‹ Cours d'histoire du Canada (volume 4)Chapitre 35 sur 85 · CHAPITRE TRENTE-UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-UNIÈME

"Commissaires du roi à la Nouvelle -Orléans — Heureux effet des missions sur les dîspo» sitions des sauvages de la Louisiane — M. Perrier remplace de Bienville— Conspiration contre les français de la Louisiane — De Bienville de nouveau gouverneur — > Expédition malheureuse contre les Chicasas, du côté de la Louisiane et du côté du "Canada — Nouvelle expédition — Conclusion de la paix avec les C&icasas.

Les colons, peu nombreux encore, qui, du Canada, s'étaient portés dans la Louisiane, ou qui y avaient été envoyés de France, abandonnaient la recherche des mines et s'occupaient de la culture des terres fertiles du Mississipi ; la capitale de la colonie prenait peu à -peu la forme d'une ville.

En 1722, arrivaient deux commissaires du roi, messieurs DuSauroy et de la Chaise ; ils étaient accompagnés de deux Pères Capucins, envoyés par Mgr. de Mornay, avec la charge de veiller sur les intérêts spirituels de la Nouvelle -Orléans. Peu de temps après, l'on commença à y organiser un conseil chargé de veiller sur ses besoins temporels. Vers ce temps, les sauvages commencèrent à exercer des hostilités contre les Français. À la plantation du sieur le Blanc, la maison du sergent Ritter fut attaquée pendant la nuit par une dizaine de chicasas ; sa femme fut tuée ; lui-même et son fils furent blessés. On avait envoyé des missionnaires chez plusieurs des nations de la Louisiane ; celles-ci demeurèrent généralement fidèles^ mais les Natchez, chez qui on avait oublié d'en placer, se montraient fort difficiles à manier. Déjà ils témoignaient un esprit d'hostilité contre les Européens. En 1723, le sieur de Bienville fut obligé de marcher contre eux à la tête d'un corps considérable de français, de canadiens et de sauvages ; et tout rentra dans le calme, à son approche de leurs villages.

M. Perrier, lieutenant de vaisseau, remplaça M. de Bienville, comme commandant général de la Louisiane, au mois d'octobre de l'année 1726. Après avoir reconnu l'état de la colonie, il demanda à la compagnie qu'on lui envoyât deux ou

1722-1740] du canada. 405

trois cents soldats ; il voulait placer, dans les petits forts qui s'élevaient dans la Louisiane, des garnisons suffisantes pour contenir l'esprit turbulent des nations sauvages. On refusa de lui envoyer des secours d'hommes, sous un prétexte d'économie ; les directeurs ne croyaient pas devoir encourir les frais d'un nouvel envoi de troupes, parce qu'on leur avait fait entendre que tout était tranquille dans la colonie. Ils ignoraient l'état véritable des choses ; c'était le calme qui précède la tempête prête à éclater.

A l'instigation des traiteurs anglais, les Chicasas avaient, depuis plusieurs années, formé le projet de chasser les Français de la Louisiane. Pour réussir dans leur projet, ils avaient communiqué leur dessein à leurs alliés ; toutes les tribus du pays avaient été gagnées à l'exception des Illinois, des Acansas, des Tonicas, et d'une partie des Chactas. Chacune devait massacrer les français qui se trouvaient chez elle ; l'attaque devait avoir lieu partout en même temps ; on avait désigné le jour, et même l'heure. Les Natchez, croyant découvrir une occasion favorable, devancèrent le jour, et, par là, firent manquer l'extermination totale des Français qui avait été résolue. Le vingt-neuf novembre 1729, ils commencèrent le massacre, organisé si soigneusement dans le silence. De tous les français qui étaient dans ce poste, le plus peuplé de tous, il n'en échappa qu'une vingtaine. Malgré le petit nombre de soldats qui étaient à sa disposition, M. Perrier résolut de punir les Natchez avant que les autres nations ne fussent tentés de suivre leur exemple. Le sieur de Loubois, commandant des troupes, à la tête de deux cents hommes, assiégea leur fort pendant deux semaines ; quoique soutenu par une bande nombreuse de tchactas, ce ne fut qu'au bout de ce temps qu'il les força de rendre les prisonniers français. A la suite des pourparlers, presque tous les natchez trouvèrent moyen de s'échapper. Les uns se retirèrent chez les Chicasas, les autres remontèrent la rivière Rouge, et bâtirent un fort sur un de ses affluents, connu sous le nom de rivière Noire. Après avoir reçu des secours qu'il attendait de France, M. Perrier vint les y attaquer, et les força à se disperser. Les fugitifs allèrent attaquer les Natchitoches, dont ils prirent le fort. Mais, tandis qu'ils se réjouissaient dans leur conquête, le brave Saint-Denis . tomba sur eux, les défit, et en tua un nombre considérable.

Quoique les Natchez, à la suite de tant de désastres, ne formassent plus un corps de nation, ils causaient encore de l'inquiétude dans les habitations françaises. .Réunis aux Chi-

casas, qui comptaient environ mille guerriers, ils pouvaient causer beaucoup de mal à la colonie, en portant la dévastation et le meurtre dans les habitations isolées.

La Louisiane, en 1731, venait de rentrer sous le domaine de la couronne ; la compagnie des Indes remettait au roi la Louisiane et le pays des Illinois, dans les premiers mois de 1731. Deux ans après, M. Perrier fut relevé comme gouverneur par M. de Bienville, qu'il avait remplacé en 1726. Le premier soin de celui-ci fut de mener à bonne fin la guerre des Chicasas, qui étaient devenus des ennemis d'autant plus redoutables, qu'ils étaient assurés du secours des Anglais, leurs voisins.

Ce fut dans ces circonstances que le gouverneur du Canada fut invité de prêter secours à celui de la Louisiane ; pour les deux, il était important d'empêcher qu'une puissance étrangère n'élevât une barrière entre deux pays, qui appartenaient à la France ; c'était cependant le projet qu'avaient formé les Anglais, et qu'ils commençaient à exécuter, au moyen des Chisasas, leurs alliés.

Pour s'assurer la possession paisible de la vallée du Mississipi, il fallait réduire les Chicasas. Arrivé à la Nouvelle- Orléans en 1734, M. de Bienville (1) demanda aux Chicasas de lui livrer les natchez réfugiés parmi eux. « Les Natchez ne forment qu'une seule nation avec les Chicasas, répondit le grand chef, nous ne pouvons vous les livrer. » Peu content de cette réponse, le gouverneur résolut de les attaquer, et, pendant deux ans, il s'occupa des préparatifs pour cette expédition. Des ordres furent envoyés au sieur d'Artaquette, qui commandait aux Illinois, pour qu'il se trouvât, le dix mai de l'année suivante, dans le pays des Chicasas, avec tous les soldats qu'il pourrait lever parmi les Illinois, les Canadiens, et les Français, afin de se joindre à l'armée que M. de Bienville y conduirait lui-même. En attendant, les Ouiatanons de M. de Yincennes, les Tsonnontouans, les iroquois du saut Saint- Louis, allaient par petites bandes frapper sur les Chicasas, et revenaient, soit avec des prisonniers, soit avec des chevelures. Enfin, au commencement du mois d'avril 1736, toutes les troupes de la Louisiane s'étaient réunies à Mobile ; elles devaient remonter la rivière sur une flottille de pirogues et de bateaux, pour pénétrer dans le pays des Chicasas. Au bout de seize jours, elle arrivait à Tombecbee (2), où un fort venait d'être

Frère de l'ex-directeur de la compagnie, 'est aujourd'hui Cotton Gin Port, vers le nord de l'Etat du Mississipi.

1722-1740] du canada. 467

terminé par un parti que M. de Bienville avait envoyé en avant. En ce lieu, les Chactas, au nombre de douze cents, rejoignirent l'armée française. Tous remontèrent lentement la rivière Tombigby, jusqu'au lieu qui avait été marqué pour <le débarquement. On y érigea un fort de pieux pour la protection des pirogues, des munitions et des bagages ; il n'y avait plus que •sept lieues du grand village des Chieasas. L'armée reçut de la poudre et du plomb, et se mit en marche dans un profond silence. Le soir du vingt-cinq mai, on campa à une lieue du village ; le lendemain matin, avant le lever da soleil, les ■troupes s'avancèrent dans l'espérance de -surprendre les Chieasas. Mais ceux-ci avaient eu connaissance de l'approche des ennemis ; ils étaient aux aguets, et avaient fortifié leurs retranchements au-dessus desquels flottait le pavillon anglais ; des traiteurs anglais les avaient guidés dans leurs travaux, et étaient encore avec eux. Deux attaques furent dirigées contre leur fort le même jour, mais elles furent si vigoureusement repoussées, que les Français y perdirent trente hommes. Bienville avait laissé son artillerie au lieu du débarquement ; maintenant que l'éveil avait été donné, il n'était plus temps de la faire monter, car des secours allaient arriver des autres bourgs au grand village. Le vingt-neuf mai, il ordonna la retraite ; le trente-un, les Chactas furent renvoyés avec des présents, les troupes se rembarquèrent, et, pour rendre la des- -cente plus facile, on jeta l'artillerie dans la rivière. Ainsi se termina sans gloire cette expédition si longtemps méditée. • Mais qu'était devenu le parti qui, des Illinois, devait, sous -la conduite de D'Artaquelte, se rendre dans le pays des Chieasas au commencement du mois de mai. D'Artaquette avait ponctuellement obéi aux ordres de son officier supérieur ; le neuf mai, il était entré dans le pays des Chieasas, à la tête de cent treRte français ou canadiens, cent illinois, les sauvages de M. de Vihcennes, et quelques iroquois ; c'était un effectif d'environ quatre cents hommes. Il emporta un premier village très-facilement ; ce premier succès -l'enhardit, et l'engagea peut-être à négliger les précautions nécessaires. Voulant attaquer un second village, il envoya à la découverte quelques sauvages avec un français ; les sauva-ges rapportèrent qu'il n'y avait là que vingt-cinq ou trente cabanes : le français assura qu'il y en avait beaucoup plus. D'Artaquette préféra croire les premiers. Sans attendre les secours qui lui arrivait de Kaokias et des Arkansas, il alla à l'assaut avec le peu de monde qui l'avait suivi. Dès que les Illinois eurent reconnu

que le nombre de cabanes était beaucoup plus considérable qu'on ne leur avait rapporté, ils prirent la fuite, et furent suivis par quelques français. De sorte que D'Artaquette ne resta qu'avec les soldats, les officiers et quelques milices. Trois jeunes officiers canadiens furent tués à l'attaque ; c'étaient les sieurs Drouet de Rieharville, leur quatrième frère fut blessé et resta prisonnier. D'Artaquette fut renversé d'un coup de feu, et le parti français aurait péri avec lui, sans les efforts des iroquois, qui firent des prodiges de valeur. M. de Vincennes, à la tête de ses peanquichias, combattit avec acharnement, dans l'espérance d'enlever D'Artaquette aux ennemis, mais lui-même, refusant de fuir avec les siens, demeura prisonnier. Voisin, jeune homme de seize ans, conduisit la retraite avec une prudence digne d'un vieux capitaine ; poursuivi par les ennemis, sans vivres et avec beaucoup de blessés, il parcourut un espace de quarante-cinq lieues avant d'atteindre un lieu de sûreté. Un jésuite, le Père Sénat, avait suivi les troupes ; il aurait facilement pu fuir avec elles, mais il demeura sur le champ de bataille pour administrer les blessés. Les Chicasas le firent prisonnier avec D'Artaquette, Vincennes, et plusieurs autres français. Le jour même du combat, vingt français furent mis à part pour être brûlés ; le Père Sénat, MM. D'Artaquette, de Yincennes, de Coulanges, de Saint- Ange jeune, du Tisné, D'Esgly, de Tonty, furent mis au poteau, et furent tourmentés depuis trois heures de l'aprèsmidi jusqu'à minuit ; plusieurs autres, tant officiers de milice que simples miliciens, périrent avec eux. Trois, jours après, le sieur de Courcelas, officier de la Louisiane, fut brûlé au grand village, avec un iroquois du saut Saint-Louis. Le jeune Drouet de Rieharville (1) fut conduit dans la cabane du chef du village de Jantalla ; pendant six mois, il y fut gardé à vue par les jeunes gens. Après ce temps, il vécut en pleine liberté avec les Chicasas, et eut la permission de chasser avec eux. Au bout de dix-huit mois, un traiteur anglais lui procura les moyens de s'échapper. Après avoir parcouru quarante lieues à travers les montagnes et les forêts, il rencontra quelques marchands anglais qui le conduisirent à sir James Oglethorpe, gouverneur de la Géorgie, qui paya s» rançon aux Chicasas venus pour réclamer leur prisonnier. Sir James Oglethorpe lui procura un passe-port par le moyen duquel il put revenir1 au Canada, en passant par la Caroliney la

(1) Récit du aieur Drouet de Rieharville-

1722-1740] du canada. 469

Yirginie, le Maryland, la Pennsylvanie et New-York ; de cette ville, il remonta l'Hudson, et, par Albany et le fort Frédéric, se rendit à Montival, où il arriva le dix juin 1739.

Bienviile brûlait de réparer l'échec qu'il avait éprouvé dans cette expédition, qui n'avait été malheureuse que parce que les troupes des Illinois n'avaient pas agi de concert avec celles de la Louisiane. 11 crut qu'en remontant le Mississipi jusques vis-à-vis du pays des Chicasas, elles rencontreraient moins de difficultés qu'elles n'en avaient éprouvé en suivant la rivière Mobile. Cependant, comme ses ressources en soldats étaient insuffisantes, il écrivit en France pour obtenir qu'on ordonnât à M. de Beauharnois de lui envoyer des secours (1). A la réception des ordres du roi, le marquis de Beauharnois envoyé des colliers de guerre à M. de Noyelles, en lui demandant dt lever les sauvages du Détroit et des postes voisins. Les huions du Détroit n'étaient point favorables à la guerre qu'on anuon çait contre les Chicasas. Dans un grand conseil qu'ils tinrent au printemps de 1738, avec les outaouais du Détroit, ceux du Saquinau, et les Poutéouatamis, les Hurons donnèrent un collier aux Outaouais comme aux anciens du pays. Par ce collier, ils leur disaient : « Yous savez que nous* sommes en paix avec les Têtes-Plattes, et qu'ils sont maintenant nos frères ; nous vous invitons à faire la paix avec eux, parce que nous désirons que la terre soit en paix de ce côté ; si vous continuez à envoyer des partis vers eux, nos jeunes gens pourront se détacher pour les avertir qu'on vient les manger. » Les Outaouais leur répondirent avec indignation : « Qu'es-lu, toi, baron, pour me faire la loi ? Quel est ton dessein ? Tu as envie de faire de mauvaises affaires pour te réfugier chez les Têtes- Plattes. Tu as été le maître de faire la paix avec eux ; pour moi, je n'accepte point ton collier... Tu dois savoir que quand la paix a été faite, notre père Ononthio a donné cette nation à manger à toutes les autres ; que notre sang est répandu le long de leur chemin, et sur leurs nattes ; nos os sont dans leurs cabanes, et nos chevelures pendues aux perches de leurs toits ; les cadres où ils nous ont brûlés sont encore étendus, et les poteaux plantés. »

Les Outaouais, les Poutéouatamis, et les Odjibeouais formèrent un parti de dix-sept guerriers contre les Têtes-Plattes. Deux partis de huions les passèrent en chemin, et allèrent donner l'éveil aux Chicasas. En effet, comme les Outaouais et

{1) Dmaont.

leurs alliés s'avançaient en silence pour attaquer les ennemis, ils entendirent des gens qui imitaient le cri des corbeaux . (1). Des chicasas et des hurons les attendaient, armés de fusils et de haches. Trois outaouais seuls se sauvèrent, les autres furent pris ou tués. Les Hurons cherchèrent à excuser la trahison des leurs : «Vous êtes des chiens, » leur dirent les Outaouais, «non-seulement vous êtes capables de tuer vos frères, mais encore votre père. » Cette action fut cause que les Hurons se retranchèrent dans leur fort du Détroit, et n'osèrent plus en sortir. Dans un grand conseil, ils se décidèrent même à se joindre aux iroquois du lac des Deux-Montagnes, ou à leurs frères de Lorette, et ils envoyèrent des députés au gouverneur général pour lui exposer leurs désirs. « Sollicités », disaientils, « par leurs femmes et leurs enfants, ils demandaient la permission d'aller s'établir auprès de Montréal ou de Québec ;. ils pliaient le gouverneur d'envoyer quelqu'un pour lever leurs cabanes, .et les descendre. M. de Beauharnois y envoya, en 1740, son neveu ; mais, après avoir retardé quelques temps, les Hurons refusèrent de le suivre. La division, parmi les nations sauvages, créa des difficultés qui étaient de nature à nuire aux affaires de Ift. de Bienville, à la Lousiane. Cependant un armement assez considérable se préparait à Montréal pour lui porter secours. Les Canadiens regardaient cette campagne comme si longue et si pénible qu'il fallut employer l'autorité pour les faire marcher. Une fois en marche, ils ne donnèrent aucun sujet de plainte à M. de Longueuil chargé de la conduite de l'expédition. En partant de Montréal le détachement était composé de quatre cent quarante hommes, tant. Français que Sauvages. En passant à Chouaguen, une partie des Abenaquis et plusieurs Iroquois du lac des Deux Montagnes désertèrent. Cette perte s'élevait à soixante-dix hommes ; mais la jonction de cent iroquois, qui se joignirent au détachement, combla les vides. Le baron de Longueuil suivit la rive méridionale du lac Ontario, et il arriva au commencement du mois d'août au lac de Tchatakoin, où il devait s'éloigner dulacErié, pour prendre, dans le voisinage, un affluent de l'Ohio, et où devaient le rejoindre cent iroquois des cantons.

Cependant, M. de Bienville avait reçu de France des secours en hommes et en provisions de guerre. Ses troupes se réunirent au fort -de Saint-François, où il les rejoignit luimême vers la fin de juin. Alors farmée,*composée de soldats

(1) Parmi les sauvages, ce cri signifie qu'ils désirent se repaître de viande fraîche

1722-1740] du canada. 471

de la marine, de miliciens, de nègres et de sauvages, s'embarqua et s'avança jusqu'à l'embouchure de la rivière Margot. Comme on n'était plus qu'à douze ou quinze lieues de l'ennemi, on fortifia la position où l'armée s'était arrêtée, l'on bâtit des casernes pour les soldats, et des magasins. Cette place reçut le nom de fort l'Assomption (1), parce que l'armée y était arrivée le quinze du mois d'août.

Pendant que dans ce lieu on faisait des préparatifs pour la campagne qui allait s'ouvrir, les détachements du nord arrivaient. La Buissonnière, commandant des Illinois, se présenta à la tête des soldats de sa garnison et des sauvages qu'il avait pu réunir ; il fut bientôt suivi de l'avantgarde du détachement de M. de Longueil, commandée par le capitaine de Céloron et le lieutenant de Saint-Laurenl. Cette avant-garde était composée de trente cadets canadiens, d'iroquois, de hurons, de nipissingues et d'algonquins. Les préparatifs durèrent longtemps : l'armée de M. de Bienville était composée de douze cents européens, et de plus de deux mille sauvages et noirs. Bientôt, la maladie se mit parmi les troupes, et beaucoup de soldats moururent. Enfin, au mois de février 1740, M. de Bienville se décida à mettre en campagne les Canadiens et leurs alliés ; accoutumés aux rudes hivers de leurs pays, ils étaient capables de braver les difficultés du climat de la Louisiane. M. de Céloron partit avec deux cents français et trois cents sauvages, pour attaquer le village des Chicasas ; il avait ordre, néanmoins, de leur accorder la paix s'ils venaient la lui demander. Le vingt-un février 1740, Céloron, avec sa petite bande, attaqua vigoureusement, et mit trente-six chicasas hors de combat. Se voyant si maltraités et craignant l'arrivée de toute l'armée, ils amenèrent leur drapeau du côté de Céloron. 11 n'y avait eu que sept blessés, MM. de Gannes et de la Chauvignerie, et cinq sauvages. Les chefs allèrent au-devant du capitaine français, et le supplièrent d'intercéder pour eux auprès du général. Pour prouver qu'ils n'étaient pas ennemis des Français, ils demandèrent que quelqu'un fût envoyé dans leur village pour s'assurer qu'ils n'avaient pas un seul prisonnier français. Saint- Laurent offrit d'y aller, et, avec la permission de M. de Céloron, il suivit les chefs Chicasas ; mais, à peine y était-il entré, qne toutes les filles et les femmes du village s'attrou-

(1) Le fort l'Assomption fut bâti sur un coteau, près du lieu où s'est élevée la villa d e Memphis.

pèrent et demandèrent sa tète. Il n'y avait rien de rassurant pour lui, surtout quand il se vit resserré dans une cabane solidement fermée, d'où il était impossible de s'échapper. Pendant une heure, les chefs délibérèrent sur son sort : le rendraient-ils à la liberté, ou le feraient-ils mourir? voilà la question qui s'agitait. Enfin, la raison et la justice prévalurent; ils convinrent qu'ils se serviraient de leur prisonnier pour obtenir la paix. Ils prirent leurs habits de grande cérémonie, et vinrent, en chantant et en dansant, lui présenter le calumet de paix, et lui promirent que, désormais, ils regarderaient les Français comme des frères. Charmé de ce résultat inattendu, le sieur de Saint-Laurent promit que de leur côté les Français regarderaient les Chicasas comme frères et amis. Tous ensemble allèrent offrir le calumet au sieur de Céloron, qui le reçut volontiers, et promit de s'occuper de la paix. Après avoir passé trois ou quatre jours avec les Chicasas, le capitaine retourna à l'armée avec une députation considérable de sauvages, qui se jetèrent aux pieds du général, et le prièrent de leur accorder la paix, qu'il leur donna fort volontiers. Ainsi se terminèrent les difficultés avec les Chicasas, au mois d'avril de 1740. De Bienville congédia les alliés ; le fort de l'Assomption, qui n'était, plus utile, fut rasé, et l'armée s'embarqua pour retourner à la capitale. Le baron de Longueuil et M. de Ligneris se rendirent à la Nouvelle-Orléans, et passèrent en France sur les vaisseaux du roi. Ces nouvelles furent portées à Québec par M. Le Gardeur de Saint-Pierre, qui, à l'attaque, avait commandé en second sous M. de Céloron.

1739-1744] du canada. 473

Page 1