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CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

Difficultés créées dans les pays de l'ouest par les coureurs de bois — Frontenac se rattache au plan proposé par MM. de Callières et de Champigny — Belle action de Kondiaronk — M. de Nesmond chargé de la mission difficile de s'emparer de la Nouvelle-Angleterre — Le projet échoue — Nouvelles difficultés relativement aux coureurs de bois — Avantages remportés par les nations alliées — Mort de Ouréouharé — Effets de la paix de Rysw;ck — Rapports du comte de Belle mont avec le gouverneur — Règlement de limites entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre— Mort de Frontenac.

Quoique M. de Frontenac souhaitât de harasser les Iroquois par ses partis de guerre, il dut renoncer à cette idée. Une extrême disette se faisait sentir dans la colonie ; les préparatifs pour l'expédition contre les Onnontagués avaient forcé de négliger les semailles ; la récolte avait été peu abondante, et le» prix des grains devint excessif. L'on ne pouvait songer à lancer des partis de guerre contre les ennemis, lorsque l'on avait peine à faire subsister les troupes dans leurs cantonnements.

Heureusement, les Iroquois se tenaient en repos. Quelques ambassadeurs voyageaient à l'ordinaire ; trente onneyouts vinrent présenter des colliers au gouverneur ; les Agniers, curieux de savoir ce qui se passait dans le pays, députèrent deux de leurs chefs pour remettre madame Salvaye et sa fille, prises à Sorel l'année précédente. Au printemps, ils reprirent leurs courses ordinaires, mais sans causer beaucoup de dommages.

Dans les pays de l'ouest, toutes les nations sauvages semblaient disposées à se faire la guerre. Les Sioux avaient, à deux reprises, attelé des Miamis ; des hostilités avaient eu lieu entre ces deiWers et les Sauteurs. Le Baron, huron de Michillimakinac, s'était retiré, avec trente familles de sa nation, près de la ville d'Orange.

M. de Frontenac avait reçu l'ordre de tenir les troupes et les milices de la colonie prêtes à partir pour une expédition dont on lui faisait mystère. Cet avis gênait considérablement ses mouvements à l'égard des Iroquois, qui se montraient disposés à renouveler leurs hostilités, tout en envoyant des ambassadeurs pour gagner du temps. Dans l'ouest, les difficultés entre les différentes tribus sauvages causaient des embarras

qu'il aurait voulu avoir le temps de faire disparaître. Les miamis de la rivière Maramek, parmi lesquels résidait ordinairement Perrot, avaient quitté leurs villages pour se réunir à leurs frères de la rivière Saint-Joseph. En chemin, ils avaient été attaqués par des sioux, qui en avaient tué quelquesuns. Informés de ce fait, les miamis de Saint-Joseph allèrent rencontrer les Sioux dans leur propre pays, et les attaquèrent dans un fort où se trouvaient aussi quelques coureurs de bois français. Repoussés, après avoir perdu quelques guerriers, ils surprirent, à leur retour, d'autres français qui portaient aux Sioux des armes et des munitions. Cette conduite irrita les Miamis, qui dépouillèrent les "français, sans toutefois leur aire de mal ; mais ils usèrent de représailles quand l'occasion s'en présenta, et menacèrent même de brûler Nicolas Perrot, qui possédait, cependant, un grand crédit parmi eux. Sans les Oulaouais, qui le tirèrent des mains des Miamis, il aurait péri sur le bûcher (1).

Dans d'autres circonstances, Frontenac aurait dépêché du secours de ce côté ; il se contenta d'arrêter les Miamis en leur faisant comprendre combien il leur importait de ne pas se brouiller avec les Français.

Ces démêlés, causés par les coureurs de bois, contrarièrent beaucoup le gouverneur. Sur les plaintes des hommes les plus respectables de la colonie, le roi lui avait défendu de permettre aux Français d'aller faire le commerce avec les sauvages dans les pays de l'ouest. Il avait fait des représentations au ministre, et avait même désapprouvé le tempérament proposé par l'intendant et M. de Callières. Ceux-ci avaient suggéré de ne conserver, parmi les sauvages de cette partie, que les deux postes de Michillimakinac et de la rivière Saint-Joseph ; de déterminer le nombre de français auxquels on permettrait d'y résider, et de prendre d'autres mesures pour arrêter ces abus.

L'échauffourée des traiteurs qui avaient c^sé une lutte avec les Miamis, fit craindre à M. de Frontenac qu'on ne désapprouvât même cet avis. Il commença donc à le représenter comme raisonnable, parce qu'il lui réservait une partie au moins de son autorité dans l'ouest, et il se joignit à MM. de Callières et de Champigny dans leurs représentations. Il se proposait de laisser, dans chacun des postes, un commandant avec douze ou quinze soldats, pour empêcher que les Anglais n'y vinssent faire le commerce ; de donner la permission à

(1) Mémoire de Nicolas Perrot.

certains individus, d'envoyer à l'un et à l'autre de ces postes vingt-cinq canots chargés de marchandises pour la traite ; le gouverneur avait la distribution de ces permissions qu'on nommait congés. Il ajoutait qu'il était important d'y envoyer, de temps en temps, des troupes pour protéger les intérêts français ; que ces congés fournissaient une ressource pour soulager, dans leur indigence, certaines familles à qui on en faisait présent, et qui les vendaient aux voyageurs.

MM. de Champigny et de Callières convenaient bien que les congés produisaient des désordres, et qu'ils avaient grandement nui à l'établissement de la foi parmi les nations sauvages ; mais ils croyaient que les remèdes extrêmes qui avaient été proposés, causeraient du mal dans les circonstances présentes. Toutes les raisons alléguées de part et d'autre furent considérées attentivement au conseil du roi, et l'on y jugea que ce serait exposer les peuples alliés à la tentation de se donner à l'ennemi, si l'on abandonnait des postes établis et soutenus avec tant de dépense pour leur avantage.

Ainsi, le projet proposé par MM. de Callières et de Champigny fut adopté ; mais, comme l'avaient prévu les missionnaires, les désordres qu'on avait voulu arrêter reprirent bientôt avec autant de virulence qu'auparavant.

Dans la prévision d'une attaque des Anglais contre le Canada, LaMotte-Cadillac, commandant de Michillimakinac, arriva à Montréal avec trois cents sauvages sakis, poutéouatamis, outaouais et hurons, qui venaient au secours de la colonie. Dans une audience que leur donna Frontenac, qui se trouvait alors à Montréal, il les loua de leurs bonnes dispositions envers les Français, et du courage avec lequel ils avaient, pendant l'année, repoussé les bandes iroquoises.

En effet, ils leur avaient donné une chasse vigoureuse sur l'eau et sur terre. Un chef huron, le Baron, pour attirer d'autres familles à Orange, demeurait assez souvent parmi ses compatriotes de l'ouest. Un parti iroquois se mit en campagne pour le joindre, comme ils en étaient, convenus ; quatre de leurs découvreurs rencontrèrent le fameux chef huron Kondiaronk, ou le Rat. A la tête de cent cinquante guerriers, qui étaient partis en canots, il avait pris terre au fond du lac Erié. Deux des iroquois furent d'abord tués ; les deux autres restèrent prisonniers ; par eux, l'on apprit que deux cent cinquante de leurs compatriotes étaient dans le voisinage, mais qu'ils n'avaient de canots que pour soixante personnes au plus.

Kondiaronk, ainsi averti, s'avança vers l'endroit où on lui

avait dit que se trouvaient les ennemis. Quand il fut assez près d'eux pour être aperçu, il parut être effrayé de leur nombre, et poussa ses canots vers le large ; aussitôt, soixante iroquois se précipitent dans leurs canots pour le poursuivre. A deux lieues de terre, il s'arrête, se met en bataille, essuie la première décharge des Iroquois ; puis, sans leur donner le temps de recharger leurs fusils, il fond sur eux avec tant de furie, qu'en un instant tous leurs canots sont fracassés. Trente- sept iroquois furent tués, quatorze furent pris, les autres se noyèrent (1).

Ce coup hardi renversa le projet que le Baron avait formé pour détruire la nation des Miamis, sous le prétexte de négocier la paix avec eux.

Kondiaronk avertit les Miamis de se tenir sur leurs gardes, et de se défier des intrigues du Baron, qui voulait les détruire.

Ce chef, alors sincèrement attaché aux Français, était descendu avec la Réputation des sauvages de l'ouest, conduite par LaMotte-Cadillac. Frontenac la reçut fort bien ; il assura les députés qu'il avait eu besoin de tout son monde, pour un projet de guerre qu'il ne pouvait encore découvrir; mais que, lorsqu'il pourrait disposer d'un certain nombre de français, il les enverrait au secours de ses enfants de l'ouest.

Il les renvoya satisfaits de sa réponse, et leur déclara que l'année suivante ils le rencontreraient à Montréal, quand ils descendraient.

Le sept de septembre, M. des Ursins mouilla devant Québec ; il était porteur de dépêches du marquis de Nesmond, qui lui apprenait que M. de Pontchartrain avait formé le projet de s'emparer de la Nouvelle-Angleterre, mais que l'entreprise était manquée ; M. de Nesmond avait été chargé de prendre Boston ; et, pour mener cette expédition à terme, on lui avait confié dix vaisseaux de guerre, une galiote et deux brûlots. Il devait faire toute la diligence possible pour arriver dans la baie de Plaisance, et prévenir les Anglais, qui voulaient reprendre les établissements qui leur avaient été enlevés l'année précédente par d'Iberville. S'il trouvait les Anglais à Plaisance, il devait les attaquer ; s'ils en étaient partis, il avait ordre d'aller les chercher et de les combattre.

Quand il les aurait battus, il devait aller à Pentagouet, après avoir dépêché un vaisseau pour en donner avis au comte de Frontenac, qui se rendrait à Pentagouet avec quinze cents

(1) Archives de la Marine. Récit de 1696-97.

hommes. Ces troupes, une fois embarquées, devaient être transportées à Boston, qu'il était facile de prendre. On ravagerait ensuite tout le pays jusqu'à Piseataway.

S'il restait du temps, après cette expédition, la flotte avait ordre de se rendre à la Nouvelle-York ; et, après avoir réduit la ville sous l'obéissance du roi, elle devait y laisser les troupes du Canada, qui, en retournant dans leur pays, ravageraient toute la province anglaise.

On voit que le gouvernement français voulait tout faire à la fois, et, pour cela, il manqua complètement son but. Dans le port de La Rochelle, M. de Nesmond reçut l'ordre de porter du secours à M. de Yillebon, qui était assiégé dans le port de Naxoat. À peine eut-il jeté l'ancre dans la baie de Plaisance, qu'il reçut une lettre de M. de Pontchartrain, qui l'informait que dix-huit bâtiments anglais, chargés de sel, allaient partir du Portugal pour Terreneuve, et l'invitait à ne point les laisser échapper.

M. de Pontchartrain ajoutait de nouvelles instructions de la part du roi. Si M. de Nesmond battait la flotte ennemie avant de passer à Pentagouet et Boston, il pourrait faire une excursion sur la côte orientale de Terreneuve, pour prendre ou brûler les bâtiments anglais qu'il y rencontrerait.

Chargé d'une mission si complexe, la flotte de M. de Nesmond partit tard de LaRochelle, et fut retardée par les vents contraires ; de sorte qu'elle n'arriva à Plaisance que le vingtquatre juillet. On n'y avait point de nouvelles des Anglais ; il fallut délibérer sur le parti à prendre, et on tint un grand conseil de guerre. Tous opinèrent qu'il était imprudent de prendre un parti, avant d'être instruit des démarches des ennemis, et que, quelque diligence qu'on apportât pour avertir le comte de Frontenac, les troupes du Canada ne pouvaient arriver à Pentagouet avant le dix septembre, qu'alors la flotte, qui n'avait de vivres que pour cinquante jours, ne pourrait plus rien entreprendre.

De Nesmond se rendit à ces raisons, qui lui parurent bonnes, et il dépêcha sur le champ à Québec tous les bâtiments destinés pour le Canada, qui l'avaient suivi jusqu'à Plaisance sous son escorte. Il enjoignit à M. des Ursins, qui commandait cette flotte, de l'avertir en diligence, s'il rencontrait les vaisseaux anglais, dans le fleuve ou dans le golfe Saint-Laurent.

Retiré à la baie du Grand-Burin, qui est à l'ouest de Plaisance, au commencement d'août, il fut informé par des prisonniers que les Anglais se fortifiaient à Saint-Jean. Le conseil de

guerre assemblé déeida qu'il fallait aller détruire les fortifications avant qu'elles ne fussent achevées. On espérait aussi se rendre maîtres des bâtiments marchands qui s'y trouvaient, au nombre de trente -quatre, et des vaisseaux de guerre. . Mais elle n'y en trouva plus, et, comme la saison était trop avancée pour s'exposer davantage dans ces mers, de Nesmond, à son grand regret, dut retourner en France, sans avoir eu l'occasion de voir l'ennemi.

Une nouvelle ordonnance du roi inquiétait M. de Frontenac beaucoup plus que les affaires des Iroquois ; elle défendait aux officiers et aux soldats, cantonnés dans les postes éloignés, d'y faire aucun commerce, sous la peine, pour les officiers, de la dégradation des armes, et des galères pour les soldats. Les commandants avaient ordre de faire saisir les coureurs de bois, dont aucun ne devait être souffert dans ces postes.

M. de Frontenac adressa de nouveau des remontrances au ministre, qui lui envoya la réponse suivante: «J'ai lu avec attention ce que vous m'avez écrit sur la suppression des congés ; vous voulez bien que je vous dise, que vous avez donné un peu trop de créance à des gens qui, par principe d'avidité, soutiennent le parti de la traite dans les bois. Si vous aviez voulu faire attention aux inconvénients qu'elle a produits, vous auriez condamné plus vivement un si mauvais usage

« Yous savez trop bien l'histoire du Canada, pour ignorer que la guerre que nous soutenons depuis tant d'années contre les Iroquois, avec tant de soins et de dépense, ne vient que de ce que feu M. de LaBarre avait voulu faire le commerce avec les nations plus éloignées. Ces sauvages, qui sont à présent dans l'alliance des Anglais, ne seraient pas longtemps à se déclarer contre eux, si les Anglais voulaient passer par leur pays pour aller traiter directement avec les autres sauvages.»

M. de Frontenac fit publier sur le champ l'ordonnance du roi, mais l'ordre de choses établi précédemment par les conseils de l'intendant et du gouverneur de Montréal, ramena peu à peu l'abus des congés et les inconvénients du commerce qu'on voulait abolir.

Pendant la campagne précédente, les Iroquois elles Anglais avaient été assez maltraités, pour leur faire désirer la paix. Yers la fin de la saison, les Abenaquis s'étaient emparés, la hache à la main, d'un fort rapproché de Boston, et dont la garnison avait été détruite.

D'un autre côté, les Iroquois avaient subi un échec doulou-

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reux dans le voisinage du fort de Frontenac. La Chaudière- Noire, l'homme le plus populaire dans Onnontagué, s'approcha de ce fort avec environ quarante guerriers ; il prétendait être parti pour la chasse. Comme on savait qu'il n'était pas l'ami des Français, on se défia de lui, d'autant plus que quelquesuns de ses compagnons avaient laissé entendre que les jeunes iroquois avaient formé le dessein de surprendre les Outaouais.

Tandis que la Chaudière-Noire chassait dans les environs du fort de Frontenac, trente-quatre algonquins, dont le plus âgé n'avait pas vingt ans, le surprirent dans la baie de Quinte, tuèrent le chef et la moitié de la bande, et firent plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouva la femme de la Chaudière- Noire (1).

Vers ce temps mourut, à Québec, Ouréouharé, qui y était venu pour assurer Frontenac des bonnes dispositions du canton de Goyogouin. Comme il était chrétien, il fut enterré avec les cérémonies de l'église et avec les honneurs que l'on avait coutume de rendre aux capitaines des compagnies françaises.

Malgré les changements que le christianisme avait opérés en lui, il conservait quelque chose de son caractère sauvage. Le prêtre qui l'assistait dans sa maladie, lui parlant des outrages qu'avait endurés le Sauveur pendant sa passion : « Que n'étais-je là,» s'écria-t-il avec indignation, «je les aurais bien empêchés de le traiter de la sorte. » Il y avait cependant, dans Ouréouharé, quelque chose d'aimable, qui le faisait chérir des français de Montréal et de Québec. Son crédit auprès des cantons iroquois était toujours au service de M. de Frontenac, qui regretta beaucoup sa perte (2).

Au mois de mai 1698, le colonel Schuyler, d'Albany, et le ministre Dellius ramenèrent dix- neuf prisonniers français. Ils firent connaître la nouvelle, déjà apportée par d'autres, que la paix avait été conclue à Ryswick entre les puissances de l'Europe. M. de Bellomont, qui venait de succéder à Fletcher comme gouverneur de la Nouvelle-York et de Massachusets, envoyait, par eux, une lettre adressée à M. de Frontenac. Elle était conçue en ces termes: «Le roi m 'ayant fait l'honneur de me nommer gouverneur de plusieurs de ses provinces en Amérique, et entre autres de celle de la Nouvelle- York, j'ai jugé, en même temps que je vous fais mes compliments, devoir

(1) LaPotherie rapporte ce mot de la Chaudière -Noire, qui peint l'orgueil des Iroquois: "Faut-il que moi, qui ai fait trembler la terre, je meure de la main d'un enfant 1 "

(2) CharlToix, BUt. liv. XYII-

vous faire connaître que la paix a été conclue entre le roi et ses alliés et le roi de France ; je vous envoie les articles qui ont été agréés. La paix fut publiée à Londres au mois d'octobre, peu avant mon départ d'Angleterre. » Le comte offrait de faire rendre les prisonniers français retenus par les Iroquois.

La lettre du comte de Bellomont était pleine de bienveillance. M. de Frontenac lui répondit sur le même ton ; il déclara qu'il avait pris des mesures pour empêcher les sauvages de l'Acadie de harceler les habitations anglaises ; qu'il remettrait à messieurs Schuyler et Dellius tous les prisonniers anglais et flamands qui se trouvaient dans son gouvernement ; mais qu'il se réservait de traiter directement avec les cantons iroquois, qui avaient été sous la domination des rois de France, avant même que les Anglais fussent maîtres de la Nouvel le-Yorkt

On voit ici reparaître la prétention des Anglais et des Français à réclamer un pays qui n'appartenait ni aux uns, ni aux autres, prétentions que les cantons iroquois n'avaient jamais voulu reconnaître.

Deux mois après, on apprit, par des iroquois chrétiens, qui avaient été visiter leurs parents à Agnié, que, pendant leur séjour dans ce pays, les anciens avaient déclaré à Bellomont, qu'ils étaient les maîtres de leurs terres ; qu'ils y étaient établis longtemps avant que les Anglais y eussent paru ; que, pour lui faire voir que tous les lieux occupés par la nation étaient à elle, ils allaient jeter au feu tous les papiers qu'on leur avait fait signer. Cependant, dans leur correspondance, qui se maintint pendant quelque temps, MM. de Frontenac et de Bellomont continuèrent à réclamer comme appartenant à leurs souverains, le pays des Iroquois, qui paraissent les avoir joués tous deux par des promesses.

Des difficultés se présentaient aussi sur les limites respectives des deux pays: chaque nation voulait les pousser le plus loin possible, et étendre leurs limites ; enfin, MM. de Tallard et d'Herbault, commissaires nommés par le roi de France, furent forcés d'abandonner la ligne du Kénébec, et d'établir la frontière à la rivière Saint-George, située presquà égale distance entre la première et Pénobscot. Les établissements de la baie d'Hudson restèrent à la France, qui les possédait alors. Terreneuve, qui avait été ravagée, et non conquise, retourna aux Anglais, à l'exception de Plaisance, qui demeura aux Français. Mais la guerre, qui se renouvela bientôt, remit au sort des armes la décision finale de ces questions.

M. de Frontenac n'eut pas le bonheur de voir la fin de la

guerre avec les Iroquois, qui ne se croyaient point liés par les traités conclus avec l'Angleterre. En novembre 1698, il mourut, après quelques jours de maladie, dans sa soixantedix-huitième année. « Dans un corps aussi sain qu'il est possible de l'avoir à cet âge,» dit Charlevoix, «il conservait toute la fermeté et toute la vivacité d'esprit de ses premières années. 11 mourut comme il avait vécu, chéri de plusieurs, estimé de tous, et avec la gloire d'avoir, sans presque aucun secours de France, soutenu et augmenté même une colonie, ouverte et attaquée de toutes parts, qu'il avait trouvée sur le penchant de sa ruine.

« Il paraissait avoir un grand fonds de religion, et il en donna constamment, jusqu'à sa mort, des marques publiques. On ne l'accusa jamais d'être intéressé ; mais on avait de la peine à concilier la piété dont il faisait profession, avec la conduite qu'il tenait à l'égard des personnes contre lesquelles il s'était laissé prévenir. L'âcreté de son humeur, un peu atrabilaire, et une jalousie basse dont il ne se défit jamais, l'ont empêché de goûter tout le fruit de ses succès, et ont un peu démenti son caractère, où il y avait de la fermeté, de la noblesse et de l'élévation. Après tout, la Nouvelle-France lui devait tout ce qu'elle était à sa mort, et l'on s'aperçut bientôt du grand vide qu'il y laissait. »

« Comme syndic apostolique, père et protecteur spirituel de l'ordre des Récollets, » M. de Frontenac demanda, par son testament, que son corps fût enterré dans leur église à Québec. Ses volontés furent exécutées, et un récollet, le père Olivier, prononça son oraison funèbre. Il avait toujours été très favorable aux récollets, qui lui devaient en partie leur établissement dans la ville de Québec. Il leur avait donné une partie du terrain où fut bâtie leur maison, et avait toujours veillé sur leurs intérêts.

Il avait présidé, en 1693, aux conditions de vente par lesquelles les récollets de Québec cédaient à Mgr. de Saint- Valier leur couvent de Notré-Dame-des-Anges, situé sur la rivière Saint-Charles, et cent six arpents de terre pour un hôpital général, moyennant la somme de seize mille livres du pays, de seize cents livres de rente par année, pendant cinq ans, et que la communauté serait transportée à lhospice sis à la haute ville de Québec, au bout de la place, *is-à-vis du couvent du château, lequel hospice devenait un couvent régulier (1).

(1) Monsieur de Frontenac, dit le due de Saint-Simon dans ses mémoires, était fils d'une Phélypeaux, nièce et fille de deux secrétaires d'état. C'était un homme de

M. de Frontenac ne s'était pas toujours montré bienveillant envers les ecclésiastiques. Pendant son premier gouvernement, il avait traité assez mal l'abbé de Fénelon et plusieurs ecclésiastiques fort respectables du séminaire de Québec. Durant sa seconde administration, il s'était, à plusieurs reprises, brouillé avec l'évêque et les jésuites.

Quelques-uns des gens de sa maison étaient un sujet de scandale pour la colonie ; le gouverneur, qui ne paraissait pas s'en apercevoir, en fut averti par M. Dudouyt, grand-vicaire de l'évêque de Québec, et homme d'un grand mérite. 11 reçut bien les premiers avertissements ; mais, bientôt après, il sen fâcha, se déclara contre M. Dudouyt, et enveloppa l'évêque et le clergé dans sa disgrâce. Mgr. de Saint-Valier avait eu avec M. de Callières quelques démêlés, dont la décision fut portée devant le roi. Cependant le gouverneur général prit part pour le gouverneur particulier, et Ut éclater son mécontentement ; il s'avisa, pour jouer le clergé et l'évêque, de faire représenter au château Saint-Louis, la comédie de Tartuffe. Non content de la faire jouer dans sa maison, il voulut que les acteurs et les actrices, les danseurs et les danseuses allassent la représenter dans les communautés religieuses. Il les mena aux Jésuites ; à l'Hôpital, dans la salle des pauvres, où les religieuses eurent ordre de se rendre ; il alla enfin aux parloir des Ursulines, fit assembler la communauté, et fit jouer en sa présence. M. de Frontenac aurait voulu donner le même spectacle au Séminaire ; on alla au-devant de lui pour le prier de ne point venir insulter les prêtres. Il n'osa passer outre, et se retira.

L'évêque publia un mandement contre les théâtres ; le théologal et le recteur des jésuites prêchèrent contre les spectacles. Le gouverneur leur demanda leurs sermons manuscrits, qu'ils refusèrent de lui communiquer ; il appela du mandement comme d'abus. Le prélat se défendit devant le Conseil Supérieur (1) ; mais la cause fut renvoyée au roi. Toute cette affaire fut assoupie ; le roi ordonna aux parties de bien vivre ensemble, et il ne fut plus mention ni de comédie, ni de mandement.

beaucoup d'esprit, fort du monde et parfaitement ruiné. Sa femme, qui n'était rien et dont le père s'appelait Lagrange-Trianon, avait été belle et galante, extrêmement du grand monde et du plus rfcherché. Elle et son amie, mademoiselle d'Outrelaise, étaient des personnes dont il fallait avoir l'approbation ; on les appelait les Divines. Un si aimable homme et une femme si merveilleuse ne duraient pas aisément ensemble ; ainsi le mari n'eut pas de peine à se résoudre d'aller vivre et mourir à Québec, plutôt que de mourir de faim ici, en mortel auprès d'une Divine. Leur fils avait été tué. (1) Mémoire» tur la vie de M. de Laval, liv. XII.

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