OBJET
802 ou
quer la vie relifficiise et de servir J.-C. dans une tranquille paix : il est donc juste et nécessaire que, d'un esprit attentif et d'un cœur dévoué, nous soyons orcu|)és de ta fortune et de ta santé, et que nous invoquions Dieu à ce sujet, très -excellent et difjne de tout honneur seij'jneur roi David. »
Il le remercie de ses bontés, et le supplie, à cause de ses infirmités, de le laisser à Saint-Martin.
Il s'excuse, ainsi que les frères de Saint- Martin, au sujet de l'asile qu'ils avaient donné à un clerc de l'église d'Orléans, d'où s'était ensuivi un grand tumulte dans l'église de Saint-Martin, et beaucoup de mécontentement de la part de Charlemagne et de ïliéodulf.
an. inc.
an. inc.
an. inc.
an. inc.
an. inc.
Il répond à des questions de CharlemagiK' sur la différence qu'il y a entre l'Ieriicl et sempilernel,perpHuelelimmork'I , siècle , dge et temps.
Il répond à des questions posées par Cbarlemagne sur des passages de l'Évangile.
Il répond à Cbarlemagne qui dem.ande pourquoi on ne trouve dans aucun Evangile l'hymne que J.-C. a chantée après la cène.
Il répond à Cbarlemagne qui demande, au nom d'un savant grec, à qui a été remis le prix de la rédemption de l'homme.
Il envoie à Cbarlemagne des conseils, sous le titre de capilulaires , sur les testaments, les successions, et plusieurs autres sujets.
Certes, messieurs, ce n'était pas pour Alcuin chose facile que de suffire à de telles relations , de répondre à toutes les questions , d'assouvir toutes les exigences intellectuelles de ce maître infatigable qui pensait à tout, s'occupait de tout, d'histoire, de morale , de théologie , d'astronomie , de chronologie, de grammaire, et voulait probablement, là comme ailleurs , que sa volonté fût toujours et promptemenl accomplie. Il y a sans doute un charme puissant dans la société d'un grand homme; mais quand le grand homme est un souverain, c'est bientôt un pesant fardeau que d'avoir à le satisfaire à tout moment, sur toutes choses. Aucun texte formel ne nous le révèle , mais Cbarlemagne portait sans nul doute, dans ses relations avec Alcuin, cet égoïsmc impitoyal:^lc d'un génie supérieur et despotique qui ne considère les hommes , même ceux qu'il aime le mieux et dont il fait le plus de cas, que comme des instruments, et marche à son but sans s'inquiéter de ce qu'il en coûte à ceux qu'il emploie à l'atteindre. Une lassitude profonde s'empara d'Alcuin : il sollicita avec instance la permission de se retirer de la cour et d'aller vivre dans la retraite : en 796, il écrit à un archevêque dont le nom est inconnu :
Que votre paternité le sache: moi, votre fils, je désire ardemment déposer le fardeau des affaires du siècle, et ne plus servir que Dieu seul. Tout homme a besoin de se préparer avec vigilance à la rencontre de Dieu; à plus forte raison les vieillards brisés par les années et les infirmités '.
Et à son ami Angilbcrt :
A ton départ, j'ai tenté plusieurs fois de me réfugier dans
I Lclt. d'Alcuin; I6S.' ; t. I.
' Ihid.;2U; I. |.. , (). :il.
le port du repos; mais le roi de toutes choses, le maître des ànies , ne m'a pas encore accordé ce que depuis longtemps il m"a fait vouloir =.
Cbarlemagne consentit enfin à le laisser partir, et vers 796 , à ce qu'il paraît, il lui donna pour retraite l'abbaye de Saint -Martin de Tours, l'une des plus riches du royaume.
Alcuin se hâta d'en aller prendre possession : la retraite était magnifique; il avait, dans les domaines des abbayes qu'il possédait, plus de 20,000 colons ou serfs; et la correspondance qu'il continuait d'entretenir avec Cbarlemagne animait sa vie sans l'accabler. Il ne resta point oisif dans sa nouvelle situation ; il remit la règle et l'ordre dans le monastère ; enrichit la bibliothèque de manuscrits copiés à York, par de jeunes clercs qu'il y avait envoyés dans ce dessein, et donna à l'école , par son propre enseignement, un éclat qu'elle n'avait jamais connu. Ce fut à cette époque que plusieurs des hommes les plus distingués du siècle suivant, entre autres Raban Maur, qui devint archevêque de Mayence, et Amalaire, savant prêtre de Metz^ se formèrent à ses leçons.
Cbarlemagne tenta plusieurs fois de rappeler Alcuin auprès de lui : il aurait voulu entre autres s'en faire accompagner à Rome lorsqu'il y alla, en 800, relever l'empire d'Occident :
C'est une honte, lui écrivait-il , de préférer les toits enfumés des gens de Tours aux palais dox'és des Romains '.
Mais Alcuin tint bon :
Je ne crois pas, lui répondit-il, que mon corps frêle et
3 Lclt. d'Ali-niii;93c lell.,p. I.ÎS.
VINGT-DEUXIEME LEÇON
brisé par les douleurs quotidiennes, puisse supporter ce voyage. Je l'aurais l)if-n désiré si je l'avais pu "... Comment me contraindre à combattre de nouveau et à suer sous le poids des armes, moi que mes infirmités laissent à peine en état de les soulever de terre =?... Je vous supplie de me laisser achever ma carrière auprès de Saint-Martin : toute l'énergie, toute la dignité de mon corps s'est évanouie , j'en conviens, et s'évanouit de jour en jour; et je ne la retrouverai pas en ce monde. J'avais désiré et espéré, dans ces derniers temps, voir encore une fois la face de votre Béatitude; mais le déplorable progrès de mes infirmités me prouve qu'il y faut renoncer. J'en conjure donc votre inépuisable bonté : que cet esprit si saint, cette volonté si bienveillante, qui sont en vous, ne s'irritent point contre ma faiblesse; permettez, avec une pieuse compassion, qu'un homme fatigué se repose, qu'il prie pour vous dans ses oraisons, et qu'il se prépare, dans la confession et les larmes, à paraître devant le juge éternel 3.
Charleniagne , à ce qu'il paraît, n'insista pas davantage; et Alcuin, peut-être pour se mettre à l'abri de nouvelles instances, résolut de renoncer complètement à toute activité, même à celle à laquelle il se livrait encore dans sa retraite. En 801 , il se démit de ses abbayes , obtint qu'elles fussent partagées entre ses principaux disciples , et déchargé de toute affaire, ne s'occupa plus , jusqu'au jour de sa mort (19 mai 804) que de sa santé et de son salut.
Je me suis laissé aller à vous entretenir longtemps de ses rapports avec Charleniagne, et des situations diverses de sa vie : c'est là surtout que se réfléchit l'image de son temps , et que se révèle le mouvement social au milieu duquel il vivait. L'heure est déjà avancée ; il faut pourtant que je vous parle encore de ses ouvrages ; quelques mots et quelques citations suffiront, j'espère, pour vous en donner au moins une idée.
On peut les diviser en quatre classes : 1" œuvres thcologiques ; 2° œuvres philosophiques et littéraires ; 5" œuvres historiques ; 4° œuvres poétiques.
1° Les œuvres théologiques sont de trois sortes : 1" Des commentaires sur diverses parties de l'Ecriture sainte ; commentaires qui ont surtout pour objet de découvrir l'intention allégorique, et de déterminer le sens moral des livres sacrés. 2" Des traités dogmatiques , la plupart dirigés contre l'hérésie des Adoptiens sur la nature de Jésus-Christ ; hérésifc qui joua dans ce temps un assez grand rôle, que condamnèrent deux conciles tenus par ordre de Charleniagne , et dont Alcuin fut le principal adversaire. 3" Des ouvrages de liturgie, sur la célébration des offices ecclésiastiques.
2" Les ouvrages philosophiques et littéraires sont au nombre de six : 1" Une espèce de traité de mo-
> l.plt. <r.\lcuin ; 81c l^it., p. 120. ayiiW.,104»letl.,p. 154.
i fbitl.; 106. letl., p. 157.
raie pratique, intitulé do rirtutibus et Filii's, et adressé au comte Wido ou Guy, par une épîtrc dédicatoire et une péroraison conçues en ces termes :
Je me rappelle ta demande et ma promesse : tu m'as prié instamment de l'écrire en style concis quelques exhortations, afin qu'au milieu des occupations que te donnent les affaires militaires, tu aies constamment sous les yeux un manuel de maximes et de conseils paternels, où tu puisses l'examiner toi-même, et l'exciter à la recherche de la béatitude éternelle. Je me rends très-volontiers à un si juste désir, et sois assuré que, bien que ces conseils te paraissent écrits sans éloquence, ils sont dictés par la sainte charité. J'ai divisé ce discours en chapitres séparés, afin que mes avis puissent se graver plus facilement dans la mémoire de la piété : car je te sais occupé de beaucoup de choses du siècle. Que le saint désir de ton salut te fasse, je l'en conjure, recourir souvent à cette lecture, comme à un utile délassement, de façon que ton âme, fatiguée des soins extérieurs, rentre en ellemême, y trouve de la jouissance et comprenne bien à quoi elle doit surtout s'appliquer.
El ne le laisse pas épouvanter par l'habit de laïque que tu portes, ou la vie séculière que tu mènes, comme si , sous cet habit, lu ne pouvais franchir les portes de la vie céleste. Car de même que la béatitude du royaume de Dieu est prêchée à tous sans distinction, de même l'entrée de ce royaume est ouverte également, et selon le rang des mérites, à tout sexe, tout âge, et toute personne. Là, on ne distingue pas qui sur la terre a été laïque ou clerc, riche ou pauvre, jeune ou vieux, maître ou esclave, mais la gloire éternelle couronne chacun selon ses œuvres 4.
Suivent trente-cinq chapitres sur les diverses vertus et vices, la sagesse, la foi, la charité, l'indulgence, l'envie, l'orgueil, etc. On n'y rencontre rien de bien original ni de bien profond ; mais l'utilité pratique y est cherchée avec beaucoup de bon sens, et la nature humaine observée et décrite quelquefois avec une finesse fort spirituelle. En voici deux chapitres qui le prouvent :
De la tristesse.
11 y a deux sortes de tristesse, l'une salutaire, l'autre funeste. La tristesse est salutaire quand l'âme du pécheur s'afilige de ses péchés, et s'en afflige de telle sorte qu'elle aspire à la confession et à la pénitence, et désire se convertira Dieu. Autre est la tristesse du siècle, qui opère la mort de l'àme, devenue incapable de rien accomplir de bon; celle-ci trouble l'homme, et souvent le désole à ce point qu'il perd l'espérance des biens éternels : de cette tristesse naissent la malice, la rancune, la pusillanimité, l'amertume et le désespoir, souvent même le dégoût de cette vie. Elle est vaincue par la joie spirituelle, l'espérance des biens A venir, la consolation que donnent les Ecritures, et par de fraternels entreliens animés d'un enjouement spirituel 5.
De la vaine gloire.
Cette peste, la vaine gloire, est une passion à mille for-
4 Aicuini opéra, l. Il , p. 128 , 145. SChap. xxiiii, l. 11, p. 13.1.
ft
mes, qui se glisse de tous côtés dans le cœur de l'homme occupé de combattre contre les vices, et même de Thomme qui les a vaincus. Dans le maintien en effet et la beauté du corps, dans la démarche, la parole, l'action, les jeûnes, la prière, la solitude, la lecture, la science, le silence, Tobéissance, l'humilité, la longanimité de la patience, elle cherche un moyen d'atteindre le soldat du Christ; elle ressemble à un dangereux écueil caché sous les vagues enflées, et qui prépare, tandis qu'on ne s'en défie pas, un terrible naufrage à ceux qui voguent le plus heureusement. Celui-ci ne peut ressentir d"orgueil pour de beaux et éclatants habits; le démon de la fausse gloire s'efforce de lui en inspirer pour la laideur et la grossièreté de vêtements communs; celui-là a résisté aux tentations des honneurs, il le perdra par celles de l'humilité ; tel ne s'est point laissé enfler par les avantages de la science et de l'éloquence, il le subjuguera par la gravité du silence. L'un jeûne publiquement, et la vaine gloire le possède; pour lui échapper, il jeûne en secret; elle glisse son venin dans le gonflement de cœur de rhomme intérieur; de peur de succomber, celui-ci évite de prier longuement devant ses frères, mais ce qu'il fait en secret n'est pas à l'abri des aiguillons de la vanité ; elle enorgueillit l'un de ce qu'il est très-patient dans ses œuvres et ses travaux , l'autre de ce qu'il est très-prompt à obéir, celui-ci de ce qu'il surpasse tous les autres en humilité, celui-là de son zèle pour la science, tel autre de son application à la lecture, tel autre encore de la longueur de ses veilles. Mal terrible qui s'efforce de souiller l'Iiomme, non-seulement dans les œuvres du siècle , mais jusque dans ses vertus ' !
Il y a là une assez habile observation de la nature humaine, et assez d'art à en exprimer les résultats.
Le second ouvrage de cette classe a pour litre de Ratione animœ, de la nature de l'âme, et est adressé à l'une des femmes qui avaient assisté aux leçons d'Alcuin dans l'école du Palais , à Gundrade, sœur d'Adalhard , et surnommée Eulalie. C'est un essai plus purement philosophique que le précédent, et dans lequel revient, sous toutes les formes, l'idée de l'unité de l'âme, exprimée avec finesse et énergie :
L'âme, dit-il, porte divers noms selon la nature de ses opérations; en tant qu'elle vit et fait vivre, elle est l'àme [anima); en tant qu'elle contemple, elle est l'esprit [spiritus); en tant qu'elle sent , le sentiment (»er!S««); en tant qu'elle réfléchit, elle est la pensée {animus); en tant qu'elle comprend, l'intelligence (mcfts) ; en tant qu'elle discerne, la raison {ratio) ; en tant qu'elle consent, la volonté (volunlas) ; en tant qu'elle se souvient, la mémoire (memoria). Mais ces choses ne sont point divisées quant à la substance comme dans les noms, car toutes ces choses c'est l'àme, et une seule âme =.
Et ailleurs :
L'àme a dans sa nature une image, pour ainsi dire, de la Sainte- Trinité, car elle a l'intelligence, la volonté et la mémoire. L'àme, qu'on appelle aussi pensée, la vie, la substance qui renferme ces trois facultés en elle-même, est une; ces trois facultés ne constituent pas trois vies, mais une vie, ni
' Chap. XXXIV, 1. 1 1 , i>. 144, = ï. II, p. 149.
trois pensées, mais une pensée, ni trois substances, mais une substance. Quand on donne à l'âme les noms de pensée, ou de vie, ou de substance, on ne la considère qu'en elle-même ; mais, quand on l'appelle mémoire, ou intelligence, ou volonté, on la considère par rapport à quelque chose. Ces trois facultés ne font qu'un en tant que la vie, la pensée, la substance est une... Elles font trois en tant qu'on les considère dans leurs rapports extérieurs; car la mémoire est la mémoire de quelque chose ; l'intelligence est l'intelligenee de quelque chose; la volonté est la volonté de quelque chose, et elles se distinguent en cela. Et cependant il y a dans ces trois facultés une certaine unité. Je pense que je pense, que je veux et que je me souviens; je veux penser, et me souvenir, et vouloir; je me souviens que j'ai pensé, et voulu, et que je me suis souvenu. Et ainsi les trois facultés se réunissent dans une seule 3. »
Du reste , il n'y a dans ce traité que des idées éparses et aucun caractère systématique.
Après ces deux petits essais moraux, viennent quatre traités : 1" de la grammaire , 2° de l'orthographe , 3° de la rhétorique , i° de la dialectique , que je me bornerai à indiquer , parce qu'il faudrait , pour en faire connaître le contenu et le mérite, entrer dans de trop longs détails. Les deux derniers sont en forme de dialogue entre Alcuin et Charlemagne , et ont évidemment pour objet d'instruire Charlemagne des procédés des anciens sophistes et rhéteurs , surtout en ce qui concerne la dialectique et l'éloquence judiciaire.
3° Les œuvres historiques d'Alcuin sont de peu d'importance : elles se bornent à quatre vies de saints, saint Waasl, saint Martin, saint Riquicr et saint Willibrod. La dernière contient cependant des détails assez curieux pour l'histoire des mœurs. Alcuin avait écrit, dit-on, une histoire de Charlemagne , en particulier de ses guerres contre les Saxotis ; mais cet ouvrage est perdu, s'il est vrai qu'il ait jamais existé.
4° Ses œuvres poétiques, quoique nombreuses, sont aussi de peu de valeur : il y a deux centquatrevingts pièces de vers, sur toutes sortes de sujets, la plupart sur des circonstances du moment. La principale est le poëme sur les évcques et les saints de l'Eglise d'York; il mérite d'être lu, comme renseignement sur l'état intellectuel du temps.
Je regrette, messieurs, de ne pouvoir entrer plus avant dans l'examen de ces monuments d'un esprit si actif et si distingué. Quelques personnes penseront peut-être que je m'y suis arrêté bien longtemps ; pour moi , je trouve que j'y ai jeté à peine un coup d'œil ; et , si nous en faisions une étude approfondie , nous y trouverions , n'en doutez pas, plaisir et profit : mais il faut se borner. En résumé , voici quels me paraissent être le carac-
VINGT-TR0IS1E3IE LEÇON
3âS
1ère général, la physionomie intellectuelle d'Alcuin et de ses travaux. II est théologien de profession ; l'atmosphère où il vit , où vit le public auquel il s'adresse, est essentiellement thcologique : et pourtant l'esprit théologique ne règne point seul en lui; c'est aussi vers la philosophie , vers la littérature ancienne que tendent ses travaux et ses pensées; c'est là ce qu'il se plaît aussi à étudier, à enseigner, ce qu'il voudrait faire revivre. Saint Jérôme et saint Augustin lui sont très- familiers ; mais Pythagore , Aristote, Arislippe , Diogène, Platon, Homère, Virgile, Sénèque, Pline, reviennent aussi
dans sa mémoire. La plupart de ses écrits sont théologiques; mais les mathématiques, l'astronomie , la dialectique , la rhétorique le préoccupent habituellement. C'est un moine, un diacre, la lumière de l'Eglise contemporaine ; mais c'est en même temps un érudit , un lettré classique. En lui commence enfin l'alliance de ces deux éléments dont l'esprit moderne a si longtemps porté l'incohérente empreinte, l'antiquité et l'Eglise, l'admiration, le goût, dirai-je le regret de la littérature païenne, et la sincérité de la foi chrétienne, l'ardeur à sonder ses mystères et défendre son pouvoir.
VINGT-TROISIEME LEÇON
Classification des hommes célèbres du siècle de Charlemajjne.— 1» De Leidrade, archevêque de Lyon. — Sa lettre à Charlemagne sur ce qu'il a fait dans son diocèse. — 2" De Théoduif, évèque d"Orléans. — Ses mesures pour l'instruction du peuple. — Son poème intitulé : Exhortation aux juges. — 3" De Smaragde, abbé de Saint-Mihiel. — Son traité de morale pour les rois, intitulé : P^ia regia. — 4" D'E^inhard. — Son prétendu mariage avec une fille de Charlemagne. — Leurs relations. — Ce qu'il devint après la mort de ce prince. — Ses lettres. — Sa vie de Charlcmagne. — Résumé.
Messiecrs,
Quand j'ai mis sous vos yeux le tableau des hommes célèbres du siècle de Charlemagne, j'y ai compris ceux qui étaient morts et ceux qui étaient nés sous son règne, ses contemporains proprement dits et ceux qui lui ont survécu longtemps ; les premiers, trouvés pour ainsi dire et employés par lui , les seconds formés sous son influence. Distinction importante quand on veut apprécier avec équité une époque et l'influence d'un homme. Un souverain arrive au pouvoir au milieu de circonstances, sous l'empire de causes anlèrieures et indépendantes de .sa volonté ; elles ont semé autour de lui des hommes distingués ; il les recueille, mais il ne les a point faits; son mérite consiste à savoir les reconnaître, les accepter, s'en servir; mais il ne sont pas le résultat de son action; il ne faut point la juger à leur mesure. Nous avons dans les temps modernes un grand cxenq)le de l'importance de cette distinction. La plupart des hommes qui ont fait la gloire du règne de Louis XIV se sont formés très-indèpeiidamnicnt do lui, quand les grandes luttes religieuses rc!onlissaieiitenc(U-e en France.au milieu des troubles de la Eronde et tlans une liberté
qui ne tarda pas à disparaître. Les véritables fruits de l'influence de Louis XIV appartiennent à la dernière période de son règne; ce sont les mœurs et les hommes de ce temps -là qu'il faut considérer pour bien juger des effets de son gouvernement, et de la direction qu'il imprima aux esprits. A coup sûr, la différence est grande et mérite qu'on en tienne compte.
Nous n'en apercevons point une semblable entre les hommes que Charlemagne a trouvés et ceux qui se sont formés sous lui. Ces derniers ne furent point inférieurs à leurs prédécesseurs ; mais ils furent autres, et la vérité de la distinction que j'indique s'y révèle également.
Je vous ai parlé , dans notre dernière réunion , du premier et sans contredit du plus distingué des contemporains de Charlemagne. Les hommes dont j'ai à vous entretenir aujourd'hui, presque tous du moins, appartiennent à la mènie époque, à la même classe; comme Alcuin , ils n'ont pas clé formés par Charlemagne, il les a trouvés et s'en est servi. Deux d'entre eux, Leidrade et Théoduif . étaient coninie Alcuin, étrangers à la Gaule-Eranque ; et sans Charlemagne, ils n'y auraient probablement jamais paru.
I. Lcidrade était né dans la province que les Romains appelaient le Norique, située sur les confins de l'Italie et de l'Alleniagne. Il fut d'abord attaché à Arnon, évoque de Saltzbourg, et se fit remarquer de bonne heure par son esprit et sa science. Charlemagne se l'attacha d'abord comme bibliothécaire, et l'employa dans diverses missions. Les missi dominici, principaux instruments , comme vous l'avez vu, de son gouvernement, étaient presque tous des hommes de cette sorte , qu'il avait attirés de toutes parts, et qu'il retenait habituellement aujirès de lui pour les envoyer , selon le besoin , inspecter telle ou telle portion de ses Etats , sauf à s'en séparer plus tard en leur donnant quelque grande charge ecclésiastique ou civile. Ainsi il arriva à Leidrade : après plusieurs missions , dont la dernière, dans la Gaule méridionale , l'empêcha même quelque temps de se faire sacrer, il fut nommé, en 798, archevêque de Lyon. L'Eglise de Lyon était toujours une des plus considérables du midi de la Gaule , et en même temps une de celles où le désordre avait été le plus grand cl devait donner plus de peine à réparer. Ce fut à ce titre , et pour satisfaire à ce besoin que Charlemagne la confia à Leidrade. Il nous reste un monument curieux de ce que fit dans son diocèse le nouvel archevêque. C'est une lettre dans laquelle il rend lui-même à Charlemagne un compte détaillé de ses travaux et de leurs résultats. Permettez -moi de vous la lire tout entière , malgré ses emphatiques longueurs : il faut les supporter pour se former une idée vraie du tour d'esprit de ce temps et des relations d'un archevêque avec le souverain. La date n'en est pas précisément connue; mais elle appartient probablement aux premières années du neuvième siècle.
A Charles le Grand, Empereur.
Au puissant Charles, empereur, Leidrade, évêque de Lyon, salut. Notre seigneur, empereur perpétuel et sacré, je supplie la clémence de Votre Altesse d'écouter d'un visage favoral)le cette courte épîlre, de telle sorte que votre pieuse prudence connaisse ce qu'elle renferme, et que votre noble clémence se rappelle l'intention de ma demande. Vous avez daigné jadis destiner au gouvernement de l'Église de Lyon, moi, le plus infirme de vos serviteurs, incapable et indigne de cette charge. Mais comme vous traitez les hommes bien moins selon leur mérite que selon votre bonté accoutumée, vous en avez agi avec moi comme il a plu à votre ineffalile piété; et sans aucun titre de ma part, vous avez bien voulu me charger d'avoir à prendre soin de oette Eglise, et à faire en sorte qu'à l'avenir les abus qui y avaient été commis fussent réformés et évités. Il manquait beaucoup de choses, . extérieurement et intérieurement, à cette Eglise, tant en ce qui concerne les saints offices que pour les édifices et les autres besoins ecclésiastiques. Ecoutez donc ce que moi, votre très- humble serviteur, j'y ai fait depuis mon arrivée, avec l'aide de Dieu et la vôtre. Le Seigneur tout puissant, et
qui voit les consciences, m'est témoin que je ne vou8 expose pas ces choses pour en tirer aucun profit, et que je n'ai point arrangé et ne vous dis point ceci pour que cela me procure quelque nouvel avantage, mais parce que je m'attends chaque jour à sortir de cette vie, et qu'à cause de mes infirmités, je me crois très-près de la mort. Je vous dis ces choses afin que, parvenues à vos oreilles bénignes, et pesées avec indulgence, si vous jugez qu'elles ont été faites convenablement et selon votre volonté, elles ne soient pas après ma mort exposées à languir et périr.
Lorsque j'eus, suivant votre ordre, pris possession de celte Eglise, j'agis de tout mon pouvoir, selon les forces de ma petitesse, pour amener les offices ecclésiastiques au point où, avec la grâce de Dieu , ils sont à peu près arrivés. Il a plu à votre piété d'accorder à ma demande la restitution des revenus qui appartenaient autrefois à l'Eglise de Lyon; au moyen de quoi, avec la grâce de Dieu, et la vôtre, on a établi dans ladite Eglise une psalmodie oii l'on suit, autant que nous l'avons pu, le rite du sacré palais, en tout ce que comporte l'office divin. J'ai des écoles de chantres, dont plusieurs sont déjà assez instruits pour pouvoir en instruire d'autres. En outre, j'ai des écoles de lecteurs qui, non-seulement s'acquittent de leurs fonctions dans les offices, mais qui , par la méditation des livres saints , s'assurent les fruits de l'intelligence des choses spirituelles. Quelques-uns peuvent expliquer le sens spirituel des évangiles ; plusieurs ont rintelligence des prophéties; d'autres des livres de Salomon, des psaumes et même de Job. J'ai fait aussi tout ce que j'ai pu dans cette Eglise pour la copie des livres. J'ai procuré également des vêtements aux prêtres, et ce qui était nécessaire pour les offices. Je n'ai rien omis de ce qui a été en mon pouvoir pour la restauration des églises, si bien que j'ai fait recouvrir de nouveau la grande église de cette ville, dédiée à saint Jean-Baptiste, et que j'ai reconstruit de nouveau une portion des murs. J'ai réparé aussi le toit de l'église de Saint- Etienne; j'ai rebâti de nouveau l'église de Saint- Nizier et celle de Sainte-Marie : sans compter les monastères elles maisons épiscopales, dont il y a une en particulier qui était presque détruite , et que j'ai réparée et recouverte. J'en ai construit aussi une autre avec une plate -forme en haut, et je l'ai doublée: c'est pour vous que je l'ai préparée afin que, si vous veniez dans ces régions, vous puissiez y être reçu. J'ai construit, pour les clercs, un cloître dans lequel ils habitent maintenant tous réunis en un seul édifice. J'ai réparé encore dans ce diocèse d'autres églises, dont l'une dédiée à sainte Eulalie et où se trouvait un monastère de filles dédié à saint George; je l'ai fait recouvrir et reprendre dans les fondements une partie des murailles. Une autre maison en l'honneur de saint Paul a été aussi recouverte. J'ai réparé depuis les fondements , l'église et la maison d'un monastère de filles consacré à saint Pierre, où repose le corps de saint Annemond , martyr, et fondé par ce saint évêque lui-même. Trente-deux vierges du Seigneur y vivent actuellement sous une règle monastique. J'ai réparé aussi, en renouvelant les toits et une partie des murailles, le monastère royal de l'île Barbe; quatre-vingt-dix moines y vivent maintenant sous une discipline régulière. Nous avons donné à son abbé le pouvoir de lier et de délier, comme l'avaient eu ses prédécesseurs Ambroise, Maximien, Licinius, hommes illustres qui avaient gouverné ce lieu et qu'Euchère, Loup, Genest et les autres évêques de Lyon, lorsqu'ils étaient absents, ou ne pouvaient le faire en personne, envoyaient pour s'enquérir si la foi catholique était crue avec sincérité, et si la fraude hérétique ne pullulait pas. Ces abbés étaient même chargés, si l'Eglise de Lyon était veuve de son chef, de lui servir en toutes choses de guides et de consolateurs, jusqu'à ce qu'elle fût, avec la grâce de Dieu, pourvue d'un digne pasteur. Nous avons donné également cette puissance à leurs successeurs.
VINGT-TROISIEME LEÇON
Sur toutes choses, nous a^V""* ordonné que les décrets des anciens rois de France fussent exécutés, afin que, comme il a été par eus statué sur les achats et les agrandissements, ces moines possèdent à jamais sans contestation tout ce qu'ils ont à présent, et ce qu"avec la grâce de Dieu , ils pourront acquérir un jour '.
Je puis m'épargner tout commentaire : la lettre est assez détaillée pour bien montrer ce que faisait alors un archevêque qui voulait rétablir dans son diocèse la religion , la société et la science. Leidrade passa sa vie en travaux de ce genre ; on ne le voit quitter son Eglise que deux fois pour aller en Espagne , par ordre de Charlemagne , discuter et prêcher contre l'hérésie des Adoptiens ; son éloquence y remporta, dit-on, d'éclatants triomphes, et des milliers d'hérétiques se convertirent à sa voix. Quoi qu'il en soit, en 814, presque immédiatement après la mort de Charlemagne , soit tristesse , soit prévoyance , il se démit de son archevêché et se renferm.a dans le monastère de Saint- Médard de Soissons. Il en fut tiré un moment par Louis le Débonnaire qui le chargea de rétablir l'ordre dans l'Église de Màcon. Aucun chroniqueur ne prononce plus son nom après cette époque, et sauf la lettre que je viens de vous lire , il ne nous reste de lui que deux ou trois petits écrits théologiques fort insignifiants.
IL Nous connaissons mieux un ami de Leidrade, son compagnon dans la grande mission que lui donna Charlemagne dans la Gaule-Narbonnaise; je veux parler de Théodulf, évéque d'Orléans. Comme Alcuin et Leidrade , il était étranger, Goth de nation, et né en Italie. Charlemagne l'appela, on ne sait à quelle époque ; on le trouve établi en Gaule en 781 ; et de 786 à 794 il devint évéque d'Orléans. Il prit des soins particuliers pour le rétablissement des écoles dans son diocèse. Nous avons de lui, sur les devoirs des prêtres, un capitulaire en quarantesix articles , qui annonce des vues d'ordre et de morale assez élevées, et contient entre autres les deux articles suivants :
Si quelqu'un des prêtres veut envoyer à l'école son neveu, ou tout autre de ses parents, nous lui permettons de l'envoyer à l'église de la Sainte-Croix, ou au monastère de Saint- Aignan,'Ou de Saint- Benoît, ou de Saint -Lifard, ou à tout autre des monastères confiés à notre gouvernement.
Que les prêtres tiennent des écoles dans les hourgs et les campagnes; et si quelqu'un des fidèles veut leur confier ses petits enfants pour leur faire étudier les lettres, qu'ils ne refusent point de les recevoir et de les instruire, mais qu'au contraire, ils les enseignent avec une parfaite charité, se souvenant qu'il a été écrit : « Ceux (]ui auront été savants brilleront comme les feux du firmament, et ceux qui en au-
" S. ^tjohardi npera , toin. Il , pnR. 12:> — 120; (-ililion .le Bnluic, Paris, I6(>5.
' Dniiirl, r.. xii, v. 3.
ront instruit plusieurs dans la voie de la justice , luiront commodes étoiles, dans toute l'éternité '. » Et qu'en instruisant les enfants, ils n'exigent pour cela aucun prix, et ne reçoivent rien, excepté ce que les parents leur offriront volontairement et par affection ^.
Ce dernier article est presque le seul monument de cette époque qui institue positivement un enseignement destiné à d'autres qu'à des clercs. Toutes les mesures soit d'Alcuin , soit de Charlemagne, dont je vous ai entretenus jusqu'ici, ont l'éducation littéraire des clercs pour objet ; ici il s'agit des fidèles en général , du peuple ; et nonseulement du peuple des villes, mais du peuple des campagnes, en général bien plus négligé en fait d'instruction. Rien ne nous fait connaître les résultats des recommandations de Théodulf dans son diocèse , et ils furent probablement à peu près nuls, mais la tentative mérite d'être remarquée.
Vers l'an 798, Théodulf fut envoyé par Charlemagne, et avec Leidrade, dans les deux Narbonnaises , pour observer et réformer l'administration de ces provinces. A son retour, il composa un poëme de 9o6 vers, intitulé : Parœnesis adjudices (exhortation aux juges ) , et destiné en effet à instruire les magistrats de leurs devoirs dans de telles missions. La marche de l'ouvrage est simple. Après un préambule religieux, que termine l'éloge de Charlemagne , Théodulf décrit la route que Leidrade et lui ont suivie , et les principales villes qu'ils ont parcourues, Vienne, Orange, Avignon, Nîmes, Agde, Beziers, Narbonne, Carcassonne , Arles, Marseille, Aix. A cette énumération succède le tableau des dangers qui assaillent la probité des magistrats, et de toutes les tentatives qu'on a faites pour les corrompre, Leidrade et lui. Viennent ensuite ses exhortations aux juges; exhortations où il se complaît longuement, en homme qui a vu le mal. et en évéque accoutumé à donner à toutes choses la forme de la prédication. Le poëme finit brusquement par cette exhortation générale aux grands du monde :
Mortel, sois toujours prêt à traiter doucement des mortels; la loi de la nature est la même pour eux et pour toi. Quelque diverse que soit ici bas votre carrière, toi et eux, vous partez du même point ; c'est au même point que vous allez aboutir. Une source sacrée coule pour eux comme pour toi , elles lave, aussi bien que toi, de la souillure paternelle... Jj 'auteur de la vie est mort pour eux comme pour toi, et il répandra ses dons sur chacun selon ses mérites. Replii is ici les voiles de mon livre, et que l'ancre retienne r-^u navire sur ce bord 4.
Il y a dans tout cela, vous le voyez, fort peu d'invention et d'art; mais comme monument his-
3 Thvod., CnjK. 2 19, 20.
4 Panmcsis nd jurlires, T. 947-9ÔC ; dans les Opéra varia du P. Sirmoud, I. Il, p. 1046.
torique et moral , le poëme n'est dépourvu ni de mérite ni d'intérêt. Le morceau le plus curieux , à mon avis, est celui où ïhcodulf décrit toutes les tentatives de corruption qu'il a eu à repousser :
Une grande foule ', dit- il, s'empresse autour de nous, de tout sexe et de tout âge; l'enfant, le vieillard, le jeune homme, l'adolescent, la vierge, le garçon, cehii qui a atteint la majorité, celui qui arrive à la puberté, la vieille, l'iiomme fait, la femme mariée, celle qui est encore mineure. Mais que tardai -je? le peuple entier nous promet avec instance des dons, et pense qu'à ce prix, ce qu'il désire est comme fait. C'est là la machine avec laquelle tous s'efforcent d'abattre le mur de l'àme, le bélier dont ils veulent la frapper pour s'en emparer. Celui-ci m'ofiFre des cristaux et les pierres précieuses de l'Orient si je le rends maître des domaines d'autrui : celui-là apporte une quantité de monnaies d'or que sillonnent la langue et les caractères des Arabes, ou de celles que le poinçon latin a gravées sur un argent éclatant de blancheur; il veut'acquérir ainsi des terres, des champs, une maison. Un autre appelle en secret un de nos serviteurs, et lui dit à voix basse ces paroles qui doivent m'élre répétées : « Je possède un vase remarquable par sa ciselure et son antiquité; il est d'un métal pur et d'un poids considérable; on y voit gravée l'histoire des crimes de Cacus, les visages des bergers fracassés à coups de massue de fer et souillés de sang, les signes de ses nombreuses rapines, un champ inondé du sang des hommes et des troupeaux ; on voit Hercule en fureur qui brise les os du fils de Vulcain, et celui-ci, de sa bouche féroce, vomissant les feux terribles de son père; mais Alcide lui enfonce l'estomac avec le genou, les flancs avec les pieds, et de sa massue lui fracasse le visage et le gosier d'où sortent des torrents de fumée. Tu vois ensuite Alcide faire sortir de la caverne les bœufs qui semblent craindre d'être traînés une seconde fois à reculons. Tout ceci est dans la partie creuse du vase dont un cercle uni forme le bord; l'autre côté, couvert de dessins moins grands, montre l'enfant de Tyrinthe étouffant les deux serpents, et ses dix fameux travaux y sont placés dans leur ordre. Mais un fréquent usage a tellement poli la partie extérieure, qu'effacées par le temps, les effigies qui représentaient Hercule, le fleuve Chalydon et Nessus combattant pour ta beauté, Déjanire, ont presque complètement disparu. On voit encore la funeste robe empoisonnée du sang (!e Nessus, et l'horrible destin du malheureux Lychas, et Antée étouffé dans des bras redoutables, lui qui ne pouvait être vaincu ni abattu sur terre, comme les autres mortels. J'offrirai donc cela au seigneur ( car il ne manque pas de m'appeler seigneur), s'il veut bien favoriser mes vœux. Il y a un grand nombre d'hommes, de femmes, de jeunes gens, d'enfants des deux sexes, à qui mon père et ma mère ont accordé l'honneur de la liberté, et cette nombreuse troupe se trouve affranchie ; mais en altérant leurs chartes, nous jouirons, ton maître, de ce vase antique ; moi, de tous ces gens; et toi, de mes dons. »
Un u'j're dit : « J'ai des manteaux teints en couleurs variées, OU! viennent, à ce que je crois, des Arabes au regard farouche : on y voit le veau suivre sa mère, et la génisse le taureau; la couleur du veau et celle de la génisse sont semblables, et aussi celles du boeuf et de la vache. Regarde comme ils sont brillants, et quelle est la pureté des couleurs, et avec quel art les grands pans sont joints aux petits. J'ai ■ avec quelqu'un une querelle au sujet de beaux troupeaux, et je propose à ce sujet un présent convenable, puisque j'offre
taureau pour taureau, vache pour vache, bœuf pour bœuf.» En voici un qui promet de donner de belles coupes, si pailà il peut obtenir de moi ce que je ne dois pas lui donner : l'intérieur en est doré, et l'extérieur est noir, la couleur de l'argent ayant céilé à l'atteinte du soufre. Un autre dit : «J'ai des draps propres à couvrir de brillants lits ou de beaux vases; je les donnerai si l'on m'accorde ce que je désire. — Un domaine bien arrosé et orné de vignes, d'oliviers, de prés et de jardins, a été laissé par mon père, dit celui-ci; mes frères et mes sœurs en réclament de moi une partie, mais je veux le posséder sans partage; j'obtiendrai l'accomplissement de ce vœu , s'il trouve faveur devant toi ; et si tu acceptes ce que je te donne, je compte que tu me donneras ce que je demande. » L'un veut s'emparer des maisons de son parent, l'autre de ses terres ; de ces deux-ci , l'un a déjà pris, l'autre veut prendre ce qui ne lui appartient pas; tous deux brûlent du désir, celui-là de garder, celui-ci d'acquérir ; l'un m'offre une épée et un casque, l'autre des boucliers. Un frère est en possession de l'héritage île son père, son frère y prétend également ; l'un me propose des mulets, l'autre des chevaux.
Ainsi agissent les riches : les pauvres ne sont pas moins pressants, et la volonté de donner ne leur manque pas davantage. Avec des moyens divers, la conduite est pareille : de même que les grands offrent de grands présents, les petits en offrent de petits... En voici qui étalent des peaux qui prennent de toi leur nom, Cordoue, l'un en apporte de blanches, l'autre de rouges; celui-ci offre de belles toiles, celuilà des étoffes de laine, pour me couvrir la tête , les pieds ou les mains. Tel offre pour don un de ces tissus qui nous servent à laver, avec un peu d'eau , notre visage et nos mains; tels autres apportent des coffres; il en est même qui, d'un air de triomphe, présentent de rondes bougies de cire. Comment énumérer toutes choses? tous se fiaient à leurs dons, et il ne se trouvait personne qui crût, sans présent, pouvoir rien obtenir. 0 peste scélérate répandue en tous lieux ! {> crime ! ô fureur ! ô vice digne d'horreur, et qui peut se vanter de s'être asservi l'univers! nulle part on ne manque de gens qui donnent et de gens qui reçoivent à tort. Ils se hâtaient pour me gagner; et ils n'auraient pas cru me trouver tel, si, avant moi, il ne s'en était trouvé de pareils. Nul ne cherche des sangliers dans les ondes, des poissons dans les forêts, un liûcher dans la mer, de l'eau dans un foyer... On s'attend à trouver chaque chose là où on a coutume de la rencontrer , et les mortels pensent que ce qui est arrivé arrivera toujours. Lorsqu'ils voient se briser les dards de leurs paroles, et que les armes de leurs promesses ne leur servent à rien, lorsqu'ils voient que je reste ferme comme l'est une ville forte après le combat, et que je ne me laisse j)rendre à aucun de leurs artifices, chacun aussitôt ne s'occupe plus que de son affaire ; chacun reçoit suivant son droit... Ainsi quelqu'un qui voit fermé le passage par où il a coutume de voler, poursuit son chemin sans espoir. Mais pour ne pas manquer de discrétion et de mesure, pour qu'on ne pût penser que nous n'agissions pas franchement, pour que notre conduite n'étonnât pas trop par sa nouveauté, et que le mal si récent ne fît pas haïr le bien , j'ai dédaigné de refuser ce que m'offrait une bienveillance réelle, celle qui, unissant les esprits, fait qu'on prend et reçoit volontiers... J'ai accepté de bonne grâce de petits présents que me faisait, non pas la main de la colère, mais celle de l'amitié, les fruits des arbres, les légumes des jardins, des œufs, du vin, des pains, du foin ; j'ai pris aussi de jeunes poulets et des oiseaux, dont le corps est petit, mais bon à manger. Heureuse la vertu que tempère, orne et entretient la discrétion, nourrice de toutes les vertus !
Parœnesis ad judices, v. 163-290; t. II, p. I0;i2-I034.
Les invasions et leurs désastres, tant de fois rc-
VINGT-TROISIEME LEÇON
nouvelés, n'avaient pas détruit, vous le voyez, dans les cités de la Gaule méridionale, toutes les richesses, et il y restait encore abondamment de quoi tenter l'avidité des magistrats.
Indépendamment de ces détails sur l'état de la société, le poëme de Théodulf est remarquable par la douceur de sentiments qui y règne : on est étonné de rencontrer , au milieu des désordres et des tyrannies barbares , cette bonté délicate et prévoyante qui semble n'appartenir qu'aux temps de grande civilisation et de paix. Il exhorte les juges à ménager tous ceux qui se présentent devant eux:
Si l'un, dit-il, a perdu son père, l'autre sa mère, un autre son mari, prends un soin particulier de leur cause; sois leur protecteur, leur avocat; rends à celle-ci son mari, à celui-là sa mère. Si quelqu'un vient à toi, faible, infirme ou malade, ou enfant, ou vieillard, porte-lui avec compassion un charitable secours; fais asseoir celui qui ne peut se tenir debout; prends par la main celui qui ne peut se lever; soutiens et encourage celui à qui le cœur ou la voix, ou la main, ou les jambes sont près de manquer; relève par tes paroles celui qui est abattu; apaise celui qui est irrité; rends des forces à celui qui tremble; rappelle au respect celui qui s'emporte'.
Permettez-moi même de vous citer le texte original de ce passage : le style, quoique très-fautif, est d'une concision et d'une énergie remarquables :
Qui pâtre seu matre orbalur, vel si qua marito ,
Istorum causas sit tua cura sequi :
Horum causiloquus, liorum tutela maneto;
Pars hsec te matrem noverit, illa virum. Dehilis, invalidus, puer, aeger, anusve, senexve.
Si veniant, fer opem his miserando piam ; Fac sedeat qui stare nequit, qui surgere prende;
Cui cor, voxque tremit, pesque, manusque, juva ; Dejectum verbis releva, sedato minacem;
Qui timet, huic vires, qui furit, adde metum.
Indépendamment de ce poëme, il reste de Théodulf soixante-onze pièces diverses, divisées en cinq livres; mais elles sont de peu de valeur. On a aussi recueilli de lui deux petits traités théologiques , et quelques fragments de sermons.
Après la mort de Charlcmagne , Louis le Débonnaire employa encore Théodulf à diverses missions; mais en 817, compromis dans la conspiralion de Bernard, roi d'Italie, contre l'empereur, son oncle, il fut exilé de son diocèse, et relégué dans la ville d'Angers , où il mourut en 821.
III. Smaragde, abbé de Saint -Mihiel, dans le diocèse de Verdun , était un homme de même nature et de même position que les deux évéqucs dont je viens de vous parler. On ne sait ni de quel pays
I Ver» 621- (.24.
il était, ni à quelle époque Charlcmagne l'avait pris à son service; mais on le voit abbé de Saint- Mihiel avant 80S , et employé , en 809 , à diverses négociations avec Rome. Il prit dans le diocèse de Verdun un soin particulier des écoles , et, dans les écoles, de l'enseignement de la grammaire. En exposant et discutant les préceptes de Douât, grammairien (lu iv siècle, qui avait été précepteur de saint Jérôme, Smaragde écrivit une grande grammaire latine qui fut célèbre de son temps, et dont il existe encore plusieurs manuscrits. Elle n'a jamais été imprimée. Nous avons de lui deux autres ouvrages : le premier, intitulé Fia regia, est un traité de morale à l'usage des princes , divisé en trente -deux chapitres , et adressé soit à Charlcmagne soit à Louis le Débonnaire, on ne démêle pas bien auquel des deux. Les idées en sont sages et douces, mais communes; un seul fait mérite d'être remarqué; c'est le caractère beaucoup plus moral que religieux de l'ouvrage. L'Église y tient peu de place, et sauf quelques recommandations générales , l'auteur n'en parle qu'en passant et pour exhorter le prince à la surveiller. Si le livre fut adressé à Louis le Débonnaire , l'empereur était beaucoup plus moine que l'abbé de Saint-Mihiel.
Le second écrit de Smaragde, intitulé : le diadème des moines, est purement religieux et n'a d'autre objet que de donner aux moines des conseils sur les moyens d'entretenir ou de ranimer leur ferveur. L'abbé de Saint-Mihiel prit une part active, entre autres dans le concile d'Aix-la-Chapelle en 817, à toutes les mesures pour la réforme des ordres monastiques. Il mourut , à ce qu'il paraît , peu après 819.
Tels sont, messieurs, parmi les clercs, les plus remarquables des hommes qu'employa Charlcmagne. Leur origine est claire : leur science fit leur fortune; ce fut à titre de lettrés que Charlcmagne les distingua et les appela près de lui. A côté d'eux, on rencontre des hommes d'une autre sorte, d'une autre origine , des politiques . des hommes de guerre, qui prennent le goût de la science , et finissent par s'y vouer après avoir été engagés d'abord dans une tout autre carrière. Charlcmagne employait les lettrés dans les affaires, et inspirait aux hommes d'affaires Testime dos lettres. Parmi ces derniers , trois surtout méritent notre attention , tous trois étrangers , dans la première portion de leur vie, à l'Église et à la science, soldats ou conseillers de Charlcmagne. api)liqués aux soins du gouvernement civil, prenant part aux expéditions guerrières, et qui ont pourtant fini tous trois par l'étude, la vie religieuse, et nous ont laissé des monuments de leur activité intellectuelle. Ce sont Angilbert, saint Benoit dAiiiane. et Eginhard.
Je ne ferai que nommer les deux premiers : ils ont fort peu écrit ; il ne nous reste d'Angilbert que quelques poésies et quelques documents sur l'abbaye de Saint-lliquier, où il se retira; et quand nous nous occuperons spécialement de l'histoire de l'Église à cette époque , je retrouverai là saint Benoît d'Aniane qui, après avoir fait la guerre dans sa jeunesse , devint le second réformateur des ordres monastiques. Éginhard seul tient, dans la littérature de ce temps, une grande place, et nous occupera aujourd'hui.
11 était de race franquc, né peut-être au delà du Rhin, et s'appelle lui-même <c un Barbare peu exercé dans la langue des Romains ^ » Charlemagne le prit fort jeune à son service, le fit élever avec ses enfants dans cette école du palais dont Alcuin était le chef; et quand Éginhard fut arrivé à l'âge d'homme, il en fit non-seulement le surintendant général de tous ces travaux que nous appelons aujourd'hui travaux publics, routes, canaux, bâtiments de toute sorte , mais son conseiller et son secrétaire particulier.
Les traditions vont plus loin : elles attribuent à Éginhard l'honneur d'avoir épousé Emma, fille de Charlemagne, et l'aventure qui amena, dit-on, ce mariage , est l'un des souvenirs les plus populaires de notre vieille histoire. La voici telle que la rapporte la Chronique du monastère de Lauresheim ^ ^ le seul monument ancien qui en fasse mention :
Eginhard , archichapelain et secrétaire de l'empereur Charles, s'acquittant très -honorablement de son office à la t:our du roi, était bien venu de tous, et surtout aimé de trèsvive ardeur par la fille de Tcnipereur lui-même, nommée Emma, et promise au roi des Grecs. Un peu de temps s'était écoulé, et chaque jour croissait entre eux l'amour. La crainte les retenait, et de peur de la colère royale, ils n'osaient courir le grave péril de se voir. Mais l'infatigable amour triomphe de tout : enfin cet excellent jeune homme, brûlant d'un feu sans remède, et n'osant s'adresser par un messager aux oreilles de la jeune fille, prit tout d'un coup confiance en lui-même, et secrètement, au milieu de la nuit, se rendit là où elle habitait. Ayant frappé tout doucement, et comme pour parler à la jeune fille par ordre du roi, il obtint la permission d'entrer ; et alors, seul avec elle, et l'ayant charmée par de secrets entretiens, il donna et reçut de tendres embrassements, et son amour jouit du bien tant désirée Mais lorsqu'à l'approche de la lumière du jour, il voulut retourner, à travers les dernières ombres de la nuit, là d'où il était venu, il s'aperçut que soudainement il était tombé beaucoup de neige, et n'osa sortir de peur que la trace des pieds d'un homme ne trahît son secret. Tous deux pleins (l'angoisse de ce qu'ils avaient fait, et saisis de crainte, ils demeuraient en dedans ; enfin, comme, dans leur trouble, ils délibéraient sur ce qu'ils avaient à faire, la charmante jeune fille, que l'amour rendait audacieuse, donna un conseil, et dit que s'inclinant elle le recevrait sur son dos, qu'elle le
• Préface de sa rie de Charlemagne ; dans ma Coller/., t. III, p. 121. a Lauieslicim ou Lorch , dans le diouèsc de Worms , à quatre lieues
porterait avant le jour tout près de sa demeure, et que l'ayant déposé là, elle reviendrait en suivant bien soigneusement les mêmes pas.
Or, l'empereur, par la volonté divine, à ce qu'on croit, avait passé la nuit sans sommeil, et se levant avant le jour, il regar^lait du haut de son palais. Il vit sa fille marchant lentement et d'un pas chancelant sous le fardeau qu'elle portait, et lorsqu'elle l'eut déposé au lieu convenu, reprenant bien vite la trace de ses pas. Après les avoir longtemps regardés, l'empereur, saisi à la fois d'admiration et de chagrin, mais pensant que cela n'arrivait pas ainsi sans une disposition d'en haut, se contint et garda le silente sur ce qu'il avait vu.
Cependant Éginhard, tourmenté de ce qu'il avait fait, et bien sur que, de façon ou d'autre, la chose ne demeurerait pas longtemps ignorée du roi son seigneur, prit enfin une résolution dans son angoisse, alla trouver l'empereur, et lui demanda à genoux une mission, disant que ses services, déjà grands et nombreux , n'avaient pas reçu de convenable récompense. A ces paroles, le roi, ne laissant rien connaître de ce qu'il savait, se tut quelque temps, et puis assurant Eginhard qu'il répondrait bientôt à sa demande, il lui assigna un jour. Aussitôt il convoqua ses conseillers, les principaux de son royaume et ses autres familiers, leur ordonnant de se rendre près de lui. Cette magnifique assemblée de divers seigneurs ainsi réunis, il commença disant que la majesté impériale avait été insolemment outragée parle coupable amour de sa fille avec son secrétaire, et qu'il en était grandement troublé. Les assistants demeurant frappés de stupeur, et quelques-uns paraissant douter encore, tant la chose était hardie et inouïe, le roi la leur fit connaître avec évidence en leur racontant avec détail ce qu'il avait vu de ses yeux, et il leur demanda leur avis à ce sujet. Ils portèrent contre le présomptueux auteur du fait, des sentences fort diverses, les uns voulant qu'il fût puni d'un châtiment jusque-là sans exemple, les autres qu'il fût exilé, d'autres enfin qu'il subît t(;lle ou telle peine, chacun parlant selon le sentiment qui l'animait. Quelques-uns cependant, d'autant plus doux qu'ils étaient plus sages, après en avoir délibéré entre eux, supplièrent instammentle roi d'examiner lui-même cette affaire, et de décider selon la prudence qu'il avait reçue de Dieu. Lorsque le roi eut bien observé l'afFection que lui portait chacun, et qu'entre les divers avis, il se fut arrêté à celui qu'il voulait suivre , il leur parla ainsi : « Vous n'ignorez pas que les hommes sont sujets à de nombreux accidents, et que souvent il arrive que des choses qui commencent par un malheur ont une issue plus favorable; il ne faut donc point se désoler, mais bien plutôt, dans cette affaire qui, par sa nouveauté et sa gravité, a surpassé notre prévoyance, il faut pieusement rechercher et respecter les intentions de la Providence, qui ne se trompe jamais, et sait faire tourner le mal à bien. Je ne ferai donc pas subir à mon secrétaire, pour cette déplorable action, un châtiment qui accroîtrait le déshonneur de ma fille, au lieu de l'effacer. Je crois qu'il est plus sage et qu'il convient mieux à la dignité de notre empire de pardonner à leur jeunesse et de les unir en légitime mariage, et de donner ainsi à leur honteuse faute une couleur d'honnêteté. » Ayant ouï cet avis du roi , tous se réjouirent hautement et comblèrent de louanges la grandeur et la douceur de son âme. Eginhard eut ordre d'entrer : le roi, le saluant comme il avait résolu, lui dit d'un visage tranquille : « Vous avez fait parvenir à nos oreilles vos plaintes de ce que notre royale munificence n'avait pas encore répondu dignement à vos services. A vrai dire, c'est votre négligence qu'il faut en accuser, car malgré tant et de si grandes affaires, dont je porte seul le poids , si j'avais connu
de Heidclberg. Cette Chronique s'clcnd de l'an 763 ou 764 , époque de la fondation du monastère , à Pan 1179.
VINGT -TROISIEME LEÇON
quelque chose de votre désir, j'aurais accordé à vos services les honneurs qui leur sont dus. Pour ne pas vous retenir par de longs discours, je ferai maintenant cesser vos plaintes par un magnifique don. Comme je veux vous voir toujours fidèle à moi comme par le passé, et attaché à ma personne, je vais vous donner ma fille en mariage, votre parleuse , celle qui, déjà ceignant sa robe, s'est montrée si docile à vous porter.» Aussitôt, d'après l'ordre du roi, et au milieu d'une suite nombreuse, on fit entrer sa fille, le visage couvert d'une charmante rougeur, et le père la mit de sa main entre les mains d'Eginhard, avec une riche dot, quelques domaines, beaucoup d'or et d'argent , et d'autres meubles précieux. Après la mort de son père, le très -pieux empereur Louis donna également à Eginhard le <lomaine de Michlenstadt et celui deMiihlenheim qui s'appelle maintenant Scligenstadt '.»
C'est là le gracieux récit sur lequel se sont fondés tous les contes, tous les poënies, tous les drames dont cette aventure a été le sujet. Le chroniqueur écrivait à une époque assez voisine de l'événement, dans une abbaye qu'Éginhard avait dotée, et dont les moines pouvaient être bien instruits des incidents de sa vie. Cependant, c'est le seul monument du temps où l'aventure soit rappelée. Bien plus, elle semble démentie par le silence d'Eginhard lui-même, et par quelques passages de sa vie de Charlemagne. Parmi les enfants de ce prince , dont il énumère les noms , on ne trouve point d'Emma ou Imma : il nomme sept garçons et huit filles , que Charlemagne avait eus de ses femmes ou de ses maîtresses ; aucune des filles ne s'appelle Imma ^ ; et dans aucune des autres listes qui nous restent des enfants de Charlemagne , on ne rencontre ce nom.
De plus , on lit dans la vie de Charlemagne :
Ses filles étaient fort belles , et il les aimait avec passion ; aussi, à rétonnement de tous, ne voulut-il jamais en marier une seule, soit à quelqu'un des siens, soit à quelque étranger; il les garda toutes chez lui et avec lui jusqu'à sa mort, disant qu'il ne pouvait se priver de leur société. Quoique heureux en toute autre chose, il éprouva dans ses filles la malignité de la fortune; mais il dissimula ce chagrin, et se conduisit comme si jamais elles n'eussent fait naître de soupçons injurieux, et qu'aucun bruit ne s'en fût répandu ^.
Si l'aventure que je viens de vous lire était vraie, comment un tel passage se rencontrerait- il dans l'ouvrage d'Eginhard? comment eût -il lui-même parlé des bruits qui couraient sur la conduite des
liecucil des historiens ilei Gaules el de la France, 1. V, p. 383. Selon Egiidiarri, Ciiarlemagne eut :
1" De Hildegarde : 3 fils, Charles; 3 filles, Rotrude, Pépin, lîerthe,
Louis. Gisla.
2> De Fastrade '2 filles , Thébrade,
Hildrude.
3" D'une concubine 1 fille, Kothaidc.
(Iliniijlrnde).
4" De Mathalgarde (concul)ine) . 1 fille, Rothilde. 5-UeGersuinlhc(M/.) . . . . 1 fille, Adciradc.
filles de Charlemagne, quand sa femme en eût été le principal objet? 11 est impossible de résoudre ce petit problème historique : mais , obligé d'avoir un avis, je pencherais fort à douter du récit de la chronique de Lauresheim.
Quoi qu'il en soit, l'affection de Charlemagne pour son secrétaire était grande, et ils vivaient ensemble dans une étroite intimité. Ce fut surtout par reconnaissance qu'Eginhard écrivit la vie de l'empereur :
Un autre motif, dit-il, qui ne me semble pas déraisonnable, suffirait au surplus pour me décidera composer cet ouvrage: nourri par ce monarque, du moment où je commençai d'être admis à sa cour, j'ai vécu avec lui et ses enfants dans une amitié constante, qui m'a imposé envers lui, après sa mort comme pendant sa vie, tous les liens de la reconnaissance. On serait donc autorisé à me croire et à me déclarer bien justement ingrat si, ne gardant aucun souvenir des bienfaits accumulés sur moi, je ne disais pas un mot des hautes et magnifiques actions d'un prince qui s'est acquis tant de droits à ma gratitude, et si je consentais que sa vie restât comme s'il n'avait jamais existé, sans un souvenir écrit, et sans le tribut d'éloges qui lui est dû 4.
Charlemagne ne se séparait point de son secrétaire ; il ne l'employait pas dans des missions extraordinaires : une seule fois, en 806, il l'envoya à Rome, pour faire confirmer son testament par le pape; à l'exception de cette circonstance, il le garda constamment auprès de lui.
Après la mort de Charlemagne, Eginhard jouit, auprès de Louis le Débonnaire, de la même faveur ; mais bientôt il tomba dans un profond dégoût , et n'aspira plus qu'à se retirer de la cour. Parmi les soixante -trois lettres qui nous restent de lui, plusieurs sont un monument curieux de la situation et de l'abattement des compagnons de Charlemagne lorsqu'ils se trouvèrent séparés de ce prince, et forcés de vivre sous le gouvernement déplorable de son fils :
Je ne te demande pas, écrit Eginhard à l'un de ses amis, de me rien écrire sur l'état des affaires du palais, car rien de ce qui s'y fait ne me plaît à savoir : je m'inquiète seulement d'apprendre où sont et ce que font mes amis, s'il en reste là quelque autre que toi ^.
Ailleurs il conjure un des officiers du palais de
&' De Piegina { id. ). 2 fils, Drogon, Hugues.
7» D'Adalinde (id.). 1 fils, ïhéodoric. 8" D'une concubine, I fils, Pépin.
En tout sept fils et huit filles *.
* fie de Charlemagne, p. 142-145.
3 Ibid., p. 145.
4 Préface de la vit de Charlemagne , par Éi;inbar>l , l. III, p. 120 , dans ma Collection.
5 LcU. 47, dans lo Recueil des historient da France, loui. VI, pag. 382.
l'excuser auprès de l'empereur s'il ne se rend pas à la cour :
La reine, en quittant Aix, m'a ordonné de la rejoindre à Compiègne, car je ne pouvais partir avec clic. Pour obéir à ses ordres, je me suis rendu à jjrand' peine et en dix jours à Valenciennes. De là, hors d'état de monter à cheval, je suis venu par eau jusqu'à Saint-Bavon. Mais je suis alternativement attaqué de douleurs de reins et d'un relâchement d'entrailles, tellement que, depuis mon départ d'Aix, je n'ai pas passé un seul jour sans souffrir de l'un ou de l'autre de ces maux. Je suis également atteint de ce qui m'a tant abattu l'an dernier, d'un engourdissement continuel de la cuisse droite, et d'une douleur de foie presque intolérable. Au milieu de ces souffrances, je mène une vie fort triste, et à peu près dénuée de toute joie; mais ce qui m'afflige le plus, c'est que je crains de ne pas mourir où je voudrais, et d'avoir à m'occuper d'autre chose que du service des saints martyrs du Christ '.
Les chagrins domestiques vinrent bientôt se joindre aux dégoûts politiques. Qu'elle fût ou non fille de Charlemagne, Éginhard avait épousé une Imma dont il parle à plusieurs reprises dans ses lettres , et qu'il aimait tendrement. Dans leur vieillesse, comme il arrivait très-souvent à cette époque , elle s'était séparée de lui pour se vouer à la vie religieuse. Elle mourut en 836, dans le monastère où elle s'était retirée , et Eginhard écrivit à son ami Loup, abbé de Ferrières :
Tous mes travaux, tous mes soins pour les affaires de mes amis ou pour les miennes, ne me sont plus de rien; tout s'efface, tout s'abîme devant la cruelle douleur dont m'a frappé la mort de celle qui fut jadis ma fidèle femme, qui était encore ma sœur et ma compagne chérie. C'est un mal qui ne peut finir, car ses mérites sont si profondément enracinés dans ma mémoire que rien ne saurait les en arracher. Ce qui redouble mon chagrin et aigrit chaque jour ma blessure , c'est de voir ainsi que tous mes vœux n'ont eu aucune puissance, et que les espérances que j'avais mises dans l'intervention des saints martyrs sont déçues. Aussi les paroles de ceux qui essayent de me consoler, et qui souvent ont réussi auprès d'autres hommes, ne font-elles que rouvrir et envenimer cruellement la plaie de mon cœur, car ils veulent que je supporte avec courage des douleurs qu'ils ne sentent point, et me demandent de me féliciter d'une épreuve où ils sont incapables de me faire découvrir le moindre sujet de contentement 2.
Le langage de la douleur , entaché, dans la plupart des monuments de ce temps, d'un froid et sec jargon religieux qui le réduit à de monotones lieux communs , est ici franc et simple , et prouve qu'Lginhard n'avait pas emprisonné dans les habitudes monastiques son âme comme sa vie.
Il ne survécut pas longtemps à sa femme : il mourut en 839, dans le monastère de Seligenstadt qu'il avait fondé.
• Lett. 41, dans le Recueil des historiens de France, t. VI, p. 380. » Lettre d'Éginhard à Loup , abbé de Ferrières , ibid., p. 402.
Il nous reste de lui, indépendamment de ses lettres : 1° la Vie de Charlemagne ; 2° des Annales de son temps. De ces deux ouvrages , le premier est, sans aucune comparaison, du vi" au vu*' siècle, le morceau d'histoire le plus distingué, le seul même qu'on puisse appeler une histoire, car c'est le seul où l'on rencontre des traces de composition, d'intention politique et littéraire. Je n'ai guère eu à vous parler jusqu'ici que de misérables chroniqueurs. La vie de Charlemagne n'est point une chronique; c'est une véritable biographie politique , écrite par un homme qui a assisté aux événements , et les a compris. Eginhard commence par exposer l'état de la Gaule - Franque sous les derniers Mérovingiens. On voit que leur détrônement par Pépin préoccupait encore un certain nombre d'hommes , et causait à la race de Charlemagne quelque inquiétude. Eginhard prend soin d'expliquer comment on ne pouvait faire autrement; il décrit avec détail l'abaissement et l'impuissance où les Mérovingiens étaient tombés ; part de cette exposition pour raconter l'avénemcnt naturel des Carlovingiens ; dit quelques mots sur le règne de Pépin , sur les commencements de celui de Charlemagne, et ses rapports avec son frère Carloman ; et entre enfin dans le récit du règne de Charlemagne seul. La première partie de ce récit est consacrée aux guerres de ce prince , et surtout à ses guerres contre les Saxons. Des guerres et des conquêtes , l'auteur passe au gouvernement intérieur, à l'administration de Charlemagne; enfin il aborde sa vie domestique, son caractère personnel.
Vous le voyez : ceci n'est point écrit au hasard, sans plan ni but ; on y reconnaît une intention , une composition systématique : il y a de l'art en un mot ; et depuis les grandes œuvres de la littérature latine , aucun travail historique ne porte de tels caractères. L'ouvrage de Grégoire de Tours lui-même , le plus curieux, sans comparaison, que nous ayons rencontré sur notre chemin , est une chronique comme les autres. La Fie de Charlemagne est au contraire une vraie composition littéraire , conçue et exécutée par un esprit réfléchi et cultivé.
Quant aux Annales d'Éginhard , elles n'ont qu'une valeur de chronique. On les lui a contestées , pour les attribuer à d'autres écrivains ; mais tout porte à croire qu'elles sont de lui.
On dit qu'il avait composé une histoire détaillée des guerres contre les Saxons. Il ne nous en reste rien.
Alcuin et Eginhard, ce sont-là , messieurs, sans aucun doute, les deux hommes les plus distingués du règne de Charlemagne : Alcuin, lettré employé dans les affaires de gouvernement; Eginhard,
V1^'GT-^UATRIÈME LEÇON.
homme d'affaires devenu lettré. Vous allez voir tomber cet éclat momenlaué du règne de Charlemagne; vous allez assister au démembrement de son empire. Le mouvement intellectuel , dont nous venons d'observer les premiers pas , ne périra point : nous le verrons se perpétuer comme il a
commencé ; d'une part , dans les hommes qui dirigent les affaires du monde, de l'autre , dans ceux qui se vouent à l'élude et à la science solitaire. La société changera souvent d'état et de formes; l'intelligence ranimée , traversera sans se ralentir maintenant toutes ses révolutions.
VINGT-QUATRIÈME LEÇON
De la marche et des causes du démembrement de l'empire de Charlemajjne. — 1» État de cet empire en 843, après le traité
de Verdun. — Etat intérieur du royaume de France à cette époque. — 2" En 888, après la mort de Charles le Gros.
Sept royaumes. — Etablissement définitif de l'hérédité des fiefs en France. — Vingt-neuf petits États ou fiefs importants fondés à la fin du ix<: siècle. — ô" En 987, à la chute des Cariovingiens. — Quatre royaumes. — En France cinquante -cinq fiefs importants. — Explications de ce démembrement. — Leur insuffisance. — Une seule, la diversité des races , développée par M. Thierry, est vraisemblable. — Elle est encore incomplète. — La vraie cause est l'impossibilité d'un grand État à cette époque, et la naissance progressive des sociétés locales qui ont formé la confédération féodale.
Messiecrs ,
On lit dans un chroniqueur du siècle où mourut Charlemagne :
Charles, qui toujours était en course, arriva par hasard et inopinément dans une certaine ville maritime de la GauleiNarbonnaise. Pendant qu'il dînait et n'était encore connu de personne, des corsaires normands vinrent pour exercer leurs pirateries jusque dans le port. Quand on aperçut les vaisseaux, on prétendit que c'étaient des marchands, .Juifs selon ceux-ci, Africains suivant ceux-là, Bretons au sentiment d'autres; mais l'habile monarque, reconnaissant à la construction et à l'agilité des bâtiments qu'ils portaient non des marchands, mais des ennemis , dit aux siens : « Ces vaisseaux ne sont point chargés de marchandises, mais de cruels ennemis. » A ces mots, tous ses Francs, à l'cnvi les uns des autres, coururent à leurs navires, mais inutilement. Les Normands, en effet, apprenant que là était celui qu'ils avaient coutume d'appeler Charles le Marteau , craignirent que toute leur floUe ne fût prise dans ce port, ou ne pérît réduite en débris, et ils évitèrent, par une fuite d'une inconcevable rapidité, non -seulement les glaives, mais même les yeux de ceux qui les poursuivaient. Le religieux Charles cependant, saisi d'une juste crainte, se levant de table, se mit à la fenêtre qui regardait l'Orient, et demeura très-longtemps le visage inonde de pleurs. Personne n'osant l'interroger, ceprincebelliqueux, expliquant aux grands qui l'entouraient Ja cause de son action et de ses larmes, leur dit : « Savez-vous , mes fidèles, pourquoi je pleure si amèrement? certes, je ne crains pas que ces hommes réussissent à me nuire par leurs misérables pirateries; mais je m'afflige profondément que, moi vivant, ils aient été près de toucher ce rivage, et je suis lourmcnté
d'une violente douleur quand je prévois de quels maux ils écraseront mes neveux et leurs peuples ! ■ »
Par un hasard singulier, nous savons la date précise de cette anecdote : elle a été écrite vers le mois de juin 884, c'est-à-dire 70 ans après la mort de Charlemagne , sur les récits d'un homme qui avait pris part à plusieurs de ses expéditions contre les Saxons, les Slaves, les Avares, etc. En retranchant l'emphase et les larmes que le chroniqueur a sans doute ajoutées, on y voit qu'à la lin de sa vie, Charlemagne était préoccupé des périls qui menaçaient de tous côtés son empire. Plusieurs autres textes, moins précis, indiquent en lui la même inquiétude. Il était cependant bien loin, à coup sur, de prévoir combien peu cet empire lui survivrait, et jusqu'à quel point la dissolution serait poussée.
Je ne songe pas à vous en raconter les événements; mais je voudrais en mellre sous vos yeux les principales crises . et vous en indiquer les causes.
Elle a eu lieu entre la mort de Charlemagne en 814, et l'avéneraent de Hugues Capet en 987. Toute cette époque a été employée à l'accomplissement de ce grand travail. C'est par la chute de
' Des faits et gestes de Charles le Granrl , pnr un moine dr Sainl- Gall , dans m.i Collection des Mémoires relatifs à ihistoir» d» Fratti t, i. 111, p. 251.
la race des Carlovingiens et l'avéncment des Capétiens qu'il a clé définitivement consommé.
A la mort de Charlcmagne, son empire s'étendait, du nord-est au sud-ouest, de l'Elbe , en Allemagne, à l'Èbre en Espagne ; du nord au midi, il allait de la mer du Nord jusqu'à la Calabre, presque à l'extrémité de l'Italie. Son pouvoir s'exerçait sans doute fort inégalement dans ce vaste territoire ; sur beaucoup de points on ne lui obéissait
pas, on n'entendait même point parler de lui, et il ne s'en inquiétait pas : cependant c'était là son empire.
Au bout de vingt-neuf ans, en 845, après le traité de Verdun, par lequel les flls de Louis le Débonnaire , Lothaire , Charles le Chauve et Louis le Germanique se partagèrent cet empire, voici ce qu'il était devenu : il formait trois royaumes, di visés selon ce tableau :
TABLEAU DU DÉMEMBREMENT DE l'eMPIRE DE CHARLEMAGNE EN 843.