CHAPITRE TRENTE-NEUVIEME
Campagne de 1758 — L'armée anglaise d'Amérique portée à cinquante mille hommes — Attaque simultanée de Louisbourg, de Carillon et du fort Duquesne — Prise de Louisbourg, et réduction de l'île de Saint-Jean — Montcalm et le marquis de Vaudreuil se fortifient à Carillon — Abercrombie marche sur ce fort — Bataille de Carillon, les Anglais repoussés ; fuite précipitée d'Abercrombie — Bradstreet surprend et brûle Cataracoui, et revient se poster à Chouaguen — Les Anglais défaits au fort Duquesne— Les Français, à l'approche de Forbes, abandonnent ce fort — Les Anglais le rétablissent sous le nom de Pittsburg— Etat du pays à la fin de cette campagne.
Cependant, les succès que les Français avaient obtenus en 1757, avaient produit un état de malaise dans les colonies anglaises. Par la ruine du fort George, les Français étaient devenus les maîtres sur les lacs Champlain et Saint-Sacrement ; la prise de Chouaguen leur permettait d'exercer une domination entière sur les lacs Ontario et Erié ; au moyen de la possession du fort Duquesne, ils conservaient leur prépondérance sur les nations du sud-ouest, et demeuraient maîtres du pays à l'ouest des Alléghanies. Cependant, au lieu de se livrer au découragement, les colonies anglaises se ranimèrent, et commencèrent à se préparer pour la campagne qui allait suivre.
Dès l'automne précédent, Pitt avait été mis à la tète d'une nouvelle administration. Dans une lettre-circulaire adressée aux gouverneurs des colonies, il les engageait à lever pour la guerre autant d'hommes que leur permettrait la population, et leur annonçait que la mère-patrie était décidée à envoyer en Amérique des forces considérables, destinées à attaquer les Français par terre et par mer. Les colonies du nord fournirent d'abondants secours. La législature de Massachusets s'offrit de lever sept mille hommes, le Connecticut cinq mille, et le New-Hampshire trois mille. Ces troupes furent prêtes à entrer en campagne au mois de mai. Déjà l'amiral Boscawen était arrivé à Halifax avec une flotte formidable, et environ douze mille hommes de troupes anglaises sous le général Amherst. Le comte de Loudoun était rentré en Angleterre, et le général Abercrombie, sur qui tombait le principal commande-
ment de la guerre américaine, était maintenant à la tête de cinquante mille hommes, qui formaient l'armée la plus nombreuse qui eût jamais été vue en Amérique.
Les généraux anglais proposèrent trois expéditions pour cette année : la première contre Louisbourg ; la seconde contre Carillon et la pointe à la Chevelure, et la troisième contre le fort Duqiiesne. L'amiral Boscawen avait conduit la première ; le vingt-huit mai, il était parti d'Halifax avec une flotte de vingt vaisseaux de ligne et de dix-huit frégates, et une armée de quatorze mille hommes sous le commandement du major général Amherst ; il arriva devant Louisbourg le deux juin 1758. La garnison de cette dernière place, sous les ordres de M. de Brueourt, était composée de deux mille cinq cents hommes de troupes régulières, et de six cents miliciens et sauvages. Le port était défendu par cinq vaisseaux de ligne, un vaisseau de cinquante canons et cinq frégates, dont deux avaient été coulées à fond à l'entrée des Anglais devant la ville.
Six jours se passèrent avant que les troupes anglaises pussent opérer leur débarquement; mais, le septième jour, pendant que, sous le commandement du gouverneur Lawrence et du général Whilmore, la droite et le centre des troupes anglaises feignaient de débarquer, sir James Wolfe débarquait, le huit juin, au ruisseau du Cormoran. Dès que l'artillerie eut été débarquée, Wolfe s'avança avec deux mille hommes vers un point occupé par les Français, d'où il lui était facile d'inquiéter les vaisseaux qui étaient dans le port, et où il dressa deux fortes batteries. Des approches furent faites de l'autre côté de la ville, et la siège fut poussé avec vigueur. De ce point, l'on fit un feu vigoureux contre la ville et les vaisseaux qui étaient dans Je port; enfin une bombe mit le feu à un des plus gros vaisseaux français, et le fit sauter ; les flammes se communiquèrent à deux autres qui furent entièrement détruits. De deux vaisseaux de ligne qui restaient encore dans le port, l'un fut détruit par six cents hommes qui l'attaquèrent dans des chaloupes ; l'autre fut enlevé et toué hors du port. Cet exploit rendit les Anglais maîtres absolus du port. Plusieurs brèches praticables avaient été faites dans les murs ; la place ne pouvait plus résister à un assaut, et le gouverneur offrit de capituler.
Wolfe refusa d'accepter les termes qu'offrait M. de Drucourt, et demanda que la garnison tout entière se rendît prisonnière de guerre. Ces termes humiliants furent d'abord rejetés, mais plus tard, il fallut les accepter, et Louisbourg, avec toute son artillerie, ses magasins militaires, ses provisions, toute l'île du
Cap-Brelon et celle de Saint-Jean furent cédées, le vingt-six juillet, aux Anglais, qui en prirent possession sans autre difficulté.
Environ quatre cents assaillants périrent dans ce siège. Wolfe trouva dans la ville deux cent vingt-el-un canons, dixhuit mortiers et une grande quantité de munition. Les habitants du Cap-Breton furent envoyés en France ; mais la garnison, les officiers des vaisseaux, les matelots et les troupes de la marine, au nombre de cinq mille six cent trente-sept hommes, furent conduits en Angleterre comme prisonniers. Quinze cents hommes de la garnison avaient été tués, et il ne resta, de la forteresse de Louisbourg, qu'un amas de ruines.
Après la chute de Louisbourg, un corps de troupes, sous lord Rollo, fut envoyé à l'île Saint-Jean, où s'étaient réfugiées beaucoup de familles acadiennes. Le nombre des habitants de cette île s'élevait à plus de quatre mille, qui furent obligés de se soumettre et de rendre leurs armes.
La conquête causa une joie universelle en Angleterre, où,, depuis quelques années, les généraux n'avaient pas accoutumé George II aux triomphes ; les réjouissances furent aussi grandes dans la Nouvelle-Angleterre (1), où l'on fit des fêtes publiques pour célébrer la victoire. Cependant la satisfaction causée par la prise de Louisbourg fut diminuée par le malheur qu'éprouva le corps principal de l'armée britannique, sous le commandement du général Abercrombie. Celui-ci s'était proposé de réduire les forts français situés sur le lac Champlain et sur le lac Saint-Sacrement ; il espérait que cette opération assurerait les frontières des colonies anglaises, et ouvrirait un passage pour entrer au Canada.
Le marquis de Yaudreuil, dès le commencement de l'année 1758, avait été averti que Abercrombie rassemblait, à Albany, des troupes avec lesquelles il se proposait de pénétrer dans la province. Apprenant que cette armée était prête, il se détermina à faire monter l'armée à Carillon, où elle arriva vers la tin du mois de juin. Au même temps, le marquis de Montcalm y arrivait avec le régiment de Béarn, et, en ce lieu, il apprit que des forces ennemies fort considérables se dirigeaient vers ce côté. Aussi ramassa-t-il autour de lui toutes les troupes disponibles,.
A la tête du portage, le premier juillet; il plaça M. de Bourlamaque, avec les régiments dé la Reine, de Guyenne et de Béarn. Lui-même se porta à l'a> Chute, avec la Sarre, Royal—
(1) Bolmt*' American Annal», Toi. H. 36
Roussillon, Languedoc et le second bataillon de Berry ; le troisième bataillon de Berry resta à la garde de Carillon ; il envoya trente hommes croiser sur la lac Saint-Sacrement.
M. de Bourlamaque alla le lendemain reconnaître les montagnes qui bordaient le liane gauche du camp. Le cinq, un officier, porté sur une hauteur voisine, signala l'approche de l'ennemi ; eu même temps, arrivait M. de Langis, qui annonçait qu'il avait vu les berges ennemies, et qu'elles l'avaient même poursuivi. Aussi, M. de Bourlamaque détacha M. de Trépezée, capitaine de Béarn, avec trois cents hommes pour observer, de la montagne Pelée, les mouvements des ennemis, et s'opposer à leur débarquement.
Le six, l'avant-garde ennemie parut à quelque distance du Portage. Alors, sur l'ordre de M. de Montcalm, l'ingénieur de Pont-le-Roy, commença à tracer, en avant de Carillon, des retranchements en abattis, et le second bataillon de Béarn y travaillait avec vigueur. Vers neuf heures, les ennemis commencèrent à débarquer; et, à leur vue, Bourlamaque se replia sur Montcalm, qui, en ordre de baltaille, l'attendait sur les hauteurs. Trépezée voulut en faire autant; mais, abandonné par les sauvages, il s'écarta, arriva blessé, tomba au milieu des troupes anglaises, et fut pris avec environ quatrevingt-dix de ses hommes, les autres ayant été tués ou s'étant noyés. Dans cette affaire fut tué, du côté des Anglais, lord Howe, officier distingué, qui commandait l'avant-garde de l'armée ennemie.
Montcalm se replia sur Carillon, où toute l'armée travailla aux retranchements. La droite s'appuyait sur une hauteur, dont la pente n'était pas aussi rapide que celle de la gauche, qui s'appuyait à un escarpement dont le sommet fut couronné par un abattis ; le centre suivait les sinuosités du terrain ; les retranchements étaient de troncs d'arbres, dont les branches appointies étaient tournées en dehors.
Vers le soir du sept, M. de Lévis arriva avec son détachement. Au matin du huit, la générale battit ; la Reine, Guyenne et Béarn, se rangèrent sur la droite; à gauche étaient la Sarre, Languedoc et deux piquets; le centre était occupé par un bataillon de Berry, Royal-Roussillon et un piquet de M. de Lévis ; dans la plaine de Saint-Frédéric, étaient retranchées les troupes de la colonie et les Canadiens. M de Lévis commandait la droite, M. de Bourlamaque la gauche et M. de Montcalm le centre. Vers le millieu du jour, les ennemis attaquèrent sur quatre colonnes. Pendant trois heures, les grenadier* anglais et les montagnards écossais, qui formaient
la première colonne, chargèrent avec acharnement; enfin, après plusieurs attaques répétées, un peu après sept heures du soir, l'ennemi se replia sous la protection des troupes légères.
Le lendemain, Montcalm était prêt à recommencer la bataille. «Les ennemis avaient quatre colonnes principales et les troupes irrégulières entre les colonnes. De part et d'autre, le feu a été des mieux nourris, jusqu'à six heures et demie du soir, et la fusillade a durée jusqu'à la nuit. L'armée qui n'était que de deux mille neuf cents combattants de nos troupes, et de quatre cents canadiens ou soldats de la colonie, a résisté avec un courage héroïque à toutes ces attaques. Aucune troupe ne s'est démentie. Les troupes de la colonie et les Canadiens nous ont fait regretter de n'en avoir pas un plus grand nombre. M. le chevalier de Lévis, sous les yeux duquel ils ont combattu, s'en loue beaucoup. M. de Raymond, qui avait l'honneur de commander les troupes de la colonie, a montré bien du zèle et de l'intelligence, et je ne saurais trop me louer de MM. de Saint-Ours, Lanaudière, Gaspé, et généralement du petit nombre d'officiers que vous y aviez. Nous devons cet avantage au courage des troupes, aux sorties que M. le chevalier de Lévis a fait faire à la droite, par des piquets et des compagnies de grenadiers, en même temps qu'il avait envoyé des canadiens ingambes dans la trouée, aux bonnes dispositions et à la fermeté de M. de Bourlamaque à la gauche... Comme les ennemis pouvaient débarquer du monde en berges, ce qu'ils tentèrent au commencement de l'attaque, les volontaires de Bernard et de Duprat gardèrent cette partie, et M. de Louvicon, qui servait trois pièces de canon du fort, coula à fond un ponton et une berge ; ce qui, joint à la fusillade des volontaires, fit retirer les vingt berges que les Anglais avaient fait avancer. »
Sur les vingt-cinq mille hommes que les Anglais avaient sur le lac Saint- Sacrement, quatorze mille se trouvèrent engagés dans cette attaque. Repoussées le huit juillet, les troupes anglaises avaient combattu avec beaucoup de bravoure, mais elles furent malheureuses dans la bataille de Carillon. Voyant qu'il n'y avait plus d'espoir de succès, le général Abercrombie, le lendemain matin, prit des mesures pour assurer la retraite de son armée (1). Dix-huit cents hommes avaient été tués ou
(1) Les blessés furent recueillis et conduits au camp français. Pendant qu'on les réunissait, un colonel Ross, officier écossais au service de la FraDce, s'avança au milieu d'eux et adressa à quelques-uns la parole en écosssais. Ce qui surprit tellement on soldat montagnard... (Le rette de la note manque.)
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blessés dans l'armée anglaise. L'armée française eut quatre cent quatre-vingt-quatorze hommes tués, et onze cents blessés ; les milices canadiennes, quatre-vingt-sept hommes tués et deux cent quarante blessés. Mais la perte la plus considérable fut celle du régiment montagnard de lord John Murray, dont vingt-cinq officiers et plus de la moitié des soldats furent tués ou blessés.
Monsieur Abercombie ne voulut point rester dans le voisinage d'un ennemi qui l'avait repoussé si rudement ; il fil embarquer les troupes dans les bateaux qui les avaient amenées, et se retira au fort du lac Saint-Sacrement, d'où elles étaient parties.
A peine le général Amherst, falors au Cap-Breton, eut-il appris ces fâcheuses nouvelles, que, laissant une forte garnison dans Louisbourg, il en partit avec le reste de ses troupes pour aller porter secours à Abercrombie. A la tête de six régiments, il laissa Albany vers le milieu de septembre, afin de se rendre au lac Saint-Sacrement, espérant que les troupes anglaises pourraient encore rendre quelque service avant que le mauvais temps les surprît.
Cependant le général Abercrombie avait détaché le colonel' Bradstreet, à la tête de trois mille hommes, pour exécuter un plan proposé par cet officier, d'aller attaquer Cataracoui. lî prit terre avec ses troupes à un mille du fort, dont la garnison, consistant en une centaine de français et quelques sauvages, se rendit presque immédiatement ; il contenait soixante pièces de canons, et seize mortiers. Mais le nombre de soldats qui y étaient, se trouvaient beaucoup trop faible pour défendre un poste si important, dans lequel les ennemis prirent une immense quantité de provisions, déposées en ce lieu pour l'avantage des garnisons de l'ouest et des alliés sauvages. Sans verser de sang, Bradstreet, non-seulement s'empara du fort, mais se rendit maître de neuf bâtiments, dont quelques-uns portaient dix-huit canons.
Bradstreet, en conduisit deux à Chouaguen, où H se retiraaprès avoir détruit le fort de Cataracoui, avec l'artillerie, les provisions et les armes qu'il contenait. Il n'est point facile de découvrir les raisons qui l'engagèrent à abandonner un lieu d'où les Anglais devenaient maîtres du lac Ontario, et pouvaient grièvement harasser les Français et dans leur commerce et dans leurs expéditions vers l'ouest.
La destruction du fort de Cataracoui facilita l'entreprise du brigadier Forbes, contre le fort Duquesne. Avec sa petite armée,
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cet officier commença, au mois de juillet, sa marche de Philadelphie à la rivière Ohio, à travers un pays peu connu des Anglais, et encore couvert de bois. Arrivé à Rays Town, à trente lieues du fort Duquesne, il s'arrêta, et envoya en avant le colonel Bouquet, avec deux mille hommes, jusqu'à Lyal Hening, à cinquante milles plus loin.
Le onze septembre, le major Grant, commandant les Montagnards écossais, partit de l'armée ennemie avec neuf cent soixante hommes de troupes choisies. Arrivé le quatorze aux environs du fort Duquesne, il laissa quatre cents hommes en embuscade, à une petite lieue de cet endroit; il se proposait d'attaquer, avec les aulres, le camp de M. Del'gneris, qui se préparait lui-même à faire l'attaque. Retiré sur une hauteur voisine, le major Grant fit battre de la caisse, pour attirer les Français, qu'il croyait en petit nombre. Le roulement des tambours, fit sortir les soldats français et les miliciens canadiens hors de leurs tentes; saisissant leurs fusils à la hâte, ils chargèrent l'ennemi vigoureusement. Le combat fut trèsvif et opiniâtre de côté et d'autre pendant près d'une heure ; mais le désordre se mit parmi les ennemis, qui jetaient leurs armes pour fuir plus aisément. Conduits par leurs officiers, les troupes se séparèrent par pelotons, et donnèrent de tous les côtés sur les fuyards, qui se trouvèrent investis, et dont plusieurs se jetèrent à la nage, soit dans l'Ohio, soit dans la Monongahéla. Messieurs de Bellestre, de Saint-Ours et de Corbière poursuivirent l'ennemi dans sa fuite, et prirent le major Grant, avec quelques officiers et une trentaine de soldats. Dans celte affaire, les Anglais perdirent environ quatre cents hommes tués et beaucoup de blessés.
Cependant, il devenait difficile de conserver le fort Duquesne, parce que la prise du fort Calaracoui, dont venaient de s'emparer les Anglais, empêchait de monter les provisions. Forcé par le défaut de subsistances, M. de Ligneris, commandant du fort Duquesne, dut renvoyer un grand nombre de canadiens, et ne garda que deux cents hommes. «Le fort Duquesne est encore au roi, » écrivait-il le dix-huit octobre : « je ne sais si nous le conserverons longtemps. Je n'ai bientôt plus de vivres, et les marchandises me manquent. Il en faut pourtant, pour que les sauvages de la Belle-Rivière continuent d'être pour nous, comme ils paraissent actuellement. Je n'ai plus rien à leur donner, ni même de quoi habiller la garnison, si, comme je l'espère, nous passons ici l'hiver... Je suis dans la plus triste situation qu'on puisse imaginer ; mais je me tirerai
d'embarras le mieux qu'il me sera possible. » Bientôt il comprit qu'il lui serait impossible de résister.
Nonobstant l'échec mortifiant qu'avaient éprouvé les Anglais, le brigadier Forbes s'avança avec son détachement ; mais les Français, ne se sentant pas capables de résister, détruisirent leur fort le vingt-quatre novembre, le laissèrent et. se retirèrent partie au fort Machault, et partie sur le Mississipi. Les Anglais, le lendemain, entrèrent dans le fort Duquesne ; Forbes le répara, lui donna le nom de Pittsbnrgh, et y établit une garnison ; puis se retira avec ses troupes à Philadelphie, où, peu après, il mourut, brisé par celte seule campagne.
M. de Yaudreuil essaya de fortifier Cataracoui ; plusieurs officiers y furent envoyés les uns après les autres ; le sieur Benoit, qui avait commencé à s'y fortifier, fut rappelé avec ses soldats à la pointe au Baril, à quelques lieues au-dessus de la Présentation ; on y transféra ce qui était destiné pour Cataracoui, et on y éleva quelques retranchements.
Ainsi se terminait Tannée ; le vingt-quatre décembre, M. de Yaudreuil adressait à tous les capitaines des postes du gouvernement une instruction, dans laquelle il disait : « Tout exige que nous prenions les plus justes mesures pour nous mettre en état, d'opposer la même résistance aux forces considérables que les ennemis emploieront de tous côtés, sitôt que la saison leur permettra d'entrer en campagne ; nous ne saurions, par conséquent, pourvoir assez tôt à des objets aussi importants, de la célérité desquels le salut de cette colonie dépend essentiellement. » Il déclare qu'il veut faire procéder à un recensement général; par le second article, il ordonne que les hommes de seize ans à soixante se tiennent prêts à marcher au premier ordre, et établit quelques règlements pour la discipline et l'exécution de ses ordres.
La récolte avait été mauvaise dans la colonie ; les habitants n'avaient plus guères le temps de s'occuper de leurs terres ; les femmes et les vieillards étaient seuls laissés pour la culture des champs, tandis que les hommes au-dessous de soixante ans et les jeunes gens étaient tous appelés aux frontières pour défendre la colonie. L'intendant taxa le blé à douze francs le minot pour le roi, mais les particuliers ne pouvaient guères l'obtenir à moins de trente-six et quarante livres le minot. Les troupes hivernèrent dans les campagnes, et on plaçait les soldats chez les habitants, au pri\ de quinze livres par mois pour chacun ; enfin on résolut d'envoyer en France un officier intel-
ligent. pour rendre compte au roi de la situation de la colonie ; il partit tard de Québec, et arriva heureusement en France.
Cependant l'union était loin de régner entre les chefs ; messieurs de Vaudreuil et de Montcalm avaient des vues complètement différentes. «Soyez sûr, monsieur, » écrivait celui-ci au gouverneur (1), «que les choses personnelles dont je puis me plaindre et que j'impute au compositeur de vos lettres, aux esprits turbulents et tracassiers qui cherchent à vous éloigner de moi, ne diminueront jamais... ni mon attention constante à n'écrire que du bien de vous et de monsieur votre frère, et à ne pas parler ou donner une tournure favorable aux choses où je pense que vous ne vous êtes pas bien déterminé. Pourquoi n'agh iez-vous pas de même à mon égard ? Pourquoi ne pas changer le style de votre secrétaire ? Pourquoi ne pas me donner plus de confiance ? J'ose dire que le service du roi y gagnerait, et que nous n'aurions pas l'air de la désunion, qui transpire au point que je vous envoie une gazette de la Nouvelle-York qui en parle... Ceux qui vous approchent ont la maladresse de chercher, contre vos intentions, à vous engager de mortifier, sans le vouloir, le général, les troupes de terre et tout ce qui y a rapport. »
De son côté, M. de Vaudreuil était bien éloigné d'avoir, en M. de Montcalm, une confiance entière. «M. de Montcalm pourra servir très-utilement eii Europe, mandait-il au ministre ; personne ne rend plus justice que moi à ses excellentes qualités ; mais il n'a pas celles qu'il faut pour la guerre de ce pays. Il est nécessaire d'avoir beaucoup de douceur et de patience pour commander les Canadiens et les sauvages. Le roi m'ayant confié la colonie, je ne peux m'empêcher de prévenir les suites fâcheuses que pourrait produire un plus long séjour de M. le marquis de Montcalm...
«Les troupes de terre seront bien flattées de rester sous le commandement de M. le chevalier de Lévis ; ce qui m'autorise à vous renouveler sa demande que j'ai l'honneur de vous faire en sa faveur du grade de maréchal de camp ;... il réunit en lui toutes les bonnes qualités de l'officier général ; il est généralement aimé ; il mérite de l'être. M. de Bourlamaque suffit pour seconder M. le chevalier de Lévis... »
(1) Lettre du 2 août 1758.