CHAPITRE VINGTIÈME
Frontenac se décide à faire contre les Iroquois une expédition formidable LaMotte-
Cadillac, pour faire diversion, soulève les nations de l'ouest contre eux — Plan de la campagne — Détachement commandé par Louvigny — Mort du chevalier de Chri-
• sasy — Disposition, départ et marche de l'armée — Un transfuge donne l'alarme — L'armée arrive à Onnontagué, dont les habitants s'étaient enfuis — On dévaste lé pays — Vieillard brûlé par les sauvages — Les Onneyouts demandent la paix — M. de Vaudreuil s'empare d'Onneyout — Conseil de guerre pour assurer les résultats de cette expédition — Changement subit de Frontenac.
« Quoique l'ambition et la vengeance soient deux passions qui possèdent impérieusement l'esprit des sauvages, l'intérêt l'emporte encore par-dessus, et a bien plus d'ascendant sur eux. Ils s'engageront à des guerres injustes et rompront des traités avec des peuples sans raison. L'intérêt les corrompt et les rend capables de toutes sortes de maux (1). » Yoilà ce que disait de la masse des sauvages idolâtres, un des hommes qui les ont connus le mieux, le célèbre Nicolas Perrot. Il y avait, sans doule, beaucoup de nobles exceptions ; mais il semble, par ces paroles du grand voyageur, que la masse des nations de l'ouest était plus souvent guidée par des motifs d'intérêt que par les vues généreuses du patriotisme.
Louis XIY (2) paraît avoir compris le véritable caractère de cette guerre, quand il écrivait à messieurs de Frontenac et de Champigny : «II paraît que la guerre des Iroquois n'a point eu d'autre cause, particulièrement dans ces derniers temps, que la jalousie du commerce avec les nations d'en haut, et avec la Nouvelle-York, leur situation leur donnant un grand avantage pour l'un et pour l'autre. Elle croit aussi que l'aliénation des Outaouais et des autres peuples de ces quartiers éloignés, provient de ce que les Français, par leurs courses dans la profondeur des terres, en ont usurpé le commerce que ces nations faisaient avec les autres, qui sont plus avancées vers le nord, et que plusieurs de ces dernières, pour
(1) Mœurs, coutumes et religion des sauvages dans l'Amérique Septentrionale.
(2) Lettre de Louis XIV au comte de Frontenac et à M. de Champigny, 26 mai 1696.
la même raison, font la guerre à nos alliés, ou sont obligées de s'attacher aux Iroquois. »
Au fond, les mouvements des alliés et des ennemis des Français étaient, pour la plupart, causés par intérêt. Vendre leurs pelleteries fort cher et obtenir des marchandises à bon compte, voilà quel était, le plus souvent, le but de leurs guerres et de leurs traités. Il devenait important de satisfaire, sur ce point, les Hurons-Tionnontalés, les Outaouais et leurs voisins, si on ne voulait pas les voir briser avec les Français. Car, si tous ces peuples s'étaient joints aux Iroquois et aux Anglais, une seule campagne aurait suffi pour détruire la colo-r nie entière.
En attendant, il était urgent d'arrêter les suites du mécontentement des alliés. Dans les circonstances où il se trouvait, le gouverneur jugea qu'un coup d'éclat était nécessaire pour rétablir le prestige du nom français. Comme cet avis paraissait généralement approuvé dans la colonie, il résolut d'aller, dans le cours de l'été suivant, porter la guerre au cœur du pays des Iroquois.
Comme, pendant le cours de cette campagne, une diversion du côté de l'ouest pouvait favoriser le succès du principal corps d'armée, un courrier fut dépêché vers LaMotle-Cadillac, pour lui donner des instructions à ce sujet. L'envoyé français monta, dans l'automne de 1695, avec les députés outaouais, qui avaient apporté des colliers au gouverneur général. A leur arrivée dans leur pays, les affaires des français étaient dans une position fort critique. Des ambassadeurs iroquois avaient été reçus par les sauvages de Michillimakinac ; ils avaient même conclu un traité de paix avec les Hurons et les Outaouais, disposés à tourner leurs armes contre les Français. C'était le Baron, qui, par ses intrigues, avait obtenu ces résultats.
LaMotte-Cadillac avait été informé par Onaské (1), chef des Iroquois Kiskakons, des résolulions adoptées dans ces conférences secrètes. Il travaillait à faire échouer les menées du Baron et à ramener les esprits. Mais l'arrivée des députés plaça le gouverneur dans une position encore plus difficile. Ils revenaient peu satisfaits, car on n'avait pu leur procurer autant de marchandises qu'ils en auraient voulu obtenir. « Les Français sont morts (2),» disaient- ils, «et les Iroquois ont fer- Ci) LeBrochot.
(2) Documents de Paria. Récit des événements les plus remarquables, 1695-1696.
mé le passage entre Miehillimakinac et Montréal. Les marchands de Montréal n'ont plus de marchandises ; ils n'ont pas même eu un verre d'eau-de-vie à nous donner. » Plein d'esprit et de ressources, LaMotte-Cadillac fit sonner hautement parmi les chefs sauvages les avantages remportés sur les Iroquois par LaDurantaie et quelques autres officiers. Il publia que, malgré la rareté de marchandises causée par le retardement des navires de France, qui avaient été retenus par les vents, il donnerait ce qu'il en avait dans ses magasins au prix ordinaire et même à crédit.
Ces arguments réussirent à merveille ; Onaské et ses amis travaillèrent les esprits, et bientôt presque tous les Outaouais eurent honte de s'être défié du gouverneur. Quand il les vit bien disposés, sans leur donner le temps de se consulter, il leur proposa d'envoyer des partis de guerre contre les Iroquois, qui faisaient la chasse avec les Hurons et quelques outaouais.
Onaské, Mikinak, algonquin, et Ouillamek, chef des Poutéouatamis, levèrent chacun un parti, et s'avancèrent pour surprendre les chasseurs iroquois ; quelques hurons s'empressèrent d'en porter avis à ces derniers. Mais Onaské fit une telle diligence, marchant jour et nuit, qu'il les rejoignit avant qu'ils eussent eu le temps de s'éloigner. L'attaque fut si vigoureuse, qu'après un combat fort opiniâtre de part et d'autre, quarante iroquois se jetèrent à l'eau, où ils se noyèrent presque tous. Onaské enleva trente chevelures, arrêta trente prisonniers et fit main-basse sur quelques hurons qui avaient suivi les Iroquois.
Ce coup rompit entièrement les commencements de paix entre les Iroquois et les nations alliées. Yers ce temps, La Motte, informé des grands préparatifs qu'on faisait, à Montréal, pour une expédition contre les Iroquois, voulut engager les Outaouais à y prendre part ; il les invita, par des colliers, à lever la hache de guerre. Onaské lui répondit qu'il «acceptait volontiers le bouillon que son père lui voulait faire boire ; mais qu'il ne pouvait aller à Cataracoui, parce qu'il avait à rebâtir son fort pour mettre à couvert ses femmes et ses enfants. » La réponse des autres chefs fut à peu près semblable. Plusieurs d'entre eux essayèrent néanmoins d'y envoy r trois ou quatre cents hommes ; mais des difficultés, suscitées par les Hurons, empêchèrent le projet de s'effectuer.
Le canton d'Onnontagué était celui qu'il avait été résolu de frapper ; c'était le plus attaché aux Anglais, et le plus opposé au traité de paix. On résolut de l'attaquer pendant l'hiver,
parce que l'on était sur d'y trouver alors les femmes et les enfants, dont la prise aurait obligé les guerriers à se soumettre pour les tirer de captivité. On commença durant l'automne de 1695 : mais la grande quantité de neige, qui, de bonne heure, couvrit la terre, força de modifier les plans de campagnes. L'on songea ensuite à diriger contre les Agniers, toutes les milices des Trois-Rivières et de Montréal, les sauvages de la colonie et les soldats accoutumés à se servir de'raquettes. Ce projet manqua aussi, parce qu'un prisonnier agnier, s'étant sauvé de Montréal, porta l'alarme chez ses compatriotes et chez les Anglais.
Comme l'on ne voulait pas rester dans l'iifaction, l'on détacha trois cents hommes, français et sauvages, pour visiter la grande presqu'île, entre le Saint-Laurent et la rivière des Outaouais. Louvigny fut placé à la tôle de ce corps ; sous lui, commandaient les lieutenants de la marine Manteht, d'Aubreville et de Sabrevois. Pendant treize jours, ils furent arrêtés par une neige qui tomba sans interruption. Après ce long arrêt, qui les obligea de faire venir des vivres de Montréal, ils se dirigèrent vers Gannanocoui, où ils trouvèrent de vieilles traces laissées sur la neige. Pendant que quelques sauvages les suivaient, des français furent envoyés au fort de Frontenac, qui n'était qu'à six lieues ; tout y était en ordre, et la petite garnison jouissait d'une excellente santé. Louvigny arriva à Montréal le vingt mars ; son détachement avait beaucoup souffert par la mauvaise qualité des vivres et la difficulté des chemins. L'on trouvait partout, sur la terre, une couche de neige de sept pieds d'épaisseur, ce que l'on n'avait jamais vu dans cette partie du pays. Les sauvages ramenèrent quelques prisonniers ; parmi eux étaient quatre onnontagués, qui furent brûlés à Montréal, malgré les efforts des Français pour leur sauver la vie (1). Deux tsonnontouans furent donnés au chef de la Montagne, qui fut fort aise de découvrir que l'un d'eux était son neveu..
M. de Frontenac allait avoir besoin, pour la campagne contre les Iroquois, des services des officiers les plus braves et les plus capables que renfermait la colonie. Au mois de mars, il eut le chagrin de perdre un de ceux qui, par ses talents, son intrépidité et son expérience, pouvaient lui être d'un grand secours. Le chevalier de Crisasy mourut, miné par le chagrin de voir ses services méconnus. En effet, après les
(l) LaPotherie, Hist. de l'Amer. Sept.
preuves de dévouement qu'il avait données, après les rapports flatteurs qu'avaient faits, sur sa conduite, le gouverneur génénéral et l'intendant, d avait attendu de la cour quelque marque d'intérêt. Il resta oublié, et la tristesse qu'il en conçut le conduisit au tombeau. Cousin germain du prince du Monaco, il appartenait ainsi à une des familles les plus illustres de l'Italie. Comme chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem (1), il s'était distingué dans ses caravanes. Une révolte ayant éclatée, en Sicile, contre le roi d'Espagne, la maison de Crisafy fut une des premières à se déclarer en faveur de la France. La tentative d'insurrection échoua, et il s'expatria avec son frère, le marquis de Crisasy. A la cour de Versailles, il ne put obtenir qu'une compagnie du détachement de la marine, qu'il alla rejoindre au Canada. Dans la colonie, il fut regretté des grands et des petits, qui avaient admiré en lui et une prudence consommée et un courage du premier ordre, unis aux plus nobles qualités personnelles (2).
Durant le mois de juin, les préparatifs pour la campagne s'achevèrent. Les milices du gouvernement de Montréal, les Abenaquis de la Chaudière et les Hurons de Lorette, arrivèrent à Montréal le vingt-deux, en même temps que le comte de Frontenac et l'intendant. Le six juillet, les troupes réunies pour la campagne allèrent camper à l'île Perrot. Cinq cents sauvages se trouvèrent au rendez-vous ; ils furent divisés en trois bandes, dont la première, composée d'iroquois du saut Saint- Louis et d'abenaquis domiciliés, était sous les ordres de Maricourt ; la seconde avait pour commandants les sieurs de Beauvais et le Gardeur; dix outaouais, quelques algonquins, des sokoquis et des nipissings formaient la troisième, qui était conduite par le baron de Békancourt. Les troupes régulières furent partagées en quatre bataillons, chacun de deux cents hommes ; ils étaient commandés par quatre anciens capitaines, les sieurs de la Durantaie, du Muy, du Mesnil et de Grais. On divisa aussi en quatre bataillons les milices canadiennes : celui de Québec était conduit par M. de Saint-Martin, capitaine réformé ; celui de Beaupré par M. de Granville, lieutenant ; celui des Trois-Rivières par M. de Grandpré, major de la place ; et celui de Montréal par M. Deschambault, procureur du roi, de cette ville (3). M. de Subercase faisait les fonctions de major-général.
1) Ordre de Malte.
'2) Charlevoix.
[3) LaPotherie ; Charlevoix ; Documents de Parié,
Le sept de juillet, l'armée quitta l'île Perrot ; M. de Callières menait î'avant-garde, composée de la première bande des sauvages et de deux bataillons des troupes. Elle était précédée de deux grands bateaux, portant deux pièces de campagne, et de quelques canots conduits par des canadiens et chargés de provisions de bouche.
Derrière l'avant-garde était une flotille de canots, qui portaient le comte de Frontenac, son état-major, LeVasseur, ingénieur, et plusieurs volontaires ; au centre, l'on avait quatre bataillons de milices, plus nombreux que ceux des troupes régulières ; ils étaient sous les ordres de M. de Ramezay, gouverneur des Trois-Rivières. Le chevalier de Vaudreuil était à la tête de l'arrière-garde, formée des deux autres bataillons des troupes et du reste des sauvages.
Pour surmonter les difficultés que présentaient les nombreuses cascades du Saint-Laurent et les bois épais de ses rivages, il fallait des hommes endurcis à la fatigue et accoutumés, dès leur jeunesse, à cette pénible navigation. Aussi, dans des expéditions de cette espèce, les Canadiens étaient-ils d'un grand secours ; car, à l'habileté des sauvages pour diriger les canots d'écorce, ils joignaient une grande adresse à conduire les bateaux de bois qu'on employait pour le transport d'objets lourds et embarrassants.
L'armée arriva à Cataracoui le dix-neuf ; elle y séjourna jusqu'au vingt-cinq, pour attendre quatre cents iroquois chrétiens et des voyageurs français qui devaient les accompagner. Retenus sans doute par la crainte de rencontrer des partis ennemis, ils ne parurent pas au temps indiqué ; et, dans la crainte de laisser passer la saison favorable, M. de Frontenac ne crut pas devoir les attendre plus longtemps. L'on traversa le lac Ontario fort heureusement, et, le vingt-huit, l'armée débarquait à l'entrée de la rivière de Chouaguen.
Comme elle était en pays ennemi, il fallait remonter avec beaucoup de précaution cette rivière, qui est fort étroite ; cinquante éclaireurs marchaient en avant sur les deux rives, et la marche des troupes se réglait sur leurs rapports. Le vingtneuf, l'armée se mit en marche ; elle fut séparée en deux corps, dont l'un suivit la rive droite, sous les ordres de MM. de Callières et de Ramezay ; et l'autre, conduit par le comte de Frontenac et le chevalier de Vaudreuil, s'avançait sur la rive gauche. Sur le soir, on se réunit après avoir parcouru trois lieues, et on s'arrêta au pied d'une chute de la hauteur de dix ou douze pieds. Il fallut, le lendemain, transporter sur des
rouleaux ou à dos d'hommes les bateaux, les canots et les pièces d'artillerie. Cinquante sauvages enlevèrent sur leurs épaules le canot dans lequel était M de Frontenac et le portèrent, au milieu des chants et des cris de joie, jusqu'à l'autre extrémité du portage. On laissa, à gauche, la rivière qui descend du lac des Onneyouts dans le Chouaguen (1), et l'on suivit le cours d'eau nommé aujourd'hui l'Onondaga (2). L'armée entra dans le lac de Gannentaha par un étroit passage nommé le Rigolet, où les ennemis auraient pu, avec avantage, opposer de la résistance aux Français. C'était le premier août ; on n'aperçut aucune trace de l'ennemi, sinon une écorce sur laquelle était décrite l'armée française, selon la manière des sauvages, et deux paquets de joncs coupés, qui marquaient que quatorze cents trente-quatre guerriers étaient prêts à repousser les envahisseurs. La flottille traversa le lac Gannentaha, en ordre de bataille, et alla s'arrêter à un endroit où l'on devait laisser les embarcations. L'ingénieur LeVasseur traça aussitôt un fort qui fut presque achevé en un jour, quoiqu'il fallût aller chercher le bois à un mille. Les éclaireurs rapportèrent qu'on apercevait des sentiers nouvellement battus, qui conduisaient du village d'Onnontagué chez les Goyogouins et les Onneyouts. De là on conjectura que les femmes et les enfants s'étaient retirés dans les cantons voisins, et que les guerriers de ces deux nations étaient venus secourir leurs frères. Un tsonnontouan, prisonnier depuis quelque temps chez les Français, avait donné tant de marques d'attachement à leurs intérêts, qu'il fut envoyé à la découverte du côté d'Onnontagué. Sa fidélité ne put tenir contre une occasion si favorable ; il s'enfuit chez l'ennemi, qu'il effraya par le détail des forces prodigieuses des Français. Suivant lui, ils avaient autant de soldats qu'il y a de feuilles aux arbres ; leurs machines lançaient le feu vers le ciel, et jetaient des pommes de fer qui éclataient en mille pièces. Son témoignage fut confirmé dans toutes ses parties par un autre déserteur tsonnontouan. Ce dernier ajouta, en même temps, une fausse nouvelle qui empêcha les Tsonnontouans de porter secours aux Onnontagués. Sachant que parmi les sauvages il y avait des déserteurs, M. de Callières avait dit, assez haut pour être entendu de plusieurs chefs, que si les Outaouais n'arrivaient pas, c'était parce qu'ils avaient l'intention d'attaquer le canton de Tsonnon-
(1) L'Oswego.
(2) Rivière Onondaga ; décharge du lac Onondaga, autrefois Ganentaha.
touans. Le même soir, l'horizon parut tout illuminé du côté de la bourgade d'Onnontagué, et l'on en conclut que ses habitants l'avaient incendiée avant de l'abandonner (1).
Après avoir fortifié le camp principal, on laissa le marquis de Chrisafy et cent quarante hommes pour garder les canots, les bateaux, les provisions, le matériel le plus lourd. Avec des difficultés inconcevables, on réussit enfin à transporter, à travers un pays marécageux, les pièces d'artillerie jusqu'aux célèbres fontaines salées.
Le quatre août, au lever du soleil, l'armée fut rangée en bataille sur deux lignes ; M. de Callières commandait la colonne de la gauche ; comme ses jambes étaient mauvaises, il était monté sur un cheval, qu'il avait eu le- soin de faire transporter sur un des bateaux ; la colonne de la droite, moins exposée, était conduite par Yaudreuil. Frontenac était entre les deux lignes, porté dans un fauteuil, environné de son état-major, et précédé de l'artillerie. Comme le chemin était difficile, on ne put arriver que bien tard au village, que l'on trouva complètement brûlé. Le fort même, que les Anglais leur avaient fait construire, était réduit en cendres. C'était un carré long, à quatre bastions, environné d'une double palissade, flanquée de redoutes, avec une enceinte formée de perches de quarante ou cinquante pieds de hauteur. Si les Anglais eussent envoyé aux Iroquois quelques canons et des secours en hommes, le fort aurait pu résister longtemps aux attaques des Français, dont la position serait devenue difficile, car la proximité des bois aurait permis aux Iroquois de harceler les assiégeants, et de leur couper les vivres.
On trouva dans la bourgade les corps mutilés de deux français, qui venaient d'être tués ; ils avaient été retenus prisonniers dans la bourgade pendant plusieurs années.
L'on sut, le cinq au matin, par deux femmes du village de la Montagne, qui s'échappèrent d'entre les mains des Onnontagués, que, depuis six jours, les femmes et les enfants s'étaient réfugiés dans la profondeur des bois. Résolus d'abord à se défendre jusqu'à l'extrémité, les Onnontagués n'avaient gardé que les guerriers dans la bourgade ; mais le récit des deux déserteurs les avait tellement effrayés qu'ils aimèrent mieux tout abandonner aux Français, que de hasarder une défense incertaine. Pendant trois jours, dans un rayon de deux lieues autour de
(1) Documents de Paris, 1695-1696. LaPotherie, Charlevoix, Salina.
la bourgade, l'on dévasta leurs champs de maïs et l'on détruisit tout ce qui avait échappé à l'incendie. On voulait par là leur faire éprouver quelques-uns des maux, si souvent causés par eux dans les campagnes du gouvernement de Montréal.
Cependant les sauvages alliés étaient chagrins de ne pouvoir atteindre l'ennemi, et cherchaient l'occasion de satisfaire leur vengeance sur quelque malheureuse victime. Un vieillard s'offrit volontairement à assouvir leur cruauté. Un chef onnontagué, âgé d'environ cent ans, avait refusé de fuir avec ses frères, et fut trouvé au milieu des ruines de la bourgade. Frontenac, après l'avoir interrogé, essaya de le faire échapper. Mais il avait été pris par les sauvages, qui réclamèrent hautement leur prisonnier, et telle était leur fureur, qu'on n'osa refuser de le leur remettre : suivant ces barbares, le feu demandait une victime. Pendant sa longue vie, passée au milieu des horreurs des guerres iroquoises, cet homme s'était préparé à mourir avec courage. Tous les raffinements de la cruauté sauvage furent mis en réquisition pour lui arracher quelque marque de faiblesse ; pas une plainte n'échappa de ses lèvres. Au contraire, il exhortait ses bourreaux à se souvenir de sa mort, afin d'apprendre à mourir quand ils tomberaient entre les mains des guerriers de sa nation. Ennuyé de ses harangues, un sauvage le frappa d'un couteau à plusieurs reprises. « Je te remercie, mon neveu, » lui dit le vieillard, « mais tu aurais mieux fait de me laisser mourir lentement par le feu. Chiens de Français, apprenez comment un homme doit souffrir ; et vous, qui vous êtes abaissés à devenir leurs alliés, vous qui êtes les chiens de ces chiens étrangers, souvenez-vous de ma mort, quand à votre tour, vous serez attachés au poteau. » En prononçant ces paroles, il expira. Ni la Grèce, ni la république romaine n'offrent un pareil courage devant les ennemis (1).
Les Onnontagués s'étaient retirés à vingt lieues dans les bois ; ils avaient apporté peu de maïs avec eux, et, en conséquence, étaient exposés à y périr de faim. S'enfoncer dans la forêt pour les attaquer était parfaitement inutile, car leurs découvreurs étaient sans cesse en mouvement autour de l'armée française, et savaient fort bien tout ce qui s'y passait. A mesure que le comte de Frontenac se serait avancé, les Onnontagués se seraient retirés et auraient, en prolongeant leur fuite, peu à peu démoralisé les troupes françaises.
(1) De LaPotherie.
A la nouvelle des désastres d'Onnontagué, les Onneyouts s'émurent ; ils dépêchèrent à Frontenac un prisonnier français et un sauvage, chargés d'offrir un collier pour demander, la paix. Le gouverneur s'engagea à la leur accorder, à condition qu'ils s'établiraient dans son gouvernement, et, qu'en attendant l'accomplissement de leur promesse, ils livreraient, comme otages, cinq des plus considérables de leur nation.
Dans le temps où les négociateurs arrivaient, Yaudreuil partait avec un détachement de six ou sept cents hommes pour le pays des Onneyouts. Le six au soir, ces troupes campèrent sur les bords d'une belle rivière, à une lieue de la bourgade d'Onneyout ; elles y entrèrent le lendemain. Les habitants s'étaient retirés, à l'exception de trente-cinq à quarante chefs. Us déclarèrent qu'ils étaient prêts à accepter les conditions d'Ononthio, et prièrent Yaudreuil de ne détruire ni leurs cabanes, ni leurs récoltes. « Si vous nous suivez à Montréal, » répondit celui-ci, «vous n'avez plus besoin de ces cabanes, et vous ne pourriez emporter vos récoltes avec vous. Il vaut mieux les brûler, pour que l'ennemi ne s'en empare point. »
Dans la bourgade, on trouva une jeune française qui venait d'arriver d'Agnié ; elle rapportait que les guerriers de cette nation et trois cents anglais étaient prêts à aller au secours des Onneyouts et des Onnontagués. Les Abenaquis, à cette nouvelle, exprimèrent vivement leur satisfaction par des cris de joie. « Tant mieux, » répétaient-ils, « pour détruire les Anglais, nous n'avons pas besoin de poudre, nos couteaux et nos haches suffisent. » On apprit, peu après, que les uns et les autres demeuraient chez eux pour se défendre eux-mêmes en cas d'aï laque. Le feu fut mis aux cabanes, et les récoltes furent détruites ; et, le huit au soir, Yaudreuil n'était plus qu'à deux lieues d'Onnontagué. Dans trois jours, il avait parcouru plus de vingt-cinq lieues à travers les bois, et. avait accompli l'objet de sa mission ; il ramenait avec lui trente-cinq prisonniers onneyouts.
Au retour de ce détachement un conseil de guerre fut assemblé, et l'on y délibéra sur les moyens de terminer heureusement une expédition, qui avait jusqu'alors si bien réussi. Le comte de Frontenac proposa de traiter le canton de Goyogouin comme on venait de traiter ceux d'Onneyout et d'Onnontagué. Cette proposition fut acceptée avec joie ; on alla même plus loin, et l'on conclut qu'il fallait bâtir un fort dans chacun des trois cantons, afin d'empêcher les Iroquois de s'y établir de nouveau. Le chevalier de Callières s'offrit à passer l'hiver
dans le pays pour exécuter ce projet. Le gouverneur accepta ses offres, et nomma pour y rester sous ses ordres Maricourt et quelques autres officiers, la plupart canadiens, plus accoutumés que les autres à vivre dans les bois. Mais la surprise fut grande, lorsque, le soir même, Frontenac déclara que tous devaient se disposer à reprendre la route pour Montréal ; et, malgré les instances pressantes de plusieurs officiers pour qu'aumoins l'on envoyât des troupes châtier les Goyogouins, il maintint sa première décision, et ordonna de commencer la retraite. Cet ordre causa un mécontentement général, surtout parmi les Canadiens et les Iroquois du saut Saint-Louis. Sa vieille expérience l'avait sans doute éclairé sur les dangers que courrait un détachement de troupes perdu au milieu d'un pays ennemi. Environné de nations fières, capables de tenir toujours sur pied de nombreuses bandes de guerriers, il aurait été sans cesse harcelé ; on lui aurait coupé les provisions militaires, les vivres, et même l'eau et le bois de chauffage. D'ailleurs, les Anglais n'auraient pas manqué d'envoyer des troupes au secours des Iroquois, et de joindre la tactique des Européens à la ruse des sauvages. Le centre de la colonie se serait aussi trouvé grandement, affaibli par l'absence d'une portion considérable de ses défenseurs. Frontenac laissa donc murmurer les mécontents ; il quitta la bourgade d'Onnontagué le neuf d'août, arriva le dix au fort du lac Ganentaha, le fit raser, et s'embarqua, le lendemain, avec toute son armée, pour Montréal, où il arriva le vingt. Dans cette campagne, il ne perdit que quatre français ; un fut tué durant la retraite, les trois autres se noyèrent dans les rapides, pour n'avoir pas suivi la route ordinaire (1).
L'immense destruction de maïs dans deux des cantons les plus fertiles des Iroquois, était de nature à produire une grande détresse dans tout leur pays; les Anglais n'étaient guères en état de fournir des vivres à leurs alliés ; aussi Frontenac se flattait que, par suite de la disette, le conseil des cinq nations serait obligé d'accepter la paix, aux conditions qu'il voudrait imposer. Pour hâter un dénouement, si ardemment désiré dans toute la colonie, il continua la guerre de partis jusqu'à l'automne, dans l'espérance que les ennemis se lasseraient d'être ainsi continuellement harcelés.
(1) Charlevoix, vol. III.