‹ Cours d'histoire du Canada (volume 3)Chapitre 6 sur 89 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Premiers 'colons — Les LeGardeur et les LeNeuf— La population se forme — Régiment de Carignan — Etablissements autour de Québec — Montréal — Hommes et femmes — Moeurs des premiers temps — Témoignage de plusieurs écrivains.

Les premiers colons qui passèrent au Canada avec l'intention de s'y établir venaient principalement de la Normandie et du Perche. La compagnie de Rouen et celle qui la précéda, la compagnie de Montmorency, étaient sous la direction de marchands et d'armateurs dont la plupart résidaient en Normandie ; aussi, il n'est pas surprenant que leurs employés aient été pris à Rouen, à Dieppe, à Cherbourg, à Fécamp, à Honneur. Ceux-ci s'accoutumèrent au pays, et lorsque la France, après avoir recouvré le Canada, parut vouloir le garder, ils attirèrent à leur suite leurs parents et leurs amis, qui souvent partaient pour l'Amérique avec des familles entières.

Champlain ayant réussi, en 1614, à organiser une société pour faire le commerce dans la Nouvelle-France, Rouen et Saint- Malo se partagèrent toutes les actions ; les marchands de La Rochelle se présentèrent trop tard pour obtenir les parts qui leur avaient d'abord été réservées, et leur déconvenue profita surtout à Rouen, qui se trouva ainsi avoir la principale direction des affaires. Les équipements ainsi que les embarquements se firent dans les ports de la Normandie. Parmi les commis et les ouvriers se trouvèrent des normands en assez grand nombre. La compagnie de Montmorency en employa un

plus grand nombre encore ; De Caën, qui en était le chef, demeurant à Dieppe et expédiant ses vaisseaux du port de cette ville, dût naturellement choisir en Normandie ceux qu'il engageait pour le service de sa compagnie.

Lorsque les Kertk se furent emparés de Québec, plusieurs des employés de la compagnie de De Caën et de celle des Cent-Associés restèrent, soit dans cette ville, soit parmi les sauvages. Voici les noms de ceux qu'on sait être restés dans le pays : Guillaume Huboust de Normandie, et Marie Rollet, sa femme, veuve de Louis Hébert, Guillaume Couillard et Guillemette Hébert, sa femme ; Adrien DuChesne, chirurgien, et sa femme, de Dieppe ; Jean Godefroy, Nicolas Marsollet, Jean Nicollet, François Marguerie et Jacques Hertel.

En 1632, Emery De Caën partit de Dieppe pour aller prendre possession de la colonie, où la compagnie de son oncle devait jouir pendant un an du privilège exclusif de la traite des pelleteries ; ce fut aussi à Dieppe que furent armés et partirent en 1633, les vaisseaux sur lesquels passèrent à Québec, Champlain, ses officiers, des missionnaires et quelques colons. Ces premiers habitants devaient avoir été pris dans la Normandie, surtout à Dieppe et dans le pays de Caux.

En 1634, arriva M. Giffard avec plusieurs familles percheronnes, venant de Mortagne et de ses environs. M. Giffard connaissait déjà le pays, qu'il avait visité en qualité de médecin et où il avait passé quelque temps. 11 s'était même construit une cabane pour jouir du plaisir de la pêche, près de la petite rivière de Beauport. Le pays lui ayant plu, au mois de janvier 1634, il obtint de la compagnie des Cent-Associés, la seigneurie de Beauport, en s'obligeant à la faire habiter. Comme il paraît avoir lui-même été de Mortagne, il engagea quelques familles de cette ville et des villages voisins, à passer avec lui dans la Nouvelle-France ; un contrat fut conclu, spécifiant les obligations réciproques du seigneur et de ses censitaires, et, dans l'été de 1634, sept familles nombreuses arrivèrent à Beauport avec le sieur Giffard, qui était aussi accompagné de sa femme et de ses enfants. Pendant les années suivantes, plusieurs familles du Perche vinrent se réunir autour du premier groupe ; Mortagne et le petit bourg de Tourouvre en fournirent le plus grand nombre.

En 1636, deux grandes familles, unies entre elles par des liens de mariage, les Le Gardeur et les Le Neuf? s'établirent dans la colonie ; elles étaient composées de quarante-cinq personnes. Les LeGardeur de Repentigny et de Tilly étaient

de Thury-Harcourt ; et les LeNeuf de LaPoterie et du Hérisson venaient de Caen. Avec eux arriva vraisemblablement M. Le Sueur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury, dont le nom paraît pour la première fois, vers cette époque, dans les registres de Notre-Dame de Québec.

Comme on en peut juger, les colons qui arrivèrent dans la colonie depuis 1632 jusqu'en 1641 venaient presque tous de la Normandie et du Perche. En examinant les actes publics de Québec et de Trois-Rivières, on trouve dans cet espace de temps, mentionnés comme résidant dans ce pays, environ soixante-cinq chefs de famille : vingt-huit étaient de la Normandie ; vingt-deux du Perche ; deux de la Brie ; un de la Picardie ; deux de Paris ; trois de la Beauce ; un de Lorraine ; deux du Maine ; un de la Champagne. Il en est trois ou quatre dont on ne peut constater l'origine, mais qui paraissent être aussi sortis des provinces du nord. La plupart d'entre eux étaient venus en Amérique avec des familles nombreuses. Ceux qui avaient des filles trouvaient facilement à les marier, les femmes étant beaucoup moins nombreuses que les hommes. Aussi, depuis cette époque jusques vers 1670, presque toutes les filles du pays se mariaient fort jeunes, souvent à quatorze, à treize et même à douze ans.

Les familles arrivées avant 1642 se groupèrent toutes aux environs de Québec, à l'exception d'un très-petit nombre, qui s'étaient placées aux Trois-Rivières, pour profiter de la pêche et de la chasse très-abondantes autour du lac Saint-Pierre, et pour prendre part aux avantages de. la traite. Les premières terres concédées et défrichées furent celles du coteau Sainte- Geneviève, des bords de la rivière Saint-Charles, de la seigneurie de Notre-Dame-des-Anges, du village de Fargy à Beauport, de Saint-Michel et de Sillery.

Les belles prairies naturelles situées au pied du cap Tourmente avaient de bonne heure attiré l'attention de Champlain, qui y avait placé des gardiens pour prendre soin des bestiaux. Quelques personnes s'établirent de ce côté vers 1633 ; en 1636, M. de Montmagny et le P. Le Jeune, en parcourant la côte de Beaupré, y trouvèrent plusieurs familles françaises, que les missionnaires visitaient régulièrement plusieurs fois par année. « C'est avec bonne raison, » remarque le P. Le Jeune parlant de ce voyage, « qu'on a nommé les lieux voisins du cap Tourmente, Beaupré ; car les prairies y sont belles et grandes et bien unies. C'est un lieu très-commode pour nourrir quantité

de bestial. » La seigneurie de Beaupré, s'étendant depuis la seigneurie de M. Giffard jusqu'à la rivière du Gouffre, fut concédée le quinze janvier 1636, avec l'île d'Orléans, à une société représentée par les sieurs Antoine Cheffault de la Regnardière et Jacques Castillon. Plusieurs familles s'établirent dès lors au Château-Richer, à Sainte-Anne et à F Ange-Gardien. Cependant les plus anciens actes de concession conservés jusqu'à ce jour ne remontent pas au-delà de 1640 ; les seigneurs, avant d'accorder des titres, avaient probablement voulu que leurs censitaires fissent des défrichements et se bâtissent des maisons.

Après 1640, plusieurs courants portèrent des émigrants vers le Canada ; celui du nord continua à grossir le noyau déjà formé autour de Québec ; d'un autre côté, comme La Rochelle prenait une part dans le commerce de la Nouvelle-France, les provinces voisines commencèrent à fournir des colons ; ainsi l'Aunis, le Poitou, la Saintonge se trouvent représentées, par un certain nombre de leurs enfants, dans la liste des colons arrivés à Québec depuis 1641 jusqu'en 1665. Pendant la même période, quelques Bretons immigrèrent au Canada sur les vaisseaux qui, à de rares intervalles, passaient de Saint-Malo ou de Nantes à la Nouvelle-France.

On remarque dans les registres que le nombre de femmes venues de France est bien moindre que celui des hommes ; c'est que déjà l'on ne regardait pas comme françaises les femmes nées au Canada, ou censées y être nées. Lorsqu'une famille avait été longtemps dans le pays, les filles, même celles qui étaient venues de France avec leurs parents, étaient généralement désignées dans les actes et les contrats comme nées dans la colonie. Le nombre de filles et de femmes venues de Paris est comparativement considérable ; il a été nécessairement grossi par la liste d'orphelines envoyées des maisons royales de charité. Plusieurs de ces personnes étaient des orphelines appartenant à des parents morts pauvres au service du roi ; quelques-unes étaient filles d'officiers de l'armée ; et une certainement fille d'un ancien gouverneur de Nancy.

Vers 1660, les enfants nés dans le pays formaient déjà une part considérable de la population. Autour du noyau primitif, vinrent successivement s'agglomérer les immigrations postérieures, qui en modifièrent un peu le caractère sans néanmoins le changer notablement. «Le fond dominant,» observe M. Rameau, «fut toujours une importation de paysans français.

paisibles, laborieux, régulièrement organisés sous leurs seigneurs» (1). Ainsi lorsque le régiment de Carignan arriva à Québec, il existait dans la colonie une société constituée, des mœurs formées, des coutumes établies ; les soldats de ce corps qui furent d'abord licenciés, se groupèrent auprès des centres déjà subsistants; beaucoup d'entr'eux épousèrent des filles du pays, et entrèrent dans les rangs de l'ancienne population, à laquelle ils communiquèrent un levain de leur esprit militaire. Ils étaient devenus Canadiens par leurs habitudes et leurs affections, quand d'autres compagnies du même régiment furent renvoyées au Canada pour y recevoir leur congé. Ainsi l'ancienne population s'est toujours maintenue supérieure en nombre aux accessions qu'elle recevait, et elle leur a communiqué son type original, tel qu'il s'était formé et développé sous Champlain,sous Montmagny et sous leurs premiers successeurs.

Dans les premiers temps de la colonie, les voyages, la traite, la chasse et la guerre avaient empêché les compagnons de Champlain de faire valoir le sol fertile qu'ils foulaient aux pieds. Le fondateur de Québec eut bien souvent à se plaindre de cette négligence ; homme sensé et pratique, il comprenait que l'agriculture est la mère nourricière des peuples et le plus solide fondement d'un pays nouveau. Il avait deviné la vérité de l'adage devenu aujourd'hui populaire : « le sol, c'est la patrie ; » il désirait créer une patrie sur les bords du Saint- Laurent, pour les français qui consentaient à l'y suivre, en les attachant au sol par le droit de propriété et par la culture de la terre. Ce ne fut que dans les derniers jours de sa carrière, qu'il eut le bonheur d'entrevoir l'accomplissement de son projet favori. Lorsqu'il mourut, un petit nombre de familles venait de se placer sur les terres voisines de Québec, et commençait à abattre les arbres de la forêt et à tracer les limites des champs.

Le génie créateur de Richelieu, en organisant la compagnie de la Nouvelle-France, avait voulu faciliter aux paysans de la mère patrie qui voudraient émigrer, les moyens de se procurer des terres et d'y former des établissements pour leurs familles ; et il est certain que si la vie du grand ministre eût été prolongée, il aurait réussi à établir une colonie puissante.

Lorsque la compagnie des Cent-Associés reçut du roi le

(1) Les Français en Amérique, Acadiens et Canadiens. Cet ouvrage renferme une foule de renseignements statistiques, presque toujours d'une grande exactitude; il est surtout remarquable par la clarté et la pureté des aperçus philosophiques, ainsi que par la justesse des appréciations.

Canada, « en toute propriété, justice et seigneurie, » elle s'engagea à y faire passer quatre mille personnes de l'un et de l'autre sexe, dans l'espace de quinze ans, à leur donner des terres, et à les aider dans les commencements de l'exploitation. Pour s'assurer la coopération des principaux membres de la colonie, elle leur accorda de grands fiefs, à condition qu'ils rempliraient une partie des engagements qu'elle avait contractés. Ces grands propriétaires devaient concéder les terres de leurs seigneuries, aux colons qu'ils y attiraient et qui en retour payaient certaines rentes.

La concession royale de 1627-28, introduisit le régime féodal dans la Nouvelle-France ; elle fut la première charte des habitants du pays ; elle formulait et développait les intentions du souverain touchant la tenure du sol. Les découvreurs et les fondateurs de la colonie avaient trouvé les terres du Canada libres, comme Dieu les avait préparées pour l'homme. Quand la France en eut pris possession, exemptes de toutes servitudes, elles formaient un grand franc-alleu, dépendant de la couronne ; le souverain seul pouvait leur imprimer le caractère de féodalité ; et c'est ce qu'il fit dans les lettres patentes octroyées en faveur de la compagnie de la Nouvelle -France (1). En l'absence de toute disposition de la part de l'autorité souveraine, la coutume de Paris, la plus respectée du royaume de France, fut naturellement introduite en même temps que le régime féodal ; on la trouve en effet invoquée dans tous les actes passés durant la première époque, à fort peu d'exceptions près. Elle fut cependant reçue avec des modifications, qui la rendaient mieux adaptée aux besoins d'un pays encore sauvage et presque inhabité. Il était désirable de le peupler rapidement, et il fallait fournir les moyens d'en venir promptement à bout. Aussi les concessions en fief furent faites à la condition que le seigneur sous-concèderait en censives. Au colon, n'ayant d'autre richesse que sa bonne volonté et son travail, cette sage précaution permettait de s'asseoir avec sa famille sur une terre dont il devenait le possesseur, pourvu qu'il y commençât des défrichements et s'engageât à payer annuellement une rente de quelques francs. Ces avantages attachèrent au pays les colons les plus industrieux, qui reçurent alors le nom d'habitants, tandis que ceux qui ne prenaient point de terres et qui étaient supposés n'être au Canada qu'en passant, étaient désignés comme volontaires.

(1) Observations sur la question seigneuriale, par Sir L. H. LaFontaine, Bt.

Propriétaire d'une portion du sol, Y habitant canadien s'atlaclia à sa patrie ; il prit des habitudes d'ordre ; ses mœurs se formèrent sous les yeux de la religion ; des compatriotes se rangèrent autour de lui ; le clocher de l'humble chapelle s'éleva au milieu de la mission ou paroisse, qui devint une municipalité réelle, quoique non reconnue officiellement. La langue française s'établit, uniforme et sans mélange de patois, mais marquée par des particularités d'expressions et de prononciation propres à la Normandie, au Maine et au Poitou.

Le peuple canadien se formait, et ses différentes parties se fondaient ensemble peu à peu ; aussi, dans un mémoire de 1667, Talon en faisait la remarque : « Le peuple est de pièces de rapport, et, quoique composé d'habitants de différentes provinces de France , il m'a paru assez uni pendant tout le

temps de mon séjour.»

Le caractère d'un grand nombre des colons, et l'action du clergé assurèrent à la société naissante une moralité, qui eut sans doute ses taches, mais qui faisait certainement honneur à la colonie. Interrogé en France, sur l'état moral de la population du Canada, le sieur Boucher, un des plus anciens et des plus respectables habitants du pays, lui rendait un témoignage fort avantageux.

« Voici encore une question qui m'a été faite, savoir, comme on vit en ce pays ; si la justice s'y rend ; s'il n'y a point de libertinage, vu qu'il y passe, dit-on, quantité de garnements et des filles mal vivantes.

« Il n'est pas vrai qu'il vienne ici de ces sortes de

filles, et ceux qui en parlent de la façon se sont grandement

mépris S'il y en vient ici, on ne les connaît point pour

telles ; car avant que de les embarquer, il faut qu'il y ait quelques-uns de leurs parents ou amis qui assurent qu'elles ont toujours été sages. Si par hazard il s'en trouve quelques-unes, de celles qui viennent, qui soient décriées, ou que pendant la traversée elles aient eu le bruit de se mal comporter, on les renvoie en France.

«Pour ce qui est des garnements, s'il y en passe, c'est qu'on ne les connaît pas : et, quand ils sont dans le pays, ils sont obligés de vivre en honnêtes gens, autrement il n'y aurait pas de jeu pour eux : on sait aussi bien pendre en ce pays qu'ailleurs, et on l'a fait voir à quelques-uns qui n'ont pas été sages

« Jusques à cette heure, on a vécu assez doucement, parce

que Dieu nous a fait la grâce d'avoir toujours des gouverneurs qui ont été gens de bien, et d'ailleurs nous avons ici les Pères Jésuites, qui prennent un grand soin d'instruire le monde : de sorte que tout y va paisiblement. On y vit toujours dans la crainte de Dieu, et il ne se passe rien de scandaleux, qu'on n'y apporte remède aussitôt. »

Les anciens historiens, qui ont connu les premiers habitants français du pays, ont pris plaisir à leur rendre les plus honorables témoignages.

« J'avoue, dit le Père C. Le Clercq, que ce serait flatter de dire que pendant l'époque que nous parcourons, aussi bien que dans la précédente, il se soit habitué en Canada des personnes de naissance, à l'exception de quelques-uns qui sont reconnus pour bons gentilshommes et à qui le païs sera éternellement redevable, comme Messieurs de Tilly, de Repentigny de la Poterie, Denis, D'Àillebout, Robineau, de Récancour, et Chateauneuf ; mais aussi on doit reconnaître que les autres chefs de famille, qui ont passé en Canada, étaient en France de bons bourgeois de ville, médiocrement accommodés, ou des artisans de différents métiers, des laboureurs peu aisés ou des soldats, mais très-honnêtes gens de leurs personnes, ayant de la probité, de la droiture et de la religion ; et, quand bien même la disgrâce de la fortune aurait contribué à leur éloignement, ils ne laissaient pas d'être gens d'honneur dans leur état et condition ; l'on sait même que quantité de chefs sont passés en Canada à dessein de contribuer à la conversion des sauvages, témoins la compagnie de messieurs de Mont-Royal, sous la direction du séminaire de Saint-Sulpice.

« Je sais que du côté de France on y a souvent fait passer des personnes suspectes, parmi quantité de gens d'honneur ; mais on doit cette justice aux gouverneurs et aux missionnaires du pays de n'avoir rien souffert d'impur, de liberlin ou de mal réglé. L'on a examiné et choisi les habitants, et renvoyé en France les marchandises de contrebande et les personnes vicieuses ou marquées, aussitôt qu'on les a connues,

et s'il en est resté qui n'auraient pas été en France tout à

fait exempts de reproches, on a remarqué que le passage de la mer les avait purifiés ; qu'ils effaçaient glorieusement par leur pénitence les taches de leur première condition, leur chute n'ayant servi qu'à les rendre plus sages et plus précautionnés, en sorte qu'ils sont devenus et ont été les exemples et les modèles de la colonie.

« J'avais peine à comprendre ce que me disait un jour

un grand homme d'esprit...... (1) que je serais surpris d'y

trouver d'aussi honnêtes gens que j'en trouverais; qu'il ne connaissait pas de province du royaume, où il y eût à proportion et communément plus de fond desprit, de pénétration, de politesse, de luxe même dans les ajustements, un peu d'ambition, désir de paraître, de courage, d'intrépidité, de libéralité et de génie pour les grandes choses ; il nous ajoutait que nous y trouverions même un langage plus poli, une énonciation nette et pure, une prononciation sans accent... ; mais il est vrai que lorsque je fus sur les lieux, je reconnus qu'on ne m'avait rien flatté, la Nouvelle-France étant en cela plus heureuse que les pays nouvellement établis, dans les autres places du monde.»

Charlevoix, qui avait longtemps demeuré dans le pays et avait eu de fréquents rapports avec les anciens missionnaires, parle des premiers colons avec de grands éloges. « On avait apporté, » dit-il, « une très-grande attention au choix de ceux qui s'étaient présentés pour aller s'établir dans la Nouvelle- *

France Quant aux filles qu'on y envoyait pour les marier

avec les nouveaux habitants, on eut toujours soin de s'assurer de leur conduite avant que de les embarquer ; et celle qu'on leur a vu tenir dans le pays est une preuve qu'on y avait réussi. On continua les années suivantes d'avoir la même attention et l'on vit bientôt, dans cette partie de l'Amérique, commencer une génération de véritables chrétiens, parmi lesquels régnait la simplicité des premiers siècles de l'église, et dont la postérité n'a point encore perdu de vue les grands exemples que leurs ancêtres leur avaient donnés. »

Un peu plus loin il ajoute : « On doit rendre cette justice à la colonie de la Nouvelle-France, que la source de presque toutes les familles qui y subsistent encore aujourd'hui est pure, et n'a aucune de ces taches que l'opulence a bien de la peine à effacer ; c'est que les premiers habitants étaient ou des ouvriers qui y ont toujours été occupés à des travaux utiles, ou des personnes de bonne famille qui s'y transportèrent dans la seule vue d'y vivre plus tranquillement et d'y conserver plus sûrement leur religion. Je crains d'autant moins d'être contredit sur cet article, que j'ai vécu avec quelques-uns de ces premiers colons, tous gens encore plus respectables par leur probité, leur candeur et la piété solide dont ils faisaient profession, que par leurs cheveux blancs et le souvenir des services qu'ils avaient rendus à la colonie. »

(1) Le P. Germain Allart, devenu plus tard évêque de Vence.

Plusieurs autres écrivains se sont joints aux anciens missionnaires pour rendre témoignage à la bonne réputation des premiers habitants du Canada. « La Nouvelle-France, » dit l'auteur de la Vie Secrète de Louis XV (1), « dut sa vigueur à ses premiers colons ; leurs familles se multiplièrent et formèrent un peuple sain, fort, plein d'honneur et attaché aux bons principes. »

A l'appui du tribut rendu à la pureté des mœurs des premiers Canadiens, nous citerons une autorité qui ne peut être soupçonnée de flatterie : ce sont les registres de Notre-Dame de Québec, où furent inscrits presque tous les baptêmes qui se firent dans le gouvernement de Québec, jusques vers l'année 1672. Sur six cent soixante-quatorze enfants qui furent baptisés depuis l'an 1621 inclusivement, jusqu'à l'année 1661 exclusivement, on ne compte qu'un seul enfant illégitime.

Ainsi, dans l'espace de quarante ans, au milieu d'une population composée de militaires, de marins, de voyageurs, de nouveaux colons venus de provinces différentes, ne rencontrer qu'une seule faute de ce genre, c'est bien la meilleure preuve que les mœurs étaient excellentes, et que les chefs de la colonie avaient su choisir et guider sagement ceux qu'ils appelaient à s'y établir.

Se formant sous un climat sain, quoique rigoureux, menant une vie frugale, éprouvée par les travaux de la terre, par les fatigues des voyages, par les dangers de la guerre, la population du Canada se développa, forte et vigoureuse. Les constitutions affaiblies succombaient sous ces rudes épreuves ; tandis que les individus à tempérament robuste résistaient et devenaient les fondateurs de races acclimatées et vivaces. « Cela est étonnant,» écrivait la M. de l'Incarnation, « de voir le grand nombre d'enfants, très-beaux et bien faits, sans aucune difformité corporelle, si ce n'est par accident. Un pauvre homme aura huit enfants et plus, qui, l'hiver, vont nuds pieds et têtes nues, avec une petite camisole sur le dos, qui ne vivent que d'anguilles et de pain, et avec cela gros et gras.» (2)

Dans un mémoire, M. Aubertfait les observations suivantes : «Les Français du Canada sont de corps bien faits, agilès, vigoureux, jouissant d'une parfaite santé, capables de soutenir toutes sortes de fatigues, et belliqueux ; ce qui a fait que

(1) Volume III, p. 53.

(2) Lettres Historiques.

les armateurs français ont toujours, pendant cette dernière guerre, donné le quart de plus de paie aux français-canadiens qu'aux français de l'Europe. Toutes ces avantageuses qualités corporelles dans les français-canadiens viennent de ce qu'ils sont nés dans un pays d'un bon air, nourris de bonne nourriture et abondante ; qu'ils ont la liberté de s'exercer dès l'enfance à la pêche, à la chasse et dans les voyages en canot, où il y a beaucoup d'exercice.

« Pour ce qui est de la bravoure, quand elle ne serait pas née avec eux en tant que français, la manière de faire la guerre des Iroquois et autres sauvages de ce continent qui brûlent vifs quasi toujours leurs prisonniers, avec des cruautés incroyables, met les Français dans la nécessité d'envisager la mort ordinaire dans les combats comme un bien, au prix d'être pris vifs : ce qui fait qu'ils se battent en désespérés et avec une très-grande indifférence pour la vie. »

Lorsque la compagnie des Cent-Associés remit au roi la colonie, il n'y avait pas dans tout le pays, plus de deux mille cinq cents français, que l'on peut regarder comme les véritables fondateurs du peuple canadien.

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