CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
M. de Callières nommé gouverneur général — M. de Vaudreuil gouverneur de Montréal, et M. de Ramezay gouverneur des Trois-Rivières — Prétentions du gouverneur de la Nouvelle-Angleterre — Les cantons se décident à la paix, et envoient une députation à M. de Callières — Ambassadeurs français à Onnontagué — Ils reviennent avec les députés iroquois — Traité provisionnel — Etat de l'Acadie — Naxoat transféré à Port- Royal — Brouilleries entre les Iroquois et les Outaouais, appaisées par M. de Callières— On reprend les négociations de paix — Première conférence publique — Kondiaronk ; sa mort — Dernière conférence — Les Agniers accèdent au traité — Mort de Garakonthié — Les Iroquois demandent des missionnaires.
A peine les Iroquois, qui avaient déjà fait des démarches pour obtenir la paix, eurent-ils été informés de la mort du comte de Frontenac, qu'ils se décidèrent à temporiser ; ils espéraient profiter de quelque occasion pour attaquer les alliés des Français. Cependant, afin de ne pas déplaire à M. de Callières, à qui le gouvernement de la colonie était dévolu par la mort de Frontenac, ils ne voulurent point se déclarer avant d'avoir pris quelques mesures. Au printemps suivant, ils envoyèrent trois députés à .Montréal, sous le prétexte de pleurer Ononthio, mais réellement dans l'intention d'examiner l'état de la colonie. Ils présentèrent trois prisonniers français à M. de Callières, et promirent de lui rendre les autres, s'il voulait donner la liberté à ceux de leur nation qu'il tenait captifs ; ils l'invitèrent, par un collier, à renverser la chaudière de guerre qui était toujours suspendue sur le feu à Montréal ; ils prièrent le sieur de Maricourt, qui avait été adopté dan* leur nation, de se rendre, avec le père Bruyas et deux sauvages du saut Saint- Louis et de la Montagne, à Albany, où l'on échangerait les prisonniers, et où se conclurait la paix. Le chevalier de Callières leur répondit que la chaudière demeurerait sur le feu jusqu'à la paix, qu'il conclurait à Montréal, et non à Albany ; que lorsqu'ils auraient satisfait aux conditions imposées par M de Frontenac, Maricourt et le père Bruyas iraient chez eux. Il leur accorda une trêve de soixante jours, et, sur leurs instantes demandes, échangea quatre iroquois contre autant de français. Bien lui prit de s'être montré fort réservé à leur égard, car on reconnut qu'ils espéraient faire relâcher leurs prisonniers peu à peu, tout en gardant les leurs. D'ailleurs ils étaient inspirés
par les Anglais, qui prétendaient que les Iroquois étaient, comme sujets du roi d'Angleterre, compris dans les stipulations de la paix de Riswick.
M de Champigny désirait être nommé gouverneur général de la colonie ; il l'avait même demandé à la cour, mais il y avait été prévenu par M. de Callières, secrétaire du roi, et frère du gouverneur de Montréal. Au printemps de 1699, ce dernier apprit que le roi l'avait nommé successeur du comte de Frontenac.
.« Sans posséder le brillant de son prédécesseur, » dit Charlevoix, «il en avait tout le solide, des vues droites et désintéressées, il était sans préjugé et sans passion, une fermeté toujours d'accord avec la raison, une valeur que le flegme savait modérer et rendre utile, un grand sens, beaucoup de probité et d'honneur, une pénétration d'esprit à laquelle une grande application et une longue expérience avaient ajouté tout ce que 1 expérience peut donner de lumières ; il avait pris, dès les commencements, un grand empire sur les sauvages, qui le connaissaient exact à tenir sa parole et ferme à vouloir qu'on lui gardât celles qu'on lui avait données. »
M. de Yaudreuil obtint le gouvernement de Montréal, et M. de Ramezay celui des Trois-Rivières. Le fort de Frontenac était alors d'une grande importance, à cause de son voisinage du pays des Iroquois : M. de Louvigny fut nommé pour y commander, avec défense de s'engager dans le commerce des pelleteries.
Le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre cherchait à engager les Abenaquis à se rapprocher des Anglais ; il prétendait avoir des droits sur leur pays, droits que ces peuples répudiaient, qu'ils avaient souvent combattus les armes à la main. Malgré la résistance des sauvages, les empiétements continuaient, et les établissements des Anglais s'avançaient de jour en jour. Déjà des familles abenaquises avaient quitté leurs terres, et s'étaient réfugiées dans les environs de Québec ; en 1700, MM. de Callières et de Champigny les placèrent, avec quelques sokoquis, sur les terres de madame Crevier, près de la rivière Saint-François. Dans la suite, ces sauvages servirent d'avant-poste, de ce côté, contre les incursions iroquoises.
Ceux des Abenaquis qui étaient restés dans la Nouvelle- Angleterre répondirent aux avances de Bellomont en l'invitant a se retirer de leurs terres, et en lui déclarant qu'ils y voulaient être les maîtres; qu'ils les avaient reçues de leurs ancêtres, et qu'ils les voulaient transmettre à leurs enfants.
Vers ce temps, le roi fit passer à M. de Callières l'ordre de mettre fin aux hostilités entre les Français et les Anglais ; et M. de Bellomont reçut des instructions semblables de son souverain. De leur côté, les cantons iroquois étaient assez disposés à la paix ; ils envoyèrent même à M. de Callières une députation, pour le complimenter sur sa promotion; mais ils ne parlèrent point d'affaires dans cette occasion, et semblaient attendre un avis du gouverneur anglais pour déclarer leurs intentions. Comme les choses traînaient en longueur, M. de Callières envoya à Onnontagué une copie de la lettre du roi d'Angleterre à M. de Bellomont, dont on lui avait envoyé un duplicata. Il voulait faire comprendre à ces sauvages que les Anglais les regardaient comme leurs sujets ; et, de plus, qu'ils ne pouvaient attendre de secours de la part du gouverneur général de la Nouvelle-Angleterre, à qui son souverain avait défendu de leur en donner, soit directement, soit indirectement. Il leur faisait en même temps comprendre qu'il était prêt à les attaquer, s'ils refusaient de faire la paix, aux conditions que son prédécesseur leur avait proposées.
Après avoir longtemps tergiversé, les cantons songèrent sérieusement à s'accommoder ; deux iroquois arrivèrent à Montréal, en mars 1700, chargés d'annoncer à M. de Callières qu'une députation des cantons lui serait envoyée au mois de juillet suivant.
En effet, le dix-huitième de juillet, deux députés d'Onnontagué et quatre de Tsonnontouan arrivèrent à Montréal. M. de Maricourt, comme fils adoptif du canton d'Onnontagué, introduisit les ambassadeurs à M. de 'Callières. En entrant, ils demandèrent Joncaire, maréchal des logis, qui avait été adopté par les Tsonnontouans, et en qui ils reposaient une grande confiance (1). Les députés algonquins assistaient à la conférence (2).
Tekaslakout, chef tsonnontouan, présenta un collier pour faire renverser la chaudière suspendue pour la guerre, et un autre député, pour « planter l'arbre de la paix et nettoyer les rivières, afin que l'on pût aller et venir en paix. » Il annonça que Maricourt et Joncaire seraient chargés de leurs intérêts,
(1) M. de Joncaire, pris par les Iroquois dans un combat, battit un chef de guerre qui voulut le lier pour lui brûler les doigts, en attendant qu'on portât la sentence de mort contre lui ; admirant son courage, les sauvages, qui avaient brûlé ses compagnons de captivité, lui donnèrent la vie, et l'adoptèrent. La confiance qu'ils eurent en lui dans la suite fut telle, qu'ils l'appelaient à toutes leurs négociations, et qu'ils adoptèrent aussi sa famille.
(2) Archives de la Marine.
et qu'il désirait qu'ils fussent envoyés avec le père Bruyas, jésuite, comme ambassadeurs.
Se tournant ensuite vers les Algonquins, Tekaslakout leur dit : «L'hiver dernier, tu vins me joindre à ma chasse, où je reçus un présent de ta main. Tu me dis par là que, puisque nous étions en paix, nous devions nous traiter en frères, et non en ennemis; que. quand nous aurions faim dans la forêt, nous devions faire une même chaudière et boire le même bouillon, comme de véritables frères.
« Je partis quelque temps après pour aller répondre à tes présents, et je te portai la chose la plus précieuse pour nous, hommes, un cellier de porcelaine. Comme tu imites le chevreuil, qui est tantôt, d'un côté, tantôt d'un autre, sans avoir de lieu assuré, j'ai suivi tes pistes, j'ai trouvé la place de ton corps, mais il n'y était plus ; ainsi, je suis bien aise de le trouver devant Ononthio, pour te dire que je consens à te regarder comme frère, à oublier le passé, et à vivre en bonne intelligence avec toi. »
Quelques jours après, M. de Callières leur donna sa réponse. 11 n'avait rien à ajouter à ce que M. de Bellomont leur avait dit, touchant le traité conclu entre les rois de France et d'Angleterre. Il les invitait à envoyer, dans trente jours, des ambassadeurs de tous les cantons; alors les chaudières de guerre seraient renversées, le grand arbre de la paix affermi, les rivières nettoyées, les chemins aplanis, et chacun pourrait aller et venir, en toute sûreté, partout où il voudrait. Il consentait que le père Bruyas, Maricourt et Joncaiie allassent avec eux chercher les prisonniers, à condition qu'ils reviendraient accompagnés d'ambassadeurs, munis de pleins pouvoirs pour établir une paix durable ; alors il rendrait la liberté à tous les prisonniers iroquois. Comme il exigeait des otages, quatre députés s'offrirent, furent acceptés et consentirent à demeurer.
A ce conseil assistèrent, par hasard, quelques chefs abenaquis, qui étaient venus se plaindre des efforts que faisaient encore les Iroquois pour les engager à contracter une alliance avec les Anglais ; les Iroquois chrétiens, les Abenaquis et les Hurons en prirent occasion d'adresser de graves reproches aux ambassadeurs des cantons, qui ne les relevèrent point.
A Gannentaha, on reçut le père Bruyas et ses deux compagnons avec beaucoup d'empressement ; c'étaient de vieux amis qu'on revoyait avec plaisir ; les trois français entrèrent, en grande cérémonie, dans Onnontagué, où tous les anciens s'étaient assemblés. Téganissorens les complimenta et leur fit
les honneurs de la bourgade ; le père Bruyas leur répondit, et fut éeouté avec plaisir, car les Iroquois avouaient qu'il parlait leur langue bien mieux qu'ils ne la parlaient eux-mêmes.
Les députés français visitèrent leurs compatriotes prisonniers parmi les Iroquois ; presque tous avaient été adoptés, et quelques-uns d'entre eux étaient tellement accoutumés à la vie sauvage qu'ils refusèrent de quitter le pays. Le dix août, se tint un grand conseil auquel les ambassadeurs furent invités, et où les Agniers envoyèrent leurs députés, soit qu'ils voulussent être inclus dans la paix générale, soit qu'ils voulussent connaître ce qui se passerait dans les délibérations du conseil.
C'était au père Bruyas à ouvrir la séance. Se levant lentement, à la manière sauvage, il invoqua le Saint-Esprit, exposa le sujet de son voyage, et s'étendit sur l'alliance qu'il fallait faire, et qui devait durer à jamais. « Cet arbre de paix, » ajouta-t-il, «nous l'avons planté dans un lieu éminent, pour qu'il soit vu de toute la terre ; il sera un gage de la fidélité avec laquelle nous observerons la paix. Nous avons caché la hache dans les entrailles de la terre, nous avons renversé la chaudière de guerre ; maintenant le soleil brillera avec éclat sur nos têtes (1).»
Après leur avoir jeté deux colliers, l'un pour les inviter à écouter la voix d'Ononthio, l'autre pour essuyer les larmes des Tsonnontouans, qui avaient perdu un grand nombre de leurs guerriers, il en présenta un troisième au nom d'Achiendasé; ainsi nommaient-ils le supérieur des jésuites de Québec. « Achiendasé, » leur dit-il, «aime toujours ses enfants, les Iroquois ; c'est malgré lui que depuis si longtemps le soleil est resté éclipsé : il veut vous rappeler les premières idées qu'il vous avait données du grand esprit, Dieu des armées et maître de tout l'univers. Vous êtes dignes de compassion, vous dit Acliiendasé par ma bouche ; depuis que les robes noires vous ont quittés, vos enfants meurent sans médecine, et, ce qui est plus triste, sans baptême. Yous, anciens, vous, guerriers et femmes, vous saviez prier, vous connaissiez le maître du ciel, vous l'avez oublié. Votre père Acliiendasé vous exhorte, par ce collier, à délibérer si vous souhaitez une robe noire. 11 en a qui sont prêts à partir ; ne refusez pas l'offre qu'il vous fait (2). »
(1) LaPotherie, vol. IV, lettre XL
(2) LaPotàerLe.
On attendait la réponse le lendemain ; mais le conseil où l'on délibérait sur les affaires des Français, fut interrompu par l'arrivée d'un anglais, dépêché par l'aide-major d'Albany, et d'un ancien d'Onnontagué.
Introduit dans la cabane du conseil, l'anglais déclara aux Iroquois, de la part du gouverneur général de la ÎNouvelle- Angleterre, qu'ils eussent à se défier de Taouistaouisse (1) ; qu'il leur défendait de l'écouter dans leurs conseils ; qu'il leur ordonnait de partir incessamment pour se trouver, dans dix ou douze jours, à Albany, où leur père Corlar devait se rendre pour leur faire entendre sa voix.
La manière de parler du député anglais parut si hautaine, que les Iroquois en furent indignés, et Téganissorens ne put dissimuler sa surprise. Les trois députés français profitèrent de l'occasion pour répéter aux Iroquois que le gouverneur anglais les traitait comme ses esclaves, puisqu'il voulait leur interdire la liberté de parler à qui bon leur semblerait.
Toutefois, on différa de quelques jours l'assemblée où se devait donner aux français l'audience de congé ; ils voulaient que l'anglais y lût présent. Pendant ce temps, Joncaire alla chez les Tsonnontouans, qui l'avaient adopté. Il fut reçu comme un ami, et fêté comme un ambassadeur ; à sa demande, on réunit ceux des français prisonniers qui voulurent retourner au Canada, et on les lui remit. Cependant, comme à Onnontagué, plusieurs refusèrent de partir ; il y en eut même qui se cachèrent, afin de n'être pas obligés de renoncer à la vie sauvage qu'ils préféraient à la vie civilisée.
Joncaire fit des présents aux jeunes gens, en présence des anciens. Il leur dit qu'il souhaitait les dépouiller de l'esprit de guerre, et leur inspirer l'amour de la chasse. Deux jours après, ils lui donnèrent un soleil de porcelaine, afin qu'il éclairât partout où il irait, particulièrement quand il s'agirait de leurs affaires ; ils lui offrirent un collier de porcelaine, en le priant de le suspendre à son cou, afin qu'on le vit de plus loin, et que toute la terre sût, par là, qu'il était leur plénipotentiaire. Enfin on lui rendit les français prisonniers, qui l'accompagnèrent à son retour.
Chez les Onnontagués, on voulut que l'audience d'adieu du père Bruyas et de Maricourt fût aussi solennelle que possible ; le député anglais fut retenu pour être témoin de la paix, qu'on allait conclure. Téganissorens, s'adressant à l'anglais dans le
(1) C'était le nom donné à Maricourt par les Iroquois -f il signifie petit oiseau toujours en mouvement-
conseil, lui dit : « Je ne fais rien en cachette; je suis bien aise que tu sois présent à ce conseil, que nous tous iroquois tenons dans cette cabane. Tu diras à mon frère Corlar que je vais descendre à Montréal, où Onontliio a allumé le feu de la paix. Afin que tu connaisses tout, voici le collier que je jetterai à Onontliio. » Et il jeta cinq colliers aux pieds des députés français : le père Broyas les releva, remercia les anciens de ce qu'ils s'étaient assemblés à Onnontagué, et les invita à descendre à Montréal pour conclure la grande affaire, à laquelle Dieu avait donné un si heureux succès.
En effet, la paix était une bonne fortune pour le Canada ; car rien n'était plus désastreux que cette guerre des Iroquois, qui durait depuis si longtemps, et avait causé tant de maux dans toutes les parties du pays.
Les Onnontagués furent embarrassés lorsqu'il s'agit de répondre au collier que le père Bruyas avait donné de la paît du supérieur dus Jésuites, parce que M. de Beliomont leur avait offert un armurier, à condition qu'ils recevraient en même temps un ministre. Ils s'inquiétaient peu du ministre, mais ils appréciaient hautement les services que leur rendrait un bon forgeron.
Ne voyant pas beaucoup de dispositions dans les Iroquois à écouter la parole, de Dieu, le père Bruyas n'insista pas davantage, dans la crainte de soulever un obstacle à la conclus;on du traité. D'ailleurs, le ministre Deliius, que M. de Beliomont avait désigné pour aller dans les cantons, ne pouvait causer de mal à la religion catholique. Il demeurait presque toujours à Albany, et, dans ses rares excursions chez les iroquois, dont il ignorait presque complètement la langue, il ne faisait que bien peu de prosélytes (1).
Comme rien ne retenait plus les ambassadeurs à Onnontagué, ils se mirent, en route avec les député- de ce canton et ceux de Goyogouin ; ils furent rejoints par Joncaire, avec les députés des Tsonnontouans ; ceux d'Onneyout ne se rendirent pas, dans la crainte d'être forcés à remettre leurs prisonniers. Les ambassadeurs conduisaient dix captifs, qui avaient été- rendus à la liberté, et Téganissorens promit de chercher les autres, et de les faire conduire dans la colonie.
A leur arrivée à Montréal, les députés, qui étaient au nombre de dix-neuf, furent reçus au son du canon. L'orateur des cantons parla brièvement. Il exposa que les Iroquois avaient
(1) Charlevoix.
renoncé à faire la guerre aux alliés des Français ; qu'ils s'élaient rendus à Montréal contre le gré du gouverneur anglais, ce qui pourrait bien leur attirer son animadversion. «J'espère,» ajouta-t-il, « que les Iroquois trouveront à Cataracoui nonseulement les marchandises qu'ils ne pourront plus obtenir à Orange, mais encore les armes elles munitions dont ils auraient besoin, afin de pouvoir se passer des Anglais, ou se défendre contre eux, s'ils en étaient attaqués. »
Après avoir loué leurs bonnes dispositions, M. de Callières exprima la satisfaction de ce qu'ils avaient ramené les prisonniers français, et les exhorta à délivrer les autres, aussi bien que ceux des alliés. Pour cela, il leur fixait le mois d'août de l'année suivante, où les députés de toutes les nations se trouveraient à Montréal ; alors se ferait l'échange des prisonniers, et toutes choses seraient remises dans l'état où elles étaient avant la guerre. Il les prévint que si, en attendant ce terme, quelque différend surgissait, il voulait que la partie lésée s'adressât à lui, pour en obtenir justice; qu'il engagerait le gouverneur de la iNouveile- Angleterre à agir de concert avec lui, puisque c'était le désir de leurs souverains ; qu'il écrirait au roi de France touchant leur demande, au sujet du fort de Cataracoui, et qu'en attendant sa réponse, il enverrait dans ce poste un officier, des marchandises et un forgeron.
Les Huions, les Outaouais, les Abenaquis et les Iroquois chrétiens, qui étaient présents, acceptèrent pour eux-mêmes les conditions de la paix ; le gouverneur général, l'intendant, le gouverneur de Montréal, les autorités ecclésiastiques et. les députés des cantons signèrent une espèce de traité provisionnel, le huitième de septembre 1700 (1).
Ainsi se termina cette affaire, à la satisfaction générale ; le gouverneur envoya le père Anjelran et le sieur de Courtemanche chez les Outaouais et les autres nations de l'ouest, pour leur faire accepter et signer le traité ; il les chargea d'enjoindre aux chefs de descendre tous les iroquois prisonniers parmi eux, avant le mojs d'août suivant, pour les échanger avec les prisonniers français que devaient ramener les Iroquois ; il leur recommanda surtout de travailler à mettre lin aux hostilités qui étaient survenues entre les Outaouais et les Sioux, à
(1) Les sauvages signèrent en traçant la marque de la nation : les Onnontagués et les Tsonnontouans tracèrent uno araignée ; les Goyogouins, un calumet ; les Onneyouts, un morceau de bois en fourche, avec une pierre au milieu ; les Agpiers, on ours ; les Hurons, un castor ; les Abenaquis, un chevreuil ; et les Outaouais, un lièvre.
la suite de la destruction, par ces derniers, d'un village de Miamis En même temps, le sieur de Tonti fut envoyé à Mieliillimakitiac, pour faire descendre les fiançais qui y restaient encore ; il en engagea vingt à le suivre ; plus de quatre-vingts autres, au lieu d'obéir, aimèrent mieux s'éloigner et aller résider sur les bords du Mississipi, au milieu des tribus sauvages (1).
L'Acadie, que les Anglais avaient abandonnée à la France, était toujours négligée par celle-ci* on ne profitait point des avantages qu'offrent à la pèche les havres nombreux et sûrs de ce pays, tandis que les habitants de la Nouvelle-Angleterre cherchaient toutes les occasions d'en profiter. Naxoal (2) n'était pas d'un grand secours pour la protection des pêcheries ; il était, trop éloigné de la baie Française ; aussi M. de Villebon se tenait-il en repos dans son fort, ne s'oceupant guères que des quelques individus qui habitaient les bords de la rivière Saint-Jean. Cependant, l'on savait déjà par expérience que les traités de paix ne mettaient pas toujours l'Acadie à l'abri des attaques de la part des Anglais. Enfin, sur les représentations qui furent faites au conseil du roi sur la nécessité de se fortifier dans cette province, on se décida à abandonner Naxoat, et à transférer cet établissement à Port-Royal. Mais, en le changeant de place, on ne lui donna pas les moyens de se soutenir, car Port-Royal fut laissé dans un tel état de faiblesse qu'il était facile aux Anglais de s'en emparer, quand ils le voudraient.
Si le Canada tout entier fut heureux de pouvoir respirer, à la suite des malheurs causés par les courses des Iroquois, il fut frappé d'une calamité qui était en partie la suite de la guerre. La culture des terres avait été négligée, dans un temps où la plupart des hommes valides étaient appelés à demeurer presque sans cesse sous les armes ; les semailles se faisaient à la hâte ; souvent, il ne restait sur les fermes que des femmes, des enfants et des vieillards pour faire les semailles et récolter les moissons. Dans l'automne de 1700, la récolte fut trèsmauvaise ; la disette suivit, et, dans l'hiver, on commença à éprouver la famine. A la campagne, le peuple était réduit à ne vivre que de racines sauvages ; l'on voyait partout des visages hâves et défigurés. Dans les villes, les souffrances étaient encore plus cruelles ; la désolation était générale, et les per-
(1) Lettre de M. de Callières à M. de Pontchartrain, 16 octobre 1700.
(2) Naxoat était situé sur une rivière du même nom, qui se décharge dans le Saint-Jean, presque vis-à-vis de Frédéricton.
sonnes les plus aisées trouvaient à peine de quoi subsister ; de sorte que la population tout entière eut grandement à Souffrir du manque presque absolu des choses nécessaires à la vie.
Les Iroquois profitèrent de la sécurité que procurait la paix, pour reprendre, au nord du lac Ontario, les grandes chasses qu'ils avaient été forcés d'abandonner pendant la guerre. Quelques-uns d'entre eux s'oublièrent au point d'enfreindre une règle strictement observée chez toutes les tribus sauvages, et que personne n'enfreint sans s'exposer à la vengeance de ceux qui ont à s'en plaindre ; quelques chasseurs iroquois visitèrent et brisèrent des cabanes de castor chez les Outaouais : or, c'est un crime d'état chez les tribus sauvages. Le premier qui découvre une cabane de castor marque, par certains signes, qu'il en a pris possession ; nul autre n'a le droit de troubler les castors qui demeurent en ce lieu ; seulement, si un chasseur est pressé par la faim, la coutume lui permet de tuer un castor pour se nourrir de sa chair, mais il doit laisser la queue et la peau.
Les Outaouais prirent sur le fait des iroquois qui enfreignaient cette loi, les attaquèrent, et s'emparèrent de plusieurs d'entre eux.
A peine arrivés de Montréal, où ils venaient de conclure un traité de paix, les députés d'Onnontagué et de Tsonnontouan furent surpris d'apprendre que leurs chasseurs avaient été attaqués en. pleine paix par les Outaouais Deux de leurs chefs partirent de suite pour aller se plaindre à M. de Callières ; ils lui parlèrent avec modération : «C'est sans doute un étourdi qui a fait ce coup, » dirent-ils, «mais, tandis que sa nation ne le désavoue point, elle est censée l'autoriser. Cependant, comme tu nous as ordonné de nous adresser à toi, s'il arrivait quelque chose de semblable, nous venons te prier de commencer par nous l'aire rendre le chef qui a été amené à Michillimakinac (1).»
M. de Callières essaya de les pacifier par de bonnes paroles ; leur promit qu'il leur ferait rendre le chef retenu prisonnier à
(1) Massias, qui portait la parole dans cette occasion, avait épousé une française ; il représenta à M. de Callières que sa femme n'était pas capable de vaquer à son ménage comme une iroquoise ; il ne pouvait lui donner les choses nécessaires, parce qu'il n'avait pas le temps d'aller à la chasse à cause de ses fréquents voyages. " Jo te demande," dit-il, " pour mon fils, un lièvre do dix à douze ans, qui puisse lui traîner son bois de chauffage : mais ce n'est pas un de ces lièvres qui courent les bois, c'est un lièvre qui parle." Il voulait un âne semblable à ceux qu'il avait vus à Albany. On en trouva un, qui lui fut donné.
Michillimakinac, et qu'il se chargerait de défendre leurs intérêts. La réponse du gouverneur les satisfit ; mais, au mois de mai, Téganissoreus arriva, suivi de plusieurs chefs iroquois, renouvela les plaintes des cantons à propos des hostilités commises par les Outaouais, et demanda s'il était vrai que les Français voulaient former un établissement au Détroit.
M. de Callières répondit comme il avait déjà répondu, au sujet des mesures prises par les Outaouais contre les chasseurs iroquois; quant à l'établissement du Détroit, il ne voyait pas pourquoi les cantons s'en inquiétaient ; ni eux, ni les Anglais n'avaient sujet de s'en plaindre, puisque le Détroit lui appartenait. Son dessein, dans cette entreprise, était de conserver la paix entre toutes les nations ; déjà il avait recommandé à l'officier, qui y devait avoir le commandement, d'accommoder les différends entre les alliés, mais de maintenir pour tous la liberté de la chasse. Pour lui, il ne permettrait pas aux Anglais d'usurper un pays qui ne leur appartenait pas ; il voulait l'occuper lui-même pour l'avantage de tous les peuples alliés. Que les Anglais en fussent informés ou non, il s'en inquiétait peu ; ils chercheraient à entraver ses mesures et à l'empêcher de réussir Ce qu'il demandait aux cantons, c'était de ne se point mêler de la lutte entre les Français et les Anglais, et de garder une exacte neutralité.
Téganissoreus lui promit que les Iroquois ne prendraient part ni pour les Anglais, ni pour les Français ; il demanda qu'on renvoyât aux cantons les ambassadeurs qui y avaient été l'année précédente, afin d'aider à ramener les captifs. M. de Callières y consentit ; le père Bruyas, Maricourt et Joncaire parlirent avec les députés iroquois. En arrivant à Onnontagué, ils furent surpris de trouver des anglais, qui étaient là de la part de Dellomont, pour engager les anciens à venir négociera Albany. A peine les ambassadeurs français furent-ils entrés dans la bourgade, qu'on assembla le conseil, où ils furent introduits.
Parlant au nom d'Ononthio, le père Bruyas les exhorta à ne pas différer de conclure la paix avec les alliés ; il leur dit que les députés de toutes les nations se rendraient à Montréal, au temps marqué pour y terminer la grande affaire si heureusement commencée l'automne précédent ; que, si les Iroquois ne s'y trouvaient point, leur voix ne serait plus entendue.
Trois jours après, Téganissoreus déclara au père Bruyas, dans le conseil, qu'il rendait la liberté à tous les prisonniers qui restaient encore dans le canton : «Je veux vivre en bonne
intelligence avec Ononthio et avec Corlar; je les tiens tous deux par la main, résolu de ne me séparer ni de l'un, ni de l'autre. Cinq députés vont partir pour Montréal, et deux autres pour Albany. »
Cependant, à Onnontagué, il n'y eut que cinq français qui profitèrent de la permission de partir, les autres avaient élé adoptés, ou s'étaient mariés dans le canton. Joncaire en ramena un plus grand nombre dje Tsonnontouan et de Goyogouin (1). Les ambassadeurs, suivis de deux cents iroquois, partirent pour Montréal, où ils arrivèrent le vingt-un juillet. Sept ou huit cents sauvages des pays du nord et de l'ouest y débarquèrent le lendemain. Ces tribus remuantes de l'ouest étaient très-difficiles à conduire ; le père Anjelran et le sieur de Courtemanche avaient eu beaucoup de peine à les rassembler et à les mettre d'accord pour s'entendre au sujet du traité de paix avec les Iroquois. Le père Anjelran était resté à Micliillimakinac, qui était le point de réunion, tandis que Courtemanche chaussait les raquettes, et visitait les Poutéouatamis, les Outagamis, les Huions, les Mahingans et les Miarnis, qui se disposaient à faire la guerre aux Iroquois, et. qu'il eut de la peine à retenir ; tous, cependant, lui promirent de descendre à Montréal. Ensuite il visita les Illinois, qui tous, excepté les Kaskaskias, se préparaient à porter la guerre chez les Iroquois ; quant aux Kaskaskias, ils voulaient marcher avec quelques outaouais contre les Kansas. Il les engagea à déposer les armes, et revint à Chicago, où les Ouyatanons chantaient la guerre contre les Sioux et contre les Iroquois ; il invita aussi ceux-ci à demeurer tranquilles, et à envoyer des députés à Montréal.
Chez les Mascoutins, on avait levé la hache ; il réussit à la leur faire déposer. Arrivé à la baie des Puans le quatorze mai, il rencontra des sakis, des otehagras ou puans, des malhomines ou sauvages de la Folle-Avoine, des outagamis, des poutéouatamis et des kikapous ; à chaque nation, il adressait une exhortation à la paix, et il arrêta trois cents guerriers qui voulaient attaquer les Sioux, parce que ceux-ci venaient de faire des courses contre les Outagamis.
Après une course de quatre cents lieues, Courtemanche revint à Micliillimakinac, où le père Anjelran avait tiré deux prisonniers iroquois des mains des Outaouais. Le missionnaire partit de suite, avec ses deux prisonniers, pour aller annoncer le succès de l'expédition, tandis que Courtemanche réunissait
(1) Charlevoix; LaPotherie.
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les députés des différentes nations au milieu desquels la discorde menaçait de temps en temps d'éclater, car quelques-uns de ces sauvages semblaient uniquement occupés à embrouiller les affaires ; mais Courtemanche surmonta à la fin toutes les difficultés, et se mit à la tête d'une flottille de cent quatre-vingts canots, dont trente relâchèrent en chemin pour cause de maladie (1). •
Kondiaronk porta la parole au nom des nations alliées, lorsque les chefs se présentèrent devant M. de Callières ; « Notre père, » dit-il, « tu nous vois auprès de ta natte ; nous avons éprouvé bien des périls, dans ce long voyage. Les chutes, les rapides et mille autres obstacles ne nous ont point arrêtés, tant nous désirions te voir et nous assembler ici. Nous avons trouvé beaucoup de nos frères morts le long du fleuve;.... tous ces cadavres, rongés des oiseaux, que nous trouvions à chaque moment, étaient une preuve convaincante que la maladie était grande à Montréal. Cependant, nous avons fait de tous ces corps un pont, sur lequel nous avons marché avec courage. »
Kondiaronk ressentait déjà les atteintes de la maladie, qui devait bientôt le conduire au tombeau; mais il voulait faire entendre sa voix, qui avait une très grande autorité sur tous les alliés des Français.
Le vingt-cinq juillet, les députés des nations amies furent invités à tenir un grand conseil. Un chef des Outaouais du Sable, Outoulaga, surnommé Jean Le Blanc, parce que sa mère était fort blanche, porta la parole ; il demanda qu'on n'augmentât point le prix des marchandises; tous les autres, à sa suite, firent la même demande.
Kondiaronk et Chichikatalo, chef mianr's, personnage d'un mérite singulier, dit LaPotherie, remarquèrent qu'ils avaient amené leurs prisonniers pour les échanger, mais que les Iroquois avaient laissé dans leurs cantons les captifs des Outaouais et des autres peuples. Il fallut écouter tous les orateurs des nations alliées, qui avaient chacun son grief particulier contre quelqu'un des autres peuples, mais qui tous reprochaient à l'Iroquois d'avoir manqué à sa parole en n'amenant point les prisonniers qu'il avait chez lui.
Le tour des Iroquois arriva enfin. Leur orateur appuya sur l'impossibilité où ils avaient été de ramener leurs prisonniers, parce que les jeunes gens s'en étaient emparés, et que la
(1) LaPotherie.
plupart d'entre eux, pris dans leur enfance, ne connaissaient plus leurs parents. On fut peu satisfait des raisons des Iroquois ; il y eut même des contestations assez vives à ce sujet ; mais enfin, de part et d'autre, on abandonna les récriminations et on fini' par se rapprocher.
Pendant qu'un chef huron haranguait, à la première séance publique, ou^te le premier août, Kondiaronk, sur qui M. de Callières comptait beaucoup pour le rapprochement des esprits, fut saisi d'une maladie subite. On lui por'a un prompt secours ; quand il fut un peu revenu à lui-même, et qu'il eut repris ses forces, on le plaça dans un fauteuil, au milieu de l'assemblée, afin que son discours pût être entendu de tous les auditeurs.
«Il parla longtemps,.» dit Charlevoix, «et, comme il était naturellement éloquent, et que personne n'eut peut-être jamais plus d'esprit que lui, il fut écouté avec une attention infinie. Il fit, avec modestie, et tout ensemble avec dignité, le récit de tous les mouvements qu'il s'était donnés pour ménager une paix durable entre toutes les nations ; il expliqua la nécessité de cette paix, les avantages qui en reviendraient à tout le pays en général et à chaque peuple en particulier... Puis, se tournant vers M. de Callières, il le conjura de faire en sorte que personne n'eût à lui reprocher d'avoir abusé de la confiance qu'on avait en lui.»
« Sa voix s'affaiblissant, il cessa de parler, et reçut de toute L'assemblée des applaudissements auxquels il était trop accoutumé pour y être sensible, surtout dans l'état où il était ; en effet, il n'ouvrait jamais la bouche dans les conseils sans en recevoir de pareils, de ceux même qui ne l'aimaient pas. Il ne brillait pas moins dans les conversations particulières, et on prenait souvent plaisir à l'agacer pour entendre ses réparties, qui étaient toujours vives, pleines de sel et ordinairement sans réplique. Il était en cela le seul homme du Canada qui pût tenir tête au comte de Frontenac, 1 quel l'invitait souvent à sa table, pour procurer cette satisfaction à ses officiers. »
Charlevoix avait bien connu Kondiaronk, et le témoignage qu'il lui rend est confirmé par LaPotherie, qui dit «qu'il avait des sentiments d'une belle âme et n'était sauvage que de nom. »
11 avait facilement compris la vérité du christianisme ; aussi, il l'avait embrassé avec ardeur, et, en l'absence des missionnaires, il en expliquait les dogmes, dans la chapelle de Miehillimakmac.
A la fin de la séance, on le porta à l'Hôtel-Dieu, où il mourut la nuit suivante, dans des sentiments fort chrétiens et muni •3 tous les secours de l'Eglise.
Sa perte affligea les Iïurons, qui sentaient combien il 1 -ur était nécessaire dans ces circonstances. Il avait toujours dirigé leurs affaires avec prudence et sagesse; ses mesures étaient toujours justes, et il trouvait des ressources pour tous les besoins. Ce fut pour l'avantage de sa nation, qu'il rompit la paix faite, contre son avis, avec les Iroquoispar le marquis de Denonville.
Les Français, aussi bien que les sauvages, témoignèrent leurs regrets de la mort de cet homme remarquable. A force de patience et d'habileté, il avait contribué plus qu'aucun autre à réunir les nations du nord et de l'ouest et à les conduire à Montréal ; il avait vaincu de nombreuses difficultés pour amener les Iroquois à consentir aux clauses d'une paix générale ; son œuvre venait d'être couronnée d'un succès complet ; il allait jouir lui-môme de la tranquillité qu'il avait procurée à sa tribu et aux nations voisines, lorsque la mort l'arrêta dans sa carrière.
Son corps fut exposé en habit d'officier, parce qu'il avait le rang et la paye de capitaine dans les troupes de la marine ; Joncaire conduisit soixante sauvages hurons du saut Saint-Louis, qui pleurèrent le mort, et le couvrirent suivant leur usage, c'està-dire, qu'ils firent des présents aux hurons compagnons du défunt. Les funérailles furent magnifiques ; M. de Saint-Ours, à la tête d'un corps de soldats français, ouvrait la marche ; puis suivaient des guerriers sauvages, le clergé, et toutes les notabilités de la colonie, parmi lesquelles on remarquait M de Yaudreuil, conduisant madame de Champigny ; les chefs des diverses nations présentes, et tous leurs guerriers, formaient une masse compacte d'assistants, qui suivaient tristement le cercueil.
Il fut enterré dans la grande église du lieu; et, sur sa tombe, on grava cette courte inscription : Cy gît Le Rat, chef huron.
On tint plusieurs conseils particuliers les jours suivants. Les Iroquois s'y plaignirent de la défiance qu'on semblait avoir de leur sincérité ; ils déclarèrent que, si les autres nations voulaient se fier à leur parole, et leur remettre leurs prisonniers, elles n'auraient pas sujet de s'en repentir. M. de Callières leur exposa les occasions de plainte qu'ils avaient données; cependant, il promit qu'il exposerait leur demande aux nations qui refusaient de leur rendre leurs prisonniers. Kondiaronk avait conseillé de satisfaire les Iroquois sur ce point ; les chefs alliés s'en remirent à la prudence du gouverneur, qui voulut en courir les risques, et qui n'eut pas lieu de le regretter.
Comme la maladie se répandait parmi les sauvages, et que leurs inquiétudes augmentaient en proportion, le gouverneur général crut devoir presser la conclusion du traité, que l'on élaborait depuis si longtemps. Comme toutes les clauses avaient été acceptées dans les audiences particulières, il ne restait plus qu'à signer solennellement les articles, et à proclamer la paix. La dernière assemblée générale fut indiquée pour le quatre août, et on fit de grands préparatifs pour lui donner de la solennité. Dans la plaine, hors de la ville, on forma une enceinte de branches d'arbres, avec une allée tout autour ; on prépara à l'une des extrémités une salle couverte pour les dames et le beau monde de la ville ; treize cents sauvages furent rangés en ordre dans l'enceinte. Le gouverneur, placé de manière à pouvoir être vu et entendu de tous, et environné de l'intendant, de M. de Vaudreuil et des principaux officiers, ouvrit la séance par un discours dans lequel, après avoir rappelé que l'année précédente il avait arrêté la paix entre toutes les nations ; mais que, comme de toutes celles du nord et de l'ouest il ne s'était trouvé à Montréal que desllurons et des Oufaouais, il avait informé les autres qu'il souhaitait qu'elles lui envoyassent des députés pour leur ôter solennellement la hache. 11 leur déclara ensuite que le temps était arrivé de l'enterrer, qu'il voulait désormais être le seul arbitre de leurs différends, et que, si quelqu'un avait à se plaindre de quelque injure, l'offensé pouvait s'adresser à lui, et qu'il exigerait lui-même satisfaction de l'agresseur (i).
Le père Bij,rot expliqua les paroles du gouverneur aux Abenaquis et aux Algonquins ; le père Garnier aux Hurons ; le père Anjelran aux Outaouais ; Nicolas Perrot aux Illinois et aux Miamis, et le père Bruyas aux Iroquois.
Tous approuvèrent les paroles du gouverneur par le cri de consentement usité chez les sauvages, et, afin de fixer ces paroles dans la mémoire et de leur donner la sanction de l'assemblée tout entière, on distribua aux chefs trente-un colliers de porcelaine, qui étaient restés jusqu'alors suspendus à l'estrade du gouverneur.
Les chefs s'avancèrent l'un après l'autre, conduisant quelques prisonniers iroquois ; après avoir fait un petit discours, ils les remettaient à M. de Callières, pour être rendus à leurs compatriotes. Cette procession dura longtemps, et offrit, de temps en temps, des scènes bien propres à égayer les
(1) Charlovoix et LaPotherie.
Français. Plusieurs des orateurs, surtout de ceux qui appartenaient aux nations les plus reculées, se présentèrent revêtus de costumes extraordinaires, qui contrastaient avec la gravité qu'ils affectaient. Ounanguicé, qui parla au nom des Poutéouatamis et des Sakis, s'était coiffé avec la peau de la tète d'un jeune taureau illinois, dont les cornes lui battaient sur les oreilles. C'était un homme d'esprit et affectionné aux Français ; il parla très-bien et d'une manière fort obligeante. Miscoasoath, chef des Outagamis, s'avança, de l'extrémité de l'enceinte, suivi de trois prisonniers. Son visage était vermillonné ; il avait sur la tête une vieille perruque poudrée, toute mêlée. Il s'en était fait un ornement pour se mettre à la française ; comme il n'avait point de chapeau, il souleva sa perruque pour saluer M. de Callières, et découvrit une des têtes les plus laides de l'assemblée. Malgré la solennité de L'occasion, les assistants ne purent s'empêcher d'éclater de rire, surtout lorsque quelqu'un l'eût prié gravement de se couvrir. Sans être le moindrement déconcerté de ce mouvement d'hilarité, il commença gravement son discours,
Le chef des Algonquins, jeune homme fort bien fait, était habillé comme les voyageurs canadiens ; il s'était relevé les cheveux en crête de coq, surmontée d'une plume rouge qui lui tombait sur les épaules. C'était celui qui, à la tête de trente jeunes guerriers de sa nation, avait défait, près de Cataracoui, un parti iroquois commandé par le fameux chef la Chaudière- Noire, action de vigueur qui, plus que toute autre, avait engagé les cantons à s'accommoder avec les Français. Il s'avança d'un air dégagé, et dit : « Je ne suis point un homme de conseil, j'écoute ordinairement ta parole. Voici la paix, oublions le passé. »
Les Iroquois étaient restés silencieux ; tous les regards se tournèrent vers eux, quand les discours des autres députés eurent cessé. Agenanon, orateur des cantons, s'avança vers M. de Callières, et présenta de leur part quatre colliers : «Ononthio, » dit-il, «nous sommes contents de tout ce que tu as fait : voilà nos paroles, pour t'assurer que nous serons fidèles à remplir nos engagements. Quant aux esclaves que nous n'avons point amenés, tu en es le maître, et tu les enverras chercher. )j
Cette grande alliance de toutes les nations devait être confirmée par un signe spécial: un calumet, offert par les Miamis fut apporté ; on le présenta à messieurs de Callières, de Champigny et de Vaudreuil, qui, après en avoir tiré quelques
bouffées de fumée, le firent passer aux Iroquois, puis aux députés des alliés, qui firent de même. On chanta ensuite le Te Deum, et le conseil fut terminé par un festin, que le gouverneur avait fait préparer pour les sauvages.
M. de Frontenac avait, à plusieurs reprises, forcé les Iroquois à demander la paix ; mais, comme il voulait faire inclure ses alliés dans le traité et que les cantons s'y refusaient, il la leur avait alors refusée ; il les avait amenés, avant sa mort, à accepter ses termes, et, en 1698, ils avaient cessé les hostilités ; trois années leur avaient été nécessaires pour élaborer ce traité de paix.
M. de Callières réunit les députés alliés deux jours après la conclusion du traité, et, après leur avoir fait quelques reproches en général, il s'adressa plus particulièrement aux Sakis, qui avaient tué un français, et aux Illinois, qui avaient pillé quelques traiteurs ; il dit aux premiers qu'il leur pardonnait, parce qu'ils avaient offert de livrer le meurtrier ; il avertit les autres que, s'il leur arrivait, encore de piller les Français, il ne se contenterait pas de la restitution des effets enlevés par les voleurs, mais punirait la nation entière.
Les présents du roi furent ensuite distribués aux alliés. Le père Anjelran et Nicolas Perrot eurent la permission de se rendre chez les Outaouais, sur les pressantes sollicitations de ces sauvages, qui demandèrent en même temps de défendre aux Français de porter chez eux de l'eau-de-feu, qui troublait l'esprit, et jetait la jeunesse dans des excès.
On invita les députés des cantons à paraître le lendemain devant M. de Callières ; il leur recommanda de remettre à Joncaire les prisonniers qu'ils avaient promis de renvoyer ; il les exhorta à rester neutres entre les Français et les Anglais, si la guerre recommençait entre ces deux nations, comme il y en avait apparence, et à ne point permettre à ces derniers de bâtir des forts dans leurs villages ou sur leurs rivières.
Après leur avoir donné ces avis, il s'expliqua sur l'établissement qu'il se proposait de fonder au Détroit, où, dès le mois de juin précédent, il avait envoyé LaMotte-Cadillac avec une centaine d'hommes et un père jésuite ; les Iroquois s'en souciaient peu, mais il leur fit goûter ses raisons, dont la principale était la crainte d'y voir les Anglais chercher à s'y fixer.
A peine les alliés et les députés des cantons avaient-ils quitté Montréal, que les Agniers, dont les députés n'avaient point paru à l'assemblée générale, arrivèrent dans cette ville ; ils offrirent leurs excuses, et signèrent le traité. Joncaire, qui
avait suivi les Iroquois dans leur pays, ramena fort peu de prisonniers ; les autres captifs avaient préféré demeurer dans les cantons, où ils vivaient depuis plusieurs années. On excusa les cantons, qui, disait-on, n'avaient pu forcer ces gens à laisser un pays où ils se plaisaient, pour retourner dans le lieu de leur naissance, où personne ne les connaissait plus, et l'affaire en demeura là.
Un des amis les plus constants des Français mourut quelques mois après que la paix eut été conclue ; Garakontliié, qui leur avait toujours été attaché, expira au commencement de l'année 1702. Il avait vu avec grand plaisir ses compatriotes renoncer à cette longue guerre, qui les avait grandement affaiblis, et qui avait éloigné d'Onnontagué ses amis, les robes noires. Cette nouvelle fut apportée à M. de Callières par une députation que lui envoyèrent les cantons, pour le remercier de leur avoir procuré la paix, et pour lui demander des missionnaires.
Le gouverneur les prit au mot ; plusieurs jésuites se trouvèrent prêts à partir, et M. de Maricourt fut chargé de les conduire. On ne trouva pas les Iroquois mieux disposés qu'auparavant à embrasser le christianisme ; mais on espérait que les jésuites, demeurant au milieu des cantons, s'y créeraient des amis, pourraient jeter les semences de la foi dans quelques âmes moins aveuglées par les passions, et rendraient d'importants services à la colonie, en déjouant les projets des Anglais,