CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME
Campagne de 1756— Prise du fort Bull— On fortifie le poste de Carillon— Arrivée d» M. de Rigaud et de Montoalin — Désunion entre les Canadiens et les troupes régulières— Prise du fort Ontario, et de Chouaguen — Les Anglais se fortifient du côté du lac Saint-Sacrement — Déplorable état des affaires civiles.
Suivant les desseins de M Duquesne, le marquis de Vaudreuil désirait éloigner les ennemis de la colonie, et cherchait à détruire les préparatifs que faisaient les Anglais pour l'envahir. Par des onnontagués, il apprit qu'ils avaient construit des forts sur la rivière de Corlaer (i), afin de protéger les munitions de guerre et de bouche qu'ils devaient envoyer à Chouaguen ; ils prétendaient devenir les plus forts sur le lac Ontario, et ainsi rompre les communications de Niagara et des pays de l'ouest avec Montréal et Québec. De Montréal, où il passait une partie de l'année, parce qu'il lui était plus facile d'observer les mouvements de l'ennemi, le gouverneur envoya le sieur de Léry, fils de l'ingénieur de ce nom et lieutenant des troupes de la marine, pour détruire deux de ces forts. Pour celte expédition, il lui donna quatre-vingt-treize hommes des troupes de la marine, cent soixante-six canadiens et quatrevingt-deux sauvages. De Léry partit de Montréal le dix-sept mars 1756, sur les glaces, et, de la Présentation, passa par des chemins connus des sauvages seuls, et arriva au fort Bull (2), situé près du lac des Onneyouts. Ce poste était rempli de munitions de toutes sortes qu'on dirigeait sur Chouaguen. De Léry; ayant appris que le colonel Johnson était averti de l'ar-
(1) Mohawk.
(2) A une lieue et demie du fort Bull, était le fort Williams. Du fort Williams, en descendant la rivière Mohawfc, au fort Kouari, l'on comptait douze lieues. De Kouari, à droite de la rivière Mohawk, à Cannatchoary, il y a quatre lieues ; le» habitants, entre les deux forts, étaient Palatins ou Allemands. Du fort Cannatchoary au fort Hunter, douze lieues. Du fort Hunter à Schenectady, ou Corlar, sept lieues.
rivée des Français, attaqua, sans perdre de temps, le fort Bull, qui n'était défendu que par quatre-vingt-dix hommes, et s'en empara dans un peu pins d'une heure. Les français mirent le feu au fort et en enlevèrent une grande quantité de provisions, dont ils avaient un grand besoin.
En effet, une grande misère continuait à peser sur la colonie ; Québec était réduit à la viande de cheval ; on ne trouvait que peu de pain chez les boulangers, et encore était-il fort mal fait et fort mauvais. Dans la disette de la farine, il fallut réduire les habitants à une livre de pain par jour, et, comme la dépense parut encore trop considérable on réduisit la portion à une demilivre. L'on espérait que bientôt il arriverait des secours de France, qui ramèneraient l'abondance dans la colonie.
Malgré la disette qui régnait, et les nombreuses difficultés dont il était environné, le marquis de Vaudreuil s'occupait toujours de chasser les Anglais de Chouaguen, afin de se mettre sur la défensive. Maîtres de ce poste, les Anglais pouvaient y rassembler un corps de troupes, qui pouvait, muni de bateaux, en trois ou quatre jours, descendre à Montréal. L'on avait bien, dans cette partie du Saint-Laurent, pour inquiéter l'ennemi, le fort de la Présentation, et, plus bas, le village de Saint-Régis, que venaient d'établir trente familles iroquoises du saut Saint-Louis ; mais ces petits postes, quoique avantageux comme points d'observation, n'étaient pas propres à retarder beaucoup la marche d'une armée descendant à Montréal par le fleuve.
Pour tranquilliser la colonie de ce côté, M. de Vaudreuil, au mois d'avril, envoya vers le lac Ontario un détachement de huit cents hommes, commandé par M. de Villiers, pour tenir en échec les soldats anglais réunis aux environs de Chouaguen. Brave et prudent, de Villiers était toujours prêt à marcher au service de son pays ; dans cette occasion, il alla asseoir son camp sur les bords de la rivière au Sable (1), près de son embouchure dans le lac Ontario, et construisit un fort de pieux. De là, il attaquait souvent l'ennemi, pillait ses munitions, et rendait fort difficiles les rapports entre Chouaguen et la vallée de la rivière Mohawk.
' Pendant tout l'hiver de 1755-56, des partis avaient sans cesse été en campagne contre les colonies anglaises. Cependant, dans le cœur de la colonie, il était difficile de faire mouvoir ces partis, parce que l'hiver avait été bien moins rigoureux
(1) Aujourd'hui Sandy Creek, entr* Oswego (Chouaguen) et Sackets Harbour» Mémoire* de la Soc. Ilùtt. de Québec.
qu'à l'ordinaire, et que la neige n'était pas assez abondante pour permettre de voyager sur les raquettes (1). A la Belle- Rivière, au contraire, l'hiver avait été beaucoup plus rigoureux que dans les années précédentes, et M. Dumas, qui avait remplacé M. de Contrecœur au fort Duquesne, tint continuellement des partis en campagne, tant sur les terres de la Virginie, que sur celles de la Pennsylvanie. Sur les frontières des colonies, les sauvages alliés détruisirent plusieurs villages, et forcèrent les habitants à se retirer dans les villes. M. de Vaudreuil écrivait au ministre, « que si les Anglais ne réussissaient pas à prendre le fort Duquesne, il leur faudrait abandonner le fort Cumberland (2). » Le gouverneur général avait pris toutes les mesures possibles pour mettre le sieur Dumas en état de faire une bonne défense ; il lui avait envoyé, avec des munitions, trois cents canadiens, qui, avec la garnison et la milice du Détroit, pouvaient former un corps de douze à quinze cents hommes.
Pour la défense du fort Saint-Frédéric, M de Vaudreuil avait fortifié le poste de Carillon, qu'il avait fait occuper après la défaite de Dieskau, et douze canons de différents calibres y avaient été placés. Dès la fin de mai, deux mille hommes s'y trouvaient campés ; c'étaient les bataillons de la Pieine et de Languedoc, des troupes de la marine, des canadiens et des sauvages. Le bataillon de Béarn fut envoyé à Niagara, ceux de Guyenne et de la Sarre à Frontenac.
S'apercevant, au milieu de tous ces mouvements, que Chouageen était menacé, et craignant que M. de Vaudreuil n'eût le dessein d'attaquer leur pays et de se porter vers Schenectady par la vallée de Mohawk, les Onnontagués, les Goyogouins, les Onneyouts et les Agniers résolurent d'arrêter la guerre de ce côté, s'il était possible. Après avoir consulté le colonel Johnson, qui partageait les mêmes craintes, ils députèrent trente des leurs à M. de Vaudreuil. Les Iroquois lui déclarèrent, en orateurs, qu'ils ne pouvaient prendre part ni pour les Anglais ni pour les Français ; mais ils priaient Ononthio de ne pas barrer le chemin de Montréal à Chouaguen, ni de Chouaguen au Rocher-Fendu. Le gouverneur leur répondit que, malgré sa bonne volonté, il ne pouvait répondre favorablement à leur demande; que ses jeunes gens et ses guerri'-rs avaient l'habitude d'aller attaquer l'ennemi partout
(1) Le 20 janvier 1756, il n'y avait plus de neige sur la terre dans le Bas-Canada.
(2) Le fort Cumberland était situe sur la partie du Potomac la plus rapprochée du fort Duquesne.
où il se trouvait ; mais qu'ils ne feraient point de mal aux Iroquois, pourvu qu'ils ne se joignissent pas aux Anglais. Il leur donna des présents, puis les renvoya dans leur pays.
Enfin, M. de Rigaud, frère du gouverneur, arriva de France. Pris par les Anglais l'année précédente, il avait été emmené en Angleterre, d'où il lui avait été permis de repasser en France II annonça l'arrivée prochaine de secours en troupes et en munitions. Des bâtiments croisaient sur le lac Ontario.
Tel était l'état des affaires, lorsque le marquis de Montcalm, envoyé pour remplacer le général Dieskau, arriva à Québec. Sous lui étaient messieurs de Lévis, brigadier, et de Bourlamaque, colonel des troupes de terre. Dans le cours du mois de mai, arrivèrent les bataillons de la Sarre et de Royal-Rowssillon. Six navires arrivèrent à peu-près dans le même temps. Mais, peu après, nue maladie épidémique se déclara parmi les soldats. Le sieur Doreil écrivait au ministre : «Le vaisseau le Léopard est arrivé, empesté d'une maladie d'autant plus sérieuse qu'elle est devenue épidémique. À mon arrivée ici, nous avions plus de trois cents soldats à l'hôpital, dont deux cent quatre-vingts de ce vaisseau... Je ne puis, à cette malheureuse occasion, faire un trop grand éloge des dames religieuses de l'Hôtel-Dieu et de i'Hôpital- Général, qui soignent les malades. Les dernières se sont sacrifiées au point de se retrancher dans un coin de leur maison, et de se priver de leurs lits, de leur linge, et du plus simple nécessaire à leur usage, pour secourir les malades, dont elles ont eu la presque totalité... Depuis six jours, onze ont été attaquées de la maladie du Léopard (i). »
Le sieur de Montreuil (2), nommé major-général, était un officier plein de courage ; mais, au jugement de Montcalm, il n'avait ni les talents, ni les connaissances nécessaires pour remplir les fonctions auxquelles il avait été appelé. Arrivé au
(1) Doreil. Les dames de l'Hôpital-Général et de l'Hôtel-Dieu répondirent noblement aux calomnies dont elles avaient été attaquées précédemment par des fonctionnaires publics, et dont elles avaient été justifiées par M. de Beauharnois. Les religieuses de l'Hôtel-Dieu étaient alors occupées à relever leur monastère, brûlé l'année précédente.
(2) De Montreuil fait une pauvre description des Canadiens : " Il n'y a pas de police j le canadien est indépendant, méchant, menteur, glorieux, fort propre pour la petit© guerre, très-brave derrière un arbre, et fort timide lorsqu'il est à découvert.
" Les habitants canadiens sont fort à leur aise ; ils ne payent ni taille, ni autres impôts ; ils chassent et pèchent librement ; en un mot, on peut les regarder comme riches. Les Canadiens sont grands, robustes et infatigables, surtout pour les marches ; fort ignorants, n'ayant aucune idée des sciences, ne s'attachant qu'à leur commerce. Cela n'empêche pas qu'ils ne soient présomptueux et remplis d'eux-mêmes, s'estimant au-dessus de bien des nations... Le sang du Canada est assez beau ; les femmes y sont généralement jolies, grandes et bien faites, spirituelles, babillardes, maniant la parole avec aisance, paresseuses en tout, et pour le luxe au dernier point. "
Canada avec tous les préjugés d'un homme qui n'est jamais sorti de son pays, il condamnait tout ce qui n'était pas conforme à ses idées. Ses lettres au sieur Dabadie, gouverneur de la Bastille., prouvent abondamment jusqu'où il portait la jalousie contre les officiers de la colonie.
M. de Montcalm, après son arrivée, témoignait aussi assez vivement le peu de cas qu'il faisait des Canadiens. « Les milices canadiennes, » écrivait-il, « ne connaissent ni discipline, ni subordination ; j'en ferais dans six mois des grenadiers, et actuellement je me garderais bien d'y faire autant de cas, que le malheureux monsieur Dieskau y en a fait, pour avoir trop écouté les propos avantageux des Canadiens, qui se croyent, sous tous les points, la première nation du monde. »
« Les Canadiens sont contents de moi, leurs officiers m'estiment, me craignent et voudraient bien qu'on pût se passer des Français et de leur général, et de moi aussi. »
De fait, les Canadiens témoignaient aussi une certaine défiance des troupes françaises ; ils voyaient que celles-ci n'étaient pas propres à la guerre des forêts1; que les soldats récemment arrivés ne pouvaient point supporter les fatigues qu'il fallait rencontrer au milieu des bois ; que les officiers français «nouvellement arrivés ne pouvaient s'accoutumer à vivre comme les soldats et au milieu des soldats. Il y avait, sans doute, exagération de part et d'autre dans ce concert de plaintes ; mais il y avait malheureusement de la vérité. Cette défiance mutuelle causa une partie des malheurs qui suivirent. Parmi les officiers supérieurs, monsieur de Lévis sembla s'être mis au-dessus des préjugés, et avoir cherché à utiliser les services des Français et des Canadiens, sans s'arrêter à déprécier le mérite des uns ou des autres.
Lorsque les troupes arrivèrent de France, monsieur de Vaudreuil avait déjà pris ses dispositions pour la campagne qu'on allait commencer. Il avait détaché un corps de troupes de la colonie et de miliciens du côté de la rivière Saint- Jean, pour y harceler les Anglais et recevoir les Acadiens qui avaient pu leur échapper. Un autre détachement de cinq cents hommes était en observation du côté du fort Lydius ; devant le fort de Carillon, étaient campés les bataillons de la Reine et de Languedoc ; Béarn montait à Niagara, Guyenne à Frontenac, et le sieur de Villiers continuait d'observer Chouaguen avec sept cents hommes, canadiens et sauvages. La défense du fort
Duquesne était confiée à un corps considérable de canadiens et de sauvages (1).
Au commencement de juin, Royal-Roussillon, qui venait d'arriver, fut envoyé sur le lac Saint-Sacrement, et la Sarre à Frontenac, avec deux ingénieurs français ; ils étaient sous les ordres du colonel de Bourlamaque, chargé de faire de nouvelles fortifications à cette place. Le chevalier de Lévis, brigadier, fut destiné à commander sur le lac Saint-Sacrement, et le marquis de Montcalm, à se porter aux lieux que les ennemis paraîtraient menacer davantage.
Ainsi tout semblait déterminé pour la défensive, sur le lac Ontario, le lac Saint-Sacrement et la Belle-Rivière. Le marquis de Vaudreuil s'étonnait, toutefois, qu'on s'obstinât à vouloir découvrir le cœur de la colonie, afin de conserver les postes de la Belle-Rivière, qu'il serait facile de reprendre si l'on restait maître des positions plus voisines de Québec et de Montréal.
Cependant, quelques petits partis de canadiens et de sauvages se succédaient sans relâche sur les frontières anglaises, et désolaient surtout la Pennsylvanie, le Maryland et la Virginie.
Vers le milieu de juin, l'on apprit de diverses sources, que d'immenses préparatifs de guerre se faisaient à Albany et au fort Lydius, et l'on comprit que les Anglais avaient des projets d'offensive du côté du lac Saint-Sacrement. En effet, le plan de la campagne de 1756 avait été discuté et décidé dans un conseil des gouverneurs anglais, tenu à New-York. L'on y était convenu de lever plusieurs corps de milices. Un détachement de dix mille hommes devait être dirigé contre la pointe à la Chevelure ; six mille hommes attaqueraient le fort Niagara, et trois mille le fort Duquesne. Outre cela, deux mille hommes remonteraient le Kénébec, traverseraient la hauteur des terres, descendraient la Chaudière, pour détruire les établissements formés sur les bords de celte rivière, et s'avanceraient du côté de Québec. L'arrhée, en mars, de deux régiments anglais, sous le général Abercrombie, facilitait l'exécution de ces projets, mais créait de nouveaux embarras. Les règlements de la cour sur le rang que devait occuper respectivement les officiers des troupes réglées et des milices, avaient causé des plaintes dans l'Amérique-Anglaise. Consulté par Abercrombie, sur un sujet si délicat, le général Winslow déclara que, si les officiers des régiments anglais prenaient
(1) Journal joint aux lettre* de Montcalm.
rang au-dessus des officiers des milices américaines, il y aurait beaucoup de mécontentement chez les derniers. Il fut enfin convenu que les régiments anglais relèveraient les milices provinciales dans les postes qu'elles occupaient, et que cellesci, sous les ordres de Winslow, avanceraient contre la pointe à la Chevelure. Lorsque, peu de temps après, lord Loudoun arriva pour prendre le commandement général des troupes, les mêmes difficultés furent soulevées, et arrangées à peu près dans le même sens.
Sur ces rapports, le marquis de Montcalm proposa une diversion sur le lac Ontario, pour attirer de ce côté les troupes anglaises qui devaient être lancées contre Carillon et la pointe à la Chevelure. M. de Vaudreuil n'avait pas perdu de vue le siège de Chouaguen ; mais il ne paraissait pas convenable de l'entreprendre pendant cette campagne, car la saison était déjà avancée, et les préparatifs exigés pour cette entreprise étaient très-considérables.
Pendant qu'on s'occupait à résoudre cette question, le sieur Bigot arriva à Montréal, et se chargea de préparer les munitions nécessaires, d'expédier les convois, de les entretenir sans interruption. Dès lors, la diversion fut résolue du côté de Chouaguen, et l'on convint d'en faire le siège, si l'état de la place ou la lenteur des ennemis le permettait. En conséquence, le sieur Rigaud de Yaudreuil, gouverneur des Trois- Rivières, fut envoyé pour prendre le commandement du camp de Villiers; il menait avec lui un corps de troupes de la colonie et de sauvages; de Bourlamaque reçut ordre de commencer à Frontenac les préparatifs qu'on jugerait nécessaires, et le sieur Descombles, ingénieur, avec un détachement de canadiens et de sauvages, alla reconnaître Chouaguen.
Pour masquer le projet aux Anglais, Montcalm partit, le vingt-sept juin, pour le fort de Carillon, avec le chevalier de LévU. Les positions à prendre de ce côté pour la défensive, les fortifications qu'on établissait à Carillon, les mouvements des ennemis au fort Lydius et à Albany, étaient autant de raisons qui autorisaient la présence de Montcalm sur le lac Saint-Sacrement. N'y demeurant que le temps nécessaire pour examiner l'état des choses et donner le change aux Anglais, il remit au chevalier de Lévis la défense de cette frontière, et lui laissa un corps de trois mille hommes. Parti de Carillon le quinze de juillet, il se trouvait à Montréal le dix-neuf du même mois ; il en repartit le vingt-un, et arriva à Frontenac le vingtneuf. Déjà le bataillon de Béarn avait reçu ordre de s'y rendre de Niagara.
Deux barques avaient été construites à Frontenac, et armées l'une de douze, et l'autre de seize canons ; elles étaient commandées par les sieurs Laforee et de la Broquerie. M. de Vaudreuil les avait fait croiser dans le lac Ontario, où elles coulèrent à fond quelques petits bâtiments anglais, et contraignirent les autres à rester devant Chouaguen, de façon qu'ils ne pussent inquiéter l'armée française lorsqu'elle traverserait le lac ; déplus, une chaîne de découvreurs canadiens et sauvages fut placée dans la vallée de la rivière Mohawk, pour intercepter les courriers qui seraient dépêchés de Chouaguen à Àlbany. Le quatre août, Montcalm partit de Frontenac avec la première division de l'armée, composée des bataillons de la Sarre, de Guyenne, et de quatre pièces de canon. Le six, il campa à la baie de Niaouré, où le marquis de Vaudreuil avait marqué le rendez-vous des troupes, et où la seconde division, composée du bataillon de Béarn et des miliciens, se rendit le huit. Le nombre des troupes destinées à l'opération était de près de trois mille hommes ; la Sarre, Guyenne et Béarn, ne donnaient que treize cents hommes; les soldats de la colonie, les miliciens et les sauvages étaient au nombre de seize à dix-sept cents.
Destiné à former l'avant-garde, le corps du sieur Rigaud partit le même jour pour s'avancer vers Chouaguen ; il s'arrêta à trois lieues de cette place, dans l'anse aux Cabanes. La première division arriva dans ce lieu le dix, à deux heures du matin. Alors l'avant-garde se porta à travers les bois à une autre anse, située à une demi-lieue de Chouaguen ; elle devait y favoriser le débarquement de l'artillerie, que quatre-vingts bateaux transportaient, ainsi que celui du reste des troupes ; elle fut suivie parla première division, qui arriva vers minuit. Les troupes passèrent la nuit au bivouac. Le onze, dès la pointe du jour, les Canadiens et les sauvages s'avancèrent près du fort Ontario, situé sur la rive droite de la rivière Oswégo, et en formèrent l'investissement ; c'était un des forts qui défendait Chouaguen. Son enceinte était de gros pieux de chêne, hauts de quatorze pieds ; elle était protégée en dehors par un large et profond fossé. Les troupes françaises l'attaquèrent à coups de fusil, et s'en approchèrent malgré le canon et le feu de la mousqueterie des ennemis, qui y étaient au nombre de six cents. Pressés vigoureusement, le treize, les Anglais traversèrent la rivière Oswégo, et se retirèrent dans le fort de Chouaguen, dont l'enceinte de pierre était défendue par beaucoup de fortifications de terre ; ils abandonnèrent dans le fort
d'Ontario quatre mortiers et huit pièces de canons, enclouées à la hâte. L'ingénieur Descombles fut tué sous le fort Ontario par un des sauvages alliés, qui, dans les ténèbres, le prit pour un ennemi ; le sieur Pouchot, capitaine au régiment de Béarn, reçut ordre de faire fonction d'ingénieur pendant le reste du siège (1).
Le fort Ontario fut aussitôt occupé par les grenadiers de tranchée, et, dès l'entrée de la nuit, on commença, du même côté de la rivière, une grande batterie placée de manière à battre le fort Chouaguen et le chemin qui conduisait au fort George ; vingt canons furent mis en position pendant la nuit. Le quatorze, à la pointe du jour, le sieur de Rigaud reçut ordre de traverser la rivière à gué, avec les canadiens et les sauvages, de se porter dans les bois et d'inquiéter la communication de Chouaguen avec le fort George, où les ennemis paraissaient occupés à d'importantes dispositions. Rigaud et ses hommes se firent honneur par leur sang-froid et le courage qu'ils déployèrent dans cette occasion.
A six heures du matin, Montcalm avait déjà, sur les bords de la rivière, neuf pièces en état de tirer, et vers dix heures, quoique le feu des assiégés eût jusqu'alors été supérieur à celui des assiégeants, ceux-là arborèrent le drapeau blanc et envoyèrent deux officiers pour demander à capituler (2).
La célérité avec laquelle l'armée française avait dressé ses batteries sur un terrain jugé impraticable, l'idée que ces travaux donnaient du nombre des troupes françaises, le mouvement du corps détaché de l'autre côté de la rivière, la crainte des sauvages, la mort du commandant de Chouaguen, le colonel Mercer, tué à huit heures du matin, déterminèrent les assiégés à une démarche que Montcalm n'osait pas attendre si tôt.
Bougainville fut chargé d'aller proposer les articles de la capitulation, qui furent que la garnison se rendrait prisonnière de guerre, et que les troupes françaises iraient sur le champ prendre possession des forts. Ces articles, acceptés par le sieur Littiehales, colonel du régiment de Shirley, furent renvoyés au marquis de Montcalm. Le sieur de la Pauze, aidemajor du régiment de Guyenne, et faisant les fonctions de major^général, fut envoyé pour les rédiger ; le sieur de Bourlamaque, nommé commandant des forts George et Chouaguen, en prit possession, avec deux compagnies de grenadiers
(1) Mémoire de Montcalm ; Lettre de M. Dumuy.
(2) Mémoire de Montcalm.
et les piquets de la tranchée ; il fut chargé de démolir et de déblayer l'artillerie et les munitions de guerre qui s'y trouvaient.
Pendant ce siège, les Français eurent environ trente hommes tués ou blessés ; les Anglais en eurent environ cent cinquante, y compris plusieurs soldats, qui, ayant essayé à se sauver dans les bois, tombèrent entre les mains des sauvages. Près de dixsept cents hommes restèrent prisonniers ; ils appartenaient aux régiments de Shirley et de Pepperell, venus d'Angleterre, et qui avaient combattu à Fontenoy, et au régiment américain de Schuyler. Aux mains des Français restèrent sept petits bâtiments de guerre, dont un de dix-huit canons, et trois armés de pierriers, deux cents berges ou bateaux, sept canons de bronze, un grand nombre de canons de fer, des obusiers, des pierriers, une grande quantité de boulets, de balles et de poudre, et un amas considérable de vivres.
Le vingt-un août, les démolitions étaient achevées, l'armée se rembarquait, avec les prisonniers, et se rendait, en trois divisions, à la baie de Niaouré, d'où les différents corps se portèrent à leur destination respective. Avec la permission du général, les sauvages étaient partis aussitôt après le siège.
La grande abondance de munitions de guerre et de bouche trouvées dans Chouaguen, la flotte destinée à assurer aux Anglais la supériorité sur le lac Ontario, les nouveaux convois qu'ils attendaient, tout annonçait de leur part des projets sur les postes de Frontenac et de iNiagara, qu'ils comptaient enlever dans le cours de l'automne.
En rendant compte de la prise de Chouaguen (1), le marquis de Vaudreuil parle des efforts qu'il a faits pour organiser l'expédition de Chouaguen. Il revendique pour les Canadiens la part qu'ils ont eue dans la prise de ce poste, et se plaint de la partialité de Montcalm pour les troupes réglées.
« Les troupes de terre, » écrivait au ministre l'intendant Bigot, « ne s'attendaient point à prendre Chouaguen à si bon marché ; on s'était fait de ce fort une idée toute autre et, si M. de Vaudreuil n'eût pas été ferme dans l'ordre qu'U avait donné d'en faire le siège, il serait encore aux Anglais. On a aussi obligation au chevalier le Mercier, qui levait toutes les objections qu'on lui faisait au fort Frontenac au moment de s'embarquer, objections qui ne tendaient qu'à ne pas entreprendre cette expédition. Ces messieurs de terre ne con-
(1) Lettre du 1er septemlrt 1756.
naissent pas l'impression que la présence des sauvages fait sur les Anglais. Ces derniers auraient tenu plus longtemps dans Chouaguen, à ce qu'ils m'ont assuré, si les Canadiens et les sauvages n'eussent pas traversé la rivière. I!s les virent passer avec tant d'ardeur, quoiqu'ils eussent de l'eau jusqu'à la poitrine, qu'ils craignirent d'être forcés et égorgés dans leurs retranchements, qui étaient battus à revers par notre artillerie. • Ils ne furent pas moins étonnés de la vivacité avec laquelle M. le marquis de Montcalm les avait attaqués, et les battait (1)-»
La prise de Chouaguen déconcerta les plans des Anglais. Win slow reçut l'ordre de lord Loudoun de renoncer à son expédition contre la pointe à la Chevelure, et de fortifier son camp de manière à empêcher les Français de s'avancer vers l'Hudson ; l'expédition du côté de la rivière Chaudière fut abandonnée ; on renonça à l'attaque du fort Duquesne. L'on commença a bâtir, au fond du lac Saint-Sacrement, sur l'emplacement que les troupes de Johnson avaient occupé, un fort, dont l'ingénieur Desandrouins décrit la position dans une lettre au ministre : « Le fort George, appelé par les Anglais William-Henry, est situé au fond du lac Saint-Sacrement, au milieu du bassin que laissent entre elles et le fond du lac les hautes montagnes qui l'environnent, et de là se continuent en deux chaînes sur les deux bords. Ce bassin est fort entrecoupé de hauteurs et de marais. »
Le marquis de Yaudreuil avait été averti que les Anglais devaient faire un puissant effort pour s'emparer de Carillon ; aussi, il avait laissé à M. de Lévis trois bataillons, des canadiens et des sauvages ; ces différents corps formaient environ quatre mille hommes. Ces troupes demeurèrent tranquilles pendant toute la campagne ; quelques détachements furent toutefois envoyés ; le sieur Lacorne s'avança du côté du fort Lydius.
Tandis que les affaires militaires réussissaient au gré des chefs, les affaires civiles étaient tristes. Les navires, qui, l'année précédente, avaient été destinés à aller de Québec à Miramichi, ne purent partir du Canada qu'au printemps de 1756; ils ramenèrent au Canada beaucoup de familles acadiennes ; elles y eurent à souffrir de grandes privations. Les préparatifs, qui avaient été faits pour recevoir les pauvres exilés, étaient insuffisants ; et il n'en pouvait être autrement,
(1) Lettre du 3 septembre 1756. Il ajoute dans la même lettre : " On dit lo colonel Johnson mort : cela mérite confirmation. Si cela était, les Anglais n'ont personne capable d'être chargé des aSaires des sauvages."
puisque les femmes et les enfouis des canadiens appelés à combattre, étaient condamnés à souffrir énormément au milieu de la détresse générale causée par la guerre, les mauvaises récoltes, et les honteuses spéculations de Bigot et de ses amis.
La récolte avait presque totalement manqué dans le gouvernement de Québec ; le secours en vivres n'avait pas été aussi abondant qu'on l'attendait ; aussi la farine se vendait jusqu'à cent trenie francs les cent livres. Les Acaûiens avaient apporté avec eux beaucoup de billets promissoires, émanés au nom du gouvernement ; mais Bigot ne voulait point les sol. 1er par des lettres de change, de peur qu'en France l'on ne soupçonnât les énormes dépenses qui avaient lieu dans la colonie.
M. Bigot avait enfin obtenu de la cour ce que la société avait demandé par des voies secrètes. Comme il avait été obligé de faire acheter le riz qui se trouvait dans la colonie, il le faisait distribuer aux pauvres et aux nécessiteux, à plus bas prix qu'il ne coûtait au roi ; ainsi, c'était l'état qui supportait la perte, 11 fit comprendre à la cour, qu'elle se débarrasserait de cette dépense, en nommant un munitionnaire, qui serait tenu de faire venir de France les provisions nécessaires aux troupes. Conformément aux réponses de la cour, le sieur Cadet fut déclaré munitionnaire général, le premier janvier 1757. Cadet débuta par demander qu'on lui payât d'avance un million de francs, qui lui furent aussitôt comptés.
La société ayant obtenu la nomination du munitionnaire, demanda que le sieur Péan, sous le nom de major, fût chargé du détail de l'équipement des troupes et des milices. 11 n'y eut point d'obstacle à celte nomination, et l'intendant donna au sieur Péan tout pouvoir et sur les vivres et dans les magasins. Dès lors, tous les emplois furent mis à la disposition de la société, à laquelle M. Bigot paraissait entièrement dévoué.
Malgré ces nominations, la misère régnait toujours dans la colonie ; le peuple de Québec manquait de pain ; le blé était fort rare à la campagne. L'intendant en avait fixé le prix à six livres le minot; mais les cultivateurs le tenaient caché, parce qu'ils ne regardaient pas ce prix comme assez élevé. M. Bigot, sur les avis de Cadet et de quelques autres, envoya dans les campagnes des employés pour enlever tout ce qu'ils en trouveraient ; il fit arrêter et sceller les moulins, ne laissant ouverts que ceux qui appartenaient à quelques personnes favo-
rites. Par de tels procédés, la misère augmentait et prenait des proportions effrayantes. On suivait les mêmes pratiques dans le gouvernement de Montréal, sur la rivière Saint-Jean, et dans les lieux où les Acadiens s'étaient réunis. Les vivres que l'on distribuait dans les postes militaires, coûtaient quatre fois plus qu'ils ne valaient, et l'on alla même jusqu'à faire payer au roi les vivres qu'il avait donnés au munitionnaire.
M. de Yaudreuil était trop honorable, pour qu'on tentât de lui faire prendre quelque part dans ces malversations ; mais il montra une grande faiblesse, en ne punissant point les coupables comme ils le méritaient. Son principal soin, à cette époque, était de tenir sans cesse sur pied des détachements de canadiens et de sauvages, pour être informé des préparatifs des Anglais, et pour gagner les nations sauvages par les présents et lescolliers qu'il leur envoyait.