CHAPITRE TRENTE-HUITIEME
Attaque du fort George — M. de Rigaud ravage les environs du fort — Secours des sauvages de l'ouest — Montcalm profite du moment où une partie de l'armée anglaise est occupée du côté de l'Acadie, pour diriger ses forces sur le fort George — Capitulation du fort — Les sauvages massacrent un grand nombre de prisonniers, malgré les officiers français — Procès des sieurs Vergor et Villeray— De Lignery remplace le capitaine Dumas au fort Duquesne — Varin, remplacé par Martel, repasse en France — Triste état de la colonie.
La première entreprise considérable, dont on s'occupa en 1757, fut l'attaque du fort George, où les Anglais continuaient de travailler, et qui servait de place d'armes et d'entrepôt pour les opérations qu'ils méditaient contre les frontières françaises. Monsieur de Vaudreuil comprit que, pour mettre le pays à l'abri de ce côté, il fallait essayer de détruire ce poste avant que les forces anglaises s'y fussent réunies, et, comme Montcalm partageait ses opinions, il résolut d'envoyer un fort détachement pour le surprendre.
Ce détachement, composé de cinq piquets de troupes de terre, de trois cents soldats de la marine, de six cent cinquante canadiens et de quatre cents sauvages, fut confié à M. Rigaud de Yaudreuil, qui avait pour second le chevalier de Longueuil, lieutenant du roi à Québec (1).
Pierre-François de Rigaud, frère de M. de Vaudreuil, ne passait pas pour spirituel ; mais il était brave, bon, affable et capable de tout entreprendre pour le service de son roi. Aussi brave que son chef, le chevalier de Longueuil était encore un homme d'esprit. A ces deux officiers furent joints M. de Poulariez, alors capitaine des grenadiers de Royal-Roussillon, Dumas, revenu du fort Duquesne, et le chevalier le Mercier, qui servit d'ingénieur.
(1) Suivant les règlements de la cour, les gouverneur! particuliers avaient le rang de colonels, et les lieutenants du roi étaient considérés comme lieutenantscolonels. Ils marchaient suivant la date de leurs commissions. Mémoires de la S09. Hist. de Québec.
Le dix-sept mars, M. de Rigaud s'arrêta à une lieue ei demie du fort George ; messieurs le Mercier, Dumas et Poulariez, reconnurent qu'il était beaucoup plus fort qu'on ne l'avait jugé, et que le détachement de M. Rigaud n'était pas assez considérable pour s'en emparer. Cependant, dans la nuit du dix-huit au dix-neuf, on s'en approcha ; mais on reconnut que la garnison avait été avertie, et qu'elle élait aux aguets.
On brûla environ trois cents bateaux, trois barques, des hangars pleins de vivres ; l'on mil ainsi les ennemis hors d'état de venir au printemps attaquer le fort de Carillon. M. de Rigaud ramena ses troupes sûrement, el communiqua à M. de Mohfcaïm les renseignements recueillis dans celte expédilion, et qui servirent plus tard à en former le siège avec plus d'avantage.
Ayant appris que les Anglais ne pourraient aisément rassembler leur armée, et que la destruction de leurs bateaux ne pourrait leur permettre de la diriger contre Carillon, M. de Yaudreuil crut devoir attendre que Je munitionnaire eût reçu de France les provisions attendues, avant que de commencer la campagne ; il se contenta d'envoyer M. de Rourlamaque, avec deux bataillons, continuer les fortifications de Carillon, et faire les postes de la Chute et du Portage, entre les lacs Champlain et Saint-Sacrement.
Comme on désirait, à Montréal, obtenir le secours des nations de l'ouest, M. de Yaudreuil les engagea à y descendre, pour prendre part à la campagne projetée ; dans un grand conseil, il les invita à se trouver présents à la destruction du fort George, qu'il se préparait à renverser. Les sauvages lui répondirent qu'ils étaient descendus avec l'intention d'accomplir ses volontés, et qu'ils étaient prêts à suivre ses guerriers.
Au mois de janvier, les Anglais avaient tenu à Boston un grand conseil, auquel assistaient lord Loudoun avec les gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-Ecosse. L'on demanda, pour la campagne suivante, quatre mille hommes à la Nouvelle-Angleterre et à la Nouvelle-York, et au Nouveau- Jersey un nombre proportionnel de miliciens; au printemps, lord Loudoun se trouva ainsi à la tête d'une armée considérable. Au commencement de juillet, il alla avec ses troupes joindre lord Howe, qui arrivait d'Angleterre à Halifax, avec un corps de cinq mille soldats. Il se trouvait ainsi à la tête de onze mille soldats réguliers, avec lesquels il voulait s'emparer de Louisbourg. Rien ne l'inquiétait du côté des grands lacs, car il avait laissé dans les postes de ces quartiers des forces suffisantes pour les défendre. Mais, à Halifax, il fut bientôt informé que
Louisbourg renfermait une garnison de s;x mille hommes, outre les troupes provinciales; que dix-sept vaisseaux de guerre étaient dans le port, et qu'il n'y avait aucun succès à attendre contre une ville si bien défendue. L'entreprise fut donc remise à l'année suivante, et l'armée prit le chemin de New-York (1).
Profilant du temps où une grande partie des troupes anglaises se trouvaient éloignées, le marquis de Monlcalm préparait une armée pour prendre le fort George, et, les vaisseaux étant arrivés de France le trois juillet, le chevalier de Lévis joignit les troupes et les milices au fort Saint-Jean, sur la rivière de Richelieu Péan y était déjà rendu, pour distribuer les vivres et les provisions de guerre que l'on amassait en ce lieu pour la subsistance de l'armée. «M. de Bourlamaque, » écrivait Montealm. «est parti le dix mai, avec les régiments de Royal-Roussillon et de Béarn et un corps de canadiens, pour commander sur la frouiièr du lac Saint-Sacrement, et occuper Je camp de Carillon avec un corps d'environ deux mille hommes... M. de Bourlamaque est un officier appliqué; il a acquis l'estime et l'amitié des troupes... il a tenu la meilleure règle dans son camp, pour hâter les travaux de Carillon, y faire les préparatifs d'une expédition, dont le fort George serait l'objet. Elle eût été sûre, si le défaut de vivres nous avait permis de prévenir l'ennemi... J'ai été l'aire une tournée dans nos camps et dans nos postes avec M. le chevalier de Lévis... La situation de cette colonie est toujours critique... Le mois dernier, un millierde sauvages est arrivé des pays d'en haut, dont plusieurs viennent, de quatre à cinq cents lieues. 11 faut tâcher de mettre à profit le séjour onéreux de pareilles troupes. Nous allons tâcher de tenir Ja campagne, quoique avec des forces inférieures à celles que le général Webb rassemble vers le lac Saint-Sacrement. Nous croyons milord Loudoun à Halifax Vers le vingt, nous rassemblerons environ sept mille hommes, savoir: deux mille de troupes de terre, mille de la colonie, deux mille cinq cents canadiens et quinze cents sauvages. Nos sauvages peuvent également déterminer dans un quart d'heure le gain ou la perte d'une affaire. Nous avons un train d'artillerie tout rendu pour faire le siège du fort George, si les circonstances le permettent.
» J'ai • té obligé de rester ici, pour contenir les nations sauvages, qui ne partiront qu'avec moi, et je suis obligé de passer ma vie avec elles à des cérémonies aussi ennuyeuses que nécessaires... Ce qui est plus intéressant sont les vivres. La
(1) Ilolmes' American Annals, vol. II.
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colonie, à cet égard, est dans la situation la plus critique, qui peut la perdre.»
Dix jours après, M. de Montcalm écrivait (1) de Carillon dans les termes suivants au marquis de Yaudreuil : « M. Marin, qui s'est conduit avec une audace peu commune, n'a pas cru devoir s'arrêter, quoique son détachement d'environ quatre cents hommes fût réduit à environ deux cents, le surplus ayant relâché, ou étant renvoyé par lui, comme ne pouvant suivre. Il a enlevé une patrouille de dix hommes, plié comme une garde ordinaire de cinquante hommes ; il s'est porté jusqu'au camp des ennemis, dont il a essuyé une grande fusillade ; il s'est retiré en homme de guerre. Les sauvages en général ont très-bien fait, et l'on a obligation à Lamothe, chef Folle-Avoine, qui a voulu se laver de m'avoir quitté à Chouaguen.
» Les Outaouais, que j'ai envoyés du côté du lac, avaient conçu le projet de donner une correction aux berges anglaises, et elle a été étouffée. MM. de Corbière, de Langlade, Hertel de Chambly, le chevalier de Meloises et La Chapelle ont été envoyés avec eux. Ils sont, restés embusqués toute la journée d'hier et la nuit. Les Anglais ont paru à la poinle du jour sur le lac, au nombre de vingt-deux berges, y compris deux esquifs. Leur détachement était de trois cent cinquante hommes, commandés par le sieur Parker, colonel, qui a remplacé, à la tête du régiment de Jersey, le colonel Schuyler, pris à Chouaguen. Les cris de nos sauvages leur ont imprimé une telle frayeur, qu'ils n'ont fait qu'une faible résistance. Deux seules berges se sont sauvées, toutes les autres ont été prises ou coulées à fond; les sauvages en ont ramené six qui nous seront utiles. J'ai kï cent cinquante-un prisonniers, dont huit officiers ; il y a eu cent soixante hommes tués, noyés, ou mis à la chaudière. M. de Corbière commandait, ce détachement. Cette affaire nous a coûté un sauvage blessé légèrement. Leslroquois et les Hurons viennent de nous arriver.»
Le sieur Marin, lils du célèbre capitaine de ce nom, mort dans la campagne de la Belle -Rivière, s'était approché du fort Lydius avec deux cents sauvages, et en avait emporté les ouvrages extérieurs. Deux cents anglais étaient tombés en les défendant, et les sauvages étaient encore occupés à leur enlever la chevelure, lorsque trois mille anglais tombèrent sur eux ; mais les sauvages réussirent à faire leur retraite sans se
(1) Lettre du 25 juillet 1757.
laisser entamer, et emportèrent, comme trophées de leur victoire, deux cents chevelures anglaises.
Toutes les troupes étaient arrivées à Carillon, lorsque le vingt-neuf juillet, le chevalier de Lévis reçut l'ordre de partir avec trois mille hommes, de suivre par terre les bords du lac Saint-Sacrement, et d'aller attendre, près du fort George, l'arrivée du reste de l'armée qui se rendait par eau. Enfin, le lendemain à midi, tous partaient en canots, en bateaux et en berges, pour passer le lac. Les canots, conduits par les sauvages, remontaient lentement, afin de permettre aux bateaux chargés d'artillerie de les suivre. Arrivés à une baie, dont ils ne pouvaient doubler la pointe sans se découvrir entièrement aux ennemis, tous se déterminèrent à y passer la nuit. Le lendemain tout était en mouvement dans la baie ; les bateaux, qui portaient l'artillerie, consistant en trente-deux pièces de canons et en cinq mortiers, défilèrent d'abord. En dépassant la langue de terre, et en apercevant le fort, les artilleurs eurent le soin de saluer le fort par une décharge générale ; le reste de la flottille suivait lentement.
Déjà un corps de sauvages était campé derrière le fort George, sur le chemin qui conduisait au fort Lydius. M. de Lévis occupait les défilés des montagnes qui conduisaient au lieu projeté du débarquement. Aussi, à la faveur de mesures si sagement prises, les troupes débarquèrent sans opposition à* une demilieue au-dessous du fort.
Surpris de cette attaque, les ennemis étaient encore occupés à enlever les tentes et à détruire les baraques qui étaient encore autour du fort. Des troupeaux de bœufs et de chevaux erraient dans les bas-fonds situés aux environs ; les sauvages ne tardèrent pas à s'en apercevoir, et tuèrent cent cinquante bœufs et cinquante chevaux.
Le fort George était un quarré flanqué de quatre bastions; les murs étaient formés de gros pins terrassés et soutenus par des pieux' massifs qui formaient un terre-plein de quinze à dixhuit pieds, complètement sablé. Quatre à cinq cents hommes défendaient le fort, à l'aide de dix-neuf canons et de quatre à cinq mortiers. Au dehors, un rocher fortifié, revêtu de palissades, protégeai! la place. Dix-sept cents hommes occupaient le rocher, et de temps en temps relevaient la garnison du fort. La principale défense de ce rocher consistait dans son assiette qui dominait tous les environs. Le général Webb se tenait au fort Lydius avec quatre mille hommes, afin de le secourir.
Pour investir complètement la place, il aurait fallu au moins
vingt mille hommes, et Montcalm n'avait avec lui que six mille français ou canadiens, et quinze cents sauvages. Les quartiers des sauvages étaient placés sur le chemin Lydius ; à peu de distance, étaient campés les canadiens, postés sur le sommet d'une montagne et toujours prêts à donner la main aux premiers. Enfin, les troupes réglées venues de France, occupaient la lisière des bois fort près du terrain où la tranchée devait s'ouvrir ; suivait le camp de réserve, muni de forces suffisantes pour le mettre à l'abri de toute insulte.
Après avoir fait ces arrangements, M. de Montcalm, le trois août, fit sommer le lieutenant colonel Monroe, commandant du fort George. Le porteur de la lettre qu'écrivit le général français, était le sieur de Fontbrune, aide-de-camp du chevalier de Lévis. Il fut accueilli par les officiers anglais, dont plusieurs le connaissaient déjà, avec une politesse et des égards remarquables ; toutefois de Fontbrune reçut une réponse digne d'un vieux soldat: «Monsieur le général,» écrivait Munroe, « je vous suis obligé des offres gracieuses que vous me faites ; mais je ne puis les accepter. Je crains peu la barbarie ; j'ai, d'ailleurs, sous mes ordres des soldats disposés comme moi à périr ou à vaincre. »
Cette fîère réponse fut publiée au bruit d'une salve générale d'artillerie ; les Fiançais furent obligés de transporter leur artillerie Une bonne demi lieue à travers les rochers et Jes bois avant d'y pouvoir répondre.
« Les canadiens aussi bien que les français se portaient avec joie aux travaux pénibles auxquels on les occupait ; on commença le trois à faire des fascines et des saucissons, et les canadiens ne cédèrent point aux vieux soldats dans cet ouvrage.
Cependant, les nations sauvages s'ennuyaient du silence des gros fosil> ; ainsi désignaient-ils les gros canons. Aussi leur joie fut grande la première fois que l'artillerie joua. Tous les travaux du siège les intéressaient ; armés de pelles et de pioches, ils tirèrent un boyau de tranchée vers le rocher fortifié, dont l'attaque leur était échue en partage, et ils furent bientôt à lu portée du fusil ; de ce point important, les sauvages et les canadiens fusillèrent, pendant une partie de la journée, le camp retranché. Le sept août, trois cents hommes, sortis de ce lieu, furent, attaqués par un petit nombre de canadiens et de sauvages conduits par M. de Yilliers, et, s'il eût été soutenu, il l'aurait enlevé ; mais il n'y eut d'autre avantage que de tuer soixante ennemis, et d'en prendre quelques-uns prisonniers.»
Cependant les ennemis se soutenaient par l'espérance d'un prompt secours. Les découvreurs français rencontrèrent dans les bois trois courriers partis du fort Lydius ; ils tuèrent le premier et prirent le second, mais le troisième s'échappa. On se saisit d'une lettre insérée dans une balle creusée, si bien cachée sur le corps du défunt, qu'elle aurait échappé à des recherches moins minutieuses. Le colonel Webb avertissait le commandant du fort George que les intérêts du roi d'Angleterre ne lui permettaient pas de dégarnir le fort Lydius pour aller au secours d'un voisin, mais que Munroe eût à capituler en se ménageant les conditions les plus avantageuses.
Monlcalm fit passer celte lettre au commandant du fort George, qui, quoique pressé, montrait encore le désir de résister assez longtemps encore. Cependant ses batteries étaient démontées, et ses soldats découragés ; aussi, le septième jour après l'arrivée des français, au moment où ils se disposaient à établir une troisième batterie, Munroe fit arborer le pavillon blanc, et demanda à capituler. Les articles les plus essentiels de la capitulation furent que la garnison du fort George se retirerait au fort Lydius avec les honneurs de la guerre ; qu'elle ne servirait pendant dix-huit mois contre le roi de France ; que dans l'espace de trois mois, tous les prisonniers français, canadiens, sauvages, faits depuis le commencement de la guerre dans l'Amérique septentrionale, seraient rendus à Carillon.
Malheureusement les Anglais ne furent point prêts à partir le jour de la capitulation. L'armée française, en ordre de bataille, s'avança vers la place pour en prendre possession, tandis que les troupes anglaises en sortaient pour aller se renfermer dans les retranchements.
Pendant le cérémonial militaire qui accompagna la prise de possession, les sauvages pénétrèrent en foule dans la place par les embrasures des canons, pour procéder au pillage. Mais ils ne s'en tinrent pas là, car ils tuèrent dans les casemates plusieurs malades qui n'avaient pu suivre leurs compatriotes.
Le lendemain, un spectacle bien plus terrible se présenta aux yeux des Français. De grand matin, les sauvages s'assemblèrent autour des retranchements pour dépouiller les anglais quand ils sortiraient. Quatre cents soldats français, destinés à protéger la retraite des ennemis, arrivèrent et se rangèrent en haie. Les Anglais commencèrent à défiler ; malheur à ceux qui fermaient la marche, ou qui, par quelque indisposition, ne pouvaient suivre leurs compagnons ; leurs cadavres jonchèrent bien-
tôt la terre, et couvrirent l'enceinte des retranchements. Cette première boucherie fut le signal qui fit de presque tous les sauvages autant de bêtes féroces ; ils déchargeaient, de tous côlés, de grands coups de hache ; quelques français furent même victimes de leur courage en défendant les pauvres captifs. Cependant, dit un témoin oculaire, il fut de peu de durée ; quarante à cinquante hommes furent tués ; la patience des anglais qui se contentaient de plier la tête sous le fer de leurs bourreaux, l'appaisa tout à coup ; mais elle n'amena pas les sauvages à la raison. En poussant de grands cris, ils se mirent à faire des prisonniers. Un épouvantable désordre s'était jeté parmi ces malheureux ; les uns couraient vers les bois, les autres vers les tentes françaises ou vers le fort. Cependant, les Français n'étaient pas spectateurs oisifs. Le chevalier de Lévis courait partout où le tumulte paraissait le plus échauffé, pour tâcher d'y remédier ; les officiers fiançais et canadiens imitaient son exemple. M. de Montcalm, qui, à cause de l'éloignement de sa tente, ne fut instruit que fort tard de ce qui se passait, se porta vers le lieu du massacre avec une célérité qui marquait la générosité de son cœur. Il se multipliait, pour arrêter le massacre, et invoquait la mort ; prières, menaces, promesses, il essaya de tout. Cependant, quelqu'un s'avisa de crier aux anglais, qui formaient un corps considérable, de doubler le pas. Cette marche forcée eut son effet ; les Anglais continuèrent leur marche au fort Lydius, où ils n'arrivèrent, d'abord qu'au nombre de trois ou quatre cents, mais où ils furent ensuite rejoints par les aulres.
Ces circonstances déshonorèrent la valeur que les sauvages avait fait éclater durant tout le cours du siège, et rendirent leurs services onéreux. Us essayèrent cependant de justifier leur barbarie. Les xibenaquis, en particulier, dont quelquesuns avaient été forcés de quitter leur pays pour s'établir à Saint-François (1), sur le lac Champlain, ou sur le haut de la rivière Chaudière, alléguaient que, plus d'une fois, dans le sein même de la paix, ou dans des pourparlers, leurs guerriers avaient, trouvé la mort sous les coups de la trahison dans les forts anglais.
Les sauvages étaient seuls responsables de la violation du droit des gens ; la cause en fut leur insatiable férocité, leur indépendance et leur haine pour les Anglais. La nouvelle de cette triste exécution, répandue dans les colonies anglaises, y
(1) Quelques-uns étaient sur la baie de Missiscoui, et d'autres entre Saint-Joseph, et Saint-François, Nouvelle-Beauce.
sema la désolation et l'effroi, au point qu'un seul sauvage osa pousser la témérité jusqu'à aller enlever des prisonniers près d'Albany, sans qu'il fût inquiété ni dans son expédition, ni dans sa retraite. Aussi les ennemis ne formèrent-ils aucune entreprise contre les Français dans les jours qui suivirent la reddition du fort George. La situation de l'armée française était cependant fort critique. Les sauvages, aux Abenaquis et aux Nipissingues près, étaient partis le jour même de leur malheureuse expédition ; douze cents hommes étaient occupés à démolir, près de mille transportaient les provisions immenses de bouche et de guerre qui avaient été prises. La tranquillité de Webb fournit à Moncalm les moyens de consommer son ouvrage ; le fort George fut détruit et renversé de fond en comble, et les débris livrés aux flammes. Quant à la perte de l'armée française, elle s'éleva à vingt-un morts, dont trois sauvages, et environ vingt-cinq blessés. M. de Montcalm se crut obligé de faire connaître a lord Loudoun ses sentiments à l'égard des cruautés exercées par les sauvages.'
« Mylord, » lui écrivait-il (1), «je regarde comme un vrai malheur d'avoir eu avec moi les abenaquis de Panaouamské en Acadie, qui avaient cru avoir à se plaindre de quelques mauvais traitements. Vous savez ce que c'est que de contenir trois mille sauvages de trente-trois nations différentes. Je m'estime heureux que le désordre n'ait pas eu de suites aussi fâcheuses que j'étais en droit de le craindre. Je me sais gré de m'ètre exposé personnellement, ainsi que mes officiers, pour la défense des vôtres, qui rendent justice à tout ce que j'ai fait dans l'occasion. »
Cette année encore, la main de la providence, qui avait accordé un si beau succès à la colonie, l'accabla par l'intempérie des saisons et les mauvaise* recuites. Montcalm, aussitôt après la prise du fort George, renvoya ses canadiens, pour qu'ils pussent s'occuper des moissons. Mais la récolte manqua presque entièrement, par suite des pluies trop abondantes et des gelées qui, de bonne heure, affligèrent le pays.
M. Bigot écrivait, le vingt-sept août 1757 : «Le Canada est fort heureux ; ses projets réussissent, et il bat les Anglais de tout côté. Mais il est malheureux dans ses recolles ; en voici une qui nous avait donné de grandes espérances, et qui sera mauvaise. 11 gèle et il pleut depuis quinze jours ou trois semaines ; aussi les blés sont rouilles. »
(1) Lettre du 18 août 1757.
Le prix des provisions continua à augmenter d'une manière effrayante, et les souffrances du peuple furent excessives. Les Acadiens, qui étaient à Miramichi et à la rivière Saint-Jean, restaient toujours plongés dans la misère la plus profonde ; les plus vigoureux d'entre eux allaient faire des courses dans les environs de Beauséjoiir et de Port-Royal ; ils tuaient les animaux domestiques restés dans les bois, ou les chassaient devant eux vers les bords de la mer, d'où ils les conduisaient vers Miramichi. Cette ressource cependant était encore bien faible. M. de Boishébert, commandant sur la rivière Saint- Jean, s'était intéressé dans les vivres ; ceux qu'on leur envoyait eonsistaient en morue salée ou sèche ; ils s'en contentèrent : on n'en paya pas moins au munitionnaire des rations complètes, et, quoiqu'il mourût beaucoup d'acadiens, le nombre était le même.
La cour, qui était bien mécontente de la prise des loris de Beauséjour et de Gaspareaux, avait ordonné au sieur de Vaudreuii d'instruire le procès des sieurs de Vergor et de Villeray. Ce procès n'eut lieu qu'en 1757 ; car M. de Vaudreuil, connaissant le peu de fondements qu'il y avait pour attaquer Villeray, avait différé jusques là, et ne procéda que sur un commandement formel de la cour ; il envoya au sieur de Villeray, qui appartenait à la garnison de Louisbourg, l'ordre de se rendre à Québec. Le vingt septembre 1 757, les sieurs de Vergor et de Villeray reçurent ordre de rester aux arrêts, chacun dans son logis. Après d'assez longs interrogatoires, un conseil de guerre s'assembla au château Saint-Louis, à Québec, sous la présidence de messieurs de Yaudreuil et Bigot, et les deux oliiciers furent renvoyés absous.
A celte occasion, Monlcalm écrivait: «L'avis unanime a été de renvoyer les officiers absous ; on a eu égard, pour le fort de Beauséjour, à ce que les Acadiens ont forcé le commandant à capituler pour assurer leurs vies. Ils avaient, autrefois, prêté serment de fidélité à l'Anglais, qui Jes avait menacés de les faire pendre pour l'avoir violé. A l'égard de Gaspareaux, une grande enceinte, avec des pieux debout, où il n'y a qu'un ofiicier avec dix-neuf soldats, ne peut être considéré comme un fort à soutenir un siège. »
Quelques changements avaient eu lieu cette année; deLignery remplaça le capitaine Dumas au fort Duquesne, d'où il continuait d'envoyer des bandes sauvages contre les provinces anglaises de la Pennsylvanie et de la Virginie. Longtemps garde-magasin du roi à Québec, le sieur Estebe, qui, l'année
précédente, s'était démis de son emploi, passa en France extrêmement riche. Sa place fut donnée au sieur Oervery, qui ne la garda pas longtemps, car il mourut environ huit mois après sa nomination (1).
M. Varin sollicitait, depuis quelque temps, la permission de passer en France ; il était alors fort riche ; ses sollicitations furent écoulées, et, il obtint ce qu'il demandait. L'intendant envoya à Montréal le sieur Martel, frère du garde-magasin de celle ville, pour y remplir les fonctions de commissaire à la place de M. Varin.
Bigot vivait tranquille au milieu de sa cour ; il voulait, cependant, passer en France, afin qu'un autre que lui supportât l'orage qui grondait du côté de la cour. Il fallait réaliser les biens immenses qu'il avait gagnés, et il tâchait de le faire. En passant en France, il voulait que les membres principaux de la société le suivissent. Pour exécuter ces desseins, le sieur Péan s'y rendit sous le prétexte de maladie, et y acheta de grands biens. Comme il appartenait toujours à la société, il fut chargé de faire partir des navires de bon printemps, et surtout de les charger de marchandises.
Au commencement de l'été de 1757, le régiment de Berry arriva. Une partie des soldats étaient déjà malades pendant la traversée, et la maladie continua. M Doreil écrivait le vingtquatre septembre 1757, au ministre de la guerre: «Les bataillons de Berry perdent toujours du monde à l'hôpital de cette ville. Il est mort encore une vingtaine d'hommes depuis ma lettre du seize septembre. La maladie afflige cruellement les religieuses ; il en est mort cinq, et trois aumôniers coup sur coup. L'effroi est si grand, que M. l'évêque vient de prendre le parti de relever l'aumônier de deux en deux jours, et, pour donner l'exemple à tous les prêtres de la ville qu'il a nommés pour servir tour à tour à l'hôpital, il va commencer demain l'exécution de ce sage arrangement, en faisant luimême seul et pendant deux jours, les fonctions d'aumônier. » Un autre fléau ravageait encore toute la colonie. A Québec on était réduit à quatre onces et même à deux onces de pain par jour. On donnait aux Acadiens de vieux chevaux et de la viande en partie gâtée. Comme effet de la boucherie et de la boulangerie générale, on payait pour le pain dix sous la livre, pour le bœuf vingt sous.
Le dix-huit septembre 1757, M. de Montcalm écrivait •
(1) Mémoires Mat., vol. II.
« Manque de vivres, le peuple est réduit à un quarteron de pain... Peu de poudre, point de souliers : on a pris ceux qui venaient... vivres, poudre, balles et souliers de bonne heure. Il faudrait en envoyer dès le commencement de mars. »
Le vingt-six février 1758, M. Doreil écrivait : «Le peuple périt de misère ; les acadiens réfugiés ne mangent, depuis quatre mois, que du cheval et de la morue sans pain ; il en est déjà mort plus de trois cents. Le peuple canadien en est toujours réduit, ainsi que nous, au quart de livre de pain par jour. A l'égard de la viande, on oblige ceux qui sont en état d'en manger, de prendre moitié cheval à six sous la livre. Nos soldats sont à la demi-livre de pain par jour depuis le premier novembre, trois livres de cheval, trois livres de bœuf, deux livres de pois et deux livres de morue par huit jours. Ils prennent leur mal en patienee. »
Yoilà l'état de misère auquel le peuple était réduit et qu'il supportait avec patience, parce qu'il le croyait nécessaire pour sauver le pays.
Cependant, au milieu de cet état de souffrance et de gêne, les officiels trouvaient moyen de passer le temps assez agréablement. Au palais de l'intendant, les bals et les repas se succédaient ; le jeu y était si violent, qu'il arrivait quelquefois qu'un seul coup de dé y faisait perdre mille louis. « On a joué ici,» continue Doreil, «chez M. l'intendant, jusqu'au mercredi des cendres, un jeu à faire trembler les plus déterminés joueurs, au quinze, au passe-dix, au trente-et-quarante. Heureusement pour ceux de nos officiers qui ont joué, que M. Bigot, qui est en état de perdre, a bien fait les honneurs de cette partie ; il lui en coûte environ deux cent mille livres. »
Pendant que les vivres étaient si rares, les gens de la campagne étaient dévorés par quelques hommes rapaces, qui, au nom du roi, enlevaient les bestiaux à bas prix, et les revendaient fort cher. Pris au nom du roi, un bœuf se payait quatre-vingts livres ; mais il était revendu douze cents francs par ces mêmes hommes. Malgré ces vexations, les braves et honnêtes canadiens se plaignaient peu. Leur réponse était toujours accompagnée de la même modération. Le roi peut prendre tout ce que nous avons, répondaient-ils, pourvu que le Canada soit sauvé (1).
(1) Dialogue de» mort» par le chevalier Johnstone.