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CHAPITRE SEPTIEME

Mort de madame de La Peltrie — Mort de la Mère de l'Incarnation, son caractère- Départ de MM. de Courcelles et de Talon — Arrivée de M. de Frontenac — Erection de l'évëché de Québec — Mgr. de Laval et l'abbé de Queylus passent en France — Caractère de M. de Frontenac ; ses qualités, ses défauts — Découverte du Mississipi — Jolliet — Le P. Marquette.

Les rayons de prospérité tombés depuis quelques années sur le Canada étaient remplacés de temps en temps par des nuages. Un à un disparaissaient les hommes qui, avec Champlain, avaient travaillé à tirer le Canada de l'état sauvage dans lequel il se trouvait à l'arrivée des Européens. Deux personnes, intimement unies pour le bien., et qui, depuis lescommencements de la colonie, lui avaient rendu de grands services, furent vers ce temps enlevées par la mort, dans l'espace de six mois. Madame de La Peltrie, fondatrice du couvent des Ursulines de Québec, avait consacré toute sa fortune à procurer une éducation chrétienne aux filles de la colonie ; non contente d'un premier sacrifice, elle s'était dévouée elle-même à cette belle œuvre. Jeune, douée des dons de la fortune, des belles qualités du corps et de l'esprit, elle avait renoncé aux avantages qu'elle pouvait espérer à juste titre dans sa patrie, pour s'ensevelir dans un pays nouveau, et passer le reste de ses jours au service des sauvages de la Nouvelle-France. Elle mourut le dix-huit novembre 1671, après avoir demeuré trente-deux ans au Canada. La Mère de l'Incarnation avait, l'année précédente, envoyé à Paris un écrit renfermant d'intéressants détails sur la vie de son amie, détails qu'elle seule connaissait, et qui furent publiés après la mort de l'une et de l'autre.

Le dernier jour d'avril de l'année 1672, mourut la Mère de l'Incarnation, première supérieure des Ursulines de Québec, qui, par ses vertus et son intelligence des choses spirituelles, a mérité d'être nommée la Thérèse de la Nouvelle -France. Possédant un esprit supérieur, un courage calme et inébranlable, une patience que rien ne pouvait lasser, elle était éminemment propre aux devoirs qu'elle fut appelée à remplir.

A la tête d'une communauté de filles faibles, dénuées de ressources, elle sut inspirer à ses compagnes la force d'âme et la confiance en Dieu, qui la soutenaientelle-même. Malgré l'in-

docilité et l'inconstance des filles algonquines, l'incommode curiosité de leurs parents, les mille misères d'un établissement pauvre et nouveau, la Mère de l'Incarnation conservait une égalité d'humeur qui inspirait du courage aux compagnes de ses travaux. Survenait-il quelque malheur subit, elle se dressait dans toute la grandeur d'une chrétienne de la primitive église, pour le recevoir avec constance. Son fils lui parlait-il des mauvais traitements auxquels elle était exposée de la part deslroquois dans un temps où les affaires des Français paraissaient désespérées, elle répondait avec calme : «N'ayez point d'inquiétude à mon égard, je ne dis pas pour le martyre, car votre affection pour moi vous porte à me le désirer ; mais j'entends parler des autres outrages. Je ne vois aucun sujet d'appréhender ; tout ce que j'entends dire ne m'abat point le cœur.» Etait-elle jetée sur la neige avec ses sœurs, au milieu d'une nuit d'hiver, par un incendie qui dévorait son monastère., son premier mouvement était d'engager ses compagnes à s'agenouiller avec elle pour remercier Dieu de leur avoir conservé la vie, lorsqu'il les dépouillait de tout ce qu'elles possédaient au monde.

Son âme, forte et grande, semblait s'élever naturellement au dessus des malheurs qui assaillaient la colonie naissante. Se confiant pleinement en Dieu, dans les plus violents orages, elle continuait à s'occuper tranquillement de son œuvre, comme si rien au monde n'eût pu l'ébranler. Dans un moment où beaucoup de personnes craignaient que les Français ne fussent forcés à laisser le pays, la Mère de l'Incarnation, malgré son âge déjà avancé, commençait à étudier la langue des Hurons, afin de se rendre utile aux petites filles de cette nation. Toujours calme, elle ne se laissait pas plus emporter par l'enthousiasme, qu'arrêter par la crainte : «On s'imagine quelquefois,» écrivait-elle à son ancienne supérieure de Tours, «qu'un certain feu passager est une vocation; non, les événements découvrent le contraire. Dans ces feux momentanés, on •tient plus à soi qu'à l'objet qu'on envisage, et aussi l'on voit que ce feu étant passé, les pentes et les inclinations demeurent en l'assiette ordinaire de la nature.»

Appuyée sur de tels fondements, sa piété était solide, sincère et vraiment éclairée. En parcourant ses écrits, l'on est étonné d'y trouver une justesse d'idées, une correction de style et une solidité de jugement qui donnent une haute idée de celte femme vraiment supérieure. Habile à manier l'aiguille et le pinceau aussi bien que la plume, capable de surveiller les travaux de construction comme les ouvrages de l'intérieur, elle

réunissait, suivant l'opinion de ses contemporains, toutes les qualités de la femme forte dont l'écriture sainte fait un si beau portrait. Elle était chargée de toutes les affaires du couvent, écrivait un nombre prodigieux de lettres, apprenait les deux langues mères du pays, l'algonquin et le huron ; composait, pour l'usage de ses sœurs, une histoire sainte en algonquin, un dictionnaire et un catéchisme iroquois, un dictionnaire algonquin, un catéchisme huron, un catéchisme et un recueil de prières dans la langue algonquine. Son fils fit imprimer, en France, ses lettres et ses méditations longtemps après la mort de cette vénérable religieuse. Au commencement du siècle présent, M. Emery, supérieur général des Sulpiciens, témoignait sa haute estime pour les ouvrages de la Mère de l'Incarnation. Ce prêtre, l'un des plus vertueux et des plus distingués de son époque, écrivait en 1802, à monseigneur Piessis, coadjuteur de l'évêque de Québec: «J'ai beaucoup de vénération pour les Ursulines de Québec, qui, sans doute, ont hérité des vertus éminenles de la Mère de l'Incarnation .... Dans la dernière retraite que j'ai faite, sa vie, ses lettres et ses méditations ont seules fourni la matière de mes oraisons et de mes lectures C'est une sainte que je révère bien sincèrement, et que je mets dans mon estime à côté de sainte Thérèse (1). »

On ne doit pas être étonné de la large part qu'occupent dans l'histoire du Canada, madame de la Peltrie et la Mère Marie de l'Incarnation : l'institution, fondée et conduite par ces deux dames, a exercé une grande influence sur la famille chrétienne dans notre pays. «Je ne regarde pas le présent, mais l'avenir,» écrivait la Mère de l'Incarnation, «m'estimant heureuse d'être employée dans le fondement d'un si grand édifice.... Sans l'éducation que nous donnons aux filles françaises qui sont un peu grandes, durant l'espace de six mois environ, elles seraient des brutes pires que les sauvages ; c'est pourquoi on nous les donne presque toutes les unes après les autres (2).» C'était un avantage inestimable pour le pays, de trouver dans les écoles tenues par les religieuses, des mères de familles élevées dans la piété, instruites de leurs devoirs religieux et capables de former le cœur et l'esprit des générations nouvelles C'est grâce aux soins de madame de La Peltrie et aux leçons de la Mère de l'Incarnation et de ses premières

(1) Archives de l'Archevêché de Québec, lettre de M. Emery.

(2) Lettres spirituelles de la M. de l'Incarnation, 1653.

compagnes, que se formèrent, dans les premiers temps de la colonie, ces familles patriarchales dont le type s'est conservé jusqu'à nos jours. Les mêmes services furent rendus par la sœur Bourgeoys, dans le gouvernement de Montréal.

Une autre source de tristesse pour la colonie, fut le départ de messieurs de Courcelles et Talon. La santé de M. de Courcelles avait été ébranlée par les fatigues qu'il éprouva dans son voyage à Kenté ; croyant ne la pouvoir rétablir qu'en France, il demanda son rappel, dans l'espérance de reprendre un jour du service dans l'armée II fut remplacé au commencement de l'automne de 1672, par M. de Frontenac, dont les provisions sont datées du sept avril et furent enregistrées au Conseil Souverain de Québec le douze septembre de la même année. M. de Courcelles partit de la colonie, emportant avec lui les regrets et l'estime de toute la population. Il fut suivi de M. Talon, qui avait reçu la promesse d'obtenir, cette année, un successeur. Quand il eut vu arriver M. de Frontenac, et eut connu son caractère, il se réjouit de n'être pas obligé de parlager avec lui l'administration de la Nouvelle-France.

L'ancien gouverneur et l'intendant furent sincèrement regrettés ; le premier avait déployé une sagesse et une fermeté qui le rendaient cher aux Français, et le faisaient craindre des sauvages ; le second s'était constamment appliqué à étendre le commerce de la colonie, à favoriser les découvertes, à encourager l'agriculture et les métiers les plus utiles. Tous deux avaient nourri des préventions contre les prêtres séculiers et les jésuites ; cependant jamais ils ne manquèrent de rendre justice aux uns et aux autres dans les occasions importantes.

L'année qui précéda le départ de messieurs Talon et de Courcelles, avait vu monseigneur de Pétrée partir pour la France. Depuis l'an 1064, le roi avait fait solliciter, à Rome, l'érection de l'évêché de Québec et la nomination de Mgr. de Laval à ce nouveau siège. Mais des difficultés étaient soulevées en France ; on voulait que l'évêque de Québec relevât, de l'archevêque de Rouen, jusqu'à ce que le Saint-Siège y pût établir une métropole et plusieurs diocèses (1); tandis qu'à Rome on désirait qu'il dépendît immédiatement du Saint-Siège. Après de longues négociations, les difficultés furent aplanies en 1670 ; la présence de Mgr. de Laval, en France, fut néanmoins jugée nécessaire, et il y passa en 1671, en même temps que l'abbé de Queylus, qui allait dans l'intention d'arranger quelques affaires

(1) Archives de la Marine, mémoires par M. l'abbé de Bourlemont, etc., 30 août 1669.

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avec ses frères, et de réunir ses fonds pour les employer au Canada (1).

M. de Queylus avait beaucoup fait pour la ville de Montréal, pendant les trois années qu'il venait d'y passer comme supérieur des prêtres de Saint Sulpice ; c'est le témoignage que lui rendait M. Talon, en 1670. Ecrivant au ministre, l'intendant lui disait: «M. l'abbé de Queylus donne une forte application à former et à augmenter la colonie de Montréal. Il pousse son zèle plus avant : il va retirer les enfants sauvages qui tombent en captivité dans la main des Iroquois pour les faire élever, les garçons dansfcon séminaire, et les tilles chez des personnes de même sexe, qui forment, à Montréal, une espèce de congrégation pour enseigner à la jeunesse, avec les lettres et l'écriture, les petits ouvrages de main.»

Le successeur de M. de Courcelles, Louis de Buade, comte de Palluau et de Frontenac, lieutenant-général des armées du roi, était homme d'esprit et d'une grande capacité pour les affaires.

« Celui-ci,» dit le père Charlevoix, «avait le cœur encore plus grand que la naissance ; l'esprit vif, pénétrant, ferme, fécond et fort cultivé ; mais il était susceptible des plus injustes préventions, et capable de les porter fort loin. Il voulait dominer seul, et il n'est rien qu'il ne fit pour écarter ceux qu'il craignait de trouver en son chemin. Sa valeur et sa capacité étaient égales ; personne ne sut mieux prendre, sur les peuples qu'il gouverna, ou avec qui il eut à traiter, cet ascendant si nécessaire pour les retenir dans le devoir et le respect. Il gagna, quand il le voulut, l'amitié des Français et de leurs alliés ; et jamais général n'a traité ses ennemis avec plu-; de hauteur et de noblesse. Ses vues pour l'agrandissement de la colonie étaient grandes et justes.... ; mais ses préjugés empêchèrent quelquefois l'exécution des projets qui dépendaient de lui... Il donna lieu de juger, dans une des plus importantes circonstances de sa vie, que son ambition et le désir de conserver son autorité avaient plus de pouvoir sur lui que le zèle du bien public. C'est qu'il n'est point de vertu qui ne se démente, quand on a laissé prendre le dessus à une passion dominante. Le comte de Frontenac eût pu être un grand prince, si le ciel l'avait placé sur le trône, mais il avait des défauts dangereux, dans un sujet qui ne s'est pas bien persuadé que sa gloire consiste à tout sacrifier pour le service de son souverain et pour l'utilité publique.»

(1) Archives de la Marine, lettre de M. Talon, 1671.

Allié par sa mère à la puissante famille de Phélypeaux, M. de Frontenac avait trouvé, auprès du roi, des protecteurs qui lui procurèrent le gouvernement du Canada, dans l'espérance qu'il y pourrait rétablir ses affaires ; car, suivant l'expression du duc de Saint-Simon (1), c'était «un homme fort du monde et parfaitement ruiné.» Or, quoique le traitement fait au gouverneur de la Nouvelle-France ne fût pas considérable, il lui était facile de se créer d'autres sources de revenus en prenant quelque part aux profits de la traite des pelleteries.

En arrivant, Frontenac fut enchanté du site de la capitale de la Nouvelle-France. «Rien ne m'a paru^si beau et si magnifique, écrivait-il au ministre, que la situation de la ville de Québec, qui ne pourrait pas être mieux postée quand elle devrait devenir un jour la capitale d'un grand empire (2). » Homme d'action, il entra avec énergie dans l'exercice des fonctions de gouverneur et d'intendant ; à la cour, on n'avait pas nommé de successeur à M. Talon, soit parce qu'on n'y était pas assuré du retour de celui-ci, soit parce qu'on craignait que le caractère impérieux de Frontenac ne lui permît pas de se contenter patiemment d'une autorité partagée.

Dans l'automne de 1672, il convoqua les notables du pays, pour leur expliquer les intentions du roi, et concerter avec eux les moyens d'avancer l'établissement de la colonie (3) Cette réunion des trois ordres de la colonie déplut au ministre Colbert, qui avertit le gouverneur de s'attacher dans l'administration du pays à la pratique suivie alors en France, d'éviter ces assemblées. «11 est bon d'observer,» lui disait le ministre, «que. comme vous devez toujours suivre dans le gouvernement et la conduite de ce pays-là les formes qui se pratiquent ici, et que nos rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps, de ne point assembler les étals généraux de leur royaume, pour peut-être anéantir insensiblement cette forme ancienne, vous ne devez aussi donner que très^-rarement, et pour mieux dire jamais, cette forme au corps des habitants du dit pays ; il faudra môme, avec un peu de temps, et lorsque la colonie sera encore plus forte qu'elle n'est, supprimer insensiblement le syndic qui présente des requêtes au nom de tous les habitants, étant bon que chacun parle pour soi, et que persnn ie ne parle pour tous (4).»

(1) Mémoires de Saint-Simon, vol. II.

(2 , Lettre, du 2 novembre 1672.

(3, P. LeClercq, Premier Etablissement delà foi, vol. II.

(4) Lettre de Colbert, 13 juin 1673.

Avant de laisser la Nouvelle-France, Talon avait résolu d'éclaircir le mystère qui enveloppait l'existence du grand fleuve de l'ouest. On savait en général, sur le rapport des sauvages, qu'il portait le nom de Mississipi, et que son cours était du nord au sud ; on espérait, en le suivant, arriver soit au golfe du Mexique, soit à la mer du sud. Pour cette découverte, Talon avait choisi le sieur Louis Jolliet (1), né dans le pays el doué des qualités requises pour conduire une telle entreprise. Il avait passé plusieurs années dans les contrées de l'ouest, où il avait appris les langues des nations outaouaises. et s'était fait remarquer par sa prudence et son intrépidité.

Talon communiqua ce projet à M. de Frontenac, qui l'approuva et en écrivit au ministre en ces termes : « M. Talon a jugé expédient pour le service d'emoyer le sieur Jolliet à la découverte de la mer du sud, par le pays des Maskoutms et la grande rivière qu'ils appellent le Michissipi, qu'on croit se décharger dans la ruer de la Californie. C'est un homme fort entendu dans ces sortes de décou\ertes, et qui a déjà été jusques auprès de cette grande rivière (2).»

Jolliet laissa Montréal pour monter à Michillimakinac, où il devait prendre son compagnon de voyage, le père M arque! te, et faire les préparatifs nécessaires pour l'expédition. Il y arriva le huit décembre, à la grande joie du zélé missionnaire, qui, pendant sa résidence à la pointe du Saint-Esprit, sur le lac Supérieur, avait été fortement invité par quelques illinois à visiter leur pays. Depuis peu, le père Marquette avait laissé ce lieu pour suivre ses chrétiens, les Hurons tionnontatés, qui, à l'occasion d'une querelle survenue entre eux et les Nadouessioux, avaient abandonné leurs villages et leurs champs de la pointe du Saint-Esprit pour retourner à Michillimakinac, où ils avaient autrefois séjourné, après avoir été chassés du pays de leurs pères par les Iroquois. Approvisionnés de maïs et de viande séchée, et accompagnés de cinq français, le père Marquette et Jolliet s'embarquèrent, le dix-sept mai 1673, sur deux canots d'écorce de bouleau ; ils prévoyaient les dangers qu'ils allaient courir, et étaient décidés à les braver pour réussir dans leur mission. Ils remontèrent la baie des

(1) Louis Jolliet, né à Québec le 21 septembre 1645, était fils de Jean Jolliet et de Marie i >'Abancour. Louis Jolliet fit un cours d'études au collège des Jésuites, et entra dans l'état ecclésiastique, qu'il abandonna vers 1667, après avoir reçu les ordres mineurs. Il passa les années suivantes dans les voyages de découverte qui le firent connaître à M. Talon.

(2) Lettre de Frontenac, du 2 novembre 1672.

Puants (1) et la rivière des Outagamis, et passèrent dans celle de Ouisconsin, par laquelle ils descendirent au Mississipi. Le dix-sept juin, les voyageurs saluèrent avec joie le grand fleuve et se laissèrent emporter doucement vers le sud, par son courant, lent et paisible dans cette partie (2).

Une profonde solitude régnait autour d'eux ; les montagnes et les épaisses forêts du nord avaient disparu ; le chevreuil et l'orignal erraient sur les rivages unis et déboisés ; tandis que des outardes et des cygnes s'ébattaient sur les eaux. Un peu plus au sud, les voyageurs aperçurent des troupeaux de bœufs sauvages paissant dans les vastes prairies qui bordent le fleuve, et des volées nombreuses de poules d'Inde perchées sur les grands arbres de la rive.

Après avoir parcouru plus de soixante lieues sur le Mississipi, sans découvrir d'habitations, le vingt-cinq juin, ils aperçurent un sentier battu, qui serpentait au milieu dune belle prairie. Jugeant que ce chemin conduisait à quelque habitation sauvage, le père Marquette et Jolliet se hasardèrent à le suivre. A deux lieues du rivage, ils découvrirent un village #situé sur le bord d'une rivière, et s'en approchèrent en silence. Avant de se montrer, ils poussèrent de toute la force de leurs poumons le cri usité parmi les nations sauvages pour prévenir que des amis s'approchent. Cette annonce de l'arrivée de quelques voyageurs mit le village en émoi. Quatre vieillards, portant le calumet de paix, furent députés auprès de la robe noire et de son compagnon ; ils marchaient lentement et élevaient leurs calumets vers le soleil, comme pour lui présenter à fumer. Rassuré par cette cérémonie pacifique, le père Marquette leur adressa la parole, et apprit d'eux qu'ils appartenaient à la grande nation illinoise.

A la porte de la cabane où les voyageurs furent invités de se rendre, un vieillard les attendait dans la posture prescrite pour les grandes réceptions. Debout et sans habits, il lenaitles mains étendues vers le soleil, comme pour se mettre à l'abri de ses rayons, et quand les voyageurs furent près de lui, il leur adressa ce compliment: «Que le soleil est beau, français, quand tu viens nous visiter ! tout notre bourg t'attend, et tu entreras en paix dans nos cabanes.»

La réception faite aux français fut très-cordiale ; ils couchèrent dans la cabane du chef, et furent reconduits à leurs canots avec de grands honneurs.

(1) Aujourd'hui, la baie Verte.

(2) Voyage» du père Marquette.

Peu de temps après leur départ des villages illinois, l'attention des voyageurs fut attirée par le bruit des eaux, vers l'embouchure d'une grande rivière qui se jette dans le Mississipi. C'était le Missouri, que le père Marquette nomme Pékitanouï. Arrivés au grand village des Akansas, entre le 33e et le 34e degré de latitude, ils furent informés que la mer n'était plus qu'à quelques journées de marche ; ils conclurent que ce devait être le golfe du Mexique, et qu'il y avait pour eux danger de tomber entre les mains des Espagnols, qui les auraient retenus captifs Dans la crainte de perdre le fruit de leurs travaux en poussant plus loin, ils se décidèrent à rebrousser chemin, et, le dix-sept juillet, laissèrent le village des Akansas pour remonter le Mississipi. Des sauvages de la bourgade de Kaskaskia, les accueillirent fort bien, et les conduisirent par la rivière des Illinois jusqu'au lac Michigan.

Yers la fin de septembre, Marquette et Jolliet arrivaient aux villages de la baie des Puants, d'où ils étaient partis au commencement du mois de juin (1). Les deux voyageurs se séparèrent ; le jésuite retourna vers sa chère mission, tandis que son compagnon se dirigeait vers Québec pour y rendre compte de leur importante découverte. Malheureusement pour Jolliet, après avoir échappé aux dangers d'un long et périlleux voyage, il fit naufrage auprès du port ; son canot chavira dans le saut Saint-Louis, ses hommes se noyèrent, ses cartes et ses manuscrits furent perdus, et lui-même n'échappa à la mort que par une protection toute particulière de la Providence. 11 put cependant, de mémoire, rétablir la carte des pays qu'il avait parcourus, et refaire en partie son journal ; l'un et l'autre furent envoyés au ministre dans l'automne de 1674, par M. de Frontenac, qui rendait en même temps compte du succès de l'entreprise: «Le sieur Jolliet, que M. Talon me conseilla d'envoyer à la découverte de la mer du Sud, lorsque j'arrivai de France, en est de retour depuis trois mois, et a découvert des pays admirables et une navigation aisée par les belles rivières qu'il a rencontrées(2).» En récompense de ses services, Jolliet obtint du roi l'île d'Anticosti, qui valait alors beaucoup par sa position au milieu des riches pêcheries du Saint-Laurent, et par ses avantages pour la traite des pelleteries.

De son côté, le père Marquette avait conservé son journal, qui, depuis, est devenu fort important par suite de la perte

(1) Relation des années 1673-1678 ; Voyages du père Marquette.

(2) Archives de la Marine, lettre de M. de Frontenac, 14 novembre 1674.

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des manuscrits de Jolliet. Quoique la santé du père Marquette eût été gravement altérée par les fatigues de son long voyage, le zélé missionnaire partit l'année suivante pour remplir la promesse donnée aux Illinois de les visiter de nouveau; il les rencontra réunis en grand nombre dans leur bourgade, et leur annonça les vérités de la religion chrétienne pendant les quelques jours qu'il passa parmi eux.

S'apercevant en ce lieu que sa maladie devenait de jour en jour plus dangereuse, il reprit, le chemin de la mission de Michillimakinac. Pendant le voyage, qui se faisait en canot sur le lac Michigan, ses forces diminuèrent si rapidement que ses deux canoteurs comprirent qu'il ne pourrait arriver au terme de la navigation. Lui-même en était si convaincu, qu'il leur donna des instructions sur la manière de l'ensevelir. Lorsqu'il sentit approcher sa fin, il se fit débarquer près de l'embouchure d'une rivière qui porta longtemps son nom, et désigna un coteau voisin pour le lieu de sa sépulture. Ses compagnons dressèrent une misérable cabane d'écorce, sous laquelle ils le déposèrent. Après les avoir remerciés de leurs soins, le malade, en présence de son crucifix, répéta à haute voix sa profession de foi, et rendit grâces à Dieu de la faveur qu'il lui accordait de mourir comme un véritable missionnaire, dans une chétive cabane, au milieu des forêts et éloigné de tout secours humain. Après sa mort, ses deux compagnons déposèrent respectueusement en terre ses restes vénérés, et dressèrent une grande croix près du tombeau (1).

Deux ans après, les Kiskakons, sauvages chrétiens qui avaient été instruits par le père Marquette, relevèrent ses ossements, les disposèrent soigneusement dans une boîte faite d'écorce de bouleau, et les transportèrent avec de grandes démonstrations de respect à Saint-Ignace de Michillimakinac.

Le nom du père Marquette est longtemps resté célèbre dans les pays de l'ouest, et sa mort a donné naissance à plusieurs légendes qui se conservaient religieusement parmi les coureurs de bois, et dont une a été reproduite par Charlevoix, dans son journal de voyage (2).

(1) Le P. Jacques Marquette, né à Laon d'une ancienne famille de cotte ville, entra dans la Compagnie de Jésus à dix-sept ans. Il arriva au Canada en 1666, et mourut le dis-huit mai 1675, âgé de trente-sept ans. Vie du P. Marquette, par J. G. Shea.

(2) Journal historique, lettre XXII.

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