‹ Cours d'histoire du Canada (volume 4)Chapitre 7 sur 85 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Mort de Mazarin — Colbert — Compagnie des Indes Occidentales — Ses droits et privilèges—M. de Tracy nommé lieutenant-général — Part de La Rochelle — Se rend à Cayenne, à la Guadeloupe, à Québec — M. de Mésy meurt, et nomme M. de la Poterie lieutenant — M. de Courcelles nommé gouverneur-général et M. Talon intendant — Régiment de Carignan arrive — Maison de M. de Tracy — Compliments des Hurons et des Algonquins — Arrivée de passagers et de chevaux — M. de Courcelles— Espérances de MM. Talon et Colbert sur l'avenir du Canada — Jugement de la Mère de l'Incarnation.

Mazarin venait de mourir (le neuf mars 1661), au même «âge que Richelieu. En mourant, il conseilla au roi de gouverner lui-même, et lui indiqua Colbert comme un bon conseiller. «A qui nous adresserons-nous?» demandèrent, quelques jours après, à Louis XIV, le chancelier Séguier et les ministres Brienne et Lyonne. » « A moi, » répondit Louis XIV ; et, de ce jour, les affaires de la colonie marchèrent avec vigueur, conduites par le roi et dirigées par Colbert, qui obtint en peu de temps l'entière confiauce du roi.

Quoique l'on eût déjà reconnu les embarras et les retards, que cause une compagnie chargée d'un établissement lointain, lors même que les associés sont animés par des sentiments de religion et de patriotisme, la cour ne tarda pas à faire un nouvel essai du même genre, mais avec des circonstances plus défavorables pour le Canada. Dans la compagnie de la Nouvelle-France étaient entrés des personnages éminents du royaume, qui n'étaient mus par aucun motif d'intérêt personnel, mais qui, au contraire, consacraient une partie de leur fortune à fonder des établissements de bienfaisance dans la colonie. La nouvelle société qu'on organisa avec le ministre de Lyonne était composée de marchands et d'hommes d'affaires qui cherchaient non pas tant l'honneur de la France que leurs profits particuliers. Elle entra en existence sous le nom de Compagnie des Indes Occidentales. Par ses lettres patentes, du mois de mai 1664, le roi lui accordait tout le commerce dans l'étendue des pays de la Terre-Ferme de l'Ame-

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rique, depuis la rivière des Amazones jusqu'à l'Orénoque, dans les Antilles françaises, le Canada, l'Acadie, l'île de Terreneuve et les autres îles du nord, et dans le pays qui s'étend du Canada jusqu'à la Virginie et la Floride, ainsi que sur la côte de l'Afrique, depuis le Cap-Vert jusqu'au cap de Bonne-Espérance. De plus, le roi concédait ces contrées à la compagnie en toute seigneurie, propriété et justice.

Les charges et les privilèges de la société étaient à peu près les mêmes que ceux de l'ancienne compagnie ; elle était établie pour quarante ans, et pouvait être continuée à l'expiration de ce terme ; les affaires étaient conduites par une chambre de direction générale placée à Paris et composée de neuf directeurs généraux. A la compagnie était accordé le privilège de nommer « tels gouverneurs qu'elle jugerait à propos, soit dans la terre ferme par provinces ou départements séparés, soit dans les îles, et de les présenter au roi afin d'obtenir pour eux l'expédition des provisions de leur charge. Comme seigneur haut justicier, la compagnie pouvait nommer des juges et des officiers, et choisir les membres du conseil souverain. De plus, par une décision de MM. de Tracy, de Courcelles et Talon, donnée en 1666, l'agent général de la compagnie avait séance et voix délibérative dans le conseil souverain immédiatement après l'intendant et avant le premier conseiller.

Le roi accordait à la nouvelle société le quart du castor, le dixième des orignaux et la traite de Tadoussac, comme compensation des dépenses auxquelles elle serait tenue pour les besoins de la colonie.

Quoique la compagnie eût obtenu le droit de nommer le gouverneur et l'intendant de la Nouvelle-France, il semble, d'après un mémoire, qu'elle supplia le roi de faire lui-même les nominations, jusqu'à ce qu'elle lut elle-même en état d'exercer ses droits à cet égard.

Dès l'automne précédent, Louis XIV avait résolu de charger le marquis de Tracy d'une mission fort importante. Cet officier devait visiter Cayenne, pour y rétablir l'autorité de la France ; de là, passer aux Antilles françaises, afin d'y ramener l'ordre et la paix, y faire prêter serment de fidélité tant aux gouverneurs qu'aux conseils souverains et aux habitants, et enfin se rendre dans la Nouvelle-France, pour s'y enquérir des difficultés survenues entre les autorités, et travailler à les faire disparaître. En conséquence de cette décision, le roi fit expédier, au mois de novembre 1663, une commission par

laquelle, VU l'absence du comte d'Estrades, vice- roi en Amérique, alors employé comme ambassadeur en Hollande, le sieur Alexandre de Prouville, marquis de Tracy, était nommé lieutenant-général du roi dans toute l'étendue des possessions françaises en Amérique, avec pouvoir d'y commander aux gouverneurs, lieutenants- généraux, et à tous les officiers tant civils que militaires. Le marquis de Tracy était un ancien lieutenant-général dans les armées françaises, et avait été commissaire-général de l'armée en Allemagne ; c'était un homme sage et déjà avancé en âge, qui avait donné des preuves de sa valeur dans les combats et de sa prudence dans des négociations difficiles, et qui était en tout digne d'une confiance illimitée. Aussi, le roi lui accorda les pouvoirs les plus amples; lui assigna pour ses gardes quatre compagnies du régiment de Carignan- Salières, partant les mêmes couleurs que les gardes royales ; fit équiper pour lui deux vaisseaux, le Êrezé et le Terron, et plusieurs navires chargés de vivres et de munitions de guerre (1). M. de Tracy partit de La Rochelle, le vingt -six février 1664, emmenant à sa suite un grand nombre de gentilshommes. La flotte se rendit à l'île de Cayenne, qui fut remise à la France par le gouverneur hollandais. Après avoir laissé en ce lieu, le gouverneur M. de La Barre, le marquis de Tracy visita les îles françaises, rétablit l'ordre à la Guadeloupe et à la Martinique, et assura l'autorité de la compagnie des Indes Occidentales

Après avoir exécuté ses instructions avec succès, il partit de la Guadeloupe le vingt-cinq avril 1665, s'arrêta quelques jours à Saint-Domingue, pour y régler les affaires au nom du roi, et se dirigea vers le golfe de Saint-Laurent. Le Brezé mouilla à Percé, pour faire du bois et de l'eau ; ses pilotes voulaient le remonter jusqu'au Bic, car à personne n'était encore venue la pensée de conduire jusqu'à Québec un vaisseau de huit cents tonneaux, comme était celui-ci. Après quelques tentatives, il fallut renoncer à entrer dans le fleuve ; le Brezé rentra à Percé, où deux navires furent nolisés afin de conduire à Québec M. de Tracy, sa suite et les quatre compagnies de soldats qu'il amenait avec lui. Ce long voyage était bien propre à fatiguer un homme déjà âgé et affaibli par les campagnes ; aussi, lorsque le cinq juin, il arriva dans la rade de Québec, il était abattu par la fièvre. Les conseillers avaient décidé

(1) Edita et Ordonnances, vol. III ; Relations des Jésuites, 1665.

qu'une galiote du roi serait envoyée au-devant» de lui (1) ; de leur côté, les citoyens de Québec avaient fait des préparatifs pour le recevoir avec honneur, mais il les refusa, et en débarquant, il fut conduit à l'église, où l'évêque de Pétrée le reçut solennellement et où l'on chanta le Te Deum « avec l'orgue et la musique, » dit un mémoire du temps.

M. de Mésy était mort, lorsque le marquis de Tracy arriva au Canada; il avait, avant de mourir, reconnu ses fautes et les avait réparées autant que possible. Tombé dangereusement malade, il s'était fait porter dans la salle des pauvres à l'Hôtel- Dieu, où il fit venir Mgr. de Laval, et se réconcilia sincèrement avec lui. Il mourut dans la nuit du cinq au six mai 1605, et fut, suivant la demande qu'il avait faite avec instance, enterré dans le cimetière des pauvres de l 'Hôtel-Dieu. Il avait laissé une commission au sieur de La Potherie, le nommant son lieutenant et le chargeant du gouvernement de la colonie. Cette commission fut enregistrée, mais le conseil déclara, par une délibération du vingt-sept mai, que le sieur de La Potherie ne serait point reçu à exercer la charge de président du conseil, qu'il ne ferait aucune fonction concernant la distribution de la justice, police et finance, et qu'il jouirait seulement du pouvoir de lieutenant en ce qui regardait la milice (2).

Peu de temps avant sa mort, M. de Mésy adressa à M. de Tracy une lettre sur les registres du conseil souverain. « Dieu ayant disposé de mes jours, remarquait-il, m'a fait prier M. de Tilly de vous donner les lumières, avec les écrits de ce que j'ai fait savoir au roi de ce qui s'est passé, entre l'évêque de Pétrée, les PP. Jésuites et moi. Vous éclaircirez bien mieux que moi les choses que j'aurais pu faire savoir au roi, touchant leur conduite dans les affaires temporelles. Je ne sais néanmoins si je ne me suis pas trompé, en me laissant trop légère-

(1) Registres du Conseil Souverain. Le conseil avait fait des conventions avec le sieur Fillion, qui prêtait une ancre pour la galiotte royale, à condition qu'on lui paierait quinze livres de louage, et, en cas que l'ancre fût perdue ou rompue, on la devait payer trente livres. De plus, le sieur Fillion fournissait deux grands compas et une horloge de sable blanc, lesquels aussi devaient être payés s'ils étaient brisés. Le trois juillet, le conseil adopta la résolution suivante: "Le conseil, oui le procureurgénéral du roi, et du consentement du dit.Fillion, a ordonné que le dit ancre, le compas et l'horloge qui restent lui seront rendus, et pour le paiement du louage du dit ancre et du compas cassé et du louage de ce qui reste, qu'il lui sera délivré le mouton de retour du dit voyage, pour la somme de vingt^cinq livres ; pourquoi le dit Fillion sera redevable au conseil de cent sols. " On savait alors tenir les comptes avec une scrupuleuse exactitude.

(2) Registres de Notre-Dame de Québec ; l'Abbé de La Tour. Mémoires sur la Vie de Mgr. de Laval; Histoire de V Hôtel- Dieu, de Québec; Registres du Conseil Souverain.

ment persuade/ au rapport qu'on m'en a fait Pour quoi,

Monseigneur, si vous trouvez dans mon procédé quelque manque dans le général, je vous conjure de le faire connaître à Sa Majesté, afin que ma conscience n'en puisse être chargée ; mon intention n'ayant jamais été que de servir fidèlement le roi, et de maintenir l'autorité de la charge dont il m'a honoré dans ce pays. »

D'après ces paroles, il avait été trompé par quelques-uns de ces hommes, inquiets et turbulents, qui cherchaient à faire fortune en semant le trouble. Une fois lancé dans une fausse voie, M. de Mésy s'était laissé entraîner par la violence naturelle de son caractère, et avait poussé les choses si loin, que le roi dut donner l'ordre de le rappeler en France. Yoici ce qu'écrivait le ministre de Lyonne à son sujet. «Il a interdit et rétabli, à plusieurs reprises, suivant ce qui lui a plu, les officiers du conseil souverain ; de son autorité,, en vingt-quatre heures de temps, il a fait, embarquer et fait partir le sieur Bourdon, procureur-général, et Yilleray, conseiller, de sorte que cette conduite violente ne pouvait être approuvée du roi.» (1) Aussi, Louis XIV nomma-t-il aussitôt M. de Courcelles gouverneur, en remplacement de M. de Mésy ; et il lui donna, ainsi qu'au marquis de Tracy et à M. Talon, nommé intendant, la commission de s'informer de la vérité des plaintes formées contre lui, et si elles étaient reconnues comme fondées, de l'arrêter, de faire faire son procès, et de l'envoyer prisonnier en France.

Lorsque ceux qui le devaient juger arrivèrent au Canada, quelques mois après sa mort, ils ne crurent pas à propos d'informer contre lui. Comme Mgr. de Laval et les particuliers qu'il avait blessés par sa conduite n'élevaient aucune réclamation, les commissaires «crurent qu'il valait mieux ensevelir ses fautes avec sa mémoire» (2). Ils eurent même le soin de biffer, sur le registre, toutes les écritures qui pouvaient rappeler les malheureuses affaires de son administration.

Déjà avant l'arrivée de M. de Tracy à Québec, quatre compagnies du régiment de Carignan y avaient été débarquées par un navire venant directement de France. C'était pour les français élevés dans le pays, un spectacle nouveau et merveilleux, que celui de cinq ou six cents hommes de troupes régulières, précédées delà musique guerrière, défilant sous leurs drapeaux

(1) Documenta de Paris, Ire sCrie, vol. I..

(2) Lettre de M.. Talon. Documents de Paris, Ire série, vol. I..

et manœuvrant avec un ensemble, dont on n'avait pas ridée au Canada. Les vieux soldats du régiment de Carignan étaient, depuis peu, rentrés en France, à la suite de la campagne de Hongrie, dans laquelle ils s'étaient distingués contre les Turcs. La plupart des officiers appartenaient à la noblesse, et beaucoup d'entre eux se fixèrent dans le pays, au milieu de leurs anciens compagnons d'armes, lorsqu'une partie du régiment y fut licencié.

La maison du marquis de Tracy était aussi, pour les Canadiens, un sujet d'admiration. Lorsqu'il sortait dans les rues de la ville, il était toujours précédé de quatre pages et de vingtquatre gardes, portant les couleurs du roi ; six laquais le suivaient, et autour de lui, étaient toujours plusieurs officiers, à la tête desquels était son capitaine des gardes, le chevalier de Chaumont (1).

Mais ce fut surtout parmi les sauvages que se manifesta l'admiration, à la vue d'une magnificence, qu'ils n'avaient jamais rêvée dans leurs songes les plus brillants. Le camp des Hurons était encore dans Québec, placé sous la proteclion et à l'ombre du fort Saint-Louis ; aussi furent-ils les premiers à porter leurs présents et leurs paroles au grand Ononthio.

Douze des plus considérables furent députés pour lui offrir leurs compliments de bienvenue, et lui exprimer combien ils se réjouissaient de voir arriver des secours contre les Iroquois, qui se préparaient à exterminer les derniers restes de leur malheureuse nation. « A tes pieds, » lui dit l'orateur huron, «tu vois les débris d'une grande terre, et les restes pitoyables d'un monde entier, autrefois peuplé d'une infinité d'habitants; Ce ne sont maintenant que des squelettes qui te parlent ; l'iroquois a dévoré leurs chairs, les a brûlés sur les échafauds,. et ne leur a laissé que les os. Il ne nous restait plus qu'un filet de vie, nos membres, qui ont passé par les chaudières bouillantes, n'avaient plus de vigueur, quand avec peine ayant levé les yeux, nous avons aperçu sur la rivière, les navires qui te portaient, et avec toi tant de braves soldats. »

« Ce fut pour lors que le soleil nous parut éclater avec de plus beaux rayons et éclairer notre ancienne terre, qui depuis tant d'années était devenue couverte de nuages et de ténèbres. Pour lors nos lacs et nos rivières parurent calmes, sans tempêtes et sans brisants, et il me sembla entendre une

(1) Journal des Jésuites ; lettres de la M. de l'Incarnation ; Histoire de l'Hôtel-Dieu ; Relation de 1665 ; Lettre de M. Talon. Le chevalier de Chaumont fut envoyé par Louis XIV, ambassadeur auprès du roi de Siam.

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voix sortie de ton vaisseau, qui nous disait: Courage, peuple désolé, tes os vont être liés avec des nerfs et des tendons ; ta chair va renaître ; tes forces te seront rendues, et tu vas vivre comme tu as vécu autrefois. Je prenais d'abord cette voix comme un doux songe qui flattait nos misères, quand le bruit de tant de tambours et l'arrivée de tant de soldats m'ont détrompé. » (1)

Les Algonquins se présentèrent quelque temps après, et au nom de tous, Noël Tékouérimat, le plus ancien chrétien de Sillery, fit sa harangue à M. de Tracy. Celui-ci prenait plaisir à faire traduire les discours des sauvages et admirait la naïveté de leurs expressions et. les tournures parfois hardies, que revêtaient leurs pensées. Il leur répondit avec bonté par un interprêle, et leur promit de les secourir de tout son pouvoir, dès que les troupes encore attendues seraient venues de France.

Bientôt après, plusieurs navires arrivèrent de France ; un des premiers passagers qui parut à Québec fut le procureurgénéral Bourdon ; il avait sous ses soins quelques filles choisies par ordre de la reine. Mais ce qui causa une grande joie parmi les habitants et un vif étonnement aux aborigènes fut le débarquement de douze chevaux, que le roi envoyait au Canada. Al'exception d'un cheval donné, près de vingt ans auparavant, à M. de Montmagny, c'étaient les premiers qu'on y voyait. Aussi, les sauvages les examinèrent attentivement, et s'étonnaient que les orignaux de France fussent si Iraitables et si soumis aux volontés de l'homme. Yers la mi-août, deux navires entrèrent dans la rade de Québec, chargés chacun de quatre compagnies de Carignan-Salières. Avec ces troupes étaient M. de Salières, colonel du régiment, et M, Du Bois, aumônier ; en septembre, trois navires apportèrent huit autres compagnies, M. de Courcelles, nommé gouverneur du pays, et M. Talon, intendant pour le roi ; enfin, le deux octobre, arriva de Normandie un navire, portant cent trente hommes de travail, tous en bonne santé, quatre-vingt-deux filles, dont cinquante venaient d'une maison de charité de Paris, où elles avaient été très-bien instruites, et une excellente cargaison pour la compagnie et les communautés (2).

Le nombre des personnes venues de France, pendant celte année, était presque aussi considérable que toute la population

(1) Relation de 1665.

(2) Journal des Jésuite*.

française déjà résidante au Canada (1). Soldats, marchands, colons, tous comptés, formaient plus de deux mille âmes ; et les vingt-quatre compagnies de Carignan, renfermant en moyenne un peu plus de cinquante hommes chacune, donnaient, en tout douze à treize cents soldats.

Le successeur de M. de Mésy, le sieur Daniel Remy de Courcelles, officier plein de mérite et d'expérience, fut nommé gouverneur de la Nouvelle-France, par provisions en date du vingt-trois mars 1665 ; la même jour, s'était expédiée pour le sieur Talon, qui était intendant en Hainaut, la commission d'intendant de justice, police et finances en Canada, Acadie, Terreneuve et autres pays de la France septentrionale. Tous deux avaient reçu l'instruction de juger, avec le marquis de Tracy, des plaintes portées contre M. de Mésy ; Dieu avait réglé les choses aulrement, et ils durent s'occuper à réparer les fautes que ce gouverneur avait commises dans la conduite des affaires intérieures de la colonie. C'était la partie qui devait tomber surtout à la charge de M. Talon; quant à M. de Courcelles, soldat avant tout, il soupirait après le moment de poursuivre les Iroquois jusqu'au sein de leur pays. M. de Tracy avait fait la guerre pendant de longues années ; il était aussi homme sage, prudent, ayant un talent remarquable pour l'organisation ; c'est le témoignage que lui rend M. Talon, en écrivant au ministre. Ainsi le vieux guerrier était en état de rendre d'importants services au pays, et dans les affaires militaires,, et dans l'administration civile.

« Ces trois messieurs,» disent les annales de l'Hôtel-Dieu, « étaient doués de toutes les qualités qu'on pouvait souhaiter. Ils joignaient à un extérieur prévenant beaucoup d'esprit, de douceur, de prudence, et s'accordaient parfaitement pour donner une haute idée de la puissance et de la majesté royale ; ils cherchèrent tous les moyens propres à former ce pays, et y travaillèrent avec une grande application. Cette colonie, sous leur sage conduite, prit des accroissements merveilleux, et, selon les apparences, on pouvait espérer qu'elle deviendrait florissante (2). »

M. de Tracy aurait voulu, dès la même année, frapper un grand coup contre les Agniers ; mais le retardement des navires le força à remettre l'expédition à l'année suivante. Ne voulant cependant pas perdre de temps, il fit partir quatre compagnies,

(1) L'on ne comptait alors que soixante-dix maisons dans Québec.

(2) Histoire de l'Hôtel- Dieu de Québec.

arrivées les premières, avec ordre de s'avancer sur la rivière de Richelieu. Elles laissèrent Québec le vingt-trois juillet, accompagnées d'une troupe de volontaires du pays, placée sous les ordres de M. de Repentigny, et arrivèrent aux Trois- Rivières fort à propos pour délivrer les habitants du lieu de la crainte des Iroquois, qui peu auparavant avaient renouvelé leurs attaques ordinaires.

Un vent contraire empêcha, durant quelque temps, ces troupes de remonter le lac Saint-Pierre; pendant cette halte, elles virent aborder une centaine de canots, conduits par des Outaouais, et quelques autres sauvages des environs du lac Supérieur. Plutôt marchands que guerriers, mal pourvus d'armes et de poudre, les trois cents hommes qui conduisaient ces canots avaient, dans le cours de leur long voyage, été deux fois attaqués par un petit nombre d'iroquois et les avaient laissés échapper (1). Après avoir terminé leurs ventes et leurs achats au magasin des Trois-Rivières, ils se hâtèrent de reprendre le chemin de leur pays, afin d'éviter les ennemis, tant ces nations outaouaises, devenues plus tard fort aguerries, se défiaient encore de leurs forces. Le P. Allouez les suivit, pour continuer chez eux l'œuvre commencée par le P. Mesnard.

Les soldats, qui s'étaient arrêtés aux Trois-Rivières, se portèrent bientôt en avant et furent suivis par des compagnies plus récemment arrivées. Un grand nombre de bateaux plats, propres à ces voyages, avaient été préparés d'avance pour remonter la rivière de Richelieu, sur le cours de laquelle, ainsi que sur le lac Champlain, l'intention de M. de Tracy était de faire construire des forts, destinés à servir de retraite pour les soldats malades ou blessés, et de magasins pour les provisions de l'armée ; ces forts devaient, parla suite fermer le passage aux Agniers et protéger ainsi la colonie française Le premier fut bâti à l'entrée de la rivière de Richelieu, au lieu où M. de Montmagny en avait fait construire un, vingt-cinq ans auparavant ; il reçut le nom de M. de Sorel qui en conduisit les travaux ; le second, nommé fort Saint-Louis, fut placé par M. de Chambly, au pied d'un courant connu aujourd'hui sous le nom de rapides de Chambly ; le troisième, à trois lieues plus haut, fut construit sous la direction du colonel de Salières et nommé fort Sainte-Thérèse (2). Pendant qu'avaient lieu ces préparatifs, qui désignaient de

(1) Relation de 1665.

(2) Relation de 1065.

la part da gouvernement l'intention bien marquée de chûlier les Iroquois et de les mettre hors d'état d'inquiéter plus longtemps la colonie, M. Talon s'occupait à remplir ses instructions, en étudiant les hommes, les besoins et les ressources du Canada.

Les lettres écrites par M. de Mésy, contre l'intervention prétendue des jésuites dans les affaires civiles, avaient attiré l'attention de la cour sur ce sujet. Dans les instructions données à M. de Traey, Colbert inséra le passage suivant :

« La bonne intelligence qui régnait entre les jésuites et M. de Mésy n'a pas duré fort longtemps ; les jésuites l'accusant d'avarice et de violences, et lui, qu'ils voulaient entreprendre sur l'autorité qui lui avait été commise par le roi, en sorte que n'ayant que de leurs créatures, dans le conseil souverain, toutes les résolutions s'y prenaient selon leurs sentiments (1).»

Un peu plus loin, le ministre explique la cause des plaintes portées contre l'évêque de Pétrée et les jésuites. « Il est bon, » dit-il, «que je vous fasse observer que M. de Pétrée et les pères jésuites ont défendu, sur peine d'excommunication, à tous les habitants du Canada de donner des boissons aux sauvages, parce que, s'enivrant jusques à l'excès, et ainsi se privant de l'usage de la raison, ils tombaient en péché mortel. . . . Cela a sans doute un bon principe, mais qui est fort ruineux au commerce, parce que les sauvages, aimant passionnément ces boissons, au lieu de venir faire leur trafic de pelleteries avec nous, le vont faire avec les Hollandais, qui leur fournissent des eaux-de-vie. »

On le voit, le ministre et ses subordonnés dans la colonie, auraient voulu attirer les fourrures dans les magasins de Québec, en tolérant un commerce qui ruinait les sauvages, au physique et au moral ; les ecclésiastiques et les religieux, au contraire, s'opposaient de toutes leurs forces, à un trafic infâme, que ni la morale, ni la religion ne pouvaient autoriser.

Talon, rendant compte au ministre de ses premières impressions, répondait à cette partie des instructions qu'on lui avait adressées, ainsi qu'à M. de Tracy : « Si, par le passé, les jésuites ont balancé l'autorité temporelle par la spirituelle, ils ont bien réformé leur conduite, et, pourvu qu'ils la tiennent toujours, comme elle me paraît aujourd'hui, on n'aura point à se précautionner contre elle à l'avenir.»

Dans cette même dépêche, il s'étendait avec complaisance

(l) Archives de la Marine, à Paris.

sur l'importance du Canada pour la mère patrie; et sur les moyens d'y faire naître la prospérité, jusqu'alors étouffée sous le régime des compagnies. «Si le roi,» écrit-il, «a regardé la Nouvelle-France comme un beau pays, dans lequel on peut former un grand royaume, je ne puis me persuader qu'il réussisse dans son dessein, laissant en d'autres mains que les siennes la seigneurie, la propriété des terres, et même le commerce, qui fait l'âme de l'établissement. Depuis que les agents de la compagnie ont fait entendre qu'ils ne souffriront aucune liberté de commerce, non-seulement aux français, qui avaient coutume de passer en ce pays, pour le transport des marchandises de France, mais encore aux propres habitants du Canada, jusqu'à leur disputer le droit de faire venir, pour leur compte, des denrées du royaume, je reconnais très-bien que la compagnie, continuant de pousser son établissement jusqu'où elle prétend le porter, profitera beaucoup en dégraissant le pays ; elle lui ôtera le moyen de se soutenir et fera un obstacle essentiel à son établissement, et dans dix ans, il sera moins peuplé qu'il ne l'est aujourd'hui. »

Les circonstances paraissaient bien favorables pour l'établissement du pays, et il était important de briser les entraves, qui jusqu'alors en avaient arrêté les progrès. Mais, malgré sa bienveillance pour la colonie, le ministre n'était pas disposé à secondervigoureusementlesplansde Talon. SuivantColbert (1), il ne fallait pas encore songer à former, en Amérique, un état puissant ; des obstacles insurmontables s'y opposaient. Le roi devait surtout empêcher que son royaume ne se dépeuplât à l'avantage du Canada. Celte raison n'avait guères que l'apparence d'une mauvaise chicane, en faveur du penchant de Louis XIV pour la guerre, car le nombre d'hommes qui se perdaient dans une seule campagne, aurait suffi pour jeter lésiondéments d'un puissant état sur les rivages du Saint-Laurent.

Pour ceux qui étaient depuis longtemps dans le Canada et qui l'avaient suivi dans ses fluctuations entre l'espérance et le découragement, la colonie semblait renaître à la vie. L'argent qui, auparavant, était fort rare, circulait maintenant en abondance, parce que les officiers et les soldats payaient en espèces monnayées ce qu'ils achetaient, tant pour leur nourriture que pour leurs autres besoins. Deux mois après leur arrivée, les cent filles envoyées par le roi avaient presque toutes trouvé à se marier ; cinq cents travailleurs venus dans le

(1) Colbert à Talon, 5 janvier 1666.

cours de l'été avaient obtenu de l'emploi : les officiers et les soldats étaient enchantés du pays et beaucoup d'entre eux désiraient s'y fixer.

« Ici,» écrivait la M. de l'Incarnation (1), «les bleds, les légumes et toutes sortes de grains croissent en abondance, la terre est une terre à froment qui, plus on la découvre des bois, plus elle est fertile et abondante. Sa fertilité a beaucoup paru cette année, parce que les farines de l'armée s'étant gâtées sur la mer, il s'est trouvé ici des bleds pour fournir à la subsistance sans faire tort à la provision des habitants

« Quand une famille commence une habitation, il lui faut deux ou trois années avant que d'avoir de quoi se nourrir, sans parler du vêtement, des meubles et d'une infinité de petites choses nécessaires. Mais ces premières difficultés étant passées, ils commencent à être à leur aise, et s'ils ont de la conduite, ils deviennent riches avec le temps. Au commencement, ils vivent de leurs grains, de leurs légumes, et de leur chasse qui est abondante en hiver. Pour le vêtement et les autres ustensiles de la maison, ils font des planches pour couvrir les maisons, et débitent des bois de charpente, qu'ils vendent bien cher. Ayant ainsi le nécessaire, ils commencent à faire trafic, et de la sorte ils s'avancent peu à peu. Celte petite économie a tellement touché ces messieurs les officiers, qu'ils ont obtenu des places pour y faire travailler. »

Dans la même lettre, elle rend un beau témoignage en faveur des soldats de Carignan. «Ce que l'on recherche le plus,» ajoute-t-elle, « est la gloire de Dieu et le salut des âmes. C'est à cela que l'on travaille, comme aussi à faire régner la dévotion dans l'armée, faisant entendre qu'il s'agit ici d'une guerre sainte. Il y en a bien cinq cents qui ont pris le scapulaire de la sainte Vierge, et beaucoup d'autres qui récitent le chapelet de la sainte Famille tous les jours. »

(l) Lettres Historiques ; lettre du 29 octobre 1665.

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