INTRODUCTION. XI
dans des institutions publiques et quelquefois même chez des particuliers ; mais aucune n'a la valeur de celles que nous avons mentionnées plus haut.
Nous devons ici rendre hommage à la bienveillance et à la libéralité du gouvernement français, qui admet avec facilité, aux archives publiques, les hommes de tous les pays se présentant dans le but de faire des recherches sérieuses sur l'histoire (1).
Dans notre pays, l'on peut consulter avec avantage les archives de la province, celles des tribunaux, et les registres du Conseil Supérieur.
Le travail que nous offrons aujourd'hui à la religion et à la patrie, est le résumé de leçons que nous avons données à l'Université-Laval. Canadien par la naissance et par le cœur, et catholique avant tout, nous avons étudié l'histoire du Canada et nous l'avons traitée comme Canadien et comme catholique. Nous avons cherché la vérité aux sources qui nous ont paru les plus sûres, et nous avons essayé de la présenter telle que nous l'avons rencontrée.
(1) Nous sommes heureux de pouvoir exprimer ici nos sentiments de reconnaissance pour le colonel de Rostaing, chef de bureau aux archives de la guerre, et M. Pierre Margry, aide-conservateur aux archives de la marine. Tous deux nous ont aidé dans nos recherches, avec une bienveillance que nous n'oublierons jamais. Non content de nous procurer les moyens de connaître les documents qui appartiennent à l'état, M. Margry nous a communiqué des pièces précieuses, faisant partie de sa collection particulière. M. Margry a longuement et attentivement étudié l'hisoire des anciennes colonies françaises; aussi, personne n'en possède mieux l'enmble et les détails.
Premiers habitants de l'Amérique — Voyages des Islandais, des Gallois — Découvreurs — Christophe Colomb — Cabot — Améric Vespuce — Cortéréal — De Léry — Verazzani.
Avant de nous occuper spécialement de l'histoire du Canada, il ne sera pas hors de propos de faire quelques observations sur l'origine des peuples que les découvreurs européens du quinzième siècle trouvèrent dans le nouveau monde. Le continent américain était habité dans toute son étendue ; le centre, depuis le Mexique jusqu'au Chili inclusivement, renfermait des peuples comparativement nombreux, tandis que les deux extrémités, au nord et au sud, étaient occupées par des tribus peu considérables, répandues sur d'immenses territoires.
Plusieurs controverses ont été soulevées sur l'origine des Américains. Quelques-uns ont prétendu qu'ils appartiennent à une espèce distincte de celle qui habite le vieux monde. Ils se fondaient sur les différences de conformation entre les hommes de l'ancien continent et les hommes du nouveau, et sur la difficulté de passer de l'Europe ou de l'Asie en Amérique. Nous ne prétendons pas discuter cette question ; car elle est toute résolue pour des catholiques. L'écriture sainte, en effet, nous apprend que le genre humain tire son origine d'un seul homme et d'une seule femme, que la main du créateur plaça dans le jardin d'Eden. La science, après de longues
2 ÀVANT-PROPOS.
recherches, a fini par reconnaître que l'homme blanc, l'homme noir et l'homme rouge appartiennent à la môme famille. «Unité,» dit Flourens, «unité absolue de l'espèce humaine et variété de ses races : tel est, en dernier résultat, la conclusion générale et certaine de tous les faits acquis sur l'histoire naturelle de l'homme.»
L'Amérique a donc été peuplée par des familles ou des tribus venues de l'ancien monde ; mais il est impossible aujourd'hui de déterminer précisément le temps où les principales migrations ont été faites. L'on peut néanmoins assurer que l'époque de l'établissement de l'Amérique est ancienne, comme le prouve l'état où les Européens y trouvèrent les arts et l'industrie. L'emploi du fer et plusieurs des métiers de première nécessité, depuis longtemps en usage dans les parties les plus reculées du vieux monde, étaient encore ignorés des Américains. Cependant, si leurs pères les eussent possédés, les générations suivantes ne les auraient pas laissé perdre ; et l'on a droit de conclure que les tribus américaines avaient quitté la terre de leurs aïeux avant que ces précieuses découvertes y fussent généralement connues.
S'il faut en croire les traditions américaines, les premières colonies seraient venues de l'ouest, c'est-à-dire, de l'Asie. Les annales des Mexicains portaient que leurs ancêtres étaient arrivés du septentrion, et elles désignaient les étapes faites par la nation, dans le grand voyage du nord-ouest à l'Amérique centrale. Chez les Montagnais ou Tchipeweyans, qui occupent les deux versants et les crêtes des Montagnes-Rocheuses, entre le 56e et le 59e degré de latitude nord, les mêmes souvenirs se sont conservés, comme le prouve la légende suivante.
« Au temps des géants, l'un d'eux se promenait sur les bords du grand lac glacé. Il était si grand qu'un homme or^ dinaire demeurait dans le pouce de sa mitaine. Ce géant en rencontra un autre, avec lequel il engagea un combat singulier. Se sentant près de succomber, il s'adressa au petit homme qui était dans sa mitaine, et lui dit : « Mon petit-fils, coupe les jambes de mon adversaire, car il est plus fort que moi.» Le petit homme obéit, et le colosse ennemi tomba à la renverse, en travers du grand lac, de façon que sa tête touchait l'autre rive ; ce qui forma un pont, sur lequel les caribous passaient d'un bord à l'autre. Plus tard, une femme entreprit le trajet et y réussit après plusieurs jours de marche. Elle apportait du fer et du cuivre ; elle fut bien accueillie par les Montagnais, auxquels elle donna ce fer. Elle fit ensuite plusieurs voyages ;
mais ayant été insultée par quelques hommes, elle s'enfonça dans la terre et emporta avee elle tout le fer (1).»
Cette tradition, bien qu'obscurcie par des fables, n'en est pas moins propre à constater que le peuple Tchipeweyan conserve encore le souvenir de son origine asiatique. Maintenant, il n'est pas difficile de concevoir comment des familles ou de petites tribus de chasseurs ont pu passer de l'Asie en Amérique : un accident, une tempête, une chasse prolongée a pu porter d'un continent à l'autre quelques voyageurs imprudents ou malheureux, qui auront entraîné à leur suite des parents et des amis. Charlevoix dit qu'on lui avait plusieurs fois répété un fait assez curieux. Le Père Greslon, qui avait été pendant plusieurs années missionnaire dans l'Amérique, ayant été envoyé à la Chine, y trouva une Huronne qu'il avait connue au Canada. Elle raconta au Père Jésuite qu'ayant été prise en guerre, elle avait été conduite de nalion en nation, jusqu'à l'endroit où elle se trouvait. En jetant un regard sur une carte du nord-ouest de l'Amérique, on verra que la largeur du détroit de Behring n'est pas considérable ; en effet, du cap Prince de Galles en Amérique au cap Est en Asie, il n'y a guères qu'une distance de cinquante milles. Entre ces deux points se trouvent trois petites îles qui partagent la longueur du trajet. Or, l'on sait que les sauvages de l'Amérique, dans leurs frêles canots, traversent des bras de mer qui ont jusqu'à quinze ou vingt lieues de largeur. De plus, la longue chaîne des Kurdes, s'étendant entre le Kamtchatka et la péninsule d'Alaska, offre de nombreuses stations, où des navigateurs peu expérimentés ont pu se refaire pour continuer leur voyage. Ainsi la Mantchourie, la Sibérie, le Kamtchatka ont probablement fourni une grande partie des tribus qui se sont étendues dans l'Amérique. Ce que confirme la ressemblance des Tartares avec les Indiens de l'Amérique du Nord. Le célèbre voyageur Ledyard, se trouvant dans la Sibérie au milieu des Yakutes et des Tongouses, resta couvaincu que ces peuples et les tribus américaines, qu'il connaissait parfaitement, appartiennent à une seule et même famille.
Il n'est donc pas nécessaire de recourir aux hypothèses pour s'expliquer comment l'Amérique a pu être d'abord peuplée, puisque la tradition, la géographie et les observations
(1) Lettre de Monseigneur Tacbé, Evoque d'Arath, dans le rapport sur les Missions du Diocège de Québec, pour 1853. Suivant l'observation de l'Evêque d'Arath, H ne faut pas confondre cette tribu avec les Montagnais du Saguenay, qui appartiennent à la famille algonquino.
ethnographiques nous désignent les pays d'où sont partis les premiers habitants du nouveau monde et la route qu'ils ont suivie. Les nations américaines ont dû leur origine à des migrations fort anciennes, venues de l'Asie par le détroit de Behring, se répandant, avec le temps, en deçà des Montagnes Rocheuses et descendant vers les régions méridionales. Après cela, que des naufrages et des voyages de découverte aient jeté sur les côtes de l'Amérique et mêlé aux tribus venues du nord-ouest, des Phéniciens, des Indiens, des Chinois, des Japonais, des Celtes, des Scandinaves, il n'y a là rien d'improbable ; mais les étrangers ainsi apportés au milieu des anciennes populations semblent avoir exercé peu d'influence sur les mœurs et sur les institutions de ces dernières, si ce n'est au Mexique et au Pérou, où les Espagnols trouvèrent des peuples élevés à une demi-civilisation.
Quelques-uns de ceux qui visitèrent le continent occidental dans les temps anciens retournèrent, sans doute, pour faire part de leurs succès aux habitants du vieux monde. Se fondant sur ces rapports, des écrivains avaient prédit les découvertes qui devaient un jour être faites. Les poètes avaient annoncé qu'au-delà du vaste océan on trouverait des terres, que leur imagination revêtait d'une fertilité et d'une magnificence inconnues à la vieille Europe ; selon Platon, des îles nombreuses et un vaste continent existaient par delà son Atlantide submergée ; de vagues traditions rappelaient les aventures merveilleuses de navigateurs abordant, par hasard, aux terres mystérieuses de l'occident ou s'y réfugiant pour fuir les guerres civiles et les troubles politiques de l'ancien monde.
Il est constant, par des documents historiques, que, dans des temps plus rapprochés de nous, mais bien antérieurs à ceux où l'on place ordinairement la découverte de l'Amérique, les peuples du nord de l'Europe ont visité le nord-est du continent américain.
Suivant les chroniques galloises, vers l'année 1 1 70, Madoc, fils d'Owen Guyneth, prince du pays de Galles, lassé des dissensions qui s'étaient élevées entre ses frères après la mort de leur père, équipa quelques vaisseaux pour aller chercher fortune sur les mers. Il cingla vers l'occident, et arriva à une terre inconnue, où il vit des choses extraordinaires. Dans un voyage qu'il fit pour visiter sa patrie, il engagea plusieurs de ses compatriotes à le suivre vers les contrées de l'ouest, dont il opposait la beauté et la richesse à la pauvreté et a la désolation
du pays de Galles (1). On ne sait point ce que devint cette colonie. Catlin, écrivain américain, prétend avoir reconnu des traces de la race galloise au sein de la nation des Tuscaroras, dont certains individus ont les yeux bleus et les cheveux blonds.
Mais un document bien autrement authentique que les chroniques galloises, nous apprend qu'avant le temps de Madoc l'on connaissait, à Rome même, un pays regardé par la plupart des géographes comme appartenant à l'Amérique. Dans la bulle Omnium fidelium dinoscentiœ, publiée en 834, le Pape Grégoire IV, en conférant de nouveaux pouvoirs à Anscaire, archevêque de Hambourg, étend la jurisdiction du prélat sur les peuples du nord et de l'est, parmi lesquels sont nommés les habitants du Groenland (2).
Les Norvégiens et les Islandais avaient déjà poussé leurs courses aventureuses vers le Groenland, et y avaient formé des établissements, qui ne furent jamais complètement abandonnés.
Au printemps de l'année 986 (3), Eric le Rouge, chef islandais, quittait sa patrie, accompagné de sa famille pour aller s'établir au Groenland. Parmi ses compagnons d'émigration était Hériulf Bardson, dont le fils Biarne se trouvait alors en voyage sur les côtes de la Norvège. A son retour en Islande, Biarne résolut d'aller rejoindre son père ; mais, n'ayant jamais navigué dans les mers du Groenland, il s'écarta et perdit sa route au milieu des brumes. Son vaisseau ayant été pendant plusieurs jours poussé de côté et d'autre, il découvrit enfin une terre fortement boisée et n'offrant point de montagnes à la vue. Il reconnut que ce ne pouvait être le Groenland, dont on lui avait fait une description toute différente; il retourna vers le Nord, et, au bout de sept jours, il aborda à Heriulfnes, dans le Groenland. L'on s'occupa beaucoup du rapport de Biarne dans l'Islande, dans la Norvège et surtout au Groenland, et l'on fit mille conjectures sur le pays qu'il avait rencontré.
Quatorze ans après,en 1000, Leif, fils d'Eric le Rouge, éprouva
(1) Hakluyt, toI. III, p. 21, éd. 1809.
(2) Gentibus Danorum, Sveonum, Nortvveorum, Farriœ, Gronlandan, Halsigolandan, Islandan, etc.
(3) Antiquitates Americanœ, ouvrage publié en 1837, à Copenhague par la Société Royale des Antiquaires du nord. Le secrétaire de la société, le professeur Rafn y donne de copieux extraits d'anciens manuscrits, conservés aux archives royales da Danemark et contenant le récit des voyages faits au Vinlande par les Islandais. Queîques-uns de ces récits ont été écrits par les voyageurs eux-mêmes ; il en est même qui sont attribués à des personnes nées dam le Vinlande.
le désir de visiter les lieux décrits parBiarne; il arma un vaisseau, sur lequel il réunit un équipage de trente-cinq hommes, et mit à la voile en quête d'aventures. Le Groenland est séparé du Labrador par le détroit de Davis, qui a environ cinq cents milles de largeur ; mais, au lieu de se diriger de ce côté, les navigateurs groenlandais paraissent avoir porté vers le sud. Après avoir touché à l'île de Terreneuve, qu'ils nommèrent Helluland, ils s'en éloignèrent, effrayés par ses glaces et ses rochers. Le pays qu'ils visitèrent ensuite était plat, et couvert de forêts ; ils l'appelèrent Markland (1). Situé au sud-ouest de Helluland, le Markland serait une partie de la Nouvelle- Ecosse. Quelques jours de navigation vers le sud-ouest les conduisirent dans une contrée où les vignes étaient en abondance, et qu'ils nommèrent Yinlande, pour cette raison; ils y bâtirent d'abord des cabanes et ensuite des maisons assez commodes. La description du Yinlande convient aux états de Massachuset et de Rhode Island, où l'on croit avoir trouvé quelques traces du séjour des Islandais. Des essais de colonisation furent tentés dans la suite. L'on raconte même qu'un évêque du Groenland, nommé EricUpsi, essaya, en 1121, d'établir le christianisme parmi les peuples du Yinlande ; mais ces tentatives demeurèrent sans résultat satisfaisant, en conséquence de l'esprit hostile que les Skrallingres, sauvages du pays, manifestèrent contre les étrangers. Suivant les sagas de l'Islande et de la Norvège les Skrallingres, appartenant à la nation des Esquimaux et repoussés plus tard vers le nord, rapportèrent aux Islandais que, vers le midi, il y avait un peuple d'hommes blancs, qui, à certaines époques, faisaient des processions, précédés d'un étendard et chantant à haute voix. L'on a dit ensuite que c'était une colonie irlandaise, établie dans ces contrées bien avant l'arrivée de Leif. De vieilles chroniques de l'Irlande, qui nous apprennent qu'un évêque parti de cette île alla visiter des contrées situées au-delà de la mer, semblent propres à corroborer le témoignage rendu par les Skrallingres.
Les rapports entre l'Islande et le Markland continuèrent pendant longtemps, puisqu'un vaisseau islandais, en l'année 1347, alla faire un chargement de bois dans le dernier pays. Les communications entre l'ancien continent et le nouveau paraissent avoir cessé vers cette époque; par suite des attaques réitérées des Skrallingres, mais surtout par les ravages que
(1) Paya à, boia.
causa la mort noire dans le nord de l'Europe, entre les années 1347 et 1351 (1). Depuis lors jusque vers la fin du quinzième siècle, l'Amérique resta abandonnée à ses anciens habitants.
Les Dieppois, qui, au quatorzième et au quinzième siècles, passaient pour les plus hardis et les plus habiles navigateurs, réclament l'honneur d'avoir, les premiers, reconnu l'Amérique Méridionale (2). Au commencement de l'année 1488, le capitaine Cousin partait du port de Dieppe, pour faire une course dans les mers du sud. Instruit par Descaliers, un des meilleurs mathématiciens de son temps, Cousin avait appris à prendre hauteur au milieu de l'océan ; aussi n'était-il plus forcé de serrer les côtes, comme l'avaient fait ses devanciers. A peine sorti de la Manche, il se lança en pleine mer, et, après deux mois de navigation, il se trouvait arrêté par une terre inconnue, où il remarqua l'embouchure d'un grand fleuve, qu'il nomma Maragnon. Cette découverte fut cachée par les armateurs de Dieppe, dans la crainte que les autres puissances maritimes n'en profitassent. Inutile précaution, puisque le second capitaine, Yincent Pinçon, après avoir quitté le service des Dieppois, se serait retiré à Gênes ou à Palos, et aurait communiqué le secret à Christophe Colomb, qu'il accompagna dans son premier voyage. Yoilà du moins ce que rapportent les annales dieppoises.
Pendant la dernière partie du quinzième siècle, une soif ardente de découvertes agitait les nations de l'Europe ; l'on voulait surtout trouver un passage par mer pour aller aux Indes, où l'imagination des hardis aventuriers de l'occident se plaisait à entasser des richesses fabuleuses. Poussés par cette idée, les Portugais découvrirent les îles du Cap-Yert, les Açores, une grande partie des côtes occidentales de l'Afrique ; en 1487, Barthélémy Diaz apercevait le Cap de Bonne-Espérance (1); et de jour en jour croissait l'espoir d'arriver par mer aux pays devenus l'objet de tant d'aspirations.
L'on ne doit pas être étonné de ce mouvement : car les produits de l'orient étaient renommés partout, et tous les pays de l'Europe prétendaient avoir leur part aux richesses des Indes et du Cathay.
Les républiques de Yenise et de Gênes se partageaient le commerce de l'Italie ; mais Yenise seule faisait par terre le commerce avec les Indes, tandis que les Portugais s'effor-
(1) Humboldt, Cosmos, vol. III.
(2) Histoire de Dieppe, vol. I.
(3) Humboldt, Cosmos, vol. II.
çaient de s'en emparer par mer, en faisant le tour de l'Afrique. Tel était l'état des choses, lorsque Christophe Colomb, citoyen de Gênes, forma le projet d'arriver aux Indes en se dirigeant vers l'ouest. Dans ce dessein, il offrit ses services à sa patrie, puis à la France, à l'Angleterre, au Portugal ; partout ses propositions furent rejetées comme les rêves d'un enthousiaste. Elles étaient néanmoins fondées sur la connaissance du globe terrestre, qu'il avait sérieusement étudié. Il avait correspondu avec Toscanelli, astronome et mathématicien célèbre de Florence, qui lui avait envoyé une carte où étaient tracées des îles imaginaires vers l'ouest ; Colomb avait aussi lu l'ouvrage du cardinal D'Ailly, intitulé Imago Mundi, et il le citait souvent comme la plus haute autorité sur la figure de la terre.
Après huit ans d'attente, d'études et de déboires, il eut le bonheur de voir sa demande acceptée par Ferdinand et Isabelle, qui régnaient sur les royaumes de Castille et d'Arragon. La couronne de Castille, apanage d'Isabelle, fit les frais de l'expédition; c'est surtout à l'influence de cette princesse, ayeule de Charles V, que Colomb dut la protection qui assura le succès de son projet de découvertes.
Trois vaisseaux furent confiés au pilote génois et laissèrent l'Espagne le trois août 1492. Sûr de rencontrer des terres vers l'ouest, Colomb se dirigea hardiment de ce côté, sans même se donner la peine de toucher aux îles Açores, situées au tiers de la distance entre l'Europe et l'Amérique. Il consultait la carte de Toscanelli; il la montra même à Martin Pinçon pendant le voyage (1). Vendredi, le douze octobre de la même année, Colomb mettait pied à terre sur une île qui reçut le nom de San Salvador. C'est une des îles Bahama, connue aujourd'hui sous le nom de Guanahani. Après avoir visité les îles voisines, il se rendit à Cuba et à Hayti. Dans celle-ci, qu'il nomma Ilispaniola, il laissa quelques-uns de ses compagnons, pour jeter les fondements d'une colonie; puis il retourna en Espagne, afin de faire connaître les résultats heureux de son voyage et d'obtenir des secours. On croyait alors que les terres nouvellement découvertes appartenaient aux Indes ; pour cette raison on les nomma Indes Occidentales, et les habitants du nouveau continent furent appelés Indiens. Colomb ne reconnut le continent de l'Amérique Méridionale que plusieurs années après, le dix mai 1498. Mais déjà, le vingt-quatre juin 1497,
(1) Humboldt, Cotmot.
Jean Cabot, vénitien, et son fils Sébastien, né à Bristol (i) en Angleterre, ayant reçu d'Henri YII, roi d'Angleterre, la commission d'aller à la découverte des terres nouvelles, reconnaissaient l'Amérique vers le 56e degré de latitude nord.
Les Espagnols eux-mêmes, tout en profitant les premiers et plus largement que tous les autres peuples, des découvertes de Christophe Colomb, ont voulu lui en enlever la gloire. Suivant un de leurs historiens, une caravelle, faisant le cabotage sur les côtes d'Espagne, fut portée par un vent d'est très-violent, vers un pays inconnu. Après avoir été ballottée pendant plusieurs jours près du rivage, elle se réfugia dans un havre, où plusieurs hommes de l'équipage moururent de faim et de fatigue. Les autres réussirent à se rapatrier, mais ne purent profiter de leur découverte. Le pilote alla expirer dans la maison de Colomb, à l'île de Madère, lui léguant ses écrits et les notes qu'il avait faites pendant son voyage. Ces manuscrits auraient ouvert au navigateur génois les portes du nouveau monde.
Il peut y avoir quelque vérité dans ce récit ; mais la gloire de Colomb n'en saurait souffrir. Dans les arts et les sciences, les grandes découvertes sont toujours dues à des hommes pratiques, qui viennent donner la vie et le mouvement aux projets avortés de leurs devanciers. Colomb, convaincu par l'étude, par les traditions et peut-être par les notes du pilote inconnu, qu'une partie de la terre devait se trouver au-delà de l'océan, forma le projet d'y arriver en faisant voile vers l'occident. Par sa persévérance et son énergie, il triompha de tous les obstacles qu'on opposa à son expédition ; à force d'habileté et de courage, il conduisit ses vaisseaux aux îles de l'Amérique ; il proclama sa découverte, et aussitôtles nations de l'Europe commencèrent à en profiter. Voilà sa part dans la solution du grand problême qui depuis longtemps occupait les esprits.
Aujourd'hui la grande figure de Christophe Colomb s'élève au-dessus de tous les découvreurs anciens et modernes ; il se distingue d'entre eux tous par la profondeur de son génie, par la beauté de son caractère, par la franchise de sa foi et de sa piété, et par la couronne du malheur, dont l'ingrate Espagne lui ceignit le front.
Qu'avaient fait ceux qui l'ont précédé dans la voie des découvertes ? Les Islandais, portés sans y songer vers un grand
(l) Sébastian Cabot told me that he was born in Bristowe, and that at four yeara old he was carried with his father to Venice. Richard Eden's Décades qf the New World.
continent, élevèrent quelques bourgades, et voulurent jeter sur cette terre nouvelle des germes de civilisation et de christianisme ; mais, bien avant le temps de Colomb, que restait-il des tentatives ainsi faites ? Rien. Tout avait été rasé par les années et par les accidents. D'ailleurs, et c'est la remarque de Humboldt, les Islandais croyaient bien avoir trouvé un pays séparé du Groenland, mais ils n'avaient point l'idée de son étendue et de son importance ; ils manquaient des connaissances qui pouvaient en assurer la possession aux peuples de l'Europe , Les vestiges de leurs voyages ont tellement disparu, qu'aujourd'hui des esprits éclairés sont portés à rejeter comme apocryphes les récits des sagas islandaises, quoique les meilleures raisons en garantissent l'authenticité. Quant aux mariniers dont les vaisseaux furent jetés à la côte du nouveau monde, et qui regardèrent les résultats de leurs naufrages comme des événements ordinaires, ils ne méritent certainement point le nom de découvreurs, puisqu'ils n'ont point voulu faire de découverte, et qu'ils n'ont pas su rendre utiles celles qu'ils devaient au hasard.
En 1499, Americ Yespuce, Florentin, suivit Alonzo dellojeda, qui entreprit une course le long de la côte de Paria, découverte l'année précédente par Christophe Colomb. Yespuce fit trois autres voyages du même genre en qualité d'astronome ; car l'on se fiait si peu alors aux observations des pilotes, qu'ils étaient ordinairement accompagnés d'un homme versé dans l'astronomie. Il adressa à René, duc de Lorraine, une relation un peu exagérée de ses voyages, relation qui, tombant entre les mains de Martin Hylacomylus, chef d'une imprimerie à Saint-Dié en Lorraine, y fut publiée en 1507 (1). Hylacomylus, par une erreur de chiffres, plaça le premier voyage de Yespuce en 1497 ; et, concluant qu'il avait précédé le voyage dans lequel Colomb avait découvert la terre ferme, il proposa de donner le nom d'Amérique au nouveau continent. La publication d'Hylacomylus, faite dans un pays fort éloigné de l'Espagne, demeura inconnue à Yespuce lui-même. Personne alors, pas même la famille de Colomb, ne songea à en faire des reproches au voyageur florentin. Les découvertes nouvelles étant enveloppées d'un voile de mystère et regardées comme un secret d'état par la cour d'Espagne, il n'était pas facile aux nations étrangères de porter un jugement sur les titres respectifs des découvreurs. Aussi le nom proposé par Hylacomylus fut
(1) Quatuor Americi Vespucii navigationea.
AVAST-PROPOS. il
adopté par les cosmographes contemporains, et son euphonie plut tellement aux oreilles, qu'il fut bientôt admis généralement pour désigner le nouveau continent. Il serait donc injuste de vouloir attacher du blâme à la mémoire d'Americ Yespuce, pour une erreur à laquelle il n'a pris aucune part.
La cour d'Espagne, reconnaissant son mérite comme astronome et hydrographe, le nomma en 1508 pilote-majeur, charge qui lui conférait le droit d'examiner tous les pilotes espagnols et de leur conférer un brevet de capacité. Il mourut pauvre à Séville, en 1512, avec la réputation d'un honnête homme et d'un administrateur habile dans le département de la marine (1).
Une flotte envoyée aux Indes par Emmanuel, roi de Portugal, et commandée par Pierre Alvarez Cabrai, fut portée par hasard sur les côtes du Brésil, en l'année 1500. Dans les voyages fréquents que faisaient les Portugais autour du Cap de Bonne- Espérance, la direction des courants et la violence des vents ne pouvaient manquer d'amener avec le temps un pareil résultat; la découverte des côtes d'Afrique devait conduire à celle de l'Amérique Méridionale. Aussi la remarque de l'historien Robertson est pleine de justesse : suivant les décrets de la providence, le nouveau continent devait être reconnu par les navigateurs européens avant la fin du quinzième siècle (2).
En 1500, Gaspar de Corteréal, gentilhomme portugais, visita les côtes du nord de l'Amérique. Par la description qu'il donna à la cour de Portugal des pays qu'il avait découverts, l'on est porté à conclure qu'après avoir suivi les côtes de la Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-Ecosse, il toucha à Terreneuve, entra dans le golfe Saint-Laurent, et alla aborder au Labrador vers le 50e degré de latitude (3). Il entreprit un second voyage l'année suivante, et ne reparut plus.
Dès l'année 1504, suivant Lescarbot, les Basques, les Normands et les Bretons faisaient la pêche des morues sur le grand banc et sur les côtes de Terreneuve. En 1506, Jean Denis de Honileur publia une carte des côtes de l'île de Terreneuve et des environs. Deux ans plus tard, sous Louis XII, Thomas Aubert, pilote de Dieppe, visita le golfe Saint-Laurent ; s'il faut en croire les mémoires dieppois, il remonta le fleuve jusqu'à quatre-vingts lieues de son embouchure, et mena en
(1) Alexandre da numboldt, Histoire de la Geog. du, nouveau continent.
(2) Humboldt, Cosmos. — Robertson, History of America.
(3) Memoir of Sébastian Cabot.
France un sauvage du Canada (1). Il trouva les habitants du pays fort doux, et fit avec eux des échanges de marchandises européennes pour des pelleteries. Il est certain, par les relations de Jacques Cartier, qu'une partie des côtes du Labrador, depuis le détroit de Belle-Isle jusques à Nataskouan, était fréquentée même avant son premier voyage, par dès vaisseaux basques, normands et bretons.
Le premier qui ait tenté de faire un établissement vers la partie septentrionale de l'Amérique, fut le baron de Léry et de Saint-Just ; dans l'année 1518, il entreprit un voyage à l'Ile de Sable, dans l'intention d'y jeter les fondements d'une colonie française. Située près du 44e degré de latitude nord et à vingt-huit lieues des côtes de la Nouvelle-Ecosse, sur la route des vaisseaux qui viennent d'Europe, elle a été la cause et le théâtre de bien des naufrages. L'on a inutilement tenté d'y faire des établissements ; car, ne renfermant que des sables mouvants et stériles, elle ne produit ni arbres, ni broussailles, mais seulement, dans quelques parties, une herbe grossière, qui peut servir à la nourriture des bestiaux (2).
Retardé longtemps sur la mer, et ayant épuisé sa provision d'eau douce, il fut contraint d'abandonner son projet, après avoir débarqué sur l'île des vaches et des pourceaux, qui s'y multiplièrent et servirent plus tard aux gens du marquis de la Roche. Suivant l'auteur de la narration du voyage de Sir Gilbert Humphrey, des Portugais, vers l'an 1553, mirent de nouveau des vaches et des pourceaux sur l'île de Sable. Il est à remarquer qu'à cette époque les vaisseaux portugais étaient nombreux près des bancs de Terreneuve, où ils se rendaient pour la pêche de la morue (3).
Pendant longtemps, les rois de France s'occupèrent peu de l'Amérique, quoique beaucoup d'armateurs des provinces situées sur l'océan fussent dans l'habitude d'y envoyer leurs vaisseaux et pour la pêche et pour la traite avec les sauvages. En 1523, François I, bien qu'engagé dans la guerre contre Charles-Quint (4), fit préparer une expédition pour re-
(1) Histoire de Dieppe.
(2) Il y a encore sur l'île de Sable quelques chevaux sauvages ; elle est aussi fréquentée par des loups marins. Le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse y a placé un dépôt de provisions, et y entretient quelques agents chargés de venir au secours des naufragés. L'île de Sable a dix lieues de longueur et cinq do largeur; elle ne renferme point d'autres habitants que le surintendant du poste et ses dix employés. Bouchette, British Dominions in North America, vol. II.
(3) Hakluyt, vol. III, p. 197.
(4) Hist. de Dieppe, vol. I.
connaître les côtes de l'Amérique Septentrionale. Il désirait prendre sa part de l'héritage laissé par Noé à ses descendants, et remarquait en badinant que les rois d'Espagne et de Portugal faisaient leur lot un peu trop large. Jean Yérazzani, navigateur florentin, fut chargé de commander les vaisseaux qui étaient destinés à faire le voyage. La petite flotte se réunit probablement à Dieppe, qui alors renfermait les plus puissants armateurs et les meilleurs marins de toute la France. C'était au temps où Ango, le plus riche négociant de l'Europe, envoyait annuellement vingt de ses navires aux grandes Indes et à la côte d'Afrique, et où, pour venger l'honneur de son pavillon attaqué par les Portugais, il lançait dix-sept vaisseaux contre le port de Lisbonne, et forçait le roi de Portugal à faire des excuses à François I (1).
Yérazzani avait vraisemblablement passé une partie de sa vie à Dieppe ; car les historiens de la ville disent qu'il commandait un des deux vaisseaux avec lesquels Aubert visita 1* golfe de Saint-Laurent en 1508. Dans une lettre qu'après son retour il adressa de Dieppe à François I, Yérazzani rend compte de son voyage, commencé vers la fin de 1523 et terminé en 1524. Par cette lettre, il parait que Yérazzani était parti dans l'automne de 1523, avec l'instruction d'attaquer les bâtiments espagnols, et d'aller à la découverte des terres neuves au delà de l'océan (2). Il s'était dirigé, avec ses quatre vaisseaux, vers les côtes des Pays-Bas, alors soumis, aussi bien que l'Espagne, à l'Empereur Charles Y. Comme ils s'élevaient vers le nord, une tempête violente en força deux, le Normand et le Dauphin, à se réfugier dans un port de la Bretagne ; le sort des deux autres n'est pas connu. Ayant réparé leurs avaries, le Normand et le Dauphin reprirent la mer, et croisèrent quelque temps sur les côtes d'Espagne.
Yérazzani songea alors à suivre la seconde partie de ses instructions. Le dix-sept janvier 1524, il quitta les rochers de l'ile de Madère ; son vaisseau, le Dauphin, portait cinquante hommes, ainsi que des vivres et des munitions pour huit mois. Assaillis par une terrible tempête, ils eurent le bonheur d'échapper au naufrage, et, après cinquante jours de navigation, ils arrivèrent en vue des terres de l'Amérique, sous le 34e degré de latitude nord, vers l'endroit où est située la ville de
(1) Hist. de Dieppe.
(2) Ramusio, vol. III; Hakluyt, roi. III.
Wilmington, clans la Caroline du Nord. Vérazzani courut cinquante lieues au sud pour trouver un bon havre ; mais, désespérant d'en rencontrer dans cette direction, il reprit sa route vers le nord, et ne futpasplusheureuxdececôté. Il se décida à mouiller en mer, et à envoyer une chaloupe vers le rivage, où l'on apercevait un grand nombre de personnes réunies. Les Français furent bien reçus des sauvages.
Laissons Yérazzani lui-môme raconter son entrevue avec les habitants du pays. « Nous voyant approcher, ils s'enfuirent ; puis ils s'arrêtèrent, et nous regardaient avec étonnement. Etant rassurés par nos gestes, quelques-uns descendirent jusqu'à la mer, semblant se réjouir et admirer nos habits et la blancheur de notre peau. Ils nous indiquèrent par signes le lieu où nous pourrions plus facilement débarquer, et nous invitèrent à partager leur nourriture. Ces peuples sont nus, à l'exception des parties du corps que la décence enseigne de cacher, et qu'ils couvrent de peaux retenues avec des liens de foin. Jusques sur leurs genoux tombent des queues de différentes bêtes, aussi attachées à la ceinture. Quelques-uns portent des guirlandes formées de plumes d'oiseaux. Ces gens sont d'une couleur rousse, et ressemblent assez aux Sarrasins : leurs cheveux noirs et épais sont portés courts et noués en queue sur la nuque. Leurs membres sont bien formés ; leur stature est moyenne et peut-être un peu plus élevée que la nôtre ; ils ont la poitrine large et les bras vigoureux. Il n'y a rien de difforme dans leur personne, si ce n'est que le visage est large, et encore tous ne l'ont pas tel. Ils sont agiles et bons coureurs, autant que nous avons pu en juger par l'expérience. Par ces deux qualités ils ressemblent aux peuples de l'orient et surtout à ceux qui habitent les parties les plus reculées de la Chine.»
Il décrit ensuite le pays, qu'il trouva fortbeau. Peu de jours après, comme il continuait à suivre la côte, il voulut distribuer des présents à une bande de sauvages rassemblés sur le rivage. Il chargea un jeune matelot, bon nageur, de leur porter quelques colifichets. Celui-ci, ne se fiant pas trop à leurs dispositions, lança de loin les présents vers la terre, et s'empressait de retourner vers le vaisseau, lorsqu'une vague le jeta contre les rochers. Les naturels, le voyant à demi mort, le prirent et le portèrent à une petite distance de la mer. Plus effrayé qu'auparavant, il commença à crier de toutes ses forces ; de leur côté, les sauvages criaient encore plus fort, afin de l'encourager. Ils retendirent au soleil, et l'examinèrent
avec curiosité, pendant que d'autres attisaient le feu et faisaient sécher ses habits. Ses compagnons, qui, du vaisseau, voyaient tout ce manège, craignaient qu'ils ne le fissent rôtir pour le manger, et lui-môme le craignait encore davantage. Quand il eut recouvré ses forces, les sauvages lui prodiguèrent des marques d'amitié, et le conduisirent au rivage. Après qu'il se fut jeté à la mer, ils le suivirent des yeux jusqu'à ce qu'il eut rejoint le vaisseau.
Poursuivant sa course vers le nord, Yérazzani entra dans un port, qu'il décrit de manière à faire reconnaître le port de New-York, et dont il parle avec admiration ; il visita ensuite plusieurs autres endroits de la côte. Dans les pays des Armouchiquois, des Abenaquis et des Etchemins, il trouva des hommes plus forts et plus rudes que ceux qu'il avait rencontrés vers le midi. Ils ne voulaient permettre à aucun étranger de descendre à terre, et ils lancèrent des flèches contre les Français quand ceux-ci, armés et au nombre de vingt-cinq, entrèrent dans la forêt pour visiter le pays. Le voyage de découverte se termina au nord près des côtes de Terreneuve. «Cette terre,)) dit Vérazzani, « fut reconnue par les Bretons dans les temps passés ; elle est sous le cinquantième degré de latitude.))
Ainsi, ce fut au nom de la France que Yérazzani visita le premier toute la côte des Etats-Unis, depuis la Caroline du Sud jusqu'au Maine inclusivement, puis la Nouvelle-Ecosse et l'île du Cap-Breton (1). Il prit possession de toutes ces contrées, descendant à terre en plusieurs endroits, et arborant le pavillon français dans les principaux havres. Suivant l'opinion commune, il donna le nom de Nouvelle-France aux pays qu'il avait ainsi visités. «Je crois,» dit le PèreBiard, «que c'a été ce Jean Yérazzani qui a été le parrain de cette dénomination de la Nouvelle-France (2). » Telles étaient les formalités alors usitées parmi les peuples de l'Europe, lorsque l'on prenait possession d'une terre nouvellement découverte. Et, quand plus tard les Anglais, dans leurs aggressions injustes contre les établissements français de Port-Royal et de Saint-Sauveur,
(1) Tous les auteurs anciens s'accordent à placer en 1524 le voyage de Vérazzani sur les côtes de l'Amérique. Le Père Charlevoix est le premier qui ait mentionné un premier voyage de Veraizani en 1523, et un second en 1524. Cette opinion le jette dons une autre erreur ; car il fait terminer en 1525 un voyage dont Vérazzani rendit compte à François I au mois de juillet 1524. D'après la lettre ci-dessus citée, le voyage que Charlevoix croit être le second est réellement le premier que le célèbre navigateur ait fait sur la côte d'Amérique, à moins qu'il n'y ait été en 1508 aveo Th.omas Aubert.
(2) Relations des Jésuites, vol. I, 6d. de 1853.
invoquaient en leur faveur le droit de première possession, ils avaient fort mauvaise grâce, puisque la relation du voyage de Vérazzani était connue chez eux, et que de fait elle a été conservée par l'écrivain anglais Ilakluyt. L'Angleterre ne pouvait appuyer ses prétentions sur la priorité du voyage des Cabot, car dans leur première navigation ils ne virent que la terre du Labrador et l'île de Terreneuve ; dans son voyage de 1517, après avoir cherché à pénétrer vers l'ouest par le détroit qui reçut plus tard le nom d'Hudson, Sébastien Cabot rebroussa chemin et descendit vers la Floride, en suivant les côtes de loin et sans jamais aller à terre.
Lorsque Vérazzani arriva en France, il trouva la guerre allumée. La malheureuse journée dePavie, dans laquelle François I fut fait prisonnier au mois de février 1525, et la captivité de ce prince, qui dura jusqu'en 1526, ne permirent pas à la France de s'occuper de découvertes dans l'Amérique. Quelques auteurs croient néanmoins qu'en 1525 Yérazzani fit avec des Français un autre voyage, dans lequel, après quelques découvertes, il disparut de la scène sans qu'on en ait jamais entendu parler. D'autres au contraire rapportent que, n'ayant plus d'espérance du côté de la France, il passa en Angleterre, et fut envoyé en Amérique par Henri VIII, à qui il présenta une carte des côtes qu'il avait visitées. Il parait bien certain que Vérazzani ne périt que longtemps après son voyage de 1524. Suivant une lettre d'Annibal Caro, citée par Tiraboschi, Vérazzani était encore vivant en 1537. Ramusio raconte qu'après sa première expédition, étant en Italie avec ses amis, Vérazzani leur disait vouloir engager le roi très-chrétien à envoyer des colons pour habiter, sur les côtes qu'il avait découvertes, un lieu où l'air était tempéré, les terres fertiles,' les fleuves beaux et les ports capables de contenir de grosses flottes. Ramusio indique par ce passage qu'il dût rester assez longtemps en Italie, mais sans fixer la date de sa dernière navigation. Ce qui est certain, c'est que le capitaine florentin étant débarqué avec quelques matelots, ils furent pris par le peuple du pays, et, en présence de leurs compagnonsrestés sur les vaisseaux, ils furent rôtis et dévorés (1).
A propos de Vérazzani, Charlevoix dit avec raison: «Il est bien glorieux à l'Italie que les trois puissances qui partagent aujourd'hui presque toute l'Amérique doivent leurs premières découvertes à des Italiens : savoir, les Castillans à un Génois ; les Anglais à des Vénitiens, et les Français à un Florentin. »
(1) Ramusio, vol. III.