CHAPITRE PREMIER
Fondation de Québec — Une habitation est construite — Conspiration contre Champlain — Les conspirateurs sont arrêtés et punis— Misère des Sauvages— Guerres des Iroquois contre les Algonquins et les Hurons — Champlain suit les Algonquins et tas Hurons à la guerre — Rivière des Iroquois — Lac Champlain — Les Iroquois sont défaits— Rarbarie des vainqueurs — Retour des guerriers.
Champlain, après avoir examiné attentivement les environs du beau port dans lequel il s'était arrêté, se décida à placer les magasins et l'habitation sur une pointe, alors étroite, qui, du pied du cap de Québec, s'avançait dans le Saint-Laurent. Elle protégeait, contre les vents du nord-est, une anse aujourd'hui comblée par les quais du marché Champlain, et qui offrait un abri assuré aux chaloupes et aux barques. Ce fut le trois juillet 1608, que les Français mirent pied à terre et prirent possession de Québec, en arborant le drapeau blanc. Le village de Stadaconé avait disparu ; il avait été transporté ailleurs, trèsprobablement à la pointe qui reçut dans la suite le nom de Puisoaux. En effet une carte des environs de Québec, publiée en 1613, indique que les sauvages dressaient souvent leurs cabanes dans cet endroit.
Le site que choisit Champlain convenait admirablement à son dessein de créer et d'organiser une France nouvelle dans l'Amérique. Placé à cent trente lieues de l'embouchure du
1608] COLBS d'iIISTOIBE DU CANADA.
Saint-Laurent, Québec possède un havre magnifique, qui peut contenir les flottes les plus nombreuses, et où les plus gros vaisseaux peuvent arriver facilement de la mer. A ses pieds coule le grand fleuve, qui fournit une large voie pour pénétrer jusqu'au centre de l'Amérique Septentrionale. Sur ce point, le Saint-Laurent se rétrécit considérablement, n'ayant au plus qu'un mille de largeur ; de sorte que les canons de la ville et de la citadelle peuvent foudroyer les vaisseaux qui tenteraient de franchir le passage. Québec est donc la clef de la vallée du grand fleuve, dont le cours est de près de huit cents lieues; il est la sentinelle avancée de l'immense empire français que rêva Louis XIY, et qui devait se prolonger depuis le détroit de Belle-Isle jusques au golfe du Mexique.
Champlain montra la sûreté de son coup d'œil non-seulement dans le choix qu'il fit d'une position avantageuse pour la future capitale du Canada, mais encore lorsque, peu de temps après, il désigna le site d'un autre fort à l'endroit qui est devenu le centre de la ville -de Montréal. Des écrivains anglais ont remarqué la position heureuse des premiers établissements français en Amérique: Québec, Montréal, la Nouvelle- Orléans ne pouvaient être mieux placés ; les petits forts jetés de distance en distance à l'ouest et au sud, prouvent aussi que les ingénieurs français, même ceux d'un grade inférieur, étaient des hommes dont la vue pénétrait bien loin dans l'avenir.
Aussitôt après son arrivée, Champlain mit ses hommes à l'ouvrage : les uns abattaient les arbres, les sciaient et les préparaient pour la construction des édifices; les autres arrachaient les vignes, creusaient des fossés et enlevaient les terres. Quelques-uns furent renvoyés à Tadoussac sur une chaloupe, afin d'en rapporter les provisions, les meubles et les instruments qu'on y avait laissés. Comme il importait de mettre les vivres et les marchandises à couvert, on commença par élever le magasin, qui fut placé au lieu où est présentement l'église de la basse ville ; l'on y joignit trois corps de logis à deux étages. Un fossé, ayant six pieds de profondeur et quinze pieds de largeur, entoura tous les bâtiments (1). Entre le fossé et la rivière, fut dressée une plate-forme, sur laquelle on mit des pièces de canon pour la défense de l'habitation. La place qui est aujourd'hui devant l'église de la basse ville fut dès lors réservée ; elle mesurait de cent à cent-vingt pas de longueur sur cinquante ou soixante de largeur.
(1) Voyages de Champlain, 1613.
Pendant que les travaux de construction se continuaient, Champlain, voulant connaître ce que la terre pouvait produire, fit défricher le terrain voisin de l'habitation ; il y fit semer des graines de jardin ainsi que du mais, qui réussirent fort bien ; il lit aussi planter des vignes du pays, dans l'espérance que plus lard on en pourrait tirer parti (1).
«Notre habitation, » dit Champlain, « est par le 46e degré et demi de latitude. Pour ce qui est du pays, il est beau et plaisant, et apporte toutes sortes de grains et de graines à maturité, y ayant de toutes les espèces d'arbres que nous avons en nos forêts par deçà, et quantité de fruits, bien qu'ils soient sauvages, pour n'être cultivés, comme noyers, cerisiers, pruniers, vignes, framboises, fraises, groseilles vertes et rouges. La pêche de poisson y est en abondance dans les rivières, où il y a quantité de prairies et gibier qui est en nombre infini.»
Cependant quelques esprits brouillons, qui se trouvaient parmi les ouvriers, ourdirent une conspiration contre Champlain (2). A la tête du complot, était un serrurier normand, nommé Jean Duval. Cet homme, d'un caractère remuant, s'était assuré le concours de trois compagnons qui ne valaient pas miejix que lui, et ceux-ci à leur tour en avaient engagé plusieurs autres à devenir leurs complices. Les chefs suggéraient des plaintes, à propos de la nourriture et de la dureté du travail ; ils proposaient de tuer Champlain, puis de s'emparer des provisions et des marchandises, et de se retirer en Espagne, sur quelqu'un des vaisseaux basques et espagnols qui étaient à Tadoussac.
Un des conspirateurs, Antoine Natel, découvrit toute la trame à Champlain, quatre jours avant le moment fixé pour l'exécution du projet des conspirateurs. Les quatre chefs furent saisis et envoyés à Tadoussac sous la charge de Pontgravé, pendant qu'on poursuivait l'instruction du procès parmi leurs compagnons. Leur culpabilité ayant été reconnue, le conseil les condamna à la mort. Le chef de l'échauffourée fut exécuté; les trois autres furent renvoyés en France, où ils obtinrent leur grâce (3). Cet acte de vigueur rétablit la soumission parmi les mécontents; les autres coupables reconnurent leur faute, et reçurent leur pardon. Ainsi se termina une conspiration qui
(1) La carte do Québec déjà mentionnée roprésonte les jardins comme s'étendant au pied du cap, d'un côté vers la rue de la Montagne, et de l'autre vers la rue Champlain. Un autre petit jardin se trouvait au bord de l'eau.
(2) Voyages de Champlain, 1613.
(3) Voyages de Champlain, 1613.
plaça la colonie à deux doigts de sa perte, en menaçant les jours du seul homme capable par son énergie et sa prudence de faire réussir une entreprise pleine de difficultés.
Pontgravé retourna en France pour y porter les pelleteries obtenues par la traite de l'année. A peu près trente hommes restèrent à Québec avec Champlain; ils continuèrent pendant l'automne les travaux déjà commencés, et durant l'hiver ils furent occupés à couper et à transporter le bois de chauffage pour l'habitation. Cet ouvrage fut retardé par le mal de terre, qui enleva une grande partie des travailleurs (1). Huit seulement survécurent aux attaques de ce terrible fléau, et encore plusieurs d'entre eux étaient considérablement affaiblis vers la fin de l'hiver. La santé revint cependant avec le printemps, qui se montra vers le commencement d'avril, la neige étant dès lors entièrement disparue.
Durant la saison des froids, qui le retint à l'habitation, Champlain fit connaissance avec les indigènes des environs ; il les peint avec des couleurs si sombres, qu'on est porté à conclure qu'ils avaient bien dégénéré de leurs ancêtres vus par Cartier. Sales, menteurs, craignant toujours d'être atta^ qués par leurs ennemis, ils n'avaient rien d'attrayant pour les Français. Leur paresse les empêchait de proliter des avantages que leur offraient la pèche et la chasse. Deux mois après l'arrivée des Français, vers la mi-septembre, les sauvages avaient commencé la pèche des anguilles, qu'ils continuèrent nonchalamment jusqu'à la mi-octobre. Ils les faisaient sécher, et avec un peu de prévoyance, ils auraient pu en garder suffisamment pour attendre le temps de la chasse. Néanmoins, par leur faute, beaucoup d'entre eux seraient morts de faim pendant l'hiver, si les Français, qui avaient des provisions en abondance, ne les eussent charitablement assistés.
Un jour, au milieu du mois de février, pendant que le fleuve était couvert d'énormes glaçons, Champlain aperçut sur le rivage opposé plusieurs sauvages, qui faisaient de grands efforts pour traverser, mais qui paraissaient trop faibles pour en venir à bout. Leur frêle canot d'écorce fut écrasé entre les glaces, et eux-mêmes furent jetés à l'eau. Il était pénible d'entendre les cris de ces malheureux, mais il n'y avait point moyen de leur porter secours. Par bonheur; ils réussirent à monter
(1) Beaucoup d'établissements dîna le Canada furent dans leurs commencements exposés aux ravages du mal de terre. Les hommes de Jacques Cartier en furent attaqués pendant l'hiver qu'ils passèrent près de la rivière Saint-Charles ; les ouvriers do Champlain et les premiers habitants des Trois-Rivières en souffrirent gravement.
sur un petit glaçon, qui fut poussé vers la terre par la pression des autres bancs de glace. Les Français coururent à eux, et les trouvèrent exténués par la faim ; ils leur donnèrent de la viande et des fèves, que ces gens avalèrent avec voracité, sans se donner la peine de les faire cuire. A peu de distance du fort étaient les restes à demi pourris d'une truie et d'un chien; ils avaient été jetés là pour attirer les renards: telle était la faim des malheureux sauvages, qu'ils s'emparèrent de ces charognes et les dévorèrent, à la stupéfaction des témoins de cette scène.
La petite colonie française venait de s'asseoir sur les bords du Saint-Laurent; mais, avant de s'attacher fermement au sol, elle était condamnée à essuyer bien des tempêtes, à être décimée par les maladies, tourmentée par les Iroquois, attaquée par ses voisins de la Nouvelle-Angleterre. Pendant longtemps, elle paraîtra sur le point de périr; mais, avec l'aide de la Providence, elle prendra vigueur et iinira par se naturaliser sous le ciel rigoureux du Canada.
Au moment où Champlain commençait son établissement à Québec, les Iroquois étaient depuis longtemps en guerre avec les Algonquins, auxquels les Hurons s'étaient alliés. L'origine de la guerre est ainsi rapportée dans un mémoire du célèbre voyageur Nicolas Perrot.
« Le pays des Iroquois était autrefois le Montréal et les Trois-Rivières. Ils avaient pour voisins les Algonquins, qui demeuraient le long de la rivière des Outaouais, au Népissing, dans la rivière des Français et entre icelle et Tarento. Les Iroquois n'étaient pas chasseurs ; ils labouraient la terre, et vivaient des racines qu'elle produisait et des grains qu'ils semaient. Les Algonquins, au contraire, ne subsistaient que de leur chasse, et méprisaient l'agriculture, comme une chose peu
convenable à leur fierté ambitieuse tellement que les
Iroquois se regardaient en quelque manière comme leurs vassaux 11 arriva un jour, durant la paix qui régnait entre
eux, que les Algonquins tirent savoir aux Iroquois du village le plus voisin de venir hiverner chez eux, et qu'ils les fourniraient
de viandes fraîches pendant l'hiver Us acceptèrent
l'offre qu'on leur faisait; ils partirent ensuite quand la saison leur permit d'aller à la chasse Mais, comme les sauvages ne peuvent faire dans un jour qu'une très-petite marche, à cause qu'il faut porler avec eux cabanes, enfants et tout ce qui est nécessaire quand ils changent d'endroit pour la chasse, les Algonquins choisirent six jeunes gens de leurs meilleurs chasseurs, pour aller tuer des bêtes à l'arrivée des gens des
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deux villages, et engagèrent les Iroquois à joindre avec eux six
des leurs qui partageraient la chasse Quand ces douze
jeunes gens furent rendus dans un lieu où il y avait apparence de chasse, les uns s'occupèrent du campement, pendant que les autres travaillaient à jeter les neiges et à suivre des ravages d'élans. En ayant découvert, ils retournèrent vers leurs compagnons, et, se fiant sur leur adresse et leur habileté à chasser, ils conclurent entre eux que chaque algonquin mènerait avec
lui un iroquois Le lendemain les algonquins, suivis de
leurs alliés, se dispersèrent de côté et d'autre; ils trouvèrent plusieurs élans, qu'ils manquèrent, et ils furent contraints de revenir au camp sans avoir rien pris. Ils recommencèrent à chasser le lendemain, mais ils ne furent pas plus heureux que les jours précédents. Les iroquois, qui s'étaient étudiés à retenir la manière dont les algonquins faisaient les approches, demandèrent leur consentement pour chasser séparément. Ils répondirent avec beaucoup de lierté qu'ils s'étonnaient fort qu'ils osassent se flatter de tuer des bêtes, puisqu'ils n'en avaient pu tuer eux- mêmes. Mais les iroquois, sans les consulter davantage là-dessus, partirent le lendemain pour faire leur chasse sans les algonquins, et arrivèrent ensuite chargés de viande à leur camp. Les autres qui n'avaient rien fait, voyant que ceux qu'ils avaient méprisés avaient eu l'avantage, résolurent de leur ôter la vie; ce qu'ils firent. Car un jour qu'ils dormaient, ils les assassinèrent et couvrirent leurs corps de neige. ..... Quand On leur demanda ce qu'étaient devenus
leurs compagnons, ils répondirent qu'ils s'étaient tous perdus
dans les glaces d'une rivière qu'ils avaient passée. Quand
les neiges commencèrent à fondre vers le printemps, les corps de ces morts causèrent une puanteur insupportable dans leur camp, ce qui lit découvrir les assassins. L'iroquois s'en plaignit au chef des Algonquins, qui ne lui en rendit aucune Justice, mais lui dit, d'un air menaçant, que peu s'en fallait qu'il ne les chassât de leur pays et qu'il ne les exterminât entièrement L'iroquois prit le parti de se retirer doucement sans avoir rien à lui répondre là-dessus, et donna a>is secrètement et sur le champ aux Iroquois des menaces qu'on lui venait de faire et de l'assassinat qui s'était commis. Il fut donc résolu qu'on s'en vengerait; et, peu de temps après, ils cassèrent la tète à quelques algonquins qu'ils surprirent à l'écart. Mais, ne se trouvant pas capables de prévenir les suites que leur attirerait cette action, de la part des Algonquins, ils s'éloignèrent et se réfugièrent vers le lac Erié, où étaient le»
1Î8 COURS D'niSTOlRE [1609
Chouanons, qui leur firent la guerre et les obligèrent de s'aller établir le long du lac Ontario. Toutes ces guerres servirent bien à aguerrir les Iroquois, et à les rendre capables de combattre les Algonquins, qui portaient auparavant la terreur chez eux. Ils sont venus à bout, de les détruire, et plusieurs autres nations ont éprouvé la valeur de ces redoutables ennemis (1). »
Les guerres furent longues et désastreuses pour les deux parties ; mais les Iroquois finirent par obtenir le dessus sur les Algonquins ; ceux-ci, en effet, se fiant sur leur bravoure, s'avançaient imprudemment sans s'occuper des ordres de leurs chefs, et souvent se laissaient attaquer à l'improviste, tandis que les Iroquois prenaient toutes les précautions imaginables pour surprendre leurs ennemis et n'être jamais surpris euxmêmes.
Jusqu'à l'arrivée des Hollandais, la supériorité des Iroquois n'était pourtant pas bien marquée, les Algonquins rachetant par leur courage ce qui leur manquait en prudence et en discipline. Plus tard, les armes à feu que les Hollandais fournirent aux Iroquois permirent à ceux-ci de prendre un ascendant irrésistible sur leurs ennemis, qui n'en pouvaient obtenir, car les Français évitèrent pendant longtemps de fournir des fusils à leurs alliés.
Telle était la situation de cette partie de l'Amérique, lorsque, désirant connaître le pays, Champlain se décida, au printemps de 1609, à suivre un parti d'algonquins et de hurons, qui s'en allait porter la guerre chez les Agniers. L'attaque des Français contre une des cinq nations fut le commencement et, probablement, la cause des hostilités que, pendant un siècle, les derniers continuèrent presque sans interruption contre les habitants du Canada ; ces hostilités arrêtèrent les progrès de la colonie, et faillirent même l'étouffer dans son berceau. Au contraire, les Hollandais, établis peu après à Orange, traitèrent en amis leurs voisins les Agniers, et ils n'eurent pas à le regretter. « Quoiqu'ils soient si cruels envers leurs ennemis,)) dit Joannes Megapolensis (2), « Us sont tout à fait bienveillants pour nous,
(1) N Perrot, Mémoire sur les mœurs, coustumes, et religion des sauvages, dans V Amérique Septentrionale.
(2) Joannes Megapolensis, premier ministre calviniste établi à Beverwyck ou Orange, y fut appelé par Kiliaen Van Rensselaer, et y arriva on 1642. Il apprit U "langue iroquoise et eut de fréquents rapports avec les Agniers qui visitaient Orange. Megapolensis rendit des services au P. Jogues, détenu chez les Iroquois, et resta fort attaché au courageux missionnaire. En 1 644, il composa l'ouvrage cité plus haut: Korte Onlwerp ran de Mahakuase Indianen, ou Courte Esquisse des sauvages Magnas. Devenu ministre à Manhatte. il y vit en 1658 le P. Si-mon LeMoyne, avec qui il entretint ensuite un commerce de lettres. Il mourut en 1669.
et nous n'avons aucun sujet de les craindre ; nous parcourons les forêts avec eux, nous les rencontrons à une ou deux heures de marche des maisons, et nous n'en faisons pas plus de cas que si nous rencontrions des chrétiens. Ils dorment dans nos chambres, tout près de nos lits; j'en ai même eu jusqu'à huit à la fois, qui étaient couchés et dormaient sur le parquet près de mon lit. »
Il semble aujourd'hui que la dignité et les intérêts de la France y auraient beaucoup gagné, si le fondateur de Québec eût agi comme le firent les Hollandais, et fût resté neutre au milieu des dissensions des tribus aborigènes. Il serait cependant injuste de taxer Champlain de précipitation ou d'imprudence : car nous sommes trop éloignés de son temps, et trop peu au fait des circonstances dans lesquelles il se trouvait, pourjuger sûrement de l'opportunité de sa démarche. Plusieurs considérations importantes ont dû l'engager dans cette expédition. Il voulait se concilier ses voisins immédiats, qui auraient été des ennemis très-redoutables. Ne connaissant ni la puissance ni l'énergie de la nation iroquoise, il espérait l'assujettir, et la forcer à vivre en paix avec les autres peuples du pays. Il ne pouvait prévoir qu'avant peu ses projets de pacification par la guerre seraient rompus, et que, si la supériorité des armes européennes donnait alors l'avantage aux Français, qui seuls en étaient pourvus, d'autres Européens, à une époque assez rapprochée, en fourniraient aux cinq nations, et qu'alors la lutte deviendrait inégale.
Par une coïncidence remarquable, au mois de septembre de la même année dans laquelle Champlain partait pour aller au pays des Agniers, un anglais au service de la Hollande, Henri Hudson, remontait la rivière de Manhatte (1), jusqu'au-dessus du lieu où est Albany, s'abouchait avec les députés des Agniers, qui lui souhaitaient la bienvenue, et prenait possession du pays au nom des Hollandais. Depuis plusieurs années, il essayait de trouver une route, pour se rendre par l'ouest aux grandes Indes, il était encore à la recherche de ce passage, lorsqu'il découvrit la rivière à laquelle il donna son nom. Après qu'ils eurent établi les forts d'Orange et de Corlaer, les Hollandais vendirent auxlroquois des arquebuses, de la poudre et du plomb pour la guerre contre les Français aussi bien que pour la chasse au castor (2).
(1) Holmes, American Annals, vol. I.
(2) Hudson fit voile de la Tamise l'année suivante, dans le dessein de s'avancer Ters l' ouest eu naviguant sur les mers du nord. Il pénétra jusqu'au fond d'une grande
Vers la fin d'avril, la neige ayant disparu et les glaces ayant été emportées par les courants, Champlain remonta le fleuve jusqu'à l'île de Saint-Eloi, près de la rivière Sainte-Marie (1). Il y rencontra un parti de sauvages, qu'il appelle Ochasteguins du nom de leur chef; c'étaient des hurons de la tribu de l'Ours. Ayant appris qu'ils l'attendaient pour l'inviter à aller avec eux attaquer les Iroquois, il les conduisit à Québec, pour y faire ses préparatifs. Pendant que les Hurons s'occupaient à vendre, à acheter, à chanter et à danser, il envoya un exprès à Tadoussac, afin d'obtenir des renforts de Pontgravé. Celui-ci dépêcha deux barques bien montées; et, le vingt-huit mai, Champlain partit de Québec sur l'une d'elles, suivi des nombreux canots des guerriers sauvages. Il remonta lentement, examinant les terres, donnant des noms aux rivières, et prenant des informations sur les peuples et sur les lieux. Le pays autour du lac Saint-Pierre, parut fort agréable aux Français. Les îles qui le terminent au sud-ouest étaient couvertes de noyers et de vignes ; le gibier et les animaux sauvages y abondaient (2) ; les eaux voisines étaient plus poissonneuses qu'en aucun autre endroit du fleuve. Le parti resta campé durant deux jours à l'entrée de la rivière des Iroquois, connue aujourd'hui sous le nom de Richelieu (3), afin de s'approvisionner par la chasse et la pêche, et de prendre le temps de délibérer sur un plan de campagne. Quelques différences d'opinion s'étant élevées, une partie des sauvages se retira ;
baie qui a gardé son nom. Ne trouvant point de passage vers l'occident, il se décida à hiverner au milieu des glaces. Au printemps de 1611, il tenta de se diriger vers le nord-ouest sur ses chaloupes. Son caractère s:était un peu aigri à la suite des peines et des difficultés de l'hivernage ; d'un autre côté, plusieurs de ses hommes étaient disposés à la révolte. Aussi, à la suite de quelques difficultés, ils saisirent Hudson avec plusieurs matelots restés fidèles, les mirent dans une chaloupe et les abandonnèrent ainsi à la merci des vents et des flots. On n'a plus entendu parler de Hudson; plus tard ce3 détails furent fournis par l'un de ceux qui avaient pris part à la mutinerie. Dès l'année 1610, les Hollandais commencèrent à faire le commerce avec les sauvages de la rivière Manhatte, et il a pu arriver qu'Argall, au retour do son expédition contre Port-Royal en 1613, ait, comme quelques-uns le prétendent, trouvé sur l'île de Manhatte, des magasins appartenant aux Hollandais. Suivant Laè't, {Histoire du Nouveau Monde, liv. III.) ce fut en 1614-15 que les Hollandais élevèrent un premier fort, sur une île voisine d'Albany. En 1623, les premiers colons venus de la Hollande, commencèrent le fort d'Orange, qui reçut plus tard le nom d'Albany; en 1625-26 fut bâti sur l'île de Manhatte le fort de New-Amsterdam, berceau de la ville de New-York.
(1) Probablement la rivière Sainte-Anne de la Pérade.
(2) Voyages de Champlain, liv. III, ch. vm.
(3) Elle est encore nommée rivière Sorel et Chambly, à cause des forts do Sorel et de Chambly, qui furent élevés plus tard, l'un à son embouchure, et l'autre au pied du grand rapide où commençait un portage difficile Champlain remarqua, au sud du lac Saint-Pierre, deux belles rivières : il nomma la première rivière Du Pont, c'est probablement celle de Nicolet ; la soconde fut appelée rivière de Gennes.
les autres, au contraire, résolurent de continuer leur marche vers le pays ennemi.
La rivière Richelieu était la grande voie qui conduisait au pays des Agniers ; c'était la route que suivaient ceux-ci pour descendre vers le Saint-Laurent. Après avoir parcouru quinze lieues sans rencontrer de grandes difficultés, les alliés se trouvèrent tout à coup arrêtés par des rapides (1), qu'il était impossible de remonter avec les canots. Champlam. ayant renvoyé sa barque, et ne retenant avec lui que deux français, qui s'offrirent d'eux-mêmes à le suivre, continua sa route par les bois jusqu'au lieu où la navigation devenait possible. Les sauvages firent portage, c'est-à-dire qu'ils portèrent sur leurs épaules les canots, les armes et les bagages, jusqu'au-dessus du rapide. Le deux de juillet, la petite bande étant prête à se rembarquer, on fit la revue, et il se trouva vingt-quatre canots portant en tout soixante hommes, partie Hurons et partie Montagnais et Algonquins. L'expédition était conduite à la manière sauvage : en avant étaient les éclaireurs, fouillant les petites rivières et les anses pour découvrir des traces de leurs ennemis ; le gros de la troupe suivait à distance, chaque guerrier gardant ses armes prêtes et sous la main ; en arrière se tenaient les chasseurs, occupés à faire la guerre au gibier, pour approvisionner le parti. Le soir venu, l'on descendait à terre; tous se réunissaient pour préparer le campement et se reposer pendant la nuit. Les uns dressaient les cabanes ; les autres abattaient des arbres et formaient une barricade du côté de terre ; on rangeait les canots sur le rivage, de manière qu'à la première alarme chacun pût s'y embarquer. Le camp étant établi, quelques éclaireurs partaient pour reconnaître les environs; s'ils ne découvraient aucun signe de danger, tous. les guerriers se livraient au sommeil sans inquiétude.
Peu accoutumé à ce mépris des précautions les plus ordinaires, Champlain représentait à ses alliés la nécessité de tenir quelques hommes aux aguets pendant la nuit, afin de veiller à la sûreté du camp. Ils se contentaient de lui répondre qu'après avoir bien travaillé et bien chassé durant le jour, il était juste de se reposer pendant la nuit.
Une précaution n'était cependant jamais oubliée: avec eux était un jongleur (2) chargé de consulter le manitou. Chaque soir, dès que les tentes étaient dressées, il entrait dans la
(1) Rapides do Chambly.
(2) Voyages de Champlain, liv. III, ch. ix. Le jongleur ou devin est nommé pilotois par Champlain.
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sienne, qui était soigneusement recouverte de peaux de bête. Tendant que les guerriers, rangés alentour et assis par terre, fumaient le calumet dans un profond silence, il commençait ses invocations ; bientôt, s'animant de plus en plus, il criait et s'agitait comme un possédé. Tout à coup la cabane s'ébranlait ; une voix grêle et cassée se faisait entendre. « Voilà, » disaient les sauvages, « voilà le manitou qui parle ; il lui annonce ce qui doit arriver et ce qu'il faudra faire.» «Néanmoins,» continue Champlain, «tous ces garnements qui font les devins, de cent paroles n'en disent pas deux véritables, et vont abusant ces pauvres gens, pour tirer quelque denrée du peuple.»
La rivière qu'ils suivaient les conduisit dans un grand lac, auquel Champlain donna son nom, et qu'il jugea être de cinquante à soixante lieues de longueur, quoiqu'il n'en ait en réalité qu'environ trente-six. De grandes et belles îles offraient, ainsi que tout le pays environnant, les signes de la fertilité et de l'abondance ; les bois servaient d'abri à une grande quantité d'animaux sauvages, tels que cerfs, chevreuils, caribous et ours ; des prairies naturelles s'étendaient aux bords des eaux, couvertes de gibier et abondantes en poisson. La rivière des Iroquois et tous les ruisseaux qui y tombent, étaient habités par des familles de castors rarement troublées dans leurs habitudes industrieuses. L'homme seul manquait dans ces lieux; partout régnait la solitude la plus profonde depuis le Saint-Laurent jusqu'aux extrémités du grand lac. Ce pays avait autrefois été habité ; mais, depuis que les guerres étaient commencées entre les Iroquois d'un côté et de l'autre les lïurons et les Algonquins, la population s'était retirée ; les partis armés le traversaient fréquemment; quelquefois des combats s'y livraient; mais toute la contrée était trop exposée et trop pleine de dangers pour que l'on s'y arrêtât longtemps, même pour y faire la chasse.
Bien loin vers le midi, apparaissaient de hautes montagnes, que les compagnons de Champlain lui dirent être le commencement du pays des Iroquois; avant d'y arriver, il fallait parcourir le grand lac et en passer un autre petit de quatre à cinq lieues de longueur. Celui-ci, nommé Andiatarocte par les Agniers, fut, longtemps après, appelé lac du Saint-Sacrement par le P. Jogues, qui l'avait aperçu la veille de la Fête- Dieu (1).
(1) Relation de 1646.
A mesure que Ton approchait du territoire des ennemis, les précautions devenaient plus nécessaires: aussi, arrivé à deux ou trois jours de marche du pays des Iroquois, le parti se reposait pendant le jour, et n'avançait que durant la nuit; on n'allumait plus de feux, et il fallait avaler les vivres dans leur état naturel, sans les faire cuire.
Depuis plusieurs jours, les guerriers demandaient fréquemment à Champlain s'il avait fait quelque rêve pendant son sommeil. Malheureusement il ne rêvait point, ce qui les inquiétait beaucoup, car ces peuples attachent une grande importance aux songes. Il s'avisa enfin de rêver, et il raconta à son réveil qu'il avait vu des Iroquois qui se noyaient dans le lac ; il s'avançait pour les sauver, quand on lui dit qu'il fallait les laisser périr, parce qu'ils étaient trop méchants. Ce récit porta la joie dans tous les eœurs, et l'on ne douta plus de la victoire. ' L'attente ne fut pas de longue durée; car le vingtneuf juillet, vers les dix heures du soir, comme les canots s'avançaient lentement et sans bruit, l'on rencontra, au détour d'un cap (1), un parti d'Iroquois qui allaient lever des chevelures. Les deux bandes saisirent leurs armes, au milieu de cris effroyables ; les Hurons et les Algonquins poussèrent leurs canots vers le large, tandis que les Iroquois se jetaient au rivage, où ils commencèrent à abattre des arbres pour se retrancher. A la suite de quelques messages de part et d'autre, l'on convint d'attendre le lever du soleil pour livrer le combat. Les alliés des Français passèrent la nuit dans leurs canots, chantant et échangeant avec les ennemis des bravades et des injures, comme s'en adressaient les héros d'Homère sous les murs de la ville de Troie.
Aux premiers rayons du soleil, les Hurons et les Algonquins descendirent à terre, ayant soin de cacher les trois français au milieu de leurs rangs. Environ deux cents iroquois s'avancèrent à leur rencontre, marchant «au petit pas, avec gravité et assurance (2).» A leur tète étaient trois chefs, reconnaissablés aux longues plumes qui leur servaient de panaches. Les deux partis étant en face, à peu de distance l'un de l'autre, les alliés ouvrirent leurs rangs, et Champlain s'avança seul jusqu'à trente pas des Iroquois. Lorsque ceux-ci le virent,
(1) Quelques anciennes cartes désignent comme lieu de cette rencontre la pointe do Carillon, aujourd'hui connue sous le nom de Ticonderoga. Au même endroit, près de eent cinquante ans après, les Français défirent l'arm«e anglaise qui s'avançait pour «''emparer du Canada.
(2) Yoyagtt de Champlain, livre III, ch. IX.
ils s'arrêteront et contemplèrent avec surprise cet homme vêtu d'une façon si étrange pour eux ; mais, après un moment (î'hési talion, ils s'ébranlèrent de nouveau pour l'attaque. Champlain, portant à l'épaule son arquebuse chargée de quatre balles, fit feu sur un des chefs, qui tomba mort avec un de ses compagnons, tandis qu'un troisième ïroquois était mortellement blessé. Au milieu des cris et des hurlements de toute la bande, une grêle de flèches fut lancée des deux côtés. Les deux autres français s'étaient jetés derrière des arbres avec quelques sauvages; en ce moment, l'un d'eux déchargea son arquebuse sur les ennemis. Ceux-ci, srapercevant que leurs boucliers, faits de bois recouvert d'une espèce de coton, ne pouvaient les garantir des balles, furent épouvantés et s'enfuirent dans la forêt, où ils furent vivement poursuivis.
La victoire était gagnée; outre les guerriers tués sur le champ de bataille, les ïroquois perdirent en cette rencontre dix ou douze hommes, qui furent faits prisonniers, et qu'on réserva pour les plus 'horribles tourments. Le soir du même jour, les Hurons et les Algonquins se mirent en route pour regagner le Saint-Laurent. Le premier campement fut marqué par la mort d'un des prisonniers. Après qu'on lui eut adressé une harangue pour lui reprocher les cruautés commises par ses compatriotes, on lui fit entendre qu'il allait en endurer de semblables, et on l'invita à s'y préparer en chantant. Il obéit et entonna un chant triste et lugubre; c'était sa chanson de mort. Cependant, les feux avaient été allumés ; chaque sauvage saisissant un tison ardent l'appliquait aux parties les plus sensibles du prisonnier, et le faisait brûler aussi lentement que possible. De temps en temps, ils le laissaient un peu reposer, et lui jetaient de l'eau sur la tête, pour le rafraîchir ; après quoi ils recommençaient à le torturer, lui arrachant les ongles, lui brillant les doigts dans le fourneau de leurs calumets, lui enlevant la chevelure, et versant ensuite sur le crâne nu une gomme tout enflammée. Ils lui percèrent les bras près des poignets, et, avec des bâtons, ils tiraient les nerfs et les arrachaient ou les coupaient. Des cris de douleur échappaient parfois au malheureux prisonnier ; mais, à part ces mouvements de la nature, il montrait tant de constance, qu'on l'eût dit supérieur à toutes les douleurs.
Indigné de cette barbarie, Champlain leur témoigna son mécontentement, et, à force d'instances, il obtint la permission de mettre un terme aux souffrances de la pauvre victime par un coup- d'arquebuse.
La mort du captif n'avait pas encore assouvi la rage des vainqueurs ; à peine eut-il rendu le dernier soupir, qu'ils lui ouvrirent le ventre, et jetèrent ses entrailles dans le lac ; ils lui coupèrent la tète, les bras, les jambes, et les dispersèrent de côté et d'autre , ils lui arrachèrent le cœur, le hachèrent en pièces, et de vive force ils en tirent entrer quelques morceaux dans la bouche de son frère. Tout horrible que parût cette sanglante exécution aux yeux des Français, elle semblait légitime et naturelle aux sauvages ; suivant eux, c'était un des droits de la guerre et une coutume religieusement suivie des deux côtés ; C'était le sort qu'avaient subi leurs parents et leurs amis tombés entre les mains des Iroquois ; c'était celui qui leur était réservé à eux-mêmes, s'ils étaient jamais faits prisonniers.
Les jours suivants, les confédérés repassèrent le lac. Arrivés aux rapides de la rivière, ils se séparèrent, les Hurons et les Algonquins supérieurs se rendant par des ruisseaux vers l'entrée de la rivière des Outaouais, et les Montagnais continuant avec les Français à descendre vers le Saint-Laurent Le retour se faisait promptement, mais avec ordre, quand un songe vint jeter le trouble parmi les guerriers. Yers l'embouchurede la rivière de Richelieu, un montagnais vit en rêve les ennemis qui les poursuivaient: c'en fut assez pour jeter l'épouvante parmi eux ; quoique la nuit fût fort mauvaise, il fallut décamper et aller attendre le lever du soleil au milieu des grands roseaux du lac Saint-Pierre. Deux jours après, tous arrivaient à Québec, où Champlain leur fit distribuer du pain et des pois, ainsi que des colifichets dont ils voulaient orner les chevelures enlevées à leurs ennemis.