‹ Cours d'histoire du CanadaChapitre 15 sur 70 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

De Ments entreprend de former un établissement au Canada — Il nomme Samuel de Champlain son lieutenants— Départ de Champlain pour le Canada— Peuples du Canada — Tribus de la langue algonquine et de la langue huronne-iroquoise — Langues sauvages — Keligion — Création du monde— Songes — Fête des songea — Ames— Cérémonies funèbres— Deuil — Résurrection des morts — Fête des mort*.

Pendant que l'établissement de Madame de Guercheville tombait sous les coups des Anglais, et entraînait dans sa chute celui de Port-Royal, sur les bords du Saint-Laurent venait de naître une humble colonie, condamnée à lutter longuement contre la barbarie des Iroquois, la jalousie de l'Angleterre et l'indifférence de la mère patrie, avant de se fixer fermement sur le sol du Canada. Quoiqu'elle soit devenue aujourd'hui une province de l'empire britannique, elle garde toutefois la langue et les institutions de ses fondateurs, seules traces laissées par le passage de la puissance française sur le sol de la Nouvelle-France.

Ne conservant plus d'espérances du côté de l'Acadie, M. de Monts, à la suggestion de Champlain, tourna ses vues vers le Canada. Il exposa ses projets à Henri IV, qui le chargea d'y former des établissements; et lui donna pour une année le privilège exclusif de la traite des pelleteries, à commencer du mois de janvier 1608. Lescarbot rend compte des motifs qui engagèrent de Monts à transporter sa colonie vers l'ouest. « Pour le désir, » dit-il, « de pénétrer dans les terres jusques à la mer occidentale, et par là parvenir quelque jour à la Chine, M. de Monts délibéra de se fortifier dans un endroit de la rivière de Canada, que les sauvages nomment Kébec, à quarante lieues au-dessus de Saguenay .» Durant le voyage qu'il avait fait en 1603 avec Pontgravé, Champlain avait examiné attentivement le fleuve Saint-Laurent jusqu'au saut Saint- Louis. Dès lors peut-être, il avait conçu le projet d'un établissement dans ces quartiers; aussi, lorsqu'une occasion favorable s'offrit, il ne manqua pas d'attirer l'attention de son ancien patron sur la grande rivière de Canada. Plusieurs des anciens associés de M. de Monts, parmi lesquels était le sieur Lucas

Legendre (i), vinrent à son secours et l'aidèrent à fréter deux navires, dont l'un, commandé par Pontgravé, devait s'arrêter à Tadoussac pour la traite des pelleteries ; tandis que Tautre? sous les ordres de Champlain; porterait les objets nécessaires à l'établissement projeté. Nommé lieutenant général du roi en la Nouvelle-France, de Monts établit Cbamplain son lieutenant particulier, le chargeant d'exercer son autorité sur les lieux, et lui confiant le soin de jeter les fondements de la nouvelle colonie.

Les deux vaisseaux partirent de Ronfleur le treize avril 1608, et arrivèrent à Tadoussac le trois juin. Champlain ne s'arrêta en ce lieu que pour transborder sur des barques les provisions, les armes, les marchandises et les outils destinés au nouveau poste; il fit monter, sur ces barques, des artisans et des manœuvres, qui devaient être employés aux travaux de construction et de défrichement. Après avoir reconnu l'île aux Lièvres, la Malbaie et l'île aux Coudres, il arriva à un cap fort élevé, qui fut nommé cap Tourmente, parce que les flots y sont toujours agités. Traversant ensuite vers la côte opposée, il remonta le chenal qui est entre llle d'Orléans et la terre du sud ; il s'arrêta au pied d'un cap, couronné de noyers et de vignes,, et situé entre une petite rivière et le grand fleuve (2). Les sauvages nommaient ce lieu Kebbek, c'est-à-dire, passage rétréci, parce qu'ici le Saint-Laurent est resserré entre deux côtes, élevées. Le nom de Stadaconé avait disparu (3).

(1) Lucas Legondre était ami de Champlain ; il assista, comme témoin, au mariage du fondateur de Québec avec demoisoîle Hélène Roullé.

12) Champlain, liv. III, chap. II.

(3) Suivant M. Richer Laflècho, nnciort miss'onnairc, Stadaconé, dans la langue des Sauteurs signifie une aile. La pointe do Québec ressemble par sa forme à une aile d'oiseau. Quant au mot Kebbek, il n'y a pas à douter qu'il soit d'origine algonquine. Champlain, et Lescarbot le disent expressément ; le premier le répète jusqu'à deux fois. Dans les différents dialectes algonquins, Kepak ou Kebbek signifie rétrécissement d'une rivière. " Québec, " dit M. Richer Laflèche, " veut dire, chez les Cris, c'est bouché. Il vient de Kepak, temps indéfini du verbe Kipao "

Voici ce qu'écrivait à ce sujet, M. Jean-Marie Bellangor, ancien missionnaire, un des hommes de notre temps qui ont le mieux connu la tangue des Micmacs. " Kébek, en micmac, veut dira rétrécissement des eaux formé par deux langues ou pointes d» terre qui se croisent. Dans les premiers temps que j'étais dans les missions, je descendais de Ristigouche à Carleton ; les deux sauvages qui me menaient en canot, répétant souvent le mot Kébek, je leur demandai s'ils se préparaient à aller bientôt à Québec. Ils me répondirent: Non; regarde les deux pointes et l'eau qui est r esserrée en dedans : on appelle cela Kébek en notre langue. "

En présence d'affirmations si positives et si bien fondées, il est inutile de réfuter les traditions populaires qui attribuent le nom do Québec au cri de surprise d'un. matelot normand: Quel bec.' c'est-à-dire, Quel cap! L'on doit aussi laisser de côté les longues dissertations de M. Hawkins, pour prouver que les De La Pôle, comtes de» Suffolk portaient, au quinzième siècle, le titre de soigneurs de Québec. M. Hawkins a depuis reconnu qu'il s'était trompé et que les De La Polo étaiont soigneurs,, non ds? Québec, mais do Broquebec en Normandie.

Avant d'entrer dans l'histoire de la colonie du Canada, il est important de connaître les peuples, qui, à l'arrivée des Français, habitaient l'immense étendue de pays désigné sous ce nom.

Toutes les tribus dispersées sur les terres qui forment le bassin du Saint-Laurent se partagent en deux groupes, la race algonquine et. la race huronne-iroquoise, si l'on met à part la nation des Esquimaux, dont la langue semble n'avoir aucune affinité avec celle des autres peuples américains. L'on ne doit pourtant pas conclure que toutes les tribus appartenant à une même langue pussent toujours s'entendre facilement; souvent, entre peuples voisins et de même origine, il fallait se servir d'interprètes : car, par le laps du temps, il s'était introduit dans le langage de notables différences d'expressions et de tournures. Il existait toutefois, chez les Algonquins et les Montagnais, une sorte de patois, au moyen duquel ils se parlaient entre eux, sans que les Européens pussent les comprendre.

Les premières tribus qu'on rencontrait au nord du fleuve, après avoir laissé le pays des Esquimaux, étaient celles des Montagnais, dispersés sur le Saguenay et sur deux ou trois autres rivières. Aux environs de Québec, se tenaient des Algonquins souvent mêlés avec les Montagnais d'un côté, et de l'autre, faisant la pèche et la chasse sur les affluents du Saint-Laurent, jusqu'aux environs du lac Saint-Pierre, Au nord, vers la hauteur des terres se cachait la nation timide des Attikamègues ou Poissons-Blancs, que les missionnaires réussirent facilement à convertir au christianisme. En remontant le Saint-Laurent, au-dessus du saut Saint-Louis, est une des bouches de la rivière des Outaouais, appelée dans les premiers temps rivière des Prairies, du nom d'un jeune français qui s'y noya, ou qui, suivant d'autres, s'égara au milieu de ses îles nombreuses (1). Au sud-ouest de l'Outaouais, était, la nation de l'Iroquet ou des Unontchataronons, occupant l'intérieur d'un territoire triangulaire, dont Yaudreuil, Kingston \ et Ottawa forment les angles; cette nation prétendait avoir autrefois demeuré dans l'île de Montréal. A l'est de la même rivière, habitaient les Ouaouechkaïrini, nommés par les Français, la Petite Nation des Algonquins ; cette tribu a légué son nom à la seigneurie de la Petite-Nation. Puis en remontant,

(1) Relation des Jésuites, en l'année 1640, p. 34. — Une carte de la Nouvelle- France, insérée dans Ducreux, et portant la date de 1660, donne le nom de rivière des Prairies à celle qui porta plus tard le nom des Outaouais. Les Outaouais descendaient & Montréal par cette rivière ; et de là psu à peu elle prit leur nom, qu'elle porte encore.

l'on rencontrait la nation de l'Ile, ou des Kiehesipiirini(l), plus importante que les précédentes. Elle tirait son premier nom de l'île des Allumettes, qui était sa station principale. On l'appelait encore, la nation du Borgne, parce qu'elle semblait avoir une prédilection spéciale pour les borgnes, en ayant eu pour chefs pendant la durée de trois générations. Par leur position, les sauvages de l'Ile étaient maîtres de la grande voie menant à la mer Douce, ou lac Huron. Plusieurs nations voisines de ce lac entretenaient, depuis plusieurs années, des rapports avec les Français ; la relation de 1639 (2), nous apprend en effet, que déjà depuis une quarantaine d'années, les Hurons avaient commencé à descendre vers Tadoussac pour y faire la traite. La rivière des Outaouais, se précipitant entre des rochers, forme, autour de l'île des Allumettes, des rapides difficiles à franchir; de sorte que les canots des voyageurs, en montant et en descendant, devaient être poussés à terre, afin de faire un portage. Les gens de l'Ile en profitaient pour lever un droit que personne n'osait refuser. Sur l'Outaouais et sur les lacs dont il sort, étaient plusieurs autres petites tribus, qu'il est inutile de mentionner.

Par la rivière Matawan l'on passait, au moyen d'un portage, de l'Outaouais au lac Nipissing, qui, lui-même, se décharge dans le lac Huron par la rivière des Français. Les habitants des environs du lac INipissing étaient les Nipissiriniens, nommés aussi Sorciers, parce que chez eux il y avait plus de sorciers, ou jongleurs, que parmi les autres nations. Les Temiscamingues . et les Abittibis vivaient au nord et au nord-ouest des Nipissiriniens. En suivant la rivière des Français, on débouche dans le lac Huron, vis-à-vis de l'île Maniloualin, où demeuraient les Ondatawawat ou Outaouais, appelés aussi les Cheveux-Relevés par les Français, parceque leurs cheveux étaient relevés et attachés au sommet de la tête. En avançant vers l'ouest, l'on rencontrait sur la rive septentrionale du lac Huron, les Amikoués ou Castors, les Oumisagués et les Baouichtigouins nommés aussi Sauteurs, parce qu'ils habitaient près du saut Sainte-Marie, sur la décharge du lac Supérieur. Ces derniers sont aujourd'hui connus sous le nom d'Odjibewais ou Chippewais. Au nord du lac Supérieur, en tirant vers la baie d'Hudson, on trouvait les Kilistinons ou Cristinaux, surnommés Cris par abréviation. Sur les bords du lac Michigan, étaient les Maroumines

(1) En huron, Ehonkehronons.

(2) Relation des Jésuites, en l'année 1639.

ou Maloumines (1), les Winipigons ou Puans et les Poutouatamis ; au sud de ce lac, on entrait dans le pays des Miamis et des Illinois. Toutes ces nations appartenaient à la grande famille algique ou algonquine, qui s'étendait beaucoup plus loin encore sur le Mississipi, et au-delà de laDelaware. Dès l'année 1640, les Français avaient déjà entendu parler des Nadouessioux et des Assinibouanes, deux branches de la nation des Dakotahs, placées hors du bassin du Saint-Laurent, mais ayant des rapports avec les peuples mentionnés plus haut.

Les tribus de la langue huronne-iroquoise, quoique moins nombreuses, exercèrent néanmoins une grande influence dans la Nouvelle-France, et y jouèrent un rôle important. La nation la plus septentrionale de cette langue était celle des Wendats ou Hurons (2), habitant un pays fertile et bien cultivé sur les bords du grand lac, qui fut d'abord nommé la mer douce, puis le lac Huron. Sa population a été estimée tantôt à dix mille âmes, tantôt à quinze mille et même à trente mille, le véritable chiffre est probablement entre douze et quinze mille.

Près des Hurons, vers Je sud-ouest, se trouvaient les Tionnontates ou gens du Petun, ainsi nommés parcequ'ils étaient habiles à cultiver le petun ou tabac. Au nord du lac Erié, s'étendait la nation neutre ou des Attiwandaronk. Elle était entourée de voisins, qui sans cesse se faisaient la guerre les uns aux autres, et avec lesquels elle ne pouvait conserver la paix qu'à force de prudence et de patience. Bien loin vers le midi, sur la rivière Susquehanna, s'étaientréfugiésles Andastes, qui avaient été probablement poussés hors de leur pays par la ligue iroquoise. Quoique peu nombreux, ce peuple se faisait redouter de ses anciens ennemis. Les Eriés ou Chats habitaient la rive méridionale du lac qui porte encore leur nom ; ils furent détruits par les Iroquois, après une lutte longue et acharnée.

Mais la plus célèbre et la plus redoutable des nations de la langue huronne était celle des Iroquois ; elle se distinguait entre toutes les autres par sa bravoure à la guerre et par son habileté dans les conseils. Elle reçut des Français le nom sous lequel elle est généralement connue, et que l'on fait dériver du mot, Hiro, j'ai dit, conclusion ordinaire des harangues de ses orateurs. Les Iroquois eux-mêmes se donnaient le nom de Hottinonchiendi, qui signifie, cabane achevée.

(1) Nation de la Folle- Avoine ; les lacs des Maloumines étaient couverts de cette plante, qui fournissait une partie de leur nourriture.

(2) Le surnom de Hurons fut donné aux Wendats par les Français, à l'occasion de la manière bizarre dont ils arrangeaient leurs cheveux : ainsi attifée, leur tête ressemblait à une hure de sanglier.

Les Hollandais, leurs voisins, les appelaient Maquas, désignation qui s'est étendue même aux Hurons. En changeant un peu ce mot, les Anglais ont formé le nom de Mohawk, qu'ils donnèrent aux Agniers (1).

La nation iroquoise se composait de cinq cantons, unis en une confédération, au sein de laquelle la démocratie brillait de tout son éclat. Les cinq cantons étaient disposés de manière à faire face, de tous les côtés, aux ennemis qu'ils avaient le talent de se créer. Dans la vallée de Genesée, près du lac Ontario, se trouvaient les Tsonnontouans, nombreux et puissants; c'étaient les Senecas des Anglais. Suivaient, vers l'est, le pays des Goyogouins ou Cayugas, et celui des Onontagués ou Onondagas. Les Onneyouts ou Oneidas formaient une petite tribu, qui, ayant reçu des Agniers quelques secours, s'appelait la fille d'Agnier. Enfin, le canton d'Agnier ou des Mohawks était situé sur la rivière Mohawk, qui se jette dans l'Hudson. Les Agniers étaient considérés, dans la confédération, comme formant la tribu la plus guerrière et la plus redoutable, quoiqu'elle fut moins nombreuse que celle des Tsonnontouans.

On observait beaucoup de ressemblance dans le caractère, les mœurs, les coutumes et la tournure d'esprit des sauvages du Canada; cependant des traits distinctifs et bien marqués entre les peuples de la langue huronne-iroquoise et ceux de la langue algonquine démontraient évidemment que leur origine était différente. Les Hurons-Iroquois s'adonnaient à l'agriculture ; ils vivaient dans de grandes bourgades, mieux bâties et plus soigneusement fortifiées que les villages algonquins; chez eux, la forme du gouvernement était plus régulière et mieux définie. Les tribus algiques, plus belliqueuses, étaient regardées comme les plus nobles, parmi les peuples américains. Elles préféraient les combats et la chasse à la culture de la terre (2) ; elles aimaient à changer de place, s'arrêtant peu dans leurs villages, qui étaient petits, peu peuplés, et transportés souvent d'un lieu à un autre. Les Algonquins avaient moins

(1) Jean Megapolensis : Korte Ontwerp Van de Mahakuase Indianen.

(2) Les Mashkégons, les Winipigons, les Sauteurs du lac des Bois et du lac La Pluie, les Cris, les Assinibouanes, à peu d'exceptions près, ne cultivent point la terre. Les Sauteurs du lie Rouge et des sources du Mississipi, ainsi que les Sioux de la rivière Saint-Pierre, s'adonnent à l'agriculture. Les Mandates cultivent le maïs et des citrouilles. C'est un peuple sédentaire et remarquable par ses habitudes de propreté ; les enfants aussi bien que les adultes se lavent soigneusement le matin et le soir; leurs cabanes sont fort bien tenues, et renferment des lits, ce qu'on ne rencontre point chez les autres tribus sauvages. — (Note de M. Bolcourt, ancien missionnaire.)

d'esprit et d'intelligence que les Hurons-Iroquois, mais en revanche, ils étaient plus francs, moins adonnés au vol et au libertinage.

A l'arrivée des Européens, deux langues mères se partageaient les vastes territoires qui formèrent la Nouvelle-France, la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-llollande, la langue huronne-iroquoise et la langue algonquine ; chacune se divisait en plus ou moins de dialectes, suivant le nombre de nations particulières qui la parlaient.

La langue huronne est noble, énergique et abondante; la langue algonquine a moins de force, mais elle possède plus de douceur et d'élégance. Toutes deux ont une richesse d'expressions, une variété de tours, une propriété de termes, une régularité qui étonnèrent les premiers missionnaires, lorsqu'ils commencèrent à les étudier. Elles ont pu changer un peu depuis la découverte du pays ; mais elles conservent encore leurs caractères distinctifs, au milieu des petites populations qui les ont gardées comme un héritage de leurs pères (1),

« Les langues huronne et iroquoise, » dit le P. Lafitau, «n'ont, à proprement parler, que des verbes qui en composent tout le fonds ; de sorte que tout se conjugue et que rien ne se décline. Mais, dans ces verbes, il se trouve un artifice admirable, qui supplée à tout le reste, et c'est cet artifice qui fait toute l'économie de ces langues, lesquelles ont leurs beautés comme les nôtres. Mais comme il n'y a point de langue parfaite, avec leur régularité elles ont aussi leurs irrégularités, qui les rendent difficiles et épineuses (2). »

La plupart des mots de la langue huronne sont composés presque entièrement de voyelles. Cela vient de ce que plusieurs consonnes leur manquent; ainsi ils n'ont pas une seule labiale. Un missionnaire remarquait qu'ils avaient toujours les lèvres séparées, et que, lorsqu'ils parlaient bas, il était impossible de les comprendre, si l'on n'était très-accoutumé à leur langue (3).

Les Algonquins sont pareillement privés de plusieurs lettres ; ils ne peuvent prononcer les consonnes, /', l, v, x, z ; aussi ils défigurent les noms français dans lesquels se rencontrent ces lettres. Comme les Hurons, ils conjuguent les noms et les

(1) Rien de plus vrai. Ces langues sont moins sujettes aux changements que bien des langues écrites. Cela est dû au ridicule qui, parmi les sauvages, s'attache à oeux qui osent innover dans le langage. Les quelques changements introduits depuis trente ans, dans la langue algonquine de l'ouest, l'ont été par des Métis qui ont voulu traduire littéralement de3 expressions françaises, employées d'une maniera métaphorique. — (M. Belcourt.)

(2) Lafitau, Mœurs des sauvages.

(3) Relation de 1636.

adjectifs ; ils multiplient les verbes pour exprimer la même action, selon qu'elle se rapporte à un être animé, ou à une chose sans vie. Le verbe change encore, si l'action tombe sur un objet ou sur plusieurs, si elle se passe sur l'eau ou sur la terre, si elle s'exerce envers une chose appartenante celui qui parle ou à une autre personne, chacun de ces rapports demandant une conjugaison différente. Cette variété et cette abondance présentent des difficultés qui, dans les premiers temps de la colonie, paraissaient presque insurmontables aux Français (1). Aussi le P. Lejeune, après avoir étudié la langue algonquine pendant deux ans, désespérait de la pouvoir jamais maîtriser. « Us ont une richesse si importune, » écrivait-il, « qu'elle me jette quasi dans la créance que je serai pauvre toute ma vie en leur langue (2). »

Cependant, à force de travail et de persévérance, plusieurs des missionnaires réussirent à apprendre l'algonquin et le. huron; quelques-uns des jésuites parlaient les deux langues plus purement que les meilleurs orateurs sauvages. C'est aux veilles et aux rudes études de ces hommes apostoliques, que l'on doit les grammaires et les dictionnaires, qui resteront comme les premiers et les plus durables monuments des anciennes langues du nord de l'Amérique.

De toutes les nations septentrionales, la nation huronne était la plus intelligente, la plus avancée dans les arts, et la plus susceptible de recevoir de l'instruction. Cependant, quoique le Huron montrât du bon sens dans les affaires temporelles, il semblait tout à fait borné et aveugle dès qu'il s'agissait des choses spirituelles. Les passions brutales et les vices dégradants auxquels il se livrait avaient obscurci et abaissé son intelligence ; tombé dans la barbarie, il était condamné à ne remonter au niveau des nations civilisées qu'après bien des générations. Du moins, dans les décrets de la miséricorde divine, il lui était dès lors permis de prendre sa place à côté des peuples chrétiens, mais à la condition de rompre avec ses habitudes sensuelles et grossières. Par bonheur pour fui, quelques lueurs de la connaissance de Dieu se manifestaient dans les idées qu'il conservait d'une puissance bonne ou mauvaise, supérieure à celle de l'homme.

(1) C'est l'immense quantité de désinences, rendues nécessaires par le grand nombre de modes dans les verbes, qui produit la richesse et la variété des expressions et qui rend le discours oratoire puissant, noble, cadencé. La mémoire doit faire de grands efforts pour saisir la multitude désespérante de variations dans les verbes. Il y a, cependant, dans ces changements un enchaînement méthodique et régulier qui, rendu visible par un tableau, soulage puissamment la mémoire. (M. Belcourt).

(2) Relation de 1636.

Les Hurons reconnaissaient pour tige de leur nation une femme nommée Atahentsic, qui tomba du ciel par quelque accident. Comme sa chute se prolongeait, elle fut aperçue par la tortue, qui rassembla en conseil le» animaux, vivant alors tous dans l'eau, car la terre ne paraissait pas encore. Ils furent d'avis qu'il fallait plonger au fond de la mer et en rapporter une motte de terre, qu'on mettrait sur le dos de la tortue. On confia cette mission au castor, et le fidèle animal la remplit convenablement. En se grossissant, la motte forma une île, sur laquelle la femme tomba mollement. Quelque temps après sa chute, Atahentsic mit au monde une lille, qui elle-même devint mère de deux fils, Tawiscaron et Jouskeha, Ayant grandi, ils s'attaquèrent l'un l'autre; Jouskeha tua son frère, et fut le père des Hurons. Il est aujourd'hui le soleil, et Atahentsic est devenue la lune.

A Jouskeha les hommes doivent l'art de faire du feu, art qu'il avait lui-même appris de la tortue. C'est lui qui leur procure une chasse abondante, et qui donne la croissance et la maturité aux fruits et aux bleds; en un mot c'est un bienfaiteur, de qui ils ont reçu l'eau, le feu, le gibier et les moissons. Telle était à peu près toute leur théologie, et encore plusieurs articles étaient grandement controversés; car les circonstances de la chute d'Atahentsic étaient rapportées de bien des manières, et quelquefois Jouskeha, au lieu d'être le soleil, se voyait remplacé comme tel par Areskoué, dieu de la guerre.

Les nations algonquines regardaient Michabou ou le grand lièvre (1), comme le chef des esprits et l'architecte de notre globe. La terre était toute couverte d'eau; Michabou flottait sur un amas d'arbres, avec les animaux dont il était le chef. Souhaitant obtenir un grain de sable pour en former le noyau d'une terre nouvelle, il lit plonger la loutre et le castor sans obtenir de résultat. Le rat musqué se dévoua enfin pour la cause publique, et s'enfonça sous les eaux. Yingt-quatre heures après, il reparaissait à la surface, mais sans vie ; à la suite d'une recherche minutieuse, on trouva un grain de sable attaché à l'une de ses pattes. Saisissant ce grain de sable, le grand lièvre le laissa tomber sur l'amas de bois, qui se couvrit de terre, et s'étendit peu à peu. Quand la masse ainsi formée fut de la grosseur d'une montagne, le grand lièvre en fit le tour à plusieurs reprises, et la terre grossissait à mesure. Le renard fut chargé de surveiller les progrès de l'opération, et

(1) Nicolas Perrot le nomme Messou. Les Sauteurs le nomment Miasaboa ou Mitchechabos, liène-géant.— (Note de M. Belcourt.)

d'avertir ses compagnons, lorsqu'il croirait la terre suffisamment étendue pour fournir la vie et le couvert à tous les animaux. 11 se pressa trop de faire un rappoit favorable; le grand lièvre ayant voulu connaître la vérité par lui-môme, trouva la terre trop petite ; il continua donc et continue encore d'en faire le tour et de l'agrandir de plus en plus (1).

Après la formation de la terre, les animaux se retirèrent dans les lieux qu'ils jugèrent les plus commodes; quelques-uns moururent, et de leurs corps le grand lièvre fit naître des hommes, auxquels il apprit à faire la pêche et la chasse. A l'un d'eux il présenta une femme, en lui disant: «Mon fils, pourquoi crains-tu? Je suis le grand lièvre ; je t'ai donné la vie ; aujourd'hui je veux te donner une compagne. Toi, homme, tu chasseras, tu feras des canots et tout ce que l'homme doit faire ; et toi, femme, tu prépareras la nourriture à ton mari, tu feras ses souliers, tu passeras les peaux et tu fileras ; tu t'acquitteras de tout ce qui regarde la femme. »

Ges récits de la création du monde et de l'origine de l'homme, quelque extravagants qu'ils puissent paraître, sont aussi raisonnables que les fables débitées sur les mêmes sujets, par les peuples civilisés de l'ancienne Grèce et de la vieille Italie. Il n'y a rien en cela qui nous puisse surprendre ; car partout où le flambeau de la révélation s'est éteint, la pauvre raison humaine, livrée à elle-même, s'est égarée dans un dédale d'erreurs et de mensonges, dès qu'elle a voulu expliquer les mystères de la création.

Les Algonquins reconnaissaient pour divinités principales, le grand lièvre, le soleil elles démons, qu'ils nommaient manitous. C'était aux manitous que les jongleurs avaient recours pour obtenir des avertissements au sujet de la guerre, de la chasse, des moissons. Les II lirons remplissaient l'univers de ces démons, qui parmi eux étaient connus sous lenomd'o/«s. Toutes les nations avaient des divinités inférieures qu'elles choisissaient parmi les choses de la terre, de l'air et des eaux (2). Les dieux de l'air étaient le tonnerre, les éclairs, la lune, les éclipses, les tourbillons de vent, en un mot tout ce qui frappait les yeux d'une manière extraordinaire. Les bêtes nuisibles, venimeuses, difformes, étaient aussi placées parmi les êtres

(1) Mémoire de Nicolas Perret.

(2) Chez les Sauteurs et les Cris, le grand esprit, maître de la vie, et les esprits secondaires, qu'ils appollent leurs rêves, sont les objets de leur adoration. Fût-ce jjne pierre qui ait été l'objet du rêve d'un Cris, elle devient pour lui un dieu tutélaire. (Note de M. Boloourt.)

supérieurs ; à cause de leur intelligence et de leur importance pour le chasseur, le castor et l'ours jouissaient d'une grande vénération. Suivant les circonstances, les sauvages adressaient des demandes à certains manitous, et leur offraient môme des sacrifices, soit pour obtenir le secours de ceux qui étaient bons, soit pour appaiser le courroux des mauvais. Les offrandes consistaient le plus souvent en feuilles de tabac, qu'ils jetaient à l'eau ou dans le feu. C'était au ciel ou aux corps célestes qu'ils se recommandaient avec le plus de confiance, dans leurs nécessités ; ils croyaient, les cieux habités par un oki ou une puissance, réglant ies saisons, tenant en bride les vents et les flots, et capable de les secourir dans leurs besoins (1).

Mais la croyance aux songes formait la base de presque toutes leurs superstitions ; ils les recevaient comme des ordres et des arrêtsirrévocables,qu'il n'est jamais permis de mépriser, et dont on ne doit pas différer l'exécution. Le songe présidait à leurs conseils, réglait pour eux la pêche, la chasse, la guerre, les travaux les plus importants ; afin de lui obéir, ils auraient brûlé ou jeté à la rivière les produits d'une heureuse chasse, d'une pêche abondante, de la plus riche moisson. Le songe réglait les festins, les danses, les chansons et les jeux ; en un mot, il était le premier chef et le grand législateur des tribus huronnes et algonquines (2).

Voici quelle était sur cette matière la théorie des plus intelligents. Les songes sont la parole de l'âme, qui manifeste ses désirs innés; or ces désirs demeurent inconnus au fond de l'àme, s'ils ne sont révélés par les songes (3). Lorsque les songes sont réalisés, l'âme est satisfaite ; mais si on néglige de les écouter, l'âme s'irrite; alors, loin de procurer le bonheur du corps, elle l'accable d'infirmités, le tourmente de mille manières et le conduit au tombeau. Quand un objet éloigné est représenté à l'esprit dans le sommeil, c'est que l'âme raisonnable, en l'absence de laquelle le corps peut conserver la vie, s'est séparée de lui pour se transporter auprès de cet objet.

Il n'est donc pas étonnant qu'avec de telles idées les sauvages aient regardé comme très-important d'étudier les songes, afin de découvrir les désirs de l'âme et de la satisfaire. Non-seulement celui qui avait fait un songe devait tâcher de remplir les obligations indiquées dans le sommeil, par son âme intérieure; mais tous ceux à qui il s'adressait étaient tenus de lui prêjer

(1) Les Mandates adorent le soleil somme maître de la vie. (Note de M. Belcourt.)

(2) Relation de 1636.

(3) Relation du P. Bressani, traduction du R. P. Félix Martin.

leur concours, et de mettre toutes leurs ressources à sa disposition. Lorsque les choses demandées ne pouvaient être fournies par les particuliers, le village se chargeait de les procurer, et y employait tous les moyens qu'il possédait. Parmi des peuples civilisés, cette pratique aurait pu produire de mauvais effets ; mais les idées teçues chez les sauvages sur la sainteté des songes, les empêchaient ordinairement d'en abuser. D'ailleurs, si quelqu'un avait été tenté d'en faire un usage fréquent et dangereux pour l'état ou pour les individus, il y avait un remède assuré: tout autre était autorisé à avoir des songes contraires, qui détruisaient l'effet des premiers.

Telle était l'importance qu'on attachait aux songes, qu'une fête avait été instituée pour fournir une ample satisfaction à tous les rêveurs (1). La fête des songes ou, suivant l'expression des Iroquois, le renversement de la cervelle, était une espèce de bacchanale, pendant laquelle on se livrait aux plus étranges folies; chaque acteur dans la scène, s'étant déguisé d'une manière ridicule, courait de cabane en cabane, bouleversant et renversant tout, sans que personne osât s'opposer à ses extravagances. A la fin de la fête, les dommages étaient réparés, et un festin annonçait le retour à la vie ordinaire.

Plusieurs philosophes sauvages prétendaient qu'il y avait des âmes errantes, se transportant d'un lieu à un autre, et s'introduisant dans certaines personnes, pour tenir compagnie à l'âme principale et parfois lui disputer le terrain (2). Quelquesuns se croyaient abandonnés par leur âme principale, et réduits à l'àme végétative. Ainsi, un vieillard déclarait un jour au P. Lejeune, que depuis deux ans son âme était partie pour aller rejoindre ses parents défunts, et qu'il ne lui restait plus que celle de son corps, destinée à descendre avec lui au tombeau.

De fait, la religion des peuples de l'Amérique Septentrionale était une espèce de panthéisme ; suivant leurs idées, tous les êtres visibles avaient un ou plusieurs esprits, assez intelligents pour jouer un rôle dans les affaires du monde. Quant à l'âme de l'homme, ils la croyaient divisible ; ils lui donnaient une tête, des bras, des jambes, bref un corps tout entier. Après la mort, elle demeurait quelque temps près du corps ; elle le suivait au tombeau, et se tenait aux environs du cimetière. Pendant la nuit elle se promenait dans le village, entrait dans les cabanes et se nourrissait de ce qui était resté dans les chaudières. A la

(1) Charlevoix.

(2) Relation 1639.

ÎG08] DU CANADA. 101

suite de la fête des morts, les âmes quittaient les cimetières, parées des robes neuves et des colliers qu'on avait mis sur les fosses ; alors les plus vigoureuses partaient de compagnie pour un grand village situé vers le soleil couchant. Quant aux âmes des vieillards et des petits enfants, elles n'osaient entreprendre un si long voyage ; mais elles demeuraient dans le pays, où elles avaient des villages particuliers ; aussi entendait-on souvent le bruit des portes de leurs cabanes et les voix des enfants chassant les oiseaux. Elles semaient les champs que les vivants avaient abandonnés ; et; si quelque bourgade devenait !a proie des flammes, comme cela arrivait fréquemment, elles allaient gratter dans les cendres pour y faire provision de maïs rôti.

Le chemin conduisant au pays des âmes était fort rude. Pour arriver au terme, il fallait passer une rivière profonde et rapide, sur laquelle un arbre renversé servait de pont. La rive opposée était gardée par un chien, qui tâchait d'effrayer lésâmes, et malheur à celles qui tombaient dans la rivière, car elles étaient emportées par la violence du torrent et étouffées sous les eaux. Le village des morts ressemblait à celui des vivants: on y faisait la pèche et la chasse ; on mettait la chaudière au feu ; on y prisait les haches, les robes, les colliers et les armes. La seule différence était que jour et nuit les âmes y poussaient des gémissements, nonobstant les efforts des capitaines, qui essayaient inutilement d'arrêter les soupirs et les plaintes (1).

D'autres cependant représentaient le pays des morts sous des couleurs plus gracieuses. Suivant ceux-ci, les âmes passaient le temps dans des festins, des danses, des divertissements qui se succédaient sans interruption; elles n'avaient plus à redouter les chagrins, les infirmités, les vicissitudes de la vie présente. De nombreux contes, dénués de toute vraisemblance, servaient à entretenir ces croyances, et étaient répétés comme des autorités irréfragables.

La mort n'étant, suivant leurs idées, qu'un passage en un pays peu différent de celui-ci, les sauvages la voyaient arriver avec indifférence ; personne ne cherchait à cacher à un malade le danger dans lequel on le croyait. On exposait devant lui la

(1) Les Sauteurs prétendent qua les mânes restent autour des tombeaux pendant le temps de la décomposition des chairs; après quoi elles se réunissent aux âmes de« autres sauvages défunts, en quelque endroit qu'elles aillent. Us ont l'idée que les âmes sont bien ; mais ils ne s'inquiètent point du lieu où elles yont. lia pensent néanmoins que co séjour osr- très-éloigné. (M. Belcourt.)

i02 cours d'histoire [160$

robe, les chausses, les souliers qu'il devait emporter au tombeau ; quelquefois, il faisait lui-même son festin d'adieu et chantait sa chanson de mort avec le plus grand sang-froid. Après son décès, le défunt était revêtu de robes ; on lui pendait au cou des colliers de porcelaine; on mettait ensuite le corps dans une caisse d'écorce, qui, chez les Hurons et les Algonquins supérieurs, se plaçait sur un échafaud au-dessus du sol, et, parmi les Iroquois, était déposée en terre. Auprès du mort, on rangeait ses armes, avec quelques pains et une courge pleine d'huile. Tous les habitants du village devaient assister à la cérémonie funèbre; elle se terminait par une lutte générale, où chacun *s' efforçait de saisir une baguette qu'un des chefs jetait au milieu de la foule. Celui qui s'en rendait le maître et pouvait la montrer aux assistants sans qu'on la lui arrachât, recevait en présent une chaudière, un fusil, ou une couverture.

Le deuil se continuait pendant toute une année pour les plus proches parents; pour les époux, il était de deux ans. Si le mari mourait, la femme se coupait les cheveux; elle cessait de se graisser et de se peigner la tête; elle laissait de côté le vermillon dont, elle avait coutume de se frotter le visage ; elle ne se revêtait plus que d'habits usés et de haillons. A la mort de la femme, le mari ne la pleurait point, les larmes étant indignes d'un homme; mais il ne se vermillonnait plus le visage, et il ne se graissait les cheveux que dans de rares occasions (1).

Rappeler le souvenir des morts, ou les nommer devant les parents, était insulter gravement à la famille, et l'on ne pouvait outrager un homme plus cruellement qu'en lui disant que son père et sa mère étaient morts. Lorsqu'il fallait absolument rappeler la mémoire d'un défunt, il était nécessaire d'ajouter quelque adoucissement; ainsi l'on disait: Celui qui nous a quittés, celui qui était ainsi nommé (2).

Le nom d'un homme célèbre ne se perdait jamais ; ordinairement le chef de la famille ou quelque proche parent le ressuscitait, en abandonnant son propre nom pour prendre celui du défunt. A cette occasion, il donnait un gr and festin, pendant

(1) On ne blâme point un mari qui se remarie peu de tems après la mort de sa femme, surtout s'il a des enfants en bas âge, ou si, étant bon chasseur, il a besoin d'une femme pour dresser les peaux. Une femme est en deuil, cheveux épars, pieds nus, pendant deux ans et plus. Pour se remarier, il lui faut payer le corps de son défunt mari, en faisant des présents aux parents du défunt, ce en quoi elle est aidé» par son futur mari. (M. Belcourt.)

(2) Bressani, traduotion du P. F. Martia.

lequel il faisait une levée de jeunes gens pour aller en guerre et prouver, par ses hauts faits, qu'il avait hérité non-seulement du nom, mais encore de la valeur du chef qu'il remplaçait.

La fête des morts, une des plus solennelles parmi les Hurons, avait lieu tous les dix ou douze ans ; elle se faisait dans une des bourgades choisies pour cela par un conseil général. On l'annonçait dans le pays, afin que tous pussent apporter les restes de leurs parents. Alors, dans tous les villages, les ossements desséchés des défunts étaient ramassés ; les femmes les nettoyaient et les enveloppaient dans de belles peaux de castor, qu'elles ornaient de rassades, de colliers, de figures en poil de porc-épic. Lorsque le jour de la fête approchait, de tous les entés arrivaient des bandes de sauvages, portant sur leurs épaules les morts de leurs familles. Tous étaient bien reçus ; on leur ouvrait les cabanes, et les sacs renfermant les ossements étaient suspendus aux pièces du toit (1).

Dans la campagne voisine, l'on creusait d'avance une fosse commune, assez grande et assez profonde pour contenir tous les corps et tous les présents qui les devaient accompagner. Le fond et les côtés en étaient doublés de peaux de castor et de robes entièrement neuves ; sur les peaux, on rangeait avec soin des haches, des chaudières et des colliers. Tout ayant été convenablement disposé, du haut d'un échafaud les capitaines vidaient dans la fosse les sacs contenant les squelettes ; on jetait par-dessus de nouveaux présents et une provision de maïs ; après quoi, tout cet amas d'ossements, de fourrures et de vivres était recouvert de peaux, puis d'écorces et de terre. Au-dessus du tertre ainsi formé, on dressait un toit pour protéger les morts contre le froid cl les neiges en hiver, contre les pluies et l'ardeur du soleil en été (2).

Aux larmes et aux lamentations succédaient les festins, dans lesquels les chefs cherchaient à se surpasser les uns les autres ; aussi la profusion y était telle, eu égard à leurs moyens, que souvent il fallait combler le vide créé dans le magasin des provisions, par un jeûne long et rigoureux. Cependant ces fêtes, quoique bien dispendieuses, avaient un côté avantageux: elles servaient à lier plus étroitement entre elles les tribus qui

(1) Il est très-rare que les Sauteurs suspendent leurs morts ; il n'y a d'exception à l'usage commun que pour les chefs de grande réputation. Les Sauteurs aiment à rlsiter les tombeaux de lsurs parents et de leurs amis ; ils y font des festins et demeurent campés auprès pendant quelques jours. Ils tiennent les environs des tombeau* fort propres, sarclant l'herbe, et coupant les broussailles. Les tombeaux ssnt toujours placés dans un lieu bien choisi, et près d'un chemin fréquenté. (Note de M. Belcourt.)

( 2) Sagard, Grand Voyage du pays des Hurons.

avaient donné une fosse commune à leur parents décédés ; elles inauguraient une nouvelle paix, qui devait subsister parmi les vivants, comme elle se maintenait parmi les morts (1).

(1) II est d'usage parmi les Sauteurs, que lorsqu'ils se réunissent, ce qui n'arrive qu'une ou deux fois par an, les principaux chefs de famille s'entr'inyitent tout la temps qu'ils sont ensemble ; on termine ces rencontres, par un mitawi ou fête de médecine, où les jeunes gens sont reçus du mitewi ; plusieurs jours d'avance, les jeunes chasseurs ont fait des amas de provisions pour le festin. (Note de M. Belcourt.)

Page 1