à la Martinique. Les alliés des Anglais enlevèrent dix chevelures, dont ils portèrent quelques-unes aux Miamis, pour les engager à s'unir aux Anglais et aux Iroquois.

A la nouvelle de cette affaire, une immense indignation se souleva partout où il y avait des français. De Québec, Duquesne écrivit au ministre : « J'ai infiniment pris sur moi de ne pas mettre tout à feu et à sang, après l'acte d'hostilité indigne, commis sur le détachement du sieur de Jumonville. » Quelques années après, Thomas publiait, sous le titre de Jumonville, un poème dans lequel sont rapportées les circonstances de cette malheureuse affaire. Le caractère si noble de Washington ne permet pas de supposer, pour un instant, qu'il ait eu intention de profiter d'un guet-à-pens. Mais, jeune encore, et concevant des inquiétudes sur son fort, au milieu de la solitude, il n'eut probablement pas la force de retenir ses troupes indisciplinées. Cependant il se retira aux Grandes- Prairies, où il avait commencé un retranchement, l'étendit, le fortifia, et le nomma fort Nécessité. Son chef, le colonel Fry, longtemps arrêté par la maladie, était mort le dernier jour de mai, et Washington se trouva ainsi commandant en chef. Il demanda du secours partout où on lui en avait promis ; mais les secours n'arrivaient pas. Cependant une compagnie indépendante se présenta au fort Nécessité ; elle arrivait de la Caroline du sud, et était commandée par le capitaine Mackay, qui, fier de tenir sa commission de la couronne, prétendait n'être pas soumis aux ordres du commandant d'un régiment provincial. Aussi? il n'améliorait point la position de Washington.

Le petit fort avait été bâti dans une clairière, entre deux coteaux couverts d'arbres ; et, lorsque sur l'ordre de M. de Contrecœur, le sieur de Villiers (1), qui venait de remplacer le sieur de Saint-Pierre, parut devant le fort Nécessité, «pour châtier les Anglais de l'assassinat commis contre les lois les plus sacrées des nations policées» (2), les soldats français et leurs alliés, du haut des arbres, fusillaient ceux qui se montraient dans le fort. Yilliers avait avec lui six cents français et cent sauvages ; le fort renfermait cinq cents anglais, et était défendu par dix pièces de canon. Le siège commença à midi, le trois juillet, et fut poussé si vigoureusement, que, le même jour, vers huit heures du soir, l'artillerie anglaise cessait son feu. Douze hommes du régiment virginien avaient été tués, et quarante-trois blessés. Washington (3) se décida à capituler avant la nuit, et, avec le sieur Mackay, signa les articles suivants :

Capitulation (4) accordée par le commandant des troupes de sa majesié très chrétienne, à celui des troupes anglaises, actuellement dans le fort de Nécessité, qui avait été construit sur les terres du domaine du roi, le trois juillet, à huit heures du soir.

Savoir : Comme notre intention n'a jamais été de troubler le pays et la bonne harmonie qui régnait entre les deux princes amis, mais seulement de venger l'assassinat qui a été fait sur un de nos officiers, porteur d'une sommation, et sur son escorte, comme aussi d'empêcher aucun établissement sur les terres du domaine du roi, mon maître :

A ces considérations, nous voulons bien accorder grâce à tous les Anglais qui sont dans le dit fort, aux conditions ciaprès :

Article 1° Nous accordons au commandant anglais de se retirer avec sa garnison, pour s'en retourner paisiblement dans son pays, et lui promettons tous d'empêcher qu'il lui soit fait aucune insulte par nos français, et de maintenir autant qu'il sera en notre pouvoir tous les sauvages qui sont avec nous ;

2° Il lui sera permis de sortir et d'emporter tout ce qui leur appartiendra, à l'exception de l'artillerie que nous nous réservons ;

(1) Le père et plusieurs des frères de Jumonville étaient déjà morts.

(2) Contrecœur.

(3) Passim : Archives de la Marine. Life and Times of Washington.

(4) Plusieurs copies de cette capitulation furent faites et signées par Mackay, Washington et Villiers. Une de ces copies originales se trouve aux Archives de la Marine, à Paris ; il y en a une ou deux autres au Canada.

3° Nous leur accordons les honneurs de la guerre ; ils sortiront tambour battant avec une pièce de petit canon, voulant bien, par là, les traiter en amis ;

4° Si tôt les articles signés de part et d'autre, ils amèneront le pavillon anglais ;

5° Demain, à la pointe du jour, un détachement français ira pour faire défiler la garnison, et prendre possession du fort.

Par le sixième article, les Anglais donnaient leur parole d'honneur qu'ils ne travailleraient à aucun établissement en deçà de la hauteur des terres pendant une année, à compter du jour de la capitulation. Par le septième, ils s'obligeaient à remettre les prisonniers qu'ils avaient faits lors de l'assassinat de Jumonville, et promettaient de les renvoyer avec sauvegarde jusqu'au fort Duquesne, et, pour sûreté de cet articlef il était stipulé que les sieurs Yan Braam et Robert Stobo (1), capitaines, seraient remis en otage jusqu'à l'arrivée des canadiens et des français. Le traité ci-dessus était signé par les deux commandants anglais, et par Coulon de Yilliers.

Le quatre juillet, le pavillon anglais ne flottait plus sur aucun fort, dans la vallée de l'Ohio. Le traité renfermait aussi certains termes compromettants pour les soldats de Washington ; plus tard il protesta qu'il ne les avait pas promis, et que Yan Braam ne comprenait pas suffisamment l'anglais pour servir d'interprète. Il semble y avoir eu, de la part des Anglais, une précipitation qui leur donne complètement le tort dans toute l'affaire de Jumonville.

Stobo et Yan Braam furent conduits au fort Duquesne comme otages ; mais l'esprit remuant du premier ne lui permit pas de demeurer longtemps en repos ; il se compromit gravement en levant un plan du fort Duquesne et l'envoyant au commandant de Will's Creek, avec une lettre explicative. Il entrait dans des détails sur les rapports des sauvages avec les français de la Belle -Rivière ; il conseillait de faire attaquer ceux-ci. « Sur l'autre feuille,» ajoutait-il, «vous avez le plan du fort;... la garnison renferme deux cents hommes ; tous les autres sont partis il y a deux jours, par détachements. Mercier, soldat superbe, va partir, de sorte que Contrecœur va demeurer seul, avec quelques jeunes officiers et des cadets. Un lieutenant, parti il y a deux jours avec deux cents hommes pour aller chercher des provisions, est instamment attendu : il y aura

(1) Robert Stobo était né à Glasgow, en Ecosse j Van Braam était de Berg-oi Zoom, en Hollande.

alors quatre cents hommes. Ils désirent beaucoup avoir Laforce ici ; il faut qu'il ait été un homme extraordinaire parmi eux, car ils le regrettent beaucoup et désirent ardemment son retour.... Pour moi, je consentirais à mourir cent mille fois pour avoir le plaisir de posséder ce fort, quand ce ne serait que pour un jour. . . Cent sauvages armés pourraient surprendre le fort, car ils y sont admis jour et nuit. »

Le sieur Stobo n'était pas gêné dans ses mouvements en qualité d'otage, et, sur sa parole d'honneur, on lui avait jusqu'alors accordé une liberté presque entière dans le fort. Cette lettre fut découverte l'année suivante, parmi les papiers de Braddock. Pendant l'hiver, Stobo avait eu la permission de voyager entre Montréal et Québec, témoin de tous les préparatifs qui se faisaient pour la guerre, et entendant tous les discours. M. Duquesne ne s'en méfiait aucunement, et lorsque cette lettre fut saisie, l'on s'étonnait qu'une si grande liberté lui eût été accordée. M. de Yaudreuil, qui était alors gouverneur, l'arrêta et le fit comparaître devant un conseil de guerre (1). Son compagnon, Yan Braam, emprisonné en même temps, prouva qu'il n'avait pris aucune part aux menées du sieur Stobo. Interrogé s'il connaissait les devoirs et la responsabilité d'un otage : «Je pense,» dit Yan Braam, «que les liens et les devoirs d'un otage sont de ne point agir contre les intérêts de ceux chez qui il est en otage, et pour le temps qu'il y est; qu'on doit exiger de lui, comme d'un prisonnier, sa parole d'honneur, pourvu qu'on lui donne quelque liberté. » Il déclare eusuite qu'il n'a eu rien à faire ni avec le plan, ni avec la lettre qu'on lui présente, et qu'il ne sait ce qu'a fait le sieur Stobo. Les réponses de Stobo (2) montrèrent un homme vain, peu instruit, méprisant souverainement les Français. « Il avait entendu dire, » répondit-il à M. de Céloron, faisant les fonctions de procureur général, « que les Français étaient des barbares ; il croyait la capitulation rompue ; n'ayant jamais été à la guerre, il n'en connaissait pas les lois. » D'après les lois de la guerre, Stobo fut condamné à perdre la tête, mais M. de Yaudreuil se contenta de le mettre dans la prison de Québec, où il voulait le garder jusqu'à la fin de la guerre.

(1) Le procès commença au mois d'octobre 1756.

(2) Interrogatoire du sieur Stobo.

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