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CHAPITRE DOUZIÈME

Les Agniers obtiennent la délivrance des prisonniers de leur nation et recommencent la guerre — Les guerriers iroquois se rassemblent à la Roche-Percée, et menacent toute la colonie -Les Français font des préparatifs de défense — Expédition de Daulac et de ses compagnons contre les Iroquois — Des hurons et des algonquins se joignent à eux — Leur fort au saut des Chaudières est attaqué — Abandonnés par une partie des hurons, les français se défendent avec courage — Bravoure et mort de Daulac, d'Anahotaha et de leurs compagnons — Les Iroquois se retirent; des prisonniers hurons s'échappent de leurs mains— Mort de M. D'Ailleboust — Tourments des captifs français et hurons — M. d'Argenson s'expose à tomber dans une embuscade — Goyogouins captifs— Cessation d'hostilités pendant la moisson— Le P. Mesnard chez les Outaouais — Situation de la colonie — Représentations et demandes de secours faites à 1 • cour — Elles sont peu écoutées — Massacres commis par les Iroquois à Montréal, aux Trois-Rivières, à Tadoussac, à la côte de Beaupré et dans l'île d'Orléans— Le grand sénéchal tué près de la rivière Maheust.

A force de prières et de protestations d'amitié, les Agniers avaient réussi à obtenir l'élargissement de presque tous leurs compatriotes détenus prisonniers à Québec. A peine les derniers captifs avaient-ils pris le chemin de leur pays, que les Agniers, oubliant toutes leurs promesses de garder la paix, reprirent les armes et se mirent en campagne. Leurs premiers coups tombèrent sur les Trois-Rivières, où ils prirent huit français, qu'ils conduisirent dans leur canton pour les y brûler. Depuis quelque temps, ils étaient décidés à rompre le simulacre de paix, qu'ils avaient prétendu maintenir, tout en continuant de faire la guerre aux alliés de la colonie. Ces luttes continuelles devenaient si harassantes, que beaucoup d'hommes, arrivés avec l'intention de s'établir dans le pays, étaient décidés à retourner en France lorsque leur engagement serait terminé.

Au printemps de 1660, la guerre parut devoir prendre des proportions sérieuses. Des algonquins de Tadoussac surprirent, dans les îles de Richelieu, un canot iroquois envoyé à la découverte. Trois des ennemisfurent tués ; le quatrième, grièvement blessé, fut conduit à Québec ; c'était un mahingan ou loup, adopté par les Agniers. Désespérant de le conduire en vie jusqu'à Tadoussac, les vainqueurs s'arrêtèrent à Québec, et

résolurent de le traiter suivant les dispositions du code sauvage. Les juges étaient algonquins ; le prisonnier était censé iroquois, et il était venu sur les eaux du Saint-Laurent comme ennemi ; aussi les formalités ne furent ni longues ni nombreuses ; on le condamna à mourir par le feu. Ne pouvant lui sauver la vie, un des missionnaires obtint un sursis, pendant lequel il l'instruisit et le baptisa. Comme une coutume des sauvages autorisait un captif attaché au poteau à dire tout ce qu'il savait, le mahingan, avant de mourir, crut devoir découvrir les secrets des Agniers. Il déclara que huit cents iroquois étaient campés à la Roche- Percée, près de Montréal, et qu'ils y attendaient encore quatre cents guerriers. Leur dessein était de s'emparer de Québec, et d'attaquer ensuite les Trois-Rivières et Montréal, dont ils espéraient se rendre facilement les maîtres, après avoir détruit la capitale. Ce rapport fut peu après confirmé, et l'on apprit par une voie sûre que l'armée ennemie s'était arrêtée près de l'embouchure de la rivière de Richelieu (1). Comme le danger était imminent, on fit promptement avertir les habitants de Montréal et des Trois-Rivières de se tenir sur leurs gardes. Québec n'était point défendu du côté de la campagne ; le fort S. Louis, le petit camp fortifié des Hurons, et le carré formé par les bâtiments du collège des Jésuites offraient les seuls abris où l'on put être à couvert d'une attaque. Les communautés de l'Hôtel-Dieu et des Ursulines étant fort exposées dans leurs couvents, l'évoque de Pétrée ordonna aux religieuses de se retirer tous les soirs avec leurs pensionnaires dans une partie du collège, qui n'était point occupée ; la Mère de l'Incarnation obtint cependant la permission de demeurer pendant la nuit avec trois de ses compagnes, dans la maison des Ursulines. Des redoutes furent élevées sur les points les plus exposés ; et des piquets d'hommes armés étaient placés chaque soir dans les couvents, qu'on fortifia non-seulement pour protéger les religieuses, mais encore pour y abriter quelques familles, car toutes ne pouvaient, se loger au fort Saint- Louis. On comptait aussi beaucoup sur la vigilance des chiensy que l'approche d'un seul sauvage rendait furieux, et (jui étaient aussi fort redoutés des Iroquois.

Cependant les craintes diminuèrent considérablement lorsqu'après quinze jours d'attente on ne vit paraître aucun ennemi. Le temps des semailles étant déjà avancé, les familles quii

(1) Lettres de la M. de l'Incarnation ; Journal des JêsuUes; Relation de 1663.

s'étaient réfugiées à Québec, se dispersèrent pour ensemencer leurs champs. Vers le commencement de juin, huit hurons apostats, qui, avant de passer aux Iroquois et de renier leur foi, avaient résidé au fort de l'île d'Orléans, s'approchèrent de la côte de Beaupré, dans l'intention de surprendre quelqu'un des habitants. A Sainte-Anne, une jeune femme (1) était restée seule à la maison avec ses quatre jeunes enfants, pendant que les autres membres de la famille étaient aux champs. Les Hurons, n'apercevant personne aux environs, débarquèrent en ce lieu, pillèrent la maison et jetèrent dans leur canot la malheureuse mère et ses enfants. La nouvelle de ce malheur ayant aussitôt été portée à Québec, M. d'Argenson envoya une troupe de français et d'algonquins, pour arrêter les maraudeurs à leur passage devant Québec. Les algonquins se mirent en embuscade à la Pointe-Lévis, près de laquelle ils savaient que le canot iroquois devait passer en remontant. Dans la crainte d'être poursuivis, les voleurs hurons s'étaient tenus cachés pendant une journée. Il est facile de comprendre quelles devaient être les angoisses de la pauvre prisonnière, à la vue des souffrances et des larmes de ses petits enfants. Cette femme, d'une piété remarquable, ne pleurait pas pour elle-même, bien qu'elle sût qu'on la destinait au feu ; mais elle voyait avec horreur Je sort qui attendait ses enfants, exposés à périr dans les supplices, ou à devenir des barbares et des infidèles parmi les Iroquois. Elle avait cependant un pressentiment que par la protection de la Sainte Vierge, pour laquelle elle avait une dévotion particulière, elle serait délivrée en passant à Québec. Elle ne se trompait pas en effet : le second jour de sa captivité, vers le soir, le canot huron remontait dans l'obscurité, serrant de près les rochers de la Pointe-Lévis. Les algonquins placés en vedette l'avaient aperçu, et le laissèrent approcher. Lorsqu'il fut près d'eux, ils firent une décharge générale de leurs arquebuses; puis, s'élançant à l'eau, ils s'en rendirent maîtres en fort peu de temps. Deux hurons avaient été tués, et deux ou trois autres étaient blessés. La prisonnière, ayant levé la tête au moment où elle entendit des voix amies, fut elle-même frappée d'une balle, qui tua en même temps un de ses enfants. Elle mourut quelques jours après à l'Hôtel-Dieu, remerciant

(1} Marie Caron, fille de Robert Caron et épouse de Jean Picard, fut prise le quatre juin 1660. La maison dans laquelle elle demeurait était sur une terre appartenant encore aux descendants de Robert Caron et située à peu près à un mille au dessous de l'église de Sainte-Anne du Petit-Cap. Registres de N. JD. de Québec; Lettres Historiques de la M. de l'Incarnation.

Dieu avec une grande joie, de ce qu'il avait délivré sa jeune famille des mains de ces barbares.

Les prisonniers, étant des traîtres à leur nation et à leur foi, ne pouvaient attendre de miséricorde de la part des sauvages : l'un d'entre eux cependant, n'ayant encore que quinze ans, eut la vie sauve ; sur les cinq autres, trois furent brûlés à Québec et deux aux Trois-Rivières. Tous avaient été instruits de la religion chrétienne et savaient encore leurs prières ; ils reconnurent leur faute et moururent en chrétiens. Avant leur supplice, ils confirmèrent les déclarations déjà faites par le prisonnier mahingan, et ajoutèrent que l'armée iroquoise devait être en marche pour descendre àOuébec ; ils s'étonnaient même qu'elle ne fut pas encore arrivée, et conjecturaient qu'elle s'était arrêtée pour assiéger les Trois-Rivières (1).

Bientôt après, on apprit les événements qui avaient empêché les Iroquois de se rendre à Québec. Dix-sept braves français de Montréal avaient détourné le coup, en périssant glorieusement pour sauver leurs frères. Un jeune homme, appartenant à une bonne famille, était arrivé depuis peu à Montréal, avec l'intention de se distinguer par quelque coup d'éclat contre les Iroquois. Daulac (2) avait servi dans l'armée en France; sa première campagne prouva qu'il était tout à fait propre à la guerre sauvage. Plein d'énergie lui-même, il sut communiquer ses sentiments à seize jeunes gens, qu'il engagea à le suivre dans une expédition contre les Iroquois. Ces dix-sept braves se préparèrent à la mort, de manière à n'avoir aucune inquiétude soit temporelle soit spirituelle. Chacun d'eux fit son testament; tous se confessèrent, communièrent ensemble, et, en présence des autels, promirent de ne jamais demander quartier et de se soutenir fidèlement les uns les autres. Vers la fin d'avril, ils firent leurs adieux, comme s'ils eussent été certains de ne jamais revenir; et, le premier mai, ils s'arrêtèrent au pied du saut des Chaudières, sur la rivière des Outaouais. Ayant trouvé là un petit fort sauvage, fermé de pieux à demi pourris qu'on avait plantés en terre, ils se décidèrent à y attendre les Iroquois, qui allaient descendre des terres de chasse situées au nord. Ce misérable réduit, qui ne

(1) Relation de 1660; Lettres Historiques de la Mère de l'Incarnation.

(2) Il est nommé Dolard dans les Relations, Daulard dans quelques actes publics; il semble que c'était-là son véritable nom, puisqu'il le prend dans le testament qu'il fit avant son départ pour l'expédition contre les Iroquois. Il est étonnant que Charlevoix ne parle point de cette affaire, qui est rapportée en détail dans la Relation de 1660, ainsi que par la Mère de l'Incarnation et par M. Dollier de Caswn.

valait pas la plus mauvaise chaumière, était éloigné de l'eau et commandé par un coteau voisin.

Quelques jours s'étaient écoulés dans l'attente, quand les braves français furent rejoints par une bande de hurons et d'algonquins, qui leur demandèrent la permission de partager leurs périls. Le vieux chef Anahotaha, parti pour faire une course contre les Iroquois, avec quarante guerriers de la petite colonie huronne de Québec, s'était arrêté aux Trois-Rivières, où sa troupe reçut un renfort de six algonquins, conduits par Mitiwemeg, capitaine renommé parmi les siens; les Hurons avaient défié les Algonquins, les avaient invités à les suivre dans les combats, et le défi avait été accepté. A Montréal, ils demandèrent à M. de Maisonneuve la permission de se joindre aux compagnons de Daulac ; elle leur fût accordée, quoique avec répugnance, car l'on n'avait pas une entière confiance dans la bravoure d'une partie des hurons. Le lendemain de l'arrivée des guerriers sauvages au camp des Français, deux hurons, étant allés à la découverte, rapportèrent qu'ils avaient aperçu cinq canots montés par des iroquois. C'étaient des éclaireurs envoyés par une bande de deux cents onnontagués7 qui revenaient de leurs chasses. Le conseil des alliés décida qu'on attendrait l'ennemi de pied ferme, et que le lendemain on élèverait une seconde palissade autour de l'ancienne. Malheureusement le temps manqua ; car, peu après, on vit défiler en bon ordre les canots iroquois. Les chasseurs onnontagués avaient pris la tenue de guerriers qui s'avancent contre l'ennemi: ils portaient la hache du combat à la ceinture; les fusils étaient rangés sur l'avant de chaque canot, et ils étaient prêts à l'attaque et à la défense.

Les alliés furent surpris : en ce moment, ils étaient à genouxT faisant la prière du soir. Près du rivage, les chaudières avaient été placées sur les feux pour préparer le souper ; ils n'eurent que le temps de se jeter dans le fort. De part et d'autre, on se salua par des cris et par une vive fusillade. Un capitaine onnontagué, s'avançant sans armes, éleva la voix pour demander à quelle nation appartenaient les défenseurs du fort, « Ce sont des français, des hurons et des algonquins, » leur réponditon; « et ils demandent à l'iroquois de camper sur l'autre rive, s'il veut parlementer. » Les deux partis comprirent qu'une lutte était inévitable. Les onnontagués entourent leur camp d'une palissade; de leur côté, les alliés travaillent à assurer leur fort ; ils lient les pieux avec des branches, ils les consolident avec de la terre et des pierres, en ayant le soin de laisser des meurtrières d'espace en espace.

Les assiégés n'avaient pas encore terminé leurs travaux de fortification, lorsque les iroquois donnèrent l'assaut, en poussant leurs cris de guerre. Les français les reçurent chaudement; à chaque meurtrière étaient placés trois tireurs, dont les balles décimaient les rangs iroquois; beaucoup d'onnontagués tombèrent morts ou blessés. Les ennemis, après des efforts inutiles, battirent en retraite, tout surpris d'éprouver une si vigoureuse résistance. Recourant alors à leurs ruses ordinaires, ils firent semblant de vouloir parlementer, pendant qu'ils envoyaient avertir le gros corps d'agniers, rassemblé dans les îles de Richelieu. Les hurons et les algonquins ne voulaient point rejeter trop brusquement les propositions des ennemis; mais les français refusaient tout accommodement, certains qu'on voulait les tromper. Et, de fait, pendant que les iroquois amusaient les hurons d'un côté du fort, ils cherchaient à faire des approches de l'autre côté. Toujours sur leurs gardes, les français repoussèrent de nouveau les ennemis, et les forcèrent à se tenir hors de la portée du fusil. Pendant sept jours le fort demeura ainsi investi : les assiégés, resserrés dans un étroit espace, étaient soumis à mille incommodités ; le froid, l'insomnie, la faim et la soif les harassaient beaucoup plus que les iroquois. L'eau était si rare qu'ils n'en avaient pas assez pour délayer la farine de maïs qui faisait leur nourriture, et qu'ils étaient obligés de l'avaler toute sèche. Bientôt le plomb manqua aux algonquins et aux hurons, qui ne l'avaient pas ménagé suffisamment, et Daulac dut leur en fournir. Cependant jusqu'à ce moment les assiégés n'avaient encore perdu aucun des leurs.

Après une semaine d'attente, les onnontagués eurent la satisfaction de voir arriver les agniers et les onneyouts au nombre de cinq cents. Des cris sauvages retentirent dans la forêt, de manière à effrayer les cœurs timides et à faire croire que des milliers de guerriers l'envahissaient. Le fort fut entouré de toutes parts ; la fusillade se continuait le jour et la nuit: les attaques étaient fréquentes et vigoureuses. Au milieu de toutes ces difficultés les français restaient admirables de courage, de vigilance et surtout de piété. Aussitôt qu'ils avaient repoussé une attaque, ils se mettaient à genoux pour remercier Dieu et se recommander à sa protection.

Cependant la soif pressait tellement les assiégés, que les sauvages n'y pouvaient plus tenir. Les hurons découragés songèrent à la paix, et envoyèrent quelques-uns des leurs pour s'aboucher avec les ennemis. Les envoyés furent reçus par les

iroquois avec de grands cris, qui effrayèrent les hurons restés dans le fort. Trente d'entre eux cependant, engagés par les invitations et les belles promesses de leurs compatriotes apostats, sautèrent par dessus la palissade, pour se rendre aux ennemis, malgré les sanglants reproches que leur adressait Anahotaha. Après cette honteuse fuite, il ne resta avec lui de sa bande que sept ou huit hommes ; les français et les algonquins étaient trop fiers pour consentir à se mettre entre les mains des iroquois. Les fuyards causèrent un double dommage par leur lâche conduite : ils affaiblirent les forces des alliés, et ils ranimèrent le courage des iroquois en leur faisant connaître la faiblesse des compagnons de Daulac.

Des parlementaires, suivis d'une troupe de guerriers, se rapprochèrent de nouveau du fort pour inviter le reste des hurons à se rendre ; mais, se défiant de tous ces pourparlers, les français les reçurent à coups de fusil, en tuèrent plusieurs et forcèrent les autres à prendre la fuite.

Les iroquois étaient honteux : depuis dix jours, une chélive palissade, défendue par une poignée de français et quelques sauvages, arrêtait leur armée tout entière. Ils voulurent tenter un effort suprême. Des bûchettes furent distribuées ; ceux qui en acceptaient une se dévouaient à monter à l'assaut. Tous ensemble les assaillants se ruèrent au pied de la palissade et s'y cramponnèrent au-dessous des canonnières, de manière que, n'y ayant point de bastion d'où on pût les battre, les assiégés ne pouvaient leur faire de mal ; ainsi abrités, les iroquois travaillaient à coups de haches à abattre les pieux. Dans cette extrémité, les français eurent recours à tous les moyens que le courage et l'expérience leur purent fournir. Dépourvus de grenades, ils les remplaçaient par des canons de fusil, qu'ils chargeaient à crever et qu'ils lançaient ensuite sur l'ennemi. Daulac s'avisa de jeter au milieu des ennemis un petit baril de poudre, auquel il avait ajusté une fusée. Malheureusement une branche arrêta le projectile et le rejeta dans le fort, où il fit explosion, portant la mort au milieu des combattants. Etouffés par la fumée, les assiégés ne pouvaient plus distinguer les assiégeants, qui profitèrent de la confusion, et s'emparèrent des meurtrières, d'où ils faisaient un feu écrasant. Dans ce moment suprême, un neveu d'Anahotaha, qui était passé aux iroquois, invita son oncle à se rendre, en lui promettant la vie sauve : « J'ai donné ma parole aux Français, » répondit le chef: «je mourrai avec eux. » Peu après, le vieux guerrier tomba frappé à mort ; mais, avant d'expirer, il pria ua

de ses compagnons de lui mettre la tête sur les charbons, afin que les Iroquois n'eussent pas l'honneur de lui enlever la chevelure. Poussé par un sentiment d'humanité mal entendue, un français, voyant les assaillants sur le point d'entrer dans le fort, acheva à coups de hache ses compagnons blessés à mort, afin de les délivrer des supplices qu'ils auraient eus à endurer de la part de leurs cruels ennemis.

Les assiégés avaient assurément tout à redouter de la rage des iroquois. Ceux-ci, en effet, ayant pénétré dans le fort, renversèrent à coups de fusil quelques braves qui se défendaient avec un courage désespéré, et se livrèrent à toutes les fureurs delà vengeance. Deux français qui respiraient encore furent traînés sur le feu, et tourmentés de la manière la plus horrible. Quatre autres conservaient assez de force pour être conduits à la suite des vainqueurs ; on les distribua aux cantons d'Onnontagué, d'Onneyout et d'Agnier, qui avaient pris part à la lutte. Avec ces captifs français furent menés prisonniers quatre hurons, qui avaient combattu jusqu'à la fin avec Anahotaha ; le même sort fut réservé à ceux de leurs compatriotes qui pendant le siège avaient eu la lâcheté de passer aux ennemis.

Des sept cents iroquois qui avaient assisté au siège du petit fort, un grand nombre avaient été mis hors de combat. Au rapport d'un huron pris avec les français, des masses de cadavres iroquois s'élevèrent autour de la palissade durant la dernière attaque, et servirent aux assiégeants pour l'escalader. Les vainqueurs étaient restés stupéfaits de la résistance que leur avaient opposée les dix-sept français, renfermés dans un si faible réduit, sans eau, sans nourriture, et sans un instant de repos. Aussi, affaiblie et lassée, l'armée iroquoise renonça au projet d'attaquer Québec.

Pendant le retour dans leur pays, les Iroquois avaient grand soin de surveiller leurs prisonniers : le soir, on attachait chacun d'eux à quatre piquets fortement plantés en terre, et on lui serrait autour du corps une courroie, dont un bout s'enroulait sur les bras d'un gardien. Nonobstant ces précautions, quelques-uns des captifs réussirent à s'échapper. Un huron, nommé Louis, avait conservé quelque espoir de recouvrer la liberté, tout en se préparant à la mort ; il se disposait à mourir en bon chrétien, par la prière et la résignation à la volonté de Dieu. Quand la bande s'arrêtait, il s'occupait à réciter le rosaire ; et, si alors ses maîtres l'invitaient à chanter selon la coutume des prisonniers, il s'en excusait en prétextant qu'il vou-

lait ménager sa voix pour mieux chanter sur l'échafaud. Cette raison était admise comme valable ; car souvent les prisonniers se glorifiaient de la force de leurs poumons et de la beauté de leur chant, même sous le couteau de leurs bourreaux et au milieu des bûchers. La conduite de Louis avait adouci son gardien, qui un soir lui fit remarquer que ses liens étaient moins serrés qu'à l'ordinaire ; le prisonnier s'en réjouit intérieurement, et conçut le dessein de profiter de la circonstance pour s'en débarrasser complètement. Quand le sommeil eut gagné tous les iroquois, il réussit à dégager une de ses mains. Comme il avait caché un couteau sous son habit, il s'en servit pour couper la corde qui lui retenait l'autre main. Il se préparait à en faire autant des attaches qu'il avait aux pieds, et se mettait sur son séant pour en venir plus facilement à bout, lorsqu'il aperçut auprès du feu un grand iroquois, qui paraissait occupé à fumer son calumet. Le huron se crut perdu ; mais l'autre n'avait pas aperçu ses mouvements. Un peu plus tard, il se disposait à se lever après avoir complètement tranché tous ses liens, lorsqu'il vit approcher un vieux chef, qui parcourait les rangs des prisonniers afin d'examiner s'ils étaient bien attachés. L'iroquois passa sans voir Louis, qui à la troisième tentative réussit à s'échapper du milieu de ses gardiens. Il se jeta dans les bois, et, après une longue course, il arriva à Montréal exténué de faim et de fatigues. Ce fut lui qui fournit les premiers détails, sur les incidents et les résultats de l'expédition de Daulac et de ses braves compagnons (1).

Louis arrivait à Montréal deux ou trois jours après le décès de M. d'Ailleboust. Les habitants de ce lieu, déjà affligés de cette perte, éprouvèrent un redoublement de chagrin en apprenant la mort des courageux jeunes gens qui s'étaient dévoués pour le salut de la patrie. La nouvelle en fut promptement portée aux Trois-Rivières et à Québec, où presque toutes les familles huronnes eurent à pleurer la perte de quelqu'un de leurs membres.

La colonie entière reconnut qu'elle avait été sauvée par l'héroïsme de Daulac et de ses compagnons. Tout en regrettant leur mort, les cœurs catholiques des colons étaient consolés par la pensée que ces braves soldats étaient tombés le fusil à la main, l'espérance dans l'âme et la prière sur les lèvres. On était tenté de les vénérer comme des martyrs de la

(1) M. Dollier de Casson, Histoire du Montréal ; Relation de 1660 ; Lettres d& la Mère de l'Incarnation.

foi; et certes l'on peut bien comparer, avec ce que l'histoire offre de plus noble, le spectacle donné par ces hommes, sur le théâtre obscur qu'ils avaient choisi pour combattre et mourir.

Sept ou huit des prisonniers hurons souffrirent la mort ; quelques-uns furent adoptés par des iroquois, et plusieurs rejoignirent plus tard leurs familles à Québec. Deux des prisonniers français furent brûlés. Un d'eux fut donné aux Onnontagués, au milieu desquels il avait vécu à Gannentaha, pendant que les missionnaires y étaient ; dans la captivité et dans les supplices, il fut pour les hurons un ange destiné à soutenir leur foi et à ranimer leur courage. Ayanlété condamné à la mort, on lui appliqua le fer et le feu sur toutes les parties du corps ; ses bourreaux lui coupèrent les doigts l'un après l'autre, en apportant à cette opération toute la lenteur qu'ils se plaisaient à y mettre, quand ils voulaient savourer plus longuement les douleurs de leurs victimes. L'héroïque chrétien ne poussait pas une plainte ; au contraire, chaque fois qu'on lui coupait un doigt, il se jetait à genoux pour l'offrir à Dieu, qui l'avait trouvé digne de souffrir dans sa sainte cause. Avec toute leur férocité, les Iroquois ne pouvaient s'empêcher de témoigner leur admiration, à la vue de la fermeté et de la patience qu'il conserva jusqu'à la mort ; aussi les guerriers onnontagués crurent rehausser leur courage en dévorant quelque partie des membres d'un homme si brave. Le corps fut haché par petits morceaux, les parties les plus délicates furent partagées, et les restes jetés sous l'échafaud,pour devenir la pâture des chiens, qu'attirait l'odeur du sang.

Ces détails furent rapportés par un huron, qui avait été attaché près du français, sur l'échafaud. Pendant tout le voyage, des îles de Richelieu à Onnontagué, ce prisonnier huron avait été dans une sorte de délire causé par les souffrances et par l'horreur des supplices qu'on lui réservait. La nature chez lui se révoltait à l'idée du bûcher et des tortures. Une nuit, il avait eu la tentation de se couper la gorge, avec un couteau que lui avait jeté un de ses compatriotes domicilié à Onnontagué. Mais, se rappelant les instructions des missionnaires, qui lui avaient enseigné que l'homme n'est pas le maître de sa vie, il repoussa la pensée du suicide. Comme on le conduisait à l'échafaud, une sorte d'hallucination s'empara de lui. Il se crut transporté à Québec dans la chapelle des Jésuites : il voyait les tableaux, les autels ; il reconnaissait les prêtres occupés aux fonctions du ministère ; puis un nuage sombre descendit sur tous les objets qui venaient de passer devant lui.

Lorsque la vision eut disparu, il se trouva environné de feux allumés, sur lesquels rougissaient des houes, des scies, des haches; les instruments de supplice se préparaient; lui-même était lié à deux poteaux, de manière qu'il lui était impossible de se mouvoir. Revêtus de leurs plus belles robes, les Onnontagués allaient commencer à le torturer, lorsqu'un nuage épais, sétendit sur la bourgade, et déroba la vue du ciel ; une pluie torrentielle se joignant à l'obscurité, les bourreaux s'enfuirent dans leur cabanes par la crainte de gâter leurs habits de fête. Pendant toute la nuit, le prisonnier resta attaché au poteau, avec la triste perspective d'être brûlé le lendemain. Aussi sa surprise fut grande, lorsque, le matin du jour suivant, le chef de la famille à qui il avait été donné, vint publiquement le réclamer, en se plaignant de ce que sans l'avertir on avait ainsi disposé de son esclave. Une robe portant les marques de la famille fut jetée sur les épaules du prisonnier, qui se crut la victime d'une amère ironie, jusqu'à ce qu'il se fût aperçu que son libérateur agissait sérieusement. Peu de temps après, comme il se trouvait avec des chasseurs dans le voisinage du Saint-Laurent, il s'échappa et se rendit à Montréal, où il fit le naïf récit de ses craintes, de ses visions et de sa délivrance (1).

Pendant le reste de l'année, les Iroquois demeurèrent plus tranquilles qu'à l'ordinaire; ce que l'on attribua à la rude leçon qu'ils avaient reçue au saut de la Chaudière. Cependant, au mois de juillet, un de leurs partis, ayant surpris sur le lac Saint- Pierre deux algonquins, dont l'un fut tué et l'autre fait prisonnier, M. d'Argenson, qui se trouvait aux Trois-Rivières, partit avec une centaine d'hommes montés sur des chaloupes, afin de donner la chasse aux ennemis. Arrivé près du lieu où les iroquois s'étaient retirés, il voulut descendre à terre ; les français lui représentèrent qu'il était imprudent de se jeter dans la forêt, et lui rappelèrent les tristes suites de la faute commise dans une circonstance analogue par M. Du Plessis- Bochart. Les chaloupes s'étaient arrêtées ; mais personne ne paraissait disposé à débarquer. Pour donner l'exemple, le gouverneur sauta à l'eau, et s'avança seul vers le rivage ; tous alors s'empressèrent de le suivre. Cependant, comme on l'avait prévu, les ennemis étaient embusqués à l'orée du bois : cachés derrière les arbres, ils occupaient une position si avantageuse, que les français, dans l'impossibilité de les en déloger, furent forcés de regagner les chaloupes sous un feu des plus

(1) Relation des Jésuites, 1C60.

meurtriers. Le gouverneur comprit alors que la valeur seule n'était pas suffisante pour vaincre les Iroquois, mais qu'il fallait y joindre la prudence et l'expérience. Aux yeux d'un homme accoutumé à la discipline européenne, rien ne paraissait au premier abord plus méprisable que ces guerriers iroquois à demi vêtus, combattant sans ensemble et sans ordre apparent ; néanmoins dans la forêt, ou au milieu des joncs de leurs lacs et de leurs rivières, ils se montraient très-redoutables, et. dans maintes occasions ils tirent éprouver de douloureux échecs aux Français, avant que ceux-ci eussent appris à se défier des ruses et à respecter la bravoure d'un ennemi aussi adroit que courageux.

On concevait des inquiétudes pour le temps de la moisson ; car, si les Iroquois s'étaient alors répandus dans le pays, le colon aurait eu à choisir entre deux tristes alternatives : il lui aurait fallu ou s'exposer à tomber entre leur mains, ou courir le danger de périr par la famine. Une circonstance heureuse fournit les moyens de les obliger à garder une trêve forcée.

Au commencement du mois d'août, quinze goyogouins parurent aux environs de Montréal. Voyant les habitants sur leur gardes, quatre d'entre eux s'approchèrent pour parlementer. Sur leur demande, on permit à ces ambassadeurs improvisés de se rendre à Québec, où ils soumirent à Ononthio des propositions insidieuses : par l'une d'elles, ils promettaient de demeurer neutres, à condition qu'on enverrait une robe noire demeurer dans leur pays. M. d'Argenson reconnut facilement qu'ils étaient des espions ; car ils n'avaient aucune des marques ordinaires des ambassadeurs sauvages. Aussi il crut devoir profiter de leur effronterie pour assurer la paix pendant le temps de la récolte, et pour délivrer les français tenus captifs dans les cantons. Afin de parvenir à son but, il ordonna d'arrêter les goyogouins qui étaient restés près de Montréal, et d'en renvoyer deux ou trois avec instruction de déclarer aux anciens de leur canton qu'Ûnonthio voulait revoir ses enfants qu'ils gardaient prisonniers dans leur pays. Ces ordres ayant été fidèlement exécutés, on entama des négociations ; et, pendant ce temps, les récoltes se firent dans une parfaite sécurité.

L'évêque de Pétrée profita de ce répit pour visiter les Trois- Rivières et Montréal ; il était accompagné dans ce voyage par M. de Charny (1). Il trouva à Montréal trois cents outaouais

(1) Journal des Jésuites. Au mois d'octobre suivant, M. de Charny fut faitgraDd vicaire, et M. de Bernières, qui avait été ordonné prêtre au mois de mars de la même année, fut nommé curé de Québec. MM. Torcapel et Pèlerin repassèrent en France.

descendus sur soixante canots, et apportant des pelleteries pour une valeur de deux cent mille francs. Avec eux était Chouart Des Groselliers qui, pendant l'hiver, avait exploré le pays autour du lac Supérieur, et visité quelques villages des Assiniboines et des gens de la nation du Bœuf ou Nadouessioux sédentaires.

Les Jésuites voulurent profiter d'une si belle occasion pour évangéliser la nation outaouaise, la plus rude et la plus grossière de toutes celles qui habitaient dans la vallée du Saint- Laurent. Le P. Mesnard, ancien missionnaire, partit avec les Outaouais, lors de leur retour; il était accompagné d'un des plus fidèles employés des Jésuites, de Jean Guérin, qui depuis longtemps servait dans les missions du pays. Guérin était un homme vigoureux, accoutumé aux voyages pénibles et parlant plusieurs langues sauvages. Malgré la mauvaise volonté des Outaouais et leurs procédés brutaux, il conduisit le P. Mesnard jusques dans leur pays, et mit en œuvre pour le secourir tous les moyens dont il pouvait disposer.

Depuis plusieurs années, l'accroissement de la colonie était paralysé par les hostilités continuelles des Iroquois. Ces guerres arrêtaient un grand nombre de français, qui auraient désiré améliorer leur sort, en émigrant au nouveau monde ; elles étaient cause que des colons abandonnaient le pays, où ils ne pouvaient jouir des avantages de la paix, et chaque année elles moissonnaient une partie des hommes les plus vigoureux et les plus utiles. Se prolongeant quasi sans interruption depuis près d'un demi-siècle, elles avaient produit des pertes matérielles fort graves, et avaient retardé l'établissement d'une colonie, qui offrait d'immenses ressources à l'agriculture et au commerce.

A ce sujet, les missionnaires écrivaient comme suit en 1660. « 11 faut avouer qu'avec cela la face de nos colonies françaises serait aimable, si la terreur des Iroquois n'en rendait point le séjour dangereux : la terre est d'un heureux rapport, et, pourvu que le laboureur qui la cultive y travaille avec soin, en peu d'années il se verra, non-seulement hors de nécessité, mais à son aise, lui, sa femme et ses enfants. Nous en voyons plusieurs qui, ayant eu une concession qui ne coûte ici qu'à demander, en moins de cinq ou six années recueillent du blé abondamment pour se nourrir avec toute leur famille, et même pour en vendre. Ils ont toutes les commodités d'une basse-cour; ils se voient en peu de temps riches en bestiaux, pour mener une vie exempte d'amertume et pleine de joie. »

« En peu d'années les familles se multiplient, car, l'air de ce pays étant très-sain, on voit peu d'enfants mourir dans le berceau. Quoique l'hiver soit long, et que les neiges couvrent la terre cinq mois entiers, à trois, quatre et cinq pieds de profondeur, toutefois les froids y paraissent souvent plus tolérables qu'en France, soit à cause que les hivers ne sont pas

ici pluvieux, soit à cause qu'on a le bois à sa porte Souvent

l'on a devant sa porte la pèche en abondance, principalement de l'anguille, qui est en ce pays très-excellente, n'étant pas

bourbeuse comme est celle de France Dans les mois de

septembre et d'octobre, cette pèche d'anguilles est si heureuse, que tel en prendra quarante, cinquante, soixante, septante milliers. Et le bon est qu'on a trouvé le moyen de la saler

commodément et par ce moyen la conserver en sa bonté

Durant l'hiver, on court les orignaux sur les neiges, et tel de nos Français en a tué pour sa part trente et quarante, dont la viande se conserve aisément par la gelée et sert de provision pendant l'hiver ; les peaux sont encore plus précieuses. Cette chasse paraissait autrefois comme impossible à nos Français, et maintenant elle leur sert de récréation. Ils se sont aussi formés à la chasse du castor, qui fait une des grandes richesses de ce pays (1). »

Tous les amis du Canada comprenaient que le temps était venu où il fallait arrêter les Iroquois et leur inspirer du respect pour le nom français, si on ne voulait voir périr la colonie. Les prisonniers échappés aux feux de l'ennemi rapportaient que toute la nation iroquoise, ou comme ils s'exprimaient, la cabane entière, s'était liguée afin d'exterminer les étrangers. Pour résister à cette attaque formidable, et porter la guerre dans le pays ennemi, de grands secours étaient nécessaires. Le P. Le Jeune, chargé de les demander à la cour, présenta au roi une humble requête, dans laquelle, après avoir exposé l'état de la Nouvelle-France, il le priait de vouloir bien y envoyer des troupes pour protéger les colons et humilier la nation iroquoise (2). La cour donna des espérances ; on promit d'envoyer des troupes et de s'occuper du Canada ; mais, au milieu des fêtes célébrées à la naissance d'un dauphin, Louis XIV qui venait d'ordonner à ses ministres, de s'adresser dorénavant à lui pour les aflaires, n'avait guères le temps de songer à une obscure et lointaine colonie, habitée par quelques centaines de français.

(1) Relation des Jésuites 1660.

(2) Relation, 1661. Lettres Historiques de la Mère de l'Incarnation.

De son côfé, la compagnie des Cent-Àssociés ne s'occupait presque plus du pays, si ce n'est pour réclamer fortement le millier de castor qu'on ne lui payait point.

Il n'aurait cependant pas fallu un envoi bien considérable de soldats pour arrêter les Iroquois et les mettre hors d'état d'inquiéter la colonie. Les guerres qu'ils avaient soutenues successivement contre les Algonquins, les Hurons, les Eriés et les Andastes avaient usé la population des cantons. 11 ne leur restait plus qu'environ deux mille deux cents combattants, parmi lesquels on comptait un grand nombre d'étrangers, restes des nations vaincues (1). Deux régiments français, bien conduits et accoutumés au pays, auraient suffi pour défendre et affermir la colonie, et proléger les intérêts des nations sauvages alliées de la France.

L'état d'incertitude et d'alarme dans lequel vivaient les colons, et le deuil causé par les nombreux massacres de parents et d'amis, avaient tellement attristé les cœurs et échauffé les imaginations, qu'on trouvait de fâcheux pronostics dans des accidents naturels, qui en d'autres temps n'auraient pas même été remarqués. Dans l'hiver de 1660-61, un tremblement de terre, qui n'avait rien d'extraordinaire, jeta la consternation parmi les habitants : pendant les secousses, quelques personnes crurent même entendre dans les airs les voix lamentables de femmes et d'enfants. Un météore igné et des aurores boréales fort brillantes furent regardés comme des signes de malheur; on répandit même le bruit qu'on avait vu voltiger des canots de feu autour de Québec (2).

Aux phénomènes de l'air se joignit une épidémie, qui. sévit particulièrement sur les enfants et, que les habitants effrayés attribuèrent aux enchantements de prétendus sorciers.

L'on doit remarquer pour l'honneur du Canada catholique, que les autorités civiles et ecclésiastiques se conduisirent avec humanité et bon sens dans cette affaire de sortilège ; elles ne se laissèrent pas prévenir par les accusations de personnes peu éclairées, toujours prêtes à attribuer au démon les maux physiques qui arrivent sous la direction de la Providence et conformément aux lois générales. En mettant de côté cette accusation de sorcellerie, le conseil de Québec se montra plus humain et plus éclairé que ne l'était la cour générale de Massachuset,

(1) Relation des Jésuites, 1660. Suivant les calculs renfermés dans cette relation, Agnier comptait cinq cents guerriers, Onn»yout cent, Onnontagué et Goyogouin, chacun trois cents, et Tsonnontouan mille.

(2) Relation des Jésuites, 1661.

qui, depuis quelques années, avait fait mourir accusées d'être sorcières (1).

Dans les premiers mois de 1661, les Iroquoi\ grand nombre autour de Montréal. En février, 1 des colons travaillant dans les bois, et qui étaient parce que l'ennemi ne paraissait pas ordinairen saison. Treize français furent faits prisonniers «os îa première attaque ; les autres fuyaient yers le fort, poursuivis de fort près par les barbares, que M. Le Moine s'efforçait d'arrêter en leur présentant ses pistolets. Par bonheur la présence d'esprit et le courage d'une femme sauvèrent les français, qui étaient sur le point d'être cernés. Du fort où elle était, madame Duclos avait été témoin de l'attaque ; elle saisit des armes et des munitions, et courut offrir ce secours aux fuyards, qui s'emparèrent des fusils et forcèrent les ennemis à se retirer.

Au commencement de l'été, les Iroquois avaient déjà pris ou tué vingt-trois français à Montréal, et quatorze aux Trois- Rivières. Soixante-dix agniers surprirent et massacrèrent un parti de trente attikamègues, qui remontaient le Saint-Maurice, accompagnés de deux français. Un autre parti d'agniers descendit jusqu'à Tadoussac, où quelques français furent tués et où les Pères Dablon et Druillètes faillirent être surpris. Ces deux missionnaires venaient de partir pour se rendre, par le Saguenay et l'intérieur des terres, jusqu'à la baie d'Hudson. Si cette expédition des Jésuites ne réussit pas, elle servit cependant à sauver la vie et à eux-mêmes et aux montagnais, leurs compagnons de voyage. En remontant vers Québec, les mêmes agniers tuèrent huit personnes à la côte de Beaupré, et sept dans l'île d'Orléans.

A la nouvelle de tous ces massacres, M. Jean de Lauson, sénéchal de la Nouvelle-France, voulut porter secours aux habitants de l'île d'Orléans, et avertir du danger le sieur Couillard de Lespinay, son beau-frère, qui était parti pour faire la chasse dans les petites îles du voisinage (2). Dans une chaloupe avec sept hommes, il longeait la côte méridionale de l'île d'Orléans ; lorsque, arrivé à la hauteur de la rivière Maheust, il voulut s'assurer si les personnes qui habitaient la

(1) Margaret Jones fut condamnée et exécutée comme sorcière en 1645. Madamo Ann Hibbens, femme d'un honnête citoyen do Boston, fut traduite devant les tribunaux sous la même accusation en 1655, et mise à mort l'année suivante. Hutchinson's History of Massachusets Bay.

(2) Relation des Jésuites, 1661 j Lettres de la Mère de l'Incarnation ; Journal des Jésuites.

A)S cours d'histoire [1661

maison de René Maheust s'étaient retirées ailleurs. Il mit à terre et envoya deux hommes pour reconnaître l'état de l'habitation. Celui qui ouvrit la porte se trouva en face de quatrevingts iroquois, qui le tuèrent et prirent son compagnon envie. Les sauvages coururent aussitôt vers la chaloupe, échouée au rivage, et, se postant derrière un rocher, fusillèrent de là les français, qui étaient à découvert. En voyant s'avancer contre lui cette troupe nombreuse, le sénéchal reconnut qu'il était inutile de songer à s'échapper, et qu'il fallait mourir en combattant. Il se jette à genoux avec ses compagnons ; tous se recommandent à Dieu ; puis, se relevant, ils font face à l'ennemi. Trois fois les iroquois les somment de se rendre, en leur promettant la vie sauve. Les français connaissaient trop bien l'ennemi pour se fier à sa parole : préférant une mort glorieuse à une honteuse captivité, ils répondirent à coups de fusil aux sommations qu'on leur adressait. Tous tombèrent sous les coups de l'ennemi, à l'exception d'un seul, qui, étant blessé au bras et à l'épaule, fut fait prisonnier. Le sénéchal, que les Iroquois désiraient prendre en vie, s'était si vigoureusement défendu jusqu'au dernier soupir, qu'il eut les bras hachés en morceaux pendant le combat. Parmi les morts se trouvait un frère du sieur Couillard de Lespinay et deux ou trois autres des principaux habitants de Québec (1).

Le sénéchal fut sincèrement regretté de tous les colons, qui l'aimaient et le respectaient pour sa bravoure, son dévouement et sa piété. Il possédait une qualité qui de tout temps plut aux Canadiens : il était gai, et savait tempérer le commandement par une douce familiarité, qui ne nuisait en rien à son autorité. Marié depuis dix ans, il laissait à sa mort, outre un fils qui passa en France, plusieurs filles, dont une mourut au moment d'entrer au noviciat des ursulines de Québec, et deux autres furent religieuses dans la même institution. Un frère du sénéchal, le sieur de La Citière, s'était noyé l'année précédente près de la pointe de l'île d'Orléans ; le troisième, M. Lauson de Charny avait renoncé au monde pour embrasser l'état ecclésiastique : ainsi se trouvaient renversés en peu d'années les projets de M. de Lauson, leur père, pour l'établissement de sa famille dans la Nouvelle-France.

(1) Lettres de la Mère de l'Incarnation.

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