niST. mod.; 1828. l
lyO COURS
la force , était bien dans les esprits , mais il ne dominait pas encore dans les faits. La puissance civile commençait à prêter main-forte à l'Église contré les hérétiques, et à sévir contre eux; on les exilait; on leur interdisait certaines fonctions; on les dépouillait de leurs biens ; quelques-uns même, comme les Priscillianistes , en 585, étaient condamnés à mort : les lois des empereurs, surtout celles de Théodose-le-Grand , étaient pleines de menaces et de dispositions contre l'hérésie ; le cours des choses enfin tendait visiblement à la tyrannie : cependant la puissance civile hésitait encore à se faire rinstrument des doctrines; les plus grands évéques, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Martin, se récriaient encore contre toute condamnation capitale des hérétiques, disant que l'Eglise n'avait droit d'employer que les armes spirituelles. En un mot, quoique le principe de la persécution fût en progrès, et en progrès très-menaçant , la liberté était encore plus forte : liberté périlleuse, orageuse, mais active et générale; on était hérétique à ses risques et périls, mais on pouvait l'être; on pouvait soutenir, on soutenait son opinion, pendant longtemps, avec énergie , avec publicité.
Il suffit de regarder aux canons des conciles de cette époque pour se convaincre que la liberté
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était grande encore : sauf deux ou trois grands conciles généraux, ces assemblées, dans les Gaules en particulier, ne s'occupaient guères que de discipline ; les questions de théorie , de doctrine , n'y apparaissent que plus rarement et dans les grandes occasions; c'est surtout du gouvernement de l'Église, de sa situation, des droits et des devoirs des clercs , qu'on traite et décide : preuve que , sur une multitude de points , la diversité des idées était admise et le débat encore ouvert.
Ainsi d'une part la nature même des travaux, de l'autre la situation des esprits , expliquent pleinement la supériorité intellectuelle de la société religieuse sur la société civile; l'une était sérieuse et libre ; l'autre servile et frivole : qu'y a-t-il à ajouter?
Aussi n'ajouterai-je qu'une dernière observation, mais qui n'est pas sans importance, et qui seule peut-être explique pleinement pourquoi la littérature civile ne pouvait manquer d'être frappée à mort, tandis que la littérature religieuse vivait et prospérait si énergiquement. .
Pour que la culture de l'esprit, les sciences , les lettres prospèrent par elles-mêmes, indépendamment de tout intérêt prochain et direct , il faut, Messieurs, des temps heureux, paisibles,.
des temps de contentement et de bonne fortune pour les hommes. Quand l'état social devient difficile, rude, malheureux , quand les hommes souffrent beaucoup et long- temps , l'étude court grand risque d'être négligée et de décliner . Le goût de la vérité pure , le sentiment du beau séparé de tout autre besoin , sont des plantes délicates autant que nobles; il leur faut un ciel pur , un soleil brillant , une atmosphère douce ; elles courbent la tête et se flétrissent au milieu des orages. Le développement intellectuel , le travail des esprits pour atteindre à la vérité s'arrêteraient alors , s'ils ne se plaçaient à la suite et sous l'égide de quelqu'un des intérêts actuels, immédiats, puissans de l'humanité. C'est ce qui arriva à la chûte de l'empire romain : l'étude , les lettres, la pure activité intellectuelle n'auraient pu résister seules aux désastres , aux souffrances , au découragement universel; il fallait qu'elles se pussent rattacher aux sentimens et aux intérêts populaires; qu'elles cessassent de paraître un luxe, et devinssent un besoin. La religion chrétienne leur én fournit le moyen ; ce fut en s'alliant avec elle que la philosophie et les lettres se sauvèrent de la ruine qui les menaçait; leur activité eut alors des résultats directs , pratiques ; elles se montrèrent appliquées à diriger
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les hommes dans leur conduite , vers leur salut. On peut le dire sans exagération : l'esprit humain proscrit, battu de la tourmente , se réfugia dans l'asile des églises et des monastères; il embrassa en suppliant les autels , pour vivre sous leur abri et à leur service jusqu'à ce que des temps meilleurs lui permissent de reparaître dans le monde et de respirer en plein air.
Je ne pousserai pas plus loin, Messieurs, cette comparaison de l'état moral des deux sociétés au V e siècle; nous en savons assez, je pense, pour ■ nous les représenter nettement l'une et l'autre. Il faut maintenant entrer plus avant dans l'examen de la société religieuse , seule vivante et féconde ; il faut rechercher quelles questions l'occupaient , quelles solutions on lui en donnait , quelles controverses étaient puissantes et populaires, quelle devait être leur influence sur la vie et les actions des hommes. Ce sera l'objet de nos prochaines réunions.