CHAPITRE PREMIER
Jacques Cartier choisi pour conduire une expédition en Amérique — Départ de Saint-Malo — Ile des Oiseaux — Port de Brest— Cûte du Labrador — Esquimaux — Baie des Chaleurs— Baie de Gaspé — Cap Tiennot— Retour des vaisseaux en France — Second voyage de Cartier — Baie de Saint-Laurent — Les Esquimaux — Divisions territoriales — Havre do Sainte-Croix— Stadaconé — Cartier se rend à Hochelaga — Le Mont-Royal —Rivière de Fouez— Mal de terre — Vœu — Les Toudamans— Cartier s'empare de Donnacona, et retourne en France.
En l'année 1534, François I jugea à propos de reprendre ses projets de découvertes dans le nouveau monde, d'où il voyait les Espagnols tirer de si grandes richesses. Il avait toutefois une arrière-pensée : il songeait encore plus peut-être à faire arriver ses vaisseaux «aux Indes, au Calhay et aux îles de Zipangu (1).» Philippe de Chabot, amiral de France, l'engageait à ce projet ; il lui présenta comme capable de l'exécuter, un capitaine malouin nommé Jacques Cartier, dont il connaissait le mérite (2), et qui avait vraisemblablement voyagé dans les mers du nord avec les pêcheurs bretons et normands. Ayant été agréé par le roi, Jacques Cartier fit ses préparatifs ; et, après que les capitaines, maîtres et compagnons eurent fait serment de se comporter fidèlement au service du roi, le vingt avril 1534, l'expédition partit de Saint- Malo ; elle était composée de deux vaisseaux, dont chacun
(1) La Chine était alon connue sous le nom de Cathay, et le Japon sous celai do Zipangu.
(2) Lescarbot.
était d'environ soixante tonneaux (1) et portait soixante-un hommes d'équipage. Le dix mai, Cartier reconnut le cap de Bonnavista, dans " l'île de Terreneuve; mais, ayant trouvé près de la côte une grande quantité de glaces, il tourna vers le sud et entra dans un port qu'il nomma Sainte-Catherine (2).
Le vingt-un mai, il fit voile vers le nord et arriva près d'une île (3), où, en moins d'une demi-heure, ses deux barques firent une si abondante provision d'oiseaux, que, sur chaque vaisseau, on en sala quatre ou cinq tonneaux. Il continua sa route en longeant la côte de Terreneuve jusqu'au détroit de Belle-Isle, qu'il appelle le golfe des Châteaux, et qu'il croyait être le seul passage pour entrer dans le grand golfe (4). L'ayant suivi du nord au sud, il s'arrêta à Blanc- Sablon; puis il entra dans le port des Ilettes, aujourd'hui nommé port de Brador (5), et visita la baie de Brest (6) où il fit dire la messe le jour de St. Barnabe, pour tout son équipage. Tous ces lieux étaient déjà connus des Basques et des Bretons, de qui ils avaient reçu leurs noms, et ils paraissent avoir été fréquentés par les pêcheurs avant le voyage de Cartier. Il raconte en effet, que, vers le fleuve de Saint-Jacques, maintenant la baie des Rochers, il rencontra un grand vaisseau de la Rochelle, cherchant le port de Brest pour y aller faire la pêche.
« En somme», dit Cartier, parlant de la côte de Labrador qu'il venait de visiter, « je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Caïn. Là on voit des hommes de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Us portent les cheveux liés au sommet de la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose, ou bien un clou, et y tient ensemble quelques plumes d'oiseaux. Ils sont vêtus de peaux d'animaux, aussi bien les hommes que les femmes Ils se peignent avec certaines couleurs rouges.
(1) Premier Voyage de Jacques Cartier.
(2) Aujourd'hui Catalina.
(3) Funk Island.
(4) Un peu plus tard, il reconnut le passage entre Terreneuve et l'île du Cap- Breton.
(5) Ce lieu fut pendant longtemps nommé Baie de Phélypeaux ; on y bâtit, pour la protection des pêcheurs, le fort de Pontchartrain. Au commencement du dernier siècle, M. Lo Gardeur de Courtemanche y faisait la traite et la pêche sur une grande échelle.
(6) Port du Vieux-Fort, environné d'îles, et où l'on trouve de vieux murs qui ont fait partie d'anciennes fortifications de la fin du SVIe siècle, s'il en faut croire des traditions locales.
Ils ont leurs barques faites d'écorces d'arbres de boul, avec lesquelles ils pèchent grande quantité de loups-marins.»
Les naturels ici mentionnés étaient des Esquimaux, qui ne sont pas tels que les ont peints certains voyageurs. Ils sont d'une taille moyenne, forts, robustes, intrépides et capables de se défendre ; pendant bien des années, ils firent une guerre acharnée aux marins bretons et normands, dont quelques-uns avaient abusé de leur confiance (1).
Après s'être avancé sur des barques jusqu'à Chécatica, qu'il nomma port de Jacques Cartier, il rejoignit ses vaisseaux, restés au port de Brest. Ayant mis à la voile, il se dirigea vers Terreneuve, dont il visita la côte occidentale sur une grande longueur ; il reconnut les îles de Brion et de la Magdelaine, et entra, le trois de juillet, dans une baie considérable, qu'il appela Baie des Chaleurs, parce qu'il y éprouva des chaleurs excessives. Monté sur une barque, il s'avança fort loin dans la baie, espérant trouver un passage vers l'ouest. Pendant cette excursion, il eut plusieurs entrevues avec les sauvages, qui s'étaient réunis au nombre de près de trois cents, et qui suivaient les Français, partie par curiosité, partie pour trafiquer avec eux. Les premiers moments de défiance passés, ils s'approchèrent avec assurance des étrangers, sautant, chantant et donnant mille signes de réjouissance. Ils apportèrent des peaux et autres objets de peu de valeur, et reçurent en retour des hachots que les matelots bretons nommaient mitaines, des couteaux, des chapelets et autres marchandises.
Les terres parurent fort belles. « Leur pays est plus chaud que n'est l'Espagne,» dit Cartier, « et le plus beau qu'il est possible de voir, tout égal et uni, et n'y a lieu si petit où n'y ait des arbres ... du froment sauvage, qui a l'épi comme le seigle et le grain comme de l'avoine, et des pois aussi épais comme s'ils avaient été semés et cultivés, du raisin . . . des fraises, mures, roses rouges et blanches et autres fleurs de plaisante, douce et agréable odeur.»
Certains qu'il n'y avait point de passage de ce côté, les Français firent voile pour continuer leur exploration. Ils allèrent mouiller entre l'île de Bonaventure et le Cap Percé, que Cartier nomme Cap de Prato. Ils entrèrent ensuite dans la baie de Gaspé ; pendant une tempête qui leur fit perdre une ancre,
(1) Les Esquimaux sont en général fort laids ; une tradition explique l'origine de leur laideur : deux loups-marins, fatigués de la mer, seréfugièrent'surla terre ferme, et devinrent les ancêtres des Esquimaux, à qui ils ont légué leur physionomie.
ils se réfugièrent dans le bassin de Gaspé, où ils demeurèrent depuis le seize de juillet jusqu'au vingt-cinq. En ce lieu, ils trouvèrent une quarantaine de familles sauvages, occupées à faire la pêche. « Ceux-ci peuvent être vraiment appelés sauvages,)) dit Cartier : « d'autant qu'il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, et je crois que tous ensemble ils n'auraient pu avoir la valeur de cinq sous, excepté leurs barques et rets ... Ils portent la tête entièrement rase, hormis un floquet de cheveux au plus haut de la tête, lequel ils laissent croître long comme une queue de cheval, qu'ils lient sur la tête avec des aiguillettes de cuir. Us n'ont d'autre demeure que dessous ces barques lesquelles ils renversent, et s'étendent sous icelles sur la terre sans aucune couverture.)) Cartier trouva chez eux du maïs, des fèves et des prunes. Leurs rets étaient faits des fibres du chanvre, plante naturelle au pays.
Trouvant ces gens tout-à-fait bienveillants envers les Français, Cartier voulut profiter de leurs bonnes dispositions, pour planter, sur la pointe de l'entrée du port, une croix haute de trente pieds, et sur laquelle étaient gravés les mots : Vive le Roi de France. A peine les Français étaient-ils de retour à leurs vaisseaux, qu'un canot s'en approcha, portant le capitaine des sauvages et ses trois fils. Couvert d'une vieille peau d'ours, le chef se leva et fit une longue harangue ; il montrait du doigt la croix, puis toute la terre des environs, et semblait vouloir faire comprendre que, tout le pays lui appartenant, on n'aurait pas dû y planter la croix sans sa permission. Cependant on réussit à le calmer au moyen de présents ; Cartier le renvoya satisfait, et garda deux de ses fils, qu'il conduisit en France.
Après avoir quitté la baie de Gaspé, les vaisseaux remontèrent le bras méridional du grand fleuve, que Cartier prit pour un golfe profond ; autant qu'on peut établir des conjectures sur le récit obscur du reste du voyage, ils côtoyèrent l'île d'Anticosti, et arrivèrent au cap Tiennot, aujourd'hui leMont- Joly, près de l'embouchure de la rivière Nataskouan. La saison étant déjà avancée, Cartier crut qu'il était temps de retourner en France. Les vaisseaux s'arrêtèrent quelques jours à Blanc- Sablon, d'où ils firent voile le quinze août. Après une traversée assez heureuse, ils arrivèrent le cinq septembre à Saint-Malo, d'où ils étaient partis quatre mois et demi auparavant.
Cartier rendit compte de son voyage au roi et à la cour ; son rapport lui procura des protecteurs, qui comprirent combien il importait à la France de former des établissements dans l'Amérique. Charles de Mouy, sieur de La Meilleraye et vice-
amiral de France, qui avait favorisé le premier voyage, s'occupa activement de hâter les préparatifs du second ; il obtint pour le chef de l'expédition des pouvoirs plus amples, et il lui fit donner trois navires. Dans la commission adressée à Cartier, Philippe de Chabot, grand amiral de France, de Bretagne et de Guienne, le charge de « conduire, mener et employer trois navires équipés et avictuaillés chacun pour quinze mois, au parachèvement de la navigation des terres déjà commencées à découvrir outre les terres neuves, et en icelui voyage essayer de faire et accomplir ce qu'il a plu au roi commander et ordonner.» Il lui donne aussi « pouvoir, commission et mandement espécial avec la totale charge et superintendance d'iceux navires, voyage et navigation, tant à aller que retourner.»
Le capitaine breton était plein de religion, et, lorsque l'occasion s'en présentait, il ne craignait pas de se montrer ouvertement enfant dévoué de l'église ; aussi, dans une adresse au roi, à l'occasion de son second voyage, il présentait l'extension de la foi catholique comme un des plus pressants motifs pour continuer les découvertes. Avant de partir pour cette expédition périlleuse, il régla les affaires de sa conscience, et voulut que ses compagnons fissent de môme, sachant que. lorsqu'ils n'auraient plus rien à craindre du côté de Dieu, ils seraient mieux disposés à rencontrer les périls de la navigation. Son départ fut précédé d'une touchante cérémonie, qu'il décrit avec beaucoup de naïveté. « Le dimanche,» dit-il, « jour et fête de la Pentecôte, seizième jour de may, au dit an 1535? du commandement du capitaine et du bon vouloir de tous, chacun se confessa, et reçûmes tous ensemble notre créateur en l'église cathédrale du dit Saint-Malo ; après lequel avoir reçu, nous fûmes nous présenter au chœur de la dite église devant révérend père en Dieu, monsieur de Saint-Malo, lequel en son état épiscopal nous donna sa bénédiction.»
Le mercredi suivant, dix-neuf mai, le vent étant favorable, la petite flotte mit à la voile. Les trois navires de Cartier, savoir : la Grande Hermine, de cent à cent- vingt tonneaux, la Petite Hermine (1) de soixante tonneaux, etYEmerillon de quarante, portaient les premiers Européens qui aient hiverné dans la vallée du Saint-Laurent. Un ancien registre de la communauté malouine fournit les noms des compagnons de Cartier (2).
(1) La Petite Hermine portait auparavant le nom de Courlieu, changé pour ce Toyage.
(2) Pièce communiquée par M. Cunat au journal Le Commerce Breton de Saint- Malo. M. Faribault a bien voulu noua faire connaître ce document.
A bord de la Grande Hermine étaient Cartier et plusieurs jeunes gentilshommes, embarqués comme volontaires ; parmi eux se trouvaient Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de Montcevelles, Charles de la Pommeraye et Jean Poullet. Marc Jalobert commandait la Petite Hermine, et l'Emerillon avait pour capitaine Guillaume Le Breton. L'expédition était accompagnée de deux chapelains, Dom Guillaume Le Breton et Dom Antoine, Séparés les uns des autres par une longue succession de tempêtes, les trois navires se réunirent le vingt-six juillet au havre de Blanc-Sablon, qui était le rendez-vous désigné.
La flottille se mit en roule pour continuer les découvertes commencées l'année précédente. Elle s'avança entre l'île de l'Assomption ou d'Anticosti (1) et la côte du Nord, que Cartier faisait examiner soigneusement, afin de reconnaître s'il n'y aurait pas quelque passage vers l'ouest ; car la recherche d'un chemin vers les Indes et la Chine semble l'avoir beaucoup préoccupé, et c'était alors le but principal de toutes les expéditions qui de l'Europe se dirigeaient vers l'occident.
Du cap Tiennot, qu'il avait reconnu l'année précédente, il alla chercher, à vingt-deux milles plus loin, un petit havre, qu'il nomma Havre Saint-Nicolas (2). Le dix août, un vent contraire le força à chercher un abri « dans une fort belle et grande baie pleine d'isles, et bonnes entrées et posage de tous les temps qu'il pourrait faire, et pour connoissance d'icelle baye y a une grande isle comme un cap de terre qui s'avance plus hors que les autres.» En l'honneur du saint dont on célébrait la fête en ce jour, il la nomma la baie de Saint-Laurent. «Ce nom,» remarque Charlevoix, « s'est étendu à tout le golfe dont celte baie fait partie ; et, parce que le fleuve qu'on appelait auparavant la rivière de Canada se décharge dans ce même golfe, il a insensiblement pris le nom de Saint-Laurent qu'il porte (3).» En comparant la description de la baie de Saint-Laurent, donnée par Cartier, avec celle que le capitaine Bayfield (4) fait du port de Sainte-Geneviève, il est difficile de ne pas reconnaître que les deux noms désignent le même lieu.
(1) Charlevoix dit que l'ancien nom sauvage Natiscotec s'est changé en celui d'Anticosti, dans la bouche des Européens. Natashkoueh, nom maintenant donné par les Montagnais, signifie : "lieu où Von va chercher l'ours."
(2) D'après les distances données par Cartier, le havre de Saint-Nicolas serait Pachachibou, petit havre où les goélettes cotières trouvent un abri.
(3) Charlevoix, Hist. de la N. France, liv. I.
(4) Sailing directions for the Gvlf and River of Saint-Lawrence. — Lo port de Sainte-Geneviève esta cinquante-deux milles de la grande rivière de Nataskouan et du Mont- Joli: ce chiffre correspond avec celui de dix-sept lieues et demie donné par Cartier. " Les îles de Sainte-Geneviève sont à neuf lieues de ia Pointe-aux-Esqav
Quand les vaisseaux eurent doublé la pointe occidentale d'Anticosti, les deux Gaspésiens menés en Fiance l'année précédente, Taiguragny et Domagaya, reconnurent les lieux ; ils désignaient les montagnes du pays de Honguédo, d'où ils étaient partis et où ils avaient laissé leurs parents. Ces deux jeunes gens avaient sans doute voyagé déjà sur cette côte avec leurs compatriotes ; et, comme ils appartenaient à la grande famille algonquine, ils purent rendre des services en qualité d'interprètes. Ayant reconnu les Monts-Louis, Cartier traversa vers le nord, où il trouva une terre unie et basse près de la mer, mais couronnée de hautes montagnes, à quelques milles en arrière ; il devait être alors aux environs de la rivière de la Trinité. Taiguragny et Domagaya lui dirent que c'était l'entrée du royaume de Saguenay, et que de là leur venait le cuivre rouge ; ils affirmaient aussi que c'était « le commencement du grand fleuve de Hochelaga, lequel allait toujours en se rétrécissant jusques à Canada; et puis, que le dit fleuve allait si loin, que jamais homme n'avait été au bout (1). »
Le premier septembre, les trois vaisseaux s'arrêtèrent à l'entrée du Saguenay, où se trouvaient quatre barques « venues de Canada,» dit Cartier, « pour faire pêcherie de loups-marins et autres poissons ...» L'une avança si près, que ceux qui la conduisaient purent converser avec un des interprètes. Sur son invitation, ils se hasardèrent à se rendre jusqu'aux vaisseaux.
Il ne faut pas se laisser éblouir par ces grands mots, de royaumes de Saguenay et de Canada, si souvent répétés par Cartier, Il apportait avec lui les idées européennes, et il n'est pas surprenant qu'il ait cru retrouver ici les institutions du vieux monde. Le roi de Saguenay était sans doute le premier chef du canton, de même que Donnacona était le grand chef du pays que Cartier nomme terre et province de Canada, et qu'il fait commencer à l'île aux Coudres.
Depuis le Blanc-Sablon jusqu'à la Pointe-des-Monts, il n'y avait que fort peu d'habitants, au temps de Jacques Cartier ; c'étaient des Esquimaux, ou comme les appelle le Père Biard, des Excomminquois. La population était plus considérable
maux," écrit M. Plambndon, missionnaire au Labrador : " j'ai été frappé de la ressemblance de la baie Sainte-Geneviève avec la baie Saint-Laurent, décrite par Jacques Cartier. Il n'y a pas à s'y tromper. J'ai reconnu la montagne faite comme on tas de blé ; on la nomme aujourd'hui Tête de la perdrix. J'ai vu la grande île comme un cap de terre qui s'avance plus hors que les autres. La baie de Sainte- Geneviève peut avoir trois quarts de lieue de profondeur. Il y a trois groupes d'îles boisées : les îles Saint-Charles, les iietchouannes et lea îles Sainte-Geneviève." (1) Second voyage de Jacques Cartier.
dans le royaume de Saguenay, qui s'étendait depuis la rivière Saint-Jean jusqu'au Canada. Cette région était habitée parles Montagnais ou Algonquins inférieurs, qui se partageaient en plusieurs petites nations, celles des Bersiamites, des Papinachois, des Oumamiois et des Kacouchakhis ou Porcs-épics. Soixante-quinze ans après le second voyage de Cartier, le P. Biard évaluait le nombre total des Montagnais à mille âmes. Au nord de ces peuples, du côté de la Baie d'Hudson, vivaient les Ounascapis, nation timide, qui, pour éviter les démêlés avec ses voisins plus rapprochés du grand fleuve, se tenait isolée au milieu des immenses forêts de la hauteur des terres. Depuis une centaine d'années, une partie des Ounascapis est descendue vers le grand fleuve, et s'est fondue avec les restes des tribus montagnaises, considérablement réduites en nombre par les maladies et surtout par l'usage des boissons enivrantes (1).
Charlevoix croit que Cartier s'est trompé en restreignant le nom de Canada à une très-petite partie du pays qui est arrosé par le Saint-Laurent, « Il est certain,)) dit-il, « que dès les premiers temps les sauvages donnaient le nom de Canada à tout le pays qui est le long du fleuve des .deux côtés, particulièrement depuis son embouchure.» Le même historien rapporte que, suivant la tradition, le nom de Canada est venu des Espagnols, qui, étant entrés dans la Baie des Chaleurs et n'y trouvant aucune apparence de mines, prononcèrent plusieurs fois les deux mots, aca nada, rien ici ; et que les Français entendant les sauvages répéter ces mots les prirent pour le nom du pays.
Cependant, nonobstant la haute autorité de Charlevoix, il est permis de croire que Cartier dans ses rapports avec les sauvages, pendant les deux hivers qu'il a passés près de Stadaconé, a dû apprendre les noms des différentes parties du pays. 11 s'explique fort clairement sur les divisions territoriales reconnues par les nations qui habitaient les bords du grand fleuve ; et, d'après leur témoignage, il établit l'existence des royaumes de Saguenay, de Canada et de Hochelaga, chacun desquels était soumis à un chef principal. Donnacona, dont la résidence ordinaire était à Stadaconé et dont l'autorité ne s'étendait pas au-delà de quelques lieues autour de sa bourgade,
(l) Les Montagnais sont devenus aussi timides que les Nascapis, avec qui ils ee sont alliés : lorsque quelque bruit extraordinaire se fait entendre, ils sont saisis d'une frayeur extrême, dans la crainte où ils sont d'être attaqués par les Micmacs. Cette terreur est traditionnelle, et prouve que les Micmacs, aujourd'hui peu nombreux et de mœurs douces, s'étaient autrefois rendus redoutables à leurs voisins.
est toujours désigné comme roi de Canada. Cartier lui-même, le routier de Jean-Alphonse et l'auteur du voyage de Roberval donnent le nom de Canada à Stadaconé, et à la pointe de terre sur laquelle était ce village. Ce fut plus tard que le nom de rivière de Canada fut assigné par les Français au fleuve qui traverse le pays. Quant au mot Canada, il n'est point nécessaire de recourir aux Espagnols pour en découvrir l'origine. A la suite du second voyage de Cartier, est donnée une liste de mots canadiens, portant pour titre : « Ensuit le langage des pays et royaumes de Hochelaga et Canada, autrement appelés par nous la Nouvelle-France ; » et un des articles de cette liste nous apprend que Canada ou Kannata signifie un village. D'ailleurs, Charlevoix lui-même remarque que plusieurs dérivent ce nom du mot iroquois Kannata, qui se prononce Canada et qui signifie un amas de cabanes. C'est certainement là l'étymologie la plus naturelle.
Tandis que les navires de Cartier étaient à l'ancre entre la terre du nord et la pointe orientale de File d'Orléans, les sauvages occupés à faire la pêche dans les environs visitèrent les chaloupes des Français, et leur portèrent des anguilles et d'autres poissons, ainsi que de gros melons et deux ou trois charges de maïs. On ne sait quelle espèce de melons cultivaient les naturels du pays avant l'arrivée des Français ; peut-être n'avaient -ils que cette sorte de citrouilles connues au Canada sous le nom de citrouilles iroquoises, et qui ont pu être prises par les matelots bretons pour des pastèques ou melons d'eau. Quant au maïs ou blé-dinde, les petits champs autour de Stadaconé en fournissaient, mais trop peu pour les besoins de ses habitants ; tandis que les nations sédentaires du sud le récoltaient en très-grande quantité.
Le lendemain de cette première visite, Donnacona, « Agouhanna ou seigneur de Canada,» s'approcha des vaisseaux français avec plusieurs canots. Son royaume n'était pas trèsétendu, il ne renfermait qu'un seul village ; mais le chef canadien ne manquait pas d'une certaine dignité dans son maintien. Il prononça, suivant l'expression de Cartier, un grand prèchement, accompagné de gestes extraordinaires, faiguragny et Domagaya, qui avaient appris un peu de français pendant l'hiver précédent, servirent d'interprètes. A la suite de la conférence, Cartier partit sur des barques pour aller choisir un lieu propre à l'hivernage de ses navires. Il côtoya la grande île, à laquelle il donna le nom d'île de Bacchus, parce qu'il y trouva beaucoup de vignes sauvages, et arriva dans
un havre qu'il décrit avec complaisance. « Au bout d'icelle île vers l'ouest,» dit-il, « y a un affourc d'eau bel et délectable pour mettre navires ; auquel y a un détroit du dit fleuve, fort courant et profond, mais il n'a de large qu'environ un tiers de lieue ; le travers duquel y a une terre double de bonne hauteur toute labourée, aussi bonne terre qu'il soit possible de voir ; et là est la ville et demeurance du seigneur Donnacona, laquelle demeurance se nomme Stadaconé .... sous laquelle haute terre vers le nord est la rivière et hâble de Sainte-Croix.»
Comment, avec cette description, ne pas reconnaître le havre de Québec, où les eaux de la rivière Saint-Charles se réunissent à celles du Saint-Laurent, qui lui-même se partage en deux branches pour former l'île d'Orléans? Entre Québec et la Pointe-Lévis, est le détroit fort courant et profond qui a moins d'un mille de largeur ; cet affourc d'eau bel et délectable, à l'embouchure de la rivière Saint-Charles, cette terre double ou à deux versants ; sous cette haute terre vers le nord, une rivière et un havre : voila des traits qui caractérisent si éminemment le site de Québec, qu'on est faut étonné de voir Charlevoix les appliquer à l'embouchure de la rivière Jacques-Cartier, à laquelle ils ne conviennent aucunement. Quelque tradition mal fondée, ayant cours de son temps, aura pu l'engager à contredire Champlain, La Poterie et autres, qui font hiverner Cartier près de la rivière Saint-Charles, ou Sainte-Croix, comme elle fut d'abord nommée par les Français. Elle portait parmi les sauvages le nom de Cabir-Coubat, à raison de ses nombreux méandres. Plus tard, lorsque les Récollets eurent bâti leur couvent sur ses bords, elle reçut, selon le Frère Sagard (1), le nom de Saint-Charles, en l'honneur de messire Charles Des Boues, grand vicaire de Pontoise. « Les vaisseaux de Cartier,» dit Champlain, « hivernèrent en un endroit où maintenant les lésuites ont leur demeure, sur le bord d'une autre petite rivière qui se décharge dans celle de Sainte-Croix, appelée la rivière Jacques Cartier.» Or les Jésuites bâtirent leur première maison ainsi que leur chapelle de Notre-Dame des Anges, à la pointe formée par les rivières Saint-Charles et Lairet. C'est donc à l'embouchure de la rivière Lairet et vis-à-vis de la Pointe-aux- Lièvres que furent placées pour l'hy ver la Grande (2) et la Petite Hermine ; car, après avoir reconnu les environs de Stadaconé,
(1) Histoire du Canada.
(2) Ecrivant probablement snr des mémoires incorrects, Charlevoix dit que la Grande Hermine ne put entrer dans la rivière, assertion qui est formellement dénrqntie par la relation du voyage do Cartier.
1d3d] du canada. '27
Cartier était descendu au bas de l'île d'Orléans, pour faire remonter ses navires. Les deux jeunes sauvages, qui, dans leur voyage, avaient été témoins de bien des merveilles en France, avaient parlé à leurs compatriotes de l'effet et du bruit du canon. Les Canadiens exprimèrent le désir d'entendre la grosse voix de l'artillerie française. Cartier se rendit volontiers à leur demande. «De quoi, » dit-il, « ils furent si étonnés, qu'ils pensaient que le ciel fût chu sur eux, et se prirent à hurler et hucher si très-fort, qu'il semblait qu'enfer y fût vuidé.» Ce fut là la première fois que le bruit du canon retentit sur les eaux de la rade de Québec, et fut répété par les échos des Laurentides.
Les sauvages qui avaient été rencontrés au cap Tourmente revinrent en assez grand nombre à Stadaconé, résidence ordinaire de Donnac-ona et de ses sujets. C'était un village composé de cabanes d'écorce de bouleau, et bâti sur une pointe de terre qui a la forme d'une aile d'oiseau, et qui s'étend entre le grand fleuve et la rivière Sainte-Croix ; à cette circonstance était dû probablement le nom de Stadaconé, qui signifie aile en langue algonquine. On ne sait rien de précis sur le site de la capitale de Donnacona, si ce n'est qu'il était à une demi-lieue de l'entrée de la rivière Lairet, et qu'il en était séparé par la rivière Saint-Charles (1).
Le galion l'Emerillon avait été laissé dans la rade, parce que Cartier voulait remonter jusqu'à Hochelaga, dont il avait entendu parler. Ce dessein ne semblait pas convenir aux habitants de Stadaconé. Peut-être regardaient-ils avec jalousie ceux de Hochelaga, qui prétendaient exercer une espèce de suzeraineté sur les bourgades de Donnacona ; ou bien ils craignaient que les présents des Français ne fussent partagés entre les deux peuplades.
Donnacona fit avertir Cartier que la rivière était mauvaise. L'avis n'eut pas l'effet qu'il en attendait. Alors il eut recours à un stratagème qui, aux yeux des sauvages, devait produire un magnifique résultat. Tandis que le galion se préparait à
(1) Il est probable que Stadaconé était situé dans l'espace compris entre la rue de fa Fabrique et le coteau de Sainte-Geneviève, près de la côte d'Abraham. En effet de ces deux points à la rivière Lairet, il y a environ une demi-lieue de distance. 11 fallait de l'eau pour les besoins du village, et les sauvages n'aiment pas à aller la chercher bien loin : ici ils en auraient eu en abondance, car un ruisseau avait son lit là où est maintenant la rue de la Fabrique ; il allait tomber dans la rivière Saint- Charles près du lieu où est l'Hôtel-Dieu. A l'extrémité du terrain, un autre ruisseau descendait le long du coteau Sainte-Geneviève. Cette question n'est pas d'une grande importance ; mais un Canadien doit aimer a- connaître le lieu où était ia devancière de Québec.
partir, un canot descendit le fleuve, et vint passer près du vaisseau ; il était monté par trois hommes, vêtus de peaux de chiens, portant sur la tète de longues cornes, et ayant le visage tout noirci de charbon. Celui du milieu débitait un merveilleux sermon, sans néanmoins tourner les yeux vers les Français. Au moment où le canot allait donner contre le rivage, les trois hommes tombèrent comme morts ; ils furent emportés par les sauvages dans la foret, qui retentit de cris pendant une demiheure. Taigura'gny et Domagaya sortirent alors du bois, les mains jointes, le chapeau sous le coude, et les yeux levés au ciel : «Jésus! Jésus!» cria Taiguragny. «Jésus! Maria! Jaccpies Cartier! continua Domagaya. «Cartier leur demanda ce que tout cela voulait dire. « Piteuses nouvelles ; » lui répondirentils : « Cudouagny notre Dieu a parlé à Hochelaga, et les trois hommes sont venus de sa part annoncer les nouvelles qu'il y avait tant de neiges et de glaces, que tous mourront.»
Les Français ne firent que rire de ces menaces, et déclarèrent que Cudouagny était un sot, etque Jésus saurait bien les garder du froid. Malgré cette assurance, Taiguragny et Domagaya refusèrent de se joindre à l'expédition.
Le lendemain, dix-neuf septembre, Cartier fit voile avec le galion et deux barques pour remonter le fleuve ; il fut enchanté de la beauté du pays. « Nous trouvâmes,» dit-il, « les plus belles et meilleures terres qu'ils soit possible de voir, aussi unies que l'eau, pleines des plus beaux arbres, du monde, et tant de vignes chargées de raisins, le long du fleuve, qu'il semble mieux qu'elles y aient été plantées de main d'homme qu'autrement.» Le brave Breton espérait qu'un jour de beaux et fertiles vignobles s'étendraient sur les coteaux qui bordent le Saint-Laurent. On rencontrait ça et là des cabanes, dont les habitants s'occupaient à faire la pêche; sans témoigner aucune crainte, ils s'approchaient des embarcations françaises pour échanger leur poisson contre quelques articles qu'on leur offrait en retour.
A quinze lieues environ de Stadaconé, l'on trouva un village nommé Achelacy ou Hochelaï, près duquel le courant du fleuve, devenu rapide et semé de rochers, rendait la navigation fort dangereuse. Le capitaine du lieu monta à bord du galion, et, par des signes accompagnés d'un long discours, il parut vouloir faire comprendre que plus haut la navigation devenait trèsdifficile; pour marque d'affection, il donna à Cartier une petite fille, âgée de huit à neuf ans. Il est probable que ce village, le seul que les Français remarquèrent entre Stadaconé
et Hocholaga, était situé sur la pointe du Platon. Lorsque plus tard Champlain y eut arboré le signe sacré de la rédemption, ce lieu reçut le nom de Sainte-Croix, que porte aujourd'hui la paroisse voisine.
Arrivés à l'extrémité occidentale du lac d'Angoulème ou de Saint-Pierre, auquel Cartier donne cinq ou six lieues de largeur sur douze de longueur, il eut beaucoup de peine à découvrir un passage ; n'ayant pu trouver le principal chenal au milieu des îles de Richelieu, il laissa en ce lieu l'Emerillon, et, accompagné des sieurs de Pontbriand, de La Pommeraye, Jalobert et Le Breton, il continua son voyage sur les deux barques. Le deux octobre, il arriva à Hochelaga, où toute la population vint au-devant des Français et leur fit l'accueil le plus cordial. Les hommes dansaient d'un côté, et les femmes de l'autre, en signe de réjouissance ; les uns jetaient du poisson dans les barques, les autres y lançaient des galettes de maïs ; les mères apportaient leurs enfants pour les faire toucher par Cartier. Celui-ci de son côté distribuait aux hommes quelques couteaux ; aux femmes il donnait des colifichets et des patenôtres. Le soir, les Français s'étant retirés dans leurs barques, les sauvages demeurèrent sur les bords du fleuve, et, pendant toute la nuit, ils continuèrent leurs danses à la lueur des grands feux qu'ils tinrent allumés.
Le lendemain matin, Cartier, ayant laissé ses barques au pied du courant de Sainte-Marie, partit, accompagné de quelques gentilshommes et de vingt matelots, pour aller visiter la bourgade de Hochelaga et la montagne au pied de laquelle elle était située. Après avoir parcouru une lieue et demie de chemin, ils furent arrêtés par un des capitaines du pays, qui fit un long discours renfermant sans doute des compliments à l'adresse des étrangers; une demi-lieue plus loin, ils trouvèrent des terres cultivées, et des champs couverts de tiges de maïs. Au milieu de ces belles campagnes, était située la bourgade de Hochelaga (1), fort soigneusement fortifiée à la manière des ' grands villages luirons et iroquois.
Une palissade circulaire, ayant vingt pieds de hauteur et formée d'un triple rang de pieux, entourait Hochelaga et lui servait de défense. Les pieux de la rangée du milieu étaient plantés droits ; ceux des deux autres rangées se croisaient par le haut, et le tout était fortement lié avec des branches. Une seule porte donnait entrée dans la bourgade. En dedans
Cl) Hochelaga était vraisemblablement sur le cûtoau qui s'étend au pied de la montagne, du côté de la ville de Montréal.
de l'enceinte, était une espèce de galerie, garnie de pierres prêtes à être lancées contre les ennemis qui auraient voulu monter à l'assaut. La bourgade contenait environ cinquante cabanes, dont chacune avait une longueur de cinquante pas et une largeur de douze ou quinze. Ces habitations, construites en écorces cousues ensemble, renfermaient plusieurs chambres, dont chacune était occupée par une famille. Au centre de la cabane, l'on avait réservé une salle commune, où les feux étaient placés; des tablettes pratiquées sous le toit servaient de greniers pour conserver la provision de maïs.
Le maïs était la nourriture de toutes les saisons : on le mangeait en tourteaux cuits entre des pierres, que l'on avait fait chauffer ; on le grillait sur le feu ; on en préparait aussi un potage, en y joignant des pois, des fèves, de gros concombres et des fruits. La culture de la terre, jointe à la pêche, fournissait aux habitants de Hochelaga des ressources suffisantes pour les besoins de la vie. Ils s'occupaient peu de la chasse, n'aimant pas à s'éloigner de leur village, et n'ayant point de goût pour la vie nomade, si chère aux tribus du Canada et du Saguenay. Ainsi que tous les aborigènes de l'Amérique du Nord, ils regardaient comme très-précieux les grains de porcelaine, qui leur servaient de monnaie, de parures et de gages dans les traités de paix. Ces grains étaient faits de la nacre de certains coquillages marins. Après les avoir arrondis, on les perçait, puis on les enfilait, et ainsi étaient formées les branches de porcelaine. Les Andastes jouissaient d'une grande réputation comme fabricants d'ornements de porcelaine. Cartier appelle ces coquillages, esurgny; chez les sauvages de la Nouvelle- Angleterre, ils étaient connus sous le nom de tvampum. Plus tard ils furent remplacés par la rasade. Un autre usage de ces barbares a été introduit avec succès chez les peuples civilisés, quoiqu'il ait d'abord grandement étonné Cartier: «Ils ont aussi, dit-il, une herbe de quoy ils font un grand amas durant l'été pour Tliyver, laquelle ils estiment fort, et en usent les hommes seulement en la façon qui ensuit : ils la font sécher au soleil, et la portent à leur cou en une petite peau de bête, en lieu de sac, avec un cornet de pierre ou de bois ; puis à toute heure font poudre de la dite herbe, et la mettent à l'un des bouts du dit cornet, puis un charbon de feu dessus, et soufflent par l'autre bout tant qu'ils s'emplissent le corps de fumée, tellement qu'elle leur sort par la bouche et les nazilles comme par un tuyau de cheminée. Ils disent que cela les tient sains et chaudement, et ne vont jamais sans les dites choses. Nous
avons expérimenté la dite fumée, après laquelle avoir mis dedans notre bouche, semble y avoir de la poudre de poivre,, tant est chaude.»
La description que fait Cartier des mœurs et des coutumes de cette peuplade porte à croire qu'elle appartenait à la grande famille huronne, bien plus industrieuse et intelligente que ne l'étaient les nations algonquines ; et ce qui donne plus de force à cette opinion, c'est que les mots de la langue, conservés par Cartier, appartiennent tous au huron. Malgré leurs habitudes sédentaires, les habitants de Hochelaga paraissent avoir été redoutables dans la guerre ; car ils avaient assujetti les Canadiens et huit ou neuf autres petites peuplades, situées sur les bords du grand fleuve (1).
Ce peuple regardait sans doute les Français comme des êtres d'une nature supérieure, car l'on apportait devant Cartier les borgnes, les boiteux, les impotents, comme pour demander qu'il leur rendît la santé. L'Agouhanna ou roi, voulut luimême recourir à la puissance miraculeuse du capitaine français. Perclus de tous ses membres, il fut apporté sur une peau de cerf J3ar neuf ou dix hommes, qui vinrent le poser sur des nattes au milieu de l'assemblée. L'accoutrement du souverain n'était pas plus splendide que celui de ses sujets, à demi couverts de mauvaises peaux de bêtes sauvages ; seulement il portait autour de la tête, comme marque de distinction, une lisière rouge brodée en poils de porc-épic. Voyant la confiance de ces bonnes gens, et étant lui-même rempli de foi, Cartier lut sur eux le commencement de l'évangile selon Saint Jean et la passion de Notre-Seigneur ; il priait Dieu en même temps de se faire connaître à ce pauvre peuple plongé dans les ténèbres de l'idolâtrie. Il leur distribua ensuite des présents, et les laissa tout satisfaits de sa visite.
Plusieurs d'entre eux l'accompagnèrent sur la montagne, distante d'un quart de lieue de la bourgade de Hochelaga. Là il fut. tellement enchanté du tableau magnifique qui se déroulait devant lui, qu'il donna à ce lieu le nom de Mont-Royal, changé depuis en celui de Montréal. Au nord et au sud couraient des chaines de montagnes, entre lesquelles s'étendait à perte de vue une plaine vaste et fertile ; au milieu de ces profondes solitudes et à travers d'épaisses forêts déjà revêtues des teintes brillantes de l'automne, reposait dans toute sa majesté le grand fleuve qu'il avait remonté et qu'il voyait se prolonger à l'ouest vers des terres inconnues.
(1) Second Voyage de Jacques- Cartier.
Au moyen de signes, les sauvages lui donnaient à entendre qu'au delà de trois sauts, semblables à celui qui était devant lui, l'on pouvait naviguer sur le fleuve pendant plus de trois lunes; puis se tournant vers le nord ils lui désignaient une autre grande rivière descendant aussi de l'ouest et coulant au pied des montagnes. L'un d'eux saisit un poignard d'argent à manche de laiton brillant et une chaîne à laquelle était suspendu le sifflet du capitaine, et fit comprendre qu'on trouvait des métaux semblables en remontant le fleuve. L'imagination de Cartier voyait s'ouvrir les portes de l'occident inconnu, recelant dans son sein de riches trésors et conduisant vers les régions dorées de l'Inde et du Cathay ; en s'avaneant vers les sources du fleuve, il trouverait un passage, plus court et plus avantageux que celui que Magellan avait découvert pour l'Espagne.
En secouant ces beaux rêves, avec quelle pitié le marin breton dut laisser tomber ses regards sur l'humble bourgade de Hochelaga, avec ses cabanes d'écorce, ses misérables palissades, ses étroits champs de maïs; et sa population plongée dans la barbarie ! Près de trois siècles et demi se sont écoulés depuis le jour où Cartier, du sommet du Mont-Royal, examinait les environs de Hochelaga ; s'il lui était aujourd'hui donné de revoir ces mêmes lieux, avec quelle surprise il contemplerait la grande et belle cité qui a remplacé la bourgade indienne ! Elle étonnerait le vieux navigateur par ses nombreux et splendides monuments, par son port couvert de vaisseaux et bordé d'une longue ceinture de quais, par son pont tubulaire unissant les deux rives du fleuve, par sa population nombreuse, s'agitant sous l'impulsion du commerce et de l'industrie. Et comme il serait émerveillé en suivant des yeux les vaisseaux à feu lancés au milieu « des trois sauts d'eau » qui l'intéressaient si vivement, ou remontant le rapide courant de Sainte-Marie sans le secours des vents! Comme il admirerait la vallée du grand fleuve, non plus couverte de forêts, mais se déroulant devant lui jusqu'aux limites de l'horizon, parsemée de champs, de bourgs et de villages, traversée par des voies ferrées, sur lesquelles glissent avec la vitesse de l'oiseau de longs convois de voitures guidés par une colonne de fumée !
Les profondeurs de l'ouest ont été sondées, les vastes contrées qu'elles renferment sont depuis longtemps ouvertes à la civilisation ; la mer mystérieuse annoncée à Cartier s'est trouvée fort éloignée ; le passage qui devait y conduire des vaisseaux n'existait que dans les récits des sauvages. Mais, grâce à
l'industrie et à la persévérance de l'homme, une route d'un autre genre sera bientôt tracée, elle servira à rapprocher les deux océans, et à transporter les richesses de l'orient vers les contrées de la vieille Europe.
Les destinées futures du royaume deHochelaga ne durent pas apparaître aussi brillantes à l'esprit de Jacques Cartier, malgré toute la partialité qu'il devait ressentir pour un pays découvert par lui et devenu ainsi pour lui un titre de gloire. L'on n'en saurait être surpris ; car, même sur le continent d'Amérique, peu de villes ont marché aussi rapidement que Montréal vers une grande prospérité. Des circonstances particulières et surtout les grandes découvertes, faites dans l'intérêt des arts et du commerce pendant le dernier demi-siècle, ont beaucoup contribué à favoriser l'accroissement et le développement de cette ville, qui n'a cependant pas encore atteint l'apogée de sa fortune.
Après avoir obtenu des renseignements importants sur le cours du grand fleuve et sur les habitants des pays qu'il arrose, les Français firent leurs adieux et se rembarquèrent pour retourner à Stadaconé. Avec l'aide du courant, ils descendirent rapidement et rejoignirent le galion le lundi quatrième jour d'octobre. Cartier paraît avoir été désireux de connaître plus particulièrement la position du prétendu royaume de Saguenay, qu'on lui disait renfermer des mines de cuivre, et qu'il croyait s'étendre au nord, en arrière de Hochelaga. Ce fut peut être dans ce dessein qu'il essaya de remonter le Saint- Maurice, nommé par lui rivière de Fouez. L'ayant trouvé peu profond, il renonça à son entreprise ; et, après avoir planté une croix sur une des îles placées à l'embouchure, il continua sa route vers le havre de Sainte-Croix, où il arriva le onze d'octobre.
Pendant son absence, un retranchement de pieux avait été élevé autour des navires et armé de pièces de canon, de manière à être aisément défendu contre toutes les forces du pays. Cette précaution était dictée par une sage prévoyance ; car, pendant l'hiver, il s'éleva quelques nuages, passagers il est vrai, entre les habitants de Stadaconé et les Français, alors réduits à un déplorable état de faiblesse. Une maladie ressemblant au scorbut se déclara parmi les compagnons de Cartier ; c'était probablement la funeste épidémie connue sous le nom de mal de terre, qui, dans les premiers temps de la colonie, exerça souvent ses ravages dans les établissements nouveaux. Le fléau sévit avec tant de violence, que,
vers le milieu de février, sur cent dix hommes, il n'y en avait pas dix qui fussent en santé et capables de secourir les autres. Les malades perdaient bientôt leurs forces ; leurs jambes s'enflaient considérablement et devenaient noires ou tachetées de sang ; l'enflure s'étendait aux épaules, aux bras et au cou ; les gencives se pourrissaient et tombaient avec les dents. La situation paraissait si grave, que presque tous avaient perdu l'espérance de jamais rentrer en France. Dans ces circonstances fâcheuses, le capitaine, n'attendant aucun secours des hommes, s'adressa avec confiance à celui qui console les affligés. Il fit mettre tous ses hommes en prières; une image de la Sainte Vierge fut attachée à un arbre près du fort ; et, te dimanche suivant, tous ceux qui étaient en état de marcher, sains et malades, allèrent en procession à cet oratoire, chantant les psaumes de la pénitence et les litanies de la Sainte Yierge, et se mettant sous la protection de la mère des miséricordes. Après avoir assisté à la messe qui y fut célébrée, Cartier fit le vœu d'aller en pèlerinage à Notre-Dame de Roc-Amadour, si Dieu lui accordait la grâce de retourner en France (1).
"Vingt-cinq hommes furent emportés par la maladie, et les corps furent cachés sous la neige, parce qu'il était impossible, même aux plus vigoureux des survivants, d'ouvrir la terre gelée. Les Français craignaient beaucoup que les gens du pays ne s'aperçussent d'une si triste situation. Aussi, lorsque quelques-uns des sauvages s'approchaient des vaisseaux, Cartier, qui avait échappé à l'épidémie, sortait avec plusieurs hommes, auxquels il paraissait donner des ordres pour presser les travaux ; les malades frappaient avec des bâtons et des pierres contre les flancs des vaisseaux, faisant du bruit comme s'ils eussent été occupés à calfater. La défense d'entrer dans le fort ayant été intimée aux sauvages, ces petites ruses suffirent pour les empêcher de connaître ce qui s'y passait. Dans une des occasions où il sortait ainsi, Cartier aperçut Domagaya, qui peu de temps auparavant était lui-même retenu par la maladie sans pouvoir marcher ; il avait été guéri en employant, comme
(1) Nostre capitaine, voyant la pitié et maladie ainsy esmeue, fit mettre le monde en prières et en oraisons et fit porter une image et remembrance de la Vierge Marie contre un arbre, distant de nostre fort d'un traict d'arc, le travers des neiges et glaces, et ordonna que le dimanche ensuivant l'on diroit audict lieu la messe, et que tous ceux qui pourroient cheminer, tant sain6 que malades, iroient à la procession, chantans les sept psaultnes de David avec la litanie, en priant ladicte Vierge qu'il luy plust prier son cher enfant qu'il eust pitié de nous : et la messe dicte et chantée devant la dicte image, se fit le capitaine pèlerin à Nostre-Dame, qui se faict de prier à Rocqueniadou, promettant y aller si Dieu luy donuoit la grâce de retourner en France. Second Voyage de Jacques Cartier.
remède, les feuilles et l'écorce d'un arbre qu'il désigna : cet arbre, nommé Anedda par les sauvages, était vraisemblablement l'épinette blanche. Le traitement indiqué fut essayé avec succès ; et les guérisons furent si rapides et si complètes, que tous ceux qui voulurent s'en servir furent sur pied en huit jours.
Au printemps, les Français eurent d'autres inquiétudes, en voyant Donnacona revenir de la chasse avec un grand nombre de sauvages étrangers à Stadaconé ; les nouveaux venus avaient été attirés par la curiosité plutôt que par l'envie de faire la guerre. Cartier, cependant, crut devoir prendre des précautions et se bien tenir sur ses gardes. Il déclare, dans ses mémoires, que, renfermé dans son fort, il n'aurait pas craint toute les forces du pays. D'ailleurs ces forces n'auraient pas été considérables, quand toutes les peuplades du Saguenay et du Canada se fussent réunies; car les villages y étaient peu nombreux et peu peuplés. Cartier, en effet, n'en mentionne que quatre depuis l'entrée du fleuve jusqu'à Stadaconé, et un seul de Stadaconé à Hochelaga.
Il n'est pas surprenant que, malgré la beauté du pays, malgré l'abondance de la chasse et de la pèche, il n'y eût que le village d'Achelacy entre Stadaconé et Hochelaga ; cette partie du cours du grand fleuve était exposée aux incursions d'ennemis terribles, venant du sud et faisant une guerre acharnée aux Algonquins. C'étaient les Toudamans, qui, pius tard furent connus sous le nom d'Iroquois. Donnacona racontait à Cartier que, deux ans auparavant, deux cents Algonquins, hommes, femmes et enfants, s'en allant à Honguédo ouGaspé, avaient été attaqués par les Toudamans, dans une île située vis-à-vis les terres du Saguenay. Les Toudamans, après avoir mis le feu aux abattis derrière lesquels s'étaient abrités les Algonquins, les tuèrent tous à la réserve de cinq, qui réussirent a s'échapper par la fuite.
Une tradition, conservée parmi les familles sauvages de Gaspé et de Ristigouche, porte qu'autrefois un grand nombre des leurs furent mis à mort par les bandes iroquoises, dans une caverne peu éloignée du Bic ; et cette tradition est confirmée par la découverte d'une masse d'ossements humains trouvés, il v a plusieurs années, dans une grotte sur une des îles du Bic.
Au retour de la belle saison, Cartier se prépara à retourner en France ; il désirait y conduire avec lui quelques sauvages, qui pourraient servir à prouver la vérité de ses découvertes.
Il voulait surtout se saisir du grand chef Donnacona ; mais l'entreprise n'était pas d'exécution facile, car l'Agouhanna était fort défiant. Dans ses conférences avec les Français, il avait toujours l'œil aux bois, suivant l'heureuse expression de Cartier. Cependant, profitant d'une occasion favorable, celuici réussit à s'emparer du chef sauvage et de quelques-uns des principaux de la bourgade. Il crut réparer un acte si repréîiensible, en distribuant des présents aux prisonniers, ainsi qu'à leurs parents et à leurs amis. Il espérait que l'Agouhanna piquerait la curiosité du roi, en lui racontant les merveilles qu'il prétendait avoir vues ; car Donnacona, déjà avancé en âge, avait beaucoup voyagé dans le pays, et se plaisait à rapporter des choses tout à fait extraordinaires. Ainsi il disait avoir usité le royaume du Saguenay, où il avait vu de l'or, des rubis et des hommes blancs comme les Français, vêtus de drap de laine. Il prétendait avoir rencontré, dans des pays éloignés, des gens n'ayant qu'une jambe ; ailleurs il en avait trouvé qui vivaient sans manger et étaient dépourvus des organes de la digestion.
La capture du chef et de ses compagnons remplit de consternation ses sujets, qui s'enfuirent de tous côtés, les uns se jetant à la rivière, les autres courant vers la forêt dans la crainte d'éprouver un sort semblable. L'on ne saurait pallier l'injustice d'un tel procédé envers un veillard inoffensif, qu'on arrachait à sa famille et à son pays, pour le transporter au-delà des mers et le jeter sur une terre étrangère. Quelque sauvage que fût sa patrie, elle ne pouvait manquer d'être chère à son cœur : elle avait nourri son enfance, elle renfermait les os de ses pères, elle avait été le témoin de toutes les peines et de toutes les joies de sa longue carrière. La seule excuse qu'il soit possible d'alléguer en faveur de Cartier, c'est l'exemple des découvreurs, ses devanciers ou ses contemporains, qui avaient agi de la même manière, ne se faisant point scrupule d'enlever quelques pauvres sauvages pour les offrir à la curiosité des hommes civilisés de l'Europe. Donnacona et ses compagnons subirent leur malheur avec le calme et la résignation qui distinguent les hommes de la race rouge ; ils déclarèrent à leurs frères qu'ils reviendraient dans douze lunes, et que le capitaine et ses compagnons les traitaient avec beaucoup de bonté.
Cartier laissa le port de Sainte-Croix le six mai 1536, y abandonnant un de ses navires, probablement la Petite Hermine, pareequ'il ne lui restait pas assez de monde pour compléter les équipages de trois vaisseaux. Il fit route entre l'île
1536 j DU CANADA.' 37
d'Antieosti et Gaspé, par un passage qu'il n'avait pas encore reconnu. Le voyage fut heureux ; et, malgré plusieurs relâches, soit à l'île de Biïon, soit aux îles Saint-Pierre de Miquelon, où se trouvaient quelques navires venus de France, l'expédition arriva à Saint-Malo, le seize de juillet, un peu plus de deux mois après son départ de Stadaconé. Cartier rendit compte à François I des incidents et des résultats de son voyage ; il lui décrivit la fécondité de la terre, la beauté et l'étendue du grand fleuve ; il lui représenta les espérances qu'offrait le pays de la Nouvelle-France, pour l'établissement de la foi et pour l'accroissement de la puissance des rois très-chrétiens (1). François voulut voir et entendre les captifs canadiens ; après les avoir fait interroger, il ordonna de les placer en Bretagne, où ils furent instruits dans la foi catholique, et reçurent le baptême. Les dix personnes ainsi conduites en France moururent dans peu d'années, à l'exception d'une petite fille d'environ dix ans, qui avait été donnée par le chef d'Achelacy. Thévet dit avoir conversé souvent avec Donnacona, qui, après un séjour de quatre ou cinq ans en France, décéda dans les sentiments d'un bon chrétien.
(1) Second Voyage de Jacques Cartier.