‹ Cours d'histoire moderne (volume 2)Chapitre 2 sur 40 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

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Objet du cours. — Deux méthodes pour étudier arec • détail l'histoire de la civilisation européenne — Motifs pour étudier de préférence l'histoire d'une civilisation spéciale. — Motifs pour étudier celle de la France. — Des faits essentiels qui constituent la perfection de la civilisation. — Comparaison des grands peuples de l'Europe sous ce point de vue. — De la civilisation anglaise.

— Allemande. — Italienne. — Espagnole. — Française.

— La civilisation française est la plus complète et celle qui représente le plus fidèlement la civilisation générale.

— Qu'il s'agit, en l'étudiant, de toute autre chose que d'une simple étude. — Delà tendance qui prévaut aujourd'hui dans Tordre intellectuel. — De la tendance qui prévaut dans l'ordre social. — Deux problèmes en résultent. — Leur contradiction apparente. — Notre temps est appelé à les résoudre. — Troisième problème, purement moral , également élevé par l'état actuel de la civilisation. — Reproches injustes dont elle est l'objet. Nécessité de les prévenir. — Toute science aujourd'hui devient une puissance sociale. — Toute puissance doit travailler au perfectionnement moral de l'individu, aussi bien qu'à l'amélioration de la société.

Nécessité de les prévenir. — Toute science aujourd'hui devient une puissance sociale. — Toute puissance doit travailler au perfectionnement morat de l'individu, aussi bien qu'à l'amélioration de la société.

Messieurs ,

Plusieurs d'entre vous se rappellent l'objet et la nature du cours qui a fini , il y a quelques mois. 11 a été très - général , très-rapide. J'ai essayé de faire, en très-peu de temps, passer devant vos yeux le tableau historique de la civilisation européenne. J'ai couru, pour ainsi dire, de sommité en sommité, me bornant presque constamment à des faits généraux et à des assertions , au risque de n'être pas toujours bien compris , ni peut-être cru.

La nécessité , vous le savez , Messieurs, m'avait imposé cette méthode; et malgré la nécessité, je ne me serais qu'à grand'peine résigné à ses inconvéniens , si je n'avais prévu que, dans les cours suivans, je pourrais y remédier; si je ne m'étais proposé dès-lors de remplir un jour le cadre que je traçais , de vous faire arriver à ces résultats généraux , que j'avais l'honneur de vous exposer ,

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par la même voie qui m'y avait conduit, par une étude attentive et complète des fait». C'est le dessein que je viens essayer d'accomplir aujourd'hui.

Deux méthodes s'offrent à moi pour y réussir. Je pourrais recommencer le cours de l'été dernier , et reprendre l'histoire générale de la civilisation européenne dans son ensemble, en racontant avec détail ce que je n'ai pu exposer qu'en gros, en parcourant à pas lents la carrière que nous avons fournie presque sans respirer. Ou bien je pourrais étudier l'histoire de la civilisation dans l'un des principaux pays , chez l'un des grands peuples d'Europe où elle s'est développée, et borner ainsi le champ de mes recherches pour le mieux exploiter.

La première méthode, Messieurs , m'a paru offrir de graves inconvéniens. Il serait difficile , pour ne pas dire impossible , de maintenir , dans une histoire si vaste , et qui doit être en même temps détaillée , d'y maintenir , dis-je, quelque unité. Nous avons reconnu, l'été dernier, qu'il y avait une véritable unité dans la civilisation européenne, mais cette unité n'éclate que dans les faits généraux, dans les grands résultats. 11 feut s'élever au haut des montagnes pour voir disparaître les inégalités, les diversités du territoire,

et découvrir l'aspect général , la physionomie essentielle et simple de tout le pays. Quand on sort des faits généraux, quand on veut pénétrer dans les particularités , l'unité s'efface , les diversités se retrouvent , on se perd dans la variété des évènemens , des causes , des effets : en sorte que pour raconter l'histoire avec détail , et y conserver cependant quelque ensemble , il faut absolument en rétrécir le champ.

C'est aussi d'ailleurs une grande objection à cette méthode , que la prodigieuse étendue et la diversité des connaissances qu'elle exige et suppose i soit dans celui qui parle , soit dans ceux qui écoutent. Quiconque veut retracer un peu exactement le cours de la civilisation européenne, doit avoir une connaissance assez approfondie, non-seulement des évènemens qui se sont passés chez les différens peuples , de leur histoire proprement dite, mais de leur langue, de leur littérature , de leur philosophie, enfin de toutes les faces de leur destinée; travail évidemment à peu près impossible , du moins pour le temps qui nous est accordé.

Il m'a paru, Messieurs, qu'en étudiant spécialement l'histoire de la civilisation dans l'un des grands pays de l'Europe , j'arriverais plus vite avec vous au résultat que nous cherchons.

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L'unité du récit , en effet , devient alors possible à concilier avec les détails; il y a dans tout pays une certaine unité nationale , qui résulte de la communauté des moeurs, des lois , de la langue , des évènemens , et qui s'est empreinte dans la civilisation. Nous pouvons suivre les faits pas à pas sans perdre de vue l'ensemble. Enfin, il est, je ne veux pas dire, facile, mais possible de réunir les connaissances nécessaires pour un tel travail.

Je me suis donc décidé, Messieurs, à préférer cette seconde méthode, à abandonner l'histoire générale de la civilisation européenne chez tous les peuples qui ont concouru à sa formation , pour ne m'occuper avec vous que d'une civilisation particulière , qui puisse devenir pour nous, en tenant compte des différences, l'image de la grande destinée européenne.

Le choix de la méthode une fois feit, celui du pays ne ma pas été difficile; j'ai pris l'histoire de la France, de la civilisation Française. Je ne me défendrai certes pas d'avoir éprouvé , à ce choix, un sentiment de plaisir; toutes les émotions, toutes les susceptibilités du patriotisme sont légitimes; ce qui importe, c'est qu'elles soient avouées par kl vérité, par la raison, Quelques personnes semblent craindre aujourd'hui que le

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patriotisme n'ait beaucoup à souffrir de l'étendue des sentimens et des idées qui naissent de l'état actuel de la civilisation européenne; on prédit qu'il ira s énerver et se perdre dans le cosmopolitisme. Je nesaurais partager de telles craintes. Il en sera aujourd'hui de l'amour de la patrie , comme de toutes les opinions , de toutes les actions, de tous les sentimens des hommes. Celui-là aussi est condamné, j'en conviens, à subir constamment l'épreuve de la publicité, de la discussion , de Fexamen ; il est condamné à n'être plus un préjugé, une habitude, une passion aveugle et exclusive ; il est condamné à avoir raison. Il ne périra point sous le poids de cette nécessité , Messieurs , pas plus que tous les sentimens naturels et légitimes; il s'épurera, au contraire , il s'élèvera. Ce sont des épreuves qu'il aura à subir; il en sortira vainqueur. Je crois pouvoir l'affirmer; si une autre histoire en Europe m'avait paru plus grande, plus instructive, plus propre que celle de la France à représenter le cours de la civilisation générale , je l'aurais choisie. Mais j'ai raison de choisir la France; indépendamment de l'intérêt spécial que son histoire a pour nous , depuis long-temps l'opinion européenne proclame la France le pays le plus civilisé de l'Europe. Toutes les fois que la lutte ne

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» engage pas entre les amours-propres nationaux , quand on cherche l'opinion réelle et désintéressée des peuples dans les idées, les actions où elle se manifeste indirectement et sans prendre la forme * de la controverse , on reconnaît que la France est le pays dont la civilisation a paru la plus complète, la plus communicative, a le plus frappé l'imagination européenne.

Et qu'on ne croie pas, Messieurs, que cette prédominance de notre patrie tienne uniquement à l'agrément des relations sociales , à la douceur de nos mœurs , à cette vie facile et animée qu'on vient si souvent chercher dans notre pays. Cela y a sans doute quelque part ; mais le fait dont je parle a des causes plus générales et plus profondes ; ce n'est point une mode aristocratique , comme on eût pu le croire quand il s'agissait de la civilisation du siècle de Louis XIV* ni une effervescence populaire , comme le spectacle de notre temps a pu le faire supposer. La préférence que l'opinion désintéressée de l'Europe accorde à la civilisation française est philosophiquement légitime ; c'est le résultat d'un jugement instinctif, confus sans doute, mais bien fondé, sur la nature de la civilisation en général et ses véritables éiémens.

Vous vous rappelez, j'espère, Messieurs, la dé-

finition que j'ai essayé de donner de la civilisation, en ouvrant le cours de l'été dernier. J'ai recherché quelles idées s'attachaient à ce mot, dans le bon sens commun des hommes. Il m'a paru que, de l'avis général , la civilisation consistait essentiellement dans deux faits : le développement de 1 état social , et celui de l'état intellectuel ; le développement de la condition extérieure et générale , et celui de la nature intérieure et personnelle de l'homme ; en un mot , le perfectionnement de la société et de l'humanité.

Et non-seulement, Messieurs, ces deux faits constituent la civilisation; mais leur simultanéité , leur intime et rapide union , leur action réciproque, sont indispensables à sa perfection. «F ai fait voir que, s'ils n'arrivent pas toujours ensemble , si tantôt le développement de la société , tantôt celui de l'homme individuel va plus vite et plus loin , ils n'en sont pas moins nécessaires Fun à l'autre, et se provoquent, s'amènent l'un Fautre, tôt ou tard. Quand ils vont long-temps Fun sans l'autre , quand leur union se fait longtemps attendre , le sentiment d'une pénible lacune, de Fincomplet, du regret, s'empare des spectateurs. Une grande amélioration sociale , un grand progrès du bien-être matériel, se manifestent-ils , chez un peuple , sans être accompagnés

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d'un beau développement intellectuel, d'un progrès analogue dans les esprits? l'amélioration sociale semble précaire , inexplicable , presque illégitime. On lui demande quelles idées générales l'ont produite et la justifient, à quel* principes elle se rattache. On veut se promettre qu'elle ne sera point limitée à quelques générations , à un certain territoire; qu'elle se communiquera, se répandra, deviendra la conquête de tous les peuples. Et comment l'amélioration sociale peut-elle se communiquer, se répandre, si ce n'est par les idées, sur l'aile des doctrines ? Les idées seules se jouent des distances, passent les mers, se font partout comprendre et accueillir. Telle est d'ailleurs la noble nature de l'humanité, qu'elle ne saurait voir un grand développement de force matérielle sans aspirer à la force morale qui doit s'y joindre et la dominer; quelque chose de subalterne demeure empreint dans le bien-être social, tant qu'il n'a pas porté d'autres fruits que le bien-être même, tant qu'il n'a pas élevé l'esprit de l'homme au niveau de sa condition.

Qu'en revanche il éclate quelque part un grand développement d'intelligence , et qu'aucun progrès social n'y paraisse attaché * on s'étonne, on s'inquiète. Il semble qu'on voie un bel arbre qui ne porte pas de fruits, un soleil qui n'é-

chauffe pas , qui ne féconde pas. On prend une sorte de dédain pour des idées ainsi stériles , et qui ne s'emparent pas du monde extérieur. Et non-seulement on les prend en dédain, mais on finit par douter de leur légitimité rationnelle, de leur vérité; on est tenté de les croire chimériques quand elles se montrent impuissantes , et ne savent pas gouverner la condition humaine. Tant Thomme a le sentiment qu'il est chargé ici-bas de faire passer les idées dans les faits , de réformer , de régler le monde qu'il habite selon la vérité qu'il conçoit : tant les deux grands élémens de la civilisation , le développement intellectuel et le développement social, sont étroitement liés l'un à l'autre ; tant il est vrai que sa perfection réside non-seulement dans leur union , mais dans leur simultanéité, dans l'étendue , la facilité, la rapidité avec laquelle ils s'appellent et se produisent mutuellement.

Essayons maintenant, Messieurs, de considérer de ce point de vue les différens pays de l'Europe; recherchons les caractères particuliers de la civilisation de chacun d'eux, et jusqu'à quel point ces caractères coïncident avec ce fait essentiel, fondamental , sublime , qui constitue maintenant pour nous la perfection delà civilisation. Nous arriverons par là à découvrir laquelle des diverses civili-

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sations européennes est la plus complète , la plus conforme au type de la civilisation en général ; laquelle par conséquent a les premiers droits à notre étude, et représente mieux l'histoire de l'Europe dans son ensemble.

Je capafnence par l'Angleterre. La civilisation anglaise a été particulièrement dirigée vers le perfectionnement social ; vers l'amélioration de la condition extérieure et publique des hommes ; vers l'amélioration non pas seulement de la condition matérielle, mais aussi de la condition morale; vers l'introduction de plus de justice dans la société, comme de plus de bien-être, vers le développement du droit comme du bonheur. Cependant , à tout prendre , le développement de la société a été plus étendu , plus glorieux en Angleterre que celui de l'humanité; les intérêts , les faits sociaux y ont tenu plus de place, y ont exercé plus de puissance que les idées générales ; la nation apparaît plus grande que l'homme individuel. Cela est si vrai que les philosophes mêmes de l'Angleterre , les hommes qui semblent voués par profession au développement de l'intelligence pure , Bacon , Locke , les Ecossais , appartiennent à l'école philosophique qu'on peut appeler pratique ; ils s'inquiètent surtout des résultats immédiats et positifs; ils ne se

confient ni aux élans de l'imagination, ni aux déductions de la logique. Ils ont legénie du bon sens. Je porte mes regards sur les temps de la plus grande activité intellectuelle de l'Angleterre , sur les époques où il semble que les idées , le mouvement des esprits aient tenu le plus de place dans son histoire ; je prends la crise politique et religieuse des XVI e et XVH" siècles. Personne n'ignore quel prodigieux mouvement a travaillé alors l'Angleterre. Quelqu'un pourrait-il me dire quel grand système philosophique, quelles grande» doctrines générales , et devenues européennes , ce mouvement a enfantés? Il a eu d'immenses et admirables résultats; il a fondé des droits, des mœurs; il a non-seulement puissamment agi sur les relations sociales, mais sur les âmes; il a fait des sectes f des enthousiastes ; il n'a guère élevé ni agrandi, directement du moins, l'horizon de l'esprit humain ; il n'a point allumé un de ces grands flambeaux intellectuels qui éclairent toute une époque. Dans aucun pays, peut-être, les croyances religieuses n'ont possédé et ne possèdent encore aujourd'hui plus d'empire qu'en Angleterre ; mais elles sont surtout pratiques ; elles exercent une grande influence sur la conduite, le bonheur, les sentimens des individus; mais des résultats généraux et rationnels , des résultats qui s'adressent à

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l'intelligence humaine toute entière, elles en ont très-peu. Sous quelque point de vue que vous considériez cette civilisation , vous lui trouverez

pourrais pousser ce développement beaucoup plus loin; je pourrais passer en revue toutes les parties de la société anglaise; je serais partout frappé du même fait. Dans la littérature par exemple, le mérite pratique domine encore. 11 n'y a personne qui ne dise que les Anglais sont peu habiles à composer un livre, à le composer rationnellement et artistement tout ensemble, à en distribuer les parties, à en régler l'exécution de manière à frapper l'imagination du lecteur par cette perfection de l'art , de la forme , qui aspire surtout à satisfaire l'intelligence. Ce côté purement intellectuel des œuvres de l'esprit est le v côté faible des écrivains anglais, tandis qu'ils excellent à convaincre par la clarté de l'exposition , par le retour fréquent des mêmes idées, par l'évidence du bon sens, dans tous les moyens enfin d'amener des effets pratiques.

Le même caractère est empreint dans la langue anglaise elle-même. Ge n'est point une langue systématique , régulière , rationnellement cons * truite^ elle emprunte des mots de tous côtés,

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aux sources les plu» diverse», sans «'inquiéter de la symétrie, de l'harmonie; elle manque essentiellement de cette élégance , de cette beauté logique qui éclatent dans le grec , dans le latin; elle a je ne sais quelle apparence incohérente, grossière. Mais elle est riche, flexible, prête à tout, capable de suffire à tous les besoins de l'homme dans le cours extérieur de la vie. Partout, le principe de Futilité, de l'application, domine en Angleterre, et fait la physionomie comme la force de sa civilisation.

D'Angleterre je passe en Allemagne. Le développement de la civilisation a été ici lent et tardif; la brutalité des mœurs allemandes a été proverbiale en Europe pendant des siècles. Cependant, quand, sous cette apparence si grossière , on recherche la marche comparative des deux élémens fondamentaux de la civilisation, on trouve que le développement intellectuel a toujours devancé et surpassé en Allemagne

y a prospéré beaucoup plus que la condition humaine. Comparez, au XVI e siècle, l'état intellectuel des réformateurs allemands, Luther, Mélanchthon , Bucer et tant d'autres , comparez, dis-je, le développement d'esprit qui se révèle dans leurs travaux avec les mœurs contemporaines du

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pays , avec leurs propres mœurs ; quelle inégalité ! Au XVIP siècle, mettez les idées de Leibnitz, les études de ses disciples et des universités allemandes à côté des mœurs qui régnent non-seulement dans le peuple , mais dans les classes supérieures; lisez, d'une part, les écrits des philosophes , de l'autre, les mémoires qui peignent la cour de l'électeur de Brandebourg ou de Bavière; quel contraste ! Quand nous arrivons à notre temps , le contraste est plus frappant encore : c'est un lieu commun aujourd'hui de dire qu'audelà du Rhin les idées et les faits , l'ordre intellectuel et l'ordre réel sont presque entièrement séparés. 11 n'y a personne qui ne sache quelle a été depuis cinquante ans l'activité de l'esprit en Allemagne; dans tous les genres , en philosophie, en histoire, en littérature, en poésie, il s'est avancé très-loin; on peut dire qu'il n'a pas toujours suivi les meilleures voies ; on peut contester une partie des résultats auxquels il est arrivé; mais quant à l'énergie, à l'étendue du développement même , il est impossible de les contester. A coup sûr, l'état social, la condition publique , n'a point marché du même pied. Sans doute là aussi il y a eu progrès , amélioration ; mais nulle comparaison n'est possible entre les deux faits. Aussi le caractère particulier de tou-

les les œuvres de l'esprit en Allemagne, de la poésie, de la philosophie, de l'histoire, est-il le défaut de connaissance du monde extérieur , l'absence du sentiment de la réalité : on reconnaît en les lisant que la vie, les faits, n'ont exercé sur ces hommes que bien peu d'influence , n'ont point préoccupé leur imagination; ils ont vécu retirés en eux-mêmes, avec leurs idées , tour à tour enthousiastes ou logiciens. De même que le génie pratique éclate partout en Angleterre, de même la pure activité intellectuelle est le trait dominant de la civilisation allemande.

Nous ne trouverons, en Italie, ni l'un ni l'autre des deux caractères. La civilisation italienne n'a été ni essentiellement pratique, comme celle de l'Angleterre, ni presque exclusivement spéculative comme celle de l'Allemagne; ni les grands développemens de l'intelligence individuelle , ni l'habileté et l'activité sociale n'ont manqué à l'Italie ; l'homme et la société s'y sont déployés avec éclat ; les Italiens ont brillé, excellé à la fois dans les sciences pures , dans les arts , dans la philosophie, aussi bien que dans la pratique des affaires et de la vie. Depuis long-temps, il est vrai , l'Italie semble arrêtée dans l'un et l'autre progrès; la société et l'esprit humain y

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semblent énervés et paralysés; mais on sent, quand on y regarde de près , que ce n'est point l'effet d'une incapacité intérieure et nationale; c'est le dehors qui pèse sur l'Italie et l'arrête : elle est comme une belle fleur qui a envie d'éclore , et qu'une main froide et rude comprimede toutes parts. Ni la capacité intellectuelle ni la capacité politique n'ont péri en Italie; il lui manque ce qui lui a toujours manqué, ce qui est partout une des conditions vitales de la civilisation ; il lui manque la foi , la loi dans la vérité. Je voudrais me faire entendre exactement et qu'on n'attribuât pas aux mots dont je me sers un autre sens que celui que j'y attache moi-même. J'entends ici , par la foi , cette confiance dans la vérité , qui fait que non-seulement on la tient pour vraie et que l'intelligence en est satisfaite , mais qu'on a confiance dans Son droit de régner sur le monde , de gouverner les faits, et dans sa puissance pour y réussir. C'est par ce sentiment, qu'une fois entré en possession de la vérité, l'homme se sent appelé à la faire passer dans les faits extérieurs, à les réformer , à les régler selon la raison. Eh bien , c'est là ce qui a manqué presque constamment à l'Italie ; elle a été féconde en grands esprits , en idées générales ; elle a été couverte d'hommes d'une rare nabi*

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