bist. mot). . i8a<>. a
Dig
5o6 cours
sûr, plus d'autorité arbitraire , plus d'obéissance forcée que dans les associations qui n'ont pas la guerre pour objet. La bande germaine contenait donc un autre élément politique que la tribu. En même temps , cependant, la liberté y était grande : nul homme n'y était engagé que de son gré; le Germain naissait dans sa tribu, et appartenait ainsi à une situation qui n'était point de son choix; le guerrier choisissait son chef, ses compagnons , et n'entreprenait rien que par un acte de sa propre volonté. Dans le sein de la bande, d'ailleurs, entre les chefs et leurs hommes, l'inégalité n'était pas grande; il n'y avait guères que l'inégalité naturelle de force, de talent , de bravoure ; inégalité féconde dans l'avenir , et qui produit tôt ou tard d'immenses effets, mais qui, au début de la société, ne se déploie que dans d'assez étroites limites. Quoique le chef eût une plus grande part dans le butin , quoiqu'il possédât plus de chevaux , plus d'armes, il n'était pas assez supérieur en richesse à ses compagnons , pour disposer d'eux sans leur adhésion ; chaque guerrier entrait dans l'association avec sa force et son courage , assez peu différent des autres , et maître d'en sortir quand il lui plaisait.
Telles étaient les deux sociétés germaines pri-
d'histoire modbkne. 507
uiitives: que devinrent-elles Tune et l'autre par le fait de l'invasion ? quels changemens y produisit - elle nécessairement ? Par là seulement nous pourrons connaître quelle société germaine fat vraiment transportée sur le sol romain.
Messieurs , le fait caractéristique , le grand résultat de l'invasion , pour les Germains, ce fut leur passage à l'état de propriétaires , la cessation de la vie errante et l'établissement définitif de la vie agricole.
Ce> fait s'est accompli successivement , lentement, inégalement; la vie errante a continué pendant assez long-temps , dans la Gaule, du moins pour un grand nombre de Germains.
Cependant, quand on a tenu compte de ces délais , de ces désordres , on reconnaît qu'après tout les conquérans sont devenus propriétaires, qu'ils se sont attachés au sol, que la propriété foncière a été l'élément essentiel du nouvel état social.
Quelles ont été les conséquences de ce seul fait dans le régime de la bande guerrière et de la tribu ? (
Quant à la tribu, rappelez-vous, Messieurs* ce que j'ai eu l'honneur de vous dire sur le mode de son établissement territorial en Germanie, sur la manière dont les villages étaient construits
5o8 cours
et disposés ; la population n'y était point pressée; chaque famille, chaque habitation était isolée, entourée d'un terrain en culture. Ainsi se posent, même quand ils mènent 4a vie sédentaire, les peuples qui ne sont encore qu'à ce degré de civilisation.
Lorsque la tribu fut transplantée sur le sol gaulois, les habitations se dispersèrent bien davantage ; les chefs de famille s'établirent à une bien plus grande distanée les uns des autres : ils occupèrent de vastes domaines; leurs maisons devinrent plus tard les châteaux; les villages qui se formèrent autour d'eux furent peuplés non plus d'hommes libres, leurs égaux, mais des colons attachés a leurs terres. Ainsi, sous le rapport matériel , la tribu se trouva dissoute par le seul fait de son nouvel établissement.
Vous devinez sans peine quel effet dut produire , dans ses institutions , ce seul changement. L'assemblée des hommes libres, où se traitaient toutes choses, devint beaucoup plus difficile à réunir ; tant qu'ils vivaient les uns près des autres, ils n'avaient pas besoin de grands artifices, de combinaisons savantes pour traiter en commuu de leurs affaires : mais quand une population est éparse , pour que les principes et les formes des institutions libres lui demeurent applicables, il
d'histoire moderne. 3og
faut un grand développement social ; il faut de la richesse, de l'intelligence, miUe conditions en un mot qui manquaient à la peuplade germaine , transportée tout à coup sur un territoire beaucoup plus vaste que celui qu'elle occupait auparavant. Le système qui avait présidé à son existence en Germanie devait donc périr, et périt en effet. En ouvrant les plus anciennes lois germaniques , celles des Allemands , des Bavarois , des Francs , on voit qu'originairement l'assemblée des hommes libres , dans chaque canton , se tenait très-fréquemment , d'abord toutes les semaines , puis tous les mois : toutes les affaires y étaient portées ; les jugemens y étaient rendus , non-seulement les jugemens criminels, mais les jugemens civils; presque tous les actes de la vie civile s'accomplissaient en sa présence, les ventes, les donations, etc. Quand une fois la peuplade est établie en Gaule , les assemblées deviennent rares et difficiles^ si difficiles , qu'il faut employer des moyens coërcitifs pour y faire venir les hommes libres : c'est l'objet de plusieurs dispositions légales. Et si vous passez tout d'un coup du VI e siècle au milieu du VIII e , vous trouvez qu'à cette dernière époque il n'y a plus, dans chaque comté, que trois assemblées d'hommes libres par an : encore man-
5lU COUBS
qnent-elles souvent ; la législation de Charle magne en fait foi • .
Si d'autres preuves étaient nécessaires, en voici une qui mérite d'être remarquée. Quand les assemblées étaient fréquentes, les hommes libres, sous le nom de Eachimburgi , Âhrimanm^ boni homines, et dans des formes diverses, y décidaient les affaires. Quand ils ne vinrent plus, il fallut trouver, dans les occasions indispensables, un moyen de les suppléer ; aussi voit-on , à la fin du VIII e siècle, les hommes libres remplacés, dans les fonctions judiciaires , par des juges permanens ; les scabini* ou échevins deCharlemagne, sont de vrais juges; dans chaque comté, cinq, sept, neuf hommes libres sont désignés par le comte, ou tout autre magistrat local^avec charge de se rendre à l'assemblée du comté, et de juec les procès. Les institutions primitives sont devenues impraticables ; le pouvoir judiciaire a passé du peuple à des magistrats.
Tel fut l'état où tomba , après l'invasion et par son influence , le premier élément de la société germaine, la peuplade, la tribu. Politiquement parlant , elle fut désorganisée , comme l'avait été
i Voyei mes Essais sur C Histoire de France, p. a58,
d'histoirb moderne. 3ii
la société romaine. Quant à la bande guerrière , les faits s'accomplirent d'une autre façon et sous une autre forme, mais avec les mêmes résultats. »
Lorsqu'une bande arrivait quelque part , et prenait possession des terres ou d'une portion des terres , ne croyez pas que cette occupation eût lieu systématiquement, ni qu'on divisât le territoire par lots , et que chaque guerrier en reçût un, selon son importance ou son rang rie chef de la bande , ou les oWérens chefs qui s'étaient rétir nis , s'appropriaient de vastes domaines ; la plupart des guerriers qui les avaient suivis continuaient de vivre autour d'eux , chez eux , à leur table , sans propriété qui leur appartînt spécialement. La bande ne se dissolvait point en individus dont chacun devînt propriétaire ; les guerriers les plus considérables entraient presque seuls dans cette nouvelle situation ; s'ils se fussent tous dispersés pour aller s'établir chacun sur un point du territoire, leur sûreté au milieu de la population eût été bientôt compromise; ils avaient besoin de rester réunis en groupes. La vie commune d'ailleurs , le jeu, la chasse, les banquets, cetaient-là les plaisirs des barbares ; comment se seraient - ils résignés à s'isoler ? L'isolement n'est supportable
3l2 COURS
qu'à la condition du travail; l'homme ne peut rester oisif et seul. Or , les barbares étaient essentiellement oisifs; ils avaient donc besoin de vivre ensemble, et beaucoup de compagnons restèrent auprès de leur chef, menant, sur ses domaines, à peu près la même vie qu'ils menaient auparavant à sa suite. Mais de là il advint que leur situation relative changea complètement : bientôt naquit, entre eux, une prodigieuse inégalité; il ne s'agit plus de quelque diversité personnelle de force, de courage, ou d'une part plus ou moins considérable en bestiaux , en esclaves . en meubles précieux ; le chef, devenu grand propriétaire, disposa de beaucoup de moyens de pouvoir; les autres étaient toujours de simples guerriers; et plus les idées de la propriété s'affermirent et s'étendirent dans les esprits , plus l'inégalité se développa avec tous ses effets. On voit , à cette époque , un grand nombre d'hommes libres tomber par degrés dans une condition très - inférieure ; les lois parlent sans cesse d'hommes libres , de Francs vivant sur les terres d'un autre, et réduits presque au même état que les colons La bande, considérée comme ime société particulière, reposait sur deux faits,
» Essais sur l'Histoire de France, p. 109-— 1 1 1.
D HISTOIRE MODERNE. Si 5
l'association volontaire des guerriers pour mener , en commun , une vie errante , et leur égalité : ces deux faits périrent dans les résultais de l'invasion; d'une part, la vie errante cessa; de l'autre, l'inégalité s'introduisit et grandit chaque jour entre les guerriers sédentaires.
Le morcellement progressif des ternes, dans les trois siècles qui suivirent l'invasion, ne changea point ce résultai. 11 n'y a aucun de vous qui n'ait entendu parler 4e* bénéfices que le roi , ou les chefs considérables qui avaient occupé "un vaste territoire, distribuaient à leurs homme», pour les attacher à leur service , ou les récompenser de services rendus. Cette pratique , à
de la bande guerrière , des effets analogues à ceux que je viens de yous signaler. D'une part, le guerrier à qui son chef donnait un bénéfice , allait l'habiter; nouveau principe d'isolement et d'individualité : d'autre part , ce guerrier avait d*ordinaire quelques hommes à lui ; il ^en cherchait r il en trouvait qui venaient vivfe avec Jui dans son 4o ma i n e ; nouvelle source d'inégalité.
Tels furent les effets généraux de l'invasion sur les deux anciennes sociétés germaniques, la tribu et la bande. Elles se trouvèrent également désorganisées. Les hommes entrèrent dans des situations
3i4 COURS
toutes différentes, des relations toutes nouvelle*. Pour les lier de nouveau entre eux, pour en former de nouveau une société , et pour tirer de cette société un gouvernement , il fallut recourir à d'autres principes, à d'autres institutions. Dissoute comme la société romaine , la société germaine ne fournit de même, à celle qui lui succéda , que des débris.
J'espère , Messieurs , que ces mots : société dissoute , société qui périt 3 ne vous font point illusion, et que vous en démêlez le véritable sens. Une société ne se dissout que parce qu'une société nouvelle fermente et se forme dans son sein ; c'est là le travail caçbé qui tend à en séparer les élémens , pour les faire entrer dans de nouvelles combinaisons. Une telle désorganisation révèle que les faits sont changés, que les relations et les dispositions des hommes ne sont plus les mêmes, que d'autres principes, d'autres formes s'apprêtent à y présider. Âinsi, en disant qu'au VI e siècle , pa* les résultats de l'invasion , l'ancienne société , tant romaine que germaine , fut dissoute dans la Gaule, nous disons que p$r les mêmes causes , à la même époque , sur le même territoire , la société moderne commençait.
11 n'y a pas moyen , Messieurs , de démêler ni de contempler clairement ce premier
d'hISTOIRI MODERJiB. 5l5
travail ; toute origine , toute création est profondément cachée , et ne se manifeste au dehors que plus tard, quand elle a déjà fait de grands progrès. Cependant on peut la pressentir; et il importe que vous sachiez , dès aujourd'hui, ce qui fermentait et naissait sous cette dissolution générale des deux élémens de la société moderne; j'essaierai de vous en donner une idée en peu de mots.
Le premier fait qui se laisse entrevoir à cette époque est une certaine tendance vers le développement de la royauté. On s'est souvent prévalu de la royauté barhare au profit de la royauté moderne , à grand tort, je crois : au IV e et au XVII* siècles , ce mot exprime deux institutions, deux forces profondément diverses. Il y. avait bien chez les Barbares quelques germes d'hérédité royale , quelques traces d'un caractère religieux inhérent à certaines familles , descendues des premiers chefs de la nation , des héros devenus dieux. Nul doute cependant que le choifc, l'élection ne fut alors la principale origine de la royauté, et que le caractère de chefs guerriers ne dominât dans les rois barbares.
Lorsqu'ils furent transportés sur le territoire romain, lèur situation changea. Ils y trouvèrent une place vide, celle des empereurs. 11 y
3i6 cours
avait la un pouvoir, des titres, une machine de gouvernement, que les barbares connaissaient, dont ils avaient admiré l'éclat, dont ils comprirent très-vite l'efficacité ; ils devaient être fort tentés de se les approprier. Tel fat aussi le but de tous leurs efforts. Ils se révèlent à chaque pas : Clovis, Childebert, Gontran, Chilpéric , Clotaire , travaillent incessamment à se parer des noms , à exercer les droits de l'empire ; ils voudraient distribuer leurs ducs , leurs comtes , comme* les empereurs distribuaient leurs consulaires, leurs correcteurs, leurs présidens; ils essaient de rétablir tout ce système d'impôts, de recrutement, d'administration, qui tombe en ruine. En. un mot, la royauté barbare, étroite et grossière, fait effort pour se développer, et pour remplir , en quelque sorte , le cadre immense de la royauté impériale. • . « É
Pendant long- temps, le cours des choses ne lui fut pas favorable , et ses premières tentatives eurent peu de succès ; cependant on démêle , dès l'origine , qu'il en restera quelque chose , que la royauté nouvelle recueillera, dans l'avenir, une portion de cet héritage impérial qu'elle aurait voulu s'approprier, tout entier, du premier coup; immédiatement après l'invasion, elle devient moins guerrière , plus religieuse et
d'histoire moderne. 3 17
plus politique qu'elle n'avait été jusque-là, c est-à-dire qu'elle revêt davantage le caractère de la royauté impériale. C'est là, si je ne m'abuse, le premier grand fait du travail qui devait enfanter la société nouvelle; fait encore peu apparent , facile cependant à entrevoir. > Le . second est la naissance de l'aristocratie territoriale. La propriété apparaît , long-temps encore après l'établissement des barbares , incertaine, mobile, désordonnée, passant d'une main à l'âutre avec une prodigieuse rapidité. Cependant il est clair qu'elle se dispose à se fixer dans les mêmes mains et à se régler. La tendance des bénéfices est de devenir héréditaires; et, malgré les obstacles qui la repoussent , l'hérédité y prévaut en effet de plus en plus. En même temps on voit commencer, entre les possesseurs de bénéfices , cette organisation hiérarchique qui devint plus tard le régime féodal. Il ne faut pas transporter aux VI e et VII e siècles la féodalité du XIII e : rien de semblable n'existait ; le désordredespropriétéset des relations personnelles était infiniment plus grand ; cependant toutes choses concouraient d'une part , à ce que la propriété se fixât , de l'autre , à ce que la société des propriétaires se constituât suivant une certaine hiérarchie. De même qu'on voit poindre, dès la
3lS COURS
fin du VP siècle , la royauté moderne , de même on voit poindre la féodalité.
Enfin un troisième fait se développait aussi à cette époque. Je vous ai entretenus de l'état de l'Église ; vous avez vu quelle était sa puissance , et comment elle était , pour ainsi dire, le seul reste vivant de la société romaine. Quand les Barbares se furent établis , voici dans quelle situation se trouva l'Eglise , au moins ce qu'elle devint bientôt. Les évêques étaient, vous le savez, les chefs naturels des villes; ils administraient le peuple dans l'intérieur <Je chaque cité; ils le représentaient auprès des barbares; ils étaient ses magistrats au dedans , ses protecteurs au dehors. Le clergé avait donc dans le régime municipal , c'est-à-dire dans ce qui restait de la société romaine , de profondes racines. 11 en poussa bientôt ailleurs : les évêques devinrent les conseillers des rois barbares. Ils les conseillèrent sur la conduite qu'ils avaient à tenir avec les peuples vaincus, sur ce qu'ils devaient faire pour devenir les héritiers des empereurs romains. Ils avaient beaucoup plus d'expérience et d'intelligence politique que les barbares à peine sortis de Germanie; ils avaient le goût du pouvoir; ils étaient accoutumés à le servir et à en profiter. Ils furent donc les conseillers de la royauté naissante , en
D HISTOIRE MODERNE. 5l(J
restant le» magistrats et les patrons de la muuicipalité encore debout. *
Les voilk établis d'une part, auprès du peuple, de l'autre, auprès des trônes. Ce n est pas tout ; une troisième situation commence bientôt pour eux; ils deviennent de grands propriétaires; ils entrent dans cette organisation hiérarchique de la propriété foncière , qui n'existait pas encore , mais tendait à se former ; ils travaillent et réussissent très-promp tement à y occuper une graude place. En sorte qu'à cette époque , dans les premier» rudimens de la société nouvelle, déjà l'Église tient à tqut , est partout accréditée et puissante ; symptôme assuré qu'elle atteindra la première à la domination. Ce fut, en eftet, ce qui arriva.
Tels étaient , Messieurs , à la fin du Vl* et au commencement du VII 5 siècle, les trois grands faits , encore cachés , visibles pourtant , par lesquels s'annonçait le nouvel ordre social. Il est , je crois, impossible de les méconnaître; mais, en les reconnaissant, sachez bien qu'aucun n'avait encore pris la place ni la forme qu'il devait garder. Toutes choses étaient encore mêlées et confondues à tel point qu'il eût été impossible à l'œil le plus clairvoyant de discerner quelques traits de l'avenir. J'ai déjà eu occasion de le dire,
et , dans vos lectures , vous avez pu vous en convaincre; il n'y a aucun système, aucune prétention moderne qui n'ait trouvé, dans ces origines de notre société , de quoi se légitimer. La royauté s*y est vue souveraine, inique héritière de l'empire romain. L'aristocçatie féodale a dit que dès -lors elle possédait lé pays tout entier, hommes ç€ terres ; les villes, qu'elles avaient succédé à tous les droits des municipalités romaines ; . le clergé, qu'il avait par|agé tous les pouvoirs. Cette singulière époque s'est prêtée à tous les besoins de l'esprit de parti, à toutes les hypothèses de la science ; elle a fourni des argumens et des armes aux peuples, aux rois, aux grands, aux prêtres, à la liberté comme à l'aristocratie, à l'aristocratie comme à la royauté.
C'est qu'en effet, Messieurs, elle portait dans son sein toutes choses , la théocratie , la monarchie , l'oligarchie, la république , les constitutions mixtes; et toutes choses dans un état de confusion qui a permis à chacun d'y voir tout ce qui lui convenait. La fermentation obscure et déréglée des débris de l'ancienne société , . tant germaine que romaine, et le premier travail de leur transformation en élémens de la société nouvelle , tel est le véritable état de la Gaule aux VI* et Vil* siècles, le seul caractère qu'on puisse lui assigner.