‹ Cours d'histoire moderne (volume 2)Chapitre 25 sur 40 · SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LEÇON

Objet de la leçon. — De l'élément germanique dans la civilisation moderne. — Des monumens de l'ancien état social des Germains. — i° Des historiens romains et grecs; 2 0 des lois barbares ; 5° des traditions nationales.

— Ils se rapportent a des époques fort diverses, —r On les a souvent employés pêle-mêle. — Erreur qai en résulte. — De l'ouvrage de Tacite sur les mœurs des Germains. — Des opinions des écrivains allemands modernes sur l'ancienne société germanique.- — Quel genre de vie y prévalait, la vie errante ou la vie sédentaire?

— Des institutions. — De l'état moral. — Comparaison entre Pétat des tribus germaines et celui d'autres peuplades. — Fausseté de la plupart des tableaux de la vie barbare. — Principaux caractères de la véritable influence des Germains sur la civilisation moderne.

Messieurs ,

INous abordons successivement les diverses

source» de notre civilisation. Nous avons déjà

étudié, d'une part, ce qu'on peut appeler l'élé- 7. msT. m > »D. . 1829. 20

a5o couns

ment romain, la société civile romaine; de l'autre, l'élément chrétien, la société religieuse. Considérons aujourd'hui l'élément barbare, la société germanique.

Les opinions sont fort diverses sur l'importance de cet élément , sur le rôle et la part des Germains dans la civilisation moderne ; les préjugés de nation , de situation , de classe, ont modifié l'idée que chacun s'en est faite. Les historiens allemands, les publi cistes féodaux, M. de Boulainvilliers, par exemple, ont, en général , attribué aux barbares une influence très-étendue : les publicistes bourgeois , comme l'abbé Dubos , Font, au contraire, fort réduite, pour faire à la société romaine une bien plus large part; au dire des ecclésiastiques , c'est à l'Eglise que la civilisation moderne est le plus redevable. Quelquefois les doctrines politiques ont seules déterminé l'opinion de l'écrivain : l'abbé de Mably , tout dévoué qu'il est à la cause populaire, et malgré son antipathie pour le régime féodal, insiste fortement sur les origines germaniques, parce qu'il croit y voir plus d'institutions et de principes de liberté que partout ailleurs. Je n'ai garde , Messieurs , de traiter aujourd'hui cejte question ; nous la traiterons , elle se résoudra à mesure que nous avancerons dans l'histoire de

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la civilisation française : nous verrons , d'époque en époque , quel rôle y a joué chacun de ses élémens primitifs, ce que chacun a apporté et reçu dans leur combinaison. Je me bornerai à énoncer d'avance les deux résultats auxquels nous conduira, je crois, cette étude; le premier, qu'on a fait, en général, la part de l'élément barbare , dans la civilisation moderne , beaucoup trop grande; le second, qu'on ne lui a pas fait sa part véritable : on a attribué aux Germains, à leurs institutions, à leurs mœurs", trop d'influence, sur notre société; on ne leur a pas attribué celle qu'ils ont réellement exercée; nous ne leur devons pas tout ce qu'on réclame en leur nom; nous leur devons ce qui ne semble pas venir d'eux.

En attendant que ce double résultat sorte, sous nos yeux , du développement progressif des faits , la première condition pour apprécier avec vérité la part de l'élément germanique dans notre civilisation , c'est de bien connaître ce qu'étaient réellement les Germains au moment où elle a commencé, où ils ont eux-mêmes concouru à sa formation; c'est-à-dire avant leur invasion et leur établissement sur le territoire romain , quand ils habitaient encore la Germanie , dans les III e et IWiècles. Par-là seulement nous pour*

rons nous former une idée exacte de ce qu'ils ont apporté dan» l'œuvre commune, et démêler quels faits sont vraiment d'origine germanique.

Cette étude est difficile^ Les monumens où nous pouvons étudier les Barbares avant l'invasion sont de trois sortes : i° les écrivains grecs ou romains qui les ont connus et décrits depuis leur première apparition dans l'histoire jusqu'à cette époque, c'est-à-di»^ depuis Polybe, environ cent cinquante ans avant J.-C., jusqu'à Ammien Marcellin , • dont l'ouvrage s'arrête à l'an de J.-C. 578. Entre ces deux termes, une foule d'historiens, Tite-Live, César , Strabon, Pomponius Mêla , Pline, Tacite, Ptolémée , Plutarque , Florus , Pausanias , etc. , nous ont laissé , sur les peuples germains , des renseignemens plus ou moins détaillés; i° les écrits et les documens postérieurs à l'invasion germanique , mais qui rapportent ou révèlent des faits antérieurs : par exemple, plusieurs chroniques, et surtout les lois barbares, salique , visigothe, bourguignonne , etc. ; 5° les souvenirs et les traditions nationales des Germains eux-mêmes sur leur destinée et leur état dans les siècles antérieurs à l'invasion , en remontant jusqu'à leur première origine et leur plus ancienne histoire. ^

Au seul énoncé de ces documens, il est évi-

dent qu'ils se rapportent à des* temps et à des états extrêmement divers. Les écrivains romains et grecs , par exemple , embrassent un espace de cinq cents ans, pendant lequel la Germanie et ses peuples leur ont apparu sous les points de vue les plus différens. Ils ont commencé à les connaître par des ouï-dire, des récits de voyageurs, quelques relations lointaines et rares. Sont venues ensuite les premières expéditions des Germains errans, surtout celle des Teutons et des Cimbres. Un peu plus tard , à partir de César et d'Auguste, les Romains, à leur tour, ont pénétré en Germanie; leurs armées ont passé le Rhin et le Danube, et vu les Germains sous un nouvel aspect, dans un nouvel état. Enfin, dès le III e siècle , les Germains se sont rués sur l'empire romain qui , les repoussant et les admettant tour à tour , les a connus bien plus intimement et dans une toute autre situation qu'il n'avait fait jusqu'alors. Qui ne voit que, durant cet intervalle, à travers tant de siècles et d'événemens,

les barbares et les écrivains qui les décrivaient , l'objet et le tableau ont dû prodigieusement varier?

Les documens de la seconde classe sont dans le même cas : les lois barbares ont été* rédigées assez long -temps après l'invasion; la loi des

Visigoths, dans *a partie la plus ancienne, appartient à la dernière moitié du V* siècle : il se peut que la loi Salique ait été écrite une première fois sous Clovis ; mais la rédaction que nous en avons est d'une époque bien postérieure; la loi des Bourguignons date de l'an 5 17. Elles sont donc toutes , dans leur forme actuelle, bien plus modernes que la société barbare que nous voulons étudier. Nul doute qu'elles ne contiennent beaucoup de faits , qu'elles ne décrivent souvent un état social antérieur à l'invasion ; nul doute que les Germains , transportés dans la Gaule, n'aient rédigé ainsi leurs anciennes coutumes, leurs anciens rapports. Mais nul doute aussi que, depuis l'invasion , la société germanique ne se lut profondément modifiée, et que ces modifications n'eussent passé dans les lois; la loi des Visigotbs et celle des Bourguignons sont bien plus romaines que barbares ; les trois quarts de leurs dispositions tiennent à des faits qui n'ont pu naître que depuis l'établissement de ces peuples sur le sol romain. La loi salique est plus primitive, plus barbare; cependant on peut, je crois, prouver que, dans plusieurs parties, entre autres dans ce qui touebe à la propriété, elle est souvent d'origine plus récente. Aussi bien donc que les historiens romains , les

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lois germaines révèlent des temps et des états de société très-divers.

Quant aux documens de la troisième classe, les traditions nationales des Germains, l'évidence est encore plus frappante : ces traditions ont presque toutes pour objet des faits fort antérieurs , et devenus probablement assez étrangers à l'état de ces peuples aux IIP et IV e siècles; des faits qui avaient concouru à produire cet état et pouvaient servir à l'expliquer, mais ne le constituaient plus. Je suppose que pour étudier, il y a cinquante ans, l'état des montagnards de la baute Ecosse, on eût recueilli leurs traditions -encore si vivantes et populaires, et qu'on eût pris les faits qu'elles expriment pour des éléinens réels de Ja société écossaise au XVUP siècle , à coup sûr l'illusion e&t été grande et féconde en étranges méprises. Il en serait de même , et à bien plus forte raison , à l'égard des anciennes traditions germaniques; elles se rapportent à l'histoire primitive des Germains, à leur origine, à leur filiation religieuse, à leurs relations avec une multitude de peuples en Asie , sur les bords de la mer Noire , de la mer Baltique, à des évènemens enfin qui avaient puissamment agi sans doute pour amener l'état social des tribus germaines au HP siècle, et dont il faut

tenir grand compte, mais qui n'étaient plus alors que des causes, non des faits.

Vous le voyez , Messieurs ; tous les monumens qui nous restent sur letat des barbares avant l'invasion , quelles que soient leur origine et leur nature, Romains ou Germains, traditions, chroniques ou lois, nous entretiennent de temps et de faits fort éloignés les uns des autres , et parmi lesquels il est très-difficile de démêler ce qui appartient vraiment aux III e et IV" siècles. C'est, à mon avis, Terreur fondamentale d'un grand nombre d'écrivains allemands, et quelquefois des plus distingués , de n'avoir pas tenu assez de compte de cette circonstance : pour peindre la société et les moeurs germaines à cette époque , ils puisent souvent pêle-mêle dans les trois sources de doçiimens que je viens d'indiquer, dans les écrivains romains , dans les lois barbares, dans les souvenirs nationaux , sans s'inquiéter de la différence des temps et des situations , sans observer aucune chronologie morale. De là l'incohérence de quelques-uns de leurs tableaux, singulier mélange de mythologie * de barbarie et de civilisation naissante , des âges fabuleux , héroïque et semi-politique, sans exactitude et sans ordre aux yeux d'une critique un peu sévère, sans vérité pour l'imagination.

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Je ni appliquerai , Messieurs, à éviter cette erreur: c'est de l'état des Germains peu avant l'invasion que je veux vous occuper; c'est là ce qu'il nous importe de connaître , car c'est là ce qui a été réel et puissant au moment de la fusion des peuples , ce qui a exercé sur la civilisation moderne une véritable influence. Je n'entrerai point dans l'examen des origines et des antiquités germaniques ; je ne chercherai point quels ont été les rapports des Germains avec les peuples et les religions de l'Asie , si leur barbarie était un débris d'une ancienne civilisation, ni quels peuvent être, sous les formes barbares, les traits cachés de cette société originaire. La question est grande et belle; mais ce n'est point la nôtre, et je ne m'y arrêterai pas. Je voudrais également ne jamais transporter dans l'état des Germains , au-delà du Rhin et du Danube, les faits qui appartiennent aux Germains établis sur le sol gauieis. La difficulté est extrême. Bien- avant d'avoir passé le Danube ou le Rhin, les Barbares étaient en relation avec Rome ; leur condition , leurs mœurs, leurs idées, leurs lois peut-être en avaient déjà subi l'influence. Comment démêler, au milieu de renseignemens d'ailleurs si incomplète et si confus, ces premiers résultais de l'importation étrangère? comment assigner avec préei-

s58 cours

siou ce qui était vraiment germanique, et. ce qui portait déjà une empreinte romaine? j'y tâcherai; la vérité de l'histoire l'exige absolument.

Le document le plus important que nous possédions sur l'état des Germains , entre l'époque où ils ont commencé à être connus du monde romain et celle où ils l'ont conquis, est sans contredit l'ouvrage de Tacite. Il y faut distinguer avec soin deux choses : d'un côté, les faits que Tacite a recueillis et décrits, de l'autre, les réflexions qu'il y môle, la couleur sous laquelle il les présente, le jugement qu'il en porte. Les faits sont exacts : il y a quelques raisons de croire que le père de Tacite, et peut-être lui-même avait été procurateur de Belgique; il avait pu recueillir sur la Germanie des renseignemens détaillés; il s'en était occupé avec soin; les documens postérieurs prouvent f resque tous la vérité matérielle de ses récits. Quant à leur couleur morale , Tacite a peint les Germains comme Montaigne et Rousseau les sauvages , dans un accès d'humeur contre sa pall ie : son livre est une satire des mœurs romaines, l'éloquente boutade d'un patriote philosophe qui veut voir la vertu là où il ne rencontre pas la mollesse honteuse et la dépravation savante d'une vieille société. N'allez pas croire cependant que tout soit

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faux, moralement parlant, dans cette œuvre de colère : l'imagination de Tacite est essentiellement forte et vraie; quand il veut simplement décrire les moeurs germaines , sans allusion au monde romain , sans comparaison , sans en tirer aucune conséquence générale, il est admirable, et on peut ajouter pleine foi non-seulement au dessin, mais à la couleur du tableau; jamais la vie barbare n'a été peinte avec plus de vigueur, plus de vérité poétique. C'est seulement quand la pensée de Rome revient à Tacite , quand il parle dés barbares pour en faire honte à ses concitoyens , c'est seulement alors que son imagination perd son indépendance , sa sincérité naturelle , et qu'une couleur fausse se répand sur ses lableaux.

Un grand changement s'opéra sans doute dans l'état des Germains entre la fin du I er siècle , époque où écrivait Tacite , et les temps voisins de l'invasion ; les fréquentes communications avec Rome ne pouvaient manquer d'exercer sur eux quelque influence , et on a trop souvent négligé d'en tenir compte. Cependant le fond du livre de Tacite était encore vrai à la fin du IY Û comme du 1 er siècle. Rien ne le prouve mieux que les récits d'Ammien Marcellin , pur soldat , sans imagination , sans instruction , qui avait

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fait la guerre contre les Germains , et dont les descriptions simples et brèves coïncident presque partout avec les vives et savantes couleurs de Tacite. Nous pouvons donc , même pour l'époque qui nous occupe , accorder au tableau des mœurs des Germains, une confiance presque entière.

Si nous comparons ce tableau , Messieurs, aux peintures de l'ancien état social des Germains , tracées naguères par d'habiles écrivains allemands, nous serons surpris de la ressemblance. A coup sûr le sentiment qui les anime n est pas le même ; c'est avec indignation et douleur que Tacite raconte à Rome corrompue les vertus simples et fortes des barbares; c'est avec orgueil et complaisance que les Allemands modernes les contemplent : mais de ces causes diverses naît un seul et même effet ; comme Tacite , bien plus que Tacite , la plupart des Allemands peignent des plus belles couleurs l'ancienne Germanie, ses institutions, ses mœurs; s'ils ne vont pas jusqu'à les représenter comme l'idéal de la société, du moins les défendent-ils de toute imputation de barbarie. A les en croire : i» la vie agricole et sédentaire y prévalait , même avant l'invasion, sur la. vie errante; les institutions et les idées qui tiennent à la propriété foncière

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étaient déjà fort avancées ; 2 0 les garanties de la liberté et même de la sûreté des individus étaient efficaces ; 5° les moeurs étaient à la vérité violentes et grossières , mais au fond la moralité naturelle de l'homme se développait avec simplicité et grandeur. ; les affections ^feEsunille étaient fortes, les caractères fiers , les émotions profondes , les croyances religieuses hautes et puissantes ; il y avait plus d'énergie et de pureté morale qu'on n'en trouve sous des formes plus élégantes , au sein d'un développement intellectuel bien plus étendu.

Et quand cette cause est soutenue par des esprits médiocres, elle abonde en prétentions étranges , en assertions ridicules : l'auteur d'une Histoire d'Allemagne assez estimée, Heinrich ne veut pas que les anciens Germains s'enivrassent avec passion 1 ; Meiners, dans son Histoire du sexe féminin, soutient que jamais les femmes n'ont été si heureuses ni si vertueuses qu'en Germanie, et qu'avant l'entrée des Francs , les Gaulois ne savaient ni les respecter, ni les aimer a .

Je n'ai garde d'insister sur ces puérilités du pa-

Reichsgcschichte , t. 1, p. 69.

i Geschichtedes weiblichen gesclilccht$,{. 1 , p. i()8et suiv.

triotisme scientifique : je n'y aurais même pas touché si elles n'étaient la conséquence , et pour ainsi dire l'excroissance d'un système soutenu par des hommes très-distingués, et qui fausse, à mon avis , l'idée historique et poétique qu'ils se forment des anciens Germains. A considérer les choses en gros et sur la simple apparence, l'erreur me semble évidente.

Comment soutenir, par exemple, que la société germaine étaik à peu près fixe, et que la vie agricole y dominait, en présence du fait même des migrations, des invasions, de ce mouvement continuel qui poussait les peuplades germaniques hors de leur territoire? Comment croire à l'empire de la propriété foncière et des idées ou des institutions qui s'y rattachent , sur* des hommes qui abandonnent sans cesse le sol pour aller chercher f ortune ailleurs ? Et remarquez que ce n était pas seulement sur les frontières que s'accomplissait ce mouvement; la même fluctuation régnait dans l'intérieur de la Germanie; les tribus s'expulsaient, se déplaçaient , se succédaient sans cesse : quelques paragraphes de Tacite le prouvent surabondamment:

Les Bataves, dit-il, étaient jadis une tribu des Catles; les troubles civils les forcèrent à se retirer dans les îles

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<lu Rhin, où il. s font parlic de l'empire romain. (Tacite, de môr. germ. c. 29. )

Près des Tcnctères se trouvaient autrefois les Bructères ; on dit maintenant que les Chamaves et les Angrivariens ont passé dans ce pays, après avpir, de concert avec les nations voisines, chassé ou détruit entièrement les Bructères. (IbkL c. 33. )

Les Marcomaus sont les premiers en gloire et en puissance; leur pays même est le prix de leur bravoure; ils en ont chassé autrefois les Boïens. (Ibid. c. j

En temps de paix même , les guerriers Catles ne prennent point un visage plus doux; aucun n'a de maison, ni de champs, ni de soins d'aucune espèce; ils vivent où ils se trouvent, prodigues du bien d'autrui... jusqu'à ce que la faiblesse de l'âge les mette hors d'état de soutenir une vertu si rude. (Ibid. c. 5i. )

C'estYhonncur des cités (des tribus) d'avoir des frontières dévastées et d'être entourées d'immenses déserts. Ils regardent comme la meilleure preuve de leur valeur, que leurs voisins abandonnent leurs terres, et que nul n'ose s'arrêter près d'eux; d'ailleurs ils se croient ainsi plus en sûreté, car ils n'ont a redouter aucune incursion soudaine. (César, de betl. gall. L. 6, c. 23.)

Sans cloute, depuisTacite, les tribus germaines, plusieurs du moins, avalent fait quelques progrès : cependant, à coup sûr, la fluctuation, le déplacement continuel navaient pas cessé, puisque l'invasion devenait de jour en jour plus générale et plus pressante.

Voici, si je ne m'abuse, d'où provient en partie la différence qui existe entre le point de vue des Allemands et le nôtre. Il y avait, en effet, au IV* siècle, chez plusieurs tribus ou confédérations germaines, en trau très chez les Francs et les Saxons , un commencement de vie , sédentaire, agricole, et toute la nation n'était pas adonnée à la vie errante. Sa composition n'était pas simple; cen'était pas une race unique, une seule condition sociale. On y reconnaît trois classes d'hommes: i° les hoimnes libres , hommes d'honneur ou nobles , propriétaires; 2°les lidi, liti , lasi , etc., ou colons ; hommes attachés au sol, et qui le cultivent pour des maîtres ; 5° les esclaves proprement dits. L'existence des deux premières classes indique évidemment une conquête; la classe des hommes libres était la nation des conquérans , qui avaient forcé l'ancienne population à cultiver le sol pour leur compte. C'est un fait analogue à celui qui , plus tard et sur le territoire de l'empire Romain, enfanta le régime féodal. O fait s'était accompli à diverses époques , et sur divers points, dans l'intérieur delà Germanie: tantôt, les propriétaires et les colons, les vainqueurs et les vaincus étaient de races diverses; tantôt, c'était dans le sein de la même race, entre des tribus différentes que l'assujettissement territorial avait eu lieu;

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on voit des peuplade» galliques ou belges soumises à des peuplades germaines , des Germains à des Slaves, des Slaves à des Germains, des Germains à dès Germains. La conquête s'était passée en général sur une petite échelle, et demeurait exposée à beaucoup de vicissitudes ; mais le fait en lui-même ne saurait être contesté ; plusieurs passages de Tacite l'expriment positivement: '

« Us ont, dit-il, une certaine espèce d'esclaves, dont * ils ne se servent pas comme nous , en leur assignant » certains emplois dans l'intérieur de la maison : chacun

» a sa maison, ses Pénales Le maître exige de Pes-

» clave, comme d'un colon, une certaine quantité de blé , » de bétail ou de vêtemens....; Frapper un esclave, le » charger de fers, est chez eux une chose rare ; ils les tuent » quelquefois, non par une suite de leur sévérité ou de la » discipline, niais par violence et de premier mouvement, » comme ils tueraient un ennemi. » ( C. a5).

Qui ne reconnaît, à cette description, d'anciens habitans du territoire , tombés sous le joug de conquérans? 1

Les conquérans, dans les premiers temps du moins , ne cultivaient pas : ils jouissaient de la conquête , tantôt livrés à une paresse profonde ,

' Voyez aussi chap. 56 et 45.

6, hist. mod. , 182g *!

tantôt tourmenté* de la passion de la guerre , des courses , des aventures. Quelque expédition lointaine yenait-elleà les tenter? Tous n'en avaient pas la même envie; ils ne partaient pas tous; une bande s'éloignait sous la conduite de quelque chef fameux; d'autres restaient, préférant garder leurs premières conquêtes et continuer à vivre du travail des anciens babitans. La bande aventurière revenait quelquefois chargée de butin, quelquefois poursuivait sa course et allait au loin conquérir quelque province de l'empire , fonder peut - être quelque royaume. Ainsi se dispersèrent les Vandales , les Suèves, les Francs , les Saxons : ainsi on voit ces peuples parcourir la Gaule , l'Espagne , l'Afrique , la Grande-Bretagne , s'y établir, commencer des États, tandis que les mêmes noms se rencontrent toujours en Germanie où vivent et s'agitent encore en effet les mêmes peuples. Ils se sont morcelés : une partie s'est jetée dans la vie errante ; une autre s'est attachéeàla vie sédentaire, n'attendant peut-être que l'occasion ou la tentation de partir à son tour.

De là, Messieurs, la différence du point de vue des écrivains allemands et du nôtre; ils connaissent surtout cette portion des peuplades germaniques qui est restée sur le sol , et s'y est

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de plus en plus adonnée à la vie agricole et sédentaire; nous, au contraire, nous avons été naturellement conduits à considérer principalement la portion qui a mené la vie errante , et s'est emparée de l'Europe Occidentale. Comme les sa vans allemands, nous parlons des Francs, des Saxons , des Suèves , mais non pas des mêmes Suèves , des mêmes Saxons , des mêmes Francs; nos recherches , nos paroles portent presque toujours sur ceux qui ont passé le Rhin , et c'est à l'état de bandes errantes que nous les voyons apparaître en Gaule , en Espagne , dans la Grande-Bretagne , etc. ; les assertions des Allemands ont pour principal objet les Saxons , les Suèves , les Francs restés en Germanie ; et c'est à l'état de peuples conquérans, il est vrai , mais fixés , ou à peu près, dans certaines parties du territoire , et commençant à mener la vie de propriétaires , que les montrent presque tous les anciens monumens de l'histoire locale. L'erreur de ces savans est, si je ne m'abuse, de reporter trop loin l'autorité de ces monumens, tous fort postérieurs au IV e siècle , et d'attribuer à la vie sédentaire et à la fixité de l'état social en Germanie une date trop reculée : mais l'erreur est beaucoup plus naturelle et moins grande qu'elle ne le serait de notre part.

365 cours

Quant aux anciennes institutions germaines v j'en parlerai avec détail quand nous traiterons spécialement des lois barbares et surtout de la loi Salique : je me bornerai aujourd'hui à caractériser en quelques mots leur état à l'époque qui nous occupe. On aperçoit dès-lors , parmi les Germains, le germe des trois grands systèmes d'institutions qui, depuis la chute du monde romain , se sont disputé 1 Europe : on y trouve: i° des assemblées d'hommes libres où sont débattus les intérêts communs , les entreprises publiques , toutes les affaires importante» de la nation ; 2 0 des rois , les. uns à titre héréditaire , et quelquefois investis d'un caractère religieux ; les autres à titre électif, et portant surtout un caractère guerrier; 3° enfin le patronage aristocratique , soit du chef de guerre sur ses compagnons, soit du propriétaire sur sa famille et ses colons. Ces trois systèmes , ces trois modes d'organisation sociale et de gouvernement se laissent entrevoir chez presque toutes les tribus germaines avant l'invasion ; mais aucun n'est réel , efficace; il n'y a, à proprement parler, point d'institutions libres, ni monarchiques , ni aristocratiques, mais seulement le principe auquel elles se rapportent , le germe d'où elles peuvent sortir. Toutes choses sont livrées au caprice des volon-

d' histoire moderi^b. 26g

tés individuelles. Toutes les fois que l'assemblée de la nation , ou le roi , ou le patron veut se faire obéir , il faut que l'individu y consente , ou que la force désordonnée, brutale, l'y contraigne; c'est le libre développement et la lutte des existences et des libertés individuelles ; il n'y a point de puissance publique , point de gouvernement, point d'État.

Quanta la condition morale des Germains, à cette époque , il est extrêmement difficile de l'apprécier : c'est un texte de déclamations à l'honneur ou à la charge de la civilisation ou de la vie sauvage , de l'indépendance primitive ou de la société développée , de la simplicité naturelle ou des lumières; mais nous manquons de documens pour apprécier ces généralités à leur juste valeur. Il existe cependant un grand recueil de faits , postérieur, il est vrai , à l'époque dont nous parlons , mais qui en est encore l'image assez fidèle ; c'est Y Histoire des Francs de Grégoire de Tours , à coup sûr l'ouvrage qui fournit le plus de renseignemens , et jette le plus de lumières sur l'état moral des barbares ; non que le chroniqueur se soit proposé de nous en instruire; mais il raconte une foule d'anecdotes particulières , d'incidens de la vie privée , où les mœurs, les relations domestiques, les disposé

tions individuelles, Tétai moral , en un mot, des hommes , se révèlent mieux que partout ailleurs* C'est là qu'on peut contempler et comprendre ce singulier mélange de violence et de ruse , d'imprévoyance et de calcul , de patience et d emportement; cet égoïsme de l'intérêt et de la passion mêlé à l'empire indestructible de certaines idées de devoir, de certains sentimens désintéressés; enfin ce chaos de notre nature morale , qui constitue la barbarie ; état très-difficile à décrire avec précision , car aucun trait général et (ixe ne s'y laisse saisir ; aucun principe n'y règne ; on n'en peut rien affirmer qu'on ne soit à l'instant obligé d'affirmer le contraire; c'est l'humanité forte et active, mais abandonnée à l'impulsion de ses penchans , à la mobilité de ses fantaisies, à la grossière imperfection de ses connaissances, à l'incohérence de ses idées, à l'infinie variété des situations et des accidens de la vie. Gomment pénétrer dans un tel état et en reproduire l'image , à l'aide de quelques chroniques sèches ou mutilées, de quelques fragmens de vieux poèmes, de quelques paragraphes de lois?

Je ne connais qu'un moyen, Messieurs, dé parvenir à se représenter , avec quelque vérité , l'état social et moral des peuplades germaniques; c'est de les comparer aux peuplades qui , dans

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les temps modernes , sur différens points dû globe , dans l'Amérique septentrionale , dam l'intérieur de l'Afrique, dans l'Asie du nord, en Arabie , sont encore à un degré de civilisation à peu près pareil , et mènent à peu près la même vie. Celles-ci ont été observées de plus près et décrites avec plus de détail ; elles le sont encore tous les jours; nous avons mille moyens de contrôler, de compléter nos idées sur leur compte; notre imagination est continuellement émue et redressée par les récits des voyageurs. En appliquant à ces récits une critique attentive , en tenant compte d'un assez grand nombre de circonstances différentes , ils deviennent pour nous comme un miroir devant lequel se relève et où se reproduit l'image des anciens Germains. J'ai entrepris un travail de ce genre; j'ai suivi • pa^ à pas l'ouvrage de Tacite, en recherchant dans les voyages, les histoires, les poésies nationales, dans tous les documensque nous possédons sur les peuplades, barbares des diverses parties du monde, les faits analogues à ceux qu'il décrit. Je vais mettre sous vos yeux les principaux traits de ce rapprochement, et vous serez étonnés de la ressemblance des mœurs des Germains et de celles des Barbares plus modernes; ressemblance qui s'étend quelquefois jusqu'à des dé-

2J 1 COtJRS

tails où l'on ne t'attendrait nullement à la rencontrer :

Se retirer pour revenir à la charge, paraît aux Germains prudence plutôt que lâcheté. (De mor. Germ. c. 6)

Leurs mères , leurs femmes, les accompagnent au combat; elles ne craignent pas de 'compter, de sucer leurs blessures; elles portent des vivres aux combattanset animent leur courage.

On dit que des armées déjà ébranlées et en dé-

« Nos guerriers ne se piquent point d'attaquer l'ennemi de front et quand il est sur ses gardes; il faut pour cela qu'ils soient dix contre un. ( Choix de lett. édif.

missions d' Amérique. T. 7, p. 49) »

« Les sauvages ne mettent point leur gloire à attaquer l'ennemi de front età force ouverte...

Si, malgré toutes leurs précautions et leur adresse , leurs mouvemens sont découverts , ils pensent que le parti le plus sage est de se retirer. » (Robertson , hist.

d'Amérique. T. a, p. 3?i , trad.

franç. édit. în-i a , de «778) ».

Les héros d'Homère fuient toutes les fois qu'ils ne sont pas les plus fort9 et peuvent se sauver.

Les femmes Tunguses, en Sibérie , vont aussi à la guerre avec leurs maris; elles n'en sont pas inoins maltraitées. ( Meiners ,

1 Je cite Robertson pour m'épargtier la peine de citer tous les récits originaux qu'il a compulsés , et auxquels il renvoie. Je me suis presque toujours assuré de son exactitude.

d'histoire moderne.

luit, du sexe féminin, eu allemand, T. 1 , p. 18-19).

A la bataille d'Yermuk, livrée en Syrie en 636, on voyait sur la dernière ligne la mbui* de Derar et les le mmes arabes... , qui savaient manier Tare et la lance...

Les Arabes se retirèrent trois fois en désordre, et trois ibis les reproches et les coups des femmes les ramenèrent à la charge. (Gibbon , hist. de la décad. de l'empire romain. T. 10, p. 240; traduct.

franç. édit. de 1812).

« Lorsqu'il s'élève une guerre nationale, les prêtres et les devins sont consultés; quelquefois même on prend l'avis des femmes. » ( Roberts. hist. d'Amérique. T. 2, p. 36i)).

Les Hurons, en particulier, consultent soigneusement les femmes. ( Charlevoix, hist. du Canada, p. 267, 269-287).

Les Gaulois consultaient les femmes dans les affaires importantes; ils convinrent avec Annibal que, si les Carthaginois avaient à se plaindre des Gaulois, ils porteraient leurs plaintes devant les femmes Gauloises, qui en seraient juges. ( Mém. de Cacadém. des inscript. T. 24, p. 374; mém. de l'abbé Féncl. )

Ce mode de divination, par

route , ont été ramenées à la charge par les femmes qui les suppliaient , se jetaient devant les fuyards, etc. (Ibid. c, 7, 8).

Ils pensent qu'il y a dans les femmes quelque chose de saint et d'inspiré; ils ne méprisent point leurs conseils et font cas de leurs réponses. [Ibid.

Ils croient, autant que

nation nu inonde « aux auspices et a la divination Ils coupent eii

morceaux une baguette d'arbre fruitier, et après avoir distingué ces morceaux par certaines marques , ils les sèment au basard et pêle-mêle sur un vêtement blanc. Après cela, le grand-prêtre, s'il s'agit d'intérêts publics, le père de famille luimême, si c'est une affaire particulière, invoque les dieux, les yeux levés au ciel, prend trois fois chaque morceau, et donne l'interprétation selon les marques qui se présentent.

. On connaît aussi chez eux, l'usage d'interroger le chant et le vol des oiseaux. (Ibid. c. 10).

. Ils choisissent leurs rois à la noblesse, leurs chefs à la valeur. Les rois n'ont pas un pouvoir illimité ni arbitraire ; les chefs commandent par leur exemple plutôt que par leurs ordres: s'ils sont hardis, s'ils se distinguent, s'ils paraissent aux premiers rangs, ils se font obéir par l'ad-

COURfl

des baguettes, a quelque rapport avec la divination par les flèches qui était en usage dans tout l'Orient. Lorsque les Turcomans s'établirent en Perse , après ta défaite des* Gaanévides ( A. C. io38), ils choisirent un roi, en écrivant sur des flèches les noms des différentes tribus , des différentes familles de la tribu indiquée parle sort, et des différons membres de cette famille-.

(Gibbon , hist . de la déca. del'emp.

rom. T. 11, p. 224).

Les présages tirés du chant et du vol et des oiseaux, ont été connus chez les Romains , chez les Grecs, chez la plupart des Sauvages de l'Amérique, Natchez, Moxcs , Chiquites , etc.

(Lelt. édif. T. 7, p. a55; t. 8, p. 1 4 1 • 264 J.

Les sauvages ne connaissent entre eux ni princes ni rois. On dit en Europe qu'ils ont des républiques ; mais ces républiques n'ont point de lois stables.....

Chaque famille se croit absolument libre, chaque Indien se croit indépendant. Cependant ils ont appris de la nécessité à former entre eux une sorte de société et à se choisir un chef qu'ils appellent Cacique, c'est-à-dire

d'histoire MODERNE

commandant... Pour être élevé ù cette dignité, il faut avoir donné des preuves éclatantes de Valeur. (Lett. édif. t. 8 , p. i33.)

L'ordre le plus puissant chez les Iroquois, est celui des chefs

de guerre Il faut d'abord

qu'ils soient heureux et qu'Us ne perdent point de vue ceux qui les suivent; qu'ils soient généreux et qu'ils se dépouillent en toute occasion de ce qu'ils ont de plus cher pour leurs soldats. (Mémoire sur les Iroquois, dans les Variétés littéraires , t. i,

Le crédit des chefs de guerre sur les jeunes gens est plus ou moins grand suivant qu'ils donnent plus ou moins , et qu'ils ont plus ou moins d'attention à tenir chaudière ouverte. (Journal des campagnes de M. de Bougainvil/e en Canada; dans les Variétés littéraires, t. i, p. 488.)

miration qu'ils inspirent.... La nation connaît des affaires importantes... Les princes ou les chefs se font écouter plutôt par la force de leurs raisons que par celle de leur autorité. Si leur avis déplaît , les guerriers le rejettent par un frémissement; s'il est approuvé, ils secouent leurs framées (ibid. c. 7,

C'est la gloire, c'est la puissance d'être toujours environné d'une nombreuse troupe de jeunes guerriers d'élite qui font la dignité du chef pendant la paix et sa sûrelé à la guerre. Et ce n'est pas seulement dans sa tribu, mais chez les tribus voisines qu'un chef s'acquiert un nom glorieux, s'il brille par le nombre et la bravoure

de sa suite Si une

tribu languit dans l'oisiveté d'une longue paix, la plupart des jeunes hommes vont d'eux-mêmes chercher les nations qui font la guerre.. C'est de la libéralité de leur chef qu'ils attendent ce

cheval belliqueux, celte framée ensanglantée et victorieuse. Des repas, des banquets, grossièrement apprêtés, mais abondans , leur tiennent lieu de solde. (Ibid. c. i3,

if)

Quand ils ne font pas la guerre, ils passent leur temps à la chasse, et surtout dans l'oisiveté, livrés à l'intempérance et au sommeil ; les plus braves demeurent complètement inactifs ; les soins de la maison, des Pénates et des champs, sont remis aux femmes, aux vieillards, à tous les faibles de la famille. (//>.

Les Germains n'habitent point dans des villes ; ils ne peuvent même souffrir que leurs habitalions se touchent; ils demeurent séparés et à distance , selon qu'une source, une plaine, un bois les a attirés dans un certain lieu. Ils forment des villages, non pas, •comme nous , par des

A la réserve de quelques petites chasses, les Illinois mènent une vie parfaitement oisive; ils causent en fumant la pipe , et c'est tout. .. Ils demeurent tranquilles sur leurs nattes , et passent leur lemps à dormir ou à faire des arcs... Pour ce qui est des femmes, elles travaillent depuis le matin jusqu'au soir, comme des esclaves. (Lett. édif., t. 7, p. 8a- 86.)

Voyez aussi Uobertson, Hist.

d'Amérique, t. a, p. 561-570; note l.

Ainsi sont bâtis les villages des sauvages d'Amérique et des montagnards de Corse ; ils sont formés de maisons éparses et distantes , en sorte qu'un village de cinquante maisons occupe quelquefois un quart de lieue carrée.

(Volney, Tableau des États-UnU (C Amérique y p. q 84-486.)

B'IIISTOIBE MODERNE.

Chez les sauvages de l'Amérique du Nord, dans les contrées où les moyensde su bsister étaient rares et les difficultés d'élever une famille très - grandes, l'homme se bornait à une seule femme. (Robertson , Hist. d'Amérique, t. 2 , p. 293.)

Quoique les Moxes (au Pérou) admettent la polygamie, il est rare qu'ils aient plus d'une femme , leur indigence ne leur permettant pas d'en entretenir plusieurs. (Lett. édif., t. 8, p. 71.)

Chez les Guaranis (au Paraguay) la polygamie n'est pas permise au peuple; mais les Caciques peuvent avoir deux ou trois femmes. (Ibid., p. 261.)

C'est ce qui a lieu partout où le mari achète sa femme , et où la femme devient une propriété, une chose , une esclave de son mari, a Chez les Indiens de la Guyanne, les filles n'ont point de dot en se mariant... II faut que l'Indien qui veut épouser une Indienne fasse au père des présent considérables : un hamac,

édifices liés ensemble et contigus ; chacun entoure sa maison d'un espace vide. (Ibid. c. 1 6. )

Ils sont presque les seuls d'entre les barbares qui se contentent d'une femme , à l'exception d'un petit nombre de chefs qui s'entourent de plusieurs épouses, non par libertinage, mais à cause de leur noblesse.

{Ibid. c. 18.)

io\

Ce n'est point la fem me qui apporte une dot au mari , mais le mari qui en donne une à la femme.... Ce ne sont pas des présens destinés à des plaisirs efféminés ou à parer la nouvelle mariée; ce sont des bœufs, un cheval, avec son mors,.

un écu, une traînée, un glaive. (Ibid.y.

Chez une nation si nombreuse, on voit peu d'adultères; la peine en est prompte et le mari en est chargé. La femme

i On ne saurait douter que les Germains achetaient leurs femmes: la loi des Bourguignons porte : • Si quelqu'un

• renvoie sa femme sans rai-

• son , qu'il lui donne une

• .somme égale à ce qu'il avait » payé pour l'avoir. » (Tit. 34^. Théodoric,roi desOstrogcths, en donnant sa nièce en mariage à Hermanfried, roi des Thuiingiens, lui fait écrire pir Casbiodore : ■ Nous fous

• annonçons qu'a l'anivée de

un canot, des arcs, des flèches ne sont pas suflisans ; il faut qu'il travaille une année pour son futur beau-père, qu'il fasse l'abattis, qu'il aille à la chasse, à la pêche, etc. Les femmes sont parmi les Guyannais une vraie propriété. » (Journal manuscrit d'un séjour d la Guyanne, par

M de M )

Il en est de même chez le* Natchez, dans plusieurs tribus tartares, en IVlingrélie, au Pégu, chez plusieurs peuplades nègres en* Afrique, etc. (Lett. édif., t. 7, p. 221 ; lord Kaims, Sketches of ihe Hist, of M an, t. 1, p. 184- 186; édit. in-4° de 1774 )

On prétend que l'adultère était inconnu chez les Caraïbes des île»

avant l'établissement des Européens. (Lord Kaims, Sketches of the Hist., etc., t. 1, p. 207.)

« L'adultère, parmi les sauvages de l'Amérique du nord, est puni, en général, sans forme de procès, par le mari qtli tantôt bat rudement sa femme, tantôt lui emporte le nez en la mordant. » ( Long, Voyage chez différentes nations sauvages de l'Amérique septentrionale , p. 177.)

* Voyez aussi Y Histoire des Indiens d* Amérique, par James Adair(eu anglais 1775), p. i44i Variétés littéraires , t. j, p. 458 %

ia # .

La froideur des sauvages errans , en fait d'amour, a été souvent remarquée ; Bruce en a été frappé chez les Galtas et les Shangallas sur les frontières de l'Abyssinie; Le vaillant chez les Hottentots. « Les Iroquois savent et disent que l'usage des femmes énerve leur courage et leurs forces, et que, voulant faire le métier des armes, ils doivent s'en abstenir ou n'en user qu'avec modération. » (Mémoire sur les Iroquois; dans les Variétés littéraires , t. 1 , p. 455, — Voy. aussi Volney, Tableau des Etats-Unis; p. 4^8; ftlalthus, Essai sur le principe de population, t. 1, p. 5o; Robertson, Histoire d'Amérique, t. 2, p.

ChezlesGroënlandais, les filles ne se marient qu'a vingt ans, îl en est de même chez la plupart des sauvages du nord. (Meiuers, Histoire du sexe féminin , t. 1 ,

nue, les cheveux coupés, est chassée de la maison par son mari, en présence de ses parens, et battue de verges dans tout le village. (Ibid. p.

Les jeunes gens se livrent tard auxplaisirsde l'amour; ainsi leur jeunesse n'est pas épuisée.

On ne se hâte pas non plus de marier les jeunes filles. (Ibid. c. 20.)

» vos envoyéi» , nous avons rc- » ru , pour cette chose sans a prix | et selon l'usage des

• gentils - le prix qui nous

• était adressé, des chevaux

• harnachés d'argent, comme

• il convient à des chevaux

• de noce. • (Cassiodote, Variar., 1. 4 » ep. 1 ).

J usqu'à ces derniers temps, dans la Basse-Saxe , les fiançailles s'appelaient Drudkop, c'est-à-dire , brauikauf , achat de fiancée). ( Adelung, Hist.

anc. des Allemand*, p. 3oi , not. a ). "

Les neveux maternels sont aussi chers a leur oncle qu'à leur père. Il en est même qui regardent ce lien de parenté comme le plus intime , le plus sacré , et qui , en demandant des otages , exigent des neveux maternels , comme obligeant plus fortement les parens, et tenant à une famille plus étendue.

(//». c. ao).

Il est du devoir d'embrasser les inimitiés comme les amitiés d'un père ou d'un parent [Ib.

Chez les Natchez : « Ce n'est pas le fils du chef régnant qui succède a son père; c'est le fils de sa sœur.... Cette politique est fondée sur la connaissance qu'ils ont du libertinage de leurs femmes; ils sont sûrs, disent-ils, que le fils de la sœur du grand chef est du sang royal, au moins du côté de sa mère (Lett. édif. , t. 7, p. 317).

Chez les Iroquois et les Hurons, la dignité de chef passe toujours aux enfansde ses tantes, de ses sœurs ou de ses nièces du côté maternel ( Mœurs des sauvages, par le père Lafitau , t. 1, p. 73,47» )•

Personne n'ignore que ce trait se retrouve chez tous les peuples, dans l'enfance de la civilisation, quand il n'y a encore point de puissance publique qui protège ou punisse. Je ne citerai qu'un exemple de cette obstination de* sauvages dans la vengeance ; il m'a paru frappant , et tr&sanalogue à ce que racontent, des Germains, Grégoire de Tours et d'autres chroniqueurs.

«Un Indien, d'une tribu établie sur le Maroni, homme violent et sanguinaire, avait assassiné un de ses voisins, du même village;

D HISTOIRE MODERNE. 28l

pour se soustraire aux rcssentimens de la famille de son ennemi , il s'en fuit , et Tint s'établir a Simapo, à quatre lieues de notre désett; un frère du mort ne tarda pas à suivre le meurtrier. A son arrivée à Simapo , le capitaine lui demanda ce qu'il venait y faire, a Je viens, dit-il, pour tuer Avérani qui a tué mon frère. — Je ne puis vous en empêcher , » lui dit le capitaine.

Mais Avérani fut averti pendant la nuit, et s'enfuit avec ses enfans. Son ennemi, instruit de son départ et qu'il se rendait par l'intérieur sur la rivière d'Aprouague, prit le parti de le suivre, a Je le tuerai, dit-il, quand même il fuirait jusque chez les Portugais. » Il partit aussitôt.

Nous ignorons s'il a pu l'atteindre. ( Journal manuscrit d'un séjour d la Guyanne, par M. de M...)»

L'hospitalité de tous les peuples sauvages est proverbiale.

Voyez dans VHistoire de l'Académie des Inscriptions, t. 3, p. 4i, l'extrait d'un mémoire de M. Simon, et une foule de récits de voyageurs.

Il en est de même des sauvages d'Amérique ; ils donnent et reçoivent avec grand plaisir,

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