CHAPITRE VINGT-UNIEME
Dispositions pour l'attaque de Pemquid — D'Iberville prend le fort, le détruit et retourne à Plaisance — Escadre anglaise adroitement évitée — Quelques vaisseaux anglais sont envoyés à la poursuite des Français — Conduite déloyale du major Church envers les Acadiens — Les Anglais attaquent inutilement le fort de Naxoat — Etat des Anglais et des Français à Terreneuve — Tentatives inutiles de M. de Brouillan pour prendre Saint-Jean — Brouilleries entre ce gouverneur et d'Iberville — Attaque et prise de Saint-Jean — D'Iberville s'empare de la plupart des autres postes anglais — Il reçoit l'ordre d'aller déloger les Anglais de la baie d'Hudson — Avec un seul vaisseau, il y défait trois vaisseaux anglais, et s'empare du fort Bourbon.
Frontenac descendit à Québec pour y attendre les ordres de la cour, qu'il reçut le 25 août par le Wesp, navire du roi. Le Wesp devait embarquer des troupes réglées et des volontaires canadiens, dont le commandement était assigné à du Muy (1), officier d'une grande capacité. Ces troupes devaient se rendre à Plaisance, et y attendre l'arrivée d'Iberville. Celui-ci était chargé de s'emparer du fort de Pemquid, puis d'aller attaquer les Anglais à Terreneuve et dans la baie d'Hudson. L'expédition de Pemquid se faisait, paraît-il, aux dépens du roi, et les deux autres aux frais de la compagnie du Nord. D'Iberville et Bonavcnture avaient reçu du roi la commission de prendre et de détruire Pemquid ; au mois de février, suivant les ordres qu'il en avait reçus, M. Bégon, intendant de La Rochelle, fit armer, à Rochefort, l'Envieux et le Profond, qui, peu après, furent placés pour l'expédition sous le commandement des deux marins canadiens.
La cour désirait détruire Pemquid, place fortifiée, bâtie sur les terres des Abenaquis, d'où les Anglais auraient pu écraser cette nation avec les forces réunies de toute la Nouvelle-Angleterre, ou se les concilier peu à peu en les traitant avec justice et humanité. Mais les gouverneurs anglais ne paraissent pas avoir été assez habiles pour en agir de cette façon. Au contraire, les officiers subalternes s'étudiaient souvent à leur inspirer, par la trahison et les mauvais traitements, de la défiance et de la haine contre les Anglais. Au mois de février de la même année, plusieurs chefs sauvages avaient été attirés
(1) Daneau du Muy.
à Pemquid par l'espérance d'obtenir la liberté de quelquesuns des leurs, retenus prisonniers. Pendant les négociations, Chubb, commandant du fort, tomba sur eux à l'improviste, avec une partie de sa garnison ; il massacra Egueremet (1) et Abenquid, deux des députés, et essaya de se saisir des autres qui se défendirent vaillamment. Toxus, chef des Narantsouaks, tua deux des soldats anglais et réussit à s'échapper (2).
L'Envieux et le Profond arrivèrent le vingt-six juin à la baie des Espagnols, dans l'île du Cap-Breton, et y embarquèrent cinquante guerriers micmacs. D'Iberville y apprit, par des lettres du chevalier de Yillebon, que trois navires anglais croisaient à l'entrée de la rivière Saint-Jean ; les deux vaisseaux français firent voile de ce côté, et, le quatorze juillet, rencontrèrent les bâtiments anglais ; d'Iberville démâta le Neivport, de vingt-quatre canons, et s'en rendit maître sans avoir perdu un seul homme. Une autre frégate anglaise, de trente-six canons, s'échappa à la faveur de la brume (3).
L'on débarqua les provisions destinées pour le fort de Naxoat (4) ; et les sauvages de la rivière furent avertis de se rendre à Pemquid.
L'Envieux, le Profond et le Neivport mouillèrent à Pentagouet pour réparer leurs avaries. Pendant ce temps, des présents du roi furent distribués aux sauvages, qui s'embarquèrent, au nombre de deux cent quatre, sous les ordres du baron de Saint-Castin. Aux Abenaquis se joignirent vingt-cinq soldats de la compagnie de Yillieu, avec leur capitaine et son lieutenant, Montigny. Le quatorze d'août, les vaisseaux mouillèrent devant Pemquid, et d'Iberville fit aussitôt sommer le commandant de se rendre. Chubb, homme sans expérience de la guerre, haussa cependant le ton, et répondit qu'il défendrait son fort, quand bien même la mer serait couverte de vaisseaux français, et la terre de bandes abenaquises (5). Cette fanfaronnade ne fut pas suivie des effets qu'on en devait attendre. Deux pièces d'artillerie et deux mortiers furent débarqués, et, en quelques heures, les batteries furent prêtes ; après avoir fait lancer deux ou trois bombes sur le fort, d'Iberville somma de nouveau le commandant de la place de se rendre, et lui lit
(1) Nommé Edzermet par La Potherie.
(2) Hutehinson's Hiatory ofthe eolony of Manaaeliuaetta Bay.
(3) Relation de ce qui s'est passé depuis 1695 à 1696.
(4) Naxoat était sur la rivière Nashwauk, vis-à-vis de Fredericton, dans le Nouveau-Brunswiek. — Note de monsieur E. B. O'Callaghan.
(5) Cotton Mather ; Hutchinson.
entendre que, si la place était prise d'assaut, les sauvages, résolus de se venger de la trahison commise contre leurs chefs, sous les murs de Pemquid, ne feraient aucun quartier. Chubb accepta les conditions qui lui fuient faites ; les hommes devaient sortir sans armes, être protégés contre la fureur des Abenaquis, et dirigés sur Boston, où ils seraient échangés contre des sauvages alliés des français, et détenus dans les prisons de cette ville.
Charlevoix parle avec éloge de la conduite de Chubb, qu'il prétend avoir été forcé par ses soldats à capituler. Cotton Mather le juge, au contraire, fort sévèrement ; il dit qu'avec ses quatre-vingt-quinze hommes, doublement armés et renfermés dans un fort, le commandant aurait pu le défendre contre neuf fois autant d'assiégeants (1).
Chubb et sa garnison sortirent le soir même de la place, et de Yillieu y entra avec soixante français ; les prisonniers anglais furent conduits dans une île voisine et placés sous la protection du canon des vaisseaux. Cette précaution fut sagement prise ; car les Abenaquis, ayant trouvé dans les cachots un de leurs compatriotes, tenu dans les fers, quoiqu'il parût aux portes de la mort, entrèrent dans une fureur dont il fut fort difficile d'arrêter les effets.
Pemquid aurait certainement pu être défendu longtemps par une bonne garnison. On n'y manquait de rien pour une longue résistance ; les munitions de guerre y étaient en abondance, et le fort était défendu par quinze pièces d'artillerie. On abandonna aux sauvages alliés les fusils et les munitions de guerre, comme indemnité pour les pertes qui leur avaient été causées (2).
Le fort de Pemquid fut détruit et une partie de la garnison envoyée à Boston. D'Iberville conduisit l'autre partie à Pentagouet, où il attendit l'effet d'une dépêche adressée au gouverneur de Boston pour l'engager à un échange de prisonniers. Mais, ne recevant point de réponse, et n'ayant pas assez de vivres pour nourrir tant de monde, il envoya à Boston le reste des soldats, et ne retint que les officiers. Il confia ceux-ci à la garde de Yillieu, et, le trois septembre, le Profond, Y Envieux et le Newport firent voile. A peine avaient-ils doublé les iles de Pentagouet, que d'Iberville aperçut, au large, sept voiles qui portaient sur eux. Il ordonna au sieur de Lauson, comman-
(1) Mather, Magnolia.
(2) Chubb se retira à Andover avec sa famille ; il 7 fut tué, au mois de février suivant, par un petit parti de trente sauvages qui attaquèrent la place.
dant du Newport, sur lequel étaient les guerriers micmacs du Cap-Breton, de se rapprocher de Y Envieux. Sur le soir, l'escadre anglaise était fort proche, lorsque d'iberville lit virer de bord et porter vers terre. Après avoir parcouru une lieue dans cette direction, les vaisseaux français longèrent la côte, et tirèrent vers l'île des Monts-Déserts. Les Anglais n'osèrent les suivre, soit qu'ils craignissent de s'approcher d'une côte qu'ils ne connaissaient pas, soit qu'ils desespérassent de les joindre.
Le lendemain, comme ils ne paraissaient plus, d'iberville s'éleva au large, cingla vers l'île du Cap-Breton, où débarquèrent les guerriers micmacs, et alla mouiller le douze d'août dans la rade de Plaisance. Une frégate anglaise fut envoyée de Boston pour traiter de l'échange des prisonniers laissés à Peniagouet. Mais, comme le commandant se trouva le plus fort, il ne se contenta point de réclamer ses compatriotes, il arrêta encore Villieu, chargé de négocier avec lui, et vingt-deux soldats, laissés pour protéger le poste (1).
L'officier français fut conduit à Boston, et jeté dans une prison, où il eut beaucoup à souffrir ; il y était gardé si étroitement, qu'il ne pouvait communiquer avec personne du dehors. Cependant, malgré toutes les précautions de ses geôliers, il trouva le moyen d'informer de son emprisonnement le gouverneur du Canada, par quelques lignes tracées avec son sang, sur un petit morceau de papier (2).
Dès que Sioughton, lieutenant-gouverneur du Massachusets, eût été informé de la destruction de Pemquid, il lit armer quelques navires, sur lesquels s'embarquèrent environ cinq cents hommes, tant anglais que sauvages. Le major Church fut nommé commandant de ces troupes, et reçut l'ordre de poursuivre les Français dans leur retraite. N'ayant point rencontré d'ennemis, il s'avança jusqu'à Beaubassin, au fond de la baie de Fundy, où il fit débarquer quatre cents hommes, parmi lesquels étaient cent cinquante sauvages. Germain Bourgeois (3), un des habitants les plus considérables du lieu, se rendit auprès du commandant anglais, et lui représenta qu'au temps de la conquête de l'Acadie par Phipps, les habitants de
(1) Charlevoix met le nom de Yillebon à la place de celui de Villieu. Il se trompe évidemment ; car, dans ses dépêches, Frontenac informe la cour de la prise de Villieu, et ajoute que M. de Villebon, rentré à son fort de Naxoat, a dd écrire au gouvernement de Boston pour le faire mettre en liberté. Hutchinson, LaPotherie, Church disent aussi que ce fut Villieu qui fut fait prisonnier à Pentagouet.
(2) LaPotherie. vol III, lettre 8.
(3) Church, French and Indian xcars. Church anglifie le nom, et en fait Garman Bridgway.
Beaubassin s'étaient, engagés à ne point prendre les armes contre le roi d'Angleterre, et avaient été reçus sous sa protection.
L'ordre fut aussitôt donné, par le commandant, de ne point molester les habitants ; mais, pendant qu'il était avec ses principaux officiers dans la maison de Bourgeois, où quelques-uns des habitants étaient venus le saluer, les soldats se dispersèrent dans les autres habitations, firent main basse sur tous les animaux domestiques, et agirent comme s'ils avaient été dans un pays de conquête.
Beaucoup de gens du lieu avaient mieux aimé se retirer dans les bois, que de s'exposer aux mauvais traitements des Anglais. Bien leur en prit, car le commandant, mécontent de ce que les Acadiens refusaient de découvrir les lieux où s'étaient réfugiés leurs voisins les Micmacs, lâcha la bride à ses soldats. Au bout de neuf jours, ils avaient enlevé tout ce qu'ils avaient pu trouver, presque toutes les maisons et les granges avaient été détruites ; l'église elle-même fut incendiée et réduite en cendres, parce qu'on y découvrit une affiche signée du gouverneur du Canada. Church (1) tenait beaucoup à remonter la rivière Saint-Jean jusqu'au fort Naxoat, où résidait Villebon, gouverneur de l'Acadie. Aussi ses navires se dirigèrent de ce côté, le vingt-neuf septembre, quand les habitations de Beaubassin eurent été complète*ment saccagées. Près de l'entrée de la rivière Saint-Jean était posté un détachement de quelques soldats de la garnison de Naxoat ; il était commandé par un enseigne nommé Chevalier (2), qui devait examiner les mouvements de la flotte ennemie. Les Anglais, cependant, débarquèrent sans qu'il s'en aperçût. Comme il n'était pas en état de résister aux troupes envoyées contre lui, après une légère escarmouche, il se jeta dans les bois, et s'empressa d'aller avertir le gouverneur à Naxoat. Quelques jours après, Chevalier retourna à la m<jr pour obtenir de nouvelles informations, et fut tué dans une embuscade, dressée par des sauvages de l'armée anglaise. Ses deux compagnons, restés prisonniers, découvrirent à Church des munitions, des marchandises et des canons qui avaient été cachés dans les environs. Tout ce qu'on put trouver fut embarqué sur les bâtiments anglais. Le commandant renonça alors au projet d'attaquer Naxoat ; après avoir tenu conseil avec ses principaux
(1) Charlevoix, Church.
(2) Il est nommé Shavelere dans les rapports de Churoh.
officiers, il ordonna de faire voile vers la rivière Pentagouet. A peine la flotte avait-elle pris le large, qu'elle fut arrêtée par une frégate de trente-quatre canons, accompagnée de deux petits bâtiments, sous les ordres du capitaine Southack.
Stoughton envoyait sur ces vaisseaux deux cents hommes, qui devaient se joindre aux troupes de Church ; le commandement de ces troupes était confié au colonel Hawthorne, chargé de s'emparer de Naxoat.
Le deux octobre, Yillebon apprit par son frère, Neuvillette, que les Anglais reparaissaient à l'entrée de la rivière Saint- Jean, dans un temps où on les croyait déjà bien loin. Son fort avait été mis en état de défense ; il y fit travailler de nouveau, et appela à son secours tous les français et les sauvages qui habitaient dans les environs. De la mission du père Simon, récollet, lui arrivèrent trente-six guerriers maréchites, les sieurs de Clignancourt (1) et Baptiste lui amenèrent quelques français dont les habitations étaient entre la rivière de Gemsec et Naxoat. Le dix-huit, on aperçut plusieurs chaloupes pleines de gens armés ; elles remontaient la rivière, et s'avançaient vers le fort, lorsque quelques coups de canons, tirés par les français, les forcèrent de se jeter derrière une pointe, de l'autre côté de la rivière. On les vit, peu après, s'avancer jusque vis-à-vis du fort ; ils campèrent en ce lieu, et élevèrent un épaulement pour se mettre à l'abri du feu de la place, et dressèrent une batterie sur laquelle ils placèrent deux canons. Leur artillerie fut bien servie ; celle du fort l'était encore mieux ; on entretint, de part et d'autre, un feu de mousqueterie assez vif, auquel prirent part les sauvages des deux partis. Le lendemain, la place lit un feu très-vif de mousqueterie, auquel les Anglais répondirent avec leurs canons. Mais, Je jour suivant, les assiégeants s'étaient retirés. Neuvillette les poursuivit ; après une course de trois lieues, il les trouva embarqués sur quatre bâtiments et descendant la rivière à l'aide d'un vent favorable. Ils avaient brûlé plusieurs maisons avant de s'embarquer, et déposèrent, au bas de la rivière, quelques acadiens, hommes et femmes, qu'ils avaient amenés prisonniers de Beaubassin.
Sur les côtes orientales de Terreneuve, les Anglais avaient formé un grand nombre de postes ; ils y entretenaient des établissements considérables, qu'ils avaient reliés ensemble par des chemins ouverts dans la forêt. Ces postes étaient soute- Ci) D'Amour de Clignancourt, seigneur de Gemsec, fils du sieur d'Ancour, conseiller.
nues par la pêche de la morue et les profits considérables qu'ils tiraient du commerce de ce poisson. D'après l'aveu même des Anglais, ce trafic valait sept ou huit cent mille livres sterling ; il avait enrichi la ville de Boston et quelques petites villes de la province du Massachusete.
Plaisance était la seule place importante que possédaient les Français. Quoique située dans un des plus beaux ports de l'Amérique, les habitants y vivaient misérablement. Un fort, assez mauvais, protégeait cette bicoque, et, pour le défendre, le gouverneur n'avait que dix-huit soldats, auxquels, dans le cas d'une attaque, pouvaient se joindre une centaine de pêcheurs, plus habiles à manier la ligne que le mousquet. Tel était l'état de Plaisance lorsque d'iberville, jaloux de rétablir les affaires de la France dans l'île de Terreneuve, offrit à la cour de s'emparer des établissements anglais. Mais l'expédition de Pemqiiid l'avait retenu si longtemps, qu'il ne put arriver à Plaisance avant le milieu de septembre. M. Brouillan était convenu de l'attendre jusqu'à la fin du mois d'août ; ne le voyant pas arriver alors, il s'était mis en mer depuis quelque trois jours avec le vaisseau du roi, le Pélican, et huit bâtiments maîouins, pour aller attaquer Sant-Jean, qui était le principal établissement des Anglais. Cette expédition ne réussit point ; repoussé par les courants, et informé qu'il y avait, dans le port de Saint-Jean, quarante navires, dont quelques-uns avaient depuis dix-huit jusqu'à trente-deux canons, il se rabattit sur le port de Baboul, qu'il prit, ainsi que plusieurs autres, tels que Forillon, Aiguefort, Fremouse, Rognouse, s'empara de trente navires marchands et rentra à Plaisance, fort mortifié de n'avoir pu prendre Saint-Jean et se plaignant des maîouins qui l'avaient accompagné et avec lesquels il s'était brouillé.
Il y rencontra d'iberville qui se disposait à aller attaquer Carbonière, poste anglais le plus avancé au nord ; par le Wesp et le Postillon, il venait de recevoir des provisions et des hommes avec lesquels il se préparait à traverser les bois à pied. M. de Brouillan voulut l'arrêter, et commanda aux canadiens de rester. Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne reconnaissaient point son autorité et qu'ils suivraient d'iberville, ou se retireraient dans les bois. Brouillan s'arrêta devant la mauvaise humeur que manifestaient les compatriotes d'iberville ; M. du Muy fut député vers d'iberville pour lui déclarer que Brouillan voulait seulement être présent à la prise de Saint-Jean, avec les habitants de son gouvernement, qu'il ne prétendait
rien au butin qu'on y ferait, mais qu'il voulait avoir sa part de danger et d'honneur.
S'apercevant de la persistance du gouverneur, d'Iberville s'efforça de calmer l'irritation des canadiens, et se concerta avec Brouillan pour aller attaquer Saint-Jean. Appréhendant quelques coups de vent qui aurait pu le jeter au large et peutêtre le forcer d'aller en France avec cent vingt hommes qui étaient à ses charges, d'Iberville prit le chemin de terre, à travers les bois, tandis que Brouillan s'embarquait sur le Profond, et faisait voile pour Rognouse, lieu du rendez-vous.
Les canadiens partirent de Plaisance le jour de la Toussaint 1696, pour camper au fond du port, qui a près de deux lieues de profondeur. Le lendemain, ils entrèrent dans les bois, marchèrent au milieu d'un pays mouillé, couvert de mousse, où la glace se brisait sous leurs pas. 'Celte pénible marche dura neuf jours, durant lesquels il fallut se frayer un chemin dans des bois épais, traverser à l'eau des rivières et des lacs, par un temps fort froid. Un aumônier les accompagnait ; c'était l'abbé Baudoin, autrefois mousquetaire, mais alors missionnaire dans l'Acadie.
Le dix du même mois, ils arrivèrent au Forillon, où d'Iberville se rendit, un peu avant les autres, à la tête de dix hommes, détachés du gros de la bande pour obtenir des vivres qui commençaient à manquer ; ils saisirent fort à propos une douzaine de chevaux qui leur servirent de nourriture.
Brouillan était arrivé à Rognouse ; ayant renvoyé le Profond en France avec quelques prisonniers, il se rendit au Forillon avec cent hommes, pour se concerter avec d'Iberville sur leur plan de campagne ; on se décida à ne commencer qu'après avoir bien reconnu la situation des Anglais.
A la tête de ses canadiens, parmi lesquels étaient plusieurs gentilshommes et quatre officiers, d'Iberville se porta sur Bayeboulle, où il s'empara d'un bâtiment marchand, dont l'équipage s'enfuit dans les bois avec les habitants du lieu.
Un détachement de vingt hommes fut envoyé vers Saint- Jean, pendant que plusieurs autres parcouraient les environs pour faire des prisonniers et apprendre l'état des habitants de ce lieu. Par les émissaires ainsi envoyés, on fut informé qu'il n'y avait à Saint-Jean que trois navires marchands. Ces découvertes faites, d'Iberville choisit pour son lieutenant Montigny, lieutenant d'une compagnie de la marine au Canada, et il fut joint par le parti de Brouillan. Les neiges avaient commencé à tomber; le vingt novembre, les Français s'avançaient en ordre
de bataille. Montigny, avec trente canadiens, formait l'avantgarde, et précédait le corps principal de cinq cents pas. Bronillan et d'iberville suivaient à la tète des troupes. Après avoir parcouru environ deux lieues et demie, la bande de Montigny se heurta sur un corps de quatre-vingts hommes, postés avantageusement dans le bois et couverts par quelques rochers. Etonnés un instant, les canadiens se mettent à genoux pour recevoir l'absolution de l'abbé Beaudoin, puis ils s'élancent tète baissée sur l'ennemi. DeBrouillan et d'iberville arrivent presque aussitôt, et attaquent les anglais en tête et en flanc avec tant de vigueur, qu'ils fuient et se réfugient à Saint- Jean. D'iberville les y suit et les force à se jeter dans deux forts, dont il s'empare et où il fait trente prisonniers ; le reste s'enfuit dans un grand fort ou dans une quaiche, mouillée dans le havre. Sur ces entrefaites, de Brouillan arriva avec ses soldats et sa milice, et ils s'installèrent dans la ville, pendant que la quaiche sortait du port, emportant une centaine d'hommes et les effets les plus précieux des habitants.
Deux cents anglais s'étaient retirés dans le grand fort, où ils espéraient être secourus par deux vaisseaux de guerre qu'ils attendaient. Il fallait s'ouvrir un chemin pour le reconnaître ; du Mu y et Montigny, à la tête de soixante canadiens, brûlèrent les maisons qui l'environnaient. Placé sur la côte du nordouest, à mi-côte, il était flanqué de quatre bastions et défendu par douze pièces de canons. Pendant qu'une partie des canadiens travaillaient à détruire les maisons par le feu, trente autres, conduits par d'iberville, s'étaient avancés près du fort pour les soutenir (1).
Comme les Anglais cherchaient à temporiser dans l'attente de secours, les commandants français envoyèrent chercher, à Bayeboulle, un mortier, des bombes et de la poudre, qui avaient été débarqués du Profond. Ces préparatifs décidèrent les Anglais à parlementer ; le trente décembre, le commandant de la place demanda une entrevue qui lui fut accordée, et à laquelle il se rendit avec quatre des principaux bourgeois. Us insistèrent à ne se rendre que le lendemain, se flattant que le vent changerait et permettrait aux deux vaisseaux, qu'ils avaient vus louvoyer au large depuis deux jours, d'entrer dans le port. Comme on se doutait de son dessein, on lui déclara qu'il fallait se décider à l'instant même, sans quoi on monterait à l'assaut.
(1) LaPotherie, Eist. de l'Amérique Sept., vol. I.
Cette menace le décida ; car son fort n'était pas en état de résister, et les Anglais regardaient les Canadiens comme aussi impitoyables que les Iroquois ; il s'engagea à capituler le même jour, aux conditions suivantes :
1° La place serait rendue à deux heures de l'après-midi ;
2° La garnison et les habitants sortiraient du fort sans armes ;
3° Personne ne serait fouillé ;
4° On lui donnerait deux bâtiments pour le conduire avec tout son monde en Angleterre ;
5° Ceux des Anglais qui voudraient aller à Bonaviste, auraient la permission de le faire.
Toujours rude dans ses procédés, Brouillan seul signa cette capitulation, sans même prendre la peine de la présenter à d'Iberville. La place fut évacuée sur le champ, et il en sortit cent-soixante hommes et un grand nombre de femmes et d'enfants.
Le port de Saint-Jean est très-beau ; il peut contenir deux cents vaisseaux. L'entrée n'a qu'une demi-portée de fusil de large entre deux hauteurs. Il était alors défendu par une batterie de huit canons. On y comptait une soixantaine d'habitants, établis sur la côte septentrionale du port, et le long de la tgrève sur l'espace d'une demi-lieue. Le grand fort couvrait entièrement l'entrée du port.
Voyant la place prise, les capitaines des deux navires désespérèrent de la reprendre, et n'eurent d'autre pensée que de retourner en Angleterre.
Montigny fut envoyé à Portugal Cove, situé à trois lieues de Saint-Jean, pour barrer le passage aux fuyards qui gagnaient Carbonnière au nord, et en prit trente.
On proposa à du Muy de rester sur les lieux avec soixante hommes de Brouillan ; car, comme d'Iberville devait continuer la guerre pendant tout l'hiver avec ses canadiens, il ne pouvait en céder aucun. Mais du Muy refusa d'accepter, car il voulait suivre les canadiens, et partager leurs succès.
On résolut alors de démolir les forts, de brûler les maisons, afin que les Anglais n'y pussent revenir après le départ des Français. De Brouillan et du Muy reprirent le chemin de Plaisance, tandis que d'Iberville et les canadiens allaient continuer la guerre, malgré les rigueurs de l'hiver. On était alors au commencement de décembre, et les neiges étaient déjà très-hautes.
Les canadiens de M. d'Iberville, ayant préparé des ra-
queltes pour marcher sur la neige, n'ayant que leurs armes et un sac sur le dos, parcoururent, pendant deux mois, les établissements situés sur la côte de Terreneuve ; ils s'en emparèrent avec facilité, car la terreur avait saisi les habitants, et il ne restait plus aux Anglais que Bonaviste et l'île de Carbonnière. « Mais, » dit Charlevoix, « le premier de ces deux postes était trop bien fortifié pour pouvoir être insulté par une aussi petite troupe de gens, qui, marchant sur la neige et presque toujours par des chemins impraticables à tout autre qu'à des canadiens et à des sauvages, ne pouvaient porter tout au plus que leurs fusils et leurs épées avec ce qu'il fallait de vivres pour ne pas mourir de faim (1). »
L'autre poste, la Carbonnière, est une île qui n'est abordable que par un point pendant l'hiver ; tout autour elle est bordée de hautes et inaccessibles falaises ; plus de trois cents anglais, chassés des autres établissements, s'y étaient retirés comme dans un dernier refuge, où ils étaient défendus par la mer, dont les vagues se brisent, sans cesse avec fureur sur les rochers du rivage. Montigny tenta une descente avec quelques canadiens ; mais il dut se retirer, pour ne pas voir ses chaloupes broyées.
Dans cette dernière partie de la campagne, d'Iberville enleva six ou sept cents prisonniers, qu'il envoya à Plaisance, et dont la plupart s'échappèrent, parce qu'il n'y avait point de lieu pour les garder avec sécurité.
Dans toute cette campagne, d'Iberville se montra habile homme de guerre. Avec une poignée de canadiens, dépourvus de secours, il s'empara des côtes de Terreneuve, et répandit, dans toute l'île, la terreur du nom français.
Les gentilshommes canadiens qui s'étaient engagés dans cette expédition, se distinguèrent par leurs qualités militaires. Fils de braves officiers, ils avaient, dès leur enfance, commencé à manier le fusil, à parcourir les forêts, soit en poursuivant les bêtes sauvages, soit en faisant la guerre aux Iroquois. Montigny, Boucher de la Perrière, D'Amour de Plaine, D'Amour des Chauffours, Dugué de Boisbriand, se distinguèrent au-dessus des autres.
Pendant le combat, chacun des canadiens agissait par luimême, attaquait l'ennemi, ou se défendait à sa guise.
D'Iberville retourna à Plaisance, pour se préparer à forcer Bonaviste et l'île de la Carbonnière ; il attendait des secours
(1) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France.
qu'il avait demandés en France par M. de Bonaventure. Depuis longtemps, il demeurait dans l'inaction, lorsque son frère, ie sieur de Sérigny, arriva le dix-huit mai 1697, avec une escadre. D'Iberville reçut l'ordre d'embarquer ses canadiens, et d'aller prendre les établissements anglais dans la baie d'Hudson.
Dans l'automne de 1696, quatre vaisseaux anglais et une galiote à bombes s'étaient emparés du fort Bourbon ; deux bâtiments français, commandés l'un par Sérigny, l'autre par la Motte-Aigron, étaient arrivés au moment où les Anglais se préparaient à l'attaque du fort, mais avaient dû se retirer devant des forces si supérieures. Le sieur la Forêt, qui commandait, essaya de se défendre; son enseigne, le sieur Jérémie, embusqué avec quarante fusiliers derrière des buissons, fit des décharges si fréquentes sur les chaloupes qui voulaient aborder, qu'il les contraignit de s'éloigner. Alors, à bord de la galiottei on commença à lancer des bombes ; il en tomba une vingtaine dans le fort, où il n'y avait aucun magasin où la poudre pût être en sûreté. Le commandant français fut forcé de capituler, et obtint qu'on le conduirait avec toute sa garnison sur les terres de France, et qu'on permettrait à chacun de retenir ce qui lui appartenait. Après avoir pris possession du fort, les Anglais oublièrent les articles de la capitulation ; ils dépouillèrent les Français, et les conduisirent en Angleterre (1).
Quatre mois après, lete prisonniers furent élargis et débarqués sur les côtes de France, où on les informa qu'on armait à La Rochelle pour reprendre le fort Bourbon ; la plupart s'y rendirent pour prendre service. Sérigny prenait le commandement de quatre vaisseaux, qu'il devait conduire jusqu'à Plaisance, où il devait les remettre à d'Iberville, Celte escadre arriva à Terreneuve le dix-huit mai 1697.
Par les instructions qui furent remises à d'Iberville, il avait ordre de visiter la rivière Saint-Jean, dans l'Acadie, pour s'assurer de l'état du fort de Naxoat ; il devait ensuite se rendre à la baie d'Hudson pour reprendre le fort Bourbon et châtier les Anglais. Comme il était trop tard pour entreprendre ces deux expéditions, il renonça à la première, après avoir consulté M. de Brouillan.
La résolution fut prise d'aller directement au fort Bourbon ; l'escadre, composée de quatre navires et d'un brigantin, fit voile le huit de juillet. D'Iberville s'embarqua sur le Pélican,
(1) Jérémie, Relation de la baie d'Hudeon.
de cinquante canons ; le Palmier, de quarante canons, était commandé par Sérigny ; le Profond, par le sieur Dugué, et le Wesp, par Chartrier. Le vingt-huit, il arriva à l'entrée du détroit d'Hudson. Le trois août, les navires français l'avaient passé ; mais ils se trouvèrent alors serrés par les glaces et contraints de s'attacher avec des grapins aux plus grandes. Le cinquième jour, le brigantin fût écrasé entre un de ces éeueils flottants et le Palmier, que montait M. de Sérigny ; on n'eut que le temps de sauver l'équipage, mais le bâtiment fut perdu, Dugué, poussé par les courants vers la côte du nord, rencontra trois navires anglais, contre lesquels il se battit pendant trois heures (1).
Après avoir été retenu plus de trois semaines au milieu des glaces, le Pélican, que commandait d'Iberville, se trouva dégagé ; mais on ne savait ce qu'étaient devenus les autres navires, cachés, depuis le onze août, par des montagnes de glaces. Cependant, on fit voile vers le port Nelson, à la vue duquel on arriva le quatre de septembre. Le soir, l'ancre fut jetée assez près du fort Bourbon, et une chaloupe fut envoyée à terre avec le sieur de Martigny (2), chargé de prendre connaissance de la place et des navires anglais qu'on avait aperçus dans le détroit d'Hudson.
Yers six heures du matin, le lendemain, on découvrit, à quelques lieues sous le vent, trois vaisseaux qui louvoyaient pour entrer dans la rade. Comme ils ne répondaient pas aux signaux de reconnaissance qu'il était convenu de faire, d'Iberville conclut que c'étaient les bâtiments anglais, et s'apprêta à les recevoir. Il leva les ancres, et s'avança résolument contre eux. Le voyant seul contre trois, les Anglais s'étaient flattés de l'enlever facilement ; leur surprise fut donc grande quand ils reconnurent "qu'il allait les attaquer. A ses ordres il avait à peine cent cinquante hommes en état de combattre ; les Anglais avaient un grand nombre de combattants. Le Bampshire portait cinquante-six canons ; le Hudson Bay, trente-deux, et le Derring, trente- six. On se canonna depuis neuf heures et demie jusqu'à une heure de l'après-midi, sans résultat important. D'Iberville, un des plus habiles marins de son temps, avait su conserver le vent ; il crut le moment favorable pour en profiter. Il arriva tout court sur les deux frégates, et leur envoya plusieurs bordées de fort près pour les désemparer,
(1) Jérémie, Relation de la baie d'Hudson; LaPotherie.
(2) Martigny, cousin germain du sieur d'Ibemlle.
1697] m cinâdjl 309
Voyant approcher le Hampshire, il fit pointer son canon à couler bas, alla à sa rencontre, le rangea sous le vent, et lui envoya une bordée qui fit sombrer presque aussitôt le vaisseau anglais. Sur le champ, d'Iberville vira de bord, et porta sur le Hudson Bay, qui était près d'entrer dans la rivière Sainte-Thérèse ; comme il était sur le point de l'aborder, le commandant amena son pavillon, et se rendit.
Le Derring fuyant vers le nord-est, d'Iberville lui donna la chasse ; mais, comme le bâtiment anglais était aussi fin voilier que le Pélican, et qu'il avait pris de l'avance, il fallut renoncer à le poursuivre- D'ailleurs le bâtiment français ne pouvait forcer de voiles, ses manœuvres étaient coupées, ses haubans fort endommagés ; sept boulets avaient traversé le bordage ; un autre r avait atteint à la ligne de flottaison, et avait ouvert une large voie à l'eau.
D'Iberville ordonna de virer de bord, [et envoya le sieur de la Salle pour amariner le Hudson Bay ; lui-même s'occupa de faire raccommoder le navire. Aussitôt que les avaries eurent été réparées et les voies d'eau bouchées, il se mit à la poursuite du Derring, qui était déjà à trois lieues au large, et qui n'échappa qu'à la faveur de la nuit.
Retournant vers le Hudson Bay, d'Iberville mouilla près de l'endroit où le Hampshire avait sombré avec tout son épuipage. Il n'en paraissait plus rien, et on n'avait pu sauver aucun de l'équipage. Ces trois navires étaient ceux contre lesquels Dugué s'était défendu si bravement au milieu des glaces, et qui avaient été forcés de le quitter.
La nuit du six au sept septembre s'annonçait orageuse ; aussi le Hudson Bay et le Pélican quittèrent la rade, qui n'est point sûre, et allèrent mouiller au large. Cette précaution fut inutile: le vent prit avec une violence extrême ; les cables des ancres se rompirent, quoi que pût faire d'Iberville pour se soutenir, et qu'il n'y eût pas en France de meilleur manœuvrier ; les deux bâtiments furent jetés à la côte, et s'échouèrent à l'entrée de la rivière Sainte-Thérèse. Le lendemain matin, les «quipages se sauvèrent à terre, et emportèrent ce qui était nécessaire pour l'attaque du fort Bourbon.
Les vivres manquaient, et on n'en pouvait obtenir que parla prise du fort. Sur ces entrefaites, arrivèrent les trois autres navires français ; ils avaient enduré la tempête au large, et avaient pu résister à sa violence sans éprouver de dommage considérable.. Cette jonction procurait des vivres à d'Iberville,
en même temps qu'elle lui offrait un surcroît de forces plus que suffisant pour la prise du fort.
Le dix septembre, il fit mettre à terre des mortiers et des bombes, fit dresser des batteries ; à peine eut-il commencé à canonner le fort, que le commandant, le sieur Henry Bailey, qui probablement n'attendait que cela, fit battre la chamade,, et convint de se rendre aux conditions suivantes : que les officiers et les soldats conserveraient tous leurs effets, qu'ils sortiraient avec les honneurs de la guerre, et qu'ils seraient envoyés en Angleterre.
D!Iberville prit possession de sa conquête, et, après avoir tout réglé, s'embarqua pour l'Europe sur le Profond. Il laissa le commandement au sieur de Sérigny, qui attendait qu'on eût réparé les avaries de son navire le Palmier. En 1698, Sérigny repassa en France, après avoir remis le commandement du fort au sieur de Martigny.