CHAPITRE TREIZIEME
Difficultés entre M. de Denonville et le colonel Dongan, au sujet des Lroquois — Assassinat de La Salle — Fin malheureuse de son entreprise sur le Mississipi — Le chevalier de Tonti, commandant du fort Saint-Louis — Députation des chefs iroquois auprès de M. de Denonville, traité de paix conclu — Difficultés avec le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, Andros — M. Perrot remplacé, en Acadie, par M- de ftlenneval — Kondiaronk — Stratagème de ce chef pour rompre le traité — Retour de Mgr. de Laval au Canada — Mémoire de M. de Callières — Emprisonnement d' Andros— Projet des colonies anglaises pour envahir le Canada — Massacre de Lachine — Arrivée de M. de Frontenac.
« Ecoute Ononthio, » avait dit à M. de Denonville un iroquois chrétien, avant la campagne entreprise contre les Tsonnontouans, « tu vas attaquer un nid de guêpes : écrase le, si tu veux ensuite vivre tranquille ; mais si tu te contentes de les effrayer, elles se réuniront toutes pour tomber sur toi. »
La correction infligée aux Tsonnontouans avait d'abord effrayé les autres nations iroquoises ; mais bientôt elles se levèrent furieuses, et plusieurs bandes de leurs guerriers se répandirent dans la colonie. L'une d'elles s*approcha de Cataracouy et enleva, près du fort, mademoiselle d'Alonne et trois soldats ; Chambly fut assiégé par cent cinquante agniers et mahingans, qui furent obligés de lever le siège après avoir fait quelques prisonniers, et brûlé des habitations sur la rivière de Richelieu et à Verchères (1). On apprit depuis que c<jtte dernière attaque avait été encouragée par le colonel Dongan, qui croyait de son devoir de soutenir les Iroquois. Le conseil du fort James à la Nouvelle-York, 2 avait, en effet, sur ses représentations, fait des avances de poudre, de plomb et de vivres aux nations iroquoises, afin de les engager à soutenir la guerre ; il avait cherché à attirer à Albany les sauvages chrétiens domiciliés à Montréal ; il n'avait, en un mot, rien oublié pour soutenir les intérêts des Anglais contre les Français du Canada.
Aussi, après le mauvais succès de l'expédition des Agnî ts contre Chambly, les habitants d'Albanyet de Corlaer commen-
(1) Histoire du Canada, par M. de Belmont.
(2) Documents de Paris. Lettre de Dongan à M. de Denonville. Registres du contât du fort James.
cèrent à craindre pour eux-mêmes ; leurs palissades furent renouvelées, les miliciens furent tenus sur pied, et, pendant tout l'hiver, l'on se tint prêt à repousser les Fiançais, s'ils se présentaient pour attaquer les bourgades anglaises. De leur côté, les Français se tenaient sur leurs gardes ; dans le gouvernement de Montréal, sur les ordres de M. de Callières, une vingtaine de petits forts furent bâtis, pour servir de lieu de refuge durant les incursions des Iroquois. C'étaient des enceintes palissadées et ordinairement revêtues à l'intérieur, d'un parapet en terre ; lorsque l'alarme était donnée, la population voisine y trouvait un abri suffisant contre les attaques des sauvages, qui nerf'arrêtaient guères plus de deux ou trois jours pour en faire le siège. Un corps de cent-vingt coureurs debois (1), tous Canadiens, fut mis sous les ordres de M. de Vaudreuil et placé à la tête de l'île de Montréal.
Pendant que les deux gouverneurs se tenaient ainsi sur leurs gardes, et revendiquaient, pour leurs souverains respectifs, des pays immenses qui ne leur appartenaient point, Louis XIY et Jacques II travaillaient à maintenir la paix en Amérique. M. de Denonville eut ordre de ne point troubler les Anglais de la Nouvelle-York, et le colonel Dongan fut informé qu'il ne devait point soutenir les Iroquois dans leurs courses contre les Français. Les deux gouverneurs se communiquèrent mutuellement les instructions qu'ils avaient reçues ; mais de part et d'autre on continua à se menacer. Il fallut cependant rendre les prisonniers. Le major MacGregoryet la plupart de ses compagnons de captivité furent renvoyés à Albany ; et, au mois de mars suivant, M. Dongan rendit la liberté à mademoiselle d'Alonne et aux autres prisonniers dont les Iroquois s'étaient emparés.
M. de Denonville croyait qu'il était important de continuer la guerre contre les Iroquois, puisque l'on avait commencé à
(1) Le nom de coureurs de bois a été plus tard remplacé par celui de voyageurs de* pays d'en haut, ou simplement voyageurs. Presque tous les jeunes gens, surtout ceux des gouvernements de Montréal et des Trois-Rivières, devenaient coureurs de bois pendant quelques années au moins afin d'obtenir les moyens de s'établir sur une terre. Quelques-uns réussissaient à mettre de côté quelques épargnes ; tandis que d'autres perdaient le goût de l'agriculture et même de la vie civilisée. Chez les Hollandais de la Nouvelle-York, les hommes de cette classe portaient le nom de Bces loppers. Le nom de coureurs de bois n'avait pas la signification injurieuse qu'on lui a ensuite attribuée ; ce nom désignait une classe aventureuse, hardie, capable de braver les plus grands dangers au milieu des rapides, dans les forêts, parmi les tribus sauvages les plus féroces. Pendant longtemps, l'on regardait comme un fainéant et un lâche l'homme qui n'avait pas fait ses campagnes dans les pays d'en haut. On trouvait parmi les coureurs de bois des jeunes gens appartenant aux premières familles de la colonie.
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les humilier. 11 se proposait d'attaquer lesOnnontagués l'année suivante, et, en déroulant ses plans dans un mémoire adressé au ministre 1), il lui demandait un renfort de huit cents soldats et cent cinquante hommes pour les travaux de la campagne.
Dongan, vers le commencement de l'année 1688, réunit les députés des cantons iroquois dans un grand conseil ; il leur déclara qu'Ononthio l'avait prié, par le père Vaillant, de ménager la paix entre les Iroquois et les Français ; qu'il consentirait à s'en occuper, mais à condition que les forts de Niagara et de Frontenac seraient rasés, que les prisonniers retenus par les Français seraient rendus et que les dommages causés aux Tsonnôntouans seraient réparés. « Cependant, ajotita-t-il, « comme notre père le roi d'Angleterre le désire, il faut mettre bas la hache, sans néanmoins l'enterrer. Cachez-la sous l'herbe, afin de la reprendre s'il en est besoin. Mon roi me défend de vous fournir des armes et des munitions si vous entreprenez la guerre contre les Français ; mais ne craignez point, car je vous fournirai à mes dépens ce qui vous sera nécessaire, si la guerre continue. Tenez-vous sur vos gardes, et de peur que les Français ne vous surprennent, entretenez un parti de guerriers sur le lac Champlain et un autre sur la grande rivière (2). »
Ces conseils convenaient trop aux dispositions des Iroquo s, pour qu'ils ne fussent pas acceptés avec plaisir et mis à exécution. Au printemps, un parti de Français conduit par M. de Sainte-Hélène était conduit à Cataracouy, pour rapporter des nouvelles de l'état du fort et de la garnison ; en retournant à Montréal, ils furent attaqués à Toniata; quatre ou cinq d'entre eux furent tués, et les autres durent se rembarquer précipitamment pour continuer leur route. D'autres bandes ennemies battaient la campagne et répandaient la terreur dans le gouvernement de Montréal. Persuadés par des émissaires que les Français allaient être écrasés, plusieurs sauvages, domiciliés au saut Saint-Louis, se retirèrent même dans les cantons.
Des Loups établis depuis quelque temp:- au village de Saint- François, avaient contracté chez les traiteurs des Trois- Rivières. de fortes dettes pour obtenir de l'eau-de-vie 3; ; incapables de s'arracher à la rapacité de leurs créanciers, qui
(1) Documents de Paris, 1ère série, vol. III.
(2) Documents de Paris, 1ère série, vol. V. Relation des événements de la querre, etc., 9 octobre 1688.
(3) Mémoire de la Société Littéraire et Historique de Québec. Histoire de l'eau-devie en Canada.
resserraient de jour en jour les biens des malheureux débiteurs, ils abandonnèrent le village pour se retirer auprès d'Albany ; et de là, au mois de juillet suivant, soutenus par les Agniers, ils se jetèrent dans la colonie et brûlèrent les habitations de Saint-François du Lac et de la Rivière du Loup ; puis, traversant de nouveau au sud du fleuve, ils continuèrent leur œuvre de destruction à Sorel, à Contrecœur, à Saint- Ours et à Boucherville, tuant les bestiaux et incendiant les bâtiments (1).
Les habitants de ces localités étaient alors presque tous absents, ils avaient été appelés à escorter un grand convoi, que M. de Callières devait conduire à Frontenac avec mille à onze cents hommes. La population des campagnes était tenue sans cesse sur pied ; car chaque année de graves raisons se présentaient pour empêcher que des forces suffisantes ne fussent envoyées au Canada. Cette année, dans la prévision des troubles dont l'Europe était menacée, le ministre écrivait : « Le roi a besoin d'hommes et d'argent ailleurs ; ainsi il faut se contenter de faire la paix avec les Iroquois par tous les moyens, et de maintenir doucement la colonie jusqu'à ce que les temps étant différents, le roi puisse prendre les résolutions les plus convenables pour achever de se rendre maître des pays voisins. » il concluait en annonçant qu'il ne pouvait envoyer que trois cents soldats, dont cent cinquante devaient être incorporés dans les compagnies déjà existantes, et cent cinquante devaient former trois compagnies nouvelles. C'était bien peu, dans l'état pénible où se trouvait la colonie ; mais le ministre espérait que les circonstances allaient changer. « A l'égard du colonel Dongan, » ajoutait-il, «je suis bien aise de vous dire que le roi d'Angleterre l'a rappelé, et comme celui qui doit le relever doit avoir des ordres de vivre en bonne intelligence avec vous, vous allez être délivré de l'embarras que l'avidité et la mauvaise foi de cet homme vous causaient. »
Que le colonel Dongan fût animé par le patriotisme, comme le prétendent les écrivains de la Nouvelle-Angleterre, ou par des motifs d'intérêt personnel, comme le croyaient les officiers fiançais, il faut convenir que c'était unvoisin très-incommode, dont les prétentions étaient poussées fort loin, en dépit de l'histoire et du sens commun : car il proclamait dans une grande assemblée des cantons, que lesOutaouaiset les Miamis étaient sujets de l'Angleterre ; que les Français avaient reçu la permission de traiter avec eux, et que tout ce que les Français
(1) M. de Belmont, Histoire du Canada, et Documenta de Paria, lôro série, vol. V.
possédaient au Canada, ils le tenaient du grand roi d'Angleterre (1). Comme représentant du souverain légitime des Iroquois, il refusait de reconnaître tout traité conclu directement avec eux par les autorités françaises. Dongan fut remplacé par le chevalier Andros, qui était déjà gouverneur de la Nouvelle- Angleterre ; et dont l'autorité fut alors étendue sur la Nouvelle- York et Je Nouveau-Jersey..
L'année précédente, avait été tué le sieur de La Salle par un de ses hommes. Parti de la Rochelle, en 1684, avec quatre navires et cent soldats, pour conduire une colonie à l'embouchure du Mississipi, son escadre arriva en 1685 à la baie de Saint-Bernard, à cent lieues à l'ouest du point où il espérait débarquer.
En abordant en ce lieu, il perdit une flotte qui renfermait une bonne partie des munitions, des ustensiles et outils dont il pouvait avoir besoin dans un premier établissement.
£n ce lieu, il fit construire un magasin, l'environna de bons retranchements, et se mit en devoir de remonter la rivière où il était entré et qu'il regardait comme un des bras du Mississipi.
Au mois de mars suivant, repartit le Joli, navire monté par M. de Beaujeu, qui avait commandé l'escadre de La Salle, et qui n'avait pas approuvé les plans de celui-ci. La Salle luimême alla, avec une partie de ses gens, son frère M. Cavelier, prêtre, et deux pères récollets, bâtir un autre fort. Il fit revenir auprès de lui ceux qu'il avait, laissés dans le premier fort, et travailla avec courage à avancer son second établissement.
Après plusieurs voyages faits aux environs du fort Saint- Louis, M. de La Salle nomma le sieur Le Barbier commandant en ce lieu, y laissa autant de provisions qu'il en fallait pour soutenir les vingt personnes qu'il y laissait, et le douze janvier 1687, partit avec seize hommes dans l'espérance de se rendre au Mississipi, dont il ne se croyait pas bien éloigné. Parmi ses compagnons était le sieur Cavelier son frère, Moranget et le jeune Cavelier, ses neveux, le père Anastase.
Pour soulager ses voyageurs, il avait chargé cinq chevaux, qu'il avait amenés des Cénis, de la meilleure partie du bagage et des provisions. A mesure qu'ils avançaient dans le pays, ils le trouvaient plus peuplé ; mais de grandes difficultés retardaient beaucoup les voyageurs.
Le dix-sept mai, Moranget maltraita de paroles Duhaut,
(1) Cadwallader Colden : The Hktory of thefive Indian nations of Canada.
Hiens et le chirurgien Liotot ; aussi ces trois hommes résolurent de se défaire de lui, et, la nuit suivante, le tuèrent à coups de hache, ainsi qu'un laquais et un chasseur sauvage qui accompagnaient Moranget.
Cependant, les meurtriers comprirent qu'il ne leur serait pas facile de se soustraire à la juste vengeance de M. de La Salle s'ils ne se défaisaient pareillement -de lui. Après avoir délibéré sur les moyens de le tuer, un incident qu'ils n'avaient pas prévu, leur livra la proie qu'ils cherchaient.
Une rivière qui les séparait et qui s'était considérablement grossie depuis qu'ils l'avaient passée, les retint pendant deux jours. M. de La Salle, surpris de ne voir revenir ni son neveu, ni les deux hommes qui l'accompagnaient, voulut lui-même en chercher des nouvelles.
Le vingtième jour de mai, il partit avec le père Anastase et un sauvage. Comme il approchait du lieu où les assassins s'étaient arrêtés, ceux-ci l'aperçurent. La rivière était entre euxet lui ; DuhautetLarehevêquela passèrent, et, ayant aperçu M. de La Salle, qui s'avançait vers eux, ils s'arrêtèrent. Duhaut, ayant son fusil chargé et bandé, se cacha dans de longues herbes, tandis que Larchevêque s'avança vers M. de La Salle, qui lui demanda des nouvelles de son neveu Moranget. Dans ce moment Duhaut tira son coup ; M. de La Salle le reçut dans la tète, et tomba raide mort.
C'est ainsi que le père Anastase rapporta les circonstances de ce malheureux événement. Telle fut à peu près la mort de Robert Cavelier, sieur de La Salle. Homme d'une capacité, d'une étendue d'esprit, d'un courage et d'une fermeté d'âme, qui l'auraient conduit à quelque chose de grand, si, avec tant de bonnes qualités, il avait su se rendre maître de son humeur sombre et atrabilaire, fléchir la dureté de son naturel et réprimer la hauteur avec laquelle il traitait non-seulement ceux qui dépendaient de lui, mais ses associés mêmes, dont quelques-uns avaient fait une bonne partie des avances pour son entreprise et y avaient par conséquent un grand intérêt.
Une partie de ses compagnons se dispersa : les uns retournèrent au fort Saint-Louis; d'autres se dispersèrent parmi les tribus sauvages. Sept, savoir: MM. Cavelier, oncle et neveu, le père Anastase, les sieurs Joutel, de Marie, Barthélémy et le pilote Tessier se mirent en marche pour aller aux Illinois. Le vingtième de juillet, ils arrivèrent aux Akansas, où ils rencontrèrent deux français, l'un nommé Delaunay et l'autre nommé Couture. Ils avaient été envoyés aux Akansas par le chevalier
de Tonti, au retour d'un voyage qu'il avait fait lui-même jusqu'à l'embouchure du Mississipi où M. de La Salle lui avait donné rendez-vous.
Ils paraissaient décidés à s'établir en ce lieu, n'attendant plus aucune nouvelle de M. de La Salle, dont M. Cavelier leur apprit la mort tragique. Couture se décida à les accompagner durant quelque temps, et le jeune Barthélémy, qui n'était plus capable de marcher, resta avec Delaunay aux Akansas.
Ils partirent le vingt-sept, descendirent la rivière des Akansas, et, le même jour virent, pour la première fois, le Mississipi ; le vingt-deux, leur conducteur Couture prit congé d'eux.
Ils entrèrent dans la rivière des Illinois, le troisième jour de septembre, et, le quatorzième, ils arrivaient au fort de Saint- Louis, où le sieur de Bellefontaine commandait en l'absence du chevalier de Tonti, qui était allé joindre le marquis de Denonville, pour la guerre des Tsonnontouans. A ceux qui les interrogeaient, ils se contentèrent de répondre que M. de La Salle s'était séparé d'eux près des Cénis ; ils ne s'expliquaient pas davantage, parce qu'ils voulaient passer au Canada, qu'ils avaient besoin de secours pour faire ce voyage, et qu'ils craignaient qu'on ne leur refusât les moyens de se rendre à leur destination, si l'on eût été informé de la mort de M. de La Salle.
Heureusement pour eux, le vingt-sept octobre, M. de Tonti arriva au fort de Saint-Louis ; M. Cavelier crut nécessaire de ne pas l'informer plus que les autres de la mort de M. de La Salle, et comme il avait eu la précaution de tirer de son frère, avant sa mort, un billet, de créance pour prendre aux Illinois une somme d'argent ou la valeur en pelleteries, Tonti ne fit aucune difficulté de lui remettre des marchandises pour quatre mille francs. Les voyageurs partirent enfin des Illinois le vingtun de mars 1688, avec le père Allouez, qui retournait à la rivière de Saint-Joseph, où, peu de temps après, il mourut chez les Miamis. Le quatorzième de juillet, M. Cavelier arrivait à Montréal, où ses compagnons, qu'il avait laissés à la Chine, le rejoignaient le dix-sept. Il y vit MM. de Denonville et de Champigny, auxquels ils firent entendre qu'ils étaient forcés de passer au plus tôt en France, pour envoyer du secours à M. de La Salle. Partis peu de temps après de Québec, ils débarquèrent à la Rochelle le cinq d'octobre, et, peu de jours après, MM. Cavelier et Joutel se rendirent à Rouen.
Ceux des compagnons de La Salle qui avaient été laissés à Saint-Louis furent assaillis et massacrés par les Clamcoèts,
à la réserve de trois jeunes Canadiens, nommés Talon, de leur sœur et d'un jeune parisien qu'ils emmenèrent d'ans leur village
Telle fut la malheureuse issue d'une entreprise que bien des choses ont contribué à faire échouer. Si on n'avait eu en vue qu'un établissement à l'embouchure du Mississipi, elle aurait eu au moins une partie du succès que l'on en attendait ; mais il semble que M. de La Salle avait envie de s'approcher des Espagnols pour prendre connaissance des mines de Sainte- Barbe, et, parce qu'il voulait trop entreprendre, il ne fit rien du tout, se perdit et ne fut plaint de personne.
Tout en s'abstenant de contredire publiquement les prétentions des gouverneurs de la Nouvelle-York, les Iroquois s'occupaient de leurs rapports avec les autres nations sauvages et avec les Français, comme au temps de leurs pères, et maintenaient leur indépendance.
Leur but, dans ces circonstances, était de briser les fers de leurs compatriotes détenus en France sur les galères, par une politique qu'ils détestaient de tout leur cœur. Au mois de juin 1688, plusieurs chefs avaient été envoyés pour s'entendre avec M. de Denonville. La Grand-Gueule, ou Haaskouan, la Chaudière-Noire, Ouréouhaté et Gagniégaton, vinrent à Montréal pour traiter de la paix, sous la direction du père de Lamberville. On proposait de raser le fort de Niagara, d'ôter la hache des mains de l'Outaouais, et de rendre les prisonniers qui étaient au saut Saint-Louis et à la montagne de Montréal. Le premier article était surtout du goût de M. de Denonville ; car, pendant l'hiver, le commandant de Niagara et presque tous les hommes de la garnison étaient morts du scorbut, et l'on n'avait pas les moyens de le ravitailler (1).
Derrière les ambassadeurs, sur le lac Saint-François, étaient restés douze cents iroquois, prêts à se jeter sur la colonie ; une partie d'entre eux, avant de descendre, s'était arrêtée autour de Cataracouy, qu'iis avaient tenu assiégé pendant quelque temps. Mais le capitaine qui commandait le siège fut si charmé de ce qu'on venait de rendre la liberté à son neveu, prisonnier des Français, que sa reconnaissance le porta à s'en éloigner avec toutes ses troupes.
M. de Denonville accepta enfin, à certaines conditions, les propositions de paix que lui faisaient les députés d'Onnonlagné, d'Onneyout et de Goyogouin : 1° que tous ses alliés y seraient
(1) M. de Bolmont, Hùtoire du Canada.
compris ; 2° que les cantons d'Agnier et de Tsonnonlouan lui enverraient aussi des députés pour le même sujet ; 3° que toute hostilité cesserait de part et d'autre ; 4° qu'il pourrait ravitailller le fort de Cataracouy en toute liberté. Il ne parla point de celui de Niagara, parce qu'il désespérait de le soutenir ; il était content de se rendre à la prière que les députes lui firent, de le démolir. Ses conditions furent acceptées et l'échange des prisonniers fut réglée.
M. de Denonville avait déjà écrit, en France pour obtenir l'élargissement et le renvoi des prisonniers détenus a Marseille, et il avait suggéré au ministre de les mettre à la garde du sieur de Serigny, alors cadet, à Rochefort. Ce jeune homme était un des fils de M. Lemoyne de Longueuil, dont la famille avait été adoptée par les Onnontagués. Il parlait la langue iroquoise avec facilité ; et le gouverneur était persuadé qu'il traiterait ces prisonniers beaucoup mieux que ne l'avaient fait ceux qui les avaient. conduits en France (1). Il était important, en effet, d'adoucir l'esprit de ces hommes qui allaient rejoindre leurs compatriotes, et qui pourraient exercer sur eux une salutaire influence
Cette réparation d'une injustice déshonorante pour le nom français, était de nature à appaiser l'irritation des Iroquois, qui, depuis un an, se manifestait par des attaques réitérées contre plusieurs points de la colonie.
L'on espérait aussi que le rappel de Dongan mettrait fin aux intrigues par lesquelles le gouvernement de la Nouvelle-York avait taché d'engager ces barbares à commettre des hostilités. On se trompait néanmoins sur les dispositions de son successeur. Sir Edward Andros, qui gouvernait la Nouvelle-Angleterre depuis deux ans, fut chargé d'étendre sa jurisdiction sur la Nouvelle-York et le Nouveau -Jersey, et, au mois de mars, il reçut le titre de capitaine général et de vice-amiral de toutes ces provinces. Par une lettre du vingt-un d'août, il informa M. de Denonville du changement qui venait de s'effectuer, et le somma avec hauteur de cesser d'inquiéter les nations iroquoises, de réparer les dommages que les Français leur avaient causés et de rendre la liberté à tous leurs prisonniers.
Peu après, il accusa le gouverneur du Canada d'avoir envoyé des sauvages, qui avaient levé plusieurs chevelures sur leur passage. De fait quelques Abenaquis domiciliés dans la colonie avaient surpris des Iroquois et des Loups, sur la rivière de
(1) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle- France, vol. II.
Richelieu, et en avaient tué plusieurs ; ils s'étaient ensuite avancés jusqu'aux habitations anglaises, sur la rivière Connecticut, où leur passage avait jeté la terreur.
Les Abenaquis et les Etchemins des environs de Pentagouet renouvelaient leurs hostilités contre les Anglais pour se venger des injustices qu'ils en avaient reçues. Saint-Castin qui, lui-même, avait eu à souffrir des procédés d'Andros, avait épousé chaudement la cause de ses frères adoplifs. Les autorités de la Nouvelle- Angleterre avaient été obligées de restituer les vins saisis deux ans auparavant à Pentagouet Sous le prétexte d'éviter à l'avenir de semblables conflits, Andros fit tirer une ligne qui devait servir de limites entre les possessions du roi de France et celui d'Angleterre ; l'habitation et les terres de Saint-Castin se trouvèrent enclavées clans le territoire appartenant au duc d'York. Pour faire acte de possession, au printemps de 1688, Andros monta sur une frégate et alla piller l'habitation et le fort de Saint-Castin. Celui-ci, profondément indigné de cet acte, souleva les Abenaquis, et les engagea à reprendre la hache de guerre. Ils ne demandaient pas mieux, car ils avaient bien des griefs à venger. Cependant, cette première tentative ne fut pas heureuse ; Andros marcha sur leur pays à la tête de sept cents hommes, et, au moyen de forts et de nombreux partis de guerre, il les mit hors d'état de rien entreprendre contre la Nouvelle-Angleterre. C'était sans doute à ces mouvementsqu' Andros faisait allusion dans sadépêche (1).
Vers ce môme temps, eut lieu dans l'Acadie un changement devenu nécessaire, par la conduite de M. Perrot, qui s'occupait beaucoup trop de son commerce. M. de Menneval (2) avait remplacé, en 1687, M. Perrot dans le gouvernement de l'Acadie, et s'efforçait, autant que ses faibles moyens le lui permettaient, de soutenir dans ces quartiers l'honneur du nom français.
Andros, qui n'approuvait point les démarches faites par les Iroquois pour conclure un traité de paix avec les Français, eut bientôt la joie d'apprendre que les négociations avaient été interrompues par les manœuvres d'un des plus rusés diplomates qui aient jamais paru parmi les tribus sauvages de l'Amérique.
Kondiaronk, surnommé le Rat par les Français (3), chef des hurons Tionnontatés, était, suivant Charlevoix, «homme d'esprit, extrêmement brave, et le sauvage du plus grand mérite
(1) Holmes, American Annaîa, vol. I. Belknap, ITistory of Nexc-Hampsliire, vol. I.
(2) Robineau de Menneval, fils du baron de Bécancourt.
(3) Aussi nommé Adario.
jue les Français ayent connu en Canada.» Denonville avait eu )eaucoup de peine à le détacher du parti favorable aux An- ;lais. Quand il eut été complètement gagné, il vint donner des preuves de sa sincérité par un coup d'éclat contre les Iroquois. Pour cet objet, il partit de Michillimakinac avec une bande îhoisie de Hurons. Il apprit à Cataracouy que le gouverneur général espérait conclure la paix avec les cinq nations; qu'à Montréal, l'on attendait prochainement l'arrivée de quelques ambassadeurs iroquois chargés de la conclure de la part de leurs compatriotes. Les Hurons s'étaient compromis vis-à-vis des Iroquois, en commençant cette expédition ; ces derniers, s'ils faisaient la paix avec les Français, trouveraient moyen de s'en venger, nonobstant les stipulations qui seraient introduites dans le traité en faveur d'une paix générale pour les Français et leurs alliés. Le machiavel sauvage voulut écarter les malheurs qui menaçaient sa nation ; il conclut que, pour le salut des Hurons, la guerre devait se continuer entre les Français et les Iroquois qui seraient occupés à se défendre, pour songer à attaquer leurs anciens ennemis.
Sous le prétexte de retourner à Michillimakinac, il quitta aussitôt le fort, et alla s'embusquer sur le passage des ambassadeurs, à l'anse à la Famine (i). Trois ou quatre jours après, les Iroquois parurent sur le lac ; ne se doutant de rien, ils descendaient à terre pour camper, quand ils furent tout à coup assaillis par les guerriers de Kondiaronk. La résistance était inutile devant les forces supérieures des Hurons ; il y eut des blessés et des morts parmi ceux qui formaient le cortège des ambassadeurs. Un des chefs de la députation, Téganissorens, reprocha aux Hurons l'action qu'ils venaient de commettre, et les menaça de la colère du gouverneur général.
Kondiaronk lui répondit avec une surprise apparente que c'était M. de Denonville lui-même qui l'avait informe du passage des Iroquois, et l'avait invité à les surprendre. Cet homme parut tout étonné quand ils lui dirent qu'ils allaient à Montréal négocier un traité de paix ; puis, avec des marques apparentes de regret, il leur déclara qu'il ne voulait plus se fier aux paroles du gouverneur français. « Allez, » leur dit-il ; allez, mes frères ; je vous délie et vous renvoie à vos amis, quoique nous soyons en guerre avec eux. C'est Ononthio qui m'a poussé à commettre cette noire action ; je ne m'en consolerai, que lorsque vous en aurez tiré une juste vengeance.
(1) Hungrj B»7.
Cette supercherie produisit l'effet voulu sur les esprits des Iroquois, qui retournèrent dans leur pays pour y soulever tous les esprits contre les Français.
« J'ai lue la paix, » dit Kondiaronk aux siens ; « que le gouverneur s'en tire comme il pourra. » Il avait perdu un homme dans cette affaire, et, pour le remplacer, il garda un des prisonniers, chaouanon de nation, mais adopté par les Iroquois ; aux autres il fournit les provisions nécessaires pour retourner chez eux. Lui-même avec sa bande se hâta de regagner Michillimakinac, où il remit au commandant son prisonnier, qu'il déclara avoir été surpris allant en guerre contre les Français avec un parti iroquois. Le chaouanon fut condamné à mort, malgré ses dénégations. « C'est un lâche qui craint la mort » disaient les Hurons ; « et sa peur est telle, qu'il ne sait ce qu'il dit. » A peine le prisonnier eut-il été fusillé, que Kondiaronk entreprit d'en répandre la nouvelle dans tous les cantons. Il avait depuis longtemps à son service un esclave iroquois, qui avait été témoin de ce qui venait de se passer. « Ya-t-en dans ton pays, » lui dit-il, « tu es libre, raconte aux tiens ce que tu as vu ; et dis leur que je n'ai pu arracher ce chaouanon aux mains des Français. »
L'esclave libéré s'acquitta fidèlement de sa commission ; la nouvelle qu'il apportait circula rapidement dans tous les cantons ; l'indignation des Iroquois fut extrême, et de toutes parts l'on se prépara à renouveler la guerre contre les Français, qu'on regardait comme coupables de la plus noire trahison (1).
Le rusé huron avait complètement réussi dans son projet machiavélique; il avait tué la paix; les Français et les Iroquois allaient continuer de se faire la guerre, et les Hurons, pendant que cette lutte durerait, n'auraient rien à craindre des parties belligérantes, et verraient même leur alliance recherchée.
Lorsque lesderniers navires partirent pour l'Europe, l'état des affaires dans la colonie était fort triste ; les maladies avaient régné d'abord dans les forts de Niagara et de Cataracouy, et de là s'étaient répandues dans tout le pays ; quatorze cents personnes (2) .étaient mortes dans une population de moins de 12,000 âmes ; le fort de Niagara avait été démantelé et finalement abandonné au mois d'octobre ; la culture des champs avait été négligée en conséquence des maladies et des voyages
(1) M. de Belmont, Histoire du Canada.
(2) Par le recensement de 1688, on trouva que la population européenne s'élevait à 11,249 âmes.
qu'avaient été obligés de faire les hommes valides pour ravitailler ees deux forts; la guerre déjà commencée paraissait devoir prendre des proportions redoutables pendant l'hiver ; et ceux qui connaissaient la tactique militaire des Iroquois comprenaient combien il était difficile de défendre contre leurs attaques un pays où les habitations étaient disséminées à de grandes distances les unes des autres.
« On ne saurait,» écrivait Denonville (1), « donner une plus juste idée de la guerre à faire à l'Iroquois, que de représenter l'ennemi comme une grande quantité de loups qui sont dans une vaste forêt, d'où ils ravagent les peuples qui sont habitués le long de cette forêt. On s'assemble pour aller les tuer ; il faut savoir leur retraite qui est errante partout; il faut les attendre à l'affût ; il faut attendre longtemps, et souvent ils arrivent après qu'on en est parti. On peut aller les chercher avec des chiens de chasse et les suivre. Les sauvages sont les seuls limiers dont on peut se servir pour cela... et nous n'en avons aucun ; et c'est la vérité, car le peu que nous en avons ne sont pas gens sur lesquels nous puissions compter beaucoup. Le nombre en étant petit, ils craignent d'approcher l'ennemi et encore plus de l'irriter contre eux. L'expérience nous a bien des fois fait éprouver cette vérité. »
« Le parti qui a été pris de faire des forts dans chaque seigneurie pour y réfugier les personnes et les bestiaux, est le seul moyen qu'on peut prendre pour garantir le peuple de sa perte assurée. Mais ce moyen dans la suite ne le peut garantir de sa ruine ; car il ne peut faire ses champs, nourrir ses bestiaux s'il demeure enfermé dans ces réduits, et les terres labourables sont si écartées les unes des autres et si environnées de bois qu'à chaque champ il faudrait un corps pour soutenir les travailleurs. »
En face des difficultés que présentait la guerre avec les Iroquois, M. de Denonville déclarait que, pour la soutenir avec honneur, il lui fallait quatre mille hommes, des vivres pour deux ans d'avance, quatre ou cinq cents bateaux plats avec toutes les autres choses nécessaires pour une telle entreprise. Cependant, un parti assez considérable dans les cantons iroquois avait compris que le gouverneur général n'avait pris aucune part dans la trahison de Kondiaronk; plusieurs des anciens se préparaient même à descendre à Montréal pour traiter de la paix, lorsqu'ils reçurent du général Andros la dé-
(l) Documents de Paris, 2ïmc série, vol. Y.
fense de traiter avec les Français sans l'agrément du roi d'Angleterre, qu'il déclarait être leur souverain. Quelque blessante que fût cette injonction pour l'orgueil des Iroquois, ils jugèrent à propos de s'y soumetlre à cause des grands avantages qu'ils trouvaient dans leur commerce avec les Anglais.
Au milieu de tous les sujets d'appréhension qui pesaient sur la colonie, la population tout entière fut encouragée et réjouie par le retour de Mgr. de Laval, qui revenait au Canada pour terminer sa vie parmi ses anciens diocésains. Ses vertus, ses longs et pénibles travaux dans la Nouvelle-France, son amour sincère pour les enfants du pays, l'avaient rendu cher aux Canadiens ; ils sentaient se renouveler leur confiance dans la Providence, en revoyant celui qui avec eux et à leur tête avait traversé bien des années d'épreuves et de misère. Quelques mois après le retour du vénérable prélat, arriva le nouvel évêque de Québec, Mgr. de Saint-Valier, qui avait été sacré le vingt-cinq janvier précédent; il rentrait au pays, décidé à s'y attacher et à se dévouer complètement à son bien spirituel.
Bien des dangers menaçaient alors le Canada, et il était important que tous ses enfants se réunissent pour éloigner ces périls et pour ramener le bonheur dans son sein. Mais ce que le gouverneur recommandait par dessus tout, c'était que Louis X1Y se rendît maître de la Nouvelle-York, par traité, par achat, ou par la force ; il déclarait qUe tant que les Anglais seraient en possession de cette province, par jalousie, ils susciteraient continuellement de nouveaux embarras à la colonie française. Il faisait remarquer au ministre que cet esprit de rivalité engageait même les marchands de Manhatte à soudoyer les Iroquois pour désoler la Yirginie et ruiner son commerce. Avec de tels voisins, qui ne ménageaient pas même leurs compatriotes, l'on n'avait rien à espérer pour la tranquillité de la Nouvelle-France.
Cette suggestion lui paraissait si importante qu'il fit passer en France M. de Callières pour la soutenir auprès des autorités (1). Celui-ci présenta à la cour un mémoire, pour prouver que le seul moyen de se soutenir au Canada était de s'emparer de la Nouvelle-York ; il proposait les moyens qui lui paraissaient les plus propres à réussir dans cette entreprise.
« Qu'on me donne, » disait-il « treize cents soldats et trois cents Canadiens, et je remonterai avec eux par la rivière de Sorel au lac Champlain sous prétexte d'aller faire la guerre
(1) Document» de Paris, 2ème série, vol. V.
aux Iroquois ; lorsque je serai arrivé dans leur pays, je leur déclarerai que je n'en veux qu'aux Anglais. Orange n'a qu'une enceinte de pieux non terrassée et un petit fort à quatre bastions, où il n'y a que cent cinquante hommes de troupes et trois cents habitants dans la ville. Manhatte a quatre cents habitants ; cette capitale n'est point fermée, mais elle a un fort à quatre bastions revêtus de pierres avec du canon. Cette conquête rendrait le roi maître d'un des plus beaux ports de l'Amérique, où l'on peut aller en tout temps, et d'un très beau pays sous un climat doux et fertile. On m'opposera le traité de neutralité ; mais d'abord les Anglais l'ont violé les premiers... En second lieu il faut observer que cette colonie étant actuellement toute remplie de Hollandais sur lesquels les Anglais l'ont conquise, ses habitants obéiront au prince d'Orange, et forceront le gouverneur. Ainsi il faut les prévenir. Cependant, si l'on veut différer jusqu'à ce qu'on soit en guerre ouverte avec les Anglais, il faut se préparer pour le mois de juin prochain. »
Soumis au roi. ce plan reçut son approbation ainsi que celle du ministre. Les circonstances paraissaient favorables pour sa mise à exécution; car, depuis quelque temps, les esprits étaient agités en Angleterre par de sourdes inquiétudes sur les tendances de Jacques II, qu'on accusait de viser à l'absolutisme et de vouloir établir le catholicisme sur les ruines de la religion anglicane. Ayant passé une grande partie de sa vie en France, il avait en effet, à la cour de Louis XIV appris à regarder l'autorité royale comme le premier et le seul pouvoir réel de l'état ; aussi se crut-il en droit de révoquer les lois tyranniques portées contre ceux qui ne reconnaissaient point l'église anglicane. Beaucoup d'officiers catholiques avaient rendu de grands services dans la suppression des troubles soulevés par Argyle et Monmouth ; Jacques déclara à son parlement qu'il les avaitdispensés de prendre le serment du Test, par lequel on abjurait la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Cet aveu public alarma la nation tout entière, jeta la terreur au sein de l'église nationale, et déplut même à l'armée. L'ancienne horreur du papisme se réveilla dans toute sa force, ravivée par les sermons et les livres de polémique lancés dans le public par les ministres anglicans (1).
Le roi n'avait cependant usé que d'un droit reconnu jusqu'alors comme appartenant à la couronne. Suivant le célèbre légiste anglais, sir Edward Coke, c'était un principe établi dans
(1) Ulstory qf Gréai Britain, Hume.
la jurisprudence anglaise, que, bien que le roi ne put autoriser un acte moralement illégal, il pouvait permettre ce qui n'était défendu que par un statut positif; et ce droit, suivant le même légiste, ne pouvait, être aboli par le parlement lui-même.
Jacques ne voulut pas s'arrêter dans le chemin de la tolérance, il suspendit les lois pénales dans les matières ecclésiastiques et accorda la liberté de conscience à tous ses sujets. L'Angleterre n'était pas encore prête à adopter ce système de tolérance ; aussi le mécontentement se répandit dans toute la nation. Comme le roi était trop sincère et trop obstiné pour revenir sur ses pas, dès lors plusieurs personnes considérables dans l'église et dans l'état s'adressèrent secrètement au prince d'Orange pour l'engager aies assister avec ses troupes à recouvrer leurs lois et leurs privilèges (1).
Guillaume se rendit volontiers à leurs invitations ; à la tête d'une armée de quatorze mille hommes, il débarqua à Torbay, le cinq novembre 1688. Après quelques jours d'hésitation la masse presque entière de la nation anglaise se rangea du côté du prince d'Orange ; ses amis, ses protégés et ses enfants mêmes abandonnèrent l'infortuné Jacques ; et lui-même dut bientôt abandonner son royaume pour chercher un asile auprès de Louis XIV.
Au jugement de la nation anglaise, Jacques II qui voulait accorder la liberté de conscience à tous ses sujets, a été regardé comme un tyran ; Guillaume d'Orange a été regardé en Angleterre comme un rédempteur, quoique l'Irlande catholique ait grandement à se plaindre de la conduite qu'il a tenue envers elle.
Il est curieux, cependant, de reproduire le jugement qu'a porté sur ces deux hommes le célèbre historien Hume. « Jacques II, » dit-il, « avait beaucoup des qualités qui forment un bon citoyen. Dans la vie domestique sa conduite était irréprochable et digne d'approbation. Sévère, mais franc dans ses inimitiés, ferme et actif dans l'exécution de ses projets, hardi dans ses entreprises, fidèle, sincère et honorable dans ses relations avec tous les hommes » : tel était le caractère du duc d'York lorsqu'il monta sur le trône d'Angleterre. Dans cette position élevée, il se montra fort économe des fonds publics, adonné au travail et jaloux de l'honneur national ; il s'appliqua avec succès aux affaires de la marine, et encouragea judicieusement, le commerce. Que lui manquait-il donc pour être un excellent souverain ? Le respect et l'affection pour la
(1) Hume, History of Great Brilain.
religion et la constitution de son pays. S'il eût possédé ces qualités nécessaires, ses talents, quoique médiocres, élant rehaussés par de si nombreuses vertus, auraient rendu son règne heureux et honoré.
Guillaume était fataliste en religion, infatigable à la guerre, entreprenant dans la politique, insensible à toutes les émotions vives et généreuses du cœur humain, froid envers ses parents, indifférent comme époux, homme désagréable, prince sans grâces, et maître impérieux.
Guillaume représentait le parti protestant. ; il était l'ennemi de Louis XIV ; par ses soins une ligue venait de se former à Augsbourg, et dans laquelle il fit entrer l'Allemagne, l'Espagne, la Hollande et la Savoie ; la guerre allait se continuer en Europe, et commencer franchement en Amérique entre les "Anglais et les Français.
Sir Edmond Andros avait rempli les fonctions de gouverneur général avec une hauteur et une dureté qui avaient blessé l'orgueil républicain de la Nouvelle-Angleterre La nouvelle de la descente du prince d'Orange sur les côtes d'Angleterre produisit dans tout le pays une sensation profonde ; des bruits menaçants que les mécontents firent adroitement circuler à Boston y excitèrent les esprits ; le dix-huit avril, les citoyens avaient pris les armes pour renverser le gouvernement ; Andros et les membres du conseil qui s'étaient montrés favorables à son administration furent arrêtés et emprisonnés. Un gouvernement provisoire fut établi ; et, le vingt-neuf mai, Guillaume fut, avec une grande parade, proclamé à Boston roi d'Angleterre. On lui envoya des adresses de félicitations ; et les Bostonnais demandèrent le rétablissement de l'ancienne charte, en attendant que le roi put en accorder une nouvelle.
Les succès du prince d'Orange produisirent une grande joie parmi les Hollandais de la Nouvelle-York, fiers de passer sous la domination d'un compatriote. Tandis que le lieutenant gouverneur Nicholson et son conseil attendaient avec an l'ordre de faire reconnaître comme souverains Guillaume et Marie. Leisler, accompagné de quarante-neuf hommes, s'empara du fort de Manhatte et s'y maintint au nom du prince d'Orange. C'était un marchand qui avait autrefois été soldat au service de la compagnie hollandaise des Indes Occidentales 1),
(1) Jacob Leisler était soldat au service de la compagnie des Indes Occidentale? lorsqu'en 1660, il arriva en Amérique.... Après que la colonie eut passé aux mains des Anglais, il devint commerçant... En 1663, il fut nommé un des commissaires de la cour de l'Amirauté ; en 1689, il acheta pour les Huguenots une étendue de terres connue sous le nom de Nouvelle-Rochelle dans le comté de Westchester. E. B. O'Callaghan, Documentary Hintory of the Stnte of New- York. Note,
et avait été appelé à remplir des charges peu importantes. Leisler s'appuyait surtout sur les classes hollandaises peu instruites, qui, fortement attachées au calvinisme, haïssaient et craignaient le catholicisme, et s'étaient accoutumées dans l'Amérique à une liberté fort grande. De profondes divisions partageaient la société en plusieurs partis, dans la colonie de la Nouvelle-York ; ainsi Leisler avait pour adversaires les grands propriétaires hollandais, beaucoup de marchands anglais, les amis de l'église d'Angleterre et les employés de l'ancien gouvernement. La faction calviniste l'appela à remplir les fonctions de gouverneur en attendant que le nouveau roi eût fait connaître sa volonté. Les autorités de la Nouvelle-York se refilèrent à Albany, où les magistrats réunis proclamèrent leur soumission à Guillaume et à Marie.
Le sept mai 1689, Guillaume déclara formellement la guerre à Louis XÎY, qu'il accusait, entre autres choses, d'avoir envahi la Nouvelle-York, de s'être emparé de la baie d'IIudson, et d'avoir empiété sur les pêcheries de Terreneuve (1)
Les colonies anglaises auraient bien voulu profiter de l'occasion présente pour envahir le Canada, s'en emparer et assurer ainsi leurs frontières du nord : «C'était là, » dit Bancrofl (2), « leur passion dominante. » Mais le d* faut de préparatifs et les divisions intestines les empêchèrent de porter elles-mêmes la guerre chez leurs voisins. Cependant, les encouragements n'avaient pas manqué aux Iroquois, toujours furieux de l'enlèvement de leurs chefs et de l'invasion du canton des Tsonnonlouans. Ils furent fort satisfaits d'apprendre que l'Angleterre avait déclaré la guerre à la France ; car leurs mains ne seraient plus liées par les ordres envoyés aux gouverneurs de Manhatte. Les députés des Tsonnontouans, des Goyogouins, des Onnontagués et des Onneyouts se rendirent à Albany pour y consulter leurs amis les marchands hollandais, et, le vingtsept juin, ils renouvelèrent avec eux leur ancienne alliance (3) faite à l'arrivée des Européens. « Alors nous sommes devenus frères, » dit l'orateur, « et nous avons continué d'être vos frères jusqu'à l'automne dernier, quand Andros est venu former une nouvelle chaîne d'amitié et nous a appelés ses enfants. Mais reprenons les anneaux de la vieille chaîne qui nous a autrefois rendus frères. »
On voit par ces paroles combien les Iroquois étaient attachés
(1) Smollet, History of England.
(2) History of the United States, chap. XIX.
(3) Cadwallader Colden, The History of the Five Nations of Canada, p. 2, ch. 1.
à leur indépendance, et désiraient demeurer les frères des Européens ; mais leur orgueil était blessé quand les gouverneurs, soit anglais, soit français leur donnaient le nom d'enfants ; car ils comprenaient qu'à ce dernier mot était attachée l'idée de dépendance, qu'ils regardaient comme injurieuse.
A la suite de cette assemblée, les préparatifs de guerre s'étaient faits dans les cantons ; les guerriers s'étaient rassemblés sans bruit et avaient descendu le grand fleuve. Enfin, le quatre août, au milieu d'une tempête accompagnée de pluie et de grêle, quatorze cents iroquois traversaient le lac Saint-Louis et tombaient inopinément sur le haut de l'île de Montréal. Le lendemain, cinq août, ils se dispersèrent pendant la nuit sur une étendue de trois lieues, et commencèrent un massacre général. « Ils exercèrent, » dit M. de Belmont, « tout ce qu'ils savaient de cruautés, et se surpassèrent eux-mêmes, laissant les vestiges d'une barbarie inouïe ; des femmes empalées, des enfants rôtis sur les cendres chaudes, toutes les maisons brûlées, tous les bestiaux tués, quatre-vingt-dix personnes emmenées, furent brûlées cruellement et immolées à la vengeance des Iroquois ou plutôt à celle de Dieu qui se servait des Iroquois pour les ministres de sa justice, parce que cette paroisse de Lachine avait été le théâtre le plus fameux de l'ivrognerie des sauvages (1). »
M. deVaudreuil reçut ordre, à la première alarme, de se jeter avec environ cent hommes dans le fort Rolland à Lachine ; un parti considérable des ennemis se porta entre ce fort et celui de l'église de Lachine ; et ils se cachèrent partie dans le bois et partie dans les blés. Comme on craignait que les forts ne fussent forcés, on détacha de Montréal le lieutenant de la Robesle avec quarante soldats et environ le même nombre de sauvages du Saut et de la Montagne. Les soldats furent attaqués et presque tous tués à la vue du fort Rolland ; et les sieurs de la Robesle, de la Plante et de Yilledonné tombèrent entre les mains des Iroquois, sans que M. de Vaudreuil pût leur porter secours, car il avait reçu des ordres précis de ne point exposer son détachement en sortant de la place (2).
Les Iroquois restèrent les maîtres de la campagne, et se répandirent dans l'île de Montréal, laissant partout des traces
(1) M. de Belmont, Histoire du Canada. Le Père de Charlevoix fixe au vingtcinq d'août le massacre de Lachine ; il y a évidemment une erreur, car les lettres de MM. de Denonville, de Charupigny et de Frontenac donnent la date du quatre et du cinq d'août.
(2) Documenta de Paria, 1ère série, vol. IV, Observation sur l'état des affaires du Canada.
sanglantes sur leur passage. Les ravages continuèrent ; et, dans le seul canton de Lachine, ils enlevèrent près de cent vingt personnes et en brûlèrent près de deux cents.
« Pendant cette horrible exécution Dieu sembla avoir ôté l'esprit de force et de conseil aux Français, qui furent partout honteusement vaincus, insultés et moqués par les sauvages (1). Personne n'osa s'opposer à eux jusqu'au mois d'octobre, et le premier succès contre eux fut dû à vingt-huit coureurs de bois canadiens, conduits par les sieurs Dulhutet de Mantet (2). Envoyés à la découverte, dans le lac des Deux-Montagnes, ces braves découvrirent quelques canots portant un nombre à peu près égal de Tsonnontouans, qu'ils attaquèrent avec tant de vigueur que dix-huit de ces barbares furent tués, et les autres faits prisonniers.
Malgré ce petit avantage, qui eut l'effet de faire comprendre qu'à forces égales on pouvait facilement repousser les Iroquois, l'état du gouvernement de Montréal était bien déplorable ; les troupes étaient harassées par les fatigues auxquelles elles étaient exposées; les habitants vivaient dans une terreur continuelle, et plusieurs craignaient qu'on ne fût obligé d'abandonner le pays s'il n'arrivait des secours (3).
Au milieu de la consternation générale, on apprit à Québec l'arrivée prochaine de M. deFrontenac, que le roi avait appelé à reprendre le gouvernement de la colonie. Dès l'année précédente, M. de Denonville avait été informé que le roi désirait l'employer dans la guerre dont la France était menacée ; cette année une position d'une haute importance était offerte à l'ancien gouverneur à la recommandation de M. de Beauvillierb. qui avait voulu l'avoir pour précepteur des princes, petits-fils de Louis XIV. Ce général possédait au plus haut degré les qualités de l'honnête homme ; il était éminemment propre à former l'esprit et le cœur des princes à l'éducation desquels il était appelé à travailler. Sa bravoure était éprouvée ; il avait appris la guerre, et il la connaissait. Le bien de la colonie avait été le motif de toutes ses démarches contre les ennemis ; et il était toujours prêt à embrasser les moyens de la rendre florissante.
Mais, dans plusieurs occasions, il manqua de déployer l'activité et la vigueur nécessaires pour renverser les plans des ennemis. Son influence personnelle sur les sauvages fut à peu près nulle ; car il ne put jamais, dit-on, surmonter une aver-
(1) Histoire de l'eau-de-vie en Canada.
(2) Le Gardeur de Mantet. Lettres de M. de Frontenac.
(3) Lettre de l'Evêque de Québec.
sion naturelle qu'il ressentait pour eux. Dans les grandes circonstances, il savait néanmoins surmonter ces sentiments et traiter convenablement avec ces barbares, quand l'occasion le requérait (1).
Trompé par ceux dont il suivait les conseils, il commit des fautes qui entraînèrent la colonie dans une série de malheurs. Des hommes qui connaissaient depuis longtemps le pays lui reprochaient, dans un mémoire au ministre, quatre fautes considérables dans ses rapports avec les Iroquois (2). La première était d'avoir rompu la paix, qui était si avantageuse à la colonie, et d'avoir fait la guerre sans aucune nécessité ; d'avoir arrêté des chefs qui se regardaient comme protégés parles lois de l'hospitalité, et de les avoir envoyés en France aux galères ; d'avoir abandonné trop facilement la campagne contre les Tsonnontouans après l'avoir commencée, tandis qu'avec un peu de vigueur l'on aurait pu les détruire presque complètement ; enfin d'avoir établi sans nécessité le fort de Niagara, qui fut abandonné l'année suivante, sans aucune condition de paix ; il n'avait servi qu'à affaiblir le pays ; car, pendant que les habitants étaient, occupés à y mener des convois de vivres, les ennemis désolaient l'intérieur de la colonie.
(1) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle- France, liv. XI. " (2) Documents de Paris, 1ère série, vol, VI, Relation des événements de la querre en 1688. J