CHAPITRE QUATRIÈME
M. de Salières au fort Sainte-Thérèse — Chasses à l'entrée du lac Champlain — Courses des Iroquois au nord — Charles Le Moine mis en liberté — Mort du P. Simon Le Moyne — Gibbons menace les Agniers — Les Anglaii s'emparent de Manhatte, qui reçoit le nom de Nouvelle-York — Nouveau-Jersey — M. de Courcelles marche contre les Agniers — Reçoit des renforts— Arrivée près de Sconectadé — Embuscade — Retour au Canada — Ambassadeurs onneyouts arrivent à Québec — Traité avec les Onneyouts — Officiers français tués par de jeunes agniers — Couture â Albany — Nicolls invite les conseillers du Massachuset et du Connecticut à chasser les Français du Canada — Ils refusent — Nicolls ne trouve point le sieur Couture à Albany — M. de Sorel prend le Bâtard Flamand et quelques prisonniers français — Conseil tenu dans le parc du collège des jésuites — M. de Tracy conduit l'armée française contre les Agniers — Brûle leurs villages — Revient à Québec — Le Bâtard Flamand renvoyé chez les Agniers — Pères jésuites chez les Iroquois — Lettre de M. de Tracy au colonel Nicolls — Mort de Corlaer — Réorganisation du conseil supérieur — Chemins entre Sorel, Chambly et Sainte-Thérèse — Soldats de Carignan s'attachent au pays — Filles — Lin et chanvre cultivés — Mines — Commerce — M. de Tracy retourne en France.
Cependant les compagnies envoyées sur la rivière de Richelieu poussaient vigoureusement les travaux de construction. M. de Salières, qui avait blanchi sous les armes, conservait encore toute sa vigueur, malgré le nombre de ses années. Le premier, il mettait la main à l'œuvre et réussissait si bien, par son exemple, à encourager les soldats, que le fort le plus éloigné, celui de Sainte-Thérèse, fut terminé à la mi-octobre.
Ayant fait construire un bateau, il envoya une vingtaine d'hommes visiter l'entrée du lac Champlain, et choisir un lieu favorable pour y bâtir un quatrième fort, le printemps suivant. Les explorateurs retournèrent de leur voyage, charmés de la beauté des environs du lac ; ils avaient reconnu une île bien placée pour l'emplacement du nouveau fort (1)
Dans les bois voisins et sous la protection des forts, un certain nombre de familles algonquines avaient dressé leurs tentes. Elles étaient là dans un pays très-abondant en hèles sauvages et en gibier de toutes espèces, et où, comme c'était un terrain exposé au passage des ennemis, personne n'avait encore osé s'arrêter pour y faire la chasse. L'occasion était trop belle
(1) Relation de 1665 ; Journal des Jésuites.
pour n'en pas profiter: les soldats français suivaient les chasseurs algonquins pour les protéger, et ceux-ci poursuivaient les ours, les castors et les orignaux, dont ils prirent une si grande quantité, qu'ils en nourrissaient les troupes françaises. Aussi, au bout de quelques semaines, les chasseurs portèrent à Montréal huit cents peaux de castors et beaucoup de peaux d'orignaux.
Ces guerriers sauvages étaient aussi fort aises de voir naître l'occasion d'arrêter les courses des Iroquois, en portant la guerre dans leurs cantons. Ils savaient par expérience que ce farouche ennemi ne cesserait de troubler les pays voisins, que lorsqu'il aurait été fortement humilié chez lui-même : car, malgré ses pertes des dernières années, il cherchait encore à pénétrer dans le nord, pour y trouver des victimes à massacrer. L'hiver précédent, deux bandes, composées d'agniers et d'onnontagués, s'étaient rendues, l'une dans le pays des Mistassins, l'autre dans les environs du lac Pigouagami ou Saint- Jean. Quoique cette dernière troupe eût été en partie détruite par les Montagnais, qu'elle avait attaqués, d'autres bandes avaient continué à harceler les alliés des Français ; ainsi, tout récemment encore, les Iroquois avaient attaqué et détruit quelques familles nipissiriniennes, sur la rivière des Outaouais.
Le vieil ami des Français, Garakonthié, avait obtenu la délivrance du sieur Charles Le Moine, prisonnier depuis deux ou trois ans ; il voulut le ramener lui-même en accompagnant quelques ambassadeurs onnontagués, goyogouins et tsonnontouans, qui venaient à Québec renouveler les traités de paix ; ils y arrivèrent au commencement de décembre, et apportèrent la nouvelle de la mort du P. Simon Le Moyne, décédé le vingtcinq novembre, au Cap de la Madeleine (1).
If. de Tracy accorda aux députés une audience solennelle, dans laquelle Garakonthié lui fit un discours plein de bon sens. Après avoir offert ses services et l'amitié de sa nation, il fit l'éloge du P. Le Moyne, qui avait tant fait pour rapprocher les Iroquois des Français.
« Ondessonk, dit l'orateur en s'adressant au père, m'entends-tu du pays des morts, où tu es passé ? C'est toi qui as tant de fois porté ta tête sur les échafauds des Agniers ; c'est toi, qui as marché dans leurs feux pour arracher les Français. Nous t'avons vu, sur nos nattes de conseil, décider de la paix et de la guerre ; nos cabanes se sont trouvées trop petites, quand
(1) Journal des Jésuites.
tu y es entré, et nos villages mêmes étaient trop étroits, quand tu te présentais, tant la foule du peuple était avide d'entendre
tes paroles Nous te pleurons, parce qu'en te perdant nous
avons perdu notre père et notre protecteur.»
Après avoir ensuite rappelé modestement les services qu'il avait lui-même rendus aux Français, il demanda en retour la liberté de trois prisonniers de sa nation, grâce que M. de Tracy lui accorda très-volontiers ; le vieux général lui fit aussi entendre qu'il était prêt à agir de la même manière, visà-vis des autres nations iroquoises, si elles consentaient à observer les traités de bonne volonté, sans y être contraintes par la force des armes (1).
Les deux seuls cantons d'Agnier et d'Onneyout conservaient leur attitude hostile, et refusaient de laisser en paix les Français.
Les Agniers venaient d'être témoins d'un changement considérable chez leurs voisins et amis de la Nouvelle-Hollande, où depuis assez longtemps régnaient des mécontentements, et où l'on se voyait menacé par les Anglais. La compagnie hollandaise des Indes Occidentales, à qui avait été accordée celte colonie, aurait voulu imposer des taxes et des restrictions arbitraires ; mais les colons hollandais s'étaient accoutumés à regarder comme désirables les libertés dont jouissaient leurs voisins de la Nouvelle-Angleterre.
De leur côté, les Anglais menaçaient de s'emparer de la colonie hollandaise, dont ils connaissaient la faiblesse. Un des principaux citoyens de Boston, le major Gibbons,, avait même offert de remonter l'Hudson, et d'aller avec un petit corps de soldats détruire la nation des Agniers, si la France voulait lui assurer une somme de vingt-cinq mille francs pour payer ses frais. Il y avait dans cette proposition quelque vantardise ; mais, du moins, elle fait comprendre le peu de cas que l'on faisait des forces de la compagnie hollandaise, car les Agniers étaient les seuls amis qui lui restaient.
Au printemps de 1664, le bruit courut à Manhatte, que l'Angleterre allait envahir la colonie. On espérait que cette menace rapprocherait les habitants des directeurs de la compagnie ; mais les colons ne voulaient pas exposer leur vie pour cette société. De son côté, celle-ci ne voulait pas encourir des dépenses considérables pour défendre le pays.
Pendant ces discussions, et quoique l'Angleterre fut en pleine
(1) Relation de 1665.
paix avec les états de Hollande, Charles II accorda à son frère Jacques, duc d'York et d'Albany, tout le pays entre la rivière Connecticut et la Delaware. Le colonel Nicolls, officier de la maison du duc, partit d'Angleterre avec cinq navires, portant trois cents soldats, et se rendit directement à Manhatle, sans attendre les secours qu'on lui faisait espérer de Boston.
A peine les navires étaient-ils entrés dans le port, que Stuyvesant, gouverneur de Manhatte, écrivit au commandant anglais pour connaître les motifs qui l'amenaient, Nicolls lui répondit, en le sommant de rendre son fort. Sur le refus du gouverneur, des lettres et des messages furent échangés de part et d'autre, sans aucun résultat. Enfin, les commissaires anglais publièrent une proclamation pour inviter les habitants à se soumettre ; ils ordonnèrent en même temps au sieur Hyde, qui commandait l'escadre, de battre le fort. Ne voyant aucun moyen de résister, et désespérant de rien gagner sur Nicolls, le gouverneur hollandais se décida à se rendre ; et, le vingt-sept d'août, on signa les articles d'une capitulation, par laquelle le fort et la ville de Manhatte étaient remis aux Anglais. Les Hollandais restaient citoyens de l'état, conservaient toutes leurs propriétés, jouissaient de leurs anciennes coutumes dans ce qui concernait leurs pratiques de religion et la discipline de leurs églises, et Nicolls leur accordait la liberté de commercer avec la Hollande ; aussi, presque tous demeurèrent dans le pays. En l'honneur du duc d'York, Manhatte reçut dès lors le nom de Nouvelle- York.
Près d'un mois après, la garnison du fort d'Orange se rendait pareillement aux Anglais, et recevait le nom d'Albany, en souvenir du second titre du duc.
Deux mois avant la prise de la colonie hollandaise, le duc d'York avait accordé à lord Berkeley et à sir George Carteret le territoire compris entre l'Hudson et la Delaware. Carteret, dont la famille était de l'île de Jersey, donna le nom de Nouveau-Jersey au pays qu'il venait d'acquérir (1).
Nicolls demeura gouverneur de la province de la Nouvelle- York, dont la ville capitale ne renfermait que quelques misérables maisons, occupées par des familles pauvres.
M. de Courcelles avait hâte de commencer la guerre contre les Agniers. N'ayant aucune idée de la sévérité de l'hiver dans le nord de l'Amérique, ni des difficultés que rencontrent ceux
(1) Plusieurs officiers du régiment de Carignan connaissaient sir George Carteret. La famille du sieur de La Mothe Lussières, capitaine dans ce régiment, avait soutenu un procès important contre les frères Carteret.
qui voyagent dans ce temps, il crut qu'il lui serait facile de profiter des avantages que lui offriraient, pour remonter le fleuve, les glaces dont il se couvre, et il choisit pour commencer son expédition le temps le plus rigoureux de l'armée. Il laissa Sillery, le dix janvier, avec environ cent volontaires, enfants du pays, et par conséquent accoutumés à voyager sur les raquettes, et instruits des précautions à prendre pour échapperaux accidents causés par un froid rigoureux. Quoique déjà acclimatés, ils éprouvèrent beaucoup d'embarras et de misères dans ce voyage ; on venait en effet d'entrer dans la saison la plus rigoureuse de l'année, qui s'étend ordinairement depuis le huit de janvier au vingt de février. Dans ce temps, le thermomètre marque assez fréquemment, pendant la nuit, de vingt-cinq à trente degrés centigrades au-dessous de zéro ; les maisons entre Québec et les Trois-Rivières étaient alors assez rares ; au-delà des Trois-Rivières, en gagnant le pays des Agniers par la rivière deRichelieu, l'on ne devait plus songer à en trouver. Ainsi, il fallut se décider à coucher sur la neige, pendant tout le temps de la campagne. Chaque homme était chargé d'au moins trente livres de provisions et de couvertures ; le reste était porté sur des traîneaux, tirés par des chiens. La distance à parcourir entre Québec et les villages agniers était d'environ cent cinquante lieues, qu'il fallait suivre au milieu des neiges, tantôt sur les rivières, tantôt dans d'interminables forêts.
Aux Trois-Rivières, où M. de Courcelles arriva le seize, il trouva des secours en hommes et en provisions, que M. Boucher avait été chargé de préparer. Les capitaines de La Fouille, Maximin et de Loubiac, chacun avec vingt soldats, et quatrevingts volontaires du bourg des Trois-Rivières, joignirent aussi la petite bande venue de Québec.
Le vingt-cinq janvier, ils étaient sur les glaces à l'entrée du lac Saint-Pierre. Le froid était plus vif que les jours précédents ; des glaçons accumulés barraient presque la route, qu'ils suivaient. Les volontaires, accoutumés de longue main à rencontrer ces difficultés, savaient les surmonter ; ils étaient vêtus à la manière du pays, et portaient habits, bonnets et chaussures de peaux de bêtes ; aussi, ils pouvaient sans danger braver le froid. Il n'en était pas ainsi des soldats français, encore peu habitués à la sévérité du climat, et qui n'étaient pas pourvus de couvertures suffisantes. L'on fut contraint de reporter aux Trois-Rivières plusieurs d'entre eux, dont les uns
s'étaient blessés sur les glaces, et les autres avaient les mains, les bras ou les pieds gelés.
Cependant, M. de Courcelles répara ses pertes au fort Saint- Louis et à celui de Sainte -Thérèse, où, à sa petite troupe, se joignirent les capitaines de Chambly, Petit et Rougemont, ainsi que le sieur Mignardé, lieutenant, avec leurs compagnies. Ce petit corps se trouva aussi renforcé par l'arrivée de soixantedix volontaires de Montréal, conduits par le sieur Charles Le Moine. C'étaient des hommes accoutumés aux fatigues des voyages et aguerris par leurs fréquentes escarmouches avec les Iroquois ; aussi, M. de Courcelles leur fît l'honneur de les placer à la tète en allant, et de les jeter à l'arrière-garde au retour. Il se reposait beaucoup sur ces hommes qu'il nommait ses « capots bleus. » (1).
La colonne, forte de cinq à six cents hommes, partit du fort de Sainte-Thérèse le trente janvier. Yingt-cinq ou trente algonquins s'étaient chargés de la guider dans les bois, entre l'extrémité du lac Champlain et les villages des Agniers, sur la rivière du même nom ; mais ils ne se présentèrent point au rendez- vous. M. de Courcelles se décida à continuer sans avoir de guides sûrs ; ce qui fut cause qu'il alla sortir de la forêt, à deux milles d'une bourgade hollandaise, nommée Sconectadé (2).
Deux grandes cabanes iroquoises, qui étaient à l'entrée du bois, furent attaquées par soixante tirailleurs, qui furent attirés dans une embuscade, où deux cents agniers, cachés derrière les arbres, tombèrent sur eux ; six français demeurèrent sur la place, et trois agniers furent tués. Les ennemis, voyant arriver le corps principal des troupes de M. de Courcelles, s'enfuirent, les uns vers leurs villages pour y porter l'alarme, et les autres dans le bourg hollandais.
Les français apprirent avec étonnement, qu'ils étaient à quelques dix-huit milles seulement d'Orange, et à vingt lieues des villages agniers. Ils ignoraient encore que la Nouvelle- Hollande était passée aux mains de l'Angleterre, et ils en expri-
(1) Histoire du Montréal, par M. Dollier de Casson. — Le bleu semble avoir été la couleur favorite des premiers habitants de Montréal. Ce goût parait s'être conservé pendant longtemps : encore au commencement de ce siècle, les bonnets des gens de la campagne étaient bleus dans le district de Montréal, tandis qu'ils étaient rouges dans celui de Québec, et blancs autour des Trois-Rivières.
(2) Documenta de Londres : Sconectadé est aujourd'hui la ville de Schenectady, sur la rivière Mohawk. Les Français donnaient à ce bourg le nom de Corlaer, parce qu'il avait été établi par un marchand de ce nom. Corlaer était à seize milles d'Orange.
nièrent toute leur surprise. Le sieur Corlaer, marchand hollandais, et ami des Français, fit fournir des provisions aux troupes, qui en avaient grand besoin.
Les fatigues et les privations endurées par les soldats avaient été extrêmes. Comme la neige s'élevait partout à une hauteur de quatre pieds, il leur fallait marcher pendant toute la journée avec des raquettes attachées aux pieds, exercice fort difficile pour ceux qui n'y sont pas accoutumés ; le soir venu, ils devaient couper le bois, dresser des feux, et creuser des trous dans la neige pour y passer la nuit. Il y avait déjà trois semaines qu'ils étaient partis du fort de Sainte-Thérèse, et les vivres étaient devenus fort rares. D'un autre côté, l'on apprenait que la plupart des agniers et des onneyouts étaient allés en guerre contre une tribu, qui habitait du côté de la mer, c'était probablement celle des Andastes ; les vieillards, les femmes et les enfants étaient à peu près les seuls qui étaient restés dans les villages. M. de Courcelles reconnut qu'il était inutile et même dangereux de pousser plus loin cette expédition (1). La pluie, commencée le vingt février au soir, et qui continua toute la journée du vingt-un, fit craindre que la débâcle ne rendît le retour impossible ; aussi, le soir même, la colonne décampa avec précipitation, et marcha toute la nuit et une grande partie de la journée du vingt-deux. Au moment où les soldats s'occupaient à préparera campement, ils furent rejoints parles trente algonquins, qui, ayant trouvé le moyen de s'enivrer, s'étaient arrêtés en chemin, et avaient ainsi causé l'insuccès de la campagne (2).
Us procurèrent quelque secours aux français, en leur fournissant des vivres, au moyen de la chasse; cependantla famine se fit bientôt sentir ; plusieurs soldats restèrent en arrière, épuisés de faim et de fatigue, et furent tués par des agniers, qui suivaient à petite distance. M. de Courcelles arriva au fort Saint-Louis le huit mars, assez peu satisfait de son expédition. Elle n'avait certainement pas eu le succès qu'il en attendait ; mais, la faute n'en pouvait pas être attribuée aux troupes, qui avaient fait leur devoir ; tel avait été leur courage, que, malgré les obstacles presque insurmontables qu'elles rencontrèrent, elles auraient réussi dans cette expédition, si la traite de l'eau-de-vie n'eût procuré aux guides algonquins les moyens de s'enivrer, et de faire avorter les plans soigneusement combinés des officiers français.
(1) Documenta de Londres ; Relation de 1666.
(2) Journal de» Jésuites.
Cette campagne d'hiver étonna les Iroquois par sa hardiesse, et leur fit comprendre qu'il était possible d'envoyer, jusqu'au centre de leur pays, des troupes de Québec et de Montréal. Les Anglais eux-mêmes en furent surpris, et conçurent de l'inquiétude. « Jamais il n'y eut d'entreprise plus hardie,» écrivait à ses supérieurs un officier qui paraît avoir commandé à Albany... ; «cependant, sans avoir essayé de la bonne volonté de la garnison anglaise, à cause du bruit qui court fortement que le roi de France et les états de Hollande se sont unis contre l'Angleterre, M. de Courcelles a jugé convenable de retourner sur ses pas sans avoir rien fait (1). »
Les Agniers étaient, eux aussi, assez embarrassés ; ils apprirent, par deux prisonniers français qui leur tombèrent entre les mains, que, l'été suivant, des forces beaucoup plus considérables viendraient les attaquer.
Trop fiers pour venir eux-mêmes demander la paix, ces barbares engagèrent leurs voisins à envoyer des députés à Ononthio. En effet, le sept de juillet, dix ambassadeurs onneyouts arrivèrent à Québec, portant des lettres de recommandation, données par les marchands hollandais d'Albany et de Corlaer; ils étaient chargés de traiter de la paix avec les Français, au nom des deux cantons d'Agnier et d'Onneyout. Le chef de l'ambassade expliqua l'objet de sa mission par dix présents, et déclara qu'il parlait, non-seulement au nom de sa nation, mais encore au nom des Agniers, qui auraient envoyé quelques-uns des leurs, s'ils n'eussent craint d'être mal reçus (2).
Le traité fut conclu le douze de juillet, et signé par messieurs de Tracy, de Courcelles et Talon; les chefs sauvages apposèrent les marques de leurs tribus respectives, de la tortue, du loup et du castor (3).
On n'élait pas complètement rassuré sur la sincérité des promesses des Onneyouts, malgré les bons témoignages que leur rendaient les Hollandais d'Albany. Voilà pourquoi M. de Tracy crut devoir faire suivre ceux qu'on renvoyait, par le Père Beschefer et le sieur de La Tesserie ; les autres restèrent à Québec comme otages. Les ambassadeurs étaient partis depuis deux ou trois jours, lorsque l'on reçut de fort mauvaises nouvelles du fort de Sainte-Anne, qui venait d'être fini sur une île située près de l'entrée du lac Champlain, et qui a porté, depuis, le
(1) Documents de Londres.
(2) Dédicace de l'église paroissiale de Québec, le 14 juillet 1666. ^3) Documents de Paris, 1ère série, vol. I.
nom de La Mothe, parce que le capitaine de La Mothe Lussière avait présidé aux travaux de construction. Quelques officiers, en garnison dans l'île, voulant, se donner le plaisir de la chasse, remontaient une rivière qui tombe dans le lac assez près de l'île de La Mothe ; c'est probablement la rivière Chasy. Plusieurs jeunes agniers chassaient dans les environs ; ayant aperçu les officiers français, ils ne purent, résister à la tentation de leur lever la chevelure. Ils tirèrent sur eux, tuèrent M. de Chasy et le capitaine de Traversy ; quatre autres, parmi lesquels était M. de Leroles, cousin de M. de Tracy, furent faits prisonniers.
A la nouvelle de cette trahison, on rappela aussitôt le Père Beschefer et son compagnon, qui descendirent des Trois- Rivières avec les ambassadeurs onneyouts. Suivant la loi des Iroquois et des Algonquins, on devait aussitôt fendre la tête aux ambassadeurs ; on se contenta de les garder dans une étroite prison, pendant qu'on prenait des mesures pour tirer raison d'une si noire perfidie.
Le sieur Guillaume Couture fut aussitôt chargé de se rendre à Albany ; il devait demander aux commissaires des explications, sur le témoignage qu'ils avaient donné en faveur des bonnes dispositions des Agniers. M. de Sorel reçut ordre de le suivre à quelques journées de distance, avec un parti de deux cents français et de quatre-vingts sauvages. Prévoyant que les autorités françaises ne laisseraient pas dans l'inaction les troupes envoyées de si loin pour punir les Iroquois, le gouverneur Nicolls craignit de se voir lui-même assailli dans ses forts. Trop faible pour résister à une. attaque extérieure, et surveiller en même temps les mouvements des Hollandais à l'intérieur, il songea à obtenir des secours des colonies de la Nouvelle-Angleterre. Il adressa des lettres au gouverneur et aux conseillers du Massachuset et du Connecticut ; les invita à profiter de l'occasion pourchasser les français du Canada, et demanda à chacune des deux provinces un corps de cent cinquante cavaliers, pour donner sur les troupes qui s'avançaient sous M. de Sorel (1).
Les autorités de la Nouvelle-Angleterre n'étaient pas disposées à se laisser entraîner dans des démarches hasardeuses, qui avaient pour but de défendre un territoire appartenant au duc d'York. Le sieur Willis répondit en leur nom, qu'on ne pouvait arracher les hommes aux travaux de la moisson ;
(1) Lettre de Richard Nicolls, 6-17 juillet 1656.
qu'il ne convenait pas aux habitants de la Nouvelle-Angleterre de prendre la défense des Iroquois, ennemis de leurs amis et voisins, les Abenaquis ; que ceux-ci seraient irrités et portés à prendre la part des Français si les anglais du nord envoyaient des secours pour proléger les cantons iroquois (1).
Nicolls reconnut qu'il n'avait point d'aide à attendre de ce côté, et dut se résigner à ne point soutenir ouvertement les Agniers contre les Français. Averti, sur ces entrefaites, que le sieur Coulure était arrivé à Albany, avec des lettres adressées au capitaine et aux commissaires du lieu, il y monta aussitôt dans l'espérance d'avoir une entrevue avec lui, et probablement aussi, parce qu'il se défiait des commissaires hollandais d'Albany. Et, dans le fait, comme la France s'était unie aux états de Hollande contre l'Angleterre, dans une guerre qui venait d'être proclamée en Amérique, la plupart des habitants d'Albany et des villages voisins ressentaient plus d'inclination pour les Français que pour les Anglais ; quelques-uns s'étaient même réfugiés à Montréal. Yan Corlaer, l'un des hommes les plus importants de la colonie, avait fort bien reçu Couture, qui retourna avec une lettre satisfaisante, de la part des commissaires à M. de ïracy. Ils n'avaient pas prétendu répondre delà conduite future des Agniers, ils avaient seulement déclaré qu'ils les croyaient dans de bonnes dispositions. Ils étaient bien chagrins du malheur causé par la mauvaise foi des sauvages ; eux-mêmes avaient travaillé à sauver les prisonniers, comme ils l'avaient déjà fait dans beaucoup d'autres circonstances. Cela était vrai, car ils s'étaient toujours empressés d'arracher les prisonniers français à leurs maîtres iroquois.
Lorsque Nicolls arriva à Albany, Couture était déjà reparti, pour rendre compte de sa mission. Nicolls s'adressa alors à M. de Tracy, pour se plaindre du départ précipité de son envoyé, et pour rejeter les reproches contenus dans la lettre aux commissaires. « Je m'efforcerai dans toutes les occasions, » ajoutait-il, « de prendre les intérêts des Européens au milieu des payens de l'Amérique, comme cela convient à un chrétien, pourvu, toutefois, que les domaines du roi d'Angleterre ne soient pas envahis, et que la sécurité de ses sujets ne soit pas mise en danger. Sur tout autre point, envers vous j'agirai avec courtoisie et respect, d'autant plus volontiers que votre caractère honorable est connu dans cette partie du monde, aussi bien qu'en Europe. Je puis vous rendre cet hommage, ayant
(1) Documents de Londres, vol. I.
eu connaissance de votre honorable conduite, pendant les quelques années que j'ai passées dans l'armée française, à la suite de mon maître, le duc d'York et d'Albany. Maintenant que je sers le même maître dans cette partie du monde, je me croirais heureux si je trouvais l'occasion de reconnaître en partie les attentions que vous avez témoignées à mon maître et à ceux de sa maison, pendant les tristes jours de l'exil. »
M. de Sorel s'était avancé à grandes journées vers le pays ennemi ; il n'était plus qu'à vingt heures de leurs bourgades, lorsqu'il rencontra le Bâtard Flamand et trois autres Iroquois, qui escortaient le sieur deLeroles et quelques autres prisonniers français. Les algonquins étaient, disposés à faire un mauvais parti aux iroquois, si M. de Sorel ne les en eût empêchés (1). Comme le but de sa mission était atteint, il se hâta de retourner sur ses pas avec ses compatriotes qui venaient ainsi d'être rendus à la liberté.
Reconduits à Québec, le Bâtard Flamand et ses compagnons se montrèrent disposés à offrir toutes les satisfactions désirables, pour le meurtre des officiers français, et à donner de nouveaux gages pour le maintien de la paix. Presque en même temps, des tsonnontouans, des goyogouins et des onnontagués arrivèrent ; on parla de nouveau de conclure une paix générale, et le dernier jour d'août, on tint un conseil à ce sujet, dans le parc du collège des jésuites ; il s'y trouva des députés des cinq nations iroquoises, mais on ne put arriver à rien de définitif. M. de Tracy comprit que, pour avoir la paix, il fallait employer les armes contre les Agniers, qui soulevaient sans cesse de nouvelles difficultés (2).
Malgré son âge avancé, il voulut commander lui-même la petite armée française, qui allait marcher à l'ennemi. Elle était formée de six cents soldats, tirés de toutes les compagnies, de six cents habitants du pays, et de cent sauvages hurons et algonquins. Tous les préparatifs avaient été faits sous la direction de M. Talon, et furent terminés le quatorze septembre, fête de l'Exaltation de la sainte Croix ; une pieuse pensée avait engagé M. de Tracy à choisir ee jour pour faire mettre les troupes en mouvement. Il laissait sous bonne garde, au château Saint-Louis, le Bâtard Flamand, quelques onneyouts et des agniers. Parmi eux, était le chef de la bande
(1) Documents de Londres, Vol. I. Charlevoix a étrangement mêlé les expéditions de M. de Courcelles et de M. de Sorel.
(2) Relation de 166(5 ; Journal des Jésuites ; Lettres de la Mère de l'Incarnation.
qui avait rompu les préliminaires du traité de paix par l'assassinat des officiers français.
Lorsque les troupes furent rangées pour partir, M. de Tracy invita le Bâtard Flamand à les voir défiler. Dans un pays fort peu peuplé, et où l'on considérait comme une puissante armée un corps de deux ou trois cents guerriers, les mille hommes qui laissaient Québec durent être considérés comme une armée formidable, et leur tenue était bien propre à inspirer de l'inquiétude aux prisonniers iroquois. A côté des vieux soldats de Carignan, endurcis par les fatigues et familiarisés avec les combats, dans leurs longues et glorieuses campagnes de la Hongrie, étaient les habitants les plus vigoureux de la colonie et les guerriers algonquins, dont la bravoure ne s'était jamais démentie, dans leurs longues luttes contre un ennemi bien supérieur en nombre. « Nos nouveaux chrétiens sauvages, » dit la Mère de l'Incarnation, « suivent l'armée française avec tous nos jeunes français-canadois, qui sont très-vaillants et qui courent dans les bois comme des sauvages. »
Aussi, lorsque le chef agnier vit les mouvements de la petite armée, les larmes lui tombaient des yeux ; il était frappé d'admiration, et il songeait en même temps à sa nation, au secours de laquelle il ne pouvait aller. « Ononthio, » dit-il à M. de Tracy, « nous sommes perdus ; mais notre perte coûtera cher. Je t'avertis qu'il y demeurera beaucoup de tes jeunes gens, parce que notre nation se défendra jusqu'à l'extrémité ; je te prie seulement de sauver ma femme et mes enfants. » (1).
Le rendez-vous général était donné pour le vingt-huit de septembre, au fort Sainte- Anne. Quelques troupes n'ayant pu arriver au temps désigné, M. de Tracy n'en put partir que le trois octobre avec le corps principal. Trois ou quatre jours auparavant, M. de Courcelles s'était mis en mouvement, à la tête de quatre cents hommes. Les capitaines de Chambly et Berthier reçurent l'ordre de ne partir que quatre jours après, avec l'arrière-garde. Trois cents embarcations légères, soit bateaux, soit canots d'écorce, avaient été préparées pour transporter les troupes jusqu'à l'extrémité du lac Saint-Sacrement (2). Là commencèrent les plus grandes difficultés ; l'armée devait parcourir une dislance d'environ trente à trentecinq lieues, au milieu des bois et des marais. Il fallait trans-
(1) Lettres de la M. de l'IncarratioD.
(2) Relation de 1666.
porter à dos d'homme les vivres, Jes armes, le bagage ; officiers et soldats, chacun avait sa part du fardeau réglée d'avance.
Deux petites pièces de campagne causèrent beaucoup d'embarras et de fatigues ; on réussit cependant à les transporter sans accident, jusqu'aux dernières bourgades des iroquois.
Malgré son grand âge, M. de Tracy ne se laissait pas devancer par les siens ; il faillit cependant être emporté, en passant une rivière fort rapide. C'était un homme d'une taille trèsélevée. Un suisse entreprit de le porter de l'autre côté ; mais, quand il fut au milieu du torrent, les forces lui manquèrent, et il fut sur le point de se laisser aller au courant avec son fardeau. Heureusement, il fut arrêté par une grosse pierre, sur laquelle il déposa M. de Tracy. Aussitôt, un huron, fort et courageux, se jeta à l'eau et réussit à les tirer tous deux du danger (1).
Sur la fin du voyage, le pain manqua, et l'on se vit menacé par la famine ; cependant, au moment où l'on concevait quelques inquiétudes, on rencontra un grand nombre de châtaigners, tellement chargés de fruits, que toute l'armée en put manger abondamment.
Les troupes françaises arrivèrent près des bourgades iroquoises par un fort mauvais temps ; comme M. de Tracy tenait à surprendre les ennemis, il fit continuer la marche pendant toute la nuit. Mais quelques agniers, qui avaient été rencontrés par des algonquins et mis en fuite, s'empressèrent d'aller annoncer dans les quatre bourgs, qu'ils avaient rencontré des français, qui venaient sans doute les attaquer.
Les deux premiers bourgs furent emportés sans résistance ; les Agniers, qui avaient d'abord songé à les défendre, prirent la fuite en voyant déboucher les compagnies, les unes après les autres, et en entendant le bruit des tambours battant aux champs. M. de Tracy, informé qu'il n'y avait que deux bourgades, croyait l'affaire entièrement terminée ; lorsque une femme algonquine, qui suivait les guerriers de sa nation et qui dans sa jeunesse avait été captive dans le pays, avertit M. de Courcclles qu'il y avait deux autres bourgades ; cette information engagea le général à se porter en avant avec le chevalier de Chaumont et une partie des troupes. Il était presque nuit quand le troisième bourg fut pris, de sorte qu,;l semblait impossible d'attaquer le quatrième le même jour. Mais l' algonquine, saisissant un pistolet, s'offrit à servir de guide ; elle con-
(1) Lettre» de la Mère de l'Incarnation.
duisit les français fort heureusement, malgré l'obscurité ; comme on avait sujet de croire que les agniers s'étaient arrêtés dans celui-ci pour se défendre, des éclaireurs s'approchèrent et examinèrent les environs ; ils reconnurent que tous les habitants avaient pris la fuite, en apprenant l'arrivée des français. On y trouva un vieillard, caché sous un canot, parcequ'il craignait les tambours, qu'il croyait être les démons des Français. De lui l'on apprit que les agniers des autres villages s'étaient d'abord retirés dans cette bourgade, qui était la plus forte; mais que, lorsqu'ils eurent aperçu les troupes, dont leur imagination grossissait le nombre, ils s'étaient retirés dans un lieu de sûreté, à l'invitation de leur chef, qui leur criait: « Mes frères, sauvons-nous ; car tout le monde s'est levé contre nous. »
Une triple palissade environnait cette place, et elle était flan quée de quatre bastions ; on y avait renfermé des amas considérables de vivres, et une grande provision d'eau, qu'ils avaient mise dans des caisses d'écorce, afin d'éteindre le feu, s'il prenait aux cabanes ou aux palissades. Toutes ces précautions prouvaient que leur première résolution avait été de se défendre. Le lendemain de la prise de possession des bourgades iroquoises, un Te Deum solennel fut chanté, le saint Sacritice de la messe fut célébré ; car quatre prêtres avaient suivi l'expédition comme aumôniers, c'étaient les sieurs Du Bois, attaché au régiment de Carignan, Dollier de Casson, prêtre de Saint-Sulpice, et les PP. Albanel et Raffeix, jésuites.
L'armée française trouva dans les bourgades d'énormes quantités de maïs, qui auraient suffi pour nourrir toute la colonie pendant deux ans, si on avait pu le transporter. Les cabanes étaient bien fournies de vivres, d'ustensiles et d'autres commodités qu'on ne s'attendait pas à y trouver ; quelquesunes étaient de charpente et renfermaient des travaux de menuiserie ; il se trouvait des cabanes de cent vingt pieds de longueur, dans lesquelles logeaient huit ou neuf familles (1).
Ne pouvant suivre les Agniers dans leurs retraites, on se décida à brûler leurs bourgades, afin de leur faire sentir les misères de la guerre et de les forcer à demander la paix. Le feu fut donc mis aux palissades et aux cabanes, il consuma toutes les provisions de maïs, de fèves et de fruits du pays, qui s'y trouvaient ; on en fit autant aux autres villages, et l'on dévasta toute la campagne ; de sorte que ceux qui connais-
(1) Lettres de la M. de l'Incarnation.
saient les habitudes de ces peuples, étaient persuadés que la faim causerait autant de mal parmi eux, qu'en auraient produit les combats les plus sanglants. Depuis plus de trente ans, ces barbares n'avaient cessé de ravager la colonie française et d'en massacrer les habitants, chaque fois qu'ils s'étaient trouvés les plus forts ; c'était la première leçon qu'ils recevaient dans leur pays : les chefs français crurent la devoir rendre aussi sévère que possible, afin de leur inspirer une terreur salutaire et leur faire adopter une conduite moins inhumaine.
Le voyage de retour fut marqué par quelques fâcheux incidents. La saison était avancée ; les pluies faisaient déborder les rivières, et les rendaient fort difficiles à traverser ; une tempête, qui s'éleva pendant que les troupes traversaient le lac Champlain, fit périr huit personnes, parmi lesquelles était le sieur de Luques, lieutenant d'une compagnie de Carignan.
M. de Tracy arriva à Québec, avec la plus grande partie de ses soldats, le cinq novembre, après avoir rempli l'objet de sa mission sans essuyer beaucoup de perte. A son retour, il fit pendre un des agniers qui étaient restés à Québec, parce que ce malheureux avait, ou par lui-même ou par d'autres, été la cause de la trahison de ses compatriotes (1). Quant au Bâtard Flamand, M. de Tracy, qui l'estimait, le renvoya, en même temps que trois autres prisonniers, avec instruction d'informer leurs compatriotes que, s'ils recommençaient leurs courses, les troupes françaises iraient s'établir au milieu de leur pays.
Les prisonniers renvoyés chez les Agniers les trouvèrent dans une grande désolation ; ils s'imaginaient sans cesse voir les français autour de leurs villages ; leurs ennemis, les Mahingans, menaçaient de les attaquer ; tout leur maïs ayant été brûlé ou jeté à la rivière, ils étaient réduits à une famine extrême, qui fit périr près de quatre cents personnes (2). Aussi, plusieurs d'entre eux vinrent supplier M. de Tracy de leur accorder la paix ; et même ils amenèrent quelques familles pour servir d'otages. Vers le même temps, furent
(1) Journal des Jésuites. Ni la M. de l'Incarnation ni les Relations des Jésuites ne parlent de ce fait. Nous suivons ici le Journal des Jésuites, dans lequel les événements étaient inscrits, jour par jour, à mesure qu'ils avaient lieu. Nicolas Perrot, qui écrivait plusieurs années après 1666, et qui ne pouvait être conséquemment aussi exact, place ce fait avant l'expédition, et le rapporte différemment. Suivant lui, cet agnier aurait, dans un repas que M. de Tracy donnait aux chefs iroquois, levé le bras et déclaré hautement que ce bras avait cassé la tête du sieur de Chazy. " H n'en cassera pas d'autre, " aurait répondu le vieux général, et il aurait aussitôt fait étrangler l'insolent, rompu les conférences qui se tenaient pour la paix, et serait parti pour son expédition contre les Agniers. Charlcvoix a suivi Perrot dans ce récit.
(2) Mémoires de Nicolas Perrot.
rendues quelques filles françaises, enlevées depuis plusieurs années et qui, dans l'esclavage, avaient oublié leur langue maternelle.
Sur leur propre demande, trois pères jésuites partirent pour aller demeurer au" milieu des Iroquois ; les PP. Frémin et Jean Pierron se rendaient à Agnier, et le P. Briiyas à Onneyout. Tous trois partirent de Québec au mois de juillet, avec les ambassadeurs d'Agnier et d'Onneyout.
Les anglais de la Nouvelle-York étaient aussi fort embarrassés, après la campagne de M. de Tracy ; ils ne se fiaient pas encore complètement aux Hollandais, et ils voyaient leurs alliés iroquois sur le point de leur manquer. Aussi, le colonel Nicolls éprouva beaucoup de satisfaction, en recevant de M. de Tracy une lettre qui exprimait son intention de vivre en bons termes avec ses voisins. « La nation française, » écrivait le marquis, « est trop portée à reconnaître la courtoisie, pour ne pas avouer que les hollandais ont toujours montré de la charité pour les français, retenus prisonniers chez les Agniers, et qu'ils en ont racheté plusieurs, qui, sans leur assistance, auraient péri sur le bûcher. Ils peuvent demeurer persuadés de notre reconnaissance pour eux-mêmes et pour tous ceux qui exerceront des actes semblables de charité chrétienne. »
Nicolls s'empressa de lui témoigner ses bonnes dispositions, et l'informa, en même temps, que le sieur Corlaer était chargé de conduire à Québec un des jeunes officiers, qui avaient été pris l'année précédente par les agniers ; c'était le jeune Des Fontaines, qu'il avait retiré blessé des mains des sauvages, et qui, pour se rétablir, avait passé l'hiver chez le capitaine Carteret, au Nouveau-Jersey. Depuis longtemps, Corlaer désirait visiter Québec ; il y avait été invité par M. de Tracy et par les officiers français, auxquels il avait rendu des services. Mais au grand regret de ses amis, il périt en y allant, son canot ayant sombré sur lelacChamplain, pendant une violente tempête. Corlaer fut vivement regretté par les français qui avaient été prisonniers dans la Nouvelle-Hollande et par les Iroquois, qui, respectant sa mémoire, donnèrent son nom aux gouverneurs de la Nouvelle-York (1).
Messieurs de Tracy, de Courcelles et Talon, après l'heureux
(1) Cadwallader Colden rapporte une tradition sauvage touchant la mort de Corlaer. " Il y a, dit-il, sur le grand lac au nord d'AIbanv, un rocher contre lequel les vagues battent souvent avec furie. Sous ce rocher, suivant les Agniers, vit un vieux sauvage, qui exerce un grand pouvoir sur les vents : aussi, en passant, ils lui jettent ordinairement une pipe ou quelque autre petit présent, et lui adressent quelques demandes. " Corlaer s'étant moqué du génie du rocher, en fut puni par le
résultat de la campagne, qui promettait un peu de repos au pays, songèrent à rétablir l'ordre à l'intérieur. Ils avaient reçu instruction de régler les changements qu'ils jugeraient à propos, dans la constitution du conseil, et de faire une nouvelle nomination de conseillers.
En conséquence, les provisions de conseillers furent accordées le trois décembre 1666, aux sieurs de Yilleray, de Gorribon, de Tilly, Damours et de La Tesserie ; tous étaient membres de l'ancien conseil, à l'exception du sieur Gorribon, qui remplaçait M. Péronne De Mazé. Jean Bourdon fut rétabli dans la place de procureur-général, et Peuvret de Mesnu dans celle de secrétaire et de greffier du conseil. Un des premiers actes du nouveau corps, fut une défense de vendre des boissons enivrantes aux sauvages. Au mois de janvier suivant, le conseil accorda aux habitants de Québec la permission de choisir un syndic, qui serait chargé de veiller aux intérêts publics à Québec (1).
La paix conclue avec les Iroquois permettait aux colons de s'occuper de la culture de leurs terres, et de profiter des avantages que leur offrait un pays abondant en toutes les choses nécessaires à la vie. Ils se reposaient non-seulement sur les traités qui venaient d'être conclus, mais encore sur la protection, que promettaient les forts construits sur la rivière de Richelieu et à l'entrée du lac Champlain. Les compagnies qui y étaient placées en garnison, s'attachaient au pays ; officiers et soldats semblaient vouloir s'y fixer, suivant les désirs du roi. Plusieurs des capitaines et des lieutenants de Carignan, ayant épousé des filles du pays, avaient obtenu des terres et commencé à les faire cultiver ; des chemins s'étaient ouverts entre le fort de Sorel et ceux de Chambly et de Sainte-Thérèse ; et le long de ces chemins, le roi accordait aux soldats, qui demandaient à rester au Canada, une habitation et des vivres pour
naufrage et la mort. Cette légende iroquoise est rapportée avec plus de détails par un missionnaire. " Nos iroquois, " dit-il, "ne manquent jamais de s'arrêter en cet endroit, pour rendre hommage à une nation d'hommes invisibles, qui habitent là dans le fond de l'eau et s'occupent à préparer des pierres à fusils, pour les passants qui leur rendent leurs devoirs en leur présentant du petun. Ces hommes marins vont en
qui n'ont pas
est qu'en vérité le lac est agité souvent de terribles tempêtes, qui causent de furieuses lames, surtout dans le bassin où le sieur Corlaer est péri ; et quand le vent vient du côté du lac, il pousse sur ce rivage quantité de pierres dures et propres à faire du feu. "
(1) A une assemblée des habitants de Québec, tenue le 10 mars 1667, le sieur Jean LeMire, qui avait été nommé syndic sous M. de Mésy, fut choisi pour remplir les mêmes fonctions.
huit mois, afin qu'ils pussent se livrer entièrement au défrichement de leurs terres Quelques-uns se mariaient avec des canadiennes ; mais, comme le nombre de celles-ci ne suffisait pas, une centaine de filles furent envoyées, dont quatre-vingtquatre venaient de Dieppe, et les autres de La Rochelle, «Parmi elles,» écrivait M. Talon, « il y en a de quelque naissance, et qui se trouvent au nombre de quinze ou vingt, plusieurs bien
demoiselles et assez bien élevées Les demoiselles qui sont
venues de France, cette année, se louent fort du traitement qu'elles ont reçu de messieurs de la compagnie à Rouen, à Dieppe et en rade ; mais elles m'ont fait de grandes plaintes
de celui qu'elles ont reçu sur mer Elles écrivaient toutes
ces mauvais traitements à leurs correspondants ; mais, tant que j'ai pu, j'ai détourné ce coup, pour l'obstacle qu'il aurait formé au dessein que vous avez d'envoyer l'an prochain des demoiselles bien choisies (1). »
Grâces aux encouragements donnés par M. Talon (2), l'agriculture faisait des progrès. Outre les grains ordinaires recueillis jusqu'alors, on commença à cultiver le lin avec succès ; on s'adonna aussi à la culture du chanvre, qui croissait spontanément, et l'on entretenait l'espérance non-seulement d'en recueillir pour les besoins du pays, mais encore d'en exporter en France. Les mines de charbon du Cap-Breton avaient été visitées, et on les regardait comme devant être un jour d'une grande utilité ; on parlait aussi d'une veine de charbon découverte dans la basse-ville de Québec, et que l'on avait suivie jusques sous le château Saint-Louis. Le sieur de la Tesserie, envoyé à la baie Saint-Paul, y découvrit du fer en abondance, et crut reconnaître des signes de mines de cuivre et d'argent ; dans son voyage, il remarqua que partout dans ces lieux s'offraient des traces des bouleversements causés par le tremblement de terre de 1663. Le Père Allouez, revenant celte année du pays des Outaouais, rapporta un morceau de cuivre qu'il avait détaché d'une pierre sur les bords du lac Huron.
Talon projettait de relier le Canada avec les Antilles par le commerce ; dans cette intention, il avait fait construire un bâtiment à Québec, et en avait acheté un autre, afin de commencer immédiatement. Dès cette première année, il envoya sur les marchés de la Martinique et de Saint-Domingue, de la morue verte et sèche, du saumon salé, de l'anguille, des
(1) Archives de Paris.
(2 ) Relation de 1667 ; Mémoires de Talon.
pois, des huiles de loup-marin et de marsouin, du bois merrain et des planches. Il faisait couper des bois de différentes espèces pour en faire l'essai, et il expédiait à La Rochelle des mâtures, qu'il espérait voir employées dans les chantiers de la marine royale. Il proposait au ministre d'établir une brasserie, afin d'utiliser l'orge et le blé, qui, dans quelques années, seraient si abondants, que le cultivateur ne pourrait les vendre : c'était de plus un moyen de prévenir l'ivrognerie, et de retenir dans le pays une somme de cent mille livres, qui sortait chaque année pour l'achat des vins et eaux-de-vie. M. Talon présentait en même temps au ministre les observations qu'il avait faites au sujet de la population française du pays. « Le peuple, » disait-il, « est de pièces de rapport, et, quoique composé d'habitants de différentes provinces de France, dont les humeurs ne symbolisent pas toujours, il m'a paru assez uni. Il y a, parmi ces colons, gens aisés, gens indigents et gens tenant des deux extrêmes. »
Enfin, outre les autres moyens qu'il proposait pour affermir la colonie, il recommandait de s'assurer de Manhatte et d'Orange, ou par voie de conquête ou parcelle d'acquisition. Cette opinion était alors partagée par les autres chefs de la colonie, qui croyaient que c'était le seul moyen de l'affermir, soit contre les sauvages, soit contre les Européens (1).
M. de Tracy avait accompli fidèlement sa mission ; sa conduite noble et conciliante en même temps lui avait attaché les cœurs des colons, et attiré le respect des nations sauvages et des autorités de la Nouvelle-York. Un vaisseau de guerre, le Saint-Sébastien, fut envoyé par le roi, pour le transporter en France, où le vénérable vieillard continua de s'occuper des intérêts du Canada, comme on le voit par une lettre qu'il adressait au ministre, après être arrivé à Paris. A la suite de quelques suggestions importantes, il demandait qu'on accordât des lettres de noblesse aux sieurs Bourdon, Boucher, d'Auteuil, Juchereau, comme on était disposé à en accorder aux sieurs Godefroy, LeMoine, Denis, Amiot et Couillard, sur la recommandation de M. Talon.
(1) Archives de la Marine. Lettres Historiques de la M. de l'Incarnation.