HIST. MOD
2l8 COURS
Le pélagianisme a été non-seulement une question , mais un événement ; il a soulevé des partis, des intérêts , des passions ; il a mis en mouvement les conciles, les empereurs ; il a influé sur le sort de beaucoup d'hommes. La question de la nature de l'âme n'a produit rien de pareil; elle a été débattue entre quelques hommes d'esprit, dans un coin de l'empire. J'ai eu, dans notre dernière réunion , beaucoup de faits à raconter; je n'ai à vous parler aujourd'hui que de livres et d'argumens.
Je vous prie de remarquer la marche de nos études. Nous avons commencé par examiner l'état social , les faits extérieurs et publics : de là nous avons passé à l'état moral de la Gaule ; nous l'avons cherché d'abord dans les faits généraux , dans l'ensemble de la société ; ensuite dans un grand débat religieux , dans une doctrine , mais dans une doctrine active , puissante , qui est devenue un événement; nous allons l'étudier dan s une simple discussion philosophique. Nous pénétrons ainsi de plus en plus dans l'intérieur des esprits : nous avons considéré les faits , puis les idées mêlées aux faits et subissant leur influence ; nous voici en présence des idées seules.
Permettez qu'avant d'entrer dans la question même, je dise quelques mots du caractère général
d'histoire moderne. 219
des ouvrages de cette époque , et âe ceux du moyen âge en général. Pourquoi ont-ils été si long-temps et si complètement oubliés? Pourquoi méritent-ils qu'on leur rende aujourd'hui quelque attention?
Si vous comparez d'une part la littérature ancienne , grecque et romaine , de l'autre, la littérature moderne proprement dite, à celle du moyen âge , voici , je crois , ce qui vous frappera surtout.
Dans l'antiquité , la forme des ouvrages , l'art de la composition et du langage est admirable ; quand même le fond est médiocre, les idées fausses ou confuses , l'ignorance extrême , le travail est habile et ne peut manquer de plaire; il atteste des esprits à la fois naturels et difficiles, simples et élégans , dont le développement intérieur surpasse de beaucoup la science acquise, qui sentent vivement et excellent à reproduire le beau.
Dans la littérature moderne , depuis le XVI' siècle par exemple , la forme est souvent imparfaite; la simplicité et l'art manquent souvent à la fois ; mais le fond est en général raisonnable ; les ignorances grossières, les divagations , la confusion deviennent de plus en plus rares ; la méthode, le bon sens , en un mot le mérite scientifique domine; si l'esprit n'est pas toujours satisfait,
du moins est-il rarement choqué; le spectacle n'est pas toujours beau , mais le chaos a disparu.
Autre est la condition des travaux intellectuels, du moyen âge: en général, le mérite de l'art leur manque ; la forme en est grossière, bizarre ; le langage incorrect ; la méthode confuse , vicieuse ; ils abondent en divagations , en idées incohérentes; ony sent des esprits peu avancés, peu cultivés, qui manquent de développement intérieur aussi bien que de science ; et ni la raison ni le goût n'en sont satisfaits. C'est pourquoi ils ont été oubliés tandis que la littérature grecque et romaine a survécu et survivra éternellement à la société dont elle est née. Cependant sous cette forme si imparfaite , au milieu de ce bizarre mélange d'idées et de faits si souvent mal compris et mal liés, les livres du moyen âge sont desmonumens. très-remarquables de l'activité et de la richesse de l'esprit humain ; on y rencontre beaucoup de vues fortes et originales ; les questions y sont souvent sondées dans leurs dernières profondeurs ; des éclairs de vérité philosophique, de beauté littéraire , brillent à chaque instant au sein de ces orageuses ténèbres. Le minerai est brut dans cette mine , mais il contient beaucoup de métal et mérite encore d'être exploité.
Les écrits des IV e et V* siècles ont d'ailleurs un
Uigitized
^caractère et un intérêt particulier : c'est le moment où l'ancienne philosophie expire, où commence la théologie moderne; où l'une se transforme pour ainsi dire dans l'autre; où certains systèmes deviennent des dogmes, certaines écoles des sectes. Ces époques de transition sont d'une grande importance, et peut-être, sous le point de vue historique, les plus instructives de toutes. Ce sont les seules où apparaissent rapprochés et en présence certains faits, certains étals de l'homme et du monde , qui ne se montrent ordinairement qu'isolés et séparés par des siècles ; les seules par conséquent où il soit facile de les comparer , de les expliquer, de les lier entr'eux. L'esprit humain , Messieurs , n'est que trop disposé à marcher dans une seule route, à ne voir les choses que sous un aspect partiel , étroit, exclusif, à se mettre lui-même en prison; c'est donc pour lui une bonne fortune que d'être . contraint, par la nature même du spectacle placé sous ses yeux , à porter de tous côtés sa vue , à embrasser un vaste horizon, à contempler un grand nombre d'objets différens, à étudier les grands problèmes du monde sous toutes leurs faces et dans leurs diverses solutions.
C'est surtout dans le midi de la Gaule que ce caractère du V" siècle se manifeste avec évidence.
Vous avez vu quelle activité y régnait dans la société religieuse , entr autres dans les monastères de Lérins et de Saint-Victor , foyer de tant d'opinions hardies. Tout ce mouvement d'esprit ne venait pas du christianisme : c'était dans les mêmes contrées, dans la Lyonnaise, la Viennoise, la Narbonnaise, l'Aquitaine, que l'ancienne civilisation sur son déclin s'était pour ainsi dire concentrée et conservait encore le plus de vie : l'Espagne , l'Italie même étaient à cette époque beaucoup moins actives que la Gaule, beaucoup moins riches en études et en écrivains. Peut-être faut-il attribuer surtout ce résultat au développement qu'avait pris dans ces provinces la civilisation grecque, et à l'influence prolongée de sa philosophie : dans toutes les grandes villes de la Gaule méridionale , à Marseille , à Arles , àAix, à Vienne, à Lyon même, on entendait, on parlait la langue grecque ; il y avait à Lyon , sous Caligula, dans ÏAthanacum, temple consacré à cet emploi , des exercices littéraires en grec; et au commencement du VI e siècle, lorsque saint Césaire, évêque d'Arles, engagea les fidèles à chanter avec les clercs, en attendant le sermon , une portion du peuple chantait en grec. On trouve , parmi les Gaulois distingués de cette époque, des philosophes de toutes les écoles
grecques ; tel est mentionné comme pythagoricien , tel autre comme platonicien , tel comme épicurien , tel comme stoïcien. Les écrits gaulois des IV e et V e siècles, entr'autres celui dont je vais vous entretenir, le traité de la nature de l'dme , de Mamert Claudien, citent des passages et des noms de philosophes qu'on ne rencontre point ailleurs. Tout atteste, en un mot , que, sous le pôint de vue philosophique comme sous le point de vue religieux , la Gaule romaine et grecque, aussi bien que chrétienne, était, à cette époque , en Occident du inoins , la portion la plus animée, la plus vivante de l'empire. Aussi est-ce là que la transition de la philosophie païenne à la théologie chrétienne, du inonde ancien au monde moderne, est le plus clairement empreinte , et se laisse le mieux observer.
Dans ce mouvement des esprits , la question de la nature de l'âme n'était pas nouvelle ; dès le I er siècle, et dans tous les siècles, on la voit débattue entre les docteurs de l'Église , et la plupart se prononcent en faveur de la matérialité: les passages abondent; j'en citerai quelques-uns qui sont positifs. Tertullien dit expressément : m
La corporalité de l'aine brille aux yeux des nôtres dans l'Evangile. L'âme d'un homme souffre aux enfers; elle est placée au milieu de la flamme ; elle sent à la langue uns
douleur cruelle, et elle implore, de la main d'une âme plus heureuse, une goutte d'eau... Tout cela n'est rien san» le corps; l'être incorporel est libre de toute espèce de chaîne , étranger à toule peine comme à tout plaisir , car c'est parle corps que l'homme est puni ou jouit ».
Quel homme ne Voit, dit Arnobc, qué ce qui est simple et immortel ne peut connaître aucune douleur •?
Nous concevons, dit saint Jean de Damas, des êtres incorporels et invisibles de deux façons, lés uns par essence* les autres par grâce; les uns coaime incorporels par nature, les autres comme ne l'étant que relativement et par comparaison avec la grossièreté de la matière. Ainsi , Dieu est incorporel par nature; quant aux anges, aux démons et aux 3mes (humaines) , on ne les appelle incorporels que par grâce et en les comparant à la grossièreté de la matière 3 .
Je pourrais multiplier à l'infini ces citations ; toutes prouveraient que la matérialité de l'âme était, dans les premiers siècles, une opinion, nonseulement admise, mais dominante.
L'Eglise cependant tendait visiblement à en • sortir^ Les pères font un effort continuel pour se représenter l'âme autrement que comme matérielle. La phrase que je viens de citer de saint Jean de Damas, en est déjà une preuve; vous voyez
. 1 Teriullien de anima, c. 5 , 7.
» Arnobe , advenus génies-, 1. a.
3 Saint Jean de Damas, de ortlwdoxa fide, h 2 , c. 3; 11.
d'histoire moderne. 2a5
qu'il établit , entre les êtres matériels , une certaine distinction. Les pères] philosophes entrent dans la même voie , et tentent d'y marcher plus avant. Origène, par exemple, s'étonne que l'âme matérielle puisse avoir des idées de choses immatérielles , et arriver à une vraie science : il en conclut qu'elle possède une certaine immatérialité relative , c'est-à-dire que , matérielle par . rapport à Dieu , seul être vraiment spirituel , elle ne l'est pas par rapport aux choses de la terre, aux corps visibles et grossiers 1 .
Tel avait été le cours des idées au sein de la philosophie païenne ; dans ses premiers essais domine aussi la croyance à la matérialité de l'Ame, et en même temps un certain effort progressif pour concevoir l'Ame sous un aspect plus élevé, plus pur ; les uns en font un air, un souffle; les autres veulent que ce soit un feu ; tous travaillent à épurer , à raffiner , à spiritualiser la matière, dans l'espoir d'arriver au but où ils aspirent. Le même désir, la même tendance, existaient dans l'Eglise chrétienne ; cependant l'idée de la matérialité de l'âme était plus générale parmi les docteurs chrétiens du I er au IV e siècle , que parmi les philosophes païens, à la même
• 1 Origène, de prinàpiis , K. I, c. i; 1. 2, c. 2.
époque. C'est contre les philosophes païens, et au nom d'un intérêt religieux , que certains pères soutiennent cette doctrine; ils veulent que l'âme soit matérielle pour qu'elle puisse être récom pensée ou punie , pour qu'en passant à une autre vie elle se trouve dans un état analogue à celui où elle a été sur la terre; enfin,- pour qu'elle n'oublie point combien elle est inférieure à Dieu, et ne soit jamais tentée de s'égaler à lui.
A la fin du IV e siècle , une sorte de révolution s'opère , sur ce point , dans le sein de l'Église ; la doctrine de l'immatérialité de l'âme, de la différence originelle et essentielle des deux substances , y apparaît , sinon pour la première fois , du moins bien plus positivement, bien plus précisément qu'il n'était arrivé jusqu'alors. Elle est professée et soutenue : i° En Afrique % par saint Augustin dans son traité de quantitale animœ; 2° en Asie, par Nemesius, évêque d'Émèse, qui a écrit un ouvrage très-remarquable sur la nature de l'homme ( Grepi (f>u(rect)ç avBfœura); 3° en Gaule , par Mamert Claudien, de natura animœ. Renfermés dans Thistoire de la civilisation gauloise, ce dernier est le seul dont nous ayons à nous occuper.
Voici à quelle occasion il lut écrit. Un homme qui vous est déjà connu , Fauste , évèque de Riez ,
exerçait, dans l'Eglise gauloise, une grande influence ; né Breton , comme Pélage , il était venu, on ne sait pourquoi , dans le midi de la Gaule; il se fit moine dans l'abbaye de Lérins, et en 435 il en devint abbé. 11 y institua une grande école, où il recevait les enfans des parens riches, et les faisait élever, leur enseignant toutes les sciences du temps. Il s'entretenait souvent , avec ses moines, de questions philosophiques , et était remarquable, à ce qu'il paraît, par son talent d'improvisation. Vers 462 il devint évêque de Riez. Je vous ai parlé de la part qu'il prit à l'hérésie semi-pélagienne , et de son livre contre les prédestinatiens. C'était un esprit actif, indépendant , un peu brouillon , et toujours empressé à se mêler de toutes les querelles qui s'élevaient. On ne sait quelle circonstance appela son attention sur la nature de l'ânie : il en traite à la fin d'une longue lettre philosophique, adressée à un évêque , et où plusieurs autres questions sont débattues; il se déclare pour la matérialité, et rédige ainsi ses principaux argumens :
i° Autres sont les choses invisibles , autres les choses incorporelles. •
2 0 Tout ce qui est créé est matière, saisissablc par le créateur , et corporel.
3° L'âme occupe un lieu : i° Elle est enfermée dans un
corps; a* elle n'est point partout où se porte sa pensée; 3° elle n'est du moins que là où se porte sa pensée; 4° elle est distincte de ses pensées qui varient et passent tandis qu'elle est permanente et identique; 5° elle sort du corps à la mort et y rentre par la résurrection; témoin, Lazare; 6° la distinction de l'Enfer et du Paradis, des peines et des récompenses éternelles, prouve que, même après la morl, les âmes occupent un lieu et sont corporelles.
4° Dieu seul est incorporel, parce qu'il est insaisissable et partout répandu \
Ces propositions , présentées d'une manière ferme et précise, sont du reste très-peu développées; et quand l'auteur entre dans quelques détails, il les emprunte en général à la théologie , aux récits et à l'autorité des livres saints.
La lettre de Fauste circula sans porter son nom et lit quelque bruit. Mamert Claudicn, frère de saint Mamert, évêque de Vienne, et prêtre lui-même dans cette église, lui répondit par son traité de natura animée, ouvrage bien plus considérable que celui qu'il réfute. Mamert Claudicn était, à cette époque, le philosophe le plus savant et le plus considéré de la Gaule mé-
» Je me suis servi du texte de la leltre de Fauste , insérée dans l'édition du traité de natura animez, de Mamert Claudien , publié avec ks notes d'André Schott «t de Gaspartd Barth, à Zuickaw en ïGW.
d'histoire moderne. 329
ridionale : pour vous donner la mesure de sa réputation , je vous lirai une lettre de Sidoine Apollinaire, écrite, peu après la mort du philosophe , à son neveu Pétréius : elle porte le caractère ordinaire des lettres de Sidoine; tout l'effort , toute la puérilité du bel-esprit s'y mêlent à des sentimens vrais et à des faits curieux :
Sidoine à son cher Pétréius », salut \
Je suis désolé de la perte que vient de faire notre siècle, par la mort toute récente de ton oncle Claudien, enlevé a nos yeux, qui ne verront plus désormais, je le crains, aucun homme pareil. Il était en effet plein de sagesse et de prudence, docte, éloquent, ingénieux, et le plus spirituel des hommes de son temps, de son pays, de sa nation. Il ne cessa d'être philosophe, sans jamais offenser la religion; et quoiqu'il ne s'amusât point à l'aire croître ses cheveux ni sa barbe, quoiqu'il se moquât du manteau et du bâton des philosophes, quoiqu'il allât même quelquelois jusqu'à les détester, il ne se séparait cependant que par l'extérieur et la foi de ses amis les Platoniciens. Dieu de bonté! quelle fortune toutes les fois que nous nous rendions auprès de lui pour le consulter! comme tout à coup il se donnait tout entier a tous, sans hésitation et sans dé- « dain, trouvant son plus grand plaisir à ouvrir les trésors
1 Fils de la sneur de Marner t Claudien, » Liv. 4, îett. 11.
25o COURS
de sa science , lorsqu'un venait à rencontrer les difficultés de quelque question insoluble ! Alors, si nous étions assis en grand nombre autour de lui, il nous imposait à tous le d^oir d'écouter, n'accordant qu'à un seul, celui que peutêtre nous eussions choisi nous-mêmes, le droit de parler; puis il nous exposait les richesses desa doctrine, lentement, successivement, dans un ordre parfait, sans le moindre artifice de geste ni de langage. Dès qu'il avait parlé, nous lui opposions nos objections en syllogismes : mais il réfutait toutes les propositions hasardées de chacun; et ainsi rien n'était admis sans avoir été mûrement examiné et démontré. Mais ce qui excitait en nous le plus grand respect, c'est qu'il supportait toujours, sans la moindre humeur, la paresseuse obstination de quelques-uns; c'était , à ses yeux, un tort excusable, et nous admirions sa patience, sans savoir cependant l'imiter. Qui aurait pu craindre de consulter, sur les questions difficiles, un homme qui ne se refusait à aucune discussion, ne repoussait aucune question , pas même de la part de gen? idiots et ignorans ? C'en est assez sur ses études et sa science; mais qui pourrait louer dignement et convenablement les autres vertus de cet homme qui, se souvenant toujours des faiblesses de l'humanité, assistait les clercs de son travail, le peuple de ses discours , les affligés de ses exhortations, les délaissés de ses consolations, les prisonniers de son argent, ceux qui avaient faim en leur donnant à manger, ceux qui étaient nus en les couvrant de vêtemens? Il serait, je pense,
également superflu d'en dire davantage à ce sujet
Voici ce que nous avions voulu dire d'abord : en l'honneur de cette cendre ingrate, commti dit Virgile, c'est-àdire, qui ne saurait nous rendre grfices, nous avons com-
d'histoire MODERNE. 25 1
posé une triste et lamentable complainte , non sans beaucoup de peine , car n'ayant rien dicté depuis long-temps , nous y avons trouvé plus de difficulté : toutefois notre esprit , naturellement paresseux , a été ranimé par une douleur qui avait besoin de se répandre en larmes. Voici donc ces vers :
« Sous ce gazon repose Claudien, l'orgueil et la dou- » leur de son frère Mamert, honoré comme une pierre pré- » cieuse de tous les évêques. En ce maître brilla une triple » science,celle de Rome, celle d'Athènes et celle du Christ; » et dans la vigueur de son âge , simple moine, il l'avait » conquise toute entière et en secret. Orateur, dialecti- » cien, poète, savant docteur dans les livres sacrés, géo- » mètre et musicien , il excellait n délier les nœuds des » questions les plus difficiles, et à frapper du glaive de la » parole les sectes qui attaquaient la foi catholique. Ha- » bile à moduler les psaumes et à chanter , en présence » des autels et à la grande reconnaissance de son frère, il y» enseigna a faire résonner les instrumens de musique. Il » régla, pour les fêtes solennelles de l'année, ce qui de- » vait être lu en chaque circonstance. Il fut prêtre du » second ordre, et soulagea son frère du fardeau de l'épis- » copat, car celui-ci en portait les insignes, et lui tout le » travail. Toi donc, ami lecteur, qui t'affliges comme s'il » ne restait plus rien d'un tel homme, qui que tu sois, » cesse d'arroser de larmes tes joues et ce marbre; l'âme *> et la gloire ne sauraient être ensevelies dans un tom- » beau, m
Voilà les vers que j'ai gravés sur les restes de celui qui fut notre frère à tous
C'était à Sidoine que Mamert Claudien avait dédié son ouvrage.
Il est divisé en trois livres. Le premier est le seul qui soit vraiment philosophique : la question y est examinée en elle-même, indépendamment de tout fait spécial , de toute autorité , et sous un point de vue purement rationnel. Dans le second, l'auteur invoque à son aide des autorités, d'abord celle des philosophes grecs, ensuite celle des philosophes romains, enfin, les livres sacrés, l'Évangile , saint Paul et les pères de l'Église. Le troisième livre a surtout pour objet d'expliquer, dans le système de la spiritualité de l'âme , certains évènemens , certaines traditions de la religion chrétienne , par exemple la résurrection de Lazare, l'existence des anges, l'apparition de l'ange Gabriel à la vierge Marie, et de montrer que , loin de les contredire ou d'en être embarrassé , ce système les admet et en rend compte au moins aussi bien que tout autre.
La classification n'est pas aussi rigoureuse que je viens de le dire ; les idées et les argumens sont souvent mêlés; la discussion philosophique reparaît çà et là dans les livres qui n'y sont pas consacrés : cependant, à tout prendre, l'ouvrage ne manque ni de méthode , ni de précision .
J'en vais mettre sous vos yeux le résumé tel
d'histoire MODERNE. 233
que l'a rédigé Marne rt Claudien lui-même, en dix thèses^, ou propositions fondamentales , dans l'avant-dernier chapitre du troisième livre. J'en traduirai ensuite littéralement quelques passages qui vous feront connaître , d'une part à quelle profondeur, et avec quelle force d'esprit, l'auteur avait pénétré dans la question , de l'autre , quelles bisarres et absurdes conceptions pouvaient s'allier, à cette époque , aux idées les plus élevées et les plus justes.
Comme beaucoup des choses que j'ai énoncées dans ce débat, dit Mamert Claudien, sont eparscs et pourraient ne pas être retenues facilement, je les veux rapprocher, resserrer, et placer, pour ainsi dire, en un seul point, souj les yeux de l'esprit :
i° Dieu est incorporel; l'âme humaine est l'image de Dieu, car l'homme a été lait à l'image et ressemblance de Dieu ; or un corps ne peut être l'image d'un être incorporel ; donc L'Ame humaine, qui est l'image de Dieu , est incorporelle.
a 0 Tout ce qui n'occupe pas un lieu déterminé est incorporel. Or l'âme est la vie du corps, et, dans le corps vivant, chaque partie vit autant que le corps entier. Il y a donc, dans chaque partie du corps, autant de vie que dans le corps entier, et l'âme est cette vie. Ce qui est aussi grand clans la partie que dans le tout, et dans un petit espace que dans un grand, n'occupe point de lieu. Donc l'âme n'occupe point de lieu. Ce qui n'occupe point de lieu n'est pas corporel; donc l'âme n'est pas corporelle. C. hist. mob., 1819. 19
5 L'âme raisonne , et la faculté de raisonner est inhérente à la substance de Pâme. Or la raison est incorporelle, et ne tient point de place dans l'espace. Donc Pûme est incorporelle.
4° La volonté de Pâme est sa substance même , et quand Pâme veut, elle est toute volonté. Or la volonté n'est pas un corps ; donc Pâme n'est pas un corps.
5° De même la mémoire est une capacité qui n'a rien de local; elle ne s'élargit pas pour se souvenir de plus de choses; elle ne se rétrécit pas quand elle se souvient de moins de choses; elle se souvient immatériellement même des choses matérielles. Et quand Pâme se souvient, elle se souvient toute entière; elle est toute souvenir. Or le souvenir n'est pas un corps; donc Pâme n'est pas un corps.
6o Le corps sent Pimpression du tact dans la partie où il est touché; l'âme toute entière sent Pimpression, non par le corps tout entier , mais par une partie du corps. Une sensation de ce genre n'a rien de local ; or ce qui n'a rien de local est incorporel ; donc Pâme est incorporelle.
7° Le corps ne s'approche ni ne s'éloigne de Dieu ; Pâme s'en approche et s'en éloigne sans changer de place ; donc Pâme n'est pas un corps.
8° Le corps se meut à travers un lieu, d'un lieu à un autre; Pâme n'a point de mouvement semblable; donc Pâme n'est point corps.
9° Le corps a longueur, largeur et profondeur ; et ce qui n'a ni longueur, ni largeur, ni profondeur, n'est point corps. L'âme n'a rien de pareil; donc elle n'est point corps.
io ft Tl y a, dans tout corps, la droite, la gauche, le
haut , le bas , le devant , le derrière ; il n'y a , dans l'âme , rien de semblable; donc l'âme est incorporelle .
Voici quelques-uns des principaux developpcmens apportes à l'appui de ces propositions :
Tu dis qu'autre chose est l'âme, autre chose la pensée de l'âme : tu devrais plutôt dire que les choses auxquelles pense l'âme... ne sont pas l'âme; mais la pensée n'est pas autre chose que Pâme elle-même. L'âme, dis-tu, se repose à ce point qu'elle ne pense rien du tout. Cela n'est pas vrai; l'âme peut changer de pensée, mais non pas ne pas penser du tout. Que signifient nos rêves sinon que , même lorsque le corps est fatigué et plongé dans le sommeil , l'âme ne cesse pas de penser? Ce qui te trompe grandement sur l'état de l'âme , c'est que tu crois qu'autre chose est l'âme , autre chose sont ses facultés. Ce que l'âme pense est un accident, mais ce qui pense est la substance même de l'âme
L'âme voit par l'entremise du corps ce qui est corporel, et par elle-même ce qui est incorporel. Sans l'entremise du corps, elle ne voit rien de ce qui est corporel , coloré, étendu ; mais elle voit la vérité, et la voit d'une vue immatérielle Si, comme tu le prétends, l'âme, corporelle elle-même et enfermée dans un <jorps extérieur, peut voir par elle-même lin objet corporel , rien ne lui est, à coup sûr, plus facile à voir que l'intérieur de ce corps où elle est enfermée. Eh bien, allonc, dispose-toi, mets-toi
1 LlY. 3, ch. l4, p. 301-202.
1 Liv. i , ch. *4 , p. 83.
?56 cours
tout entier à l'œuvre ; dirige, sur tes entrailles et sur toutes les parties de ton corps, cette vue corporelle de Pâme*, comme tu l'appelles; dis-nous comment est disposé le cerveau, on repose la masse du foie, comment tient la
raie quels sont les détours et la contexture des veine?,
les origines des nerfs Quoi donc? tu nies que tu sois
obligé de répondre sur de telles choses : et pourquoi le nies-tu? Parce que Pâme ne peut voir directement et par elle-même les choses corporelles. Pourquoi donc ne le peut-elle pas, elle qui n'est jamais sans penser, c'est-àdire sans voir? Parce que nul ne peut voir, sans l'entremise de la vue corporelle, les objets corporels. Or, l'âme qui voit par elle-même certaines choses, mais non les choses corporelles , voit donc d'une vue incorporelle : or, un être incorporel peut seul voir d'une vue incorporelle; donc Pâme est incorporelle \
ÏIL
Si Pâme est corps, qu'est-ce donc que l'âme appelle son corps, sinon elle-même? Ou l'âme est corps , et dans ce cas elle a tort de dire mon corps ; elle devrait bien plutôt dire moi, puisque c'est là elle-même ; ou si l'âme a raison .dédire mon corps, comme nous le pensons, elle n'est pas corps.»
Ce n'est pas sans raison qu'on dit que la mémoire est •commune aux hommes et aux animaux : les cigognes et les hirondelles reviennent à leur nid , les chevaux à leur écurie ; les chiens reconnaissent leur maître. Mais comme
» Liv. 3, ch. 9, p. 187—188.
, Liv. 1, chap. 16, j âge 53.
l'âme des animaux, quoiqu'elle retienne l'image des lieux, n'a pas la connaissance de son être propre, ils demeurent bornés au souvenir des objets corporels qu'ils ont connus par les sens du corps; et privés de l'œil de l'esprit, ils ne sauraient voir, non seulement ce qui est au-dessus d'eux , mais eux-mêmes. »
On nous adresse un syllogisme formidable et qu'on croit insoluble : l'âme, nous dit-on, est où elle est, et n'est pas où elle n'est pas. On espère nous faire dire soit qu'elle est partout, soit qu'elle n'est nulle part: car alors, penset-on, si elle était partout , elle serait Dieu ; si elle n'était nulle part, elle ne serait pas. L'âine n'est point tout entièredans le monde entier; mais de même que Dieu est tout entier dans tout l'univers, de même l'Aine est tout entière dans tout le corps. Dieu ne remplit point, de la plus petite partie de lui-même, ta plus petite partie du monde, et de la plus grande, la plus grande ; il est tout entier dans chaque partie , et tout entier dans le tout; de même l'Ame ne réside point, par parties , dans les diverses parties du corps; ce n'est point une partie de l'âme qui sent par l'œil et une autre qui anime le doigt : l'ûme tout entière vit dans l'œil et voit par l'œil; l'âme tout entière anime le doigt et sent par le doigt. 1
L'âme qui sent dans le corps , quoiqu'elle sente par des organes visibles, sent invisiblemcnt. Autre chose est l'œil, autre chose la vue; autre chose sont les oreilles, autre chose l'ouïe; autre chose les narines, autre l'odorat , autre
1 Liv. I, chap. ai, pag. 65.
" Liv. 5, chap, a, pag. 164.
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chose l'ouïe ; autre chose les nariues, autre l'odorat; autre chose la bouche, autre le goût; autre chose la main, autre le tact. Nous distinguons par le tact ce qui est chaud ou froid, mais nous ne touchons pas la sensation du tact, et elle n'est ni chaude , ni froide. Autre est l'organe par lequel nous sentons, et la sensation que nous sentons. 1
A coup sûr , Messieurs , ni l'élévation , ni la profondeur ne manquent à ces idées ; elles feraient honneur à tous les philosophes de tous les temps; et rarement la nature propre de l'âme, et son unité , ont été vues de plus près , et décrites avec plus de précision. Je pourrais citer beaucoup d'autres passages remarquables soit par la finesse des aperçus , soit par l'énergie de la discussion , quelquefois même par une profonde émotion morale et une véritable éloquence.
Eh bien ! voici deux paragraphes qui sont du même homme , du même temps , dans le même livre. Mamert Claudien répond à l'argument de Fauste , qui veut que l'âme soit formée de l'air : il raisonne dans l'ancienne théorie , qui considérait l'air, le feu, la terre et l'eau comme les quatre élémens essentiels de la nature :
Le feu, dit-il, est évidemment un élément supérieur àl'air, tant par la place qu'il occupe que par sa puissance. C'est
1 Lit. i, chap. 6, pag. 3i.
ce que prouve le mouvement du feu terrestre qui, avec une rapidité presque incompréhensible, et par son élan naturel , remonte vers le ciel comme vers sa patrie. Si cette preuve ne suffisait pas, en voici une autre: l'air s'éclaire par la présence du soleil, c'est-à-dire du feu, et tombe dans les ténèbres par son absence. Et ce qui est une raison encore plus puissante, c'est que l'air subit l'action du feu et se réchauffe, tandis que le feu ne subit point l'action de l'air, et n'en est point refroidi. L'air peut être enfermé et retenu dans des vases; le feu, jamais. La prééminence du feu est donc clairement incontestable. Or, c'est du feu (de sa lumière) que nous vient là faculté de la vue, faculté commune à l'homme et aux animaux, et dans laquelle même certains animaux irraisonnables surpassent l'homme en énergie et en finesse. Si donc, comme on ne peut le nier, la vue vient du feu, et si l'âme, comme tu le penses, est faite de l'air, il s'ensuit que l'œil de l'animal est, quant à sa substance . supérieur en dignité à l'âme de l'homme
Cette confusion savante des faits matériels et des faits intellectuels, cette tentative d établir je ne sais quelle hiérarchie de mérite et de rang entre les élémens , pour en déduire des conséquences philosophiques, ne rappellent- elles pas l'enfance de la science et des méditations de l'esprit humain ?
Voici en faveur de l'immatérialité de l'âme un autre argument qui ne vaut pas mieux , quoique moins bizarre en apparence :
1 Liv. 1, chap. 9, p. 38.
Ù^O cours
Tout être incorporel est supérieur, eu dignité de nalurè', à un être corporel; tout être non resserré dans un certain espace à un être localisé; tout être indivisible à un être divisible. Or, si le créateur souverainement puissant et souverainement bon n'a pas créé , comme il devait le faire, une substance supérieure au corps et semblable à lui , c'est qu'il n'a pas voulu ou qu'il n'a pas pu. S'il a voulu et n'a pas pu, la toute-puissance lui a manqué ; s'il a pu et n'a pas voulu (pensée qui, à elle seule, est un crime), ce ne peut être que par jalousie. Or, il ne se peut que la souve^ raine puissance ne puisse pas, ni que la souveraine bonté soit jalouse. Donc il a pu et voulu créer l'être incorporel; donc il l'a créé.'
Àvais-je tort tout à l'heure , Messieurs , en vous parlant de ces étranges rapprochement, de ce mélange de hautes vérités et d'erreurs grossières, de vues admirables et de conceptions ridicules, qui caractérise les écrits de cette époque? Encore celui de Mamert Claudien est-il un de ceux où de tels contrastes sont le plus rares.
Vous en connaissez maintenant assez pour en apprécier le caractère : pris dans son ensemble, c'est un ouvrage plus philosophique que théologique t et dans lequel cependant le principe religieux domine. Je dis que le principe religieux y
domine, car l'idée deDieu estle point de départ de
i Ut. i , ch. 5 , p. 26.
d'histoire moderne. 241
tôiite la discussion : Fauteur ne commence point par observer et décrire les faits humains , spéciaux, actuels, pour remonter progressivement à la Divinité: Dieu est pour lui le fait primitif, universel, évident, la donnée fondamentale à laquelle se rapportent et doivent se coordonner toutes choses : il descend toujours de Dieu à Thomme , et de la nature divine déduit la nôtre. C'est bien évidemment à la religion , non à la science, qu'il emprunte cette méthode. Mais, ce point cardinal une fois établi , ce procédé logique une fois convenu, c'est daus la philosophie qu'il puise, en général, et ses idées et sa façon de les exposer; son langage est celui de l'école, non de l'Eglise; il en appelle à la raison, non à la foi; on sent en lui, tantôt l'académicien, tantôt le stoïcien, plus souvent le platonicien, mais toujours le philosophe, nullement le prêtre, quoique le chrétien ne disparaisse jamais.
Ainsi éclate , Messieurs , le fait que j'ai indiqué en commençant, la fusion de la philosophie païenne et de la théologie chrétienne, la métamorphose, de l'une dans l'autre. Et il y a ceci de remarquable que l'argumentation destinée à établir la spiritualité de l'âme vient évidemment de l'ancienne philosophie plus que du christianisme, et que l'auteur semble surtout s'ap-
pliquer à convaincre les théologien» , en leur prouvant que la loi chrétienne n'a rien en ceci qui ne se concilie à merveille avec les résultats auxquels conduit la raison.
Cette transition de la philosophie ancienne à la théologie moderne devrait être encore plus visible , plus fortement empreinte dans le dialogue du chrétien Zachée et du philosophe Apollonius, par le moine Evagre : là, en effet, les deux doctrines, les deux sociétés sont directement en présence , et appelées à débattre leurs mérites. Mais le débat n'est qu apparent et n'existe au fait que sur le titre. Je ne connais rien qui prouve plus évidemment à quel "point le paganisme était mort dans l'esprit des peuples à cette époque. Le philosophe Apollonius ouvre le dialogue d'un ton arrogant , comme tout prêt à pulvériser le chrétien , et méprisant d'avance les argumens qu'on pourra lui présenter :
Si tu examines avec soin, lui dit-il, tu verras que toutes les religions et tous les rites sacrés ont des origines raisonnables ; mais votre croyance est tellement vaine et irrationnelle qu'elle me semble ne pouvoir être admise que par folie.
• Dialogue entrejZachéc et Apollonius, dans le Spicilégede d'Achery, tom. 10, pag.3.
d'histoire moderne.
Mais cet orgueil est stérile : dans tout le cours du dialogue, Apollonius ne met pas en avant un argument, uneidée; il ne prouve rien, ne répond à rien; il ne parle que pour provoquer les discours de Zachée , qui de son côté ne s'inquiète en aucune façon du paganisme , ni de la philosophie de son adversaire , ne les réfute point, y fait à peine çà et là quelques allusions, et ne songe qu'à raconter l'histoire et la foi chrétienne, à en faire ressortir l'ensemble et l'autorité. Sans doute le livre est l'ouvrage d'un chrétien, et lesilence qu'il fait tenir à son philosophe ne prouve pas que les philosophes se tussent en effet. Mais tel n'est point le caractère des premiers débats du christianisme avec la philosophie ancienne, lorsque celle-ci était encore vivante et puissante; il tenait compte alors des argumens de ses adversaires; il eu parlait, il les réfutait ; la controverse était réelle et animée. Ici il n'y a plus de controverse ; le chrétien endoctrine, catéchise le philosophe, et ne croit pas lui devoir rien de plus.
Il lui fait même une concession , et lui accorde une faveur en prenant pour lui cette peine; la discussion avec les païens était alors une sorte de luxe dont les chrétiens ne croyaient plus avoir besoin :
Beaucoup de personnes, dit Évagre dans la préface de
sou livre , pensent qu'il faut mépriser plutôt que réfuter toutes les objections des Gentils, tant elles sont raines et vides de vraie sagesse; mais il y a , je pense, dans un tel mépris, un orgueil inutile, et je trouve, à instruire les Gentils, un double bien; d'abord, on montre àtous à quel point notre religion est sainte et simple; de plus, instruits de la sorte, ils en viennent .a croire ce qu'ils méprisaient sans le connaître.... D'ailleurs, en approchant le flambeau des yeux des aveugle ■ , s'ils n'en voient pas la lumière, ils en senteut du moins la cbaleur.
Cette dernière phrase est belle et exprime un sentiment plein de sympathie.
Un seul point me paraît remarquable dans ee dialogue; c'est que la question se pose nettement entre le rationalisme et la révélation chrétienne; non que la discussion soit plus réelle et plus étendue à ce sujet que sur tout autre : c'est dans quelques phrases seulement que se manifeste cette idée; mais elle est évidemment au fond de tous les esprits, et forme en quelque sorte le dernier retranchement où se défende encore la philosophie. Vous venez de voir qu'Apollonius reproche surtout à la doctrine chrétienne d'être irrationnelle ; Zachée lui répond :
11 est aisé à chacun d'entendre et d'apprendre de Dieu, si tant est que quelqu'un des enseignemens divins puisse convenir à votre sagesse... car c'est votre décision que le sage ne croit rien, ne se trompe point, mais sait toutes
d'histoire moderne.
choses par lui-même, et n'admet pas que rien soit caché ni ignoré , ni que rien soit plus possible au créateur qu'à la créature. Et c'est surtout contre les chréliens que tous adoptez ce mode de raisonnement. 1
Et ailleurs :
L'intelligence suit la foi, et l'esprit humain ne connaît que par la foi les choses élevées et qui touchent à Dieu. 1
Ce serait une curieuse étude que celle de l'état du rationalisme à cette époque , des causes de sa ruine, et de ses efforts, de ses transformations pour y échapper : mais elle nous mènerait beaucoup trop loin , et d'ailleurs ce n'est pas dans la Gaule que la grande lutte du rationalisme et du christianisme s'est passée.
Le second dialogue d'Evagre , entre le chrétien Théophile et le juif Simon, est sans aucune importance: il ne contient que des explications, des commentaires, une menue controverse, pour ainsi dire, sur quelques textes des livres saints.
Je pourrais citer et extraire devant vous , un grand nombre d'autres ouvrages du même temps et du même genre. J'ai choisi les plus remarquables, les plus caractéristiques, les plus propres à faire bien connaître l'état des esprits à
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cette époque , et leur activité. Elle était grande ; exclusivement concentrée, il est vrai, dans la société religieuse; ce que l'ancienne philosophie conservait de force et de vie, passait au service des chrétiens ; c'était sous la forme religieuse, et au sein même du christianisme que se reproduisaient les idées, les écoles, toute la science des philosophes ; mais à cette condition elles occupaient encore les esprits, et jouaient, dans l'état moral de la société nouvelle, un rôle important.
C'est là le mouvement que vinrent arrêter l'invasion des barbares et la chute de l'empire romain: cent ans plus tard, on ne trouve plus aucune trace de ce que je viens de mettre sous vos yeux , ces discussions , ces voyages , ces correspondances , ces pamphlets , toute cette activité intellectuelle de la Gaule, au VII e siècle, il n'en est plus question.
La perte fut-elle grande? l'invasion desbarbares étouffa-t-elle un mouvement importantet fécond? J'en doute fort. Rappelez-vous, je vous prie, ce que j'ai eu l'honneur de vous dire sur le caractère essentiellement pratique du christianisme; le progrès intellectuel, la science proprement dite, n'était point son but; et bien qu'il se rattachât , sur plusieurs points , à l'ancienne philosophie , bien
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qu'il sût s'approprier ses idéeset en tirer bon parti, il ne s'inquiétait guères de la continuer , ni de la remplacer : changer les mœurs , gouverner la vie, telle était la pensée dominante de ses chefs.
De plus , malgré la liberté d'esprit qui régnait en fait, au V e siècle, dans la société religieuse, le principe de la liberté n'y était point en progrès; c'était au contraire le principe de l'autorité, de la domination officielle des intelligences, par une règle générale et fixe, qui tendait à prévaloir. Encore réelle et forte, la liberté intellectuelle était pourtant en décadence*: l'avenir appartenait àl'autorité. Le fait est évident, les écrits du temps le prouvent à chaque page. Tel était , d'ailleurs , le résultat presque nécessaire de la nature de la réforme chrétienne : plus morale que scientifique , elle se proposait surtout d'établir une loi , de régir les volontés ; c'était donc surtout d'autorité qu'elle avait besoin; l'autorité, dans un pareil état de moeurs , était son plus sûr , son plus efficace moyen.
Or , Messieurs , ce que l'invasion des barbares et la chute de l'empire romain arrêtèrent surtout , détruisirent même, ce fut le mouvement intellectuel; ce qui restait de science , de philosophie, de liberté d'esprit au V' siècle , disparut sous leurs coups. Mais le mouvement moral , la ré-
forme pratique du christianisme , et rétablissement officiel de son autorité sur les peuples, n'en furent point frappés ; peut-être même y gagnèrent-ils au lieu dy perdre; c'est du moins, je crois, ce que l'histoire de notre civilisation, à mesure que nous avancerons dans son cours, nous permettra de conjecturer.
L'invasion des barbares ne tua donc point ce qui avait vie; au fond , l'activité et la liberté intellectuelles étaient en décadence; tout porte à croire qu'elles se seraient arrêtées d'elles-mêmes; les barbares les arrêtèrent 'plus rudement et plus tôt. C'est là, je crois, tout ce qu'on peut leur imputer.
Nous voici arrivés, Messieurs, dans les limites du moins où nous devons nous renfermer , au terme du tableau de la société romaine en Gaule, au moment où elle est tombée : nous la connaissons, sinon complètement, du moins sous ses traits essentiels. Pour nous bien préparer à comprendre la société qui lui succéda , nous avons maintenant à étudier l'élément nouveau qui vint s'y mêler , les barbares. Leur état avant l'invasion , avant qu'ils fussent venus bouleverser la société romaine , et changer eux-mêmes sous son influence , tel sera l'objet de notre prochaine réunion.
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