CHAPITRE CINQUIÈME
Etablissement anglais à la Virginie — Fondation de Jamestown — John Smith — Pocahontas et John Rolfe— Port-Royal abandonné— Poutrincourt y conduit une nouvelle colonie— M. Fléché, missionnaire, baptise Membertou — Les Pères Biard et Masse dans i'Acadie— Mort de Membertou— Madame de Guercheville fonde la colonie de Saint-Sauveur — Argall détruit Saint-Sauveur en pleino paix— Il s'empare de Port-Royal— Mort de Poutrincourt— Les jésuites de Saint-Sauveur sont renvoyés en France.
Tandis que rétablissement de Port-Royal paraissait en voie de se consolider, un ennemi dangereux venait s'asseoir sur la côte de l'Amérique Septentrionale, et transplantait sur le nouveau continent le germe ,]es rivalités qui, dans la vieille Europe, avaient soulevé tant de guerres entre l'Angleterre et la France.
Vers la fin de l'année 1606, lorsque Poutrincourt visitait les pays qui sont au sud de I'Acadie, dans la baie de Chesapeake se fondait une colonie anglaise, qui devait influer beaucoup sur le sort des établissements français. Nous avons remarqué déjà qu'en l'année 1606 le roi Jacques I octroya des lettres patentes à une compagnie chargée d'envoyer des colons dans la Virginie; ce nom avait été donné à une partie des côtes1 de l'Amérique, en l'honneur de la reine vierge, Elizabeth. Trois vaisseaux quittèrent la Tamise dans les derniers jours de décembre 1606, avec une centaine de personnes, destinées à commencer la colonie. Cette petite communauté portait avec elle sa constitution, préparée d'avance par le Salomon écossais, Jacques I, régnant alors sur l'Angleterre. Les noms des conseillers appelés à diriger l'établissement étaient renfermés dans une boîte, qui ne devait être ouverte que sur les lieux.
Le voyage fut long ; retardés par les vents et les tempêtes, les vaisseaux de Newport, commandant de l'expédition, n'entrèrent dans la baie de Chesapeake que quatre mois après leur départ de la Tamise. Quand ils eurent examiné le pays environnant, les chefs se décidèrent à remonter la rivière de Powhatan, à laquelle ils donnèrent le nom de James. Le treize mai 1607, ils s'arrêtèrent à une péninsule, dont ils prirent
formellement possession. Dans ce lieu, ils commencèrent à bâtir une bourgade, qui fut nommée Jamestown en l'honneur du souverain. Ainsi la fondation de Jamestown précéda celle de Québec d'un peu plus d'une année. Les sept conseillers furent proclamés, choisirent un président et prirent la conduite des affaires publiques. Cependant la discorde se mit dans le conseil ; on voulut, sous de futiles prétextes, en éloigner l'homme le plus habile de la colonie, John Smith, qui, pendant de longs voyages en Asie et en Afrique, avait acquis une grande expérience des affaires. Pour rétablir la paix et lui faire rendre sa charge, il fallut toute l'adresse de l'aumônier. Dès lors Smith devint l'âme de lentreprise, et rendit d'importants services.
Avec Newport, il remonta le Powhatan, dans l'espérance de rencontrer quelque rivière qui les conduirait à la mer du sud ; car on n'avait pas encore perdu de vue la recherche d'un passage à la Chine et aux Indes. Ils arrivèrent à la capitale de Powhatan, grand chef du pays; c'était une bourgade composée d'une douzaine de cabanes. Quoique bien reçus par le maître, ils reconnurent, à leur retour à Jamestown, qu'il ne fallait pas trop se fier aux apparences extérieures. Les sauvages avaient surpris les Anglais, tué un jeune garçon et blessé dix-sept hommes. Pour prévenir de nouvelles attaques, la ville fut environnée de palissades, les canons furent placés, les soldats s'armèrent et s'exercèrent. A la vue des préparatifs qui se faisaient, les sauvages demandèrent la paix, et Newport repartit pour l'Angleterre, laissant cent hommes avec des provisions et des armes (1).
Quelque temps après, Smith alla avec quelques hommes visiter le pays. Mais la désobéissance de plusieurs d'entre eux devint funeste à toute la bande ; ils furent pris avec leur chef. Cependant celui-ci, à force d'adresse et de courage, réussit à s'échapper. Déjà attaché à un arbre, il allait être percé de flèches, lorsqu'il tira de sa poche une petite boussole et la présenta aux sauvages, qui, à la vue de cette merveille, le crurent doué d'une puissance surnaturelle. Le prisonnier fut promené dans les différents villages de la nation, et enfin conduit dans la bourgade de Powhatan, où son sort devait se décider ; là, on lui fit un grand festin, à la suite duquel se tint le conseil des sauvages. Condamné à la mort, il fut lié et étendu sur une pierre ; déjà plusieurs guerriers avaient leurs massues levées pour lui écraser la tête, lorsqu'une enfant de douze ans,.
(1) Purchas, I ; Smith'a Virginia, etc.
Pocahontas, fille de Powhatan, se jeta au-devant des bourreaux, et les empêcha de frapper, en étendant ses mains sur la face du malheureux prisonnier. Elle avait déjà sollicilé sa grâce sans succès, mais ce dernier effort lui réussit ; Smith fut sauvé, et, deux jours après, Powhatan l'envoyait à Jamestown, avec une escorte dfe douze hommes.
La jeune princesse fut depuis la protectrice de la colonie. En 1609, au péril de sa vie, elle se rendit à la ville pour prévenir les Anglais qu'une conspiration redoutable des tribus les menaçait; elle rétablit la paix entre eux et Powhatan; elle sauva la vie à plusieurs prisonniers tombés entre les mains des sauvages. Après ces faits, l'on est étonné de la manière dont elle fut récompensée. Quelques soldats anglais, conduits par Samuel Argall, enlevèrent la tille de Powhatan et ramenèrent captive; ils osèrent même faire demander une rançon au père outragé. Plein d'indignation, le vieux chef se préparait à renouveler la guerre, qui menaçait de devenir sérieuse.
Cependant, parmi les habitants de Jamestown, se trouvait alors un jeune Anglais ; c'était un enthousiaste religieux, nommé John Rolfe. Il crut avoir des visions; le jour, la nuit, il entendait une voix qui lui faisait des reproches. Pourquoi avaitil été créé? Ne devait-il pas conduire les aveugles dans le droit chemin? Ne fallait-il pas travailler à rendre la princesse chrétienne? D'un autre côté, il se rappelait les reproches adressés aux enfants de Lévi et d'Israël, parce qu'ils s'étaient unis à des femmes étrangères, et il craignait qu'en s'alliant à une race barbare et maudite, il n'attirât sur lui-môme la malédiction divine. Enfin, il céda à l'inspiration, fit connaissance avec Pocahontas, l'engagea à se faire instruire dans la religion chrétienne et à recevoir le baptême. Peu de temps après, dans le petit temple de Jamestown, elle fut baptisée et s'unit avec Rolfe par le mariage. Au bout de quelques années les deux époux passèrent en Angleterre, où la princesse américaine mourut, laissant un fils qui fut la tige de plusieurs familles distinguées de la Virginie (1). Ce mariage fut un gage de paix entre Powhatan et les Anglais.
La colonie de la Virginie, malgré des défaillances et des revers, s'accrut assez rapidement sous la direction de John Smith; et, lorsqu'il retourna en Angleterre dans l'année 1609, elle renfermait près de cinq cents Européens. Quelques années
(1) Le célèbre John Randolph, membre du congrès des Etats-Unis, homme remarquable par ses talents et par son excentricité, descendait par les femmes, du fils da Pocahontas.
plus tard, elle était en état d'attaquer et de détruire les établissements français de l'Acadie.
Déjà de nombreux malheurs assaillaient de Monts, de tous les côtés. Ses ennemis lui avaient fait retirer sa commission, et la société qu'il avait formée se trouvait détruite par les pertes que venaient de lui causer les marchands hollandais, en enlevant les castors et les autres pelleteries de la grande rivière du Canada, Ces nouvelles furent envoyées à Poutrincourt, qui, se voyant ainsi privé de tout espoir de secours, se décida à retourner en France et à abandonner pour un temps l'établissement de Port-Royal. Avec lui repassèrent Lescarbot et Champlain, qui était resté en Amérique depuis l'automne de 1604; les bâtiments furent laissés à la garde des sauvages, désolés de voir partir leurs alliés (1).
Les dépenses faites par le sieur de Monts avaient été énormes ; pour l'en dédommager, le roi lui assigna une rente annuelle de six mille francs, qu'il devait prélever sur les vaisseaux qui iraient faire le commerce des pelleteries. Cette concession était une amère ironie: car, pour recouvrer cette somme, il aurait fallu faire de grandes dépenses, et surveiller plus de quatre-vingts vaisseaux qui fréquentaient la côte; de fait, les déboursés auraient dépassé de beaucoup les recettes. Aussi, après avoir essayé de recourir à ce privilège, M. de Monts futil obligé de tout abandonner.
Entraîné par les marchands avec qui il s'était associé et qui voulaient obtenir de prompts retours, de Monts avait voulu aller trop vite, et en même temps embrasser plus qu'il ne pouvait sûrement étreindre. Il aurait dû, suivant Champlain, commencer par faire reconnaître un lieu propre à recevoir les fondements d'une colonie; ce qu'il pouvait exécuter avec une dépense de quatre ou cinq mille livres. Il fallait choisir un endroit propice, et y commencer des défrichements pour ne pas dépendre entièrement des secours de France, qui pouvaient manquer; l'établissement se serait affermi dans quelques années, et sa colonie se serait étendue peu à peu, sans avoir à redouter le retrait d'un privilège odieux, propre à soulever des jalousies et des rivalités.
Toutefois, Poutrincourt n'avait pas renoncé au projet de s'établir dans l'Acadie; mais il manquait des ressources nécessaires pour suivre cette entreprise. Se fiant aux promesses de quelques seigneurs qui avaient paru porter de l'intérêt à son
(1) Champîain.
œuvre, il s'était laissé amuser pendant deux ans par l'espérance d'obtenir leur aide, et pendant ce temps rien n'avançait (1). Henri IV avait ratifié la concession de Port-Royal faite par de Monts ; il croyait même l'affaire terminée, lorsqu'en 1609, il apprit que Poutrincourt n'avait pas encore quitté la France ; il en exprima si fortement son mécontentement, qu'il n'y avait plus moyen de reculer. Pressé de satisfaire les désirs du roi, Poutrincourt s'assura le concours de quelques marchands de Dieppe, et fit ses préparatifs à la hâte. Le vingt-cinq février 1 01 0, il prit la mer, conduisant avec lui un petit, nombre d'honnêtes artisans (2). Après un long voyage, il arriva à Port-Royal, où les sauvages le reçurent avec joie; ils s'informaient de ceux des Français qui n'étaient point revenus. Membertou apprit avec beaucoup de plaisir que Lescarbolne l'avait pas oublié et avait chanté les exploits de son vieil ami, dans un poème publié en France.
Près de trois ans s'étaient écoulés depuis que Port-Royal avait été abandonné, et cependant Poutrincourt trouva les bâtiments bien conservés, à l'exception des couvertures, qui avaient pourri; chaque meuble était encore à la place où il avait été laissé au départ. Cette circonstance est également honorable aux sauvages, qui avaient respecté la propriété de leurs alliés, partis peut-être pour toujours, et aux Français, qui avaient su inspirer de tels sentiments de bienveillance à des barbares.
Avant son départ de France, Poutrincourt avait donné des raisons pour ne pas amener les deux jésuites qu'on lui offrait, à la demande du roi Henri IV (3) ; ce qui ne l'empêcha pas néanmoins de conduire à Port-Royal le sieur Jessé Fléché, prêtre du diocèse de Langres, homme instruit et vertueux, envoyé par Robert Ubaldini, nonce du Pape à Paris. La véritable cause du refus fait par Poutrincourt était la crainte des Jésuites. «C'était, dit le P. de Charlevoix, un fort honnête homme et sincèrement attaché à la religion catholique, mais les calomnies des prétendus réformés contre les Jésuites avaient fait impression sur son esprit, et il était bien résolu de ne les point mener au Port-Royal.»
Cependant, dès son arrivée à Port-Royal, M. Fléché commença ses fonctions de missionnaire. Le sagamo Membertou, ses enfants et ses plus proches parents avaient été instruits
(1) Lescarbot.
(2) Claude de La Tour et son fils repassèrent en cette année à l'Acadie.
(3) Lescarbot, liv. IV, chap. vm.
des vérités de la religion, par Lescarbot et quelques autres français, dans les années précédentes. M. Fléché, environ un mois après son arrivée, les jugeant convenablement disposés, les baptisa au nombre de vingt-un, le vingt-quatre juin 1010. Us furent les prémices de la foi chez les Micmacs, nation qui s'est toujours montrée docile aux enseignements des missionnaires (1). Plusieurs autres furent baptisés vers le même temps ; mais Je missionnaire céda trop tôt à leurs importunités, et ne les éprouva pas assez; car, après leur baptême, ils continuèrent à vivre dans la polygamie, sans vouloir céder aux remontrances qu'on leur faisait à ce sujet.
M. Fléché reçut de ses ouailles sauvages le surnom de patriarche, qui passa aux missionnaires ses successeurs ; aujourd'hui encore^chez les Micmacs et Abenaquis catholiques, le prêtre est toujours nommé patliasse.
Le vaisseau sur lequel Poutrincourt était passé dans l' Acadie, reporta en France son fils, le sieur de Biencourt, âgé d'environ dix-sept ans. Celui-ci était chargé de procurer, pour l'hiver suivant, des vivres, dont on était mal pourvu à Port-Royal ; en même temps il portait la bonne nouvelle du baptême des sauvages.
Le provincial des Jésuites, en exécution des promesses faites au roi Henri lV,nomma pour aller en Amérique avec Biencourt le P. Pierre Biard, professeur de théologie à Lyon, et le P. Enmond Masse, compagnon du P. Cotton. La reine mère, Marie de Médicis, leur fit livrer au nom du jeune roi, cinq cents écus pour couvrir les frais de leur voyage et de leur établissement (2) ; quelques dames de la cour, à la tête desquelles était madame de Guercheville, leur fournirent des ornements, du linge et les autres choses nécessaires. Arrivés à Dieppe, ils apprirent que deux marchands huguenots, les sieurs Du Jardin et Du Quesne (3), associés de Poutrincourt, ne voulaient point permettre d'embarquer des jésuites à bord du vaisseau de Biencourt. Ils se déclaraient prêts à accepter des capucins, des cordeliers, des récollets, mais non des jésuites,
Madame de Guercheville, épouse du duc de La Rochefoucault de Liancour, gouverneur de Paris, jouissait d'un grand crédit à la cour ; elle fut fort indignée des procédés de ces marchands ;
(1) Lescarbot.
(2) Champlain, liv. III, ch. i.
(3) Dans V Histoire de Dieppe, vol. il, il est fait mention d'Abraham Du Quesne, calviniste, qui commandait un vaisseau de Dieppe, engagé dans le commerce du Sénégal et de l'Amérique. Abraham DuQ.uesne ' fut le père du célèbre amiral du même nom, né à Dieppe en 1610.
et, ayant su que leurs avances ne s'élevaient qu'à quatre mille francs, elle fit une quête, avec le produit de laquelle elle les remboursa. Elle obtint, dans le même temps, que leur contrat d'association avec Poutrincourt fût annullé (1). S'intéressant beaucoup aux missions, elle consacra des sommes considérables afin de former des rentes pour l'entretien des missionnaires ; car elle désirait qu'ils ne dépendissent point de Poutrincourt. Le produit des avances faites par madame de Guercheville devait être employé au soutien des Jésuites, à qui était réservée une part des profits de l'association dans la pèche et le commerce des pelleteries. Quoique les Jésuites ne fussent point parties dans ce traité, on en prit occasion de les attaquer. « C'est ce contrat d'association,» dit Ghamplain, « qui a fait tant semer de bruits, de plaintes et de crieries contre les Pères Jésuites, qui en cela et en toute autre chose se sont équitablement gouvernés selon Dieu et raison, à la honte et confusion de leurs envieux et médisants.»
M. de Biencourt ne put partir de Dieppe que le vingt-six janvier 1611, emmenant avec lui les Pères Biard et Masse (2). Mais, obligés de s'arrêter sur plusieurs points de la côte de l'Acadie et retardés par les glaces, ils n'arrivèrent à Port-Royal que le vingt-deux de mai. Poutrincourt, désirant retourner en France pour régler ses affaires, chargea son fils de prendre soin de l'habitation, dans laquelle restèrent environ vingt personnes, en y comprenant les deux jésuites.
Il aurait voulu porter à la cour une longue liste de sauvages baptisés, et il s'était imaginé que le P. Biard et son compagnon s'empresseraient d'admettre au baptême tous ceux qui se présenteraient. Mais les deux religieux avaient d'autres idées ; ils savaient qu'on ne doit pas trop se fier aux promesses des sauvages. En effet plusieurs de ceux qui, à leur baptême, étaient convenus de renoncer à la polygamie n'en conservaient pas moins plusieurs femmes ; le baptême leur paraissait une pure cérémonie civile qui les attachait aux Français. M. de Poutrincourt avait conçu de la mauvaise humeur au sujet de ce retard; Lescarbot lui-même, homme ordinairement juste, paraît croire que les Pères auraient du se montrer plus tolérants. « Les sauvages, dit-il, ayant par la liberté naturelle l'usage de la polygamie, c'est-à-dire, de plusieurs femmes, ainsi qu'aux premiers siècles de la naissance et renaissance du monde, ils les ont de premier abord voulu réduire à la monogamie, chose
(1) Champlain, liv. III. ch. I.
(2) Champlain ; Relation du P. Biard.
82 cours d'histoire [161 i
qui ne se pouvait faire sans beaucoup de scandale à ces peuples, ainsi qu'il est arrivé .... Fallait que cela fût venu de gré à gré, ou autrement laisser les choses en l'état qu'elles se trouvaient, par une tolérance telle que Dieu l'avait eue envers les anciens pères, auxquels la polygamie n'est en nul lieu blâmée ni tournée à vice.» Ce raisonnement n'est certainement pas catholique, car la religion catholique ne peut faire de compromis avec l'erreur ; elle veut être reçue avec ses dogmes et sa morale par ceux qui l'ombrassent. Dans ces circonstances, Membertou se montra l'ami des jésuites ; comme il savait le français, il voulut leur enseigner la langue souriquoise, afin qu'ils fussent en état d'instruire ses compatriotes. A son tour, il eut bientôt à réclamer leur secours. Au mois d'octobre 1611, quelque temps après le départ de Poutrincourt, il tomba dangereusement malade. Ayant reçu les sacrements de l'église, il réunit, ses enfants autour de sa natte, et leur recommanda de vivre en paix entre eux et avec les Français, d'aimer Dieu et de demeurer fervents en la foi qu'ils avaient eu le bonheur de recevoir ; puis, leur ayant donné sa bénédiction, il termina sa longue carrière. Son corps fut porté au cimetière des chrétiens avec tous les honneurs militaires, les Français étant sous les armes et marchant au son du tambour (1).
Membertou aimait les Français, et leur avait témoigné une bienveillance constante. Fort accrédité dans sa nation, en recevant le baptême il avait donné un exemple d'autant plus beau et plus frappant, que lui-même avait été autmoin. A l'arrivée des deux jésuites, il avait cherché à leur rendre des services. De leur côté, les missionnaires s'attachèrent à lui, parce qu'ils lui trouvaient beaucoup d'esprit et de bonnes manières. Il n'avait en effet, au témoignage de Lescarbot, rien de barbare que l'extérieur et la fierté. Brave et habile guerrier à la façon des sauvages, il avait eu dans la guerre des succès, qui le relevaient aux yeux de sa nation et qui avaient fait connaître son nom chez les peuples voisins. Il était d'une grande taille, que la noblesse de son port semblait encore relever. Une autre particularité le distinguait encore des siens; c'est qu'il portait la barbe, qui ne se rencontre presque jamais chez les tribus américaines. Par ses grandes et belles qualités, il avait obtenu sur toute sa nation une autorité qu'aucun de ses devanciers n'avait encore possédée (2).
(1) Champlain ; Relation du P. Biard.
(2) Relation du P. Biard.
Quelques jours après la mort de Membertou, Bieneourt et le P. Biard partirent pour visiter la côte voisine jusqu'au Kinibéqui, qu'ils remontèrent. Ils y furent bien accueillis par les Cannibas, tribu abenaquise, dont le nom est resté à la rivière. Ce peuple leur donna des provisions, dont on avait grand besoin à Port-Royal. Les Anglais avaient, peu de temps auparavant, tenté de faire un établissement sur cette rivière ; mais ils avaient été contraints de se retirer, leurs manières hautaines ayant indisposé les sauvages (1 ). Pendant ce temps, le P. Masse, voulant connaître le pays, s'était rendu jusqu'à la rivière Saint- Jean, où il tomba malade. Son compagnon, Louis Membertou, fils du feu sagamo Henri, parut un jour très-inquiet; le Père lui en demanda la cause. «Ecoute, Père,» répondit le chef sauvage, «lu vas mourir: écris à Bieneourt et à ton frère que nous ne t'avons pas tué.» «Je m'en garderai bien,» dit le jésuite; «car, après que j'aurais écrit cette lettre, tu pourrais me tuer, tandis que la lettre porterait que tu ne m'as jjas tué.» « Eh bien ! » reprit Louis, riant de sa bévue, « prie donc Jésus que tu ne meures pas, afin qu'on ne nous accuse pas de t' avoir fait mourir (2). » Ce trait caractérise bien les sauvages, ajoute Charlevoix en le rapportant : «en beaucoup de rencontres, on serait tenté de croire qu'ils n'ont qu'une demiraison, tandis qu'en une infinité d'autres ils sont plus hommes que nous. »
Par malheur pour la colonie, les chefs, tout occupés de la traite, pensaient peu à la culture de la terre, qui aurait pu leur fournir de quoi nourrir tout leur monde. Par suite de cette négligence, il fallait chercher de côté et d'autre des vivres, difficiles à trouver et peu convenables aux goûts des Français. D'une autre part, Poutrincourt manquait de succès en France (3). Il avait espéré obtenir de nouveaux secours de madame de Guercheville ; mais, le voyant assez mal disposé envers les Jésuites, cette dame se contenta de lui faire avancer quatre cents écus, qu'il employa pour envoyer des provisions et des marchandises à Port-Royal.
Comme Madame de Guercheville souhaitait ne plus se servir de Poutrincourt, et ne voulait pas que les missionnaires demeurassent plus longtemps à Port-Royal, elle tourna ses vues d'un autre côté. Champlain lui proposa de s'associer avec de Monts, dont il lui garantissait la droiture ; mais elle
(1) Lescarbot.
(2) Relationdu P. Biard.
(3) Champlain ; Lescarbot.
refusa d'accepter cette offre, parce que de Monts était calviniste. Elle dut plus tard regretter de n'avoir pas employé, pour un établissement sur le Saint-Laurent, les fonds qu'elle dépensa inutilement à l'embouchure de la rivière de Pentagouet. Possédant beaucoup de crédit à la cour, ayant d'amples ressources à sa disposition, Madame de Guercheville, en s'associant avec de Monts et. donnant ainsi une plus libre carrière à l'énergie et à la capacité de Champlain, aurait hâté le développement de la puissance française dans l'Amérique du Nord, et aurait bien plus utilement servi la propagation de la religion chrétienne parmi les tribus sauvages. Jetés sur les côtes de l'Acadie ou de la Norembègue, les missionnaires n'avaient guères de rapports qu'avec les tribus voisines ; tandis qu'établis à Québec, ils pénétraient par le Saint-Laurent jusqu'au centre du continent, et pouvaient porter le flambeau de la foi chez des centaines de nations, plongées dans la plus grossière ignorance. Madame de Guercheville se borna à acheter les droits du sieur de Monts (1). Pour prévenir les difficultés qui auraient pu s'élever à ce sujet, elle obtint des lettres patentes, par lesquelles une donation nouvelle lui était faite de toutes les terres de la Nouvelle-France depuis la grande rivière de Saint- Laurent jusqu'à la Floride, à l'exception de Port-Royal, déjà donné à Poutrincourt.
Il n'était pas arrivé de secours à la petite colonie dans l'automne de 1612; aussi la misère y fut-elle grande pendant l'hiver suivant ; l'on vécut de glands et de racines sauvages, qu'on nomma canadas. «Dans la nécessité,» dit Lescarbot, « Dieu a fait trouver des racines, qui font aujourd'hui les délices de plusieurs tables de France, lesquelles, ignoramment, plusieurs appellent à Paris topinambours; les autres plus véritablement canada, car elles sont de là venues (2).»
Au printemps, on arma en France un vaisseau, qui devait aller prendre les jésuites à Port-Royal, et les porter au lieu choisi pour le nouvel établissement de la marquise de Guercheville (3). Le chef de cette expédition était le sieur de La Saussaye, qui menait avec lui le Père Quentin et le Frère Gilbert Du Thet,
(1) Champlain, liv. III, chap. I.
(2) Leecarbot. Par ce passage il semble qu'on a cru les topinambours originaires de la Nouvelle-Ecosse et de la Nouvelle-Angleterre ; il ne paraît pas qu'on les trouve à. l'état sauvage dans le Canada ; du moins, on n'en rencontre pas dans le Bas- Canada. Suivant le P. Biard, ces racines seraient celles, non du topinambour, mai* de Vapios tuberosa, ou noix de terro.
(3) Champlain.
jésuites. La reine elle-même avait voulu contribuer à l'achat des armes, des poudres et de quelques munitions. Le vaisseau partit de Honfleur le douze mars 1613; il s'arrêta à Port-Royal, où, en l'absence de M. de Biencourt, qui était allé chercher des vivres, l'on présenta au sieur Hébert les lettres de la reine, ordonnant de laisser partir les Pères Biard et Masse. Les deux jésuites de Port-Royal allèrent rejoindre sur le vaisseau leurs deux confrères venus de France, et tous ensemble firent voile vers l'île des Monts-Déserts, placée à l'entrée de la rivière Pentagouet. Cette rivière traversant le milieu du pays des Etchemins, alliés et voisins des Souriquois, les Pères espéraient pouvoir, de là, travailler à la conversion des deux peuples, ainsi qu'à celle des Abenaquis, qui habitaient vers le sud-ouest.
Les Français élevèrent à la hâte un petit retranchement, auquel ils donnèrent le nom de Saint-Sauveur ; des logements furent préparés pour les hommes qui devaient y passer l'hiver ; les Pères jésuites dressèrent une croix, afin de prendre possession du pays au nom de la religion catholique et de la France. L'on commençait déjà à préparer la terre pour la culture, et tout annonçait un heureux succès pour l'entreprise, lorsque survint un orage qui renversa la colonie de fond en comble, et détruisit toutes les espérances de Madame de Guercheville.
Depuis qu'ils s'étaient établis dans la Virginie, les Anglais envoyaient tous les ans plusieurs vaisseaux pour faire la pêche de la morue, à quinze ou seize lieues de l'île des Monts-Déserts. Comme nous l'avons déjà dit, ils prétendaient que, d'après une charte de Jacques I, leurs possessions s'étendaient jusqu'au 45e degré de latitude nord. Dans le même temps que les Français commençaient l'établissement de Saint-Sauveur, Samuel Argall partait de Jamestown avec onze vaisseaux, pour faire la pèche. Il apprit de quelques sauvages que des Français étaient sur l'île des Monts-Déserts ; quoique la paix existât entre les couronnes de France et d'Angleterre, comme il se sentait le plus fort, il se décida à en profiter et à détruire la colonie naissante. C'était un acte de vraie piraterie, et l'on a d'autant plus sujet de s'étonner de cette attaque injuste, qu'Argall parait avoir joui d'une bonne réputation parmi les siens; il fut même, quelques années plus tard, jugé digne d'être nommé gouverneur de la Yirginie. Mais alors, dans des contrées si éloignées de la métropole, il arrivait souvent aux armateurs anglais, hollandais et espagnols de faire la guerre à leur profit
particulier, exemple qui a été suivi quelquefois par les armateurs français de La Rochelle et de Dieppe.
Les Français n'avaient point de canons au fort de Saint- Sauveur; ceux qu'ils avaient apportés étaient restés sur leur vaisseau, mouillé dans le port. Comme on ne songeait nullement à une attaque dans un temps de paix, rien n'était prêt à bord pour recevoir les ennemis: les voiles avaient été détendues et servaient à abriter le tillac; les matelots étaient descendus à terre, et ainsi, à l'approche des Anglais, les ancres ne purent être levées. Cependant dix hommes de bonne volonté, parmi lesquels était le Frère Du Thet, eurent le temps de se jeter sur le vaisseau, tandis que La Saussaye restait à terre avec le plus grand nombre des siens. Argall, dont le navire portait quatorze canons et soixante soldats de marine, dirigea un feu terrible contre le bâtiment français, qui ne pouvait répondre, n'ayant point de canonnier. Le Frère Gilbert Du Thet, qui prenait part à la défense, fut renversé sur le pont par un coup de feu; plusieurs soldats furent blessés, et le vaisseau français dut se rendre aux forces supérieures des Anglais. Après cela, le fort ne pouvait résister, et il tomba facilement entre leurs mains.
L'on ne put alors trouver La Saussaye, qui s'était retiré dans les bois avec une partie de son inonde. Dans la vue d'excuser l'injustice de son procédé devant ses supérieurs, le capitaine anglais usa d'une supercherie indigne d'un homme d'honneur. Ayant examiné les coffres de La Saussaye, il y trouva sa commission et s'en empara. Lorsque le lendemain cet officier se présenta pour le visiter, Argall lui demanda de montrer sa commission (1 ). Le français, tout étonné de ne la point retrouver, déclara qu'il ne savait ce qu'elle était devenue; Argall, le traitant de forban et de pirate, donna ordre que l'on pillât le fort et le vaisseau.
Sur les représentations des jésuites, l'anglais fit semblant de s'apaiser, et donna à une partie des prisonniers une chaloupe, pour aller joindre quelque vaisseau de leur nation sur les côtes de l'Acadie. Parmi eux étaient La Saussaye et le Père Masse. Une autre bande, conduite par le pilote, s'était enfuie sur la chaloupe du vaisseau français ; ces derniers eurent le bonheur de rencontrer près de La Hève deux navires, qui les conduisirent à Saint-Malo.
De son côté, Argall mena à la Virginie les Pères Biard et
{!) Voyages de Champlain.
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Quentin, avec douze ou treize autres prisonniers, qui, arrivés en ce lieu, se trouvèrent placés dans une position fort pénible ; car le gouverneur anglais menaçait de faire pendre tous les français comme pirates. Ayant inutilement pris leur défense, Argall eut à la fin le courage de lui présenter la commission qu'il avait enlevée à La Saussaye. Le gouverneur n'osa passer outre, et, après quelques jours d'appréhension, les français furent informés que la parole donnée serait gardée.
Cependant le gouverneur, voulant soutenir les prétendus droits des Anglais sur toute la côte jusqu'au 45e degré, fit assembler son conseil, et décida d'envoyer une expédition dans l'Acadie, pour détruire tous les établissements français (1).
Argall fut chargé de conduire trois vaisseaux, sur lesquels l'on avait fait monter tous les prisonniers. Il se rendit à Saint- Sauveur, où il ne trouva personne, et où il arbora les armes d'Angleterre. Il alla ensuite renverser à Sainte-Croix tout ce qui restait de l'ancienne habitation de M. de Monts. Voulant enfin faire disparaître jusqu'aux dernières traces des établissements français, et, guidé par un sauvage qu'il prit de force, il se rendit à Port-Royal, qu'il trouva désert; il fit mettre le feu aux édifices, et, dans deux heures, tout fut réduit en cendres. Les habitants, qui s'étaient sauvés dans les bois à l'approche des Anglais, furent contraints de se réfugier auprès des sauvages, leurs alliés et leurs amis (2).
Ruiné par la destruction de son fort, Poutrincourt renonça à l'Amérique. Après son retour en France, pendant le mouvement suscité par le prince de Condé à l'occasion du mariage de Louis XIII, il reçut ordre du roi de prendre Méry-sur-Seine et Château-Thierry. Il s'empara de Méry ; mais, frappé mortellement au moment où il s'en rendait maître, il mourut glorieusement sur la brèche (3). « M. de Poutrincourt,)) dit le P. de Charlevoix, « était un fort honnête homme et sincèrement attaché à la religion catholique.)) Lescarbot donne de lui une très-belle lettre, adressée au souverain pontife, et dans laquelle il proteste de son dévouement au sainl-siége et de son attachement inviolable à la foi catholique. Poutrincourt fut malheureux dans son essai de colonisation ; manquant des fonds nécessaires pour donner de la vie à son œuvre, il était forcé de demeurer fréquemment et longuement en France, afin d'obtenir des secours, et,pendant ce temps, son établissement dépéris::
(1) Voyages de Champlain.
(2) Voyage* de Champlain, Ut. III, ch. I. <3) Lescarbot.
sait. Les malheurs le rendirent injuste envers les Jésuites, qu'il accusa, sans une ombre de preuve et contre toute vraisemblance, d'avoir conduit les Anglais contre son fort de Port- Royal.
Après avoir détruit les établissements français, Argall fit voile vers la Virginie. Le vaisseau qu'il montait s'y rendit heureusement ; mais celui sur lequel étaient les jésuites fut porté par une tempête aux îles Açores, et passa de là en Angleterre. M. de Biseau,|ambassadcur de France à la cour de Londres, ayant réclamé les deux religieux, les fit embarquer pour Calais, où ils arrivèrent vers le mois de mars 1614.
A la cour de France, l'on parut d'abord disposé à demander satisfaction de l'insulte faite au drapeau français par la destruction des forts de Saint-Sauveur et de Port-Royal ; mais, au milieu des troubles de la régence, l'on eut bientôt oublié cette affaire, qui, pour être arrivée dans un pays si éloigné, put paraître de peu d'importance. C'était cependant le premier pas fait par les Anglais dans une voie qu'ils ont suivie pied à pied, jusqu'à ce qu'ils aient banni le drapeau blanc de toute l'étendue de la Nouvelle-France.
Madame de Guercheville, ayant envoyé La Saussaye à Londres pour y solliciter la restitution de ce qu'on lui avait enlevé contre le droit des gens, ne put obtenir que son vaisseau ; pour le reste, elle eut des promesses, qui ne furent jamais remplies. (1)
(1) Relation du P. Biard.
1608J &n ciîîâda. 89