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CHAPITRE SIXIÈME

Prospérité dans la colonie — Iroquois tués en trahison par des soldats français — Justice exercée contre les meurtriers — MM. Dollier et Gallinée partent pour l'ouest avec M. de La Salle — Talon revient au Canada — Naufrage sur les côtes du Portugal— Arrive à Québec avec le P. Allard, récollet, et M. Perrot — Augmentation da la population — Baptême de Garakonthié — Mauvaises dispositions des Iroquois — Les Loups attaquent Gandasaqué, et sont repoussés — Les nations de l'ouest attaquent les chasseurs iroquois — Garakonthié cherche à rétablir la paix — Saonchiogoiia est baptisé — Les Iroquois chrétiens s'établissent à la Prairie de La Madeleine — M. de Courcelles, avec des troupes, monte à la baie de Kenté — Saint-Lusson et La Salle — Pentagouet — Sir Thomas Temple — Péré au lac Supérieur — Culture du chanvre encouragée — Jeunes gens du Canada — Commerce — Baie d'Hudson — Voyage du P. Albanel.

La paix conclue avec les Agniers et les autres cantons iroquois avait amené une ère de prospérité dans la colonie. Comme l'on n'avait plus rien à craindre des ennemis, même clans les localités isolées, les villages s'étendaient sur les bords du Saint-Laurent, les forêts s'éloignaient des habitations, les terres plus attentivement cultivées produisaient des récoltes abondantes. Les chasseurs français allaient sans crainte dans les bois poursuivre les orignaux, tendre des pièges aux castors, et, de leurs voyages, ils tiraient des profits considérables ; les anciens alliés des Français, sur les bords des lacs Huron et Supérieur, ne redoutant plus d'être surpris par des ennemis, descendaient de tous côtés à Québec, pour rétablir leur commerce interrompu par les guerres. Les Iroquois eux-mêmes fréquentaient les habitations françaises pendant une partie de l'année, et s'occupaient de la traite sans éprouver la moindre défiance (I).

Plusieurs partis de ces barbares s'étaient joints à des français, pour faire la chasse sur les bords de la rivière des Outaouais, et paraissaient vivre dans les meilleurs termes avec leurs compagnons.

Cependant la cupidité de quelques-uns de ceux-ci faillit briser cette union. Trois soldats, partis de Montréal pour obtenir des pelleteries sur la rivière des Outaouais, rencontrèrent à la

(1) Relation de 1668.

pointe Claire, un. Iroquois qui descendait seul dans un canot chargé de fourrures. Pressés de s'enrichir, et tentés par cette riche proie, les soldats le gorgèrent d'eau-de-vie, et, pendant son ivresse, le jetèrent à l'eau. Ce meurtre fut bientôt découvert ; les Iroquois menaçaient de recommencer la guerre, si on ne faisait justice de cet assassinat. Mais déjà les autorités françaises étaient décidées à punir les meurtriers, qui furent saisis, jugés et condamnés à mort. Les Iroquois, qui n'avaient perdu qu'un seul homme, ne voulaient la mort que d'un seul français, et apportèrent des présents pour que les autres fussent épargnés. Leurs instances demeurèrent inutiles, la justice eut son cours,. et les trois coupables furent fusillés (1).

Un autre meurtre, commis le printemps précédent, dans des circonstances à peu près semblables, fut déféré aux tribunaux par un homme dont le nom est devenu célèbre dans l'histoire de la Nouvelle-France. C'est le sieur de La Salle, qui en fit connaître les circonstances dans sa déposition. Une famille onneyoute, composée de six personnes, avait passé l'hiver sur les bords de la rivière Mascouche, pour y faire la chasse. Un marchand hollandais, accompagné de deux français, se présenta dans leur cabane, sous le prétexte d'acheter des pelleteries, et leur distribua de l'eau-de-vie en abondance. Pendant leur ivresse, les sauvages furent tués ; les cadavres, attachés dans un canot, furent coulés au fond de la rivière (2).

Des recherches instituées par la justice permirent de constater la vérité des faits rapportés par M. de La Salle ; les meurtriers en furent avertis par leurs amis, et réussirent à s'esquiver, en fuyant vers les colonies anglaises. Les Iroquois, qui eurent connaissance des efforts qu'on avait faits pour découvrir les auteurs de l'assassinat, se rassurèrent sur les intentions des Français, et continuèrent paisiblement leurs chasses (3). Il était important pour les projets de La Salle qu'il en fût ainsi, car il avait l'intention d'entreprendre un voyage de découverte à l'intérieur du pays des Tsonnontouan&, et il était important pour lui que les Iroquois continuassent dans leurs dispositions pacifiques.

L'abbé de Queylus venait de permettre à M. Dollier d'entreprendre un voyage vers les pays situés au sud- ouest du

(1) Mémoire de Nicolas Perrot ; Histoire du Montréal.

(2) " Environ le minuit, l'un des dits sauvages étant éveillé de son sommeil, et en- | tendant un chat-huant crier, dit qu'il lui pronostiquait la mort, et qu'il ne verrait pas le soleil le lendemain ; à quoi il lui fut répondu que c'était une bagatelle, et qu'ilue '• fallait point s'arrêter à cela." Déclaration du sieur de LaSalle.

(3) Mémoire de Perrot*

Canada, pour évangéliser les peuples, qu'on disait être fort nombreux. Ayant beaucoup entendu parler de ces contrées, M. de La Salle voulut se joindre au missionnaire pour le voyage ; ils partirent ensemble dans l'été de 1669, avec sept canots conduits par vingt-deux français (1) ; le départ avait été retardé de plusieurs semaines, en conséquence des meurtres dont nous venons ds parler. «Messieurs de La Salle et Dollier,» écrivait M. Patoulet (2), «sont partis de ce pays, à dessein d'aller reconnaître un passage qu'ils estiment trouver, qui nous donnerait communication avec le Japon et la Chine ; l'entreprise est aussi difficile que douteuse, mais le bon est que le roi ne fait point de dépense pour cette prétendue découverte.»

M. Gallinée, diacre, du séminaire de Saint-Sulpice, accompagnait M. Dollier ; il rédigea un rapport du voyage, dont il est parlé dans l'Histoire du Montréal. Une carte, dressée par ces deux ecclésiastiques, fait voir qu'ils reconnurent le lac Ontario et le lac Erié. Sur les rivages du lac Erié, ils plantèrent une croix, au pied de laquelle fut placée une inscription portant que, l'an du salut 1669, s'étaient arrêtés en ce lieu deux missionnaires du séminaire de Montréal, accompagnés de sept autres français, et que, les premiers de tous les Européens, ils avaient passé l'hiver sur les bords de ce lac. L'inscription était signée de messieurs. Dollier et Gallinée (3). Ils ne purent cependant accomplir leur principal dessein qui était de descendre au Mississippi, en suivant la rivière Ohio (4), dont ils avaient entendu parler.

Robert-René Cavelier de La Salle (5), né à Rouen vers l'an 1644, d'une honnête et ancienne famille, avait fait de bonnes études, et quelques écrivains ont même dit qu'il avait été novice (6) chez les Jésuites, ce qui, toutefois, semble ne pas être conforme à la vérité. D'un caractère ardent et énergique, désireux de se distinguer, il voulut tenter fortune dans la Nouvelle-France, où il se trouvait en 1668. 11 s'était engagé dans un trafic considérable aveG les sauvages, et avait établi un comptoir à La Chine ; mais il poussait plus loin son ambition. 11 voulait découvrir des pays inconnus aux Européens, et trouver un passage pour aller à la Chine et aux Indes.

(1) Histoire du Montréal.

(2) Lettre du 11 novembre 1669.

(3) Archives de la Marine.

(4) Lettre de Talon> 1671.

(5; Information contre l'abbé de Fénelon ; témoignage de La Salle, 2 mai 1674. <6) Ajirès de longues recherches sur les listes des novices de la province de France à cette époepie, le Père Félix Martin n'a pu découvrir le nom de La Salle.

Dans le voyage qu'il entreprit en 1669, avec messieurs Dollier et Gallinée, il paraît s'être séparé de ses compagnons, car son nom n'est pas mentionné dans l'inscription, gravée par eux, sur les bords du lac Erié.

Il semble que La Salle n'aurait pas suivi MM. Dollier et Gallinée, puisque Nicolas Perrot le rencontra sur l'Outaouais faisant la chasse avec des iroquois (1), vers la fin de l'été de 1669, et par conséquent clans un temps où les deux missionnaires devaient déjà être fort loin.

M. Talon, après avoir terminé ses affaires à Paris, et porté ses plaintes contre M. de Courcelles, laissa la France en 1669 ; avec lui passaient quatre récollets, cinq cents hommes et des secours considérables pour la colonie ; mais une si violente tempête s'éleva, que le vaisseau de M. Talon fut jeté sur les côtes du Portugal ; et. le voyage fut forcément remis à l'année suivante (2). Il arriva en effet à Québec, le dix-huit août 1670, accompagné du Révérend Père AJlard, provincial des récollets dans la province de Saint-Denis, et de quatre autres religieux du même ordre (3). Sur le même navire était M. Perrot, qui avait épousé la nièce de M. Talon, et qui venait au Canada comme gouverneur de Montréal. Il avait obtenu du roi des provisions, dans lesquelles il était expressément déclaré qu'elles avaient été données au nom de M. de Bretonvilliers, supérieur de Saint-Sulpice. Le droit des seigneurs de Montréal à nommer le gouverneur de l'île, était ainsi solennellement reconnu ; déjà, depuis trois ou quatre ans, M. Talon leur avait fait restituer le droit de tenir leur cour seigneuriale.

M. Talon trouva la colonie s'augmentant rapidement par suite des représentations qu'il avait faites en France ; plusieurs familles et un grand nombre de jeunes personnes y avaient été envoyées l'année précédente ; cette année, il en arrivait encore cent cinquante, qui se marièrent en fort peu de temps. Presque toutes avaient été choisies par le soin de l'archevêque de Rouen, dans les paroisses voisines de cette ville. Le roi avait prié ce prélat de s'en occuper, parce qu'il désirait envoyer au Canada des villageoises, accoutumées au travail des champs, et assez vigoureuses pour résister à la sévérité du climat. Trente gentilshommes, tous anciens officiers, et six compagnies

(1) Mémoire de Nicolas Perrot.

(2) Il fit faire un tableau où l'on voit les dangers qu'il courait dans cette occasion, et les assistances qu'il reçut du ciel : "Ce tableau fait le fond de la chapelle de Sainte- Anne de la cathédrale de Québec. " Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec,

(3) Premier Etablissement de la Foi.

du régiment de Carignan, renfermant environ trois cent cinquante hommes, revenaient dans le pays pour s'y établir et augmenter le nombre de ses défenseurs, si la guerre contre les Iroquois se renouvelait (1).

11 y avait en effet quelques inquiétudes à leur égard, malgré les dispositions favorables qui s'étaient manifestées dans une portion de la nation, depuis la paix de 1666. Les Pères Jésuites qui s'étaient établis dans les cantons, avaient beaucoup servi à amener d'heureux changements dans bien des esprits ; un bon nombre d'Agniers avaient reçu le baptême, et, en devenant chréliens, s'étaient attachés aux Français; le célèbre Garakonthié, qui, depuis seize ans, se montrait l'ami et le protecteur des Français parmi ses compatriotes, recevait en 1670 le baptême et la confirmation, des mains de Mgr. de Laval, dans la cathédrale de Québec (2).

Cependant, il existait des raisons de se défier des Iroquois. Peu après son arrivée à Québec, Talon écrivait à Colbert : « Je m'aperçois que les Iroquois ruinent le commerce des Français, et chassent les castors sur les terres des sauvages qui se sont mis sous la protection du roi.... Je suis fermement persuadé que, si l'on fait un établissement sur le lac Ontario, comme je l'avais projeté avant mon départ pour la France, on tiendra les Iroquois dans le devoir plus aisément, avec cent hommes. » D'un autre côté, les Loups (3), qui, depuis quelque temps, montraient des dispositions meilleures envers les Français, faisaient une guerre acharnée aux Iroquois. Trois cents Loups attaquèrent Gandasaqué, bourgade des Agniers, et furent repoussés après une lutte vigoureuse ; les iroquois des bourgs voisins s'avancèrent pour châtier les agresseurs, et les forcèrent à s'enfuir. Cette victoire équivalait à une défaite poulies Agniers, qui avaient eu quarante hommes tués, tandis que leurs ennemis n'en avaient pas perdu plus de cinquante. Les premiers ressentirent cruellement leur perte, tandis que les Ma-hingans, dix fois plus nombreux, s'aperçurent à peine de la leur.

Une autre menace de guerre avait pris naissance sur les bords des grands lacs; vingt tsonnontouans ravagèrent etbrù-

(1) Lettres Historiques de la Mère de l'Incarnation ; Relations de 1669 et 1670 ; Lettres de Talon.

(2) M. de'Courcelles fut le parrain, et mademoiselle do Boutcrouo la marraine de Garakonthié. L'égliso était remplie pendant cette cérémonie, et parmi les assistants se trouvaient des représentants en grand nombre de toutes les nations sauvages. llelation de 1670.

(3) Les Loups, ou Mahingans, étaient alliés des Abenaquis; leurs villages s'étendaient depuis la rivière Hudson jusqu'à Boston.

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lèrent un village poutéoualami, où il n'y avait que de3 femmes et des enfants, parce que deux de leurs compatriotes y avaient été détenus pendant quelque temps, comme prisonniers de guerre. Les nations du voisinage se levèrent pour venger l'injure faite à leurs alliés ; leurs guerriers attaquèrent et défirent des partis de chasseurs iroquois, entièrement étrangers à l'attentat commis par leurs compatriotes. Répandue parmi les nations sauvages, la nouvelle de cette lutte souleva les vieilles haines, et émut tous les esprits; l'incendie, commencé dans un canton de l'ouest, pouvait, en un clin d'œil, s'étendre à tout le pays ; les français, voyageant au milieu des nations belligérantes, s'y trouveraient enveloppés. Garakonthié, chef le plus considéré des cantons iroquois, envoya aux capitaines de sa nation des présents de porcelaine, afin d'arrêter les partis de guerre qui se formaient, et d'engager les anciens à venir à Montréal, pour conférer avec les Algonquins supérieurs, qui y devaient bientôt descendre. Par les soins et la prudence de cet homme intelligent, un grand conseil se tint à Québec, en présence de M. de Courcelles ; vingt iroquois et vingt algonquins y exposèrent leurs griefs respectifs ; et il fut reconnu que,, si les Algonquins avaient eu tort dans leurs démêlés avec les Iroquois, ils étaient au moins sincères lorsqu'ils promettaient de garder la paix : taudis que lesTsonnontouans, au contraire, paraissaient disposés à la violer. Le résultat des délibérations de l'assemblée fut qu'Ononthio exigerait des Tsonnontouans la remise des femmes et des enfants qu'ils avaient enlevés aux Poutéouatamis, et que, s'ils ne consentaient pas à remplir cette condition, ils seraient regardés comme perturbateurs du repos public et ennemis des Français (1).

Les paroles d'Ononthio, portées aux Tsonnontouans, parurent fort rudes, et leur mauvaise humeur se manifesta d'abord par des discours méprisants pour les Français. Quoique rassurés en partie contre les menaces de M. de Courcelles, par les difficultés des rapides du Saint-Laurent, qu'ils croyaient infranchissables à un corps de troupes européennes, ils se rappelèrent néanmoins avec crainte le châtiment infligé aux Agniers, dont les bourgades avaient été détruites, peu d'années auparavant. Sur les représentations des anciens, ils envoyèrent huit de leurs prisonniers à M. de Courcelles. Mais, craignant d'être mal reçus, s'ils se présentaient eux-mêmes, ils chargèrent de cette mission Saonchiogoua, chef renommé de la nation des

(1) Relation de 1670 ; Lettres de la M. de l'Incarnation.

Goyogouins, qui l'accepta volontiers, parce qu'elle lui procurait l'occasion de rendre service à ses frères, et, en môme temps, de satisfaire à un désir de son cœur. Il avait eu, quinze ans auparavant, l'avantage d'entendre le Père Chaumonot prononcer, devant une assemblée des chefs iroquois, un remarquable discours sur les grandes vérités du christianisme ; il avait aussi reçu dans sa cabane les Pères Mesnard et de Carheil, dont il avait suivi attentivement les instructions sur la religion. Dès lors il s'était montré convaincu de l'absurdité des coutumes superstitieuses de ses compatriotes, et avait conçu le dessein de devenir chrétien. Aussi, après avoir conduit avec succès les négociations dont il était chargé auprès du gouverneur-général, il ouvrit son cœur au Père Chaumonot, qui acheva de l'instruire, et il reçut le baptême des mains de monseigneur de Laval. Saonchiogoua retourna dans son pays, heureux d'avoir atteint le but de sa mission, plus heureux encore de rapporter le titre de chrétien.

De fait le christianisme faisait chaque jour quelque nouvelle conquête dans les cantons iroquois, depuis que la paix avait permis aux missionnaires de s'y fixer ; et les nouveaux chrétiens, en renonçant à l'infidélité, devenaient ordinairement de sincères alliés des français, tout en restant attachés à leur patrie. Dans les bourgades payennes, en grande partie, l'ivrognerie et les superstitions continuaient à exercer leur funeste influence, et les désordres causés par la première étaient tels, qu'en 1668, sur la demande des chefs iroquois, le sieur Francis Lovelace dut défendre aux hollandais de fournir des boissons enivrantes aux Iroquois. Ces désordres étaient souvent une source de difficultés et de troubles pour les chrétiens, qui n'y voulaient point prendre part ; aussi, plusieurs d'entre eux conçurent le projet de s'établir près des français, afin d'y servir Dieu en paix. Dans la vue de favoriser leurs desseins, les Jésuites établirent une résidence à La Prairie de La Madeleine, sur la rive sud du Saint-Laurent, presque vis-à-vis de Montréal. En 1671, deux ans après, dix-huit ou vingt familles sauvages s'y étaient déjà fixées ; il y avait des hurons, des neutres, des iroquois, des andastes. Décidés à y habiter définitivement, ils choisirent deux chefs, l"un pour la guerre et la police, et l'autre pour veiller à l'observation des devoirs imposés par la religion. Ce dernier devait surtout tenir la main à faire respecter une loi établie pour préserver le village du vice de l'ivrognerie. On n'y recevait aucun sauvage, sans qu'il promît solennellement d'éviter tout excès dans l'usage des boissons

enivrantes. Ainsi se forma, sous les auspices de la religion, le noyau d'une peuplade iroquoise, qui a joué un rôle important dans l'histoire de la colonie.

Malgré la soumission apparente des Tsonnontouans, ils étaientsoupçonnés de garder quelque arrière-pensée, puisqu'ils n'avaient rendu que huit prisonniers, sur le grand nombre qu'ils avaient entre les mains. M. de Courcelles jugea qu'il ne serait pas hors de propos de leur prouver que les français pourraient, quand ils le jugeraient nécessaire, surmonter les difficultés qu'offrait la navigation du Saint-Laurent au-dessus de Montréal, et envoyer un corps de troupes sur le lac Ontario, près duquel étaient les bourgades des cantons supérieurs. Sous la direction de M. Talon, un bateau plat fut préparé pour transporter les provisions, et suivit les treize canots destinés au voyage. Sur cette flotille, M. de Courcelles s'embarqua avec cinquante-six hommes choisis, parmi lesquels étaient MM. de Yarennes, gouverneur des Trois-Rivières, de Loubia et Charles Le Moine. Cette petite troupe de français remonta les rapides du Saint-Laurent, et, au grand étonnement des sauvages, arriva heureusement à un village dans la baie de Kenté. Ayant ainsi prouvé aux Iroquois qu'il pouvait conduire des soldats jusques dans leur pays, il les avertit que, s'ils osaient troubler la paix, il viendrait avec des forces suffisantes pour les châtier. Cette démonstration suffît pour engager les iroquois des cantons supérieurs à demeurer tranquilles, afin de ne point s'attirer les malheurs qui avaient humilié les Agniers.

Dés lors fut formé le projet de bâtir un fort, vers le lac Ontario, afin d'arrêter le commerce des pelleteries, que les Iroquois attiraient de leur côté, pour le diriger ensuite vers la Nouvelle York. M. Talon, suivant ses instructions, avait déjà envoyé des commissaires prendre possession des pays silués autour des grands lacs. Pour cet effet, en 1670, les sieurs de Saint-Lusson et de LaSalle étaient partis pour l'ouest. Accompagné de INicolas Perrot, le sieur de Saint-Lusson alla passer i'hiver chez Jes Amikoués, sur les bords du lac Huron. Des couriers furent dépêchés pour avertir les nations du nord et les Sauteurs de se réunir au saut Sainte- Marie (1). Saint-Lusson s'y rendit lui-même au printemps, et y rencontra les députés de quatorze nations, réunis pour traiter d'affaires, et assister comme témoins à la prise de possession. Le quatre juin

(1), Mémoire de IficoUu Perrot.

1671, cette cérémonie eut lieu, à la suite d'un grand conseil, sur une éminence qui dominait la bourgade des sauteurs. Saint-Lusson fit planter une croix, et arborer les armes du roi de France (1). Les députés des nations sauvages témoignèrent leur assentiment en donnant des présents ; et les procès- verbaux de la prise de possession furent signés par Saint-Lusson et Perrot, ainsi que par les Pères Dablon, Allouez, Druillètes et plusieurs autres français.

Nous n'avons point de détails sur le voyage d'exploration fait par LaSalle, qui paraît avoir passé du lac Erié jusqu'aux sources de quelque affluent de FOhio. Il ne fut de retour que dans l'automne de 1671. Messieurs Dussieux et Léon Guérin croient qu'il a pu suivre cette grande rivière jusqu'au Mississippi, qu'il aurait ainsi reconnu avant Jolliet et Marquette ; mais cette conjecture n'a rien de probable, car, dès l'année suivante, sur la recommandation de Talon, M. de Frontenac envoyait Jolliet pour découvrir le Mississippi et se rendre à la mer du Sud (2) ; et quoique zélé protecteur de LaSalle, il ne fait aucune mention des prétentions de celui-ci à la découverte du grand fleuve. Les lettres patentes qui anoblissent le sieur de La Salle, en énumérant les services qu'il a rendus, ne font aucune allusion à une circonstance, qu'on n'aurait pas manqué de rappeler, si elle avait réellement eu lieu.

Conformément à son projet, qui avait reçu l'approbation du roi, Talon (3) songeait à nouer des relations commerciales avec les marchands de la Nouvelle Angleterre, afin de procurer au Canada des objets qui lui manquaient. Dans ce dessein, il'se proposait d'ouvrir de Québec à Pentagouet un chemin, sur lequel il désirait établir une vingtaine de relais, placés à des distances convenables pour les voyageurs. Dans l'automne de 1671, il envoya Saint-Lusson, qui arrivait de l'ouest, et le sieur La Nauraye, pour explorer le pays, par lequel il espérait faire tracer cette route. Les deux commissaires partirent sur des canots, et ils suivirent très-probablement la rivière Chaudière (4), pour arriver aux sources du Kinibeki.

Pentagouet attirait alors l'attention du minisire et de l'intendant, car ce fort venait d'être restitué aux Français. Sir Thomas Temple l'avait gardé aussi longtemps qu'il l'avait pu, mais un ordre de Charles II, donné le six août 1669, le forçait

(1) Relation de 1671.*

(2) Relation de 1672; lettre de Frontenac, Archives de la marine

(3) Archives de la marine, lettre de Talon.

(4) Nommée autrefois Sattigan par les Abenaquis.

à rendre aux Français l'Acadie tout entière jusqu'à la rivière Saint-George. Cet ordre ne fut cependant mis à exécution que dans les mois d'août et de septembre 1670 ; alors le capitaine Walker, député de Temple, malade à Boston, remit au chevalier de Grandfontaine le fort de Pentagouet, et au sieur Joybert de Marson les forts de Port-Royal et de Nemesik, sur la rivière Saint-Jean (1).

Sir Thomas Temple (2) parait avoir été, à cette époque, dégoûté du gouvernement de Boston, car voici ce qu'en écrivait Talon au ministre: «J'aurai quelque conversation avec le colonel Temple, qui me paraît fort dégoûté du gouvernement de Boston, plus républicain que monarchique. Cet officier a témoigné au sieur de Marson qu'il désirait se retirer sur les terres du roi et y vivre sous sa protection et son obéissance (3).»

L'attention de Talon se portait partout où il y avait quelque avantage à retirer pour le Canada. Ainsi, par ses soins, un sieur Peré avait été envoyé au lac Supérieur, où il découvrit le gisement d'une mine, dont l'existence avait été révélée par les nombreux morceaux de cuivre trouvés dans les environs (4).

La culture du chanvre était encouragée et réussissait à merveille. On employait l'ortie à faire des toiles fortes ; des métiers établis dans chaque maison des villages, fournissaient du droguet, des étamines, des serges et du drap. Les cuirs du pays suffisaient à une grande partie des besoins de la population. Aussi, après avoir énuméré les progrès de l'agriculture et de l'industrie, Talon annonçait à Colbert, avec une juste satisfaction, qu'il pouvait se vêtir, des pieds à la tête, avec les productions du Canada, et qu'en peu de temps la colonie, si elle était bien administrée, ne tirerait de l'ancienne France que peu d'objets de première nécessité.

La population s'accroissait rapidement par elle-même ; et les registres des paroisses constataient que depuis un an, il était né près de sept cents enfants. Quant à la jeunesse du pays, elle inspirait des espérances pour l'avenir. «Les jeunes gens du Canada», écrivait Talon, «se dénouent et se jettent dans les écoles pour les sciences, dans les arts, les métiers et surtout dans la marine, de sorte que, si cette inclination se

(1) Mémoires des Commissaires, vol II.

(2) Sir Thomas Temple, frère du célèbre sir William Temple, avait de puissants protecteurs parmi les ministres de Charles II. De ce seigneur descendent le duc de Buckingham et sir Grenville Temple.

(3) Lettre de Talon à Colbert, 2 novembre 1671.

(4) Relation de 1672.

nourrit un peu, il y a lieu d'espérer que ce pays deviendra une pépinière de navigateurs, de pêcheurs, de matelots, d'ouvriers, tous ayant naturellement de la disposition à ces emplois (1).»

Non content d'avoir encouragé et dirigé les colons, dans leurs efforts pour améliorer leur condition au moyen de l'agriculture et des métiers, l'intendant s'attachait à ouvrir un nouveau champ au commerce et à la marine du pays. Dès la première année après son arrivée, il envoya des bois, des céréales, du poisson aux Antilles, et du goudron en France ; une brasserie fut terminée en 1671, et il espérait après avoir pourvu aux besoins du Canada, expédier pour les îles françaises deux mille barriques de bière.

Il s'occupait d'ouvrir des voies de communication avec la Nouvelle-Angleterre ; des découvreurs avaient été envoyés de différents côtés ; il préparait l'expédition que devaient conduire Jolliet et Marquet au Mississipi et à la mer située vers le sud ; il désirait vivement procurer aux marchands de Québec les moyens de disputer aux Anglais le commerce de la grande baie du Nord, découverte par Hudson.

L'on avait pendant longtemps espéré trouver un passage pour y arriver par les terres, soit par la rivière des Outaouais, soit par les grands lacs. Dans l'année 1665, le sieur Jean Bourdon avait essayé de s'y rendre sur une goélette, en faisant le tour du Labrador; mais, à la vue des glaces qui couvraient la mer, et en face des nombreuses difficultés qui se présentaient, il avait cru prudent de rebrousser chemin.

Chouard des Groselliers, dans ses voyages aux grands lacs, avait reçu de quelques kilistinons des détails sur la mer située au nord-ouest de leurs terres; il conjectura qu'elle devait être liée aux mers de la Chine, vers lesquelles on cherchait un passage. Désirant mettre à profit des connaissances qu'il avait ainsi acquises, et n'ayant pu y réussir à Québec, il se rendit à Boston pour y trouver des protecteurs. C'était un homme d'esprit, qui avait eu des rapports avec M. de La Tour à Québec, et l'avait ensuite visité dans l'Acadie, où il s'était lié avec quelques marchands anglais.

Ceux-ci l'envoyèrent en Angleterre, d'où il paraît être parti pour la baie d'Hudson, sur un navire commandé par le capitaine Gillam. Chouard ne trouva pas le passage qu'il cherchait ; mais, pendant l'hiver de 1668 et 1669, les anglais demeurèrent

(1) Lettre de Talon à Colbert, 2 novembre 1671.

au fond de la baie d'Hudson, et reconnurent combien le pays était abondant en fourrures précieuses. Le vaisseau de Gillam avait été frété par le prince Rilpert, qui, en 1669, obtint du roi, son oncle, l'incorporation de la compagnie de la Baied'Hudson (1). Les lettres patentes accordaient aux associés le privilège exclusif de faire la traite, dans toute l'étendue des territoires, qui sont baignés par les eaux de cette mer.

Le premier voyage fut si fructueux, que la compagnie se hâta d'expédier de nouveaux navires pour exploiter cette source abondante de revenus. Informé, par les sauvages du nord, de la présence des bâtiments anglais dans ces quartiers, 1 alon jugea qu'il ne devait point négliger d'assurer à la France une part, dans le commerce d'un pays limitrophe du Canada. Et, comme il désirait seconder l'intention qu'avait si hautement manifestée Louis XIV de favoriser la prédication de l'évangile aux tribus sauvages de l'Amérique, il obtint qu'un jésuite fût chargé d'aller annoncer la foi dans cette contrée, en même temps qu'il en ouvrirait le chemin aux marchands fiançais (2).

Cette mission fut confiée au père Albanel, ancien missionnaire de Tadoussac ; en parlant de ce point, il devait remonter le Saguenay, et suivre la route par laquelle des sauvages du nord étaient descendus de la baie d'Hudson. Il était accompagné d'un gentilhomme canadien, M. de Saint-Simon, et d'un (ils du sieur Guillaume Couture. Obligés d'hiverner au lac Saint- Jean, les trois français en repartirent le premier juin 1672, conduits par seize sauvages. Après avoir passé la hauteur des terres, ils arrivèrent dans le grand lac des Mistassins, dont la décharge les conduisit au lac Némiskau, fort poissonneux. Sept ou huit ans auparavant, une nation, réputée nombreuse dans ces contrées, mais qui ne parait pas avoir renfermé plus de quelques centaines de personnes, avait été dispersée par des iroquois, poussés jusques dans ce pays éloigné par le désir de découvrir de nouveaux ennemis. Le père Albanel descendit à la mer par la rivière Némiskau, près de l'embouchure de laquelle il trouva deux ou trois maisons désertes, bâties par les anglais pour le commerce. Il se mit en rapport avec les sauvages des environs, parmi lesquels étaient des kilislinons, des mataouakirinis et des monsonis. Dans un grand conseil, il leur expliqua le but principal de son voyage, en leur

(1) Les lettres patentes accordées par Charles II nomment la compagnie de la Baie-d'Hudson " The governor and company of Adventurera of England, trading into Hudnon'8 Bay."

(2) Relation de 1672 ; Lettres de la Mère de l'Incarnation.

offrant un présent, suivant les formes ordinaires. « Ce n'est point,» leur dit-il, «l'attraiWlu trafic qui m'a conduit ici; si j'ai souffert les fatigues du voyage, c'est pour vous enseigner le chemin du ciel, et pour vous rendre heureux après cette vie ; ce sont mes pensées et celles des Français, qui m'ont envoyé ici pour vous dire, par ce présent, qu'ils vous ont procuré la paix avec l'Iroquois, pour vous obliger à prier Dieu tout de bon (1).»

Le père Albanel et ses compagnons reprirent la route du Saint-Laurent le six juillet, et arrivèrent au lac Saint-Jean le vingt-trois du même mois.

Sur le rapport que fit le père Albanel du succès de son voyage, l'on put espérer, à Québec, que les anglais ne resteraient pas les seuls maîtres dans la baie d'Hudson. Mais, Talon ayant obtenu de retourner en France, la conduite des affaires passa en d'autres mains, et il s'en suivit naturellement des délais dans l'occupation de cette partie de l'Amérique.

(1) Relation de 1672.

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