LEÇON LVIII. SAINT ANASTASE. AN
le prit pour le directeur de sa conscience et l'associé de toutes ses pieuses entreprises. Ils visitèrent les saints solitaires, assistèrent les confesseurs victimes de la fureur des Ariens, et suivirent en Palestine ceux qui y furent exilés (380). L'illustre veuve y fonda un monastère de cinquante religieuses, qu'elle gouverna près de vingt-sept ans, tandis que Ruffin menait lui-même la vie monastique, probablement à la tête d'une communauté d'hommes, sur le mont des Oliviers.
Saint Jérôme et sainte Paule arrivèrent en Palestine sur ces entrefaites (385). Ils visitèrent aussi les solitaires, et se fixèrent à Bethléem. Sainte Paule, avec sa fille Eustochie, habita l'un des quatre monastères de vierges qu'elle y fonda; continua d'étudier les saintes Écritures, sous la direction de saint Jérôme, et mourut saintement en l'an 404. Saint Jérôme, de son-côté, se retira dans une cellule isolée, où il menait la vie anachorétique dans toute sa pauvreté et sa rigueur. Il écrivit, dans les premières années de ce séjour, la Vie de plusieurs illustres solitaires, traduisit les livres samts, composa divers traités et ne dédaigna pas d'enseigner la grammaire à des enfants. Saint Jérôme et Ruffin renouèrent leur ancienne amitié ; portés vers les mêmes études et pénétrés d'un^ égale admiration pour Origène, ils se partagèrent en quelque sorte ses volumineux écrits pour les traduire en latin. Cette belle harmonie, après avoir duré neuf ans, fut enfin troublée.
3. Un moine, de ceux qui faisaient la guerre à Origène, accusa Ruffin et Jérôme d'origénisme (vers 394). Saint Jérôme se justifia en condamnant publiquement les dogmes d'Origène ; mais Ruffin méprisa l'accusation et garda le silence. Cette divergence de conduite causa un premier refroidissement entre les deux amis, si toutefois elle ne fut déjà la suite d'un dissentiment antérieur et secret. L'arrivée de samt Épiphane acheva de tout brouiller. Jean, évêque de Jérusalem, aimait et protégeait Ruffin; saint Épiphane, poussé par un zèle .plus ardent que réfléchi,
TROUBLES DB L'ORiaÉNISMB. 473
prétendit Tamener lui-même à condamner Origène, tandis que, de son côté, Jean semblait accuser d'anthropomorphisme Tévêque de Salamine. Enfin les esprits s'aigrirent au point que saint Épiphane se sépara de la communion de Tévèque Jean, entraîna saint Jérôme avec les moines de Bethléem, et ordonna prêtre Paulinien, le frère de son ami, pour les besoins spirituels du monastère. Jean, qui n'acceptait pas les usages de Salamine, se plaignit hautement de cette ordination irrégulière, et saint Épiphane ne vit plus d'autre moyen d'arrêter tout ce bruit que de sortir de la Palestine avec Paulinien. Mais ce départ n'arrêta rien. Théophile d'Alexandrie, déclaré pour OrigSne, essaya en vain, tant par le prêtre Isidore, qu'il envoya sur les lieux, que par lui-même, de mettre fin à ce schisme, dont toute l'Église gémissait. La paix ne se fit qu'en l'année 397, dans l'église de la Résurrection, où saint Jérôme et Ruffin se donnèrent la main. Le prêtre d'Aquilée partit ensuite pour Rome, où il traduisit Y Apologie cTOriyène, par saint Pamphile, puis le trop fameux livre des Principes, Ces traductions, surtout celle du Péri archôn, soulevèrent tous les amis de saint Jérôme, que Ruifm avait loué, peut-être avec malice, dans sa préface. Saint Jérôme, en ayant été prévenu, écrivit contre Ruffin; Ruffin répondit, et ce ne fut plus dès lors entre les deux amis, brouillés de nouveau, qu'une suite déplorable d'attaques, de répliques et d'apologies.
Ruffin cependant s'était retiré à Aquilée, après avoir obtenu du pape Sirice des lettres de communion. Succès- 1 seur de Sirice, Anastase, plus favorable à saint Jérôme, ' se contenta néanmoins de désapprouver la traduction d'Origène et d'en laisser l'auteur à sa conscience et au jugement de Dieu. Les plus illustres personnages, saint Augustin, saint Chromace d'Aquilée et autres, s'interposèrent et obtinrent enfin le silence entre les deux trop savants adversaires. Ruffin reprit la suite de ses traductions, âont la plus importante fut celle de Y Histoire ecclésiastique
474 LBÇON LVIII. SAINT ANA8TASS. AK 398-403.
d'Eusèbe, qu'il continua. Il composa une Histoire des solitaires, et mourut en Sicile (410)^.
Ainsi se terminèrent ces premiers troubles de VOrigénisme. Ils eurent pour conclusion cette sage sentence du pape saint Anastase, qui signalait le danger des écrits d'OrigènOi surtout des écrits philosophiques, en désapprouvant leur traduction, sans rien prononcer contre la foi même et la personne d'Origène *.
4 Cependant une révolution s'était opérée dans les idées de révoque d'Alexandrie. Le célèbre Isidore, ayant encouru la disgrâce de Théophile^ avait cherché près des moines de Nitrie un asile contre sa colère. Là se trouvaient quatre frères, dits les Grands Frères, pour leur haute taille; ils avaient souffert l'exil sous Yalens^ étaient estimés et aimés de Théophile. Ces illustres solitaires essayèrent de fléchir leur évoque, et ne réussirent qu'à l'irriter contre eux-mêmes. Ils passaient pour Origénistes, comme le prêtre Isidore^ comme Théophile lui-même. Ce fut une raison, pour cet homme implacable, de changer entièrement de conduite et de se déclarer désormais contre Origëne. Il fit sa première lettre pascale en ce sens, et assembla contre les Origénistes un concile (401), où les Grands Frères, excepté Dioscore, évêque d'Hermopolis, furent condamnés. Des soldats, conduits par Théophile^ saccagèrent les cellules des solitaires de Nitrie, et les Grands Frères s'enfuirent à Constantinople. Ils demandèrent pour juge saint Jean GhrysostomOt qui refusa et écrivit à l'évêqub d'Alexandrie une lettre de conciliation. Sur ces entrefaites, saint Épiphane, véconciiié avec Théophile, se rendit lui aussi à Constantinople^ pour presser Tévêque Jean de condamner
1 . la lUeiUeure édition de ttùffin est celle de Vaïlarsii rettroduite par H. Wgnt» t. XXI.
2. Sur ces troublei de l'Origénisme, Toir tous les auteurs sur RufBn et saiot Jérôme, cités ci-dessus (LIV, 6), et autres. — Ajouter le P. Doucin, Hist. dts
troubUê de VOrigéniwne ; — ttansi, t. III, pour les lettné du pape saint Aaiitaseà
LES 6R. ï'itàllfid. MORT DB 8. ÉPITH. BXIL DE B. GtIRYS. 476
lui-même les livres d'Origène. Saint Chrysostome refusa de s'engager dans tous ees débats, et saint Épiphane, après quelques nouvelles démarches peu réfléchies, se rembarqua et mourut avant d'arriver en Chypre (403). Cet illustre Père laissa parmi les Grecs et les Latins une grande et juste réputation de sainteté et de zèle. Ses écrits prouvent sa science et manquent souvent de critique. Les plus linportants sont son Panarium, contre quatre-vingts hérésies, et son An€\orat^ ou Traité théologique sur la Trinité, rincarnation, etc.\
5. A Gonstantinople, les Grands Frères, n'ayant rien obtenu de saint Chrysostome, adressèrent leur supplique à l'empereur lui-même. Théophile mandé se présenta, avec ses Égyptiens, bien plus en juge qu'en accusé. Ses intrigues l'avaient précédé, et, fort du concours de tous les ennemis du saint évêque, il cita, dans un conciliabule assemblé au faubourg du Chêne, l'évêque de Constantinople, qui récusa pour juges ses ennemis déclarés (403). Ce tribunal inique passa outre et condamna le saint évêque pour une foule de griefs sans preuves ni débats. Exilé par la cour, puis rappelé à la suite d'un tremblement de terre et reçu en triomphe,' saint Chrysostome reprit ses fonctions, sur les instances du peuple, et en appela k un concile régulier pour se justifier. Théophile j que le peuple menaçait, s'était enfui; la faction semblait abattue, et on pouvait espérer que justice serait faite dans un vrai concile, lorsqu'un discours prononcé par saint Chrysostome et envenimé par ses ennemis vint ranimer toutes leurs espérances, en irritant l'impératrice Eudoxîe. Oubliant tous les anciens griefs, la cabale, toujours dirigée par Théophile, s'appuya sur un seul point, et prétendit que l'évêque Jean, déposé et reprenant ses fonctions avant d'avoir été absous par un concile, avait encouru la peine de la déposition à perpétuité portée par un canon du
1 . La bonne édition de saint Épiphane est celle da F. Petau, atieoses notes.