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CHAPITRE TREIZIEME

Ambassade des Onnontagués et des Goyogouins— Le P. Simon Le Moyne retourne à Onnontagué — Il est reçu par Garakonthié, ami des Français — Lettres de quelques prisonniers français — Orréouaté tue M. Le Maistre, prêtre de Saint-Sulpice— Mort de M. Vignal, prêtre — M. Brigeart, secrétaire du gouverneur de Montréal, est pria et brûlé par les Iroquois — M. d' Argenson est remplacé par M. DuBois d' Avaugour — M. Boucher, commandant du fort des Trois-Rivières, passe en France pour exposer la situation du Canada — Garakonthié conduit à Montréal des prisonniers français — Mort du brave Lambert Closse — Les Iroquois veulent porter la guerre chez les nations éloignées— Les Sauteurs et les Andastes les repoussent — Energie delà nation iroquoise dans la guerre — Vente des boissons enivrantes et ses mauvais effets — Mgr. de Laval essaie de réprimer les abus -Contrarié par M. d' Avaugour, il porte ses plaintes au roi— Arrivée à Québec de M. Dumont, commissaire du roi, et de M. Boucher avec des recrues— Crimes commis par des malheureux nouvellement arrivés — Météores — Tremblement de terre annoncé — Des secousses se font sentir pendant six mois et demi— Effets merveilleux sur les consciences — Bouleverlements physiques.

La désolation était grande dans toutes les parties du pays, et la colonie française semblait sur le penchant de sa ruine, lorsque la Providence laissa descendre quelques rayons d'espérance sur ces scènes affligeantes. Au moment où les Iroquois triomphaient partout, et semblaient décidés à ruiner la colonie, l'on fut surpris à Montréal de voir arriver sur deux canots des députés onnontagués et goyogouins, portant un pavillon blanc, et venant hardiment se mettre entre les mains des Français. Ils ramenaient quatre prisonniers français, et voulaient obtenir l'élargissement de huit de leurs compatriotes détenus en prison. Le chef de l'ambassade était un des premiers capitaines des Goyogouins ; il s'était autrefois montré l'ami des missionnaires, et les avait plusieurs fois reçus dans sa cabane.

Il parut dans l'assemblée convoquée pour recevoir ses propositions, et étala vingt présents de grains de porcelaine, qui marquaient les points à traiter dans son discours. D'abord, il demanda qu'on accordât la liberté à ses parents, et invita les Français à reprendre leur ancienne demeure de Gan-

nentaha ; il pria les saintes filles, c'est-à-dire, les Ursulines et les Hospitalières, d'aller demeurer dans les grandes cabanes qu'on leur dresserait à Gannentaha, et pour les y engager, il rappela que la terre d'Onnontagué et, de Goyogouin portait en abondance du maïs, des fraises, des mûres sauvages. Pour dernière parole, il proposa qu'une robe noire remontât avec eux : « Sans cela> » ajouta-t-il, « point de paix, et la vie de vingt français, captifs à Onnontagué, dépend de la réponse.»

Il était facile de s'entendre sur la question de l'envoi de religieuses ; le ton et le geste de l'orateur prouvaient qu'il faisait cette demande pour prouver sa galanterie. Quant à la robe noire qu'il voulait conduire dans son pays, c'était une affaire plus embarrassante ; aussi on avertit les ambassadeurs qu'avant tout elle devait être soumise à Ononthio. Les habitants de Québec furent invités par le gouverneur à assister à une assemblée, dans laquelle la question devait être discutée. Jamais les Jésuites n'avaient hésité à se rendre dans les lieux où leur présence pouvait produire quelque bien; la crainte des insultes, des mauvais traitements, de la mort, ne les arrêtait point, quand ils avaient reçu l'ordre d'aller travailler à la gloire de Dieu. Mais les autorités entrevoyaient de nouvelles trahisons derrière les belles promesses des lroquois ; on craignait que ces rusés politiques ne se servissent du missionnaire comme d'un otage au moyen duquel ils pourraient imposer des conditions.

Malgré ces justes appréhensions, la crise était si violente pour la colonie, qu'on pria le supérieur des Jésuites d'envoyer un de ses religieux au secours des pauvres prisonniers. Pour la cinquième fois, le P. Simon LeMoyne eut l'honneur d'être appelé à exposer sa vie dans les cantons iroquois, dont le sol était encore humide du sang de ses compatriotes (1).

On remit aux députés leurs compatriotes prisonniers ; de leur côté, ils s'engagèrent à renvoyer les captifs français, et, le vingtun juillet 1661, le missionnaire partit gaîment de Montréal, avec les membres de l'ambassade. A deux lieues d'Onnontagué, il rencontra Garakonthié, vieil ami des missionnaires et principal auteur du plan organisé pour procurer la paix. Le chef onnontagué était accompagné de quatre ou cinq anciens, venus pour faire honneur à l'ambassadeur français. Aux approches de la bourgade, toute la population se mit en mouvement pour Jui souhaiter la bienvenue: entre deux haies d'hommes, de

(1) Relation des Jésuites, 1661.

femmes el d'enfants, il s'avançait gravement, poussant par intervalles le cri usité pour annoncer l'arrivée d'un ambassadeur.

Garakoathié conduisit le P. LeMoyne chez le chef du parti opposé au sien: il cherchait ainsi à concilier cet homme et à le disposer à la paix, en lui déférant l'honneur de la première réception. Garakonthié possédait un tact admirable ; suivant les chroniques de l'époque, il n'avait de sauvage que l'origine et le nom. Entraîné vers le christianisme par la bonté de son àme et par l'élévation de son intelligence, il réprouvait hautement les actes de perfidie par lesquels ses compatriotes avaient forcé les robes noires à s'éloigner. Souvent depuis il avait racheté des captifs français du produit de sa chasse ; et c'était lui encore qui, au moyen de présents, avait rassemblé à Onnonlagué les prisonniers qu'il s'agissait de délivrer. Dans ses procédés envers le P. LeMoyne, il manifestait une grande délicatesse. Pendant une de leurs excursions, des guerriers avaient enlevé un crucifix d'une maison d'Argentenay. dans l'île d'Orléans. Garakonthié connaissait le respect des Français pour cet objet du culte catholique ; il l'acheta et alla le placer dans la petite chapelle où les chrétiens s'assemblaient pour prier.

A un grand conseil convoqué pour traiter de la remise des prisonniers français, les anciens se décidèrent à rendre neuf captifs, que Garakonthié fut chargé de conduire à Montréal ; les onze autres devaient passer l'hiver à Onnontagué avec le P. LeMoyne, et être envoyés à Montréal le printemps suivant (1).

Les prisonniers français détenus chez les Agniers étaient traités bien plus cruellement que les captifs d'Onnontagué : en effet, si les Onnontagués étaient regardés comme les plus fourbes des Iroquois, les Agniers étaient reconnus pour être les plus cruels. Le P. LeMoyne reçut des lettres de plusieurs français tenus en captivité chez ces derniers ; elles étaient écrites, tantôt sur un grossier papier d'enveloppe, tantôt sur une écorce de bouleau, et faisaient connaître l'horrible cruauté de ces barbares à l'égard de leurs prisonniers.

Quelques-unes de ces lettres venaient d'un jeune homme de seize à dix-sept ans, appartenant à une des meilleures familles des Trois-Rivières ; bien fait, délicat et fils unique, François Hertel (2) avait été élevé avec le plus grand soin par sa mère,

(1) Relation des Jésuites, 1662.

(2) François Hertel était fils de Jacques Hertel, interprète des langues sauvages, et de Marie Marguerie. Madame Hertel était sœur de François Marguerie, aussi interprète, qui s'était noyé près des Trois-Rivières. Après la mort du sieur Hertel,

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restée veuve de bonne heure. «Mon Révérend Père,» écrivait-il au P. LeMoyne, « le jour même que vous partîtes des Trois-Rivières, je fus pris par quatre iroquois d'en bas; la cause pour laquelle je ne me fis pas tuer à mon malheur, c'est que je craignais de n'être pas en bon état! ... Je vous prie d'avoir pitié de ma pauvre mère bien affligée : vous savez l'amour qu'elle a pour moi .... Je vous prie de bénir la main qui vous écrit, et qui a un doigt brûlé dans un calumet, pour amende honorable à la majesté de Dieu que j'ai offensé ; l'autre a un pouce coupé. Mais ne le dites pas à ma pauvre mère. »

Une seconde lettre était adressée à sa mère: «Je sais bien,» lui disait-il, «que ma prise vous aura bien affligée: je vous

demande pardon de vous avoir désobéi J'espère que je

vous reverrai devant l'hiver. Je vous prie de dire aux bons confrères de Notre-Dame qu'ils prient Dieu et la sainte Vierge pour moi .... C'est votre Fanchon. » Fanchon était, sans s'en douter, un héros chrétien. Plus tard il devint un des plus brillants officiers de la colonie, et fut anobli pour les services nombreux qu'il avait rendus dans la guerre. Ses rudes souffrances chez les Iroquois ne l'empêchèrent pas de vivre jusqu'à un âge très-avancé. Lorsque le P. Charlevoix le connut, en 1721, c'était un vieillard fort et vigoureux, environné d'une nombreuse famille. Un autre prisonnier chargea le P, LeMoyne d'envoyer aux Trois-Rivières une lettre, dans laquelle il faisait une peinture aussi naïve que touchante des supplices qu'il avait endurés avec ses compagnons.

« Je n'ai presque plus de doigts, » mandait-il à son ami : « ainsi ne vous étonnez pas si j'écris si mal. J'ai bien souffert depuis ma prise ; mais j'ai bien prié Dieu aussi. Nous sommes ici trois français, qui avons été tourmentés ensemble, et nous nous étions accordés que pendant que l'on tourmenterait l'un des trois, les deux autres prieraient Dieu pour lui, ce que nous faisions toujours ; et nous nous étions accordés aussi que pendant que les deux prieraient Dieu, celui qui serait tourmenté chanterait les litanies de la sainte Vierge, ou bien Y Ave maris slella ou le Pange lingua ; ce qui se faisait. Les iroquois nous faisaient danser autour d'un grand feu, pour nous faire tomber dedans ; ils étaient autour du feu plus de quarante, et nous jetaient à grands coups de pied, les uns vers les autres el, après qu'ils nous avaient bien brûlés, ils nous mettaient

•lie épousa le sieur Moral Saint-Quentin. Jacques Hertel, fondateur d'une famirte qui a produit des hommes fort distingués dans les colonios françaises, était natif d« bourg de Fécamp, au pays de Caux, en Normandie.

dehors à la pluie et au froid. Je n'ai jamais ressenti si grande douleur, et ils n'en faisaient que rire. Nous priions Dieu de bon courage ; et, si vous me demandez si je n'avais point d'impatience et si je ne voulais point de mal aux Iroquois, je vous dirai

que non, et qu'au contraire je priais le bon Dieu pour eux

Connaissez-vous Louis Guimont pris, cet été? lia été assommé de coups de bâton et de verges de fer : on lui en a tant et tant donné, qu'il est mort sous les coups; mais cependant il ne faisait que prier Dieu ; tellement que les iroquois, enragés de le voir toujours remuer les lèvres pour prier, lui coupèrent toutes les lèvres hautes et basses. Que cela est horrible à voir! et néanmoins il ne laissait pas encore de prier; ce qui dépila tellement les iroquois, qu'ils lui arrachèrent le cœur de la poitrine, encore tout vivant, et lui jetèrent au visage Pour le

petit Antoine de La Meslée, ce pauvre enfant m'a bien fait compassion ; car il était devenu le valet de ces barbares, et

puis ils l'ont tué à la chasse à coups de couteau On dit que

le P. Le Moyne est à Onnontagué pour faire la paix ; il ne la fera jamais avec les Iroquois d'ici, car ils disent qu'ils n'en veulent point, et ils ne regardent les Français que comme des chiens ; et néanmoins on ne croirait jamais combien peu ils sont ; ils n'ont jamais été deux cents hommes dans le pays. Leurs trois bourgs n'ont point de palissades, si ce n'est, par ci par là, des bâtons gros comme la jambe, entre lesquels on peut bien passer. » Celui qui décrivait ainsi l'horrible cruauté des Iroquois et l'héroïsme chrétien de ses compagnons, fut luimême le porteur de sa lettre, grâce à Garakonthié, qui le tira des mains des Agniers.

Vers la mi-septembre^ les ambassadeurs onnontagués se mirent en route, pour reconduire à Montréal les captifs français, qui commençaient déjà à respirer l'air de la liberté. Mais la surprise de tous fut grande, lorsqu'ils rencontrèrent une bande de cinquante guerriers onnontagués, qui portaient en triomphe des chevelures françaises. L'un d'eux était revêtu d'une soutane, qu'il étalait avec orgueil, comme un glorieux trophée. C'était un capitaine, nommé Orréouaté, qui, ayant été tenu en prison pendant deux ans à Montréal, avait résolu de se venger par la mort de quelque homme distingué parmi les Français. Il avait en effet massacré un prêtre de Saint-Sulpice,M. Le Maistre, dont il portait la dépouille. Plusieurs des députés craignirent de paraître à Montréal, après un tel acte de barbarie, commis par un des leurs, et ils proposèrent de retourner sur leurs pas. Mais Garakonthié raisonnait plus juste : les prisonniers qu'il

conduisait étaient des gages de sa bonne volonté ; d'ailleurs, ceux qui restaient dans son pays répondaient de sa sûreté et de celle de ses compagnons. Il poursuivit donc sa mission de paix et arriva le cinq d'octobre à Montréal, où la présence des neuf captifs causa une grande joie (1).

C'était au commencement de septembre 1661 que M. Le Maistre avait trouvé la mort en surveillant quelques hommes, employés à faire la moisson, sur une des terres du séminaire. S'étant retiré a l'écart pour réciter son office, il aperçut des iroquois cachés dans les broussailles. Comme il se jetait vers les moissonneurs pour les en avertir, il fut frappé à mort par les balles des assassins, et alla tomber près de ses hommes, que toute la bande assaillit incontinent. L'un des moissoneurs fut pris, et un fut massacré ; les autres, saisissant leurs armes, s'ouvrirent un passage au milieu des ennemis et réussirent à s'échapper. Maîtres du champ de bataille, les iroquois coupèrent la tête à M. Le Maistre, et lui arrachèrent sa soutane. Ce prêtre zélé et courageux, pendant les deux ans qu'il avait passés à Montréal, s'était appliqué à apprendre la langue des Iroquois, auxquels il portait une affection particulière^).

Près de deux mois après ce triste événement, un autre prêtre de Saint-Sulpice, M. "Vignal, tomba sous les coups des Agniers. M. Vignal s'était rendu à l'île à la Pierre, vis-à-vis de Montréal, avec quelques hommes envoyés pour lever la pierre qui devait servir à la construction du séminaire. M. de Maisonneuve avait eu peine, à leur accorder cette permission ; car ils avaient passé la journée précédente au même lieu, et, pour prévenir les surprises, il avait réglé que jamais on ne travaillerait pendant deux jours de suite dans la même place. L'inobservation d'un règlement si sage entraîna de funestes conséquences. Pendant la nuit, des iroquois avaient pris position sur l'île, et guettaient les mouvements des français, qui débarquèrent sans prendre d'armes, sans même envoyer d'éclaireurs pour reconnaître le terrain. Une décharge de mousqueterie, partie des broussailles, blessa M. Vignal et plusieurs de ses hommes; les autres s'enfuirent à toutes jambes vers les embarcations, malgré l'exemple de M. Brigeart, secrétaire du gouverneur, qui avait suivi le parti afin d'en prendre le commandement en cas d'attaque. Ce brave officier, s'arma de ses pistolets, tua le chef des

(1) Relation des Jésuites, 1661.

(2) Histoire du Montréal, par M. Dollier de Casson.

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iroquois, et tenait les autres en respect, lorsque ceux-ci, en le voyant seul à se défendre, reprirent courage. Ils déchargèrent sur lui leurs fusils ; une balle lui ayant fracassé le bras, ils le saisirent ainsi que M. Vignal et quelques autres blessés et se hâtèrent de regagner Agnier. Comme M. Yignal ne pouvait les suivre à cause de ses blessures, il fut brûlé en chemin et mangé. M. Brigeart n'était pas aussi grièvement blessé; aussi les iroquois en eurent le plus grand soin, non par pitié, mais afin de le rendre capable de souffrir plus longuement les horribles supplices qu'ils lui réservaient. En effet, après l'avoir guéri, ils le tirent mourir au milieu des plus horribles supplices, lui coupant et lui brûlant les membres les uns après les autres (1).

L'affaire de l'île à la Pierre fut peu honorable pour les français qui s'y trouvèrent, car presque tous s'enfuirent aux premiers cris des iroquois ; ils convenaient ensuite que, s'ils eussent soutenu M. Brigeart, ils auraient pu battre les ennemis, moins nombreux qu'ils ne l'avaient d'abord cru. Le premier moment de surprise avait déconcerté ces hommes qui dans toutes les autres rencontres s'étaient toujours montrés d'un courage inébranlable.

Outre la perte de messieurs Vignal et Brigeart, l'on eut à déplorer la mort de deux jeunes gens de beaucoup de mérite. L'un d'eux était le sieur Moyen, qui dans son enfance avait été fait prisonnier par les lroqubis à l'île aux Oies, conduit dans leur pays, puis rendu à la liberté. L'autre était le sieur Le Ber Duchesne, tils d'un des premiers citoyens de la colonie.

Peu de temps avant cette affaire, M. d'Argenson avait laissé le Canada pour retourner en France Depuis longtemps il voyait avec peine 1(3 triste état de la colonie, et comprenait qu'elle ne se relèverait jamais, si on ne lui envoyait des secours qui paraissaient encore fort éloignés. Les maux publics l'affligeaient si profondément, que sa santé en souffrait notablement (2). Il existait aussi pour lui une autre source d'inquiétudes : quoique fort religieux, il s'était trouvé engagé dans quelques difficultés avec Mgr. de Laval, au sujet de certains droits honorifiques, qu'il prétendait lui appartenir ; peut-être aussi était-il embarrassé par la question de la vente des boissons enivrantes aux sauvages. L'évèque avait porté une sentence d'exeommuni-

(1) Lettres de M. d'Argenson, Bibliothèque de l'Arsenal, Paris. — Lettres de la Mère de l'Incarnation.

(2) Histoire du. Montréal, par M. Dollier de Casson.

cation contre ceux qui vendaient ou distribuaient ces boissons aux sauvages; un fort parti, et dans la colonie et parmi les marchands de France qui entretenaient des relations avec le Canada, s'opposait à la mise à exécution de celte sentence. De là naissaient des embarras auxquels M. d'Argenson voulait se soustraire ; il pria donc M. de Lamoignon de lui faire donner un successeur. Sa demande fut écoutée; et le baron Du Bois d'Avaugour, nommé au gouvernement de la Nouvelle-France, arriva à Québec le dernier jour du mois d'août 1661. M. d'Avaugour était un vieux soldat, franc, loyal, brave, mais d'une opiniâtreté peu commune. Il s'occupa à visiter le pays pendant que M. d'Argenson faisait ses préparatifs de voyage. Ce dernier, d'après une stipulation spéciale en sa faveur, garda le commandement jusqu'au dix-neuf de septembre, jour de son départ.

Après avoir terminé son exploration, M. d'Avaugour avoua qu'il ne pouvait s'expliquer comment son prédécesseur, avec si peu de forces, avait pu soutenir la colonie (1). M. d\\rgenson s'était en effet trouvé dans les circonstances les plus fâcheuses et les plus décourageantes. Durant son administration, le pays, laissé sans secours, avait été continuellement attaqué par des forces bien supérieures en nombre à toutes celles qu'il pouvait mettre sur pied. Pendant l'espace de quelques mois, plusieurs personnages distingués avaient péri dans les combats, près de quatre-vingts français avaient été massacrés ou conduits en captivité, et les sauvages alliés avaient subi des pertes plus considérables encore. « Enfin, » remarque un annaliste du temps, « cette année mérite d'être mise au nombre des malheureuses et des funestes ; et les suivantes verraient

bientôt le tombeau d'un beau et grand pays, si le roi

n'avait pris la résolution de faire de sa Nouvelle-France un pays de conquête. »

Quelque lemps après son départ pour la France, M. d'Argenson fut suivi par l'abbé de Queylus et M. Boucher, commandant aux Trois-Rivïères. Arrivé dans le cours de l'été. M. de Queylus était, monté à Montréal, malgré les défenses de Mgr. de Laval, qui craignait que la présence de l'ancien grand vicaire de l'archevêque de Rouen, ne renouvelât les troubles suscités contre l'autorité du vicaire apostolique. Tenant sa mission et ses droits du chef de l'église, l'évêque de Petrée avait exigé des prêtres de son vicariat apostolique qu'ils renonçassent aux pouvoirs précédemment accordés par d'autres

(1) Lettres de la Mère de l'Incarnation.

prélats; comme il voulait maintenir son autorité et prévenir de nouveaux conflits de jurisdiction, il obtint que M. de Queylus repassât en France.

M. Coucher, député par les habitants de la colonie pour présenter au roi les requêtes de ses fidèles sujets de la Nouvelle- France, fut fort bien accueilli à la cour. Il profita de son voyage pour publier un mémoire intéressant sur le Canada, sur ses productions, son climat, ses habitants et sur les avantages qu'il offrait à la population surabondante de la mère patrie. Sans être écrivain, M. Boucher était un homme sensé et pratique, tel qu'il en faut dans les pays nouveaux. Son ouvrage était propre à encourager les propriétaires peu aisés et les petits métayers à venir s'établir au Canada, où les terres à défricher étaient en grande abondance, et où il était facile à un père de famille d'établir ses enfants autour de lui. Si la brochure de M. Boucher eût été répandue dans les provinces de l'ouest, elle aurait pu décider bien des personnes à traverser la mer, pour se créer un patrimoine sur les bords du Saint-Laurent.

Garakonthié, après avoir remis les prisonniers qui lui devaient la liberté, reprit la route de son pays, pleinement satisfait de son voyage. Pendant son séjour à Montréal, il avait été fêté comme un ami des Français ; et, de son côté, il se montra reconnaissant de l'accueil bienveillant qu'il avait reçu. En arrivant à Onnontagué, il trouva les dispositions de ses compatriotes bien changées: des rumeurs, des suppositions, des interprétations injustes, de prétendues craintes avaient été artificieusement répandues dans le public et exploitées par l'ignorance, la malignité et la défiance. Les esprits avaient été d'abord surpris, et s'étaient ensuite aigris peu à peu, de sorte que le P. Le Moyne et ses compagnons français étaient inquiétés dans le canton d'Onnontagué. Par sa fermeté et son adresse, Garakonthié rétablit le calme, et dissipa une partie des idées ridicules qu'avaient produites les avis donnés par les fauteurs de troubles. 11 avait promis de renvoyer à Montréal le missionnaire et les prisonniers : son zèle et son intelligence lui firent surmonter des obstacles fort sérieux qui s'opposaient à l'accomplissement de sa promesse ; et, grâces à ses efforts, au mois d'août de l'année 1662, tous les captifs, accompagnés par le P. Le Moyne, arrivèrent à Montréal.

Malgré le bon vouloir et les efforts de Garakonthié et de quelques autres chefs qui voulaient sincèrement la paix, les Agniers, excités par le désir de venger leurs morts, continuaient de har-

celer les colons français. Le six février 1662, un parti de ces barbares attaqua des hommes qui travaillaient près du fort de Montréal. Selon son habitude, M. Closse était aux aguets ; il courut au secours des siens, suivi d'un serviteur, qui portait ses pistolets. Celui-ci fut tellement effrayé à la vue des Iroquois, qu'il s'enfuit lâchement, laissant son maître seul et sans armes. Ainsi abandonné et sans moyen de se défendre, M. Closse fut tué par le feu des ennemis, qui, ne le reconnaissant pas, ne comprirent point la grandeur de la perte des Montréalistes. Pieux, brave et d'un sang-froid admirable dans les événements les plus innattendus, il avait plusieurs fois sauvé Montréal par son bras et par son nom. Aussi prit-on beaucoup de soin pour cacher sa mort aux ennemis, dans la crainte que cette nouvelle n'augmentât leur confiance, et ne les portât à profiter de l'occasion pour renouveler leurs attaques. Peu de temps auparavant, quelqu'un lui ayant représenté qu'en continuant à s'exposer comme il le faisait, il trouverait la mort dans quelque rencontre avec les ennemis, il répondit : «Je ne suis venu ici qu'afin d'y mourir pour Dieu, en le servant dans la profession des armes ; si je n'y croyais pas mourir, je quitterais le pays pour aller servir contre le Turc et n'être pas privé de cette gloire (1). »

Cependant les Iroquois, enflés de leurs succès, entreprirent de porter la guerre au loin. Un jeune algonquin, échappé de leurs mains, publia que déjà deux cents agniers étaient partis pour parcourir toute la terre, et qu'ils avaient résolu de ne rentrer dans leur pays qu'après une absence de deux ans. Ces expressions, dictées par la jactance iroquoise, renfermaient quelque chose de vrai. Un parti de guerre s'avançait vers la rivière de Kinibeki, et, après avoir défait les Abenaquis, devait pousser jusques chez les Etchemins. Mais l'inconstance sauvage modifia bientôt ce programme : ayant surpris un village où on ne les attendait pas et massacré tous ses habitants, les guerriers agniers revinrent dans leur bourgade pour y célébrer leur victoire (2).

Pendant que le parti dont nous venons de parler entrait dans le beau pays des Abenaquis, deux autres bandes d'agniers se jetaient vers le nord. La première se montra sur le lacîSecouba, à cent lieues au nord de Tadoussac, attaqua les pauvres sauvages de celte région inhospitalière, et fit mine de descendre au

(1) M. Dollier de Casson, Histoire du Montréal.

(2) Journal des Jésuites ; Relation de 1662.

Saint-Laurent par le lac Saint-Jean et le Saguenay. La seconde bande, composée d'une centaine d'agniers et d'onneyouts, allait dans le même temps chercher les Ôutaouais sur les bords du lac Huron. Après avoir rôdé longtemps, essayant de surprendre quelques chasseurs écartés, ces iroquois tombèrent au milieu d'une troupe de sauteurs (1), qui les chargèrent si vigoureusement, qu'à peine en resta-t-il quelques-uns pour porter la nouvelle de leur défaite à Agnier et à Onneyout. Les trois autres nations iroquoises ne furent pas plus heureuses, dans une expédition entreprise contre leurs anciens ennemis, les Andastes, qui occupaient les bords de la Susquehannah. Les sources de cette grande rivière se trouvant dans le pays même des Iroquois supérieurs, il leur était facile de descendre en canot jusqu'au pays des Andastes. Huit cents hommes avaient pris la hache de guerre. Après une navigation de cent lieues, ils arrivèrent à la principale bourgade de l'ennemi ; au premier abord, ils purent s'emparer des postes les plus avantageux, où ils se préparèrent à donner un assaut général, persuadés qu'ils allaient facilement enlever le bourg, et qu'ils pourraient retourner bientôt chez eux avec de nombreux captifs. Leur surprise fut grande néanmoins, quand ils reconnurent l'état des défenses de la place: elle était protégée d'un côté par la rivière, de l'autre par une double courtine, formée de gros arbres et. flanquée de deux bastions à l'européenne. Quelques pièces d'artillerie, obtenues sans doute de leurs voisins de la Nouvelle-Suède (2), avaient été placées en batterie par les Andastes.

Cet appareil de guerre parut si formidable aux assiégeants, qu'ils renoncèrent au projet d'emporter la place d'assaut ; et, après quelques légères escarmouches, ils eurent recours à leur fourberie ordinaire : ils demandèrent à parlementer, et proposèrent de faire entrer vingt-cinq hommes dans la bourgade, afin de traiter de la paix et d'obtenir des provisions pour le retour. Soupçonnant à bon droit leurs ennemis de les vouloir tromper, les Andastes crurent devoir les prévenir. Les portes s'ouvrirent, et, à mesure que les députés entraient dans la bourgade, ils étaient saisis et conduits à l'échafaud, où on les fit brûler vifs devant l'armée iroquoise.

La guerre ainsi déclarée à la manière des barbares, les Andastes invitèrent les assiégeants à retourner promptement dans leurs bourgades, qui allaient être aussitôt attaquées..

(1) Bawichtigouek, aujourd'hui Ojibewais ou Chippewais. On les nommait Sauteurs, pareequ'ils fréquentaient les environs du saut Sainte-Marie.

(2) Plus tard lo Nouveau-Jersey.

Humiliés par cet affront, les iroquois se débandèrent, et chacun rentra comme il put dans son pays. Pour surcroit de malheur la petite vérole les suivit ; elle parcourut un grand nombre de villages, et y fit de nombreuses victimes.

L'on ne peut s'empêcher d'admirer l'énergie et la bravoure de ce petit peuple sauvage, qui porte la terreur de son nom dans la moitié de l'Amérique Septentrionale, qui lance ses partis de guerre depuis les côtes de la Nouvelle-Angleterre jusqu'aux rivages du lac Supérieur, depuis les pays arrosés par la Susquehannah jusqu'aux régions glacées de la baie d'Hudson. Les Iroquois cherchaient au loin des ennemis qu'ils ne connaissaient point, quand ils n'en voyaient plus à vaincre parmi leurs voisins ; ils se faisaient gloire de prolonger leurs sentiers de guerre jusqu'aux limites les plus reculées, et de marquer leurs étapes par l'incendie, le pillage et le meurtre.

Les expéditions lointaines, entreprises par ces barbares en 1662, les empêchèrent de troubler la paix des Français durant le temps des semailles et même pendant l'été tout entier. Tandis que la hache iroquoise se promenait au loin, menaçant des nations qui n'avaient pas encore appris à la redouter, le calme régnait au sein de la colonie ; l'on y mettait à profit ces quelques instants de répit, et l'on attendait toujours avec anxiété les secours promis, qui seuls pouvaient rétablir la sécurité publique et relever l'honneur du nom français.

M. d'Avaugour, homme d>3 guerre plein de bravoure et d'énergie, était désolé de n'avoir point assez de forces pour châtier les Iroquois et mettre un terme à leur insolence. Ces contrariétés aigrirent son caractère, naturellement rude et impérieux, de sorte que sa mauvaise humeur se manifesta, à l'occasion d'une discussion qui commençait à causer du trouble dans la colonie.

Dès le temps de Champlain, s'était révélé un abus que cet homme sage s'efforça promptement de faire disparaître. Les sauvages témoignaient une véritable passion pour le vin et l'eau-de-vie; ils en buvaient, dans l'intention de s'enivrer et souvent avec l'arriôre-pensée de commettre quelque mauvais coup durant leur ivresse. Les Anglais avaient favorisé ce penchant, et, pendant l'occupation de Québec par Kertk, ils en avaient plusieurs fois profité pour obtenir à vil prix les pelleteries apportées par les chasseurs algonquins. Ceux-ci s'en plaignirent, au retour de Champlain, qui défendit aux Français de leur fournir des boissons enivrantes. Plusieurs gouverneurs avaient renouvelé cette défense ; mais, depuis plusieurs

années, un ignoble esprit de lucre avait porté des traiteurs à commencer de nouveau cet infâme trafic. De là résultaient des maux graves : les sauvages en souffraient au physique et au moral, tandis que les Français qui prenaient part à ce commerce s'avilissaient, en se livrant à des fourberies indignes et à de honteux désordres. Les petites taches qui se montrent sur le caractère d'un peuple naissant croissent avec lui, et peuvent devenir avec le temps des vices nationaux. Trouvant le mal encore peu étendu, mais en voie de grandir, Mgr. de Laval, peu après son arrivée, voulut le couper dans sa racine. Le jour de Pâques de l'année 1660, il fit, du chœur de la cathédrale, un discours pathétique, dans lequel il développa les paroles de Dieu à Moyse : Descende, peccavit populus tuus; «Descends, ton peuple a péché. » Après avoir expliqué la grièveté de la faute commise par les français qui distribuaient des boissons enivrantes aux sauvages, il fulmina une sentence d'excommunication contre ceux qui continueraient un si vil commerce. Cet acte de fermeté épiscopale produisit d'heureux effets pendant quelques mois, mais le mal recommença bientôt. Dans les premiers temps après son arrivée, M. d'Avaugour se montrait zélé à punir les prévaricateurs; un incident, peu important en lui-même, vint cependant changer entièrement ses dispositions. Une femme de Québec, surprise contrevenant aux règlements et débitant du vin à des sauvages, fut conduite en prison par l'ordre du gouverneur. Pressé par la famille de la délinquante, le P. Lalemant, recteurdu collège, alla demander sa grâce et tâcha de l'excuser. M. d'Avaugour lui répondit avec brusquerie: « Puisque ce n'est pas une faute punissable pour cette femme, elle ne le sera plus pour personne. » Il tint parole : raide et inflexible, rien ne put l'engager à revenir sur sa décision. L'évêque, son clergé, les personnes les plus respectables de la colonie eurent beau lui faire des représentations sur les maux que causait la permission donnée dans un moment d'humeur, il ne voulut point la retirer, et laissa une entière liberté aux traiteurs. Aussi les désordres s'accrurent avec une effrayante rapidité ; l'eau-de-vie fut distribuée sans ménagement aux sauvages, et la petite chrétienté qui avait donné les plus belles espérances tomba dans un état déplorable de confusion et de démoralisation. Les plus fervents des néophytes sauvages, pour dérober leurs familles à l'entraînement général, se séparèrent de leurs frères, et se renfermèrent à Sillery ou au Cap de La Magdeleine (1).

(1) L'abbé do La Tour : Mémoires »ur la vie de Mgr. de Laval.

La Mère de l'Incarnation, dans une lettre à son fils (1). décrit avec une profonde tristesse la situation de la colonie. « Je vous ai parlé,» lui écrit-elle, «d'une croix que je vous disais m'êlre plus pesante que toutes les hostilités des Iroquois. . . . Il y a en ce pays des français si misérables et sans crainte de Dieu, qu'ils perdent tous nos nouveaux chrétiens, leur donnant des boissons très-violentes, comme de vin et d'eau-de-vie;, pour tirer d'eux des castors. Ces boissons perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les femmes, les garçons et les filles même, car chacun est maître dans la cabane quand il s'agit de manger et de boire ; ils sont pris tout aussitôt et deviennent comme furieux. Ils courent nus avec des épées et d'autres armes, et font fuir tout le monde ; soit de jour, soit de nuit, ils courent par Québec sans que personne les puisse empêcher. Il s'ensuit de là des meurtres, des violements, des brutalités monstrueuses et inouïes Un capitaine algonquin, excellent chrétien et le premier baptisé du Canada, nous rendant visite se plaignait, disant : Ononthio nous tue de permettre qu'on nous donne des boissons. Nous lui répondîmes : Dislui qu'il le défende. — Je lui ai déjà dit deux fois, repartit-il, et cependant il n'en fait rien ; mais priez-le, vous-même, d'en faire la défense: peut-être vous obéira-t-il. — C'est une chose déplorable de voir les accidents funestes qui naissent de ce trafic Monseigneur notre prélat a fait tout ce qui se peut imaginer pour en arrêter le cours, comme une chose qui ne tend à rien moins qu'à la destruction de la foi et de la religion dans ces contrées. Il a employé toute sa douceur ordinaire pour détourner les Français de ce commerce, si contraire à la gloire de Dieu et au salut des sauvages. Ils ont méprisé ses remontrances, parce qu'ils sont maintenus par une puissance séculière qui a la main forte .... Mais enfin le zèle de la gloire de Dieu a emporté notre prélat, et l'a obligé d'excommunier ceux qui exerceraient ce trafic. Ce coup de foudre ne les a pas plus étonnés que le reste ; ils n'en ont tenu compte, disant que l'église n'a point de pouvoir sur les affaires de cette nature .... Il a pnnsé mourir de douleur à ce sujet, et on le voit sécher sur pied.»

Voyant que tous ses efforts pour résister au torrent du mal étaient inutiles, Mgr. de Laval se décida à porter lui-même ses plaintes au pied du trône ; il désirait proposer en même temps quelques mesures avantageuses à la colonie, et surtout

(l) Lettres Historiques.

demander l'érection de l'évêché de Québec, pour raffermir l'autorité épiscopale. Il s'embarqua le douze d'août, laissant les esprits des bons citoyens partagés entre l'espérance et la crainte. « S'il ne réussit pas dans son dessein, » écrivait encore la Mère de l'Incarnation, « je crois qu'il ne reviendra pas, ce qui serait une perte irréparable pour cette nouvelle église et pour tous les pauvres français.» Il avait été précédé par le secrétaire du gouverneur, M. Péronne de Mazé, qui allait à Paris pour défendre la cause de son supérieur.

M. Boucher, envoyé en France l'année précédente, avait fait comprendre à la cour l'importance que pouvait un jour prendre le Canada, les germes de prospérité qu'il renfermait, et l'urgente nécessité de lui envoyer des secours, si on ne voulait le laisser périr. Le roi promit d'expédier, l'année suivante, un régiment destiné à attaquer les Iroquois dans leur propre pays ; pour marque de sa bonne volonté, il fit passer, dans deux de ses vaisseaux, cent soldats commandés par le sieur Dumont, qui était chargé en même temps de dresser un rapport sur l'état du pays. Plus de deux cents nouveaux colons étaient venus sur ces bâtiments, à la suite de M. Boucher, qui était bien propre à les diriger dans leurs projets d'établissement. Le passage dura quatre mois ; aussi, tous eurent à souffrir considérablement, car les capitaines n'avaient pris de provisions que pour deux mois ; quarante personnes moururent de fatigues et de misères avant la fin du voyage. Les vaisseaux s'étant arrêtés à Tadoussac, il fallut, avec de grands embarras, transporter à Québec les soldats, les colons et tout le bagage sur des barques et des chaloupes (1).

M. Dumont avait, en passant à Terreneuve, pris possession du port de Plaisance, au nom de la France; c'était un poste d'une grande importance pour la protection des pêcheries qui se faisaient dans le golfe de Saint-Laurent et sur le grand banc de Terreneuve. Il y laissa un eeelésiasiastique et trente soldats chargés d'éloigner les Hollandais et les Anglais, qui désiraient s'en emparer. Afin de connaître par lui-même les ressources du Canada, il visita les environs de Québec, et remonta jusqu'aux Trois-Rivières accompagné de M. Boucher, qu'il installa comme gouverneur du lieu.

Lorsque, le même automne, il partit pour retourner en France, il s'était formé du pays une idée fort avantageuse ; aussi son rapport servit à confirmer l'exactitude des détails

(1) Lettres Historiques de la Mère do l'Incarnation j Relation de 1662 ; Journal des Jésuites.

donnés à la cour par le gouverneur de la colonie et par M. Boucher.

Cependant, au milieu des espérances que suscita la visite du commissaire du roi, de vagues inquiétudes se glissaient dans les esprits : l'éloignement du premier pasteur, le sujet de son absence, les progrès du mal causé aux aborigènes, par la vente des boissons enivrantes, étaient bien propres à attrister les bons chrétiens et à leur faire craindre les châtiments de Dieu. « Le mépris de l'excommunication continuant, »dit une chronique du temps, «on larenouvela,et, s'en étant suivi peu d'amendement, Dieu parut vouloir punir ses injures (1). » La main de Dieu se montra en effet si visiblement dans les phénomènes qui se succédèrent pendant sept mois, qu'il était impossible de la méconnaître. « Le ciel et la terre nous ont parlé bien des fois depuis un an,» écrivait le P. Jérôme Lalemant dans l'automne de 1663 « Le ciel a commencé par de beaux phénomènes; la terre a suivi par de furieux soulèvements.... Nous avons vu, dès l'automne dernier, des serpents embrasés, qui s'enlaçaient les uns dans les autres en forme de caducée, et volaient par le milieu des airs, portés sur des ailes de feu ; nous avons vu sur Québec un grand globe de flammes, qui faisait un assez beau jour pendant la nuit, si les étincelles qu'il dardait de toutes parts n'eussent mêlé de frayeur le plaisir qu'on prenait à le voir. Ce même météore a paru sur Montréal, mais il semblait sortir du sein de la lune, avec un bruit qui était celui des canons ou des trompettes, et, s'étanl promené trois lieues en l'air, fut se perdre enfin derrière la grosse montagne dont cette île porte le nom. » Des météores ignés, ainsi que les mouvements rapides et brillants des aurores boréales, avaient souvent été remarqués au Canada, mais ils semblèrent se relier si naturellement avec les convulsions de la terre qui suivirent peu après, qu'on les regarda comme des avertissements du ciel. Les autorités les plus respectables (2) de l'époque rapportent que des avis mystérieux de ce qui allait arriver furent communiqués à quelques personnes.

Une femme algonquine âgée, de vingt-six ans, bonne, simple et sincère, lit devant deux Pères Jésuites une déposition confirmée par son mari, son père et sa mère, tous trois témoins de ce qui s'était passé. Yoici ce qu'elle rapportait.

(1) Journal des Jésuites.

(2) Relation de 1663; Lettres Historiques de la M. do l'Incarnation ; Histoire de PIlbtel-Dieu de Québec.

« La nuit du quatre au cinq février, étant entièrement éveillée et en plein jugement, ... j'ai entendu une voix distincte qui m'a dit : 11 doit arriver aujourd'hui des choses étranges; la terre doit trembler. Je me trouvai pour lors saisie

d'une grande frayeur, parce que je ne voyais personne

Remplie de crainte, je tâchai de m'endormir avec assez de peine ; et, le jour étant venu, je dis tout bas à Joseph Onnontakité, mon mari, ce qui m'était arrivé; mais m'ayant rebutée, disant que je mentais et lui en voulais faire accroire, je ne parlai pas davantage. Sur les neuf ou dix heures du même jour, allant au bois pour bûcher, à peine étais-je entrée dans la forêt, que la même voix se fit entendre, disant la même chose, et de la même façon que la nuit précédente. Ma peur fut bien plus grande, parce que j'étais toute seule ; je regardai aussi de tous côtés pour voir si je n'apercevrais personne, mais rien ne parut .... M'en retournant, je rencontrai ma sœur .... à laquelle je racontai ce qui me venait d'arriver. Elle prit en même temps les devants, et, rentrant dans la cabane avant moi, elle redit à mon père et à ma mère ce qui m'était arrivé ; mais! comme tout cela était fort extraordinaire, ils l'écoutèrent sans aucune réflexion. La chose en demeura là, jusques à cinq ou six heures du soir du même jour, où, un tremblement, de terre survenant, ils reconnurent par expérience que ce qu'ils m'avaient entendu dire avant midi n'était que trop vrai. »

C'était le lundi gras, cinquième jour de février 1663; la journée avait été belle et sereine. Bien des gens avaient commencé à célébrer le carnaval par les amusements et les excès ordinaires; de leur côté, les personnes pieuses assistaient aux offices qu'on faisait dans l'église des Jésuites en l'honneur des martyrs du Japon, et demandaient à Dieu d'éloigner les fléaux dont la colonie semblait menacée. Pour les mêmes fins, des prières particulières s'étaient faites dans les communautés religieuses. Suivant l'Histoire de l'Hôtel-Dieu, à la suite de l'exposition du Saint Sacrement dans la chapelle des hospitalières, la Mère Catherine de Saint-Augustin, personne jouissant d'une grande réputation de piété, eut une vision qui lui annonçait que la main de Dieu allait s'appesantir sur la colonie. « Elle vit, » rapporte l'annaliste, « quatre démons furieux, aux quatre côtés des terres voisines de Québec, qui les secouaient si rudement, qu'ils se proposaient de renverser toute la colonie. En même temps, elle aperçut un jeune homme d'un air majestueux, qui montra l'autorité qu'il avait sur ces spectres, en ce qu'il les arrêta un peu de temps, puis

il leur lâcha la bride, et elle entendit les démons qui disaient que ce qui allait arriver convertirait tous les pécheurs, mais que ce ne serait que pour un temps, et qu'ils avaient bien des moyens pour les ramener dans le chemin du vice. » Cette vision est rapportée dans des termes presque identiques par le P. Lalemant, dans la Relation de 1663, et par la Mère de l'Incarnation. Déjà la Mère Catherine de Saint-Augustin avait fait connaître à plusieurs reprises les pressentiments qu'elle avait au sujet des châtiments de Dieu sur la Nouvelle-France.

Elle priait encore, lorsque, vers cinq heures et demie du soir, on sentit dans toute l'étendue du Canada un frémissement de la terre, suivi d'un bruit ressemblant à celui que feraient des milliers de carrosses, lourdement chargés et roulant avec vitesse sur des pavés. Bientôt cent autres bruits se mêlèrent à ces deux premiers: tantôt l'on entendait le pétillement du feu dans les greniers, tantôt le roulement du tonnerre, ou le mugissement des vagues se brisant contre le rivage ; quelques fois on aurait dit une grêle de pierres tombant sur les toits ; le sol se soulevait et s'affaissait d'une manière effrayante; les portes s'ouvraient et se fermaient avec bruit ; les cloches des églises et les timbres des horloges sonnaient. ; les maisons étaient agitées, comme des arbres lorsque le vent souffle violemment; les meubles se renversaient, les cheminées tombaient, les murs se lézardaient ; les glaces du fleuve, épaisses de trois ou quatre pieds, étaient soulevées et brisées comme dans une soudaine et violente débâcle. Les animaux domestiques témoignaient leurs craintes par des cris, des beuglements, des hurlements; les poissons eux-mêmes étaient effrayés, et, au milieu de tous les sons discordants, l'on entendit les rauomes soufflements des marsouins aux Trois-Rivières, où jamais on n'en avait vu auparavant.

L'agitation était irrégulière : un moment, on sentait sous ses pieds des mouvements saccadés et fort rudes ; puis ce n'était plus qu'un balancement, comme celui qu'on éprouve sur un gros vaisseau bercé par les vagues ; plusieurs ressentirent des soulèvements de cœur semblables à ceux que cause le mal de mer. La première secousse dura prè9 d'une demi-heure ; cependant sa plus grande force ne se déploya que pendant un petit quart d'heure, ou, selon le Journal des Jésuites, l'espace de deux miserere. M. d'Avaugour lui donne une durée un peu moindre. « Nous avons eu, » écrivait-il. «un tremblement de terre qui a duré près d'un demi-quart d'heure, assez fort pour nous favoriser à un bon acte de contrition » — Il ajoutait ;

« Comme ces choses non communes rangent parfaitement les chrétiens à leur devoir, il est à croire que dans le cœur des autres, elles portent puissamment la terreur et la crainte, particulièrement parmi cette canaille d'Américains, habitués de sacrifier au démon pour savoir l'avenir. » En effet la terreur fut générale parmi les chrétiens, comme parmi les payens. Chez les Français, les uns croyaient à un incendie, d'autres saisissaient leurs armes, persuadés que les Iroquois arrivaient pour les attaquer. Plusieurs se prosternaient à terre, et imploraient la miséricorde de Dieu ; quelques-uns couraient aux églises afin de se confesser, et c'étaient surtout ceux qui avaient déjà commencé à célébrer le carnaval. Les Monlagnais et les Algonquins chrétiens croyaient, que les démons avaient été lâchés sur la terre, pour les punir de leur ivrognerie. Des sauvages payens s'imaginèrent que les âmes de leurs ancêtres s'agitaient pour rentrer en possession de leurs anciennes terres de chasse ; dans cette pensée, ils firent plusieurs décharges de mousqueterie, afin de les éloigner et de les forcer à retourner au pays des âmes.

La première secousse fut le prélude de plusieurs autres : pendant la nuit suivante, une personne en compta trente-deux, dont six seulement furent bien sensibles: Le foyer des feux souterrains qui produisirent ce grand ébranlement paraît avoir été sous la chaîne des monts Laurentins, depuis le Labrador jusqu'à l'Outaouais ; de là, le mouvement s'étendit jusques dans la Gaspésie, la Nouvelle-Angleterre, la Nouvelle-Hollande et l'Acadie, mais en diminuant d'intensité à mesure qu'il s'éloignait du point de départ (1). D'après les renseignements les plus authentiques, on put constater qu'une superficie de plus de quarante mille lieues fut, à la même heure, plus ou moins agitée Ce premier tremblement de terre fut suivi d'une suite d'ébranlements semblables, qui continuèrent jusques vers le vingt d'août, c'est-à-dire, pendant six mois et demi. « Il est vrai,» dit le P. Lalemant, «que les secousses n'étaient pas toujours également rudes. En certains endroits, comme dans

(1) Twenty-sixth January, 1663, at tho shutting in of the evening, agréât earthquake in New England ; and another in the night ; and again, on the 28th of the same month, another about nine in the morning.— New England's Mémorial by Thomas Morton. — Le vingt-six janvier do la Nouvelle-Angleterre répondait au cinq février do la Nouvelle-France. Les Anglais tenaient encore au vieux style tandis que les Français, avec l'église catholique, avaient adopté le calendrier grégorien, aujourd'hui suivi chez toutes les nations civilisées, excepté dans la Kussie et la Grèce. Morton remarque que les plus fort3 tremblements de terre dans l'Amérique Septentrionale ont eu lieu en 1638, 1658, 1663, 1727, 1755. Dans tous les ca3 lo mouvement se dirigeait du nord-ouest au sud-est.

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les montagnes que nous avons à dos, le tintamarre et le trémoussement y ont été perpétuels pendant un long temps ; en d'autres endroits, comme à Tadoussac, il y tremblait d'ordinaire deux et trois fois le jour avec de grands efforts, et nous avons remarqué qu'aux lieux plus élevés l'émotion était moindre qu'au plat pays (1). »

La présence de feux souterrains se manifesta de diverses manières et dans des lieux très-éloignés les uns des autres. Aux environs des Trois-Rivières, l'atmosphère devenait par fois fort lourde ; quoiqu'on fût au milieu de l'hiver, des bouffées d'une chaleur étouffante se succédèrent pendant toute la nuit du cinq au six février. L'on vit de grosses fumées et des jets de boue et de sable s'élancer au-dessus des eaux du fleuve, vis-à-vis de Québec. À Tadoussac, il tomba des cendres, qui couvrirent le sol à une épaisseur de plus d'un pouce. Pendant plusieurs mois, l'on aperçut dans les airs un grand nombre de météores ignés, sous la forme de lances, de boules, de serpents. Les habitants de la côte de Beaupré remarquèrent un globe étincelant s'étendant au-dessus de leurs champs, comme une grande ville dévorée par l'incendie ; leur terreur fut extrême, car ils crurent qu'il allait tout embraser. Le météore traversa cependant le fleuve sans causer de mal, et alla se perdre audelà de l'île d'Orléans. Pendant l'été, les exhalaisons brûlantes qui sortaient du sein de la terre produisirent une si grande sécheresse, que les herbes et les blés jaunirent, comme s'ils eussent été arrivés à leur maturité.

Des ébranlements si longs et si violents, dans l'intérieur de la terre, durent nécessairement amener bien des bouleversements à la surface. Des sauvages et des français rapportèrent que, dans le Saint-Maurice, à cinq ou six lieues des Trois-Rivières, des coteaux fort escarpés furent aplanis, ayant été enlevés de dessus leurs bases et, pour ainsi dire, déracinés jusqu'au niveau de l'eau. Ainsi renversés dans la rivière avec des massifs d'arbres, ils formèrent une puissante digue; les eaux arrêtées s'élevèrent, se répandirent sur les rivages, minèrent les terres éboulées et les entraînèrent en si grande abondance vers le Saint-Laurent, que sa couleur en fut entièrement changée pendant plus de trois mois. Le sol léger et sablonneux du pays qui avoisine le Saint-Maurice et le Bastiscan cédant facilement à l'action des eaux, du dégel et des secousses, bien des chan-

(1) Relation de 1663 La même observation a été faite à l'occasion du tremblemtnt de terre du dix-sept octobre 1860.

gemcnts s'opérèrent sur leurs rivages. De nouveaux lacs se formèrent, des coteaux s'affaissèrent, des sauts furent aplanis, de petites rivières disparurent, de grandes forêts furent renversées.

Depuis le cap Tourmente jusqu'à Tadoussac, la physionomie de la côte fut gravement modifiée dans plusieurs localités. Près de la baie Saint-Paul, une colline isolée, ayant environ un quart de lieue de tour, descendit sous les eaux et en ressortit pour former un îlot ; vers la pointe aux Alouettes, un grand bois se détacha de la terre ferme, glissa sur les rochers jusque dans le fleuve, où, pendant quelque temps, les arbres restèrent droits, élevant leurs cimes verdoyantes au-dessus des eaux (1).

Les secousses du tremblement de terre se firent sentir sur le fleuve plusieurs fois durant l'été. Au mois de juin, la chaloupe du sieur de Lespinay remontait à Québec, portant le secrétaire du gouverneur, M. de Mazé, qui s'était embarqué à Gaspé. Lorsqu'elle approchait de Tadoussac, elle commença tout d'un coup à trembler et à s'agiter d'une manière étrange, le flot la soulevant fort haut et la laissant retomber à des intervalles irréguliers. Comme aucun des passagers n'avait jamais rien éprouvé de semblable, tous restèrent surpris et effrayés. Au milieu de leur étonnement, ils tournèrent les yeux vers la terre, et virent une montagne s'ébranler, tournoyer, et s'abymer, de sorte que le sommet se trouvait au niveau du sol environnant. Dans leur frayeur, ils se hâtèrent de gagner le large, craignant que quelques débris ne fussent lancés jusques sur leur chaloupe. Un grand navire, suivant la même route peu de temps après, fut fortement ébranlé ; saisis de terreur, les matelots et les passagers se jetèrent à genoux pour se préparer à la mort. Ils voyaient les eaux du fleuve agitées, tourmentées dans toutes les directions, et ils ne pouvaient s'expliquer un mouvement qu'ils n'avaient jamais remarqué auparavant.

Ce qui étonna grandement, c'est qu'au milieu de tous les bouleversements, par une protection particulière de Dieu, personne ne fut blessé, aucune maison ne fut renversée. Toutefois l'effet moral n'en fut pas moins grand sur les consciences même les plus endurcies. «Quand Dieu parle, » dit la Relation de 1663, «il se fait bien entendre, surtout quand il parle parla

(1) T>us les détails donnés sur le tremblement déterre de l'année 1663 sont dus à des témoins oculaires, parmi lesquels se trouvent le P. Lalemant, la M. de l'Incarnation, l'annaliste de l'Hûtel-Dieu, Josselyo, etc.

voix des tonnerres ou des tremble-terre, qui n'ont pas moins ébranlé les cœurs endurcis que nos plus gros rochers, et ont fait de plus grands remuements dans les consciences que dans nos forêts et sur nos montagnes.» La pensée que la fin du monde arrivait s'était emparée des esprits: aussi, se croyant aux portes de l'éternité, chacun se préparait au jugement dernier. Le mardi gras et le mercredi des cendres ressemblaient au jour de Pâques, par le grand nombre de personnes qui s'approchèrent de la sainte table. Tout le temps du carême continua de présenter le spectacle le plus édifiant : les ennemis se reconciliaient, des restitutions se faisaient, on se livrait de toutes parts à des œuvres de pénitence et de charité.

Il n'est pas surprenant qu'au milieu de la frayeur générale, bien des personnes aient cru voir des prodiges dans des choses fort ordinaires, que leur imagination défigurait. C'étaient tantôt des spectres épouvantables, tantôt un feu, ayant la figure d'un homme qui vomissait des flammes ; l'on entendait dans les airs des clameurs, des hurlements, des plaintes, des menaces. Les profondes solitudes de la Nouvelle-France, ses vastes et sombres forêts, les légendes mystérieuses des tribus sauvages étaient bien propres à inspirer aux colons français un penchant au merveilleux, penchant que durent alors augmenter les effrayantes convulsions de la nature. Des circonstances semblables avaient produit les mêmes effets sur les habitants de la Nouvelle- Angleterre. C'est la remarque que fait l'historien Hutchinson : «Je pourrais, » dit-il, « d'après les manuscrits et les documents imprimés, recueillir, dans les différentes parties du pays et à diverses époques, autant de prodiges qu'il en faudrait pour remplir un petit volume. »

Laissant de côté les quelques exagérations que la crédulité populaire a pu ajouter à la vérité des faits, il reste une masse suffisante de témoignages respectables pour nous prouver que le tremblement de terre, arrivé en 1663, fut remarquable par son intensité, par sa longue durée, par les circonstances extraordinaires qui le précédèrent et l'accompagnèrent. Dans des vues providentielles, Dieu voulut que ce bouleversement de l'ordre physique, servît à rétablir l'ordre moral, gravement compromis dans le Canada par les excès des deux dernières années.

&IÀPITRE QUATORZIEME

Courses des Iroquois — Prisonnier français délivré par des algorquins — Cinq français arrivent de l'ouest avec cent cinquante outaouais -Missiors et mort du P. Mesaard— Jean Cruérin — Mori du sieur D'Aulnay — La Tour est nommé gouverneur de l'Acadie — Emmanuel Le Borgne, créancier de D'Aulnay, veut s'emparer de sa succession - Il attaque Nicolas Denys — Le major Robert Sedgwiek s'empare des postes français dans l'Acadie— Traité de Westminster— Cromwell accorde l'Acadie à Charles de La Tour et aux sieurs Thomas Temple et Crowne — Mort de La Tour — Propositions de M. d'Avaugour pour l'extension et l'affermissement de la domination française dans l'Amérique du Nord— Rappel de M. d'Avaugour— Sa mort — Arrivée de M. de Mésy, de Mgr. de Laval, et de M. Dupont-Gaudais, commissaire du roi — La Compagnie des Cent-Associés remet au roi la Nouvelle-France — Nouvelles institutiens— Temps héroïques — Beiux exemples donnés par des laïques.

Les Iroquois, occupés par les guerres lointaines qu'ils avaient entreprises, craignant peut-être de fouler une terre qui s'agitait encore sous les pieds, laissèrent les colons français de Québec et des Trois-Rivières cultiver en paix leurs champs. Montréal fut seul troublé par deux ou trois petites bandes des ennemis. Quelques luirons, campés auprès du fort, furent massacrés par sept agniers, qu'ils avaient reçus dans leur cabane. La veille de la Pentecôte, quarante guerriers, tant agniers qu'onneyouts, saisirent, aux portes de Montréal, deux français occupés dans leurs champs. L'un des deux prisonniers fut donné aux onneyouts ; l'autre fut gardé par les agniers, qui prirent le chemin de leur pays, où ils voulaient brûler leur captif. Celui-ci était un honnête ljomine, plein d'une confiance filiale' dans la sainte Vierge, et fermement persuadé qu'elle le protégerait contre ses bourreaux, quoiqu'il y eût pour lui peu d'apparence de salut.

Cependant les algonquins de Sillery avaient entrepris de faire la petite guerre. Quarante hommes étaient partis, décidés à s'avancer bien loin vers les terres des Iroquois ; arrivés au lac Champlain, ils s'arrêtèrent et se placèrent en embuseade. À peine étaient-ils à couvert, qu'ils aperçurent les agniers revenant de Montréal avec leur prisonnier. Les algonquins les suivent des yeux, et remarquent attentivement la situation de leur campement. À la nuit close, les guerriers

chrétiens font leurs approches dans un profond silence ; ils entourent le camp ennemi, et se tiennent prêts à l'attaquer vers la pointe du jour. Garistarsia, nommé Le Fer par les Français, était le chef du parti iroquois; homme vigilant et renommé pour ses exploits, il s'éveilla au léger bruit que fit un des algonquins en marchant : aussitôt il donna l'alarme à ses compagnons, qui, dans un instant, eurent les armes à la main et furent prêts à combattre. S'étant aperçus de ce mouvement, les algonquins, après avoir déchargé leurs fusils et saisi leurs haches, se précipitèrent sur les agniers. Dans l'obscurité, ils frappaient à droite et à gauche, sans trop savoir sur qui portaient leurs coups. Gahronho, chef des algonquins, reconnut le capitaine iroquois; il le suivit pas à pas, le rejoignit, et, le prenant par sa longue chevelure, voulut le forcer de se rendre. La hache de Garistarsia se leva à l'instant pour répondre à cette sommation ; mais son adversaire le prévint, et, d'un coup vigoureusement asséné, le renversa mourant. En voyant tomber leur chef, les iroquois furent saisis d'épouvante, et s'enfuirent dans toutes les directions. Lié au sol par les pieds et les mains, le prisonnier français était resté témoin silencieux, pendant la durée de la lutte. Mais, voyant un algonquin s'avancer pour l'assommer, il cria qu'il était français ; il fut aussitôt reconnu, ses liens furent brisés, et les vainqueurs le ramenèrent à Montréal.

Les hostilités des Iroquois n'empêchaient point les Français de s'avancer peu à peu vers l'intérieur du continent. Neuf voyageurs étaient partis, en 1660, avec une bande d'outaouais, pour pénétrer dans les pays de l'ouest et y faire des découvertes. Sept d'entre eux arrivèrent à Montréal, le vingt-cinq juillet 1663, conduisant trente-cinq canots outaouais ; deux de leurs compagnons étaient morts près des grands lacs : c'étaient le P. Mesnard et son fidèle assistant, Jean Guéiïn.

Malgré les protestations d^amitié que les Outaouais avaient faites au P. Mesnard avant le départ de Montréal, ces hommes, réputés les plus grossiers d'entre tous les sauvages, l'avaient traité fort mal, l'obligeant, malgré son âge avancé, à porter de lourds fardeaux dans les portages et à ramer pendant tout le voyage. Par suite de leur imprévoyance, les vivres avaient manqué, et la disette s'était fait si cruellement sentir, que le vieux missionnaire était exténué lorsque le convoi arriva à l'entrée du lac Supérieur. Le canot qui le portait se brisa en cet endroit, et le P. Mesnard fut impitoyablement abandonné avec trois sauvages sur les rochers du rivage. Sans vivres

et sans moyens de continuer leur voyage, ils demeurèrent là pendant six jours, souffrant toutes les horreurs de la faim. Pour s'empêcher de mourir, ils pilaient des os qui étaient restés autour d'une cabane abandonnée, et ils en faisaient une espèce de potage, aussi dégoûtant au palais qu'à l'odorat. Les chefs outaouais eurent enfin l'humanité de les venir chercher, et de les transporter dans le lieu où la bande devait hiverner. C'était une baie, à laquelle le Père donna le nom de Sainte- Thérèse; là il eut le bonheur de retrouver ses compagnons français, dont il avait été séparé pendant tout le voyage. Le bon Jean Guérin se dévoua de tout cœur à son service; encore eurent-ils ensemble beaucoup à souffrir, car ils passèrent l'hiver dans une misérable hutte, formée de branches de sapin. Un petit poisson, cuit à l'eau claire et partagé entre quatre ou cinq personnes, était pour eux un régal ; les repas ordinaires consistaient en une espèce de mousse, nommée tripe-de-roche, qu'ils faisaient bouillir avec des arêtes de poisson, des os broyés, des écorces de chêne, de bouleau, de tilleul. Pendant l'été qui suivit, ils se trouvèrent un peu mieux, grâces à la chasse et aux fruits sauvages.

Voyant que la grossièreté et le libertinage des Outaouais les rendaient indifférents aux vérités de la religion chrétienne, le P. Mesnard se décida à entreprendre un voyage de plus de cent lieues, pour rejoindre une portion de la nation huronne qui se trouvait alors sur les terres des Nadouessioux, vers les sources de la rivière Sainte-Croix. Selon Nicolas Perrot, le pays des Nadouessioux, ou Sioux, s'étendait jusqu'à une petite distance du lac Supérieur ; il embrassait, à l'est du Mississipi, un territoire qui forme aujourd'hui une grande partie du AVisconsin et de l'fowa. Après avoir fui devant les Iroquois jusques sur les bords du Mississipi, en compagnie d'une bande d'outaouais, ces hurons s'étaient enfin arrêtés dans le pays, et, l'ayant trouvé parsemé de lacs et de marécages, ils s'y crurent à l'abri des attaques de leurs anciens ennemis. Parmi eux étaient des chrétiens, que le P. Mesnard désirait secourir, et, au mois de juin 1661, il partit pour les chercher, avec un jeune armurier et plusieurs hurons. Ceux-ci, après quelques semaines de marche, donnèrent les deux français, sous le prétexte d'obtenir du secours au village. Campés près d'un lac, le Père et son compagnon attendirent inutilement leur retour pendant quinze jours ; se voyant alors complètement dépourvus de vivres, ils raccommodèrent un petit canot qui avait été laissé dans les broussailles, y jetèrent leurs paquets et s'embarquèrent

pour continuer leur voyage. Un jour, vers la mi-août, le P. Mesnard était descendu à terre, pendant que son compagnon conduisait le canot à travers un rapide dangereux. Arrivé à l'autre bout de ce passage difficile, celui-ci attendit pendant longtemps le vieux missionnaire ; après l'avoir cherché et appelé, il fit plusieurs décharges de son fusil. Tout ayant été inutile, il se hâta de pousser vers le village huron, où il aborda deux jours après, et d'où il expédia un jeune sauvage, pour suivre les traces du P. Mesnard. L'envoyé revint au bout de quelques heures, prétendant avoir été effrayé par la rencontre des ennemis. Le P. Mesnard s'était égaré. Il a pu mourir de faim et de fatigue, ou être tué par quelqu'un de ces barbares. De fait, quelque temps après, on découvrit un saki, portant des objets qui avaient appartenu au missionnaire, et, plusieurs années après, selon N. Perrot, on trouva chez les Sioux son bréviaire et sa soutane, qu'ils exposaient dans les festins et auxquels ils vouaient leurs mets.

Jean Guérin, le fidèle compagnon du P. Mesnard, avait été laissé chez les Outaouais ; il y demeura, remplissant une partie des fonctions d'un missionnaire, instruisant, exhortant, baptisant et préparant les voies pour l'établissement de missions régulières. L'année suivante, il fut tué par la décharge accidentelle d'un fusil. «C'était un homme de Dieu,» écrivait le P. Jérôme Lalemant ; « il s'était donné à nous afin de coopérer par ses services, à la conversion des sauvages : de fait il avait accompagné nos Pères.... soit aux Iroquois, soit aux Hurons, aux Abenaquiois. aux Algonquins.... donnant partout des marques d'une sainteté très-rare. »

Instruit des importantes découvertes qui se faisaient chaque jour dans les régions de l'ouest, et ayant examiné par lui-même les lieux qui pouvaient immédiatement être occupés par des colons autour de Québec et de Montréal, M. d'Avaugour nourrissait de brillantes espérances sur l'avenir de la Nouvelle- France. Mais il comprenait que, pour les réaliser, il fallait dompter les Iroquois et arrêter les empiétements des Anglais. Depuis plusieurs années, ces derniers s'étaient rendus maîtres de Port-Royal, et avaient pris possession des côtes de la Baie Française. Leurs envahissements successifs du côté de l'Acadie avaient malheureusement été favorisés par les longues luttes qui, depuis la mort de M. de Razilly, régnaient sans interruption, entre les commandants français dans ce pays.

M. D'Aulnay n'avait pas joui longtemps de ses conquêtes, ni des concessions obtenues de la cour ; car il mourut en 1650,

trois ans seulement après avoir été nommé gouverneur de toute l'Acadie (1). Alors La Tour passa en France, se fit absoudre des accusations portées contre lui, et obtint, en février 1651, des lettres patentes du roi, le confirmant dans ses possessions et lui accordant le gouvernement de l'Acadie. A son retour dans le pays, madame D'Aulnay lui remit le fort La Tour sur la rivière Saint-Jean, où il avait fait sa principale résidence avant son voyage au Canada. Cependant la paix ne fut pas rétablie par ces nouveaux arrangements. Le sieur Emmanuel Le Borgne, marchand de La Rochelle, ayant obtenu un arrêt du parlement, s'empara de la succession de D'Aulnay, en compensation des avances considérables qu'il lui avait faites. D'un autre côté, La Tour épousa la veuve du sieur D'Aulnay, et crut avoir ainsi acquis le droit d'entrer dans toutes les possessions de ce dernier. Pendant que les cours de France examinaient les droits des deux parties, Le Borgne voulut assurer ses prétentions par la force, et entreprit de chasser de l'Acadie La Tour etDenys. Nicolas Denys était venu en Amérique à la suite du commandeur de Razilly, dans le même temps que son frère Denys de Vitré. Homme entreprenant, Nicolas Denys établit d'abord une pêche sédentaire au port Rossignol ; pour l'exploiter, il s'était associé avec M. de Razilly et un marchand d'Auray en Bretagne. Après la mort de son protecteur, il fut nommé par la compagnie de la Nouvelle-France « gouverneur en toute l'étendue de la grande baie Saint-Laurent et îles adjacentes, à commencer depuis le cap de Canseau jusqu'au cap des Rosiers. » Il forma alors deux nouveaux établissements, l'un à Chédabouctou (2), et l'autre à Saint-Pierre dans l'île du Cap-Breton. 11 arrivait dans cette île muni de sa commission, lorsqu'il fut assailli, sans aucune provocation de sa part. Soixante hommes envoyés par Le Borgne attaquèrent son habitation, enlevèrent ses travailleurs, et pillèrent son vaisseau, qui était chargé de marchandises. Peu de jours après, Denys lui-même fut saisi, conduit à Port- Royal, et jeté dans les fers comme un malfaiteur. Ayant été relâché, il passa en France pour se plaindre, et revint en 1654 reprendre possession de ses postes, avec une nouvelle commission donnée au nom du roi (3).

(1) Mémoires des Commissaires, etc., etc. D'Aulnay était resté dix-sept ans dans l'Acadie. Il ava-.t eu plusieurs enfants d'un premier mariage. Ses fils, entrés au service, furent tués à la guerre ; le dernier, major au régiment de La Ferté, périt au siège de Luxembourg. Une fille, née de son second mariage, fut élevée en Franco, et devint chanoinesse de Poussay. (Archives de la marine.)

(2) Aujourd'hui Guyborough.

(3) Denys, Description géographique et historique des côtes de l'Amérique Sep~ tentrionale.

Débarrassé de Denys, Le Borgne se prépara à attaquer La Tour, qui était à son fort sur la rivière Saint-Jean. Ces troubles entre les commandants français suggérèrent à quelques particuliers de la Nouvelle-Angleterre l'idée de profiter des circonstances pour s'emparer des postes en litige, quoique la Grande Bretagne et la France fussent alors en paix. Cromwell venait d'envoyer des vaisseaux et des troupes pour surprendre les Hollandais à Manhatte. Cette expédition ayant été arrêtée, le commandant, Robert Sedgwick, embarqua sur ses vaisseaux cinq cents hommes fournis par la province de Massachuset, se dirigea contre les établissements français, et s'empara sans résistance du fort de La Tour, dépourvu d'hommes et de munitions. Le Borgne essaya de se défendre à Port-Royal ; il répondit assez fièrement à la sommation de Sedgwick, et fit sortir une partie de ses hommes pour attaquer trois cents soldats anglais, qui s'avançaient pour assaillir son fort. Mais, les chefs du petit parti français ayant, été tués, les soldats s'enfuirent en désordre. Quoique Le Borgne eût encore les moyens de prolonger la lutte, comme il n'entendait rien à la guerre et n'avait personne pour commander, il crut devoir se rendre aux ennemis. Par la capitulation, signée le seize août 1664, il fut stipulé que les soldats de Port-Royal sortiraient avec les honneurs de la guerre, et seraient conduits en France; que les habitants pourraient demeurer dans le pays, conservant leurs biens et jouissant du libre exercice de leur religion ; que les missionnaires capucins resteraient pour remplir les fonctions de leur ministère.

Les quarante ou cinquante familles qui avaient des habitations et des terres à Port-Royal, n'ayant rienà espérer en France, préférèrent demeurer dans le pays, dans la confiance qu'il serait bientôt rendu aux Français. Sedgwick s'empara ensuite de Pentagouet et de La Hève, sans faire aucune tentative contre Denys, qui resta dans son gouvernement. Ainsi passèrent aux Anglais tous les anciens établissements formés sur la côte de l'Acadie. Avec un peu de soin de la part de la mère patrie, ils auraient pu être mis en état de résister aux agressions de leurs voisins; mais la cour de France ne paraissait pas avoir le moindre souci d'un pays., que l'Angleterre convoitait, parce qu'elle en comprenait l'importance.

Au mois de novembre de l'année 1655, un traité entre les deux nations fut conclu à Westminster. Les Français songèrent alors à demander la restitution de l'Acadie, mais les Anglais remirent à une autre époque, la décision de cette affaire,

qui ne fut réglée que douze ans après, par le traité de Bréda (1). Fatigué des fréquents changements de fortune qu'il avait subis, et ne comptant plus sur l'assistance de la France, La Tour accepta la domination anglaise. Aussi voit-on que Cromwell, par un acte en date du neuf août 1656, accorda « à Charles de Saint-Etienne, sieur de La Tour, baron de la Nouvelle-Ecosse, à Thomas Temple et à Guillaume Crowne, chevaliers .... le pays et territoire appelé l'Acadie et partie du pays nommé la Nouvelle-Ecosse (2). » Cette concession embrassait toute la longueur des côtes depuis Mirliguèche jusqu'à Pentagouet inclusivement.

Ecrasé de dettes, La Tour céda à ses deux associés l'habitation de la rivière Saint-Jean et ses droits sur l'Acadie, à condition qu'ils lui feraient une rente annuelle, et qu'ils paieraient une somme de plus de trois mille louis à la veuve du major Gibbons de Boston. La Tour mourut avant le traité de Bréda, laissant de son second mariage, cinq enfants, dont le plus âgé n'avait alors que cinq ou six ans (3).

L'Acadie était encore au pouvoir des Anglais lorsque M. d'Avaugour, sur le point de quitter le Canada, présenta au roi un plan, au moyen duquel il espérait étendre la domination française sur tout le nord de l'Amérique. Yoici les propositions qu'il soumettait à la cour : « Pour penser tout de bon à y planter les fleurs de lys, je ne vois rien de plus solide que de fortifier Québec, faire un fort sur sa droite, de l'autre côté du fleuve, et un autre à sa gauche sur la rivière Saint-Charles, et cela soutenu par un envoi de trois mille hommes. Ainsi ce poste serait parfaitement établi, et une très-grande affaire commencée. Pour y bien parvenir, il faut deux choses: cent mille écus pour les fortifications et cent mille francs pour les magasins de bouche. La seconde, il faut que les trois mille soldats soient choisis, non-seulement pour la guerre, mais aussi pour le travail ; qu'en venant en ce pays, ils se proposent de venir ouvrir la tranchée d'une place et retrancher un camp, ce qui

(1) Mémoires des Commissaires, etc.

(2) Mémoires des Commissaires, etc.

(3) Calendar of State Papers; Archives delà marine. — LesenfaDts de Charles de La Tour et de Dame Jeanne Motin étaient: Jacques, mort vers 1699, Charles, et trois filles. Marie de La Tour épousa Alexandre Lo Borgne de Bellisle ; Marguerite se maria avec Abraham Wius de Plainmarais ; et Anne avec Jacques Mius d'Entremont, dont les descendants sont nombreux dans le midi de la Nouvelle- Ecosse. Jeanne de La Tour, née du premier mariage de Charles Amadorde La Tour, épousa le sieur Martin D'Arpentigny, ou d'Asprentigny, sieur de Martignon, qui, après la restitution de l'Acaiie à la France, obtint la possession du fort La Tour sur la rivière Saint-Jean.

leur semblera bien doux, quand ils sauront que c'est pour leur établissement. Pour la sûreté de la chose, il faut faire état de les entretenir trois ans^et, dans la première, de leur faire donner du blé pour la semence.... Le tout ainsi exécuté, je confirme qu'il n'y a puissance au monde qui sorte les Français de Québec....))

« Québec, ainsi fortifié et ainsi soutenu, doit être regardé comme la pierre fondamentale de dix provinces.... Et ces dix provinces, établies de la môme façon qu'à Québec, peuvent être considérées pour l'assurance de cent autres. En un mot, si le roi veut penser à établir ces dix provinces, il se peut dire maître de l'Amérique, et tous les hérétiques n'y demeureront qu'autant qu'il lui plaira....»

« Selon moi, la première démarche est ce que j'ai dit cidessus au regard de Québec ; à quoi j'ajoute au Bic, pour recevoir plus sûrement les choses qui nous viennent de France, et y retirer le nombre de vaisseaux qu'il plaira au roi, pour être non-seulement maître de la rivière, mais aussi pour aller vers le nord chercher divers avantages, que l'on assure s'y trouver. »

« La seconde pensée est celle d'envoyer trois mille hommes effectifs dans le poste des Iroquois, pour dissiper cette canaille ; puis encore pour arrêter le progrès des hérétiques et de plus s'ouvrir de ce côté-là une communication à la mer, qui n'est sujette aux glaces, comme dans ces quartiers. Ce qui se peut facilement. . . et particulièrement en faisant un fort sur la même rivière où les Hollandais ont construit une méchante redoute de bois, qu'ils appellent le fort d'Orange. »

« La troisième dépense sera tout le long de la rivière de Richelieu, jusqu'au lac de Champlain, et ce troisième poste, étant au milieu des deux autres, servira de communication très-utile et très-avantageuse.

« Que si, après cela, sa majesté veut bien passer plus outre, qu'en toute diligence elle garnisse toutes les dix provinces du même soin que les premières, et sans doute elle sera le maître du plus beau et du plus grand état du monde.»

Accepté franchement et poussé avec vigueur, le projet suggéré par M. d'Avaugour pour l'établissement de dix provinces aurait entraîné de grands frais, mais il assurait à la France la possession de l'Amérique du Nord. Il fut en partie adopté, quelques années après, mais non sur les larges bases proposées dans cette occasion ; et, trente ans plus tard, il fut repris et développé par le maréchal de Yauban. Malheureusement la France,

minée par ses guerres fréquentes contre les autres puissances et occupée de ses intérêts sur le continent européen, n'avait ni le temps, ni la volonté de faire un grand effort pour se rendre maîtresse de l'Amérique du Nord. Les faibles mesures auxquelles on s'arrêta servirent sans doute au Canada, mais elles ne lui procurèrent pas les forces suffisantes, pour résister par lui-même aux empiétements des ennemis de la mère patrie.

Les espérances de M. d'Avaugour furent complètement renversées, lorsqu'au mois de juillet il apprit les décisions de la cour, par M. De Mazé, son secrétaire, qui revenait de France. Au lieu de deux mille hommes, le roi ne pouvait envoyer que cent familles, auxquelles il accordait une subvention pendant un an. afin qu'elles pussent commencer des défrichements. On informait en même temps le gouverneur que des lettres avaient été expédiées pour le rappeler. En apprenant ces nouvelles, il jugea à propos de retourner au plus vite en France, et il laissa Québec le vingt-trois juillet, près de deux mois avant l'arrivée de son successeur. Comme il était ennemi du repos il obtint du roi la permission d'aller servir contre les Turcs dans les troupes de l'empereur d'Allemagne; et, l'année suivante, il fut tué en défendant vaillamment le fort de Serin, sur les frontières de la Croatie (1). C'était un homme plein d'honneur et de franchise; ses intentions étaient excellentes; mais par malheur pour la colonie et pour lui-même, sa rudesse et l'inflexibilité de son caractère le rendaient souvent impraticable.

Le nouveau gouverneur, M. de Mésy, arriva à Québec vers la mi-septembre, avec Mgr. de Laval et Te sieur Dupont-Gaudais commissaire du roi.

M. Gaudais était chargé de s'informer des besoins de la colonie, de faire des recherches sur la population, le défrichement des terres, la traite des pelleteries, l'administration de la justice, l'emploi des deniers publics (2). Ce dernier article lui avait été particulièrement recommandé, sur les représentations de la compagnie de la Nouvelle-France. Les affaires des associés étant en assez mauvais état, ils avaient envoyé à Québec en l'année 1660, le sieur Péronne Du Mesnil, {en qualité de

(1) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France.

(2) Un article des instructions données a M. Gaudais dût paraître assez singulier aux habitants du Canada, où la neige couvre la terre pendant tout l'hiver: " Etant constant que la difficulté du défrichement des terres- •• • provient de la Quantité de bois qui se trouve au dit pays, il serait bon d'examiner si l'on ne pourrait pas en brûler une bonne partie pendant l:hiver, en mettant le feu du côté du vent ce qui se rencontre bien souvent trop facile à faire dans les forêts du royaume. "

contrôleur général, d'intendant et de juge souverain. Le gouverneur et son conseil refusèrent de reconnaître les commissions du sieur Du Mesnil, et l'empêchèrent d'exercer ses fonctions. Mais Du Mesnil, ancien avocat au Parlement de Paris, était disposé à disputer le terrain pied à pied. Il trouva le moyen d'obtenir les arrêtés de comptes des anciens receveurs de la communauté des habitants; c'étaient les hommes les plus respectables de la colonie, et plusieurs d'entre eux étaient, devenus membres du conseil. Comme jusqu'alors on avait plutôt suivi les règles de l'honnêteté que les formes légales, l'œil perçant et exercé du praticien découvrit l'absence de formalités auxquelles les bons bourgeois n'avaient jamais songé. Aussi Du Mesnil réclama bruyamment, non-seulement contre les commis et les receveurs, mais encore contre lés conseillers, contre les gouverneurs, les jésuites, les communautés religieuses et l'évêque lui-même. Il voulait faire rendre compte de trois ou quatre millions de francs donnés autrefois par le cardinal de Richelieu, la duchesse d'Aiguillon, le commandeur de Sillery et les fondateurs de Montréal. Lorsque M. Gaudais eut vu à Québec le sieur Péronne Du Mesnil, il comprit que ces prétentions, bâties sur des arguties de palais, n'avaient aucun fondement réel, et il refusa de s'en occuper (1).

Louis XIV avait reçu l'évêque de Pétrée avec beaucoup de bienveillance ; il lui avait accordé ses demandes, lui laissant même le choix du successeur de M. d'Avaugour. Après avoir longtemps résisté, le prélat, vaincu par les bontés du roi, proposa la nomination du chevalier de Mésy, dont il espérait beaucoup pour l'avantage de la colonie, et son choix avait été agréé. M. de Mésy fit quelque résistance, mais finit par accepter la charge de gouverneur de la Nouvelle-France.

D'autres changements, fort importants pour l'avenir de la colonie, s'étaient effectués depuis l'automne précédent. Pour de nombreuses raisons, le roi avait voulu faire rentrer le Canada dans le domaine royal et enlever la direction des affaires à la compagnie des Cent-Associés. Celle-ci de son côté, ayant perdu un grand nombre de ses membres et ne possédant plus les moyens de remplir ses obligations envers la colonie, la remit volontiers au roi, qui déjà avait manifesté ses intentions à cet égard. Dans une assemblée, tenue le vingt-quatre février 1663, les associés convinrent de rendre à sa majesté la propriété et la seigneurie de la Nouvelle-Fronce, se confiant dans

(1) Archives de la Marine, à Paris.

son équité et sa justice, pour obtenir tels dédommagements qu'il lui plairait accorder. Au mois de mars suivant, le roi accepta la démission de la compagnie. Les raisons données pour cette acceptation sont un résumé succinct des reproches qui, depuis plusieurs aimées, étaient adressées à la compagnie. « Au lieu d'apprendre que ce pays était peuplé comme il devait, vu le long temps qu'il y a que nos sujets en sont en possession, nous aurions appris avec regret que, non-seulement le nombre des habitants était fort petit, mais même qu'ils étaient tous les jours en danger d'en être chassés parles Iroquois; à quoi étant nécessaire de pourvoir, et considérant que cette compagnie de cent hommes était presque anéantie par l'abandonnement volontaire du plus grand nombre des intéressés en icelle, et que le peu qui restait de ce nombre n'était pas assez puissant pour soutenir ce pays et pour y envoyer les forces et les hommes nécessaires, tant pour l'habiter que pour le défendre, nous aurions pris la résolution de le retirer des mains des intéressés en la dite compagnie (1). » Comme premier acte de sa prise de possession, le roi, par un édit du mois d'avril 1663, créait un conseil souverain, chargé d'administrer la justice et de régler le commerce local, ainsi que toutes les affaires de police.

En passant des mains de la compagnie entre celles du roi, la colonie avait fait un grand pas. Elle était sortie de l'enfance: la Nouvelle-France devenait une province, Québec était honoré du nom de ville, une justice royale s'établissait, on parlait même de faire bâtir un palais pour les séances du conseil souverain, ainsi que des prisons plus grandes et plus commodes pour y enfermer les criminels. Ces changements furent si importants, que des écrivains français ont placé dans l'année 1663 la fondation de la colonie du Canada, laissant dans l'oubli la plus belle portion de notre histoire. Cependant c'estàbien juste titre, que les cinquante premières années qui ont suivi la fondation de Québec, ont été désignées comme les temps héroïques de la Nouvelle-France. Cette période en effet présente des traits nombreux de dévouement religieux, décourage, de foi, de persévérance. Le même esprit animait les simples laïcs et les religieux, des femmes faibles et délicates aussi bien que les soldats et les hardis explorateurs qui s'aventuraient au milieu des tribus sauvages. Que de nobles natures se sont développées parmi les Français du Canada, dans la

(1) Edits et Ordonnance*, vol. I.

lutte entre la civilisation chrétienne et le naturalisme sauvage des aborigènes ! Comment ne pas admirer ces jeunes gens, doués des plus beaux dons du cœur et de l'esprit, habiles à la chasse, adroits à conduire le léger canot d'écorce dans les passages les plus difficiles, devançant à la course les plus agiles coureurs de la race rouge, infatigables dans les longues marches au milieu des i'urèts, accoutumés à combattre l'Iroquois avec la hache et le fusil, parlant les langues des sauvages aussi bien que les sauvages eux-mêmes, et cependant toujours prêts à mettre leurs belles qualités au service de la religion et de la patrie, et à sacrifier leur vie au milieu des plus horribles supplices, pour la gloire de Dieu et l'honneur du nom français? Des filles timides, élevées dans la paix et la solitude du cloître, renonçaient au silence du couvent pour servir Dieu au milieu de pauvres colons et de sauvages sales et déguenillés ; de grandes dames, habituées à l'aisance, formées aux agréments de la plus haute société, se condamnaient volontairement à couler leurs jours dans un pays barbare et n'offrant aucune des jouissances matérielles qu'elles avaient possédées en France. Ainsi la jeune et riche dame de La Peltrie se complaisait à caresser les filles sauvages, à les instruire, à les nettoyer ; non contente d'avoir pris part aux premières misères des Ursulines de Québec, elle alla partager celles de mademoiselle Mance, à l'établissement de Montréal, et voulait encore se rendre, à travers les mille dangers de la route, jusqu'au pays des Hurons. Madame D'Ailleboust, femme d'un gouverneur de la Nouvelle-France, et madame de Monceaux, qui avait paru avec honneur à la cour, soignaient les sauvages dans leurs maladies, recueillaient les restes des prisonniers brûlés, et plusieurs fois les portèrent elles-mêmes au cimetière, pour leur procurer une sépulture chrétienne.

De si belles leçons ne pouvaient manquer de produire de salutaires effets, sur la petite population française que Dieu avait conduite aux bords du Saint-Laurent. Aussi les annales du Canada, corroborées par des témoignages nombreux, nous apprennent que ces exemples de courage, de constance et de vertu produisirent leurs fruits, parmi les descendants des compagnons de Champlain.

A. — Page 191.

Fort Saint-Louis.

Le fort Saint-Louis fut commencé en 1620, sur le sommet du coteau au pied duquel étaient l'habitation et le magasin de Québec. Champlain lui-même nous l'apprend, en parlant de son arrivée au Canada avec sa femme, en 1620,

« En effet je trouvai cette habitation si désolée et ruinée, qu'elle me faisait pitié. Il y pleuvait de toutes parts, .... le magasin s'en allait tomber ; la cour si sale et si orde, avec un des logements qui était tombé, que tout cela semblait une pauvre maison abandonnée aux champs, où les soldats avaient passé. ... Et, voyant que le plus tôt on se mettrait à réparer ces choses était le meilleur, j'employai les ouvriers pour y travailler, tant en pierre qu'en bois, et les choses furent si bien ménagées, que tout fut en peu de temps en état de nous loger, pour le peu d'ouvriers qu'il y avait, partie desquels commencèrent un fort pour éviter aux dangers qui peuvent advenir, vu que, sans cela, il n'y a nulle sûreté en un pays éloigné presque de tout secours. J'établis cette demeure en une situation très-bonne, sur une montagne qui commandait sur le travers du fleuve Saint-Laurent, qui est un des lieux des plus étroits de la rivière ; et tous nos associés n'avaient pu goûter la nécessité d'une place forte pour la conservation du pays et de leur bien. Cette maison ainsi bâtie ne leur plaisait point, et, pour cela, il ne faut pas que je laisse d'effectuer le commandement de monseigneur le vice-roi, et ceci est le vrai moyen de ne point recevoir d'affront.... b

Des difficultés s'élevèrent, en 1621, entre l'ancienne compagnie et la nouvelle compagnie de Montmorency. Champlain, voulant maintenir l'ordre et soutenir l'autorité du roi, plaça un officier et quelques hommes dans le petit fort. « Ce qu'ayant entendu, je me délibérai de mettre le dit Du Mai en un petit fort, jà commencé, avec mon beaufrère Boullé et huit hommes, et quatre de ceux des Pères Récollets qu'ils me donnèrent, et quatre autres hommes de l'ancienne société faisant porter quelques vivres, armes, poudre, plomb et autres choses nécessaires, au mieux qu'il me fut possible pour la défense de la place • en cette façon, nous pouvions parler à cheval, faisant toujours continuer

le travail du fort, pour le mieux mettre en défense. Pour mon particulier, je demeurai en l'habitation, avee trois hommes du dit Du Mai, et quatre autres des Pères Ptécollets .... et le reste des hommes de l'habitation; le fort assurant tout avec l'ordre que j'avais donné au capitaine Du Mai. (Tome II, liv. I, chap. 3.)

En 1622, il continua d'y faire travailler ainsi qu'à l'habitation. € Mais la méfiance est la mère de sûreté ; c'est pourquoi, suivant les avis que souvent je donnais, l'on devait remédier à la conservation du pays et à l'assurance des hommes qui y demeurent, qui était d'achever le fort déjà commencé et y avoir de bonnes armes et munitions et garnison suffisante, s (T. II, liv. I, chap. 7).

L'année suivante, il se prépara à rebâtir en pierre la vieille habitation, et il fit faire un sentier, qui est aujourd'hui la rue de la Montagne.

« Reconnaissant la décadence en quoi allait se réduire notre habitation, nous avions résolu d'en faire une nouvelle ; pour le plus abrégé, je fis le plan d'un nouveau bâtiment, abattant tout le vieux, fors le magasin, et, ensuite d'icelui, faire les autres corps de logis de dix-huit toises, avec deux ailes de dix toises de chaque côté, et quatre petitestours aux quatre coins du logement, et un ravelin devant l'habitation, commandant sur la rivière, entouré le tout de fossés et ponts-levis ; etr pour ce faire, je jugeai que, premier que bâtir, il fallait assembler les matériaux pour commencer à bâtir au printemps. Je fis faire quantité de chaux, abattre du bois, tirer de la pierre, apprêter tous les matériaux pour la maçonnerie, charpenterie et le chauffage, qui incommodait grandement, pour le divertissement des hommes,. L'incommodité que l'on recevait à monter la montagne, pour aller au fort Saint-Louis, me fit entreprendre d'y faire faire un petit chemin, pour y monter avec facilité, ce qui fut fait le 29 de novembre et sur la fin du dit mois. » (T. II ; liv. I. chap. 8).

En 1624, il fit continuer les travaux du fort. « Le 18 d'avril, je fis employer tout le bois qui avait été fait pour le fort, afin de le pouvoir mettre en défense, autant qu'il me serait possible. Je fis faire quelques réparations à l'habitation, qui était en décadence, attendant que l'on

en eût fait une nouvelle Le 20 avril, il fit un grand coup de

vent qui enleva la couverture du bâtiment du fort Saint-Louis, plusde trente pas par-dessus le rempart, parce qu'elle était trop haut élevée, et le pignon de la maison de Hébert qui était de pierre, que je lui fis rebâtir. Ce petit inconvénient apporta un peu de retardement aux autres affaires, car il fallut remettre la maison en état, de laquelle je fis raser le second étage, et la rendis logeable, au mieux qu'il me fut possible, attendant l'occasion la plus commode pour la mieux édifier. »

Dans le même temps, il jetait les fondements de la nouvelle habitation, sur le bord du fleuve, et pressait les ouvriers de continuer à travailler à ce bâtiment. Avant de partir pour conduire sa femme en France, il leur recommanda de couper des fascines pour le fort Saint- Louis.

« Cependant deux charpentiers travaillaient à accommoder les barques et chaloupes, et deux autres à faire les fenêtres, portes, poutres et autres choses de charpcnterie pour le nouveau bâtiment et quelques mille cinq cents planches, que j'avais fait scier pour couvrir le logis, et trente-cinq poutres qui étaient toutes prêtes, avec la plupart du bois de charpenterie assemblé pour la couverture. Le premier de mai, je fis creuser la terre pour faire les fondements du bâtiment, qui avait été résolu de faire.

« J'employai trois hommes à aller quérir du sable avec la chaloupe pour le bâtiment, les maçons à faire du mortier, attendant que quatre autres ôtaient la terre pour les fondements, et le reste à approcher la pierre pour bâtir. Je fis tirer les allignements pour commencer à bâtir un corps de logis.

c Le six de mai 1624, l'on commença à maçonner les fondements, sous lesquels je mis une pierre, où étaient gravées les armes du roi et celles de monseigneur, avec la date du temps, et mon nom écrit, comme lieutenant de mon dit seigneur au pays de la Nouvelle- Franee, qui était une curiosité qui me sembla n'être nullement hors de propos, pour à l'avenir, si le temps y éehet, montrer la possession que le roi en a prise, comme je l'ai fait en quelques endroits, dans les terres que j'ai découvertes. »

<r Mois de mai. — Durant ce temps, je fis asseoir quelques poutres sur le premier étage de la nouvelle habitation et poser quelques fenêtres et portes à ieelle. j>

€ Août 1624. — Je fis embarquer tout mon équipage et laissai l'habitation nouvelle bien avancée, et élevée de quatorze pieds de haut, vingt-six toises de murailles faites, avec quelques poutres au premier étage, et toutes les autres prêtes à mettre, les planches sciées pour la couverture, la plupart du bois taillé et amassé pour la charpente de la couverture du logement, toutes les fenêtres faites et la plupart des portes, de sorte qu'il n'y avait plus qu'à les appliquer ; je laissai deux fourneaux de chaux cuite, de la pierre assemblée, et ne restait plus en tout que sept ou huit pieds de hauteur que toute la muraille ne fût élevée, ce qui se pouvait en quinze jours, leurs matériaux assemblés, pour être logeable, si l'on y eût voulu apporter la diligence requise. Je les priai d'amasser des fascines et autres choses pour achever le fort, jugeant bien en moi-même que l'on n'en ferait rien, d'autant qu'ils n'avaient rien de plus désagréable, bien que c'était la conservation et la sûreté du pays; ce qu'ils ne pouvaient, ou ne voulaient comprendre. Cette œuvre ne s'avançait que par intervalles, selon la commodité qui se présentait, lorsque les ouvriers n'étaient employés à autres œuvres. »

Par un passage du F. Sagard, on apprend que le nom de Kébec était donné à l'habitation et au magasin situés au pied du coteau.

t De l'île d'Orléans, où nous voyons à plein Kébec au pied d'une

montagne, au sommet de laquelle est bâti un petit fort de bois pour la défense du pays. Pour Kébec ou maison des marchands, il est à présent an assez beau logis, environné d'une muraille en quarré avec deux

petites tourelles aux coins, que l'on y a faites depuis pour la sûreté du lieu. Il y a un autre logis, au-dessus de la terre haute, en lieu fort commode, où l'on nourrit quantité de bestial qu'on y a apporté de France. »

Il paraît donc, par ces différentes citations, que le fort Saint-Louis fut commencé en 1620 et continué peu à peu. En 1624, il était presque terminé ; des travaux en pierre furent faits pendant cette année, non au fort Saint-Louis, mais à l'habitation ou maison des marchands, comme l'appelle le Frère Sagard. Au reste, le premier fort Saint- Louis était si petit, que Champlain, en 1626, en fit renverser une partie pour le rebâtir sur une échelle un peu plus grande. La pierre posée dans les fondations et portant la date de 1624 fut trouvée vers 1830 ; elle fut placée dans le mur d'une maison adossée à l'église de la basse ville, et formant l'encoignure des rues Sous-le- Fort et Notre-Dame»

B. —Page 214.

Climat du Canada.

Les premiers Européens qui arrivèrent au Canada, furent surpris de remarquer une différence notable entre la température de l'ancien monde et celle du nouveau, sous les mêmes degrés de latitude. Ainsi Québec n'est guères plus au nord que La Rochelle ; il est à plus de deux degrés au sud de Paris : et cependant l'hiver de l'ancienne capitale du Canada est beaucoup plus rigoureux que celui de ces deux villes européennes. On avait cru que, par une règle générale, l'intensité du froid et la rigueur des climats augmentaient à mesure qu'on se rapproche du pôle ; mais, au Canada, les calculs se trouvèrent en défaut.

Voici ce qu'en dit le P. Bressani (Relation abrégée de quelquesmissions des PP. de la Compagnie de Jésus). « Les premiers français qui habitaient cette contrée crurent que les forêts immenses qui la couvrent entièrement étaient la cause d'un froid si excessif. Pour moi, je crois que si les forêts nues et sans feuilles, comme elles sont en hiver, peuvent empêcher le soleil de réchauffer la terre et de tempérer la rigueur du froid, elles devraient y apporter bien plus d'obstacles encore en été, quand elles sont garnies d un feuillage épais. Or cependant elles ne produisent pas cet effet ; car la chaleur, au milieu même de ces forêts, est alors excessive,, bien qu'il y gèle pendant certaines nuits, autant qu'en hiver, s

L'historien Charlevoix embrasse un sentiment contraire, et prétend que, même de son temps, les défrichements avaient produit quelque changement dans le climat, et l'avaient rendu moins froid que dans les premières années de la colonie. De nos jours on se demande si la destruction des grands bois qui bordaient le Saint-Laurent a causé quelque amélioration dans la température du pays; c'est une question fort intéressante, qu'il est curieux d'examiner. Comme les raisonne-

nients ne sauraient éclaircir le sujet, nous avons groupé ici quelques observations météorologiques, propres à jeter du jour sur ce sujet et à faire entrevoir si nous devons espérer que la sévérité de notre climat diminuera.

Les observations le plus anciennement faites sur la température du Canada sont celles de Jacques Cartier, pendant l'hiver de 1535-36, qu'il passa près de la rivière Saint-Charles. <r Depuis la mi-novembre, » dit^il, <r jusques au dix-huitième jour d'avril, avons été continuellement enfermés dedans les glaces, lesquelles avaient plus de deux brasses d'épaisseur ; et, dessus la terre, y avait la hauteur de quatre pieds de neiges et plus, tellement qu'elles étaient plus hautes que les bords de nos navires ; lesquelles ont duré jusques au dit temps ; en sorte que tous nos breuvages étaient tous gelés dedans des futailles.... et était tout le dit fleuve, par autant que l'eau douce en contient, jusques au-dessus de Hochelaga, gelé. »

Ainsi, pendant l'hiver que Cartier passa à Stadaconé, il y a plus de trois siècles, les glaces se formèrent vers la mi-novembre, et la débâcle eut lieu vers le milieu d'avril ; la terre pendant l'hiver fut couverte d'une couche de quatre pieds de neige. Environ huit ans plus tard, voici les remarques que faisait sur le même sujet Jean Alphonse, pilote du sieur de Roberval.

« Toute l'étendue de ces terres peut avec raison être appelée la Nouvelle-France ; car l'air y est aussi tempéré qu'en France, et elles sont situées dans la même latitude. La raison pour laquelle il y fait si froid en hiver vient de ce que le fleuve d'eau douce est naturellement plus froid que la mer, et aussi parce qu'il est large et profond, et dans quelques endroits, il a une demi-lieue et plus de largeur ; et aussi parce que la terre n'y est pas cultivée, ni remplie de peuples,

et qu'elle est toute couverte de forêts, ce qui est la cause du froid

Si le pays était cultivé et rempli de peuples, il y ferait aussi chaud qu'à La Rochelle ; et la raison pour laquelle il y neige plus souvent qu'en France, est parce qu'il y pleut rarement. »

Ces remarques ne renferment rien de précis ; elles montrent seulement qu'on espérait voir le climat s'adoucir, à mesure que les défrichements s'étendraient. Passons aux observations de Champlain.

« 1608, Octobre 1er. Je fis semer du blé, et au 15, du seigle. — 3. Quelques gelées blanches, et les feuilles des arbres commencèrent à tomber au 15. — 24. Je fis planter des vignes du pays. » « Novembre 18. Tomba quantité de neiges, mais elles ne durèrent que deux jours sur la terre. »

1613.— Lorsque Champlain arriva à Québec le 7 mai, les arbrea se couvraient de feuilles, et les champs étaient émaillés de fleurs. L'hiver avait été doux et le fleuve libre de glaces.

« 1623, Mars 19. Temps fort violent, accompagné de vents, tonnerre, grêle et éclairs, bien qu'en ce temps l'air est encore froid et le pays rempli de neiges et de glaces. »

« Avril 16. Il y avait un pied de neige dans quelques endroits. Je semai toutes sortes de grains, le vingt du dit mois, derrière l'habitation

où les neiges étaient plus tôt fondues qu'ailleurs, pour être au midi et à l'abri du vent du nord-ouest, »

« Sur la fin de novembre, la petite rivière Saint-Charles fut presque prise de glace. Depuis le mois de novembre jusqu'à la fin du dit mois, le temps fut fort variable et se passa en journées assez froides au matin avec gelée, bien qu'il fît beau le reste du jour, se faisant quelquefois de la pluie et des neiges, qui parfois se fondent à mesure qu'elles tombent. Nous avons remarqué qu'il n'y a point quinze jours différent d'une année à autre pour la température de l'hiver, qui est depuis le vingt novembre jusques en avril, que les neiges se fondent ; et mai est le printemps. Quelquefois les neiges sont plus grandes en une année qu'en l'autre, qui sont de pied et demi, et trois et quatre pieds au plus en plat pays : car aux montagnes, du côté du nord, elles sont de cinq à six pieds de haut. »

« Décembre 10. La grande rivière fut chargée d'un grand nombre de glaces, de sorte qu'elle charria, et le bordage pris ne pouvait plus permettre de naviguer, »

« 1624, avril 18. En ce temps est la saison de la chasse du gibier, qui est en grand nombre, jusques à la fin de mai qu'ils se retirent pour pondre, et ne reviennent qu'au quinzième septembre ; qui dure jusques à ce que les glaces se forment le long des rivages, qui est environ le vingt novembre, s

« Mai 8. Les cerisiers commencèrent à épanouir leurs boutons pour pousser leurs feuilles dehors ; en ce même temps sortaient de la terre de petites fleurs, gris de lin et blanches, qui sont les primevères de ces lieux. 9, les framboises commencèrent à boutonner, et toutes les herbes à pousser hors de terre. 10 au 11, le sureau montra ses feuilles. 12, des violettes blanches qui se firent voir en fleurs. 15, les arbres furent boutonnés et les cerisiers revêtus de feuillages, et le froment monté à un empan de hauteur ; les framboisiers jetèrent leurs feuilles ; le cerfeuil était bon là à couper ; dans les bois l'oseille se voit à deux pouces de hauteur. 18, les bouleaux jettent leurs feuilles; les autres arbres les suivent de près ; le chêne a ses boutons formés et les pommiers de France qu'on y avait transplantés, comme aussi les pruniers boutonnaient ; les cerisiers y ont la feuille assez grande ; la vigne boutonnait et fleurissait ; l'oseille était bonne à couper ; le cerfeuil des bois paraissait fort grand ; les violettes blanches et jaunes étaient en fleur ; le blé d'Inde se sème ; le blé froment croissait d'un empan de hauteur. 29, les fraises commencèrent à fleurir et les chênes à jeter les feuilles assez grandes en été. 30, les fraises furent toutes en fleur ; les pommiers commencèrent à épanouir leurs boutons pour jeter leurs feuilles ; les chênes avaient leurs feuilles environ d'un pouce de long ; les pruniers et cerisiers en fleurs, et le blé d'Inde commençait à lever. » Voici maintenant ce que, dans l'année 1626, le P. Charles Lalemant, supérieur de la mission du Canada, écrivait à son frère.

« Le lieu où les Français se sont habitués, appelé Kébec, est par les 46 degrés et demi, sur le bord d'un des plus beaux fleuves du monde. Or, quoique le pays où nous sommes soit par les 46 degrés et demi,

plus sud que Paris de près de deux degrés, si est-ce que l'hiver pour l'ordinaire y est de cinq mois et demi ; les neiges de trois ou quatre pieds de hauteur, mais si obstinées, qu'elles ne fondent point pour l'ordinaire que vers la mi-avril, et commencent toujours au mois de novembre. Pendant ce temps, on ne voit point la terre, voire même, nos français m'ont dit qu'ils avaient traîné le mai sur la neige avec des raquettes.

« Le plus doux hiver qu'on ait vu est celui que nous y avons passé, disent les anciens habitants, et cependant les neiges commencèrent le seize novembre, et vers la fin de mars commencèrent à fondre. La longueur et la continuation des neiges est telle, qu'on pouvait douter si le froment et le seigle réussiront bien en ce pays ; j'en ai vu néanmoins d'aussi beau que dans notre France, et même le nôtre que nous y avons semé ne lui cède en rien.

« Depuis l'embouchure de cette rivière jusques ici, il n'y a point de terre défrichée ; ce ne sont que bois. Cette nation ici ne s'occupe point à cultiver la terre ; il n'y a que trois ou quatre familles, qui en ont défriché deux ou trois arpents, où ils sèment du blé d'Inde. »

Eh bien, voilà quel était le climat des environs de Québec, il y a 230 ans, alors que les français n'avaient encore défriché qu'une vingtaine d'arpents de terre : l'hiver commençait en novembre, il finissait à la mi-avril ; trois ou quatre pieds de neige couvraient la terre autour de Québec.

Afin de procurer quelques autres termes de comparaison, nous donnons des extraits du Journal des Jésuites.

1645, novembre 15. — « Commencent les neiges à demeure. 3>

1646, avril. — « Du 17 au 18, la rivière fut libre, et on commença à semer un peu auparavant. » — k Novembre 7, il commença à geler à glace, et le lendemain il neigea pour la première fois. »

1647. — « Mars 11, commença le dégel d'un hiver sans hiver, n'ayant pas fait froid jusqu'alors. î — « Novembre 4, commença la neige. »

1648, Novembre 18, « la neige commença à demeure. »

1649. — La navigation était ouverte entre Québec et les Trois-Eivières le 22 avril ; les glaces de la rivière SainkCharles se rompirent le 27, et le 28 on commença à semer.

1650, avril 25. — La débâcle eut lieu sur la rivière Saint-Charles. — » « Le 23 novembre, une barque allant porter de l'anguille à Montréal, revint à Québec parce que les glaces se formaient sur le lac Saint- Pierre. 7>

Voilà les observations que nous avons pu recueillir sur le climat de Québec, tel qu'il était dans les premiers temps de la colonie ; en voici quelques-unes faites de nos jours.

1855, novembre 18, la neige tombe en abondance ; 19, la terre est blanchie, et l'on commence à se servir de voitures d'hiver ; 25, des bateaux à vapeur, partis pour Montréal, sont forcés par les glaces de venir se mettre en hivernage à Québec.

1856, avril, les glaces du lac Saint-Pierre descendent depuis le 23 au 27 ; 19, le cours de la rivière Saint-Charles est libre ; 20, la neige a disparu.

1857, avril 20, le milieu des champs est découvert; 24, les glaces de la rivière Saint-Charles se brisent ; 28, voitures d'été ; les glaces du lac Saint-Pierre passent vis-à-vis de Québec. — Mai, 30 et 31, les pruniers et les pommiers sont en fleur. — Octobre 28, la première neige blanchit la terre et disparaît au bout d'une heure. — Novembre 23, traîneaux. La navigation reste ouverte entre Québec et Montréal jusqu'au 3 décembre.

1858, avril 7, voitures d'été ; 18, la rivière Saint-Charles découverte ; 14 et 15, les glaces du lac Saint-Pierre passent devant Québec. Juin 1, pommiers et pruniers en fleur. — Novembre 8, neige; 14, voitures d'hiver ; 30, la navigation est fermée entre Québec et Montréal.

1859, mars 30, voitures d'été ; 18 avril, les glaces du lac Saint-Pierre se brisent ; 22, rivière Saint-Charles libre. — Mai 16, pruniers et cerisiers en fleur. — Octobre 21, la neige blanehit le sol. — Novembre 11, voitures d'hiver ; 29, la navigation est interrompue entre Québec et Montréal.

1860, avril 17, la navigation est ouverte; 25, les glaces delà rivière Saint-Charles se brisent. — Mai 19, pruniers en fleur. — Novembre 18, première neige. La navigation reste ouverte jusqu'au 7 décembre.

1861, Les glaces du lac Saint-Pierre se brisent le 25 avril ; 27, rivière Saint-Charles libre ; voitures d'été.

En comparant les observations faites au seizième et au dix-septième siècles, avec celles du milieu du dix-neuvième, on pourra se convaincre que le climat du Canada, du moins dans les environs de Québec, est aujourd'hui à peu près ce qu'il était, il y a deux cents ans. Alors, trois ou quatre pieds de neige ; aujourd'hui, au moins autant ; les premières neiges, dans la première quinzaine de novembre ; la débâcle de la rivière Saint-Charles, du dix-huit au vingt-sept d'avril ; la navigation entre Québec et Montréal interrompue par les glaces, dans la dernière semaine de novembre et s' ouvrant vers la fin d'avril ; les cerisiers, pruniers et pommiers fleurissant dans les derniers jours de mai et les premiers jours de juin : voilà ce que nous reconnaissons aux deux époques. Sous ce rapport rien ne paraît changé ; et les défrichements faits jusqu'à ce jour ont exercé bien peu d'influence sur la température générale du Canada.

C'est donc à d'autres causes qu'à l'existence des forêts, que l'on doit attribuer les grands froids et la longueur des hivers dans notre pays. On peut les expliquer par la sécheresse de l'atmosphère ; par le voisinage de la baie d'Hudson, couverte de glaces pendant une grande partie de l'année ; par la fréquence des vents de l'ouest, qui éloignent de l'Amérique les vapeurs attiédies, produites par le courant du golfe du Mexique ; peut-être, par la proximité du pôle magnétique, qui, suivant le capitaine lloss, se trouve au nord de l'Amérique, vers le 70e degré de latitude, tandis que les plus grands froids se font sentir au 72e et 73e degrés. En effet, le rapprochement des pôles du froid et du magnétisme terrestre semblerait indiquer qu'il existe quelque rapport, entre la température et le magnétisme du globe terrestre.

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