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CHAPITRE HUITIÈME

Nations sauvages — Ambassades — Traités — Constitution physique des sauvages — Habits — Maladies — Médecins et remèdes— Suerie3— Jongleurs— Mariages — Travaux des hommes — Ouvrages des femmes — Enfants et leur éducation — Noms donnés aux enfants— Berceaux — Les femmes sauvages — Leçons et corrections donnéo3 aux enfants — Qualités morales— Force d'âme— Hospitalité — Vanité — Eloignoment des querelles— Justice — Condoléances — Orgueil et vengeance— Fourberie— Jeux de c osse, de pailles, de noyaux — Festins — Nourriture — Chaeses Chiens — Festin do chasse — Observations astronomiques — Voyages.

Dans les guerres continuelles que se faisaient les nations sauvages, il était très-important pour chacune d'elles de se créer des alliés, et de les conserver au moyen d'ambassades et de traités de paix. Malgré leur rudesse apparente, les ambassadeurs savaient jouer leur rôle aussi bien que les diplomateseuropéens. Pendant qu'ils négociaient une paix ou un traité, ils évitaient de montrer de l'empressement à atteindre leur but, afin de convaincre l'autre partie qu'ils n'étaient mus ni par la peur, ni par la nécessité. Lors même que les affaires de leur nation allaient mal, ils ne rabattaient rien de leur fierté, et souvent, à force d'adresse, de morgue et de persévérance, ils réussissaient à obtenir quelques concessions d'un ennemi victorieux.

Les propositions des ambassadeurs étaient appuyées par des présents consistant en fourrures et en colliers de porcelaine, qu'ils offraient en plein conseil, et qui leur servaient, pour ainsi dire, de mémoires ; car à chaque présent était attachéeune demande ou une proposition. Hors du conseil, ils avaient le soin de se faire des amis parmi les chefs, avec lesquels ils entamaient des négociations particulières. Si le traité de paix convenait à ceux à qui il était proposé, les ambassadeurs reprenaient le chemin de leur pays, et étaient bientôt remplacés par d'autres députés chargés de préparer les voies à un arrangement définitif (1).

Si le projet de traité n'était pas favorablement reçu, les

(1) Les traités de paix se proposent par l'envoi de tabac et d'un calumet, dont la couleur dominante est le vert ; on évite le rouge, signe de sang. Si le calumet et le tabac sont acceptés, on peut négocier sans crainte. (Note de M. Belcoort)

ambassadeurs couraient des dangers, le droit international ne les protégeant point contre les mauvais traitements. Quelquefois on leur cassait la tête sur la natte même du conseil ; mais ordinairement, pour éviter de violer si formellement les règles de l'hospitalité, on les congédiait honorablement et on les faisait assassiner sur la route. Les Iroquois allèrent jusqu'à brûler comme des esclaves quelques-uns de ceux qui avaient accompagné chez eux le chevalier d'Eau, ambassadeur du comte de Frontenac. Les nations du Mississipi avaient beaucoup plus de respect pour le droit des gens ; chez elles, le calumet de paix mettait les étrangers à l'abri de toute insulte. Les peuples méridionaux montraient en eiïet moins de férocité dans leurs mœurs que ceux du nord; mais, d'un autre côté, ils étaient moins fiers et moins guerriers.

Les sauvages des régions septentrionales de l'Amérique étaient généralement bien formés et de belles proportions ; on rencontrait rarement, chez eux des personnes naturellement difformes (1). Plusieurs attribuent cette particularité à la liberté dont jouissaient les enfants dans l'enfance, leurs membres n'étant ni retenus, ni gênés par des langes (2). Leurs sens étaient d'une grande perfection. Malgré les mauvais effets que la neige et la fumée produisent ordinairement sur les yeux, leur vue était très-perçante ; ils avaient l'ouïe fort délicate, et, quant à la finesse de l'odorat, ils auraient pu rivaliser avec leurs chiens. Souvent, d'une grande distance, ils reconnaissaient l'odeur de la fumée, pendant que les Français n'en sentaient absolument rien. L'excellence de leurs organes se perfectionnait sans doute par la nécessité où ils étaient chaque jour de les exercer fortement, pour se fournir les choses nécessaires à la vie, et se mettre à l'abri des embûches de leurs ennemis.

Leurs cheveux, presque toujours noirs, étaient soigneusement graissés. Les femmes disposaient leur chevelure en tresses, qui leur pendaient sur le dos ; celle des hommes était arrangée selon le goût de chaque individu. En général ils portaient les cheveux liés sur le dos ; pendant le deuil, ils les laissaient flotter dans toute leur longueur. Chez les Durons cependant, on les coupait de bien des manières ridicules.

Ils croyaient ajouter beaucoup à leur beauté en se peignant le visage, et en tatouant les parties du corps exposées à la vue. Le P. Lejeune rapporte que, lors de son arrivée à Tadoussac, il vit des montagnais qui avaient le nez peint en bleu, le tour

(1) Sagard, Grand Voyage au pays des Huront.

(2) Relation de 1635.

des yeux, les sourcils, les joues en noir, et le reste du visage en rouge (1). D'autres avaient des raies noires, rouges et bleues, liftées des oreilles à la bouche, ou bien une bande noire de la largeur d'un ruban s étendant dune oreille à l'autre, en passant par les yeux. Plusieurs avaient mis tant d'art à se peindre le corps, qu'à la première vue, les Français les crurent couverts de vêtements véritables, tandis qu'ils étaient complètement uus (2).

Pendant le tatouage, ils enduraient de vives douleurs, Pour cette opération, ils se servaient d'épines pointues, de pierres aiguisées ou d'aiguilles, avec lesquelles ils se perçaient la peau et traçaient sur le visage, sur les bras, sur la poitrine un aigle, une couleuvre, un dragon, ou toute autre figure. On frottait les piqûres fraîches et sanglantes avec du charbon pilé, ou de la poudre à fusil bien broyée, qui pénétrait dans la peau et laissait des traces indélébiles. Faite sur tout le corps dans les temps froids, l'opération du tatouage était dangereuse et conduisait quelquefois à la mort ces martyrs de la vanité.

L'usage Je se peindre le corps et le visage avait bien aussi son bon côté : en hiver la peinture servait de masque et protégeait contre les grands froids; à la guerre, elle empêchait la pâleur du visage de trahir la crainte de l'âme; elle prêtait au guerrier un aspect farouche et propre à inspirer la terreur ; dans les fêtes publiques, elle tenait lieu d'ornements et d'armoiries. Les prisonniers condamnés à mourir sur le bûcher étaient peints, comme des victimes offertes en sacrifice au dieu de la guerre. Mais 1(3 privilège de s'orner le visage de peintures était interdit aux femmes, les hommes étant regardés connue seuls capables de jouir de ce droit (3).

Les habits étaient faits de peaux de bêtes sauvages, soit passées, soit laissées dans leur état naturel. Pendant les chaleurs de l'été, les hommes ne portaient d'autre vêtement qu'un brayer, descendant depuis le milieu du corps jusqu'aux cuisses ;

(1) L'apparence physique des Mashkégons, des Winipigons et autres peuples des savanes qui vivent de poissons, est tout à fait différente de celle des Sauteurs des prairies et des Cris, qui ne diffèrent des Sioux et des Assinibouant-s que par la forme de leurs habits et de leurs souliers, leur teint, leurs traits, leur taille étant presque les mêmes. (Note de M. Belcourt.)

(2) La manière dont les sauvages se peignent les change tellement, qu'un missionnaire qui faisait un présent à chaque père de famille, le fit cinq fois au même mdivida avant de pouvoir le reconnaître, parce que, chaque fois, il avait changé sa toilette si habilement qu'il paraissait un tout autre homme. Comme quelqu'un l'accusait et que le missionnaire n'y pouvait croire, celui-ci lui dit : " Avoue-moi franchement si ce que l'on dit. de toi est vrai, et je te donnerai une part de plus." Le sauvage avoua sa ruse, et reçut la part promise (Note de M. Belcourt.)

(3) Voyages de Champlain.

pendant l'hiver, ils s'enveloppaient d'un manteau fait de peaux d'ours, de cerf ou de castor. Ils y joignaient de longs bas ou mitasses, montant jusqu'à la ceinture, et des manches qu'ils attachaient avec des cordons sur le dos du manteau. Les souliers de peau passée étaient légers et souples, fort commodes pour chausser la raquette, mais peu propres à préserver les pieds de l'humidité (1).

Les femmes pour l'ordinaire se couvraient modestement Leurs robes, aussi de peaux, étaient liées sur les épaules avec des cordes, tombaient jusqu'aux genoux, et s'arrêtaient autour des reins par une bande servant de ceinture. La vanité avait inventé quelques ornements pour les habits de fêtes ; on les garnissait de bandes enjolivées de couleurs brillantes, et brodées avec des poils de porc-épic (2). Les montagnaises et les algonquines étaient réputées fort habiles dans ces sortes d'ouvrages.. Aux grandes occasions, les filles se chargeaient de porcelaine du pays, qu'elles travaillaient en forme de colliers, de chaînes, de bracelets et de pendants d'oreille. «En cette façon vêtues et habillées poupinement, » dit Champlain, « elles se montrent volontiers aux danses, où leurs pères et mères les envoient, n'épargnant rien pour les embellir et parer; et je puis assurer avoir vu en des danses telle fille qui avait plus de douze livres de porcelaine sur elle, sans les autres bagatelles dont elles sont chargées et atourées » (3).

Les sauvages avaient peu de maladies avant l'arrivée de? Européens; les deux principales étaient les écrouelles et la phtisie. Lorsqu'ils échappaient à ces deux fléaux, auxquels ils étaient exposés surtout dans la jeunesse, ils arrivaient forts et vigoureux, à un âge très-avancé, à moins qu'ils ne fussent enlevés par quelque accident.

Dans les maladies dont ils croyaient connaître la cause et où ils ne soupçonnaient point de maléfice, ils avaient recours aux moyens naturels, avec lesquels ils réussissaient à opérer

(1) Relation de 1632.

(2) Chez les femmes, les manches ne font pas partie de la robe ; elles sont cousuo» depuis le coude jusqu'au poignet. Le reste, depuis le coude jusqu'au-dessus ds l'épaule, n'est pas cousu; un coin du bras gauche en avant se joint à celui du braa droit j une bande de- cinq ou six pouces de largeur, partant du bras gauche et passant «ur l'estomac, va joindre le bras droit. Cette partie est ornée comme l'éphode des grands prêtre7. En arrière, les deux autres coins des manches sont joints de la même manière à peu près et plus ornés encore. Des tavelles ou des rubans rougr-s, verts, jaune2, couleur de rose en forment le fond ; ces manches se nomment nakkirey, lea tavelles ou rubans se nomment nakkweyab, au singulier ; c'est le mot employé pour eignifier arc-en-ciel. (Note de M. Belcourt.)

(3) Champlain, Voyages, etc.

des cures remarquables (1). Les pentes médicinales du pays, la suerie et la diète formaient le fond de leurs prescriptions. Il ne fallait pas courir bien loin pour trouver le médecin, car chaque cabane renfermait toujours plusieurs personnes, hommes ou femmes, habiles dans la médecine sauvage. Peu de plaies résistaient à leur traitement, dans lequel ils employaient des vulnéraires d'une grande puissance. Aujourd'hui encore, au milieu des populations rurales du Canada, on se sert avec avantage de plusieurs spécifiques dont la vertu a été enseignée aux Français par les sauvages (2). Cependant la suerie était le remède le plus universellement employé; on s'en servait pour guérir les malades et pour communiquer une nouvelle vigueur aux personnes en santé. Pour la suerie, on préparait une cabane ronde et basse, qu'on couvrait de nattes et de fourrures. Au milieu de cette espèce de four, ils mettaient de grosses pierres rougies au feu, et ceux qui voulaient se faire suer, se glissaient à l'intérieur, après s'être dépouillés de leurs habits autant que le permettait la bienséance. Pour favoriser la transpiration, ils s'agitaient, ils criaient, ils haranguaient, ils chantaient, chacun sur un ton différent. Dès que les pierres perdaient de leur chaleur, on les arrosait avec un peu d'eau; aussitôt une vapeur tiède se répandait dans toute la cabane, et en augmentait beaucoup la chaleur. Quand ils avaient passé une couple d'heures dans ces étuves, ils en sortaient ruisselants de sueur, et ceux d'entre eux qui n'étaient point malades allaient se précipiter dans la rivière pour se rafraîchir.

Une autre espèce de bain de vapeur était encore en usage pour la guérison des malades, et paraît avoir produit des effets salutaires. L'on faisait bouillir, dans une grande chaudière, des branches d'épinette et d'autres arbres résineux ; la vapeur qui s'en élevait était conduite sous une estrade où le malade avait ■été placé (3).

Yoilà les remèdes dont la médecine naturelle se servait avec beaucoup de succès. Mais ils n'étaient pas suffisants pour satisfaire les rêveries superstitieuses des sauvages ; aussi recouraient-ils assez souvent à la médecine divinatoire, exercée par les jongleurs, alin de découvrir les sorts qui avaient produit

(1) P. Lafitau, Mœurs des Sauvages.

(2) Les Sauteurs sont habiles à guérir les maladies qui se manifestent à l'extérieur, à l'exception des écrouelles, de la pulmonie et de la petite vérole, auxquelles ils succombent toujours en grand nombre. J'ai vu un cas d'érysipèle qui, soigné par un médecin anglais, devint désespéré, et qu'un sauteur guérit, suivant sa promesse, avec la plus grande facilité, prédisant d'avance les phases progressives do la guérison. (Note de M. Belcourt.)

(3) Relation de 1631.

la maladie et d'en détourner les pernicieux effets (1). Ces charlatans s'adressaient à leurs démons familiers, au moyen desquels ils prétendaient, trouver la source et la nature des maladies, obtenir la connaissance des remèdes propres à les guérir, expliquer les songes, faire réussir les entreprises des guerriers et des chasseurs. Ils se vantaient aussi de savoir ce qui se passait dans les lieux éloignés, et de prédire les événements futurs (2).

Lorsque le jongleur était appelé à guérir un malade, il se faisait bâtir une cabane, dans laquelle il devait communiquer avec l'esprit. La construction de l'édifice exigeait peu de préparatifs : six poteaux étaient fortement enfoncés dans le sol ; on les liait par le haut, de manière à y laisser une ouverture pour le passage des esprits, à leur arrivée et à leur départ. Des robes étaient étendues et liées aux poteaux, de manière à fermer le sanctuaire du devin ; armé de son manitou, il se glissait à l'intérieur, en rampant sur les pieds et sur les mains. Tous les feux étaient éteints, afin de ne pas épouvanter les génies. Alors il commençait les invocations à voix basse ; s'animant ensuite peu à peu, il chantait, il criait, il hurlait comme un possédé. La cabane s'agitait d'abord doucement, puis avec une telle violence que les poteaux paraissaient prêts à se rompre. L'esprit, selon les sauvages, faisait connaître son arrivée partout ce mouvement. Des voix tantôt fortes et rudes, tantôt faibles et douces, se faisaient entendre à l'intérieur. « L'esprit est là ; cette voix grêle est la voix de l'esprit qui lui parle, » se disaient les assistants. Puis, s'adressant au génie, ils l'invitaient à appeler ses compagnons au secours. Des bruits discordants, des voix confuses prouvaient que le premier génie avait reçu des renforts. Diverses questions étaient alors adressées : « Quelle était la maladie ? Qui l'avait donnée ? Comment l'ôîer? » On profitait de la circonstance pour obtenir des informations sur d'autres sujets. « Quand arriveraient les chasseurs? Quels succès avaient-ils eus? L'hiver serait-il long? » Beaucoup d'autres questions étaient posées aux esprits, qui étaient censés tout savoir. Les remèdes indiqués par les jongleurs à la suite d'une de ces conférences, étaient ordinaire-

(1) Charlevoix, Journal Historique d'un Voyage, etc.

(2) Chez les jongleurs des Sauteurs, j'ai toujours remarqué beaucoup de finesse •t d'habileté à formuler leurs réponses. Quoique au premier abord j'aie plusieurs fois été tenté de voir du surnaturel dans leurs opérations, j'ai toujours réussi à découvrir les ruses qu'ils employaient. De plus, des jongleurs convertis ont avoué qu'aujourd'hui ils ne réussissent jamais, mais que les anciens venaient à bout d'obtenir des connaissances par l'entremise des esprits. (Note de M- Belcourt.)

ment, selon leur langage, des festins à chanter et à manger, des danses, des jeux de crosse, de plats ou de pailles. Quelque extravagantes que fussent les prescriptions, elles étaient exécutées avec la plus grande ponctualité, non-seulement par les parents du malade, mais encore par tous les habitants du village. Le jongleur était tenu de faire connaître celui qui avait donné le sort, et il ne manquait point de nommer quelqu'un déjà perdu de réputation dans la nation. Le plus souvent, il tirait le sort du malade même, après avoir frotté, sucé et mordu la partie affectée : c'était un os, un morceau de fer ou de cuivre, des cheveux, qu'il avait cachés dans sa bouche et qu'il en relirait habilement, feignant de les avoir extraits du corps du malade. 11 montrait le prétendu sort avec complaisance, et annonçait un heureux changement dans la marche de la maladie. Si le patient, dominé par son imagination, se croyait mieux et commençait réellement à se porter mieux, c'était un triomphe éclatant sur le maléiiee ; si au contraire il en mourait, sur lui retombait le tort. « il n'avait pas,» disait le jongleur, « suivi la prescription dans tous ses détails (1). »

Quant aux réponses que les jongleurs donnaient touchant les choses éloignées et les événements futurs, ils étaient quelquefois fort heureux dans leurs prédictions. Yoici ce que remarque à ce sujet le P. de Charlevoix, dans le journal de son voyage en Amérique : « 11 se passe dans ces occasions des choses qu'il n'est presque pas possible d'attribuer à aucun secret, naturel ; on a vu les pieux dont ces étuves étaient fermées se courber jusqu'à terre, tandis que le jongleur se tenait tranquille sans remuer, sans y toucher, qu'il chantait et qu'il prédisait l'avenir ; les lettres des anciens missionnaires sont remplies de faits qui ne laissent aucun doute que ces séducteurs n'aient un véritable commerce avec le père de la séduction et du mensonge. Plusieurs français m'en ont parlé sur le même ton. »

Pendant qu'on bâtissait à Ossossané une résidence pour les missionnaires, l'un d'enlre eux, le P. Pierre Pijart, qui surveillait les travaux, fut témoin, dans une cabane, des cérémonies d'un festin donné pour la guérison de deux malades. Vingtquatre personnes désignées pour chanter et faire les cérémonies, firent entendre des chants « si effroyables,» dit le Père,

(1 Cette pitoyable croyance aux sovffleurs,ou plutôt suceurs,est encore extrêmement enracinée, tellement qu'on a peine à empêcher les néophytes de recourir aux souffleurs, quand ils sont en danger; souvent ils sont tentés de croire qu'ils meurent victimes de leur nouvelle croyance. ^Note de M. Belcourt.)

«que, si les démons et les damnés chantaient dans l'enfer, ce serait à peu près de la sorte.» Des cailloux avaient été mis dans le feu, et, lorsqu'on les y eut bien fait rougir, les tisons furent écartés. Ayant les mains derrière le dos, les médecins prirent les cailloux brûlants entre leurs dents, et, après les avoir gardés un peu de temps dans leur bouche, ils les portèrent ainsi aux malades. L'une des pierres était de la grosseur d'un œuf d'oie, et elle était encore si chaude, lorsqu'elle tomba auprès des malades, qu'on en vit sorlir des étincelles. Après la cérémonie, des français eurent la curiosité d'examiner les lèvres et la langue des jongleurs, et, à leur grande surprise, ils n'y trouvèrent aucune trace de brûlure (1).

Après avoir été témoins des espiègleries auxquelles se sont livrés de nos jours les esprits frappeurs et les tables tournantes, il est difticile de rejeter comme fabuleux les nombreux rapports donnés sur les opérations et les prédictions des jongleurs, par les anciens écrivains et par les voyageurs canadiens qui vivaient au milieu des tribus de l'ouest. Parmi beaucoup de supercheries palpables, il s'est passé des faits qu'on ne peut certainement expliquer par les voies ordinaires.

Les parents, qui, à la recommandation des jongleurs, faisaient tant d'efforts et de sacrifices pour rendre la santé à un malade, l'abandonnaient avec une grande facilité quand ils croyaient n'avoir plus d'espérance de le guérir. Si, dans leurs voyages, il devenait difficile de transporter un infirme, on le laissait mourir de faim, ou l'on mettait de suite un terme à sa vie par un coup de massue. Cette cruauté s'exerçait quelquefois sur un père et une mère, par des enfants lassés de les traîner à leur suite.

Les mariages, sans être regardés comme indissolubles, se brisaient difficilement chez quelques nations (2). Ainsi, parmi les Outaouais, le mari ne répudiait sa femme que pour de trèsgraves raisons ; autrement il s'exposait à des avanies sérieuses : car la femme délaissée sans sujet pour une autre, avait le droit de réunir ses parents et d'aller piller la cabane de son mari; elle pouvait lui arracher les cheveux, lui déchirer le visage, sans qu'il eût la liberté de s'y opposer. S'il avait ressenti les injures de celle qu'il avait ainsi renvoyée, il aurait été exposé aux risées et aux moqueries de tout le village. Mais, si l'homme pouvait prouver que sa femme lui avait été infidèle, il en épousait une autre sans que personne pût lui en faire de repro-

(1) Relation de 1C37.

(2) Mémoire de N. Perrot.

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ches (1). Quant à la femme, elle ne devait point, de son chef, abandonner son mari, pareeque celui-ci, l'ayant achetée et payée, en était ainsi le maître. Parmi les Mahingans, les Iroquois et plusieurs autres peuples, le lien conjugal se brisait suivant le caprice de l'homme ou de la femme. 11 se trouvait par exception des époux qui s'aimaient sincèrement et demeuraient pendant toute leur vie attachés l'un à l'autre; mais la plupart, et surtout les jeunes gens, s'unissaient avec l'intention de se séparer au bout de quelques années. 11 arrivait mémo assez souvent qu'un homme prenait une femme pour un voyage de chasse; pendant ce temps, ils vivaient ensemble, et au retour ils se séparaient, après avoir partagé les profits. Beaucoup d'entre eux, partant pour quelques mois, laissaient l'épouse principale chargée du soin de la cabane, et menaient avec eux des femmes engagées pour la durée de l'expédition.

Un homme avait assez souvent deux ou trois épouses, qui habitaient ensemble dans sa cabane. La paix régnait entre elles, quand elles étaient sœurs, ce qui arrivait parfois (2) ; mais si elles n'étaient pas parentes, des discussions, des querelles et des luttes à coups de poing s'élevaient entre elles. Les familles respectives y prenaient part; des rixes sérieuses avaient lieu entre les deux partis, et quelquefois le sang coulait; alors seulement les chefs avaient le droit d'intervenir pour rétablir la paix, mais ils n'y réussissaient pas toujours.

Les travaux des hommes et ceux des femmes étaient assez clairement définis. A l'homme appartenait de faire la pêche et lâchasse, d'apporter le gibier et la venaison jusqu'à la porte de la cabane, et le poisson jusqu'au lieu du débarquement. Il fournissait le bois et les écorces nécessaires pour bâtir la cabane dans le village; mais il n'avait pas à s'occuper de celles qu'il fallait dresser dans les voyages. Les ouvrages les plus rudes, dans la construction et la réparation des canots, lui revenaient. Pendant la marche, au contraire, il n'avait à porter que ses armes; cependant, si la femme était accablée sous un fardeau trop lourd, pour la soulager il en prenait une partie, et chargeait sur ses épaules ou traînait sur une tabagane les enfants qui ne pouvaient marcher.

La femme était maîtresse de la cabane : elle entrait, prépa-

(1) tTn mari dont la femme s'est laissé séduire, et qui cependant l'aime trop pour i'en séparer, lui coupe le nez et les oreilles, et personne n'a rien à y redire. (Note do M. Bclcourt )

(2) Mémoire de N. Perrot.

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rait et faisait sécher les viandes laissées à la porte par son mari ; elle allait chercher dans le canot le poisson qu'il avait pris ; elle fournissait l'eau ainsi que le bois nécessaire pour entretenir le feu de la cabane, et apprêtait la nourriture ; elle préparait la terre pour recevoir le grain, le semait et le recueillait; elle faisait des souliers pour toute la famille, tressait les nattes, passait les peaux, taillait les robes et les cousait, façonnait les plats d'écorce. Pans les bois, quand il fallait changer de place, elle transportait les écorces et les nattes qui servaient à couvrir la cabane, Les algonquines et les montagnaises montraient beaucoup d'habileté à faire de petits ouvrages en écorce ou en peau, qu'elles brodaient en poils de porc-épic et d'orignal ; dès les premiers temps de la colonie, ces objets étaient envoyés en France comme des curiosités.

Les sauvages témoignaient à leurs enfants un vif attachement, qui dégénérait souvent en faiblesse ; car, pour ne les point attrister, ils leur faisaient rarement des reproches, et ne les châtiaient presque jamais. Quand un enfant était arrivé à l'âge de cinq ou six mois, le père et la mère faisaient un festin, auquel ils appelaient un jongleuv avec plusieurs de ses disciples. En lui adressant la parole, le père l'informait qu'il l'avait appelé pour percer le nez et les oreilles de son enfant, et qu'il offrait ce festin au soleil ou à quelque autre divinité. Le jongleur répondait, par la formule suivie dans les occasions semblables, et faisait une invocation à l'esprit que le père avait choisi ; il prenait ensuite part au festin, dont les restes lui appartenaient. A la suite du repas, la mère remettait l'enfant au jongleur, qui le passait à l'un de ses assistants ; lui-même chantait une nouvelle invocation à l'esprit, pendant qu'il tirait de son sac les instruments qui devaient servir à la cérémonie, c'est-à-dire, une alêne et un poinçon plat formé d'un os. Avec l'alêne il perçait le nez de l'enfant, et il se servait du poinçon pour les deux oreilles. Deux petits rouleaux d'écorce étaient enfoncés dans les cicatrices des deux oreilles ; dans l'ouverture faite au nez, il passait un bout de plume, qu'il y laissait jusqu'à ce que la plaie fût guérie (1).

Cette cérémonie, usitée parmi les nations de l'ouest, n'était pas pratiquée chez les peuples situés sur la partie inférieure du Saint-Laurent. Cependant, parmi les derniers, l'on observait

(1) Le nom d'Ottawa (Ottawak, ceux qui ont des oreilles) donné à une des grandes nations algonquines, vient de la pratique, encore suivie en certains lieux, de se fendra l'oreillo depuis le haut jusqu'au bas, et d'y insérer des bandes de peau ou d'étoffe ; cette opération rendait les oreilles très-grandes. (Note de M. Belcourt.)

quelques formes particulières quand on donnait un nom à l'enfant. Ce nom était un de ceux qui se conservaient dans la famille, car chaque famille en avait une certaine provision à son usage. Le nom alors imposé pouvait se changer dans la suite, soit pour ressusciter quelque capitaine, soit pour obéira un songe ou aux prescriptions d'un jongleur. Les noms n'étaient pourtant pas, chez les sauvages, d'un usage habituel comme chez les Européens ; car c'était une impolitesse d'appeler un homme par son nom. En s'adressant à quelqu'un, on employait les mots de neveu, de frère, d'oncle, de cousin, suivant l'âge et la position de ceux à qui l'on parlait. Du reste un sauvage baissait la tête et ne répondait pas, quand on lui demandait son nom, soit par quelque idée superstitieuse, soit parce qu'il regardait cette question comme offensante.

Une planchette de bois, à laquelle on l'attachait, formait le berceau du petit enfant ; elle était ornée de rassades, de grelots, de grains de porcelaine. A la partie supérieure était nouée une bande de cuir, qui servait à la mère pour le porter d'un lieu à un autre, et pour le suspendre à une branche d'arbre lorsqu'elle travaillait aux champs. Dès que l'enfant avait été sevré, ce qui n'arrivait guère avant la fin de sa seconde année, il était libre de ses mouvements, se roulant dans la boue et dans la neige, courant et jouant comme il l'entendait; non pas que la mère fût devenue indifférente à son égard, car chez les femmes sauvages l'amour maternel ne se ralentit jamais, mais parce que l'expérience avait appris aux tribus américaines qu'il faut laisser agir la nature et ne point l'embarrasser par des entraves.

En général, chez les nations de l'Amérique du Nord, les femmes étaient considérées comme des êtres d'un ordre inférieur et créées pour servir aux fantaisies de l'homme ; cependant, par une bizarrerie remarquable, les enfants appartenaient à la mère et ne reconnaissaient que son autorité, tandis qu'ils considéraient le père comme un étranger, qui tenait une place dans la cabane.

Quand les garçons étaient en état d'aller au bois, on leur donnait un petit arc, avec lequel ils s'exerçaient à lancer des flèches; à huit ou dix ans, ils avaient acquis assez d'habileté pour faire la chasse aux écureuils et aux oiseaux ; ils apprenaient bientôt à frapper le gibier avec une justesse étonnante. On les accoutumait aussi à la lutte, à la course, aux jeux et à tous les exercices qui pouvaient leur donner de l'agilité, de la souplesse et de la force.

Los seuls préceptes de morale et d'honneur qu'ils recevaient, leur étaient communiqués par le récit des belles actions de leurs ancêtres, ou des hommes de leur nation. L'orgueil, trèsgrand parmi eux, portait les jeunes gens à adopter le petit code de morale et d'honneur qui était à l'usage de leurs devanciers (1). Pour les corriger de leurs défauts, la mère employait les prières et les larmes, mais jamais les menaces, qui n'auraient l'ait aucune impression sur des esprits persuadés que personne n'avait le droit de les contraindre. Un des plus grands châtiments qu'une mère osait infliger à sa fille, devenue nubile, était de lui jeter un peu d'eau au visage. Chez les Iroquois, on châtiait quelquefois les enfants en leur frottant les lèvres et la langue avec des racines amères. Ces corrections, bien que légères, suffisaient souvent pour exciter les mauvaises passions de jeunes gens portés à l'orgueil et à la vengeance par leur caractère et par les leçons qu'ils avaient reçues.

Elevés sous une telle discipline, les sauvages auraient dû devenir incapables d'endurer aucun frein et adonnés à tous les excès; mais leur tempérament, naturellement froid et tranquille, servait d'antidote au vice de leur éducation. La raison reprenait de bonne heure son empire sur leur esprit, et leur enseignait à se rendre maîtres d'eux-mêmes. Aussi lorsque, arrivé à l'âge viril, il était complètement formé, au moral comme ait physique, le sauvage présentait dans sa vie une étrange combinaison de bonnes et de mauvaises qualités (2).

Au premier rang de ses vertus barbares, apparaissait la force d'âme, qui lui faisait supporter avec courage et patience les plus affreuses misères. Sans se plaindre, il endurait les horreurs de la faim pendant dix et quinze jours, quelquefois pour obéir à ses idées superstitieuses, mais plus souvent encore par nécessité. Il semblait indifférent au froid, à la chaleur, à la fatigue, aux maladies; les tourments du feu ne lui arrachaient pas un soupir, car il s'y était exercé dès l'enfance. Des enfants, garçons et tilles, âgés de dix et de douze ans, plaçaient un charbon ardent sur leurs bras rapprochés, pour reconnaitre lequel d'entre eux résisterait le plus longtemps à la douleur sans chercher à le faire tomber. Par un principe de force d'âme, les femmes sauvages supportaient les peines de l'accouchement sans laisser apercevoir les souffrances qu'elles enduraient. Si elles avaient poussé un seul cri, elles auraient

(1) Charlevoix, Journal Historique, etc.

(2) Relation du P. Bressani, traductton du P. F. Martin.

été accusées de lâcheté et regardées comme indignes de donner la vie à un guerrier (1).

L'hospitalité tenait un rang distingué dans l'estime des sauvages, et ils l'exerçaient à la manière des patriarches. L'étranger, quelque inconnu qu'il fût, recevait, dans la cabane où il entrait, l'accueil le plus fraternel. On l'engageait à s'asseoir sur la natte la plus propre ; on l'aidait à ôter ses souliers et ses bas ; on graissait ses pieds et ses jambes pour les dégourdir. Des pierres étaient mises au feu pour le faire suer; le chef de la famille et quelques notables du village entraient avec lui dans l'étuve, où on ne le laissait manquer de rien. La chaudière était placée sur le feu, pour qu'il trouvât son repas tout prêt en sortant du bain, et, si la cabane n'était pas convenablement approvisionnée, on allait chercher les meilleurs vivres chez les voisins. Les hommes les plus considérables lui rendaient visite ; on l'invitait à tous les festins, où il faisait les frais de la conversation, et était prié de donner des nouvelles de son pays. (Juand on aurait reconnu qu'il débitait des mensonges, personne n'aurait osé le contredire, et tous écoutaient ses discours en silence et avec attention. Lorsqu'il témoignait le désir de partir, on lui faisait des présents de vivres, et même de pelleteries s'il paraissait le désirer.

Cette libéralité envers les étrangers, ils l'exerçaient aussi envers leurs compatriotes, en partageant leurs provisions avec ceux qui en manquaient, en soulageant les malades, les orphelins et les veuves.

Ils agissaient ainsi envers tous, qu'ils fussent parents ou étrangers, sans espérance de retour, sinon de la part des Français, de qui ils s'attendaient toujours à recevoir quelque présent. Cependant le respect pour les traditions et les coutumes de la nation n'était pas le seul motif qui les animait ; l'orgueil et l'ambition avaient une large part dans ces démonstrations d'hospitalité et de libéralité ; car on les entendait ensuite se vanter sans cesse de leur manière généreuse de recevoir les hôtes, et des services qu'ils rendaient à leurs amis. En publiant hautement toutes leurs œuvres de bienfaisance, ils espéraient affermir et étendre leur crédit et leur autorité dans la nation.

Dans les villages, les dissensions étaient fort rares entre les hommes ; l'union se maintenait par une patience et une prudence qui tenaient de la pusillanimité. Ils prenaient les plus

(1) Mémoire de IJ. Perrot.

grandes précautions pour éviter de se choquer et de se brouiller les uns avec les autres. Les chefs les plus considérables et les plus riches étaient, dans la vie ordinaire, sur un pied d'égalité avec les plus pauvres et les plus humbles de la nation ; ils conféraient avec les enfants comme avec des personnes graves et sensées, et ne les reprenaient qu'avec une grande douceur. Si une contestation s'élevait, les parties conservaient beaucoup de modération, et avaient soin de ne point pousser les choses à l'extrémité. Quand un malheureux avait, par emportement ou par ivrognerie, causé quelque blessure ou commis un meurtre, le village entier travaillait à accommoder l'affaire ; tous se cotisaient pour satisfaire ceux qui avaient été lésés ; on les engageait à déposer les idées de vengeance et à laisser essuyer leurs larmes par des présents. Si cependant les offensés exigeaient la vie du coupable comme réparation de sa faute, et que cela parût juste aux anciens, on gardait un profond silence sur la décision ainsi prise, et, à la première occasion, on cassait la tête au meurtrier ou à quelqu'un de ses parents.

On ne manquait jamais de faire des visites de condoléance à ceux qui avaient éprouvé un fâcheux accident ou un malheur considérable. Tout le temps de la visite, qui était fort longue, se passait dans un profond silence, le consolateur et l'afflige fumant tour à tour avec le même calumet. Le dernier, iu moment où le visiteur se retirait, le remerciait de son attention. La coutume le voulait ainsi, et tous s'y conformaient exactement.

L'orgueil et la vengeance étaient les deux passions qui avaient le plus d'empire sur le cœur des sauvages ; pour se venger et pour être loués, ils auraient sacrifié ce qu'ils avaient de plus cher et de plus précieux. Ils s'enorgueillissaient souvent de leur honte même, tirant vanité et se vantant des vices les plus dégradants comme de leurs bonnes actions. Au milieu de toute leur barbarie, ils se plaçaient bien au-dessus des Européens, dont ils se moquaient entre eux. Ils étaient tiers de leurs personnes ; et, malgré leur malpropreté, qui était telle qu'ils laissaient pourrir leurs chemises sur leur dos sans songer à les changer, ils passaient des heures entières à se parer le visage, à s'arranger la chevelure, et à s'examiner avec complaisance dans quelque fragment de glace, qu'ils conservaient précieusement. L'orgueil îesrendait esclaves du respect humain ; car, quoiqu'ils eussent pour principe qu'un homme ne doit aucun compte de sa conduite à un autre, ils redoutaient les réflexions qui pouvaient se faire sur leur manière d'agir.

1608] ï>E CANADA. 133

On leur reprochait aussi d'être soupçonneux, surtout à regard des Français, et adonnés à la trahison lorsqu'ils y trouvaient leur intérêt. Avant tout, ils nourrissaient l'esprit de vengeance; pendant des années entières, ils remettaient et dissimulaient leurs projets haineux dictés par le souvenir d'un outrage, mais ils ne les oubliaient point; ils les léguaient comme un héritage à leurs enfants, et l'obligation de venger une injure passait, de génération en génération dans une famille, jusqu'à ce que le jour de la rétribution fût arrivé. Entre eux, les sauvages ne cherchaient pas à user de tromperies; mais, avec les étrangers, ils étaient fourbes et trompeurs, le mensonge leur étant alors aussi naturel que la parole (1). Dès l'enfance, ils étaient formés à la déception : pour se conserver la vie, ils devaient absolument s'étudier à tromper les animaux à la chasse, et leurs ennemis à la guerre ; ils contractaient ainsi l'habitude de déguiser la vérité, et ils l'observaient soigneusement avec les étrangers. En général, l'intérêt était la mesure de leur fidélité, et l'on ne pouvait se fier à eux qu'autant qu'ils redoutaient le châtiment de leur infidélité, ou qu'ils attendaient une récompense pour les services rendus (2). Il est bon de remarquer que le christianisme, lorsqu'ils l'adoptaient sincèrement, les rendait des hommes tout différents, et sur cette matière et sur beaucoup d'autres.

Les jeux, la chasse, la pêche et la paresse remplissaient la plus grande partie du temps que les sauvages ne donnaient pas à la guerre.

lis étaient Tort adonnés aux jeux; ils prenaient tant de plaisir à jouer eux-mêmes, ou à en voir jouer d'autres qu'ils oubliaient tout le reste (3). Le jeu de crosse tenait un rang distingué parmi les exercices auxquels ils aimaient à se livrer. Les parties se faisaient entre deux bandes de jeunes gens, de forces à peu près égales; souvent aussi elles s'engageaient entre les habitants de deux villages. Parfois un défi se portait de nation à nation; alors chacune d'elles choisissait ses joueurs les plus renommés, pour prendre part à la lutte. Tous les joueurs, parés de leur mieux et ayant le visage vermillonné, se rendaient au lieu désigné, qui était choisi en pleine campagne ;

(1) Relation de 1634.

(2) Le mensonge est condamné chez les Sauteurs. C'est insulter un guerrier, que do l'accuser d'avoir menti. Les mots, ki kaki naicich, tu as menti, ont quelquefois coûté la vie à ceux qui les proféraient. Les Sauteurs ne se montrent disposés à la fraude que vis-à-vis des traiteurs. (Note de M. Belcourt.)

'(3) Mémoire de N. Perrot.

134 cours D°msTomE [1608?

ils étaient armés de bâtons recourbés, terminés par une espèce de raquette. Chaque parti avait son chef, qui faisait une harangue pour encourager ses compagnons à bien faire. Les deux bandes se disposaient sur le terrain, attendant avec impatience qu'un des joueurs donnât le signal en lançant dans l'air une boule de bois léger. Au moment où elle paraissait au-dessus des' têtes, tous s'élançaient pour la suivre, et cherchaient à la pousser avec la crosse vers le but de la partie adverse ; une masse confuse d'hommes 9e dressait, s'agitait, se portait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; les bâtons redoublaient d'activité et de vigueur, les coups pleuvaient sur la balle, plus souvent encore sur des jambes, des bras et des tètes, Quelquefois un robuste jouteur l'arrêtait entre ses pieds, attendant le moment favorable de la lancer vers ceux de son parti; pour maintenir sa? position, il lui fallait une grande force de résistance, car les crosses tombaient rudement sur ses jambes. Si enfin un coup habilement porté jetait la balle au-dessus de la foule pressée des combattants, les plus alertes la suivaient et s'assuraient de la victoire en la faisant passer par de-là la ligne que défendaient les ennemis. Les enjeux, souvent d'une grande valeur, étaient remis aux vainqueurs par les juges, qui avaient aussi à> prononcer sur les contestations, quand il s'en élevait.

Le jeu de crosse causait de fréquents accidents ; il arrivait que de malheureux blessés étaient emportés hors de l'arène avec une jambe cassée, un bras fracassé, une épaule démise ; mais en somme il produisait de bons effets, car il rendait les jeunes gens alertes, dispos et habiles à parer les coups de massue, lorsqu'ils se trouvaient engagés dans un combat véritable. Les sauvages étaient naturellement fort légers à la course, et ils s'y exerçaient souvent ; cependant il arrivait que leurs meilleurs coureurs se laissaient devancer par des français. Dans une grande réunion des Algonquins et desilurons aux Trois-Rivières, le vainqueur à la course fut, à leur grande surprise, un jeune français, Thomas Godefroi de Normanville, à qui aucun d'eux ne put tenir tête.

Deux autres amusements étaient en vogue chez les sauvages, le jeu de pailles et celui de noyaux. Un paquet de pailles, d'égale longueur et en nombre impair, était employé pour le premier jeu, dans lequel la mémoire, le calcul et la vivacité de l'œil étaient nécessaires pour réussir. Le jeu de noyaux n'exigeait pas les mêmes qualités, car le hasard y décidait de la victoire. Six petits os, ressemblant à des noyaux de prunes, noirs d'un côté et blancs de l'autre, étaient agités comme des-

1608] du caxuu. 135

dés dans un plat de bois. Après avoir secoué le plat au-dessus de sa tête, le joueur en frappait la terre, sur laquelle il le laissait tournoyer; pendant ce temps, il priait l'esprit des dés de lui être favorable. Le nombre de dés amenés avec la même couleur déterminait le gain de la partie. L'on voyait des villages entiers s'attacher à ce jeu sans interruption pendant plusieurs jours, "et des individus y perdre leurs biens, leurs femmes, leurs enfants et même leur propre liberté.

Les jeux étaient accompagnés et suivis de festins, que les sauvages rendaient aussi fréquents que le permettaient leur imprévoyance et leur pauvreté. Ils avaient les festins d*adieu et de réjouissance, des festins à chanter et des festins pour guérir les malades (1). Celui qui voulait donner un festin, mettait la chaudière au feu, et faisait ensuite les invitations. S'il voulait avoir un certain nombre de personnes des villages environnanls, il envoyait d'avance aux chefs autant de bâtons qu'il demandait de convives. Chez les Hurons, il arrivait quelquefois que huit ou neuf villages et même tous ceux du pays étaient appelés à députer des représentants pour assister à un grand repas (2). Le P. de Brebeuf parle d'une fête semblable, où vingt cerfs et quatre ours furent mis au feu dans trente chaudières. Les convives s'asseyaient sur les nattes, qui servaient de chaises et de tables ; chacun d'eux avait dû apporter sa gamelle et sa cuiller de bois. Un cri du maître annonçait que le repas était prêt; puis il nommait les animaux qui garnissaient les chaudières. Chacun marquait son approbation en frappant la terre de son plat et en répétant du fond de l'estomac : Ho! ho!

Les chaudières devaient être vidées, quand même tous tes convives auraient dû en mourir; celui qui ne pouvait avaler en un jour ce qu'on lui avait servi, et qui, même en offrant des présents, ne trouvait personne pour le secourir, devait rester sur la place jusqu'au lendemain, afin d'épuiser sa gamelle. Ordinairement, le maître demeurait simple spectateur, fumant le calumet et faisant servir les invités. Ceux qui arrivaient après le commencement du repas étaient renvoyés, avec l'avis qu'un festin est une affaire trop importante pour être mutilée.

Parmi le plus grand nombre des nations sauvages, les vivres ordinaires étaient le maïs, les fèves, les haricots, les citrouilles et les glands ; elles se seraient regardées comme étant dans la

(1) Relation de 1639.

(2) Sagard, Grand Voyagt, etc.

disette, si elles en avaient manqué, même lorsque la viande était en abondance (1).

Chez les Oislinaux, les Assinibouanes et les Malhoumines, la folle avoine, qui croît dans les lacs peu profonds, remplaçait le mais. Pour la récolter, les sauvages s'avançaient en canots au milieu des longues tiges qui la portent; les têtes chargées de grain mûr étaient courbées et appuyées sur les bords du canot, et on les battait avec l'aviron. Lorsque le fond de la petite embarcation était couvert de grain, on allait le déposer à terre pour recommencer le même travail.

Les Montagnais et les autres peuples du nord, presque toujours errants, comptaient principalement sur la pêche et la chasse pour leur nourriture. Les orignaux, les caribous, les ours, les castors formaient les grosses pièces de la chaudière; mais, dans certains moments de disette, ils étaient fort aises de rencontrer un lièvre, une perdrix, un porc-épic ; ils ne dédaignaient même pas alors les martres et les renards, dont le goût est si mauvais, que les chiens n'en mangent qu'à l'extrémité. Au bouillon qu'ils en tiraient, ils joignaient des racines, des oignons de martagon canadien, des bluets et la tripe de roche, mousse grisâtre et sèche, renfermant un peu de matière nutritive. Ils mangeaient aussi l'écorce de l'érable, qu'ils faisaient bouillir et dont ils tiraient, dit le P. Lejeunc, «un suc doux comme le miel ou comme du sucre» (2). Dans les régions septentrionales la disette était assez fréquente, et il est arrivé que des femmes pressées par la faim ont dévoré leurs propres enfants.

La chasse était une des occupations favorites des sauvages. Montés sur des raquettes, les chasseurs atteignaient facilement les caribous et les orignaux lorsque les neiges étaient hautes ; ils les tuaient à coups de flèches, d'une distance de quarantecinq à cinquante pas. Dans ces courses, ils étaient aidés par les chiens, qui leur rendaient d'importants services. Le chien paraît avoir été le même chez les Souriquois de l'Acadie, chez les Esquimaux du Labrador, chez les Algonquins du Saint- Laurent et chez les Hurons des grand lacs. Le vrai chien esquimau est de bonne taille ; sa robe est blanche, tachetée

(1) Mémoire de Nicolas Perrot.

(2) Les Français surent tirer profit du suc de l'érable; ils furent probablement les premiers à on faire du sucre. Vers l'année 1695, La Hontan écrivait : " On fait, de la sève de l'érable, du sucro et du sirop si précieux, qu'on n'a jamais trouvé de remède plus propre à fortifier la poitrine." Le F. Sagard parle do l'emploi do l'eau d'érable pour certaines maladies.

de noir ; il a le poil long, les, oreilles pointues, la queue touffue et relevée. Il n'aboie point, mais il pousse des cris courts et étouffés qui semblent être des essais d'aboiement. 11 ressemble tellement au loup du nord, qu'on pourrait croire qu'il est le loup devenu le serviteur de l'homme. C'était le seul animal domestique des tribus septentrionales de l'Amérique^ et il y était en si grande estime, que, dans les festins solennels, l'hôte, pour faire preuve d'une grande générosité, présentait un chien rôti à ses convives; cela n'arrivait jamais cependant chez les Montagnais, qui n'avaient point de goût pour cette viande.

Lâchasse au castor se faisait ordinairement pendant le cours de l'hiver, car les sauvages profitent des glaces pour aller l'attaquer dans les cabanes bâties par cet ingénieux animal, au milieu des lacs qu'il a lui-même formés au moyen de digues. Lorsque plusieurs chasseurs étaient réunis, la chasse au caribou était facile et amusante. Autour d'une plaine ou d'une savane, ils faisaient une longue clôture d'arbres abattus, en ayant le soin de laisser, à de petites distances, des passages où étaient tendus des lacets fortement attachés à deux piquets. Entrant dans l'espace ainsi enfermé, les chasseurs poussaient de grands cris ; les caribous effrayés se précipitaient vers les ouvertures qu'on avait ménagées, et allaient se prendre aux lacets.

Les nations rapprochées des vastes prairies de l'ouest vivaient dans l'abondance ; car, outre les ressources ordinaires des Ilurons et des Algonquins, elles avaient encore les bœufs illinois, dont les troupeaux nombreux étaient une richesse inépuisable. Les Sauteurs ou Ojibewais, situés au midi du lac Supérieur, visitaient souvent, pour y faire la chasse, les grandes prairies des Nadouessioux, leurs voisins et leurs amis a cette époque reculée.

L'ours était regardé par les sauvages avec une vénération superstitieuse ; aussi la guerre qu'ils lui faisaient était-elle précédée, accompagnée et suivie de cérémonies qu'ils n'observaient point pour la chasse des autres bètes de la forêt. Réduit à un état d'extrême maigreur pendant les mois de juillet et d'août, l'ours reprend de l'embonpoint pendant l'automne ; car il trouve alors partout les fruits dont il est très-friand Quand l'hiver arrive, il s'abrite dans quelque trou, dans une souche creuse, ou sousles racines d'un gros arbre renversé parles vents. Cette retraite étant couverte de neige, l'ours y demeure, chaudement tapi, jusqu'au printemps ; malgré la sévérité d'un si long

jeûne, il en sort alors aussi gras qu'il y était entré. C'était surtout pendant le temps de l'hibernation qu'il était attaqué par ses ennemis.

Un chef de guerre formait un parti de jeunes gens pour aller à la chasse de l'ours. Le départ était célébré par un festin, auquel tous s'étaient préparés par un jeûne de sept ou huit jours ; pendant ce temps, les chasseurs n'avaient ni bu, ni mangé, afin d'obtenir que l'animal leur fût favorable, c'est-à-dire, que la chasse fût abondante et sans accident pour le parti (1). Le chef jeûnait pendant le festin, se contentant de servir les autres. Au moment du départ, tous se présentaient, le visage noirci de charbon, armés et équipés comme pour la guerre. Les habitants du village se pressaient autour du chef et de ses compagnons, en les exhortant à bien faire. Dès que les chasseurs étaient arrivés à un lieu où l'on espérait trouver des ours, ils formaient un grand cercle, d'un quart de lieue ou d'une demi-lieue de circonférence, suivant leur nombre ; puis, se rapprochant du centre et visitant les arbres, les racines, les rochers, ils tuaient facilement tous les ours qui se trouvaient sur le terrain circonscrit. Dans ces occasions, ils observaient soigneusement une coutume fondée sur le respect qu'ils avaient pour l'esprit de l'ours ; car, dès qu'ils en avaient tué un, ils inséraient entre les dents de l'animal le tuyau d'un calumet allumé, et ils lui soufflaient la fumée dans la gueule, de manière à la faire sortir par les narines. Ils lui adressaient en même temps des compliments, et le priaient de ne point nuire à leur chasse, de ne point garder de rancune contre eux, parce que la nécessité seule les avait poussés à le tuer. Ils ne se liaient pourtant point entièrement à cette amende honorable ; car. pour s'assurer *du succès qu'ils auraient pendant le reste de la campagne, ils lui arrachaient le filet de la langue et Je déposaient dans un sac. Le soir, après une invocation, tous les filets ramassés dans la journée étaient jetés sur la braise. Si les fibres se retiraient et se tordaient avec bruit, l'on en augurait une bonne chasse ; dans le cas contraire, qui était for! rare, ils n'espéraient pas un résultat favorable de leur voyage. Pendant la durée de l'expédition, qui était ordinairement de huit jours, ils se, noircissaient le visage tous les matins, et ne rompaient le jeûne que le soir après s'être lavés. Suivant leurs idées, la violation de ces règlements aurait entraîné de graves malheurs.

(I) Mémoire de N. Perrot.

fi 603] m OvNâdi. 139

L'entrée au village se faisait triomphalement: les chasseurs, portant les dépouilles des animaux qu'ils avaient tués, étaient reçus avec une joie bruyante, par les femmes, les enfants et les vieillards, qui vantaient leur adresse et leur courage, ce 11 n'y a que des hommes de cœur,» criait-on de tous côtés, «qui puissent combattre et vaincre des bêtes si redoutables. » Eux-mêmes se plaisaient à répéter le compliment. Les viandes étaient distribuées dans toutes les familles; aussi la joie et J'abondance devenaient générales. Cependant, il restait encore il accomplir un devoir important : les vingt-cinq ou trente chasseurs du parti, à l'invitation de leur chef, se rendaient dans sa cabane pour prendre part à un festin solennel ; ils étaient tenus de manger, dans un seul repas, le plus gros ours tué dans Ja campagne. Grillé dans son entier avec la peau, sans même qu'on en eût retiré les intestins, il était dépecé, et l'on faisait ensuite bouillir les quartiers dans des chaudières publiques, réservées pour les grandes occasions. Chaque convive, outre l'a viande qu'on lui servait, avait à manger une lanière taillée dans la peau, et une tranche de suif de la longueur d'une brasse; pour faire descendre les morceaux, il avalait la graisse fondue, comme si c'eût été de l'eau (1). Si l'on ne voulait pas offenser l'esprit de l'ours en l'honneur duquel le repas était donné, il ne fallait pas permettre aux chiens d'y goûter, et l'on n'en devait cependant rien laisser. Aussi les convives faisaientils des efforts incroyables pour vider les chaudières ; celui qui mangeait le plus était le plus estimé et avait le droit de vanter le prouesses de sa mâchoire. Après le repas, tous étaient enflés jusqu'à la gorge ; on les voyait haleter comme des gens écrasés par la fatigue; plusieurs restaient malades à la suite de ces excès, et même il arrivait parfois que quelques-uns en mouraient.

Dans leurs longues courses de chasse et de guerre, le soleil, la lune et les étoiles servaient d'horloge et de boussole aux peuples américains. Comme les anciens, ils comptaient le temps plutôt par les nuits que par les jours, par les lunaisons plutôt que par le cours du soleil (2). L'année solaire était cependant celle dont ils se servaient pour mesurer les temps éloignés et les longues périodes ; mais, quand il s'agissait d'un terme assez court, pour un voyage, une expédition de guerre, .une chasse, ils comptaient par les lunes.

Les principaux groupes d'étoiles avaient été observés et

41 ) Mémoire de Nicolas Perrot.

(2,) P. Lafitau, Mœurs des Sauvages.

140 coups d'histoire [1606

avaient même reçu, des noms. Chez les Iroquoisr les Pléiades étaient les Danseurs et les Danseuses ; la voie lactée portait le nom de chemin des âmes ; la grande Ourse était désignée par un mot sauvage qui avait la même signification. «Ils nous raillent, » dit le P. Lafitau, «de ce que nous donnons une grande queue à la figure d'un animal qui n'en a presque point, et ils disent que les- trois étoiles qui composent la queue de la grande Ourser sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de cesétoiles en a une fort petite, laquelle est près d'elle : celle-là est la chaudière du second de ces chasseurs, qui porte le bagage et la provision des autres (1). »

L'étoile polaire était désignée comme Y étoile qui ne marche point; elle servait à diriger les sauvages dans leurs longues marches à travers les forêts et au milieu des grandes prairies de l'ouest. Cependant, lors même que le ciel était couvert, ils étaient guidés dans les bois par certains signes infaillibles. Ils avaient en effet remarqué que la cime des arbres est penchée vers le midi ; que l'écorce est plus obscure,, plus terne et plus épaisse,., du côté du nord. Ils observaient encore, pour plus grande précaution, de casser de petites branches,, de distance en distance, lorsqu'ils devaient revenir sur leurs pas, et que la neige soulevée par le vent pouvait couvrir leurs pistes. (2)

Avec ces précautions et aidés par une espèce d'instinct qui venait de l'habitude,, ils ne s'écartaient jamais de la route et arrivaient sûrement au point où ils voulaient aller. D'ailleurs leur mémoire des lieux était prodigieuse, car il leur suffisait d'avoir visité une fois un endroit, pour en avoir une connaissance qui ne se perdait plus.

Us n'avaient pas besoin de toutes ces observations en voyageant sur les rivières de leur pays, dont le cours leur était connu. Pour passer d'un lieu en un autre, ils préféraient la navigation lorsqu'elle était possible. Habiles à manier l'aviron et à conduire leur léger canot, ils le lançaient avec sécurité au milieu des cascades; s'ils arrivaient, à un rapide- impraticable,, ils soulevaient sur la tête et sur les épaules leur frêle et légère embarcation, et la portaient ainsi jusqu'au heu où la rivière redevenait navigable^

Accoutumé dès l'enfance à surmonter des difficultés sans nombre, soit au sein des forêts, soit sur les rivières et les» fleuves dont le cours était interrompu par des rapides». k>

(1) P. Lafitau, Mœurs dès Sauvages

(2) P. Lafitau, Mœurs des Sauvages.

iGOS] m canada. 441

sauvage avait, dans son pays, de grands avantages sur les étrangers. Aussi les Français, dans leurs guerres contre les Iroquois,. eurent longtemps à souffrir par suite de leur infériorité sous ces deux rapports; mais ils devinrent facilement vainqueurs, quand, par une longue expérience, ils eurent appris à traverser les forêts comme les indigènes, et à conduire les canots d'àcorce au milieu des cascades Les plus périlleuses.

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