‹ Cours d'histoire du Canada (volume 4)Chapitre 34 sur 85 · CHAPITRE TRENTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTIEME

Rapports des nations sauvages avec M. de Beauharnois — Mgr. de Lauberivière évêque de Québec ; sa mort — Condoléance des Iroquois — Tentative infructueuse pour rapprocher du centre de la colonie les hurons du Détroit — Mgr. de Pontbriand évëque de Québec — Dispositions des sauvages de l'ouest — Maison de commeroe des demoiselles Desauniers, source de soupçons contre les missionnaires — Sauvages du lac des Deux-Montagnes — Renouvellement de la guerre avec l'Angleterre — Expédition de Duvivier du côté de l'Acadie — Précautions que prend M. de Beau. harnois — Etat civil et religieux de la colonie-

Un nouveau champ venait de s'ouvrir pour les courses militaires. M. de Beauharnois tâchait de maintenir la paix parmi les tribus du sud-est ; au contraire, les Iroquois craignaient de laisser engourdir leurs bras dans une paix prolongée. Les Chicasas et les Chérokis (I), qui habitaient vers le sud, étaient considérés comme les amis des Anglais ; ils venaient de conduire quelques traiteurs anglais sur les bords de l'Ohio, et essayaient d'y fonder un établissement ; ce projet avait alarmé les Iroquois, qui craignaient de perdre, de ce côté, une partie du profit de la traite.

En 1738, les Onnontagués vinrent offrir des colliers à M. de Beauharnois, à l'occasion de la mort de son frère ; puis, par une branche de porcelaine, ils lui dirent: « Mon père, dans le temps que nous fîmes la paix avec toutes les nations du côté du soleil couchant, notre père nous dit ; Mes enfants, ne touchez point du tout à ce côté-là, parce que c'est là qu'habitent mes véritables enfants ; mais, comme je sais que vous autres, Iroquois, ne pouvez demeurer en repos, ni vous passer de guerre, et que j'ai appris que bien loin, au sud, il y a une nation inconnue, dont les hommes ont la tête platte, voilà un casse-tête dont je vous fais présent pour aller vous divertir chez eux. » Munis de ce consentement du gouverneur général, et assurés qu'ils ne l'offenseraient pas en portant la guerre

(1) Les Chérokis et les Chicasas étaient connus sous le nom de Têtes-Plattes. Les Chicasas occupaient une grande partie des états actuels du Kentucky et du Tennessee ; les Chérokis, leurs voisins, occupaient le haut de la vallée du Tennessee. Au midi du pays des Chicasas, étaient les terres des Chaetas, qui s'étendaient sur la rive orientale du Mississipi.

contre les Chérokis et les Chicasas, les Iroquois, par petites bandes, allaient attaquer ces peuples pour ne pas perdre l'habitude de faire la guerre.

En 1737;, messieurs de Beauharnois el Hocquart suppliaient le roi de ne pas laisser plus longtemps la colonie sans évêques, parce que l'absence prolongée de l'ordinaire nuisait aux intérêts spirituels et matériels de tout le pays. « Il y a actuellement, » disaient-ils, « dans le séminaire de Québec, ou dans les communautés religieuses, une vinglaine de sujets qui pourraient être ordonnés, et qui seraient utilement employés dans les différentes paroisses de. la colonie qui manquent de prêtres. Cet inconvénient en attire un autre bien dommageable à l'accroissement de la colonie, en ce que les nouveaux habitants qui se trouvent dans les seigneuries où il n'y a point de missionnaires, diffèrent à s'établir sur les terres concédées, et que quelques-uns des anciens, déjà établis, n'y tiennent point feu et lieu, par la raison que les uns et les autres sont privés de secours spirituels. Si monsieur l'évêque ne revient pas, nous espérons que sa majesté aura choisi un ecclésiastique pour le remplacer, qui concourra avec nous au bien général de la colonie. » Mgr. Dosquet, dont la santé était toujours chancelante, hésita longtemps; enfin, il donna sa démission le vingt-cinq juin 1739. Depuis 1735, il n'était point revenu dans son diocèse, qui avait été gouverné par ses grands vicaires, messieurs de Lotbinière et de Miniac. M. François Louis Pourroy de Lauberivière fut choisi pour lui succéder. Natif d'Attigny, en Champagne, M. de Lauberivière n'avait encore que vingt-huit ans, mais il était distingué par ses vertus et. ses talents. Le pape Clément XII confirma ce choix le vingt juillet de la même année. Les bulles arrivèrent à Paris en novembre, et M. de Lauberivière fut sacré évêque le vingt-un décembre, par monseigneur de Mornay, ancien évêque de Québec. M. Hazeur de Lorme, qui avait reçu une procuration à cet effet, prit possession du siège épiscopal, au nom du nouvel évêque, le vingt juin 1740. Comme Mgr. de Lauberivière comprenait que sa présence était nécessaire dans un diocèse privé depuis plusieurs années de son premier pasteur, il se hâta de faire ses préparatifs pour le départ, et s'embarqua, en 1740, sur le vaisseau du roi qui passait au Canada. Le vaisseau, arrivé le vingt-sept juillet au Pot-àl'Eau-de-Yie, fut obligé de s'y arrêter à cause de la faiblesse de son équipage. M. de la Saussaye écrivit a M. Hocquart pour demander cinquante des meilleurs matelots de la rade de Québec, pour le mettre en état de continuer son voyage. Peu après qu'il eût quitté les côtes de France, la maladie se dé-

clara à bord parmi les passagers, aussi bien que parmi les hommes de l'équipage. C'était une fièvre eonlinue, accompagnée ds violents transports au cerveau, et quelques éruptions , cependant, «pendant sept semaines, quoique le nombre des malades fût fort grand, il n'était mort que quinze à vingt personnes. Quoique l'évêque se lût dévoué au service des malades, et qu'il eût été presque constamment avec eux, il n'avait pas été attaqué de la maladie, non plus que les officiers et les passagers admis à la table du capitaine. Plus de cent soixante personnes étaient malades sur le vaisseau, lorsqu'il arriva au Pot-à-l'Eau-de-Yie. La plupart furent transportés à l'Hôtel- Dieu, «Je n'ai jamais tant vu de malades chez nous, » écrivait la Mère Sainte-Hélène (1) ; «les salles, greniers, parloirs extérieurs, tout en est plein, et à peine pouvons -nous passer entre leurs lits; tous deviennent noirs comme des nègres, sitôt qu'ils sont morts. »

L'évêque, arrivé à Québec en parfaite santé, le douze août, tomba malade le treize ; la fièvre ne paraissait pas considérable ; le seize, elle redoubla, les transports au cerveau suivirent ; enfin, le pourpre parut, et, le vingt, à huit heures du matin, il expira, au regret général des habitants de Québec, qui avaient déjà conçu pour lui les sentiments de ia plus haute estime. Sa charité et son dévouement avaient été tels, et sur le vaisseau et à Québec, que tous le regardaient comme un saint. ïl fut inhumé le même jour et sans pompe, à cause de la nature de sa maladie. Aussitôt après le décès de M. de Lauberîvière. le' chapitre s'assembla et nomma vicaire général du diocèse M. Miniac, et M. Courtois, prêtre de Saint-Sulplce, grand vicaire à Montréal. Cet ecclésiastique refusa cette dignité, qu'il n'exerça qu'en attendant que le chapitre en eût nommé un autre. ïl fut remplacé par M. Marchand, curé de Boucherville, prêtre canadien très-eslimé. La maladie'apportée par le vaisseau du^oi faisait des progrès ; les chirurgiens de la ville en furent atteints, et deux en moururent.

Ces événements malheureux, et surtout la mort de Mgr. de Lauberîvière, attristèrent toute la colonie. Les Iroquois crurent devoir une visite de condoléance au gouverneur général. Une dépulation des cinq cantons arriva à Montréal vers la mi-septembre, eroyant y rencontrer M. de Beauharnois. Comme celui-ci était encore à Québec, ils offrirent leurs colliers à M. de Beaucour, gouverneur de Montréal. Ils jetèrent un collier

(1) La Mère Sainte-Hélène était fille de M. Regnard-Duplessis, trésorier général, /fit sœur du célèbre Père Duplessis, jésuite.

sur la tombe de l'évêque : ils pleurèrent «leur fils» Joncaire, qui était mort depuis peu ; ils rallumèrent le feu éteint dans la cabane de Joncaire, et demandèrent que son fils vînt demeurer parmi eux pour l'entretenir. Ils rappelaient que feu-M. de Longueuil avait un frère (1) ; ils priaient Ononlhio de le faire revenir pour qu'il prît soin du feu des anciens allumé à Montréal - Leur discours fut envoyé avec les colliers à M. de Beauharnois, qui leur transmit sa réponse peu de jours après. Il était fâché de n'avoir pu se trouver à Montréal pour les entendre parler ; le frère de Longueuil ne pouvait revenir rallumer le feu à Montréal ; Ononlhio Goa (2) l'avait fait grand ehef à la Louisiane ; ses deux neveux (3) en auraient soin ; il renvoie «leur fils» Joncaire, qui tiendra la natte de son père. Il leur promet de ne jamais gâter le chemin entre Montréal et lescantons ; il a été récemment nettoyé, il le conservera net- Ces derniers mots rappelaient aux députés que la paix avait été récemment eonclue entre les Français et les Iroquois, et qu'il la maintiendrait aussi longtemps qu'il le pourrait- Une autre ambassade se trouvait en même temps à Montréal ; les huions du Détroit, invités à se rapprocher du centre de la colonie, par les sauvages du lac des Deux-Montagnes et de Lorette, se plaignaient d'être obligés de demeurer au milieu des Outaouais, dont ils n'entendaient pas la langue. Des contestations, depuis quelques temps, s'étaient élevées entre les Outaouais et les Hurons, et ces derniers avaient, à plusieurs reprises, manifesté leur désir de s'éloigner du Détroit. Pressé par leurs prières, le gouverneur envoya son neveu, le chevalier de Beauharnois, pour conduire, à Montréal, les hurons du Détroit ; mais celui-ci, après avoir fait un long voyage au milieu d'eux,, dut revenir sans avoir réussi à les ramener avec lui- Tout en désirant changer de demeure, ces sauvages auraient voulu qu'on employât une certaine violence pour les forcer d'aller s'établir dans un lieu où ils fussent plus à leur eré. Retenuspar la vanité sauvage, ils ne voulaient point paraître fuir, mais ils prétendaient cacher leur peur en disant aux nations voisines que leurs frères du saut Saint-Louis et du lac des Deux-Montagnes venaient les enlever de leur feu, pour leur en allumer un autre, soit à- Lorette, soit auprès de Montréal. Enfin, voyant que les choses n'allaient pas à leur gré, ils prirent le parti d'aller s'établir sur une île de la rivière du Détroit.

La nation des Hurons était reconnue comme fort brave, et

(1) M. de Bienville.

Ï2) Le roi de France.

(3) Le baron et le chevalier de Longueuil.

une des plus spirituelles de l'Amérique du nord, mais sa hauteur la faisait haïr des autres tribus, et Ton ne pouvait se flatter .de la réconcilier bien sincèrement avec les Outaouais, qui souffraient impatiemment sa fierté. Après avoir tenté quelque temps d'accomplir sa mission, le chevalier de Beauharnois dut reprendre seul le chemin de Montréal.

Le diocèse de Québec, qui avait été plusieurs années privé de la présence de son premier pasteur, avait besoin que M. de Lauberivière reçût promptement un successeur, qui put réparer les brèches qui s'introduisaient peu à peu dans la discipline ecclésiastique. Le nom de monsieur Henri-Marie Dubreil de Pontbriand, natif de Vannes, en Bretagne, fut présenté au souverain pontife ; le six mars 1741, ses bulles furent publiées, et, le neuf avril suivant, il fut consacré à Paris par monseigneur de Vintimille. Comme il avait été informé des besoins dans lesquels se trouvait son diocèse, il se hâta de s'y rendre, et, le trente août, il prenait, à Québec, possession de son siège. M. de Pontbriand se hâta de suggérer au ministre les dispositions à prendre pour le bien spirituel de ses diocésains. Dans ses premières lettres, il exposa particulièrement les raisons qui militaient en faveur des restrictions à apporter à la vente des boissons enivrantes aux sauvages. Il faisait voir, avec fermeté, combien avaient été justes les mesures déjà prises pour empêcher qu'elles ne fussent distribuées sans aucune règle ou mesure.

Comme quelques bruits de guerre avec l'Angleterre commençaient à circuler, M. de Beauharnois s'occupait de sonder les dispositions des nations du voisinage. On se défiait de leurs intentions depuis qu'ils s'occupaient à fortifier Chouaguen ; on craignait qu'ils ne voulussent s'emparer de la traite des pelleteries dans l'ouest, et se préparer un point d'appui pour quelque tentative contre le Canada. Les inquiétudes retombaient naturellement sur les Iroquois, les anciens alliés des Anglais, qui, pendant un si long temps, avaient soutenu la guerre contre les Français. Cependant, depuis le dernier traité de paix, ils s'étaient toujours montrés fidèles à l'observer, et avaient adopté une politique de neutralité avec les Anglais et les Français, se conduisant néanmoins de manière à conserver entre les deux nations une certaine égalité de puissance par rapport à eux. Vers l'ouest, les Chaouanons manifestaient le désir d'abandonner les Anglais pour se rapprocher des Frangeais. Cette nation avait, autrefois, occupé les environs du Détroit ; mais, vexée par quelques officiers français, elle s'était

éloignée vers 1698, el s'était retirée dans la Pennsylvanie, où Penn la reçut volontiers, car elle avait la réputation d'être laborieuse, docile et fidèle ; de fait, elle n'avait donné aucun sujet de mécontentement. Elle se répandit sur les petiles rivières qui forment la Delaware et la Susquehanna. Plus tard, les Chaouanons suivirent la Delaware sur les affluents de l'Ohio. Joncaire, qui vivait chez les Tsonnontouans, alla les visiter, "et engagea les chefs à aller voir le gouverneur général à Montréal, et, en 1730, ils descendirent effectivement avec lui. Enfin, en 1731, ils paraissaient décidés à se rapprocher de nouveau des Français. Ils s'étaient, depuis, rendus vers leurs anciennes demeures, et Us paraissaient, à celte époque, assez bien disposés à l'égard des Français; car, au commencement de la guerre, ils passèrent à la prairie des Maskoutins, où ils prirent quelques anglais.

La conduite des iroquois du saut Saint-Louis causait à M. de Beauliarnois quelques soupçons, par suite des liaisons de commerce qu'ils entretenaient avec les Anglais. Dans le village du saut, les demoiselles Desauniers, filles d'un ridie marchand de Montréal, avaient établi un magasin, où les sauvages s'approvisionnaient. Comme cet établissement empêchait leurs néophytes d'aller aussi souvent à Montréal, où ils étaient sans cesse exposés à s'enivrer, les missionnaires favorisaient cette maison de commerce. Mais la compagnie des Indes n'y trouvait pas son profit ; elle s'imagina que les demoiselles Desauniers envoyaient les pelleteries, reçues en échange de leurs marchandises, aux négociants d'Albany, au lieu de les déposer dans les magasins. De là, on accusa les jésuites de favoriser le commerce de leurs sauvages avec les Anglais, el de profiter eux-mêmes d'une parlie des profits qui se faisaient ; une enquête établit complètement l'innocence des Pères à cet égard ; toutefois, le gouverneur eU'intendant forcèrent les demoiselles Desauniers à fermer leur magasin, et, par ce procédé, mécontentèrent les sauvages.

M. de Beauliarnois regardait comme très-attaché aux Français les sauvages du lac des Deux-Montagnes. Outre les iroquois et les hurons qui y demeuraient depuis l'année 1716, on venait d'y fixer des algonquins et des nipissingues. Les otitaouais de Michillimakinac venaient de former un établissement à l' Arbre-Croche, sur le lac. C'étaient d'anciens alliés des Français ; cependant, leur chef, nommé Pendalouan, avait causé de l'inquiétude. Dans un moment de mauvaise humeur, Pendalouan avait répondu à un envoyé de M. de Beauliarnois :

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« Dis à Ononthio que je suis aussi grand chef que lui, et que s'il a affaire à moi, qu'il vienne me trouver » Un autre jour, dans un mouvement de colère, il avait détaché sa médaille à l'effigie du roi, et l'avait jetée dans la boue. Cette dernière incartade, arrivée à Montréal, lui avait valu quelques jours de prison qui le rendirent plus sage, et l'engagèrent à donner des marques de son repentir. Pendant quelque temps, le gouverneur général eut même l'espérance qu'il engagerait les Onnontagués à se déclarer contre les Anglais. Un parti de ces sauvages allant en guerre contre les Chicasasj fut attaqué par des anglais de la Caroline, qui en tuèrent une trentaine. M. de Beauharnois crut que les Onnontagués allaient se déclarer contre l' Angleterre. Les Tsonnontouans, les Goyogouins, les Onneyouts les y engageaient ; mais ils se laissèrent gagner par les présents et les promesses des Anglais.

Depuis plus d'un quart de siècle, la paix régnait entre la France et l'Angleterre, lorsque la mort de l'empereur Charles VI, en 1740, ralluma le feu de la discorde entre les peuples de l'Europe. Ce prince n'avait négligé aucune précaution pour fixer la dignité impériale sur la tête de sa fille Marie-Thérèse ; dans le temps, la plupart des souverains de l'Europe garantirent ces arrangements. Cependant, à peine Charles YI fut-il mort, que l'électeur éleva des prétentions à la couronne impériale, en sa qualité de descendant de l'empereur Joseph 1er. Les rois d'Espagne, de Sardaigne et de Prusse, voulurent faire valoir de prétendus droits. La France annonça l'intention de poursuivre le démembrement de la succession de Charles YI ; les rois d'Espagne, de Prusse, de Sardaigne, les électeurs de Sa\e et de Bavière, la soutenaient dans son dessein ; Marie-Thérèse s'appuyait sur l'Angleterre et sur la Russie. L'électeur de Bavière obtint de Louis XY un corps de troupes commandé par le maréchal de Belle-Isle. Celui-ci s'empara de Pragues, capitale de la Bohême, où Charles-Albert désirait se faire couronner. Assiégé dans Pragues par le prince de Lorraine, Belle-Isle effectua la fameuse retraite admirée. Cependant, les Anglais, pour secourir Marie -Thérèse, transportaient en Belgique des hanovriens et des hessois, des autrichiens et des écossais. Cette armée était assez forte pour inquiéter les frontières de France ; mais elle fut repoussée du côté de Lille, et dut se, porter vers les provinces rhénanes. Bientôt Georges II d'Angleterre, à la tête de ces troupes, livrait bataille contre les Français, à Dettingen. Fleury, qui avait toujours été opposé à la guerre, mourut en 1743. Louis XY, qui, jusqu'alors, n'avait

agi que comme auxiliaire, déclara la guerre dans les formes à Marie-Thérèse, et aux rois d'Angleterre et de Sardaigne.

Le contrecoup de cette déclaration de guerre ne tarda pas à se faire sentir dans les colonies de l'Amérique du Nord. Depuis plusieurs années, le marquis de Beauharnois (1) s'attendait à cet événement, et se tenait sur ses gardes. Il avait mis une bonne garnison à la pointe à la Chevelure, et avait muni ce poste de tout ce qui était nécessaire pour sa défense; les mêmes préparatifs avaient été faits à Chambly ; le sieur Robert de la Mirandière avait été envoyé à Niagara, pour rétablir le fort, puis à Cataracoui, pour y mettre tout en ordre. Pour soutenir le premier choc de l'ennemi, il comptait sur six cents hommes de troupes, douze à quinze mille miliciens, quatre cents iroquois du saut Saint-Louis et du lac des Deux-Montagnes, deux cents algonquins et nipissingues, et plus de sept cents abenaquis. l\ comptait sur la neutralité des cantons.

Tel était l'état des esprits dans la Nouvelle-France, lorsque la déclaration de guerre fut rendue publique à Québec. Comme, en Fiance, on comprenait que l'île Royale ou du Cap-Breton serait le premier point qu'attaqueraient les Anglais, on avait fortifié Louisbourg, et on en avait fait le Gibraltar de l'Amérique ; la cour y avait fait travailler pendant vingt-cinq ans, et y avait dépensé trente millions de francs; des fossés de quatrevingts pieds de largeur entouraient les murailles, qui avaient trente-six pieds de hauteur. On avait pourvu à tous les besoins et de la garnison et des habitants. Les frères de Saint-Jean de Dieu y avaient fondé un grand hôpital pour les hommes ; les sœurs de la Congrégation y tenaient des écoles pour les jeunes filles ; les récollets s'occupaient à pourvoir aux besoins spirituels. Rien n'avait été épargné pour en faire le chef-lieu des possessions françaises dans cette partie de l'Amérique. Le gouverneur de l'île du Cap-Breton y résidait ; c'était alors le sieur Duquesnel.

Duvivier, après s'être emparé de Canseau, entra dans l'Acadie au commencement du mois d'août, avec son détachement, auquel se joignirent plusieurs partis de sauvages. Un certain nombre d'acadiens prirent tous les arrangements qu'il leur proposa pour la fourniture des vivres et de toutes les autres choses dont il pourrait avoir besoin. Ainsi accueilli, il s'avança jusqu'aux environs de Port-Royal, au commencement de septembre. Duvivier s'était flatté que tous les Acadiens prendraient

(1) Lettre de Beauharnois, 31 octobre 1740.

les armes pour forcer la garnison de Port-Royal à se rendre. Duquesnel avait promis d'envoyer deux vaisseaux pour les soutenir lorsqu'ils attaqueraient la place. La situation où se trouvait l'île Royale, harcelée par un nombre considérable de croiseurs qui lui couperait tous les secours, ne permit pas au gouverneur de tenir sa promesse ; mais, comme la saison était avancée, et qu'il n'y avait pas d'espérance que Port-Royal pût être pris sans le secours promis, il envoya le sieur de Garnies (1) pour relever Duvivier, avec ordre de passer l'hiver aux mines. Port-Royal avait reçu des renforts, tandis que les Français se trouvaient sans vivres ; d'ailleurs, la plupart des sauvages s'étaient déjà retirés, les autres menaçaient d'en faire autant. Sur ces entrefaites, les habitants des Mines présentèrent à De Gannes une humble requête (2) dans laquelle ils le suppliaient de ne point les plonger, eux et leurs familles, dans une ruine totale, et de faire retirer les sauvages et les troupes. « Nous sommes, » ajoutaient-ils, « sous un gouvernement doux et tranquille, et duquel nous avons tout lieu d'être contents ; nous espérons que vous voudrez bien ne point nous forcer de nous en séparer. » Toutes ces considérations pesées, de Gannes ordonna à Duvivier de lever le siège, et reprit la route de Louisbourg avec son détachement. M. Duquesnel était mort dans le cours de l'été, et le commandement était passé au sieur Duchambon, lieutenant du roi dans l'île Royale, qui traduisit les de Gannes devant une cour martiale.

Le gouverneur général ne fut informé de la déclaration de guerre qu'au printemps de 1744 ; ce fut M. Duquesnel qui la lui fit connaître d'après les ordres du ministre. Il prit immédiatement de nouvelles précautions pour mettre le Canada à l'abri des incursions de l'ennemi. Il fit prévenir les nations alliées de se tenir prêtes à entrer en campagne, lorsqu'il leur en donnnerait avis. Chouaguen était le premier fort qu'il avait envie d'attaquer; mais il craignait d'arrêter les Iroquois, qui lui avaient recommandé de ne point ensanglanter leur terre, et « de ne point renverser les fredoches qui s'étaient élevées dans le chemin entre leur pays et le Canada, parce que cela écraserait leurs cabanes, leurs femmes et leurs enfants, et qu'ils ne pourraient s'empêcher de remuer. » Toute-

(1) DeGarmes de Falaise.

(2) Cette requête, datée du 13 octobre 1744, était signé au nom de toute la communauté, par Jacques LeBlanc, Jacques Terriot, R. LeBlanc, Pierre LeBlanc, Antoine Landry, François LeBlanc, René Oranger le Vieux, Pierre Richard, l'ancien, Claude LeBlanc, Joseph Oranger, et Bourg, notaire des Mines.

fois, pour connaître leurs dispositions présentes, il envoya le sieur de la Chauvignerie, avec quelques sauvages du lac des Deux-Montagnes et du saut Saint-Louis. Sous le prétexte de couvrir le corps d'un grand chef d'Onnonlagué, qui était mort récemment, les députés étaient chargés de pénétrer leurs intentions présentes. En même temps, il s'occupait de préparer Québec à résister à un siège, car les Anglais se préparaient à diriger de Boston une attaque contre la Nouvelle-France, et fit mettre toutes les batteries en état, tant sur les remparts, qu'aux plattes-formes de la basse ville, et sur les quais, près de la digue. Un retranchement palissade et protégé par un fossé de quinze pieds de largeur, et de six pieds de profondeur, commençait aux moulins, près du Palais, et allaient joindre le bois de l'Hôpital-Général. C'était un moyen de s'opposer au passage de la rivière Saint-Charles. On commença une enceinte en maçonnerie destinée à enfermer la ville du côté de la campagne. La garnison du fort Saint-Frédéric à la pointe à la Chevelure fut renforcée ; celle de Niagara fut aussi augmentée, sous les ordres de M. de Céloron.

Le recensement fait par M. de Beouharnois, en 1744, montra qu'il y avait, dans la province, onze mille deux cent quatrevingt-cinq miliciens, dont 4647 dans le gouvernement de Montréal, 1059 dans celui des Trois-lUvières, 5579 dans celui de Québec. Il y avait, en outre, |<rès de mille hommes occupés dans les voyages, ou à traiter avec 1rs sauvages.

Au mois de janvier 1745, cent vingt canadiens, et environ quatre cents sauvages abenaquis et hurons, sous le commandement du lieutenant Marin, furent détachés pour se rendre à l'Acadie, et se joindre aux troupes de M. de Gannes, autour du Port-Royal. Cependant, au milieu de tous ces préparatifs de guerre dans la colonie, l'on s'y occupait des intérêts généraux de ses habitants. En l'année 1744, la cour informa» le gouverneur et l'intendant qu'à l'avenir, le roi voulait que le conseil supérieur enregistrât les édits royaux et les ordonnances qui s'étendraient au Canada. Le roi défendait au conseil supérieur d'enregistrer les édits, déclarations et lettres patentes, s'il n'avait fait connaître sa volonté par le secrétaire d'état, chargé du département de la marine. Cette lettre était adressée à tous les gouverneurs et intendants dans les colonies de la France. Comme toutes les lois et ordonnances du royaume ne convenaient pas également aux colonies, il était pourvu, qu'à l'avenir, les conseils supérieurs n'enregistreraient que les édits relatifs aux colonies.

Dans le cours de l'année, il y avait un nombre considérable de fêtes d'obligation, qui interrompaient les travaux de la campagne, et empêchaient les habitants de profiter du temps favorable pour les semailles et les récoltes. M. de Maurepas représenla à l'évêque de Québec, qu'il serait à souhaiter que l'on abolît un certain nombre de ces fêtes. Mgr. de Pontbriand, qui, pendant la guerre, ne pouvait facilement recourir à la cour de Rome, crut que les besoins de la colonie étaient assez urgents pour l'autoriser à assumer un droit qui n'appartenait qu'au saint siège ; il supprima un certain nombre de fêtes d'obligation, et en renvoya la célébration aux dimanches suivants. Plus tard, ces changements furent approuvés par le souverain pontife, comme favorables à un pays dont le climat rigoureux ne laisse que peu de temps pour les travaux de l'agriculture.

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