‹ Cours d'histoire moderneChapitre 2 sur 74 · DEPUIS LA CHUTE DE L'EMPIRE ROMAIN · texte numérisé non relu

DEPUIS LA CHUTE DE L'EMPIRE ROMAIN

JUSOU'ExN 1789.

PREMIÈRE LEÇON

Objet du cours. — Deux méthodes pour étudier avec détail l'Iiistoire de la civilisation européenne. — Motifs pour étudier de préférence Phistoire d'une civilisation spéciale. — Motifs pour étudier celle de la France. — Des faits essentiels qui constituent la perfection de la civilisation. — Comparaison des grands peuples de TEurope sous ce point de vue. — De la civilisation anglaise. — Allemande. — Italienne. — Espagnole. — Française. — La civilisation française est la plus complète et celle <|ni représente le plus fidèlement la civiiisat'on générale. — Qu'il s'agit, en l'étudiant, de toute autre chose que d'une simple étude. — De la tendance qui prévaut aujourd'hui dans l'ordre intellectuel. — De la tendance qui prévaut dans l'ordre social. — Deux problèmes en résultent. — Leur contradiction apparente. — Notre temps est appelé à les résoudre. — Troisième problème, purement moral, également élevé par l'état actuel de la civilisation. — Reproches injustes dont elle est l'objet. — Nécessité de les prévenir. — Toute science aujourd'hui devient une puissance sociale. — Toute puissance doit travailler au perfectionnement moral de l'individu, aussi bien qu'à l'amélioration de la société.

Messieurs ,

Plusieurs d'entre vous se rappellent l'objet et la nature du cours qui a fini , il y a quelques mois. Il acte très-général, très-rapide. J'ai essaye de Caire, en très-peu de temps , passer devant vos yeux le tableau historique de la civilisation curopéeiuie. J'ai couru, pour ainsi dire, de sommité en sommité, me bornant presque constanunent à des faits généraux et à des assertions, au risque de n'être pas toujours bien compris , ni peut-être cru.

La nécessité , vous le savez, messieurs, m'avait imposé celte méthode ; et malgré la nécessite , je ne

me serais qu'à grand' peine résigné à ses inconvénients, si je n'avais prévu que , dans les cours suivants , je pourrais y remédier ; si je ne m'étais proposé dès lors de remi)lir un jour le cadre que je traçais , de vous faire arriver à ces résultats généraux que j'avais l'honneur de vous exposer, par la même voie qui m'y avait conduit , par une élude allf nlive et complète des faits. C'est le dessein que je viens essayer d'accomplir aujourd'hui.

Deux méthodes s'olTreiit à moi pour y réussir. Je pourrais reconnnencer le cours de l'élé dernier, et reprendre l'histoire générale de la civilisation européenne dans son ensemble . en racontant avec de-

tail ce que je n'ai pu exposer qu'eu gros, en parcourant à pas lents la carrière que nous avons fournie presque sans respirer. Ou bien je pourrais étudier l'histoire de la civilisation dans l'un des principaux pays , chez l'un des grands peuples d'Europe où elle s'est développée, et borner ainsi le champ de nnes recherches pour le mieux exploiter.

La première méthode, messieurs, m'a paru offrir de graves inconvénients. II serait diflicile, pour ne pas dire impossible, de maintenir, dans une histoire si vaste , et qui doit être en même temps détaillée, d'y maintenir, dis-jc , quelque unité. Nous avons reconnu , l'été dernier, qu'il y avait une véritable unité dans la civilisation européenne; mais cette unité n'éclate que dans les faits généraux , dans les grands résultats. Il faut s'élever au haut des montagnes pour voir disparaître les inégalités, les diversités du territoire, et découvrir l'aspect général, la physionomie essentielle et simple de tout le pays. Quand on sort des faits généraux , quand on veut pénétrer dans les particularités , l'unité s'efface, les diversités se retrouvent, on se perd dans la variélé des événements, des causes, des effets ; en sorte que, pour raconter l'histoire avec détail , et y conserver cependant quelque ensemble, il faut absolument en rétrécir le champ.

C'est aussi d'ailleurs une grande objection à cette méthode , que la prodigieuse étendue et la diversité des connaissances qu'elle exige et suppose, soit dans celui qui parle, soit dans ceux qui écoutent. Quiconque veut retracer un peu exactement le cours de la civilisation européenne , doit avoir une connaissance assez approfondie, non -seulement des événements qui se sont passés chez les différents peuples, (le leur histoire proprement dite, mais de leur langue, de leur littérature, de leur philosophie , enfin de toutes les faces de leur destinée ; travail évidemment à peu près impossible, du moins pour le temps qui nous est accordé.

Il m'a paru, messieurs, qu'en étudiant spécialement l'histoire de la civilisation dans l'un des grands pays de l'Europe, j'arriverais plus vite avec vous au résultat que nous cherchons. L'unité du récit, en effet , devient alors possible à conciher avec les détails; il y a dans tout pays une certaine unité nationale, qui résulte de la communauté des mœurs, des lois, de la langue, des événements, et qui s'est empreinte dans la civilisation. Nous pouvons suivre les faits pas à pas sans perdre de vue rensemble. Enfin , il est , je ne veux pas dire facile , mais possible de réunir les connaissances nécessaires pour un tel travail.

Je me suis donc décidé , messieurs , à préférer cette seconde méthode , à abandonner l'histoire générale de la civilisation européenne chez tous les

peuples qui ont concouru à sa formation , pour ne m'occuper avec vous que d'une civilisation particulière , qui puisse devenir pour nous , en tenant compte des différences , l'image de la grande destinée européenne.

Le choix de la méthode une fois fait, celui du pays ne m'a pas été difficile ; j'ai pris l'histoire de la France, delà civilisation française. Je ne me défendrai certes pas d'avoir éprouvé , à ce choix , un sentiment de plaisir ; toutes les émotions , toutes les susceptibilités du patriotisme sont légitimes ; ce qui importe , c'est qu'elles soient avouées par la J vérité , par la raison. Quelques personnes semblent ' craindre aujourd'hui que le patriotisme n'ait beaucoup à souffrir de l'étendue des sentiments et des idées qui naissent de l'état actuel de la civilisation européenne; on prédit qu'il ira s'énerver et se perdre dans le cosmopolitisme. Je ne saurais partager de telles craintes. Il en sera aujourd'hui de l'amour de la patrie, comme de toutes les opinions, de toutes les actions , de tous les sentiments des hommes. Celui-là aussi est condamné , j'en conviens, à subir constamment l'épreuve de la publicité , de la discussion , de l'examen ; il est condamné à n'être plus un préjugé , une habitude , une passion aveugle et exclusive ; il est condamné à avoir raison. Il ne périra point sous le poids de cette nécessité, messieurs, pas plus que tous les sentiments naturels et légitimes ; il s'épurera , au contraire, il s'élèvera. Ce sont des épreuves qu'il aura à subir ; il en sortira vainqueur. Je crois pouvoir l'affirmer; si une autre histoire en Europe m'avait paru plus grande, plus instructive , plus propre que celle de la France à représenter le cours de la civilisation générale, je l'aurais choisie. Mais j'ai raison de choisir la France ; indépendamment de l'intérêt spécial que son histoire a pour nous , depuis longtemps l'opinion européenne proclame la France le pays le plus civilisé de l'Europe. Toutes les fois que la lutte ne s'engage pas entre les amours-propres nationaux , quand on cherche l'opinion réelle et désintéressée des peuples dans les idées , les actions où elle se manifeste indirectement et sans prendre la forme de la controverse, on recoimait que la France est le pays dont la civilisation a paru la plus complète, la plus communicative, a le plus frappé l'imagination européenne.

Et qu'on ne croie pas , messieurs , que cette prédominance de notre patrie tienne uniquement à l'agrément des relations sociales , à la douceur de nos mœurs , à cette vie facile et animée qu'on vient si souvent chercher dans notre pays. Cela y a sans doute quelque part ; mais le fait dont je parle a des causes plus générales et plus profondes ; ce n'est point une mode aristocratique, comme on eut pu le croire quand il s'agissait de la civilisation du siècle

rRE3IIÈ]Œ LEÇON.

do Louis XIV, ni une effervescence populaire, comme le spectacle de noire lemps a pu le faire supposer, La préférence que l'opinion désinléressée de l'Kurope accorde à la civilisation française est philosophiquement légitime ; c'est le résultat d'un jugement instinctif, confus sans doute, mais bien fondé , sur la nature de la civilisation en général et ses véritables éléments.

Vous vous rappelez , j'espère , messieurs, la défmition que j'ai essayé de donner de la civilisation, en ouvrant le cours de l'été dernier. J'ai recherché quelles idées s'attachaient à ce mot , dans le bon sens commun des hommes. Il m'a paru que, de l'avis général , la civilisation consistait essentiellement dans deux faits : le développement de l'état social, et celui de l'état intellectuel ; le développement de la condition extérieure et générale, et celui de la nature intérieure et personnelle de l'homme ; en un mot, le i>erfeclionnement de la société et de l'humanité.

Et non-seulement, messieurs, ces deux faits constituent la civilisation; mais leur simultanéité, leur intime et rapide union . leur action réciproque, sont indispensables à sa perfection. J'ai fait voir que, s'ils n'arrivent pas toujours ensemble, si tantôt le développement de la société, tantôt celui de l'homme individuel va plus vite et plus loin , ils n'en sont pas moins nécessaires l'un à l'autre , et se provoquent , s'amènent l'un l'autre , tôt ou tard. Quand ils vont longtemps l'un sans l'autre , quand leur union se fait longtemps attendre , le sentiment d'une pénible lacune , de l'incomplet , du regret , s'empare des spectateurs. Une grande amélioration sociale . un grand progrès du bien-être matériel , se manifestent-ils chez un peuple, sans être accompagnés d'un beau développement intellectuel, d'un progrès analogue dans les esprits? l'amélioration sociale semble précaire, inexplicable, presque illégitime. On lui demande quelles idées générales l'ont produite et la justifient, à quels principes elle se rattache. On veut se promettre qu'elle ne sera point limitée à quelques générations, à un certain territoire; quelle se communiquera, se répandra, deviendra la conquête de tous les peuples. Et comment l'amélioration sociale peut-elle se communiquer, se répandre , si ce n'est par les idées , sur l'aile des doctrines? Les idées seules se jouent des distances , passent les mers , se font partout comprendre et accueillir. Telle est d'ailleurs la noble nature de l'humanité, qu'elle ne saurait voir un grand développement de force matérielle sans aspirer à la force morale qui doit s'y joindre et la dominer; quelque chose de subalterne demeure empreint dans le bien-être social , tant qu'il n'a pas porté d'autres fruits que le bien-être même , tant

qu'il n'a pas élevé l'esprit de l'homme au niveau de sa condition.

Qu'en revanche il éclate quelque part un grand développement d'intelligence, et qu'aucun progrès *social n'y paraisse attaché, on s'étonne, on s'inquiète. Il semble qu'on voie un bel arbre qui ne porte pas de fruits , un soleil qui n'échauffe pas , qui ne féconde pas. On prend une sorte de dédain pour des idées ainsi stériles , et qui ne s'emparent pas du monde extérieur. Et non-seulement on les prend en dédain , mais on finit par douter de leur I légitimité rationnelle, de leur vérité; on est tenté i de les croire chimériques quand elles se montrent impuissantes, et ne savent pas gouverner la condition humaine. Tant l'homme a le sentiment qu'il est chargé ici-bas de faire passer les idées dans les faits , de réformer, de régler le monde qu'il habite selon la vérité qu'il conçoit : tant les deux grands éléments de la civilisation, le développement intellectuel et le développement social , sont étroitement liés l'un à l'autre ; tant il est vrai que sa perfection réside non-seulement dans leur union , mais dans leur simultanéité, dans l'étendue, la facilité, la rapidité avec laquelle ils s'appellent et se produisent mutuellement.

Essayons, maintenant, messieurs, de considérer de ce point de vue les différents pays de l'Europe ; recherchons les caractères particuliers de la civilisation de chacun d'eux, et jusqu'à quel point ces caractères coïncident avec ce fait essentiel, fondamental , sublime , qui constitue maintenant pour nous la perfection de la civilisation. Nous arriverons par là à découvrir laquelle des diverses civilisations européennes est la plus complète , la plus conforme au type de la civilisation en général ; laquelle , par conséquent , a les premiers droits à notre étude , et représente mieux l'histoire de l'Europe dans son ensemble.

Je commence par l'Angleterre. La civilisation anglaise a été particulièrement dirigée vers le perfectionnement social ; vers l'amélioration de la condition extérieure et publique des hommes; vers l'amélioration non ])as seulenicnt de la condition matérielle, mais aussi de la condition morale ; vers l'introduction de plus de justice dans la société, comme de plus de bien-être, vers le développement du droit comme du bonheur. Cependant , à tout prendre , le développement de la société a été plus étendu, plus glorieux en Angleterre que celui de l'humanité; les intérêts, les faits sociaux y ont tenu plus de place, y ont exerce plus de puissance que les idées générales ; la nation apparaît plus grande que l'honune individuel. Cela est si vrai que les philosophes mêmes de l'Angleterre, les hommes qui semblent voués par profession au développe-

uiont de rintclligeiicc pure, Bacon, Locke, les Ecossais , appartiennent à l'école philosophique qu'on peut appeler pratique ; ils s'inquiètent surtout des résultats immédiats et positifs; ils ne se confient ni aux élans de l'imagination , ni aux déductions de la logique. Ils ont le génie du bon sens. Je porte mes regards sur les temps de la plus grande activité intellectuelle de l'Angleterre, sur les époques où il sendjie que les idées, le mouvement des esprits aient tenu le plus de place dans son histoire, je prends la crise politique et religieuse des xvi" et xvii" siècles. Personne n'ignore quel prodigieux mouvement a travaillé alors l'Angleterre. Quelqu'un pourrait-il me dire quel grand système philosophique , quelles grandes doctrines générales, et devenues européennes, ce mouvement a enfantés? Il a eu d'immenses et admirables résultats; il a fondé des droits, des mœurs; il a nonseulement puissamment agi sur les relations sociales, mais sur les âmes; il a fait des sectes, des enthousiastes ; il n'a guère élevé ni agrandi, directement du moins, l'horizon de l'esprit humain ; il n'a point allumé un de ces grands flambeaux intellectuels qui éclairent toute une époque. Dans aucun pays , peut-être , les croyances religieuses n'ont possédé et ne possèdent encore aujourd'hui plus d'empire qu'en Angleterre; mais elles sont surtout pratiques ; elles exercent une grande influence sur la conduite, le bonheur, les sentiments des individus ; mais des résultats généraux et rationnels, des résultats qui s'adressent à l'intelligence humaine tout entière, elles en ont très -peu. Sous quelque point de vue que vous considériez cette civilisation, vous lui trouverez ce caractère essentiellement pratique, social. Je pourrais pousser ce développement beaucoup plus loin ; je pourrais passer en revue toutes les parties de la société anglaise ; je serais partout fra[)pé du même fait. Dans la littérature par exemple, le mérite pratique domine encore. Il n'y a personne qui ne dise que les Anglais sont peu habiles à composer un livre, à le composer rationnellement et arlistement tout ensemble, à en distribuer les parties, à en régler l'cxéculion de manière à frapper l'imagination du lecteur par cette perfection de l'art, de la forme, qui aspire surtout à.satisfaire l'intelligence. Ce côté purement intellectuel des œuvres de l'esprit est le côté faible des écrivains anglais, tandis qu'ils excellent à convaincre par la clarté de l'exposition, par le retour fréquent des mêmes idées, par l'évidence du bon sens, dans tous les moyens enfin d'amener des effets pratiques.

Le même caractère est empreint dans la langue anglaise elle-même. Ce n'est point une langue systématique, régulière, rationnellement construite ;

elle emprunte des mots de tous côtés, aux sources les plus diverses, sans s'inquiéter de la symétrie, de l'harmonie ; elle manque essentiellement de cette élégance , de celte beauté logique qui éclate dans le grec, dans le latin ; elle a je ne sais quelle apparence incohérente, grossière. Mais elle est riche, flexible, prête à tout, capable de suffire à tous les besoins de l'homme dans le cours extérieur de la vie. Partout, le principe de l'utilité, de l'application, domine en Angleterre, et fait la physionomie comme la force de sa civiUsation.

D'Angleterre je passe en Allemagne. Le développement de la civilisation a été ici lent et tardif; la brutalité des mœurs allemandes a été proverbiale en Europe pendant des siècles. Cependant, quand, sous cette apparence si grossière, on recherche la marche comparative des deux éléments fondamentaux de la civilisation, on trouve que le développement intellectuel a toujours devancé et surpassé en Allemagne le développement social ; que l'esprit humain y a prospéré beaucoup plus que la condition humaine. Comparez, au xvi" siècle, l'état intellectuel des réformateurs allemands, Luther, Mélanchton, Bucer et tant d'autres, comparez, dis-je, le développement d'esprit qui se révèle dans leurs travaux, avec les mœurs contemporaines du pays, avec leurs propres mœurs ; quelle inégalité ! Au xvn" siècle, mettez les idées de Leibnitz, les études de ses disciples et des universités allemandes à côté des mœurs qui régnent non-seulement dans le peuple, mais dans les classes supérieures ; lisez, d'une part, les écrits des philosophes, de l'autre, les mémoires qui peignent la cour de l'électeur de Brandebourg ou de Bavière; quel contraste! Quand nous arrivons à notre temps, le contraste est plus frappant encore : c'est un lieu commun aujourd'hui de dire qu'au delà du Rhin les idées et les faits, l'ordre intellectuel et l'ordre réel sont presque entièrement séparés. Il n'y a personne qui ne sache quelle a été depuis cinquante ans l'activité de l'esprit en Allemagne ; dans tous les genres , en philosophie , en histoire, en littérature, en poésie, il s'est avancé très-loin ; on peut dire qu'il n'a pas toujours suivi les meilleures voies ; on peut contester une partie des résultats auxquels il est arrivé; mais quant à l'énergie, à l'étendue du développement même, il est impossible de les contester. A coup sur, l'état social, la condition publique, n'a point marché du même pied. Sans doute là aussi il y a eu progrès, amélioration; mais imlle comparaison n'est possible entre les deux faits. Aussi le caractère particulier de toutes les œuvres de l'esprit en Allemagne , de la poésie, de la philosophie, de l'histoire, est-il le défaut de connaissance du monde extérieur, l'absence du sentiment de la réalité : on reconnaît en

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les lisant que la vie, les faits, n'ont exercé sur ces liomnios que bien peu d'iiiQuence , n'ont point préoccupé leur imagination ; ils ont vécu retirés en eux-mêmes, avec leurs idées, tour à tour enthousiastes ou logiciens. De même que le génie pratique éclate partout en Angleterre, de même la pure activité intellectuelle est le trait dominant de la civilisation allemande.

Nous ne trouverons, en Italie, ni l'un ni l'autre des deux caractères. La civilisation italienne n'a été ni essentiellement pratique , comme celle de l'Angleterre, ni presque exclusivement spéculative, comme celle de l'Allemagne; ni les grands développements de l'intelligence individuelle, ni l'habileté et l'activité sociale n'ont manqué à l'Italie; l'homme et la société s'y sont déployés avec éclat ; les Italiens ont brillé, excellé à la fois dans les sciences pures, dans les arts, dans la philosophie, aussi bien que dans la pratique des affaires et de la vie. Depuis longtemps, il est vrai, l'Italie semble arrêtée dans l'un et l'autre progrès ; la société et l'esprit humain y semblent énervés et paralysés; mais on sent, quand on y regarde de près, que ce n'est point l'effet d'une incapacité intérieure et nationale ; c'est le dehors qui pèse sur l'Italie et l'arrête : elle est comme une belle fleur qui a envie d'éclore, et qu'une main froide et rude comprime de toutes parts. Ni la capacité intellectuelle ni la capacité politique n'ont péri en Italie; il lui manque ce qui lui a toujours manqué, ce qui est partout une des conditions vitales de la civilisation; il lui manque la foi, la foi dans la vérité. Je voudrais me faire entendre exactement et qu'on n'attribuât pas aux mots dont je me sers un autre sens que celui que j'y attache moi-même. J'entends ici, par la foi, cette confiance dans la vérité, qui fait que non-seulement on la tient pour vraie et que l'intelligence en est satisfaite, mais qu'on a confiance dans son droit de régner sur le monde, de gouverner les faits, et dans sa puissance pour y réussir. C'est par ce sentiment, qu'une fois entré en possession de la vérité, l'homme se sent appelé à la faire passer dans les faits extérieurs, à les réformer, à les régler selon la raison. Eh bien, c'est là ce qui a manqué presque généralement à l'Italie ; elle a été féconde en grands esprits, en idées générales; elle a été couverte d'hommes d'une rare habileté pratique , versés dans l'intelligence de toutes les conditions de la vie extérieure , dans l'art de conduire et de manier la société ; mais ces deux classes d'hommes et de faits sont demeurées étrangères l'une à l'autre. Les hommes à idées générales , les esprits spéculatifs ne se sont point cru la mission , ni peut-être le droit d'agir sur la société; confiants même dans la vérité de leurs principes, ils ont douté de leur puissance. D'autre part,

les hommes d'affaires, les maîtres de la société n'ont tenu presque aucun compte des idées générales; ils n'ont presque jamais ressenti aucune envie de régler, selon certains principes, les faits placés sous leur empire. Les uns et les autres ont agi comme si la vérité n'était bonne qu'à connaître et n'avait rien à demander ni à faire de plus. C'est là , au xv siècle comme plus tard, le coté faible de la civilisation de l'Italie ; c'est là ce qui a frappé d'une sorte de stériHté, et son génie spéculatif et son habileté pratique; les deux puissances n'y ont point vécu en confiance réciproque, en correspondance, en action et en réaction continuelles.

Il y a un autre grand pays dont en vérité je parle par égard , par respect pour un peuple noble et malheureux, plutôt que par nécessité; je veux dire l'Espagne. Ni les grands esprits, ni les grands événements n'ont manqué à l'Espagne; l'inlelligence et la société humaine y ont apparu quelquefois dans toute leur gloire; mais ce sont des faits isolés , jetés çà et là dans l'histoire espagnole , comme des palmiers sur les sables. Le caractère fondamental de la civilisation . le progrès, le progrès général, continu, semble refusé, en Espagne , tant à l'esprit humain qu'à la société. C'est une immobilité solennelle , ou des vicissitudes sans fruit. Cherchez une grande idée ou une grande amélioration sociale, un système philosophique ou une institution féconde, que l'Europe tienne de l'Espagne ; il n'y en a point : ce peuple a été isolé en Europe ; il en a peu reçu et lui a peu donné. Je me serais reproché d'omettre son nom ; mais sa civilisation est de peu d'importance dans l'histoire de la civilisation européenne.

Vous le voyez, messieurs, le fait fondamental, le fait sublime de la civilisation en général. Tunion intime, rapide, le développement harmonique des idées et des faits, de l'ordre intellectuel et de l'ordre réel , ne se reproduisent dans aucun des quatre grands pays que nous venons de parcourir. Quelque chose d'essentiel leur manque à tous, en fait de civilisation; aucun n'en offre l'image à peu près complète, le type pur, dans toutes ses conditions, avec tous ses grands caractères.

Il en est, je crois, autrement de la France. En France, le dévelopjH'nient intellectuel et le développement social n'ont jamais manqué l'un à l'autre. L'homme et la société y ont toujours marché et grandi, je ne dirai pas de front et également, mais à peu de distance l'un de l'autre. A côté des grands événements, des révolutions . des améliorations publiques, on aperçoit toujours, dans notre histoire, des idées générales , des doctrines qui leur correspondent. Rien ne s'est passé dans le monde réel, dont rintolligencc ne se soit à l'instant saisie, et

nail lire pour sou propre compte une nouvelle richesse; rieu daus le domaine de rintelligciice, qui n'ait eu dans le monde réel , et presque toujours assez vite , son retentissement et son résultat. En général même, les idées en France ont précédé et provoqué les progrès de l'ordre social ; ils se sont préparés dans les doctrines avant de s'accomplir dans les choses , et l'esprit a marché le premier dans la route de la civilisation. Ce double caractère d'activité inicllecluelle et d'habileté pratique , de méditation et d'application, est empreint dans tous les grands événements de l'histoire de France , dans toutes les grandes classes de la société française , et leur doime une physionomie qui ne se trouve point ailleurs.

Au commencement du xii*' siècle , par exemple, éclate le mouvement d'affranchissement des communes, grand progrès, à coup sûr, de la condition sociale; en même temps se manifeste un vif élan vers l'affranchissement de la pensée. J'ai indiqué ce fait l'été dernier. Abailard est contemporain des bourgeois de Laon et de Vezelay. La première grande lutte des libres penseurs contre le pouvoir absolu dans l'ordre intellectuel, est contemporaine de la lutte des bourgeois pour la liberté publique. Ces deux mouvements, à la vérité, étaient en apparence fort étrangers l'un à l'autre : les philosophes avaient très-mauvaise opinion des bourgeois insurgés qu'ils traitaient de barbares; et les bourgeois à leur tour, quand ils en entendaient parler, regardaient les philosophes comme des hérétiques. Mais le double progrès n'en est pas moins sinmllané.

Sortez du xiv' siècle , prenez un des établissements qui ontjouéleplus grand rôle dans l'histoire de l'esprit en France, l'université de Paris. Personne n'ignore quels ont été, à dater du xiii" siècle, ses travaux scientifiques ; c'était le premier établissement de ce genre en Europe. Aucun autre n'a eu en même temps une existence politique aussi importante , aussi active. L'université de Paris s'est associée à la politique des rois, à toutes les luttes du clergé français contre la cour de Rome , du clergé contre le pouvoir temporel ; des idées se développaient, des doctrines s'établissaient dans son sein ; elle travaillait presque aussitôt à les faire passer dans le monde extérieur. Ce sont les principes de l'université de Paris qui ont servi de drapeau aux tentatives des conciles de Constance et de Bâie ; qui ont fait faire et soutenu la pragmatique sanction de Charles Vil. L'activité intellectuelle et l'influence positive ont été inséparables pendant des siècles dans cette grande école. Passons au xvi" siècle; jetons un coup d'œil sur l'histoire de la réforme en France : un caractère la distingue; elle a été plus savante , aussi savante du moins, et plus mo-

dérée, plus raisonnable que partout ailleurs. La principale lutte d'érudition et de doctrine , contre l'Eglise catholique, a été soutenue par la réforme française; c'est en France ou en Hollande, et toujours en français , qu'ont été écrits tant d'ouvrages philosophiques, historiques, polémiques, à l'appui de cette cause; ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, à coup sûr, n'y ont employé , à cette époque , plus d'esprit et de science ; et en même temps la réforme française est restée étrangère aux écarts des anabaptistes allemands, des sectaires anglais; elle a rarement manqué de prudence pratique, et pourtant on ne peut douter de l'énergie el de la sincérité de ses croyances , car elle a résisté longtemps aux plus rudes revers.

Dans les temps modernes , aux xvri« et xviii" siècles, l'intime et rapide union des idées et des faits, le développement correspondant de la société et de l'homme sont si visibles, que ce n'est pas la peine d'insister.

Voilà donc quatre ou cinq grandes époques , quatre ou cinq grands événements dans lesquels le caractère particulier de la civilisation française est empreint. Prenons les diverses classes de notre société ; regardons leurs mœurs , leur physionomie : le même fait nous frappera. Le clergé de France est à la fois docte et actif, associé à tous les travaux intellectuels et à toutes les affaires du monde, raisonneur, érudit et administrateur; il ne se voue exclusivement, pour ainsi dire , ni à la religion, ni à la science, ni à la politique , mais s'applique constamment à les allier et à les concilier. Les philosophes français offrent aussi un rare mélange de spéculation et d'intelligence pratique; ils méditent profondément, hardiment; ils cherchent la vérité pure, sans aucune vue d'application ; mais ils conservent toujours le sentiment du monde extérieur, des faits au milieu desquels ils vivent ; ils s'élèvent très-haut, mais sans perdre la terre de vue. Montaigne , Descartes , Pascal , Bayle , presque tous les grands philosophes de la France, ne sont ni de purs logiciens , ni des enthousiastes. L'été dernier , à cette même place, vous avez entendu leur éloquent interprète caractériser le génie de Deseartes , à la fois homme du monde et de la science : u net, ferme, i> résolu, assez téméraire, pensant dans son cabinet 11 avec la même intrépidité qu'il se battait sous les )) murs de Prague ; )> ayant goût au mouvement de la vie comme à l'activité de la pensée. Nos philosophes n'ont pas tous possédé le génie , ni mené la destinée aventureuse de Descartes ; mais presque tous ont en même temps recherché la vérité et compris le monde , habiles tout ensemble à observer el à méditer.

Enfin, messieurs, quel trait caractérise particu-

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licrcment, dans l'histoire de France, la seule classe d'iunnnies qui y ait joué un rùle vraiment public, la seule qui ait tenté de Caire périétrer le pays dans son gouvernement , de donner au pays un gouvernement légal , la magistrature française et le barreau, les parlements et tout ce qui les entourait? N'est-ce pas précisément ce mélange de doctrine et de sagesse pratique, de respect pour les idées et pour les faits, de science et d'application? Dans toutes les carrières où s'exerce l'intelligence pure , dans l'érudition , la philosophie , la littérature , l'histoire , partout vous rencontrez les parlementaires , le barreau français; et en même temps , ils ont pris part à toutes les affaires publiques et privées ; ils ont eu la main dans tous les intérêts réels et positifs de la société.

En quelque sens qu'on regarde et retourne la France , on lui trouvera ce double caractère ; les deux faits essentiels de la civilisation s'y sont développés dans une étroite correspondance; jamais l'homme n'y a manqué de grandeur individuelle, ni sa grandeur individuelle de conséquence et d'utilité publique. On a beaucoup parlé, surtout depuis quelque temps , du bon sens comme d'un trait distinctif du génie français. II est vrai ; mais ce n'est point un bon sens purement pratique, uniquement appliqué à réussir dans ses entreprises ; c'est un bon sens élevé , étendu, un bon sens philosophique, qui pénètre au fond des idées, et les comprend et les juge dans toute leur portée , en même temps qu'il tient compte des faits extérieurs. Ce bon sens, c'est la raison ; l'esprit français est à la fois rationnel et raisonnable.

La France a donc cet honneur, messieurs, que sa civilisation reproduit, plus fidèlement qu'aucune autre , le type général , l'idée fondamentale de la civilisation. C'est la plus complète , la plus vraie, la plus civilisée , pour ainsi dire. Voilà ce qui lui a valu le premier rang dans l'opinion désintéressée de lEurope. La France s'est montrée en même temps intelligente et puissante , riche en idées et en forces au service des idées. Elle s'est adressée, à la fois , à l'esprit des peuples et à leur désir d'amélioration sociale ; elle a remué les imaginations et les ambitions; elle a paru capable de découvrir la vérité et de la faire prévaloir. A ce double titre , elle a été populaire , car c'est là le double besoin de l'humanité.

Nous avons donc bien le droit, messieurs, de regarder la civilisation française comme la première à étudier, comme la plus importante et la plus féconde. 11 faudra l'étudier sous le double aspect sous lequel je viens de la présenter, dans le développement social et dans le développement intellectuel; {| il faudra y chercher le progrès des idées, des es-

prits , de l'homme intérieur, individuel , et celui de la condition extérieure et générale. En la considérant ainsi, il n'y a pas, dans l'histoire générale de l'Europe, un grand événement, une grande question que nous ne rencontrions dans la nôtre. Nous atteindrons ainsi le but historique et scientifique que nous nous sommes proposé ; nous assisterons au spectacle de la civiHsation européenne sans nous perdre dans le nombre et la variété des scènes et des acteurs.

Mais il s'agit, pour nous, messieurs, de quelque chose de plus, et de plus important qu'un spectacle , et même qu'une étude ; si je ne me trompe, nous venons chercher ici autre chose que du savoir. Le cours de la civilisation, et en particulier celui de la civilisation française, a élevé un grand problème, un problème particulier à notre temps, dans lequel l'avenir tout entier est intéressé, non -seulement notre avenir, mais celui de l'humanité , et que nous sommes peut-être, nous, c'est-à-dire notre génération , spécialement appelés à résoudre.

Quel est l'esprit qui prévaut aujourd'hui dans l'ordre intellectuel, dans la recherche de la vérité, quel qu'en soit l'objet? Un esprit de rigueur, de prudence , de réserve ; l'esprit scientifique , la méthode philosophique. Elle observe soigneusement les faits , et ne se permet les générahsations que lentement , progressivement , à mesure que les faits sont connus. Cet esprit domine évidemment, depuis plus d'un demi - siècle , dans les sciences qui s'occupent du monde matériel ; il a fait leurs progrès et leur gloire. Il tend aujourd'hui à pénétrer de plus en plus dans les sciences du monde moral . dans la politique , l'histoire , la philosophie. Partout la méthode scientifique s'étend et s'affermit; partout on sent la nécessité de prendre les faits pour base et pour règle ; on est persuadé qu'ils sont la matière de la science . qu'aucune idée générale ne peut avoir de valeur réelle si elle n'est sortie du sein des faits , si elle ne s'en nourrit constamment à mesure qu'elle grandit. Les faits sont maintenant, dans l'ordre intellectuel , la puissance en crédit.

Dans l'ordre réel , dans le monde social . dans le gouvernement , l'administration , l'économie politique, une autre direction se manifeste ; là prévaut l'empire des idées, du raisonnement, des principes généraux , de ce qu'on appelle les théories. Tel est évidenmient le caractère de la grande révolution qui s'est opérée de notre temps , de tous les travaux dti xvin« siècle ; et ce caractère n'appartient pas seulement à une crise, à une époque de destruction passagère; c'est aussi le caractère permanent, régulier, paisible , de l'état social qui se fonde ou s'annonce de toutes parts. Cet état repose sur la discussion et la publicité , c'est-à-dire . sur l'empire

de la raison publique , des doctrines , des convielions coninuuies à tous. D'une part , jamais les faits n'ont tenu tant de i)Iace dans la science ; de l'autre, jamais les idées n'ont joué dans le monde un si grand rôle.

Il en était bien autrement jadis , messsieurs, il y a cent ans : dans l'ordre intellectuel, dans la science proprement dite, les fiiils étaient mal étudiés, peu respectés ; le raisonnement et l'imagination se donnaient libre carrière ; on se livrait à l'élan des hypothèses ; on se hasardait sans autre guide que le fil des déductions. Dans l'ordre politique, au contraire, dans le monde réel, les faits étaient tout-puissants, et passaient presque pour naturellement légitimes. On ne se hasardait guère à les contester, même quand on s'en plaignait ; la sédition était plus commune que la hardiesse de la pensée, et l'esprit eût été mal venu <à réclamer, pour une idée, au nom de la vérité seule, quelque part aux affaires d'icibas.

Le cours de la civilisation a donc renversé l'ancien état de choses : elle amené l'empire des faits où dominait le libre mouvement de l'esprit , et l'influence des idées où régnait presque exclusivement l'autorité des faits.

Cela est si vrai que ce résultat est empreint , et fortement empreint, jusque dans les reproches dont la civilisation actuelle est l'objet. Ses adversaires parlent-ils de l'état actuel de l'esprit humain , de la direction de ses travaux? Ils l'accusent de sécheresse, de petitesse. Cette méthode rigoureuse, positive , cet esprit scientifique abaisse , disent-ils, les idées , glace l'imagination , ôte à l'intelligence sa grandeur, sa liberté , la rétrécit et la matérialise. S'agit-il de l'état des sociétés , de ce qui s'y tente , de ce qui s'y fait? On poursuit des chimères, on s'embarque sur la foi des théories ; ce sont les faits qu'il faut étudier, respecter, chérir ; il ne faut croire qu'à l'expérience. En sorte que la civihsation actuelle est acccusée à la fois de sécheresse et de rêverie , d'hésitation et de précipitation , de timidité et de témérité. Comme philosophes , nous rampons terre à terre ; comme politiques, nous tentons l'entreprise d'Icare, et nous aurons le même sort.

C'est ce double reproche , ou , pour mieux-dire , ce double péril , messieurs , que nous avons à repousser. Nous sommes chargés en etïetde résoudre le problème qui y donne lieu. Nous sommes chargés de faire prévaloir de plus en plus dans l'ordre intellectuel , l'empire des faits , dans l'ordre social , l'empire des idées : de gouverner de plus en plus notre raison selon la réalité , la réalité selon notre raison ; de maintenir, à la fois , la rigueur de la méthode scientifique, et le légitime empire de l'inlejligence. Il n'y a rien là de contradictoire , tant

s'en faut ; c'est au contraire le résultat naturel, nécessaire, de la situation de l'homme comme spectateur au milieu du monde, et de sa mission comme acteur sur le monde. Je ne suppose rien, messieurs, je n'explique point , je décris ce qui est. Nous sommes jetés dans un monde que nous n'avons point créé ni inventé ; nous le trouvons , nous le regardons , nous l'étudions ; il faut bien que nous le prenions comme un fait, car il subsiste hors de nous, indépendamment de nous ; c'est sur des faits que notre esprit s'exerce , il n'a que des faits pour matériaux ; et quand il en découvre les lois générales , ces lois sont elles-mêmes des faits qu'il constate. Ainsi le veut notre situation comme spectateurs. Comme acteurs nous faisons autre chose; quand nous avons observé les faits extérieurs, leur connaissance développe en nous des idées qui leur sont supérieures; nous nous sentons appelés à réformer, à perfectionner, à régler ce qui est; nous nous sentons capables d'agir sur le monde, d'y étendre le glorieux empire de la raison. C'est là la mission de l'homme : comme spectateur, il est soumis aux faits; comme acteur, il s'en empare et leur imprime une forme plus régulière, plus pure. Je le disais donc tout à l'heure à bon droit; il n'y a rien de contradictoire dans le problème que nous avons à résoudre. Il est très-vrai qu'un double péril est attachée cette double tâche; en étudiant les faits, l'intelligence peut s'en laisser écraser ; elle peut s'abaisser, se rétrécir, se matérialiser ; elle peut croire qu'il n'y a de faits que ceux qui la frappent au premier coup d'œil , qui nous touchent de près , qui tombent, comme on dit, sous nos sens : grande et grossière erreur, messieurs ; il y a des faits éloignés , immenses , obscurs , sublimes , très-difficiles à atteindre , à observer, à décrire , et qui n'en sont pas moins des faits, et que l'homme n'est pas moins obligé d'étudier et de connaître; et s'il les méconnaît ou s'il les oublie, sa pensée, en effet, en sera prodigieusement abaissée, et toute sa science portera l'empreinte de cet abaissement. Il se peut, d'autre part , que l'ambition de l'esprit humain , dans son action sur le monde réel , soit emportée , excessive , chimérique ; qu'il s'égare en poursuivant trop loin et trop vite l'empire de ses idées sur les choses. Mais que prouve ce double péril , sinon la double mission qui le fait naître? et il faudra bien que la mission s'accomplisse, que le problème soit résolu ; car l'état actuel de la civilisation le pose clairement et ne permet pas qu'on le perde de vue. Aujourd'hui, quiconque, dans la recherche de la vérité, s'écartera de la méthode scientifique, ne prendra pas l'étude des faits pour base de tout développement intellectuel ; et quiconque, dans l'administration de la société, ne saura pas tenir compte

PREMIÈRE LEÇON

des principes , des idées générales , des doctrines , n'obtiendra aucun succès durable , sera sans pouvoir réel ; car le pouvoir, le succès , rationnel ou social , sont maintenant attachés à la conformité de nos travaux avec ces deux lois de l'activité humaine, ces deux tendances de la civilisation.

Ce n'est pas tout , messieurs , et nous avons encore un bien au(re problème à résoudre. Des deux que je viens de poser, l'un est scientifique , l'autre social ; l'un intéresse l'intelligence pure , l'étude de la vérité, l'autre, l'application des résultats de cette étude au monde extérieur. Il en est un troisième qui naît également de l'état actuel de la civilisation, et nous est également imposé ; un problème moral , qui se rapporte non plus à la science , non plus à la société, mais au développement intérieur de chacun de nous , au mérite , à la valeur de l'homme individuel.

Outre les reproches que je viens de rappeler, et dont notre civilisation est l'objet, on l'accuse d'exercer sur notre nature morale une funeste influence. On dit que , par son esprit incessamment raisonneur, par sa manie de tout discuter, de tout mesurer, de tout réduire à une valeur précise et certaine, elle refroidit, dessèche, concentre l'âme humaine ; qu'à force de prétendre à ne se tromper sur rien , à repousser toute illusion, tout abandon de la pensée , à savoir le véritable prix de toutes choses , on finira par se dégoûter de toutes choses et ne plus tenir qu'à soi. On dit en même temps que , par la douceur actuelle de la vie , par la facilité et l'agrément des relations sociales, par la sécurité qui règne en général dans la société, les âmes s'amollissent, s'énervent; qu'en même temps qu'on apprend à ne tenir qu'à soi , on s'accoutume à tenir, pour soi-même, à tout, à ne savoir se passer de rien , rien souffrir, rien sacrifier. En un mot , on prétend que l'égoïsme d'une part , la mollesse de l'autre , la sécheresse des mœurs et leur faiblesse ,

.| sont des résultats naturels , probables de l'état actuel de la civilisation; que le dévouement et l'énergie , les deux grandes puissances comme les deux grandes vertus de l'homme , et qui ont brillé dans des temps que nous appelons barbares , manquent et manqueront de plus en plus aux temps que nous

li appelons civilisés , et particulièrement au nôtre.

'' Il serait aisé , je crois , messieurs , de repousser

ce double reproche, et d'établir : 1" en thèse générale, que l'état actuel de la civilisation, considéré au fond et dans son ensemble, ne doit nullement, selon les probabilités morales, avoir pour résultats dominants l'égoïsme et la mollesse ; 2° en ùùU que ni le dévouement, ni l'énergie n'ont manqué, au besoin , aux temps modernes , aux peuples civilisés.

I Mais la question me mènerait loin et il faut finir.

Il est vrai : l'état actuel de la civilisation impose au dévouement et à l'énergie morale, comme au patriotisme dont je parlais en commençant, comme à tous les mérites , à tous les sentiments de l'homme, une difficulté de plus. Ces grandes facultés de notre nature se sont souvent déployées un peu au hasard, d'une manière irréfléchie , sans s'inquiéter beaucoup du motif, et, s'il est permis de le dire, à tort et à travers. Elles seront désormais tenues d'avoir raison ; la légitimité des motifs et l'utilité des résultats seront exigés de leurs actes. Sans doute, c'est un poids de plus que la nature humaine aura à soulever pour se déployer dans sa grandeur. Elle le soulèvera , messieurs ; jamais la nature humaine n'a manqué à ce que les circonstances ont exige d'elle ; plus on lui demande , plus elle donne ; sa richesse croît avec sa dépense. L'énergie et le dévouement se puiseront à d'autres sources , se manifesteront sous d'autres formes. Sans doute, nous ne possédons pasencore pleinement les idées générales , les convictions intimes qui doivent les inspirer : les croyances qui répondent à nos mœurs sont faibles encore, obscures, chancelantes : des principes de dévouement et d'énergie , qui agissaient jadis , sont maintenant sans vertu, car ils ont perdu notre confiance. Il faut que nous cherchions , que nous découvrions ceux qui peuvent s'emparer fortement de nous, nous convaincre et nous émouvoir en même temps. Ceux-là inspireront le dévouement et l'énergie ; ceux-là entretiendront les âmes dans cet état d'activité désintéressée et de fermeté simple qui est la santé morale. Les mêmes progrès qui nous imposent cette nécessité nous fourniront de quoi y suffire.

Vous le voyez, messieurs; dans les études que nous venons faire, il s'agit pour nous de bien autre chose que de savoir; le développement inlellectuel ne peut , ne doit pas rester aujourd'hui un fait isolé; nous avons à en tirer, pour notre pays de nouveaux moyens de civilisation, pour nous-mêmes une régénération morale. La science est belle sans doute, et vaut bien, à elle seule, les travaux de l'homme ; mais elle est mille fois plus belle quand elle devient une puissance et enfante la vertu. C'est là, messieurs, ce que nous avons à en faire : découvrir la vérité; la réaliser au dehors, dans les faits extérieurs, au profit de la société; la faire tourner, au-dedans de nous, en croyances capables de nous inspirer le désintéressement et l'énergie morale , qui sont la force et la dignité de l'homme dans ce monde; voilà notre triple tâche; voilà où notre travail doit aboutir ; travail diflicile et lont, et qui s'étend , au lieu de prendre fin . par le succès. Mais, en aucune chose peut-être, il n'est donné à l'homme d'arriver au but ; sa gloire est d'y marcher.

DEUXIÈME LEÇON

Nécessité de lire une Histoire île France générale avant d'étiulicr celle de la civilisation. —De Tonvrage de M. de Sismondi.

Pournuoiii faut étudier l'état politique avant l'élat moral, la société avant riiomme. — De l'état social de la Gaule au

^ siècle Des monuments originaux et des ouvrages modernes qui le font connaître. — Différence de la société civile

et de la société religieuse à cette époque. — Administration impériale de la Gaule. — Des gouverneurs de provinces. —

De leurs bureaux. De leur traitement. — Utilité et vices de cette administration. — Chute de l'empire romain. — De

la société "-auloise. 1" Des sénateurs. — 2^ Des curiales. — 3" Du peuple. — 4» Des esclaves. — Relations publiques

de ces diverses classes. — Décadence et impuissance de la société civile gauloise. — Ses causes. — Le peuple se rallie à la société religieuse.

Permettez qu'avant d'entrer dans l'histoire de la civilisation française, j'engage ceux d'entre vous qui se proposent d'en faire une étude sérieuse , à lire avec attention une grande histoire de France , qui puisse , en quelque sorte , servir de cadre aux faits et aux idées que nous aurons à y placer. Je ne vous raconterai pas les événements proprement dits ; cependant , il est indispensable que vous les connaissiez. De toutes les histoires de France que je pourrais vous indiquer, la meilleure est , sans contredit, celle de M. de Sismondi. Elle n'est point encore terminée ; les douze volumes publiés ne vont que jusqu'à la fin du règne de Charles VI ; mais , à coup sur, nos éludes de cette année ne dépasseront pas ce terme. Je n'ai garde de prétendre discuter ici les mérites et les défauts de l'ouvrage de M. de Sismondi. Cependant j'ai besoin de vous dire en quelques mots ce que vous y trouverez surtout, ce que je vous conseille spécialement d'y chercher. Considérée comme exposition critique des institutions , du développement politique , du gouvernement de la France , Yhistoire des Français est incomplète , et laisse , je crois , quelque chose à désirer ; dans les volumes qui ont paru , les deux époques les plus importantes pour la destinée politique de la France, le règne de Charlemagne et celui de Saint-Louis , sont au nombre , peut-être , des plus faibles parties du Uvre. Comme histoire du développement intellectuel, des idées , quelque chose manque également à la profondeur des recherches et à rcxacLitudc des résultats. Mais soit comme récit des événements, soit comme tableau des vicissitudes de l'état social , des rapports des

diiTérentes classes entre elles , et de la formation progressive de la nation française , l'ouvrage est très-distingué , et vous y puiserez une riche et solide instruction. Peut-être y souhaiterez-vousencoreun peu plus d'impartialité et de liberté dans l'imagination ; peut-être la réaction des événements et des opinions contemporaines s'y laisse-t-elle quelquefois trop entrevoir : ce n'en est pas moins un vaste et beau travail , infiniment supérieur à tous ceux qui l'ont précédé; et vous serez, en le lisant avec attention , très-bien préparés aux études que nous avons à faire en commun.

Je me propose , messieurs , à mesure que nous aborderons, soit une époque particulière , soit une crise de la société française, de vous indiquer et les monuments originaux qui nous en restent, et les principaux ouvrages modernes qui en ont déjà traité. Vous pourrez ainsi éprouver vous-mêmes, au creuset de vos propres études, les résultats que j'essayerai de vous présenter. ;

Vous vous rappelez que je me suis promis de considérer la civilisation dans son ensemble, comme développement social et comme développement moral , dans l'histoire des relations des hommes et dans celle des idées ; j'étudierai doncchaque époque sous ce double point de vue. Je commencerai toujours par l'étude de l'état social. Ce n'est pas, à vrai dire, commencer par le commencement: l'état social dérive , entre beaucoup de causes , de l'état moral des peuples; les croyances, les sentiments, les idées, les mœurs précèdent la condition extérieure, les relations sociales, les institutions politiques; la société, sauf une réaction nécessaire et puissante , est ce que la font les hommes. Il faudrait donc , pour se conformer à la vraie chrono-

DEUXIEME LEÇON

logie , à la chronologie interne et morale , étudier les hommes avant la société. Mais l'ordre historique véritable, l'ordre dans lequel les faits se succèdent et s'engendrent réciproquement , diffère essentiellement de l'ordre scientifique, de l'ordre dans lequel il convient de les étudier. Dans la réalité , les faits se développent, pour ainsi dire, du dedans au dehors; les causes sont intérieures et produisent les effets extérieurs. L'élude, au contraire, la science, procède et doit procéder du dehors au dedans. C'est du dehors qu'elle est d'abord frappée; c'est le dehors qu'elle atteint du premier coup, et c'est en le regardant qu'elle avance, pénètre et arrive , par degrés , au dedans.

Nous rencontrons ici, messieurs, la grande question, la question si souvent et si bien traitée, mais non encore épuisée peut-être, des deux méthodes, l'analyse et la synthèse. Celle-ci est la méthode primitive, la méthode de création; l'autre est la méthode de seconde date, la méthode scientiflque. Si la science v^oulait procéder suivant la méthode de création, si elle prétendait saisir les faits dans l'ordre suivant lequel ils se produisent , elle courrait grand risque, pour ne pas dire plus , de ne se point placer en débutant à la source pleine et pure des choses, de n'en pas embrasser le principe tout entier, de ne se prendre qu'à l'une des causes d'où les effets dérivent; et, engagée alors dans une voie étroite et fausse , elle s'égarerait de plus en plus ; et au lieu d'arriver à la création véritable , au lieu de trouver les faits tels qu'ils se produisent réellement, elle n'enfanterait que des chimères sans valeur, malgré la puissance intellectuelle qu'on aurait dépensée à les poursuivre, mesquines au fond, sous une apparence de grandeur.

D'autre part, si la science , en procédant du dehors au dedans, selon la méthode qui lui est propre, oubliait que ce n'est point là la méthode primitive et féconde, que les faits en eux-mêmes subsistent et se développent dans un autre ordre que celui où elle les voit, elle pourrait arriver à oublier que les faits la précèdent, à méconnaître le fond même des choses, à s'éblouir d'elle-même, à se prendre , en quelque sorte , pour la réalité , et à n'être bientôt plus qu'une combinaison d'apparences et de termes , aussi vaine , aussi trompeuse que les hypothèses et les déductions de la méthode contraire.

Il importe, messieurs, de ne jamais perdre de vue celle distinction et ses conséquences ; nous les rencontrerons plus d'une fois sur notre chemin.

Quand j'ai essayé , l'été dernier, de démêler, dans le berceau de la civilisation européenne , ses éléments primitifs et essentiels, j'y ai trouvé d'une part, le monde romain, de l'autre, les barbares. Il

faut donc, pour commencer, dans quelque portion de l'Europe que ce soit, l'étude de la civilisation moderne, étudier d'abord l'état de la société romaine , au moment où l'empire romain est tombé, c'est-à-dire vers la fin du iv^ et au commencement du v siècle. Cette étude est particulièrement nécessaire quand il s'agit de la France. Toute la Gaule en effet était soumise à l'empire; et sa civilisation, dans le Midi surtout, était complètement romaine. Dans l'histoire de l'Angleterre ou de l'Allemagne, Rome tient moins de place; leur civilisation, dans son origine, n'a pas été romaine, mais germanique; ce n'est guère que plus tard qu'elles ont vraiment subi l'influence des lois , des idées , des traditions de Home. Il en est autrement de notre civilisation ; elle est romaine dès ses premiers pas. Elle a de plus ce caractère particulier qu'elle a puisé aux deux sources de la civilisation européenne générale. La Gaule était située sur la limite du monde romain et du monde germanique. Le midi de la (îaulea été essentiellement romain , le nord essentiellement germanique ; les mœurs, les institutions, les influences germaniques ont dominé dans le nord de la Gaule ; les mœurs , les institutions , les influences romaines dans le midi. iVous retrouvons déjà ici ce caractère delà civilisation française, que j'ai essayé de faire ressortir à notre dernière réunion, c'est qu'elle est l'image la plus complète, la plus fidèle de la civilisation européenne dans son ensemble. La civihsation de l'Angleterre et de l'Allemagne est surtout germanique ; celle de l'Espagne et de l'Italie surtout romaine ; celle de la France est la seule qui participe presque également des deux origines, qui reproduise , dès son début, la complexité, la variété des éléments de la société moderne.

L'état social de la Gaule à la fin du ivet au commencement du V siècle, c'est donc là le premier objet de notre étude. Voici quels sont, d'un coté, les grands monuments originaux, de l'autre, les principaux ouvrages modernes que je vous engage à consulter.

Parmi les monuments originaux , le plus important est, sans contredit, le code Théodosien. Montesquieu n'a pas dit formellement, mais il a eu l'air de croire • que ce code était, au v» siècle, toute la loi romaine, l'ensemble de la législation romaine. Il n'en est rien. Le code Théodosien est un recueil des constitutions des empereurs depuis Çonslanlin jusqu'à Théodose le jeune, publié par ce dernier en 438. Indépendamment de ces constitutions, les anciens sénatus-consultes, les anciens plébiscites, la loi des douze tables , les édils des préteurs, enfin

» Esprit des Lois. liv. xxviii, cbnp. iv.

les opinions des jurisconsultes faisaient partie du droit romain. Tout récemment même, et par une constitution de Valentinien III, en 42G, cinq des grands jurisconsultes, Papinien , Ulpien, Paul, Gaïus et Modestin avaient reçu expressément force de loi. Cependant il est vrai de dire que, sous le point de vue pratique, le code Thcodosien était la loi la plus importante de l'empire j c'est aussi le monument qui répand le plus de lumières sur cette époque •.

Le second document original est la Notitia imperii romani, véritable almanach impérial du v^ siècle, qui contient le tableau de tous les fonctionnaires de l'empire, de toute l'administration, de tous les rapports du gouvernement avec les sujets 2. La JSotitia a été savamment commentée par le jurisconsulte Pancirole; nul ouvrage ne contient autant de faits singuliers et curieux sur l'état intérieur de cette société.

Enfln , je citerai comme troisième source originale, les grandes collections des actes des conciles. Il y en a deux : la collection des conciles tenus dans les Gaules , publiée par le père Sirmond ^, avec un volume de supplément de Lalande *, et la collection générale des conciles, du père Labbe ^.

Quant aux travaux modernes , voici d'abord les ouvrages français que vous pouvez, je crois, consulter avec le plus de fruit :

1° La Théorie des lois politiques de la monarchie française, ouvrage assez peu connu, publié au commencement de la révolution ^, et composé par une femme, mademoiselle de Lézardière ; ce n'est guère qu'un recueil des textes originaux, soit législatifs, soit historiques, sur l'état, les mœurs, les institutions gauloises et franques du m" au ix" siècle. Mais ces textes sont recueillis, mis en ordre, et traduits avec une science et une exactitude très-peu communes.

2° Je me permettrai de vous indiquer aussi les Essais que j'ai publiés sur l'histoire de France ^ , et dans lesquels je me suis surtout appliqué à retracer, sous ses diverses faces, l'état de la société immédiatement avant et après la chute de l'empire romain.

Quant à l'histoire ecclésiastique, celle de Fleury me paraît la meilleure.

Ceux d'entre vous , messieurs, qui savent l'allemand, feront bien de lire :

1° U Histoire du droit romain dans le moyen âge,

' Six vol. in-fol^, avec les commentaires de J. Godefroi. — Edil. de Ritter. — Leipzijj , 1738.

^ La meilleure édition est celle qui se trouve dans le t. Vil des Anliquilùs romaines de Gncvius.

3 Trois vol. in-fol. — Paris, 1G29.

1 Un vol. in-fol. — Paris, 1660.

par M. de Savigny •* ; ouvrage destiné à montrer que le droit romain n'a jamais péri en Europe , et se retrouve, du V au xui« siècle, dans une multitude d'institutions, de lois et de coutumes. L'état moral de la société n'y est pas toujours bien compris , ni représenté avec vérité ; mais , quant aux faits, la science et la critique y sont supérieures.

2" ^Histoire générale de l'Eglise chrétienne, par M. Henke ^; ouvrage peu développé, et qui laisse beaucoup à désirer quant à l'intelligence et à l'appréciation morale des faits, mais savant, judicieux, et écrit avec une indépendance d'esprit assez rare en pareille matière.

o^Le Manuel d'histoire ecclésiastique de M. Gieseler "^ ; le dernier et le plus complet, en cette matière, de ces savants résumés, si répandus en Allemagne, et qui servent de guide lorsqu'on veut approfondir une élude.

Vous avez probablement déjà remarqué , messieurs , que je vous indique ici deux sortes d'ouvrages, les uns relatifs à l'histoire civile, les autres à l'histoire ecclésiastique. C'est qu'en effet, il y avait à cette époque, dans le monde romain , deux sociétés très-différentes, la société civile et la société religieuse. Elles différaient non-seulement par leur objet, non-seulement parce qu'elles étaient régies par des principes et des institutions diverses, nonseulement parce que l'une était vieille et l'autre jeune ; entre elles existait une diversité bien plus importante et plus profonde. La société civile semblait chrétienne comme la société religieuse ; les souverains, les peuples avaient en immense majorité embrassé le christianisme ; mais, au fond, la société civile était païenne ; elle tenait du paganisme ses institutions, ses lois, ses mœurs. C'était la société que le paganisme avait faite, nullement celle du christianisme. La société civile chrétienne ne s'est développée que plus tard, après l'invasion des barbares ; elle appartient à l'histoire moderne. Au v^ siècle, malgré les apparences extérieures, il y avait, entre la société civile et la société religieuse , incohérence , contradiction , combat , car elles étaient d'origine et de nature essentiellement diverses.

Je vous demande, messieurs, de ne jamais oublier cette diversité; elle fait seule comprendre l'état du monde romain à cette époque.

Quelle était donc cette société civile, chrétienne de nom, mais au fond païenne encore?

5 Dix-huit vol. in-fol. — Paris, 1672.

6 En 1792 ; 8 vol. in-S». — Paris.

7 Va vol. in-8". Paris. —Bruxelles, 2 vol. in-18. * Quatre vol. in-S".

9 Six vol. ia-8', i<= édit. — Brunswick, 1800. •■■' Trois vol. in-8\ — Bonn, 1827.

DEUXIÈME LEÇON

Prenons d abord ce qu'elle a de plus extérieur, de plus apparent, son gouvernement, ses institutions, son administration.

L'empire d'Occident était divisé, au v" siècle, en deux préfectures , celle des Gaules et celle d'Italie. La préfecture des Gaules comprenait trois diocèses : les Gaules, l'Espagne et la Grande-Bretagne. A la tête de la préfecture, était un préfet du prétoire ; à la tète de chaque diocèse, un vice-préfet.

Le préfet du prétoire des Gaules résidait à Trêves. La Gaule était divisée en dix-sept provinces administrées chacune par un gouverneur particulier, sous les ordres du préfet. De ces provinces , six étaient gouvernées par des consulaires ' ; les onze autres par des présidents 2.

11 n'y avait, quant au mode d'administration, aucune différence importante entre ces deux classes de gouverneurs; ils ne différaient que de rang, de titre, et exerçaient au fond le même pouvoir.

Dans les Gaules comme ailleurs, les gouverneurs avaient deux sortes de fonctions :

1° Ils étaient les hommes d'affaires de l'empereur, chargés, dans toute l'étendue de l'empire, des intérêts du gouvernement central , de la perception des impôts, des domaines publics, des postes impériales, du recrutement et de l'administration des armées, en un mot , de tous les rapports que l'empereur pouvait avoir avec les sujets.

2" Ils avaient l'administration de la justice entre les sujets eux-mêmes. Toute juridiction civile et criminelle leur appartenait, sauf deux exceptions. Certaines villes des Gaules possédaient ce qu'on appelait jtis italicum, le droit italique. Dans les nmnicipcs d'Italie, le droit de rendre la justice aux citoyens, au moins en matière civile et en première instance, appartenait à certains magistrats municipaux, duumviri, quatuorviri, quinquennales, œdiles, prœtores, etc. On a souvent cru qu'il en était de même hors de l'Italie et dans toutes les provinces; c'est une erreur : dans quelques villes seulement, assimilées aux municipcs d'Italie, les magistrats municipaux exerçaient , toujours sauf l'appel au gouverneur, une véritable juridiction.

Il y avait de plus, dans presque toutes les villes, et depuis le milieu du iv« siècle, un magistrat particulier, appelé defensor, élu non-seulement par la curie ou corps municipal, mais par tout le peuple, et chargé de défendre, au besoin contre le gouverneur même, les intérêts de la population. Le défenseur avait en matière civile la juridiction de première instance ; il jugeait même un certain nombre

I La Viennoise, la l"^^ Lyonnaise, la 1"= et la 2''<= Germanie, la 1"^ et la 2J>= Belgique.

'Les Alpes maritimes, les Alpes pennincs; la Gramlc-

de causes que nous appellerions aujourd'hui de police correctionnelle.

Sauf ces deux exceptions, les gouverneurs jugeaient seuls tous les procès, et les jugeaient sans aucun autre recours que l'appel à l'empereur.

Voici comment s'exerçait leur juridiction. Dans les premiers siècles de l'empire , et conformément aux anciennes coutumes, celui auquel la juridiction appartenait, préteur, gouverneur de province, ou magistrat municipal, ne faisait, quand un procès arrivait devant lui, que déterminer la règle de droit, le principe légal d'après lequel il devait être jugé. Il établissait ce que nous appelons le point de droit, et désignait ensuite un simple citoyen , nommé judex, véritable juré, qui examinait et décidait le point de fait. On faisait l'application du principe posé par le magistrat au fait reconnu par le judex, et le procès était jugé.

Peu à peu, à mesure que le despotisme impérial s'établit, et que les anciennes libertés disparurent, l'intervention àxi judex devint moins régulière. Les magistrats décidèrent , sans y recourir , certaines affaires qu'on appela exlraordinariœ cognitiones. Dioclétien aboHt formellement l'institution dans les provinces ; elle ne parut plus que comme exception, et Justinien atteste que, sous son règne, elle était complètement tombée en désuétude. La juridiction tout entière appartenait donc aux gouverneurs, d'une part agents et représentants de l'empereur en toutes choses, de l'autre, maîtres de la vie et de la fortune des citoyens, sauf l'appel à l'empereur.

Voulez-vous, messieurs, vous faire, par quelque autre voie, une idée de l'étendue de leur pouvoir et de la manière dont il s'exerçait? j'ai tiré de la Notitia imperii romani le tableau des bureaux d'un gouverneur de province ; tableau absolument pareil à celui qu'on pourrait tirer aujourd'hui de YJlinanach royal, sur la composition des bureaux d'un ministère ou d'une préfecture. Je vais le mettre sous vos yeux. Ce sont les bureaux du préfet du prétoire qu'il vous fera connaître; mais les gouverneurs subordonnés au préfet du prétoire, consulaires, correcteurs ou présidents, exerçaient, sous sa surveillance, les mêmes pouvoirs; et leurs bureaux, sur une moindre échelle , étaient presque absolument les mêmes.

Les principaux employés d'un préfet du prétoire étaient :

1» Principes ou primiscrinius ofpcii. 11 faisait citer devant

Scquanoise, la l™ et la 2'» Aquitaine, la Novcmpopulanio . la 1™ et la 2'' Narbonnaise, la 2''« et la 3' Lyonnaise, la Lyonnaise des Senons.

CIVILISATION KN FRANCE.

le trilmnal du pri'fi-t ceiix t]ui y avaient affaire : il rédigeait et dictait les jugements ; c'était sur son ordre qu'on arrêtait les prévenus. Son principal soin était la perception des impôts. Il jouissait de plusieurs privilèges.

2» Cnrnicuhirius. 11 pidjliait les ordonnances, les édits et les jugements du gouverneur. Sa charge était fort ancienne, les tiiljuns du peuple avaient un cornicularius (Valer. Max., 1. VI, 0. xi). Son nom venait de ce qu'il avait pour signe de distinction une corne , dont il se servait peut-être, soit pour les publications, soit pour imposer silence à l'audience. Le prœco, ou Hérault, lui obéissait. Il ne restait qu'un an en place, et avait lui-même un bureau nombreux. C'était une espèce de greffier en chef.

Z" Adjvlor. Aide ou suppléant qui paraît avoir été attaché aux différents emplois; sa charge était ici de faire arrêter les coupables, de présider à la torture, etc. Il avait aussi son bureau.

4" Commenlariensts. Directeur des prisons, plus considéré que nos geôliers , mais ayant les mêmes fonctions; il avait la police des prisons, conduisait les prisonniers devant le tribunal, leur fournissait des aliments quand ils étaient pauvres, leur faisait donner la question, etc.

5» Acluarii vel ah aclis. Ils écrivaient les contrats des citoyens et tous les actes destinés à faire foi en justice, les testaments, les donations, etc. De là sont venus les notaires. Comme les ac^waruattachésau préfet duprétoire ou au président ne pouvaient être i)artout,les duumvirs, et autres magistrats municipaux, eurent le droit de recevoir et de rédiger ces actes.

6» Numcraru. Ils étaient chargés de la comptabilité. Les simples gouverneurs en avaient deux, dits iabularii; les préfets du prétoire en avaient quatre: 1" Numerarius bonorum; il tenait les comptes des biens dévolus au fisc, dont les revenus devaient aller au cornes rerum j)ritalorum ; 2" Numerarius tribulorum, ; chargé des comptes des revenus publics qui allaient à Vœrarium et au comte des largesses sacrées; '5" Numerarius auri; il recevait l'or qu'on retirait des provinces , faisait changer en or les monnaies d'argent et tenait les comptes des revenus des mines d'or ; 4" Numerarius operurn publicorum ; il tenait les comptes de tous les travaux publics, ports, murs, aqueducs, thermes, et travaux auxquels était destiné le tiers des revenus des cités, et des contributions foncières levées au besoin. Ces «MJMeram avaient sous leurs ordres un grand nombre d'employés.

7" Sub adjuva. Sous aide de Yadjulor.

8» Curalor epislolarum. C'était le secrétaire chargé delà correspondance : il avait beaucoup de subordonnés , appelés epislolares.

9'lîegerendarius. Rapporteur chargé de transmettre au préfet les requêtes des administrés et de rédiger ses réponses.

lOoExccplorcs. Ils écrivaient toutes les pièces relatives aux jugements des préfets; ils les lisaient devant son tribunal : ils étaient sous la direction d'un primicerius. On pourrait les comparer à des sous-grcffiers et à des expéditionnaires.

11" Singularii vel singulares , ducenariî, cenlertariiy etc. Chefs d'une espèce de gendarmerie attachée aii service des gouverneurs de province. Les singulares les accompagnaient comme une garde militaire, faisaient exécuter leurs ordres dans la province, arrêtaient les coupables et les conduisaient en prison. Ils levaient les impôts, ainsi que les ducenarii (chefs de deux cents hommes ou cohorlales), les cenlenarii, les sexageiiarii , etc.

i2<> Frimipilus. Chef de ces cohorlales, chargé de distribuer les vivres aux soldats, au nom du préfet du prétoire : il inspectait ces vivres.

' Chap. xLii,

il est clair que les ernploytis les plus considérables sont seuls indiqués ici, et qu'ils en avaient sous leurs ordres beaucoup d'autres. On comptait, dans les bureaux du préfet du prétoire d'Al'rique, 598 employés, et 600 dans ceux du comte d'Orient. Indépendamment même du nombre, vous voyez, par la nature de leurs fonctions, que les attributions des gouverneurs de province embrassaient toutes choses, et que la société tout entière avait affaire à eux.

Permettez-moi d'arrêter un moment votre attention sur le traitement qu'ils recevaient; on en peut tirer, sur l'état social à cette époque, quelques inductions assez curieuses.

Sous Alexandre Sévère , d'après un passage de son biographe Lampride ^, les gouverneurs de province recevaient vingt livres d'argent et cent pièces d'or 2; six cruches (phialas) de vin, deux mulets et deux chevaux ; deux habits de parade (vestes foreuses) , un habit simple {vestes domesticas) , une baignoire, un cuisinier, un muletier, et enfin (je vous demande pardon de ce détail, mais il est trop caractéristique pour que je l'omette ) , quand ils n'étaient pas mariés, une concubine; quod sine lus esse non passent, dit le texte. Quand ils sortaient de charge , ils étaient toujours obligés de rendre les mulets , les chevaux , le muletier et le cuisinier. Si l'empereur était content de leur administration, ils gardaient le reste; sinon ils étaient obligés de le rendre au quadruple. Sous Constantin, le traitement en denrées subsistait encore, en partie du moins; on voit les gouverneurs de deux grandes provinces, de VAsimia et du Pont, recevoir de l'huile pour quatre lampes. Ce fut seulement sous Théodose II, précisément dans la première moitié du v*' siècle, qu'on cessa de rien donner en nature aux gouverneurs. Encore les employés de leurs bureaux, dont je viens de vous présenter le tableau, reçurent-ils jusqu'à Justinicn, dans l'empire d'Orient, une portion de leur traitement en denrées. J'insiste sur cette circonstance, parce qu'elle donne une idée du peu d'activité des relations commerciales, et de l'imperfection de la circulation dans l'empire.

Les faits sont clairs, messieurs, la nature de ce gouvernement est évidente ; nulle indépendance pour les fonctionnaires ; ils sont subordonnés l'un à l'autre, jusqu'à l'empereur qui dispose et décide pleinement de leur sort. Nul recours pour les sujets contre les fonctiomiaires, sinon à leurs supérieurs. Vous ne rencontrez nulle part de pouvoirs coordonnés, égaux, destinés à se contrôler, à se limiter l'un l'autre. Tout procède du haut en bas ou

' Selon M. Lcfronne, 3,913 francs.

DEUXIÈME LEÇON

du lias on haut, selon uno hiérarchie unique et rigoureuse. C'est le despotisme administratif pur et simple.

N'en concluez pas cependant que ce système de gouTornement, ce mécanisme administratif eut été institué dans le seul intérêt du pouvoir absolu, et n'eût jamais cherché ni produit d'autre effet que de le servir. Il faut, pour l'apprécier avec équité, se faire une juste idée de l'état des provinces , et spécialement des Gaules, au moment où la république fut remplacée par l'empire. Deux pouvoirs y régnaient j celui du proconsul romain envoyé pour gouverner passagèrement telle ou telle province; celui des anciens chefs nationaux, du gouvernement qu'avait le pays avant de tomber sous le joug romain. Ces deux pouvoirs étaient, je crois, à tout prendre, plus iniques, plus funestes que l'administration impériale qui leur succéda. Je ne crois pas que rien ait pu être plus effroyable, pour une province, que le gouvernement d'un proconsul romain, avide tyran de passage, qui venait là pour faire sa fortune et se livrer quelque temps à tous les besoins de l'intérêt personnel, à tous les caprices du pouvoir absolu. Sans doute ces proconsuls n'étaient pas tous des Verres ou des Pison ; mais les crimes d'un temps donnent aussi sa mesure ; et s'il fallait un Terrés pour soulever l'indignation de Rome , que ne pouvait pas faire un proconsul avant d'approcher de cette limite ? Quant aux anciens chefs du pays, c'était, je n'en doute pas, un gouvernement prodigieusement irrégulier, oppressif, barbare. La civilisation de la Gaule, lorsqu'elle fut conquise par les Romains, était très-inférieure à celle de Rome; les deux pouvoirs qui y prévalaient étaient, d'une part, celui des prêtres des Druides, de l'autre celui de chefs qu'on peut comparer aux chefs de clans. L'ancienne organisation sociale des campagnes en Gaule ressemblait assez en effet à celle de Tlrlande ou de la Haute-Ecosse; la population se groupait autour des hommes considérables, des grands propriétaires; Vercingentorix, par exemple, élait probablement un chef de cette sorte, patron d'une multitude de paysans, de petits propriétaires, attachés à ses domaines, à sa famille, à ses intérêts. De beaux et honorables sentiments, messieurs, peuvent se développer dans ce système ; il peut inspirer, aux hommes qui s'y trouvent engagés, des habitudes puissantes, des affeclions jirofondes ; mais il est, à tout prendre, peu favorable aux progrès de la civilisation. Rien de régulier, de général ne s'y établit ; les passions grossières s'y déploient librement; les guerres privées y sont sans fin; les mœurs y demeurent statioimaires ; toutes choses s'y décident dans des intérêts individuels ou locaux ; tout y fait obstacle à raccroissc-

ment de la prospérité, à l'extension des idées, au riche et rapide développement de l'homme et de la société. Quand l'administration impériale prévalut dans la Gaule , quelque amers et légitimes que pussent être les ressentiments et les regrets patriotiques, elle fut, à coup sur, plus éclairée, plus impartiale, plus préoccupée de vues générales et d'intérêts vraiment publics que n'avaient été les anciens gouvernements nationaux. Elle n'était ni engagée dans les rivalités de famille, de cité, de tribu, ni enchaînée à des préjugés de rehgion, de naissance, à des mœurs sauvages et immobiles. D'autre part, les gouverneurs, plus stables dans leurs fonctions, contrôlés jusqu'à un certain point par l'autorité impériale, étaient moins avides, moins violents, moins oppressifs que les proconsuls du sénat. Aussi voit-on , dans les i<='' , ii" et même ni'= siècles , un progrès véritable dans la prospérité et la civilisation de la Gaule. Les villes s'enrichissent, s'étendent; le nombre des hommes libres augmente. C'était, parmi les anciens Gaulois, une habitude, c'est-à-dire une nécessité, pour les simples hommes libres, de se mettre sous la protection d'un grand , de s'enrôler sous la bannière d'un patron ; ainsi seulement ils se procuraient quelque sécurité. Cette coutume, sans disparaître complètement, diminue dans les premiers siècles de l'administration impériale ; les hommes libres prennent une existence plus indépendante, ce qui prouve qu'elle est mieux garantie par les lois générales , par les pouvoirs publics. Plus d'égalité s'introduit entre les classes diverses ; toutes arrivent à la fortune et au pouvoir. Les mœurs s'adoucissent ; les idées s'étendent, le pays se couvre de monuments, de routes. Tout indique enfin une société qui se développe, une civilisation en progrès.

Mais les bienfaits du despotisme sont courts, et il empoisonne les sources même qu'il ouvre. Il ne possède, pour ainsi dire, qu'un mérite d'exception, une vertu de circonstance ; et dès que son heure est passée, tous les vices de sa nature éclatent et pèsent de toutes parts sur la société.

A mesure que l'empire, ou. pour mieux dire, le pouvoir de l'empereur s'afl'aiblit, à mesure qu'il se vit en proie à plus de dangers extérieurs et intérieurs, ses besoins devinrent plus grands et plus pressants; il lui fallut plus d'argent, plus d'hommes, plus de moyens d'action de tout genre; il demanda davatUage aux peuples, et on même temps il s'occupa moins d'eux. Il envoyait plus de troupes sur les frontières pour résister aux barbares, il en restait moins dans l'inléricur pour maintenir l'ordre. On dépensait plus d'argonl à Conslantinople ou à Rome pour acheter des auxiliaires ou satisfaire de dangereux courtisans; on en employait

lîâ

moins pour radminislration des provinces. Le despotisme se trouvait ainsi à la fois plus exigeant et plus faible, obligé de prendre beaucoup et incapable de protéger même le peu qu'il laissait. Ce double mal avait pleinement éclaté à la fin du iv" siècle. Non-seulement à cette époque tout progrès social a cessé ; mais le mouvement rétrograde est sensible'; le territoire est envahi de toutes parts, Tintérieur parcouru et dévasté par des bandes de barbares; la population décline, surtout dans les campagnes; au milieu des villes, les travaux publics s'arrêtent, les embellissements sont suspendus , les hommes libres recommencent en foule à rechercher la protection de quelque homme puissant. C'est la plainte continuelle des écrivains gaulois des iv^ et v<' siècles, de Salvien, par exemple, dans son ouvrage de Gnbernatione Dei, le tableau le plus vif et le plus curieux peut-être de l'état de la société à cette époque. Partout enfln apparaissent tous les symptômes de la décadence du gouvernement, de la désolation du pays.

Le mal alla si loin que l'empire Romain se sentit hors d'état de vivre : il commença par rappeler ses troupes ; il dit aux provinces, à la Grande-Bretagne, à la Gaule : « Je ne puis plus vous défendre, i> défendez-vous vous-mêmes. » Bientôt il fit davantage; il cessa de les gouverner; l'administration elle-même se retira comme les troupes. C'est le fait qui s'accomplit au milieu du V^ siècle. L'empire Romain se replie de toutes parts, et abandonne, soit aux barbares, soit à elles-mêmes, les provinces qu'il avait conquises jadis avec tant d'efforts.

Quelle est, messieurs, dans la Gaule spécialement, cette société ainsi livrée à elle-même et obligée de se suffire? Comment est -elle constituée? quels moyens, quelles forces trouvcra-t-clle en elle-même pour se maintenir?

Quatre classes de personnes, quatre conditions sociales différentes, existaient, à cette époque, dans la Gaule : 1° les sénateurs , 2° les curialcs , 3" le peuple proprement dit, désigné sous le nom de jHebs, 4° les esclaves.

L'existence distincte des familles sénatoriales est attestée par tous les monuments du temps. C'est un nom que l'on rencontre à chaque pas soit dans les documents législatifs, soit dans les historiens. Désignait-il les familles dont les membres appartenaient ou avaient appartenu au sénat romain, ou simplement les sénats municipaux des cités gauloises? C'est une question, car le sénat de chaque ville, le corps municipal connu sous le nom de curia, s'appelait souvent aussi senatus.

On ne peut guère douter, je crois, qu'il ne s'agit de familles qui avaient appartenu au sénat romain, et liraient de là leur nom de sénatoriales ;

les empereurs, maîtres do composer le sénat à leur gré, le recrutaient dans toutes les provinces de l'empire , en y appelant les familles considérables des cités. Les hommes qui avaient occupé de grandes charges, par exemple celle de gouverneurs de province, reçurent le droit d'entrer au sénat. La même faveur fut bientôt accordée à quiconque tenait de l'empereur seulement le titre honorifique de ces charges. Enfin, il suffit d'avoir obtenu un simple titre, celui de clarissime , qu'on donnait comme on donnerait aujourd'hui celui de baron ou de comte, pour être rangé parmi les sénateurs.

Cette qualité conférait de véritables privilèges qui élevaient les sénateurs au-dessus du reste des citoyens : 1° le titre même ; 2° le droit d'être jugé par un tribunal particulier; quand il s'agissait d'un procès capital contre un sénateur, le magistrat était obligé de s'adjoindre cinq assesseurs tirés au sort; 3° l'exemption de la torture; 4° enfin, l'exemption des charges ou fonctions municipales, devenues alors un fardeau très-onéreux.

Telle était la condition des familles sénatoriales. Il seraitpeut-être excessif de dire qu'elles formaient une classe de citoyens essentiellement distincte ; les sénateurs étaient pris dans toutes les classes, même parmi les affranchis ; l'empereur pouvait retirer les privUéges qu'il avait donnés. Cependant , comme ces privilèges étaient réels, et de plus héréditaires , du moins pour les enfants nés depuis l'élévation de leur père à la dignité de sénateur, il y avait là une différence réeUe de situation sociale, et le principe ou du moins l'apparence d'une aristocratie politique.

La seconde classe des citoyens était celle des curiales ou décurions, c'est-à-dire des propriétaires aisés, membres, non du sénat romain, mais delà curie ou corps municipal de leur cité. J'ai essayé de résumer, dans mes Essais sur l'Histoire de France, les lois et les faits relatifs aux curiales, et d'en tirer un tableau exact de leur condition : permettez-moi de rappeler ici ce résumé.

La classe des curiales comprenait les habitants des villes, soit qu'ils y fussent nés {munie ipes), soit qu'ils fussent venus s'y établir {incolas), qui possédaient une propriété foncière de plus de vingt-cinq arpents {jugera), et ne comptaient, à aucun titre, parmi les privilégiés exempts des fonctions curiales.

On appartenait à cette classe, soit par l'origine, soit par la désignation.

Tout enfant d'un curiale était curiale, et tenu de toutes les charges attachées à cette qualité.

Tout habitant, marchand ou autre, qui acquérait une propriété foncière au-dessus de vingt-cinq jugera , devait être réclamé par la curie, et ne pouvait refuser.

Aucun curiale ne pouvait, par un acte personnel et volontaire, sortir de sa condition. Il leur était interdit d'habiter la campagne, d'entrer dans l'armée, d'occuper des emplois

DEUXIÈME LEÇON

qui les auraient affranchis des fonctions municipales, avant d'avoir passé par toutes ces fonctions, depuis celle desimpie membre de la curie jusqu'aux premières magistratures de la cité. Alors, seulement , ils pouvaient devenir militaires, fonctionnaires publics et sénateurs. Les enfants qu'ils avaient eus avant cette élévation demeuraient curiales.

Ils ne pouvaient entrer dans le clergé qu'en laissant la jouissance de leurs biens à quelqu'un qui voulût être curiale à leur place, ou en les abandonnant à la curie même.

Comme les curiales s'efforçaient sans cesse de sortir de leur condition, une multitude de lois prescrivent la recherche de ceux qui ont fui, ou qui sont parvenus à entrer furtivement dans l'armée, dans le clergé, dans les fonctions publiques , dans le sénat , et ordonnent de les en arracher pour les rendre à la curie.

Les curiales ainsi enfermés, de gré ou de force, dans la curie, voici quelles étaient leurs fonctions et leurs charges :

lo Administrer les affaires du municipe, ses dépenses et ses revenus, soit en délibérant dans la curie, soit en occupant les magistratures municipales. Dans cette double situation , les curiales répondaient, non-seulement de leur gestion individuelle, mais des besoins delà ville, auxquels ilsétaient tenus de pourvoir eux-mêmes, en cas d'insuffisance des revenus.

2" Percevoir les impôts publics , aussi sous la responsabilité de leurs biens propres, en cas de non recouvrement. Les terres soumises à l'impôt foncier, et abandonnées par leurs possesseurs , retombaient à la curie , qui était tenue d'en payer l'impôt, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé quelqu'un qui voulût s'en charger. Si elle ne trouvait personne , l'impôt de la terre abandonnée était réparti entre les autres propriétés.

3» Nul curiale ne pouvait vendre, sans la permission du gouverneur de la province, la propriété qui le rendait curiale.

4" Les héritiers des curiales , quand ils étaient étrangers à la curie, et les veuves ou filles de curiales qui épousaient un homme non curiale , étaient tenus d'abandonner à la curie le quart de leurs biens.

5» Les curiales qui n'avaient pas d'enfants ne pouvaient disposer, par testament , que du quart de leurs biens. Les trois autres quarts allaient de droit à la curie.

6» Ils ne pouvaient s'absenter du municipe, même pour un temps limité, sans en avoir reçu l'autorisation du gouvei'neur de la province.

7° Quand ils s'étaient soustraits à la curie , et qu'on ne pouvait les ressaisir, leurs biens étaient confisqués au profit de la curie.

8" L'impôt connu sous le nom lïaurum coronarium , et qui consistait en une somme à payer au prince, à l'occasion de certains événements solennels, pesait sur les curiales seuls.

Les dédommagements accordés aux curiales accablés de telles charges étaient :

1» L'exemption de la torture, si ce n'est dans des cas trèsgraves.

2» L'exemption de certaines peines afflictivesetinfamantes réservées pour le menu peuple.

3" Après avoir parcouru toute la carrière des charges municipales, ceux qui avaient échappé à toutes les chances de ruine dont elle était semée, étaient exempts de rentrer dans les fonctions municipales, jouissaient de certains honneurs, et recevaient assez souvent le titre de comtes.

4» Les décurions tombés dans la misère étaient nourris aux dépens des municipes.

Je n'ai pas besoin d'insister pour faire sentir combien cette condition était dure et pesante, et dans quel état elle dut réduire la classe aisée des villes.

la bourgeoisie. Aussi tout indique que cette classe devenait de jour en jour moins nombreuse. Quand on cherche à se faire une idée du nombre des curiales, les documents manquent. On dressait pourtant chaque année ce qu'on appelait le tableau des membres de la curie, album curiœ: mais ces tableaux sont perdus : d'après les inscriptions de Fabretti, M. de Savigny en a cite un; c'est l'album de Canusium, Canosa, petite ville d'Italie; il est de l'an 223, et porte le nombre des curiales de cette ville à 148. A en juger d'après leur étendue et leur importance comparative , les grandes villes de la Gaule, Arles, Narbonne , Toulouse , Lyon , Nîmes , devaient en avoir bien davantage : nul doute en effet que primitivement il n'en fût ainsi ; mais le nombre des curiales alla toujours diminuant, et, à l'époque qui nous occupe, on n'en comptait guère en général plus d'une centaine dans les plus grandes cités.

La troisième classe de la société gauloise était le peuple proprement dit, ou plebs. Elle comprenait, d'une part, les petits propriétaires trop peu riches pour entrer dans la curie, de l'autre, les marchands et les artisans libres. Je n'ai rien à dire des petits propriétaires ; ils étaient probablement fort peu nombreux; mais au sujet des artisans libres, j'ai besoin d'entrer dans quelques explications.

Vous savez tous, messieurs, que, sous la république et dans les premiers temps de l'empire, l'industrie était une profession domestique, exercée par les esclaves, au profit de leur maître. Tout propriétaire d'esclaves faisait fabriquer chez lui tout ce dont il avait besoin ; il avait des esclaves forgerons, serruriers, menuisiers, cordonniers, etc. Et non-seulement il les faisait travailler pour lui, mais il vendait les produits de leur industrie aux hommes libres, ses clients ou autres, qui ne possédaient point d'esclaves.

Par une de ces révolutions lentes et cachées qu'on trouve accomplies à une certaine époque , mais dont on ne suit pas le cours, et jusqu'à l'origine desquelles on ne remonte jamais, il arriva que l'industrie sortit de la domesticité , et qu'au lieu d'artisans esclaves, il se forma des artisans libres qui travaillèrent, non pour un maître, mais pour le public et à leur profit. Ce fut un immense changement dans l'état de la société, surtout dans son avenir. Quand et comment il s'opéra au sein du monde romain, je ne le sais pas, et personne, je crois, ne l'a découvert; mais à l'époque où nous sommes, au commencement du v^ siècle, ce pas était fait : il y avait dans toutes les grandes villes de la Gaule une classe assez nombreuse d'artisans libres; déjà même ils étaient constitués en corporatiorjs, en corps de métiers représentés par quel-

qucs-uns de leurs membres. La plupart des corporations, dont on a coutume d'attribuer l'origine au moyen âge, remontent, dans le midi de la Gaule surtout et en Italie , au monde romain. Depuis Icv" siècle, on en aperçoit la trace, directe ou indirecte, à toutes les époques; et elles formaient déjà à cette époque, dans beaucoup de villes, une des principales et des plus importantes parties du peuple.

Enfin, la quatrième classe était celle des esclaves ; il y en avait de deux sortes. Nous sommes trop accoutumés h attacher au mot esclave une idée simple, à nous figurer sous ce mot une condition pleinement identique; il n'en était rien. Il faut distinguer avec soin, à l'époque qui nous occupe, les esclaves domestiques et les esclaves ruraux. Quant aux premiers, leur condition était en effet à peu près la même partout ; mais pour ceux qui cultivaient les terres , on les trouve désignés sous une foule de noms divers : coloni, inquilini, rustici, agricolœ; aratores , tributarii, oriçjinarii, adscriptitii, et ces noms indiquent presque tous des conditions différentes. Quelquefois ce sont des esclaves domestiques, envoyés dans un domaine pour travailler aux champs, au lieu de travailler dans l'intérieur des maisons de ville. D'autres sont de vrais serfs de la glèbe, qui ne pouvaient être vendus qu'avec le domaine ; ailleurs on reconnaît des métayers , qui cultivent à mi-fruit; ailleurs de vrais fermiers, qui payent leur redevance en argent; d'autres paraissent des ouvriers libres, des valets de ferme employés pour un salaire. Et tantôt ces conditions très-diverses semblent confondues sous la dénomination générale de coloni, tantôt elles sont désignées par des noms différents.

Ainsi, messieurs, à en juger d'après les mots et les apparences, une noblesse politique, une haute bourgeoisie ou noblesse municipale, le peuple proprement dit, les esclaves domestiques ou ruraux , et toutes les variétés de leur situation : telle était la société gauloise j telles étaient les forces qui subsistaient encore dans la Gaule, après la retraite de l'empire romain.

Mais que valaient réellement ces apparences? Que pouvaient effectivement ces forces? Quelle société vivante et puissante devaient former , par leur concours, les classes diverses que nous venons de reconnaître?

On est accoutumé à donner à toute classe privilégiée le nom d'aristocratie. Je ne pense pas que ce nom convienne à ces familles sénatoriales dont je viens de vous parler. C'était une collection hiérarchique de fonctionnaires, nullement une aristocratie. Ni le privilège, ni la richesse, ni même la possession du pouvoir ne suffisent k faire une aris-

tocratie. Permettez-moi d'appeler un moment votre attention sur le véritable sens de ce terme ; je n'irai pas le chercher bien loin, je consulterai l'histoire du mot dans la langue à laquelle il est emprunté.

Dans les plus anciens écrivains grecs, le mot àpsioiv, ccpiaroi désigne ordinairement le plus fort, la supériorité de la force personnelle, physique, matérielle. On le trouve ainsi employé dans Homère, Hésiode, et même dans quelques chœurs de Sophocle; il venait peut-être du mot qui désignait le dieu Mars, le dieu de la force, apr^.

Quand on avance avec le cours de la civilisation grecque, quand on approche du temps où le développement social avait fait prévaloir d'autres causes de supériorités que la force physique, le mot «pisTOi désigne le plus puissant, le plus considérable, le plus riche; c'est la qualification donnée aux principaux citoyens, quelles que soient les sources de leur puissance et de leur crédit.

Allons un peu plus loin; prenons les philosophes, les hommes accoutumés à élever , à épurer les idées; le mot apiaroi est pris souvent par eux dans un sens beaucoup plus moral ; il désigne le meilleur, le plus vertueux, le plus habile, la supériorité intellectuelle. Le gouvernement aristocratique est alors à leurs yeux le gouvernement des meilleurs, c'est-à-dire l'idéal des gouvernements.

Ainsi, la force physique, la prépondérance sociale, la supériorité morale, telles sont, pour ainsi dire, à en croire les vicissitudes du sens des mots, telles sont les gradations de l'aristocratie, les états divers par lesquels elle doit passer.

C'est qu'en effet, messieurs, pour être réelle, pour mériter son nom , il faut qu'une aristocratie possède, et possède par elle-même, l'un ou l'autre de ces caractères; il lui faut ou une force qui lui appartienne en propre, qu'elle n'emprunte de personne, que personne ne puisse lui ravir, ou une force avouée, acceptée, proclamée par les hommes sur qui elle s'exerce. Il lui faut l'indépendance ou la popularité. Elle a besoin de tenir le pouvoir de son droit personnel, comme l'aristocratie féodale, ou de le recevoir d'une élection nationale et libre, comme il arrive dans les gouvernements représentatifs. Rien de pareil ne se rencontre dans l'aristocratie sénatoriale des Gaules : elle ne possède ni l'indépendance, ni la popularité. Pouvoir, richesse, privilège, tout en elle est emprunté et précaire. Sans doute, les familles sénatoriales étaient quelque chose dans la société et dans l'esprit des peuples, car elles étaient riches et avaient occupé les charges publiques ; mais elles étaient incapables d'aucun grand effort, incapables d'entraîner le peuple à leur suite, soit pour défendre, soit pour gouverner le pays.

DEUXIÈME LEÇON

Voyons la seconde classe, celle des curiales, et recherchons quelle est sa force réelle. A en juger par les apparences, il y a ici quelque chose de plus : la présence des principes de liberté est évidente ; les voici tels que j'ai déjà essayé de les mettre en lumière dans mon Essai sur le régime viutiicipal romain , au v siècle :

1° Tout habitant, possesseur d'une fortune qui garantit son indépendance et ses lumières, est curiale, et comme tel appelé à jirendre part à l'administration des affaires de la cité.

Ainsi le droit est attaché à la capacité présumée, sans aucun privilège de naissance , sans aucune limite dénombre; et ce droit n'est pas un simple droit d'élection, c'est le droit de délibération pleine, de participation immédiate aux affaires, tel qu'il peut exister dans l'enceinte d'une ville, et pour des intérêts que peuvent comprendre et débattre presque tous ceux qui sont capables de s'élever au-dessus de l'existence individuelle. La curie n'est point un conseil municipal restreint et choisi; c'est la réunion des habitants qui possèdent les conditions de la capacité curiale.

2» Une assemblée ne peut administrer; il faut des magistrats. Ils sont tous élus par la curie, pour un temps trèscourt, et leur propre fortune répond de leur administration.

ô» Enfin, dans les grandes circonstances, quand il s'agit de changer le sort de la cité, ou d'élire un magistrat revêtu d'une autorité vague et plus arbitraire, la curie elle-même ne suffit point, la totalité des habitants est appelée à concourir à ces actes solennels.

Oui ne croirait, à l'aspect de tels droits, reconnaître une petite république oîi la vie municipale et la vie politique sont confondues, où prévaut le régime le plus démocratique? qui penserait qu'un munieipe ainsi réglé fait partie d'un grand empire, et tient par des liens étroits et nécessaires, à un pouvoir central éloigné et souverain? Qui ne s'attendrait, au contraire, à trouver là tous les éclats de liberté, toutes les agitations, toutes les brigues, et souvent tous les désordres, toutes les violences, qui, à toutes les époques, caractérisent les petites sociétés ainsi enfermées et gouvernées dans leurs murs?

11 n'en est rien , et tous ces principes sont sans vie. En voici d'autres qui les frappent à mort.

1" Tels sont les effets et les exigences du despotisme central que la qualité de curiale n'est plus un droit reconnu à tous ceux qui sont capables de l'exercer, mais un fardeau imposé à tous ceux qui peuvent le porter. D'une part, le gouvernement s'est déchargé du soin de pourvoir aux services publics qui ne touchent pas son propre intérêt, et l'a rejeté sur cette classe de citoyens; d'autre part, il les emploie à percevoir les impôts qui lui sont destinés, et les rend responsables du recouvrement. 11 ruine les curiales pour solder ses fonctionnaires et ses soldats; il accorde à ses fonctionnaires, et à ses soldats tous les avantages du privilège, pour qu'ils lui servent à emitêcherlescurialesdesc soustraire à la ruine. Complètement nuls comme citoyens, les curiales ne vivent que pour être exploités et détruits comme bourgeois.

2" Les magistrats électifs des curies ne sont au fait que les agents gratuits du despotisme, au profit duquel ils dépouillent leurs concitoyens, en attendant qu'ils puissent , de manière ou d'autre, se soustraire A cette dure obligation.

â" Leur élection même est sans valeiu-, car le délégué impérial dans la province peut l'annider; et ils ont le plus grand intérêt à obtenir de lui cette faveur. Par là encore ils sont dans sa main.

4» Enfin , leur autorité n'est point réelle, car elle n"a point de sanction. Nulle juridiction effective ne leur est accordée; ils ne font rien qui ne puisse être annidé. Il y a plus: comme le despotisme s'aperçoit tous les jours plus clairement de leur mauvaise volonté ou de leur impuissance, chaque jour il pénètre plus avant lui-même et par ses délégués directs, dans le domaine de leurs attributions. Les affaires de la curie s'évanouissent successivement avec ses pouvoirs, et un jour viendra oii le régime municipal pourra être aboli d'un seul coup, dans l'empire encore subsistant, « parce que, dira le » législateur, toutes ces lois errent en quelque sorte vaine- » ment et sans objet autour du sol légal '. »

Vous le voyez , messieurs , la force , la vie réelle manquaient aux curiales, aussi bien qu'aux familles sénatoriales; ils n'étaient pas plus capables de défendre et de gouverner la société.

Quant au peuple, je n'ai pas besoin de m'arrêter sur sa situation; il est bien clair qu'il n'était pas en état de sauver et de régénérer le monde romain. Cependant il ne faut pas le croire aussi faible, aussi nul qu'on le suppose communément. Il était assez nombreux, surtout dans le midi de la Gaule, soit par suite du développement de l'activité industrielle pendant les trois premiers siècles, soit par la retraite , dans les villes , d'une partie de la population des campagnes fuyant les dévastations des barbares. D'ailleurs, plus le désordre augmentait, plus l'influence populaire tendait aussi à croître. Dans les temps réguliers , quand l'administration , SCS fonctionnaires et ses troupes étaient là, quand la curie n'était pas ruinée et impuissante , le peuple demeurait dans son état ordinaire d'inaction et de dépendance. Mais quand tous les maîtres de la société furent déchus, quand la dissolution fut générale, le peuple devint quelque chose; il prit du moins un certain degré d'activité et d'importance locale.

Je n'ai rien à dire des esclaves ; ils n'étaient rien pour eux-mêmes ; comment auraient-ils pu quelque chose pour la société? C'était d'ailleurs sur les colons que portaient surtout les désastres des invasions ; c'étaient les colons que les barbares pillaient , chassaient, emmenaient captifs pèle-mèle avec leurs bestiaux. Je dois cependant vous faire remarquer que , sous le rapport impérial , la condition des esclaves s'était adoucie. La législation en fait foi.

Essayons, messieurs, de rapprocher tous ces traits épars de la société civile gauloise au v siècle, et de nous la représenter dans son ensemble avec quelque vérité.

Son gouvernement était monarchique, despotique même ; et toutes les institutions, tous les pouvoirs monarchiques tondjaient , abandonnaient eux-

> !Vov. 46, rendue par rompiTcur d'Orient. Léon te philosophe, vers la fm du ixe siècle.

mêmes leur poste. Son organisation intérieure semblait aristocratique; mais c'était une aristocratie sans force, sans consistance , incapable déjouer un rôle public. Un élément démocratique , des municipalités , une bourgeoisie libre y paraissaient encore; mais la démocratie y est aussi énervée, aussi impuissante que l'aristocratie et la monarchie. La société tout entière se dissout et se meurt. Iciserévèle, messieurs, le vice radical de la société romaine , de toute société où l'esclavage subsiste sur une grande échelle, où quelques maîtres régnent sur des troupeaux de peuples. En tous pays, en tous temps, quel que soit même le régime politique, au bout d'un intervalle plus ou moins long, par le seul effet de la jouissance du pouvoir, de la richesse, du développement intellectuel , de tous les avantages sociaux , les classes supérieures s'usent, s'énervent; elles ont besoin d'être sans cesse excitées par l'émulation, renouvelées par l'immigration des classes qui vivent et travaillent au-dessous d'elles. Voyez ce qui s'est passé dans l'Europe moderne. Il y a eu une prodigieuse variété de conditions sociales , des degrés infinis dans la richesse , la liberté, les lumières, l'influence, la civilisalion. Et sur tous les degrés de cette longue échelle, un mouvement ascendant a constamment poussé chaque classe, et toutes les classes les unes par les autres, vers un plus grand développement; et aucune n'a pu y demeurer étrangère. De là la fécondité , l'immortalité pour ainsi dire de la civi-

lisation moderne , sans cesse recrutée et rajeunie.

Rien de semblable n'existait dans la société romaine; les hommes y étaient divisés en deux grandes classes, séparées par un intervalle immense; point de variété, point de mouvement ascendant, point de démocratie véritable : c'était en quelque sorte, une société d'officiers , qui ne savait où se recruter, et ne se recrutait point en effet. Il y eut bien , du 1'='' au ni" siècle , comme je l'ai dit tout à l'heure, un mouvement de progrès dans le menu peuple ; il gagna en liberté , en nombre , en activité. Mais ce mouvement fut beaucoup trop lent , beaucoup trop peu étendu , pour que le peuple put arriver à temps , et en renouvelant les classes supérieures , les sauver de leur propre décadence.

A côté d'elles s'était formée une autre société, plus jeune, plus énergique , plus féconde, la société ecclésiastique. Ce fut à celle-là que se rallia le peuple. Aucun lien puissant ne l'unissait aux sénateurs, ni peut-être aux curiales; il se groupa autour des prêtres et des évêques. Etrangère à la société civile payenne, dont les maîtres ne lui avaient point fait sa place , la masse de la population entra avec ardeur dans la société chrétienne, dont les chefs lui tendaient les bras. L'aristocratie sénatoriale et curiale n'était qu'un fantôme : le clergé devint l'aristocratie réelle; il n'y avait point de peuple romain; il y eut un peuple chrétien. C'est de celui-là que nous nous occuperons dans notre prochaine réunion.

TROISIÈME LEÇON

Objet de la leçon. — Variété des principes et des formes de la société religieuse en Europe. — Classification des divers systèmes, 1" quant aux rapports de TEglise avec l'Etal; 2» quant à la constitution intérieure de l'Église. — Tous ces systèmes prétendent remonter à l'Eglise primitive. — Examen critique de ces prétentions. — Elles ont toutes une certaine mesure de légitimité. — Fluctuation et complexité de la situation extérieure et du régime intérieur de la société chrétienne du i<=i' au v-' siècle. — Tendances dominantes. — Faits qui avaient prévalu au v<= siècle. — Causes de liberté dans l'Eglise à cette époque. — De l'élection des évêques. — Des conciles. — Comparaison de la société religieuse et de la société civile. — De la vie des chefs de ces deux sociétés. — Lettres de Sidoine Apollinaire.

Messieurs ,

C'est de l'état de la société religieuse au v" siècle que nous avons à nous occuper aujourd'hui. Je

n'ai pas besoin de vous rappeler la grandeur du rôle qu'elle a joue dans l'histoire de la civilisation moderne ; c'est un fait évident et convenu. Ce n'est pas la première fois que ce fait s'est reproduit ; il y

TROISIÈME LEÇON

a eu dans le monde plus d'un éclatant exemple de la puissance de la société religieuse, de ses idées, de ses institutions, de son gouvernement. Mais une différence fondamentale est à remarquer. En Asie , en Afrique, dans l'antiquité, partout avant notre Europe, la société religieuse se présente sous une forme générale et unique; un système y prévaut, un principe y domine; tantôt elle est subordonnée; c'est le pouvoir temporel qui exerce les fonctions spirituelles, et gouverne le culte et même les croyances; tantôt elle occupe la première place; c'est le pouvoir spirituel qui règne sur l'ordre civil. Dans l'un et l'autre cas, la situation et l'organisation de la société religieuse sont simples, claires, stables. Dans l'Europe moderne , au contraire, elle a été le théâtre des systèmes les plus divers ; on y rencontre tous les principes; elle renferme en quelque sorte des exemples, des échantillons de toutes les formes sous lesquelles elle a paru ailleurs.

Essayons , pour plus de clarté , de démêler et de classer les différents principes, les différents systèmes qui ont été soutenus ou appliqués dans la société religieuse européenne, les constitutions diverses qu'elle a subies.

Deux grandes questions se présentent : d'une part, la situation pour ainsi dire extérieure de la société religieuse, sa manière d'être envers la société civile, les relations de l'Église avec l'Etat, d'autre part, l'organisation intérieure, le gouvernement propre de la société religieuse elle-même.

A l'une ou à l'autre de ces questions se rattachent toutes les modifications dont elle a été l'objet. Je m'occupe d'abord de la situation extérieure , de ses rapports avec l'État.

Quatre systèmes essentiellement différents ont été soutenus à ce sujet :

1" L'Etat est subordonné à l'Église : sous le point de vue moral, dans l'ordre chronologique même, l'Eglise précède l'Etat; l'Église est la société première, supérieure, éternelle ; la société civile n'est qu'une conséquence , une application de ses maximes; c'est au pouvoir spirituel qu'appartient la souveraineté ; le pouvoir temporel ne doit être que son instrument.

2° Ce n'est pas l'État qui est dans l'Église, mais l'Église dans l'État : c'est l'État qui règle le territoire, fait la guerre, perçoit les impôts, gouverne toute la destinée extérieure des citoyens. C'est à lui de donner à la société religieuse la forme, les institutions qui conviennent le mieux à la société générale. Dès que les croyances cessent d'être individuelles, dès qu'elles donnent naissance à des associations , celles-ci tombent sous l'atteinte du pouvoir temporel, seul véritable pouvoir.

3» L'Église doit être, dans l'État, indépendante,

inaperçue; l'Etat n'a rien à démêler avec elle; le pouvoir temporel ne doit prendre, des croyances religieuses , aucune connaissance ; qu'il les laisse se rapprocher, se séparer, vivre et se gouverner comme il leur convient; il n'a, pour intervenir dans leurs affaires, ni droit, ni bon motif.

4° l'Etat et l'Eglise sont des sociétés distinctes, il est vrai, mais contiguës, engagées l'une dans l'autre ; qu'el'es vivent séparées , mais non étrangères ; qu'elles s'allient à certaines conditions , et subsistent chacune pour son compte, en se faisant de mutuels sacrifices, en se prêtant un mutuel appui.

Quant à l'organisation intérieure de la société religieuse elle-même, la diversité des principes et des formes est encore plus grande.

Et d'abord , deux grands systèmes se distinguent : dans l'un , le pouvoir est concentré aux mains du clergé ; les prêtres seuls forment un corps constitué ; c'est la société ecclésiastique qui gouverne la société religieuse : dans l'autre, la société religieuse se gouverne elle-même, intervient du moins dans son gouvernement ; l'organisation sociale embrasse les fidèles aussi bien que les prêtres.

Le gouvernement appartient-il à la société ecclésiastique seule? Elle peut être constituée selon les modes les plus divers : 1° sous la forme de la monarchie pure ; l'histoire du monde en a offert plus d'un exemple; 2° sous une forme aristocratique; tel est le régime où des évêques , soit chacun dans son diocèse, soit réunis en assemblées, gouvernent l'Église de leur propre droit, et sans le concours du clergé inférieur; 3" sous une forme démocratique, lorsque, par exemple, le gouvernement de l'Église appartient à tout le clergé , à des assemblées de prêtres égaux entre eux.

La société religieuse se gouverne-t-elle elle-même? la variété n'y sera pas moins grande : 1" Les fidèles , les laïques siégeront avec les prêtres dans les assemblées chargées du gouvernement de l'Église ; 2° il n'y aura point de gouvernement général de l'Eglise; chaque congrégation particulière, locale, formera une Eglise indépendante, qui se gouvernera elle-même, dont les membres choisiront le chef spirituel selon leur croyance et leur dessein ; 3« il n'y aura point de gouvernement spirituel distinct et permanent . point de clergé , point de prêtres ; l'enseignement, la prédication, toutes les fonctions spirituelles seront exercées par les fidèles eux-mêmes , selon l'occasion , l'inspiration , en proie à une continuelle mobilité.

Je pourrais combiner entre elles ces formes diverses, en mêler les éléments dans des proportions différentes, en faire naître ainsi une foule d'autres diversités ; je ne ferais rien qui ne fût dt\jà connu.

Et non-seulement, messieurs, tous ces principes ont été professés , tous ces systèmes soutenus comme seuls vrais et légitimes , mais ils ont tous été appliqués; ils ont tous existé réellement. Qui ignore qu'aux xii" et xiii'^ siècles le pouvoir spirituel a réclamé comme son droit, tantôt l'exercice direct, tantùt la domination indirecte du pouvoir temporel? Qui ne voit qu'en Angleterre, où le parlement a disposé de la foi comme de la couronne, l'Église est subordonnée à l'État? que sont la papauté, rérastianisme ', l'épiscopat, le presbytérianisme , les indépendants , les quakers , sinon les applications des doctrines que je viens d'indiquer? toutes les doctrines se sont changées en faits ; il y a des exemples de tous les systèmes et de leurs combinaisons si variées.

Et non-seulement tous les systèmes ont été réalisés, mais ils ont tous prétendu à la légitimité historique aussi bien qu'à la légitimité ratioimelle ; ils ont tous reporté leur origine aux premiers temps de l'Église chrétienne ; ils ont tous revendiqué des faits anciens, comme fondement et justification.

Messieurs, ni les uns ni les autres n'ont eu complètement tort: on trouve, dans les premiers siècles de l'Église, des faits auxquels ils peuvent tous se rattacher. Ce n'est pas à dire qu'ils soient tous également vrais rationnellement, également fondés historiquement, ni qu'ils représentent une série d'états divers par lesquels l'Église ait passé tour h tour. Mais il y a , dans chacun de ces systèmes , une part plus ou moins grande de vérité morale , de réalité historique. Ils ont tous joué un rôle, occupé une place dans l'histoire de la société religieuse moderne; ils ont tous, à des degrés inégaux , concouru au travail de sa formation.

Je vais les rechercher successivement dans les cinq premiers siècles de l'Église; nous n'aurons pas de peine à les y démêler.

Prenons d'abord tout ce qui se rapporte à la situation extérieure de l'Église, à ses relations avec la société civile.

Quant au système de l'Église indépendante, inaperçue dans l'État, existant, se gouvernant sans que le pouvoir temporel intervienne , c'est évidemment la situation primitive de l'Eglise chrétienne. Tant qu'elle a été renfermée dans un étroit espace, ou disséminée en petites congrégations isolées, obscures , le gouvernement romain l'a ignorée, l'a laissée vivre et se régir comme il lui convenait.

Cet état a cessé ; l'empire romain a pris connaissance de la société chrétienne ; je ne parle pas du

» Système dans lequel TÉglise est gouvernée par TÉtat, ainsi nommé trÉraste, théologien et médecin allemand du xvi<^ siècle, qui , le premier, l'a soutenu avec éclat.

moment où il en a pris connaissance pour la persécuter, mais de celui où le monde romain est devenu chrétien , où le christianisme est monté sur le trône avec Constantin. La situation de l'Église envers l'État a grandement changé à cette époque. Il serait faux de dire qu'elle est tombée alors sous le gouvernement de l'État, que le système de sa subordination au pouvoir temporel a prévalu. En général les empereurs n'ont pas prétendu régler la foi; ils ont accepté la doctrine de l'Église. La plupart des questions qui ont provoqué depuis la rivalité des deux pouvoirs ne s'élevaient pas encore à cette époque. Cependant on y rencontre un grand nombre de faits dans lesquels le système de la souveraineté de l'État sur l'ÉgUse a pu prendre et a pris en effet son origine. Vers la fin du m" et au commencement du iv« siècle , par exemple , les évoques avaient avec les empereurs un ton extrêmement humble et soumis ; ils exaltaient sans cesse la majesté impériale. Si elle avait prétendu porter atteinte à l'indépendance de leur foi, ils se seraient défendus et se défendirent souvent en effet avec énergie ; mais ils avaient grand besoin de sa protection ; elle était nouvelle pour eux , à peine venaient-ils d'être reconnus et adoptés ; ils traitaient le pouvoir temporel avec beaucoup d'égards et de ménagement. D'ailleurs ils ne pouvaient rien par eux-mêmes; la société religieusç ou plutôt son gouvernement n'avait , à cette époque , aucun moyen de faire exécuter ses volontés ; les institutions, les règles, les habitudes lui manquaient ; il était sans cesse obligé de recourir à l'intervention du gouvernement civil, seul ancien, seul organisé. Ce besoin continuel d'un aveu étranger donnait à la société religieuse un air de subordination et de dépendance plus extérieure que réelle ; au fond , l'indépendance et même la puissance étaient grandes ; mais , dans presque toutes les affaires, pour tous les intérêts de l'Église, l'empereur intervenait; on invoquait son consentement et son action. Les conciles étaient ordinairement convoqués par son ordre ; et non-seulement il les convoquait, mais il y présidait , soit par lui-même, soit par ses délégués; il décidait quelles matières y seraient traitées. Ainsi , Constantin assistait en personne au concile d'Arles en 314, au concile de Nicée en 52o, et dirigeait, du moins en apparence, les délibérations. Je dis en apparence; car la présence même de l'empereur dans un concile était une conquête de l'Église , et prouvait sa victoire bien plus que sa soumission. Mais enfin les formes étaient celles d'une subordination respectueuse; l'Église se servait de la force de l'empire , se couvrait de sa majesté ; et rérastianisme , indépendamment des motifs rationnels dont il se prévaut . a trouvé, dans

TROISIÈME LEÇON

liO

rhisloirc de cette époque , des faits qui lui ont pu servir de justification.

Quant au système contraire , la souveraineté générale et absolue de l'Église, il est clair qu'il ne saurait se rencontrer dans le berceau d'une société religieuse ; il appartient nécessairement aux jours de sa plus grande force , de son plus puissant développement. Cependant , on le voit déjà poindre au v siècle, et poindre très -clairement. C'est déjà un principe reconnu, avoué de la société civile, comme il est proclamé par la société religieuse, que la supériorité des intérêts spirituels sur les intérêts temporels, de la destinée du croyant sur celle du citoyen. Il en résulte que le langage des chefs de la société spirituelle, des prêtres , des évêques, naguère si modeste, est devenu confiant, lier, souvent même hautain, tandis que celui des chefs de la société civile , des empereurs eux-mêmes, malgré sa vieille pompe, est, au fond, modeste et soumis. A cette époque d'ailleurs le gouvernement temporel était en grande décadence ; l'empire périssait; le pouvoir impérial tombait de jour en jour dans une ridicule nullité. Le pouvoir spirituel au contraire se fortifiait, grandissait, pénétrait de plus en plus dans la société civile; l'Eglise devenait plus riche; sa juridiction s'étendait; elle marchait visiblement à la domination. La chute complète de l'empire en Occident , et l'avènement des monarchies barbares contribuèrent beaucoup à élever ses prétentions et son pouvoir. L'Église avait été, sous les empereurs , obscure, faible, enfant, si je puis me servir de cette expression ; elle en avait contracté, avec eux, une sorte de réserve; elle était accoutumée à respecter leur pouvoir, leur nom. Peut-être, si l'empire avait subsisté , ne se seraitclle jamais complètement dégagée de cette habitude de sa première jeunesse. Ce qui donnerait lieu de le croire, c'est qu'il en est arrivé ainsi dans l'empire d'Orient ; l'empire d'Orient a vécu douze siècles dans une décadence continuelle ; le pouvoir impérial n'y était pas redoutable; cependant l'Eglise n'y est point arrivée , n'y a pas même prétendu à la souveraineté. L'Eglise grecque est restée avec les empereurs d'Orient , à peu près dans la relation où était rÉglise romaine avec les empereurs romains. En Occident, l'empire est tombé; des rois couverts de fourrures ont succédé aux princes revêtus de la pourpre ; l'Eglise n'a pas porté à ces nouveaux venus la même considération , le même respect. Elle a, de plus, été obligée, pour lutter contre leur barbarie , de tendre extrêmement le ressort du pouvoir spirituel ; l'exaltation du sentiment des peuples à ce sujet a été son moyen d'action et de défense. De là ce progrès si rapide de ses prétentions à la souveraineté . qui n'apparais-

sait encore, au v siècle, que dans le lointain.

Quant au système de l'alliance entre les deux sociétés distinctes et indépendantes, il n'est pas difficile à reconnaître à l'époque qui nous occupe , car c'était celui qui prévalait ; rien n'était précis ni fixe dans les conditions de l'alliance ; l'égalité ne devait pas être longue entre les deux pouvoirs; mais ils subsistaient chacun dans sa sphère, et traitaient ensemble chaque fois qu'ils venaient à se rencontrer.

Nous trouvons donc, du i" au v siècle, tantôt dans leur plein développement, tantôt en germe, tous les systèmes selon lesquels peuvent être réglés les rapports de l'Eglise avec l'Etat; ils ont tous leur origine dans des faits voisins du herceau de la société religieuse. Passons à l'organisation intérieure de cette société , au gouvernement propre de l'Église ; nous arriverons au même résultat.

Deux principes contraires , vous vous le rappelez , peuvent présider à cette organisation : ou la société religieuse se gouverne elle-même , ou la société ecclésiastique est seule constituée et possède seule le pouvoir.

Il est clair que cette dernière forme ne saurait être celle d'une Eglise naissante : aucune association morale ne commence par l'inertie de la masse des associés , par la séparation du peuple et du gouvernement. Aussi est-il certain qu'à l'origine du christianisme, les fidèles prenaient part à l'administration de la société. Le système presbytérien , c'est-à-dire le gouvernement de fEglise par ses chefs spirituels assistés des plus considérables d'entre les fidèles, tel a été le régime primitif. Beaucoup de questions peuvent s'élever sur les noms , les fonctions, les relations de ces chefs, ecclésiastiques et laïques, des congrégations naissantes ; leur concours au gouvernement des alTaircs communes ne semble pas douteux.

Nul doute aussi qu'à cette époque , les sociétés séparées, les congrégations chrétiennes de chaque ville ne fussent beaucoup plus indépendantes l'une de l'autre qu'elles ne l'ont été depuis ; nul doute qu'elles ne se gouvernassent , je ne dirai pas complètement, mais à beaucoup d'égards, chacune pour son compte et isolément. De là le système des Indépendants , qui veulent que la société religieuse n'ait point de gouvernement général, et que chaque congrégation locale soit une société complète et souveraine.

Nul doute enfin que dans ces petites sociétés chrétiennes naissantes, éloignées les unes des autres, sonvent dépourvues de moyens de prédication et d'instruction, nul doute qu'en l'absence d'un chef spirituel institué par les premiers fondateurs do la foi , il ne soit souvent arrivé que, poussé

par un clan intérieur, quelque homme, puissant par l'esprit et doué du don d'.igir sur les hommes, un simple fidèle ne se soit levé , n'ait pris la parole, ot n'ait prêché la petite association dont il faisait partie. De là le système des quakers, le système de la prédication spontanée, individuelle, sans aucun ordre de prêtres, sans clergé légalement institué et permanent.

Voilà déjà quelques-uns des principes, quelquesunes des formes de la société religieuse qui se rencontrent dans le berceau de l'Église chrétienne. Il en contenait bien d'autres : peut-être même ceuxlà n'é(aicnt-ils pas les plus puissants.

Et d'abord il est incontestable que les premiers fondateurs , ou, pour mieux dire, les premiers instruments de la fondation du christianisme, les apôtres se regardaient comme investis d'une mission spéciale, reçue d'en haut, et à leur tour transmettaient à leurs disciples, par l'imposition des mains ou sous toute autre forme, le droit d'enseigner et de prêcher. L'ordination est un fait primitif dans l'Église chrétienne. De là un ordre de prêtres, un clergé distinct, permanent, investi de fonctions et de droits particuliers.

Autre fait primitif. Les congrégations particulières étaient, il est vrai, assez isolées; mais elles tendaient à se réunir, à vivre sous une foi , sous une discipline commune ; c'est l'effort naturel de toute société qui se forme; c'est la condition nécessaire de son extension, de son aflfermissement. Le rapprochement, l'assimilation des éléments divers, le mouvement vers l'unité, tel est le cours de la création. Les premiers propagateurs du cliristiaiiisme, les apôtres ou leurs disciples, conservaient d'ailleurs, sur les congrégations même dont ils s'éloignaient, une certaine autorité, une surveillance lointaine, mais efficace, lis avaient soin de former, ou de maintenir, entre les Lglises particulières, des liens non-seulement de fraternité morale, mais d'organisation. Delà une tendance constante vers un gouvernement général de l'Église , une constitution identique et permanente.

Il me parait enfin hors de doute que, dans les idées des premiers chrétiens, dans leur sentiment simple et commun , les apôtres étaient regardés comme supérieurs à leurs disciples , les disciples immédiats des apôtres comme supérieurs à leurs successeurs , supériorité purement morale , point légale ni établie comme une institution, mais réelle et avouée. De là le premier germe , le germe religieux du système épiscopal. Il est aussi venu d'une autre source. Les villes où pénétrait le christianisme étaient très -inégales en population, en richesse , en importance ; et non-seulement il y avait entre elles de telles inégalités matérielles, mais une

grande inégalité de développement intellectuel, de pouvoir moral. L'influence se distribua donc inégalement entre les chefs spirituels des congrégations. Les chefs des villes les plus considérables, les plus éclairées , prirent naturellement de l'ascendant, exercèrent une véritable autorité, d'abord morale, ensuite réglée, sur les congrégations environnantes. C'est là le germe politique du système épiscopal.

Ainsi , messieurs , en même temps que vous reconnaissez, dans l'état primitif de la société religieuse, l'association des laïques aux prêtres dans le gouvernement, c'est-à-dire, le système presbytérien ; l'isolement des congrégations particulières, c'est-à-dire le système des indépendants; la prédication libre, spontanée, accidentelle, c'est-à-dire le système des quakers ; en même temps vous y voyez naître, contre le système des quakers, un ordre de prêtres, un clergé permanent; contre le système des indépendants, un gouvernement gérai de l'Église ; contre le système presbytérien , un régime d'inégalité entre les prêtres mêmes, le régime épiscopal.

Comment se sont développés ces principes si divers et quelquefois si contraires? quelles causes ont abaissé les uns, élevé les autres? Et d'abord comment s'est accomplie la transition du gouvernement partagé par les fidèles, au gouvernement du clergé seul? Comment la société religieuse a-tellc passé sous l'empire de la société ecclésiastique?

On a fait, dans cette révolution, messieurs, une large part à l'ambition du clergé , aux intérêts personnels, aux passions humaines. Je ne prétends point la réduire ; il est vrai , toutes ces causes ont contribué au résultat qui nous occupe; et pourtant s'il n'y avait eu que de telles causes, c'est-à-dire des causes légitimes, jamais ce résultat ne serait arrivé. J'ai déjà eu occasion de le dire, et je saisis toutes les occasions de le répéter ; aucun grand événement n'arrive par des causes complètement illégitimes ; soit à côté, soit au-dessous de celles-là, il y a toujours des causes légitimes, de bonnes et justes raisons pour qu'un fait important s'accomplisse. Nous en rencontrons ici un nouvel exemple.

C'est , je crois, un principe certain et maintenant établi dans un grand nombre d'esprits , que la participation au pouvoir suppose la capacité morale de l'exercer; où la capacité manque réellement, la participation au pouvoir périt naturellement. Le droit continue de résider virtuellement dans la nature humaine; mais il sommeille, ou plutôt il n'existe qu'en germe, en perspective , en attendant que la capacité se développe, pour se développer avec elle et paraître au jour.

Rappelez-vous , messieurs, ce que j'ai eu l'honneur de vous dire , dans notre dernière réunion ,

TROISIEME LEÇON

sur l'étal de la sociclc civile romaine au v siècle : j'ai essayé de vous peindre sa profonde décadence; vous avez vu que les classes aristocratiques périssaient, prodigieusement réduites en nombre, sans influence, sans vertu. Quiconque, dans leur sein, possédait quelque énergie, quelque activité morale, entrait dans le clergé chrétien. Il ne restait réellement que le menu peuple, plebs romana, qui se ralliait autour des prêtres et des évoques, et formait le peuple chrétien.

Entre ce peuple et ses nouveaux chefs . entre la société religieuse et la société ecclésiastique, l'inégalité était grande : inégalité non -seulement de richesse, d'influence, de situation sociale, mais de lumières, de développement intellectuel et moral. Et plus le christianisme, par le seul fait de sa durée, se développait, s'étendait, s'élevait, plus cette inégalité croissait et éclatait. Les questions de foi, de doctrine, devenaient, d'année en année, plus complexes et plus difficiles; les règles de la discipline de l'Eglise, ses relations avec la société civile, s'étendaient, s'embarrassaient également; en sorte que pour prendre part à l'administration de ses affaires, il fallait, d'époque en époque, un plus grand développement d'esprit, de science, de caractère, en un mot des conditions morales plus élevées et plus rares. Et cependant tels étaient le trouble général de la société et le malheur des temps, que l'état moral du peuple , au lieu de s'améliorer et de s'élever, s'abaissait de jour en jour.

C'est là, messieurs, quand on a fait la part de toutes les passions humaines , de tous les intérêts personnels , c'est là la véritable cause qui a fait passer la société religieuse sous l'empire de la société ecclésiastique, qui a exclu du pouvoir les fidèles pour le livrer au seul clergé.

Comment s'opéra la seconde révolution dont nous avons déjà saisi l'origine? Comment, dans le sein même delà société ecclésiastique, le pouvoir passal-il du corps des prêtres aux évéques?

Ici , messieurs, une distinction importante est à faire : l'état des choses n'était point le même au v^ siècle quant au pouvoir des évéques dans leur siège , et au gouvernement général de l'Eglise. Dans l'intérieur du diocèse, l'évêque ne gouvernait pas seul ; il agissait avec le concours et l'assentiment de son clergé. Ce n'était pas là une véritable institution; le fait n'était pas réglé d'une manière fixe, ni selon des formes permanentes; mais il est évident toutes les fois qu'il s'agit de l'administration urbaine ou diocésaine. Les mots cum ossensu clericorum reviennent sans cesse dans les monuments du temps. S'agit-il au contraire du gouvernement général, soit de la province ecclésiastique . soit de

l'Église fout entière? Les choses changent; les évéques vont seuls aux conciles investis de ce gouvernement ; et quand de simples prêtres y paraissent, c'est comme délégués de leur évêque. Le gouvernement général de l'Eglise, à cette époque, est entièrement épiscopal.

N'attachez cepetulantpas à ces mots le sens qu'ils ont emporté plus tard : tie croyez pas que chaque évêque allât aux conciles , uniquement pour son propre compte , en vertu de son propre droit. Il y allait comme représentant de son clergé. Ij'idée que l'évêque, chef naturel de ses prêtres, parlait et agissait partout pour leur compte et en leur nom, était alors dans tous les esprits, dans celui des évoques eux-mêmes, et limitait leur pouvoir tout en leur servant d'échelon pour monter plus haut et s'aff'ranchir.

Une autre cause, encore plus décisive peut-être, bornait les conciles aux seuls évéques; c'était le petit nombre des prêtres et l'embarras de leur fréquent déplacement. A en juger par le grand rôle qu'ils jouent, et, passez-moi cette expression, par le bruit qu'ils font au v siècle, on est tenté de croire les prêtres fort nombreux. Il n'en était rien : quelques indications positives, quelques témoignages historiques , le prouvent directement. Au commencement du v siècle , par exemple , il est question du nombre des prêtres à Rome; et on dit, comme une grande richesse , que Rome a vingtquatre églises et soixante-seize prêtres. Les preuves indirectes fournissent les mêmes conclusions; les actes des conciles du iv*' et du v* siècle sont pleins de canons qui défendent à un simple clerc d'aller se faire ordonner dans un autre diocèse que le sien ; à un prêtre de quitter son diocèse pour aller servir ailleurs , ou même de voyager sans le consentement de son évêque *. On s'applique, par toutes sortes de moyens , à fixer les prêtres dans le lieu où ils sont ; on les garde, on les retient avec un soin extrême, tant ils sont rares, tant les évéques pourraient être tentés de se les enlever réciproquement. Après l'établissement des monarchies barbares, les rois Francs ou Bourguignons, tous les chefs riches et fameux travaillaient sans cesse à se débaucher mutuellement ces compagnons, ces Leudes, CCS Jntnistions , qui faisaient leur cortège et leur force ; la législation barbare abonde en dispositions destinées à réprimer ces tentatives; les rois se promettent, dans les traités, qu'ils n'attireront point, qu'ils ne recevront même pas leurs Leudes réciproques. La législation ecclésiastique des iv et v siècles contient, quant aux prêtres,

' Voyez Irs canons des conciles <r.\rle.s en ôI4, «le Turin en 397, d'Arles en 450, <lc Tours en 461.

CiMLlSATION EN FRANCE.

des dispositions analogues . prises , à coup sur, par les mêmes motifs.

C'était donc pour un prêtre une assez grande affaire que de quitter, pour une mission lointaine, réglise à laquelle il était attaché ; il y était difficilement remplacé ; le service religieux souffrait de son absence. L'établissement du système représentatif, dans l'Église comme dans l'État, suppose un assez grand nombre d'hommes qui se puissent déplacer aisément, sans inconvénient pour eux-mêmes et pour la société. Il n'en était point ainsi au v« siècle, et pour remplir les conciles de simples prêtres, peut être eùt-il fallu des indemnités et des dispositions coercitivcs , comme il en a fallu longtemps en Angleterre pour faire venir les bourgeois au parlement. Tout tendait donc à faire passer le gouvernement de l'Église entre les mains des évêques, et au v siècle le système épiscopal avait presque complètement prévalu.

Quant au système de la monarchie pure, le seul dont nous n'ayons encore rien dit parce que les faits ne nous l'ont pas encore montré , il était fort loin de dominer à cette époque , de prétendre même à dominer ; et la sagacité la plus exercée , l'ardeur même de l'ambition personnelle n'eût pu pressentir ses futures destinées. Cependant on voyait déjà croître de jour en jour la considération et l'influence de la papauté ; il est impossible de consulter avec impartialité les monuments du temps sans reconnaître que, de toutes les parties de l'Europe, on s'adresse à l'évoque de Rome pour avoir son opinion , sa décision même en matière de foi , de discipline, dans les procès des évêques, en un mot dans toutes les grandes occasions où l'Église est intéressée. Souvent ce n'est qu'un avis qu'on lui demande, et quand il l'a donné , ceux à qui l'avis déplaît ne s'y soumettent pas; mais un parti puissant s'y range toujours ; et, d'affaire en affaire, sa prépondérance devient plus marquée. Deux causes y contribuaient surtout alors : d'une part, le système du patriarchat était encore puissant dans l'Eglise j au-dessus des évêques et des archevêques, avec des privilèges plus nominaux qu'efficaces , mais généralement avoués, un patriarche présidait à une grande contrée. L'Orient avait eu et avait encore plusieurs patriarches , celui de Jérusalem , celui d'Anlioche, celui de Constantinople , celui d'Alexandrie. En Occident, ïévêque de Rome l'était seul; et celte circonstance aida beaucoup à l'élévation exclusive de la papauté. La tradition d'ailleurs que saint Pierre avait été évêque de Rome, et l'idée que les papes étaient ses successseurs, étaient déjà fort répandues parmi les chrétiens d'Occident.

Ainsi, messieurs, on aperçoit clairement, dans

les cinq premiers siècles, le fondement historique de tous les systèmes qui ont été soutenus ou appliqués, tant sur l'organisation intérieure que sur la situation extérieure de la société religieuse. Il s'en faut bien qu'ils soient tous au même rang ; les uns n'ont paru qu'en passant et comme des accidents ou des transitions ; les autres n'ont existé pendant longtemps qu'en germe et ne se sont développés qu'avec lenteur; ils sont de dates très-diverses et d'importance très -inégale; mais tous peuvent se rattachera quelque fait, invoquer quelque autorité.

Quand on se demande quels principes prévalaient au sein de cette variété de principes, quels grands résultats étaient consommés auv" siècle, on reconnaît les faits suivants :

1" La séparation de la société religieuse et de la société ecclésiastique ; la domination de la société ecclésiastique sur la société religieuse ; résultat du surtout à l'extrême inégalité intellectuelle et sociale qui existait entre le peuple et le clergé chrétien.

2° La prédominance du système aristocratique dans l'organisation intérieure de la société ecclésiastique ; l'intervention des simples prêtres dans le gouvernement de l'Église devient de jour en jour plus rare et plus faible; le pouvoir se concentre de plus en plus entre les mains des évêques.

5" Enfin, quant aux rapports de la société religieuse avec la société civile, de l'Église avec l'État, le système qui prévaut est celui de l'alliance, de la transaction entre des puissances distinctes , mais en contact perpétuel.

Tels sont les trois grands faits qui caractérisent l'état de l'Église au commencement du v« siècle. A leur seul énoncé , sur la simple apparence générale, il est impossible d'y méconnaître des germes menaçants, d'une part, dans le sein de la société religieuse, pour la liberté de la masse des fidèles; de l'autre , et dans le sein de la société ecclésiastique, pour la liberté d'une grande partie du clergé lui-même. La prédominance presque exclusive des prêtres sur les fidèles et des évêques sur les prêtres , présageait dans l'avenir les abus du pouvoir et les désordres des révolutions. De telles craintes, messieurs, si quelqu'un les eût conçues au v siècle, n'auraient pas été sans fondement; mais on était loin de les concevoir ; c'était surtout à se régler, à se constituer qu'aspirait la société chrétienne ; elle avait surtout besoin d'ordre , de lois , de gouvernement ; et malgré la dangereuse tendance de quelques-uns des principes qui y prévalaient, les libertés, soit du peuple dans la société religieuse , soit des simples prêtres dans la société ecclésiastique, ne manquaient alors ni de réalité ni de garanties.

La première résidait dans l'élection des évêques.

TROISIEME LEÇON

lait sur lequel je n'ai garde d'insislcr, car il est évident pour quiconque jette un coup d'oeil sur les monuments de cette époque. Celte élection n'avait lieu ni suivant des règles générales, ni dans des formes permanentes; elle était prodigieusement irrégulière, diverse, sujette à une multitude d'accidents. En 574, l'évèque de Milan, Auxence, arien d'opinion, venait de mourir; on s'était réuni dans la cathédrale pour élire son successeur. Le peuple, le clergé, les évèques de la province, tous étaient là, et tous très-animés; les deux partis, les orthodoxes et les ariens , voulaient chacun nommer l'évèque. Le tumulte aboutit à un désordre violent. Un gouverneur venait d'arriver à Milan, au nom de l'empereur; c'était un jeune homme, il s'appelait Ambroise. Informé du tumulte, il se rend dans l'église pour le faire cesser ; ses paroles , son air plurent au peuple. Il avait bonne renommée, une voix s'élève du milieu de l'église, la voix d'un enfant, selon la tradition; elle s'écrie: « Il faut nommer Ambroise évèque. » Et, séance tenante, Ambroise fut nommé évêque; il est devenu saint Ambroise.

Voilà un exemple de la manière dont les élections épiscopales se faisaient encore à la fin du iv-e siècle. A coup sur elles n'étaient pas toutes à ce point désordonnées , subites ; mais ces caractères ne choquaient, n'étonnaient même personne, et le lendemain de son élévation, saint Ambroise était tenu de tous pour très -bien élu. Voulez -vous que nous regardions à une époque postérieure , à la fin du v^ siècle par exemple? j'ouvre le recueil des lettres de Sidoine Apollinaire , le monument le plus curieux et en même temps le plus authentique des mœurs de ce temps, surtout des mœurs de la société religieuse ; Sidoine a été évêque de Clermont; il a lui-même recueilli et revu ses lettres; c'est bien là ce qu'il a écrit , ce qu'il a voulu léguer à la postérité. Voici une lettre qu'il adresse à son ami Doranulus :

Sidoine à son cher Bomnulus , salul '.

Puisque tu désires savoir ce qu'a fait à Chàlons, avec sa religion et sa fermeté accoutumées, notre père en Christ, le pontife Patient ', je ne puis tarder plus longtemps à te faire partager notre grande joie. Il arriva en cette ville, en partie précédé, en partie suivi des évèques de la province, réunis pour donner un chef à l'Eglise de ce municipe, troublée et chancelante dans sa discipline, depuis la retraite cl la mort de Tévèquc Paul. L'assemblée «les clercs trouva dans la ville des factions diverses, toutes ces intrigues privées qui ne se forment jamais qu'au détriment du bien public, et qu'avait excitées un triumvirat de compétiteurs. L'un d'eux, privé d'ailleurs de toute vertu , étalait rilluslralion d'une

> Liv. iT, Ictt. 25.

> Évêque de Lyon.

race antique; un autre, nouvel Apicius, se faisait appuyer parles applaudissements et les clameurs de bruyants parasites gagnés à l'aide de sa cuisine; un troisième s'était engagé, par un marché secret, s'il parvenait au but de son ambition, à livrer les domaines de l'église au pillage de ses partisans. Le saint Patient et le saint Euphronius^, qui , dédaignant toute haine et toute faveur, étaient les premiers à soutenir fermement et rigidement le plus sage avis, ne tardèrent pas à reconnaître l'état des choses, .\vant de rien manifester en public, ils tinrent d'abord conseil en secret avec les évèques leurs collègues; puis, bravant les cris d'une tourbe de furieux, ils imposèrent tout à coup les mains, sans qu'il se doutât de rien et formât aucun vœu pour être élu, à un saint homme nommé Jean, recommandable par son honnêteté, sa charité et sa douceur. Jean a été d'abord lecteur et a servi à l'autel dès son enfance; puis, à la suite de beaucoup de temps et de travail , il est devenu archidiacre... Il n'était donc que prêtre du second ordre, et, au milieu de ces factions si acharnées, personne n'exaltait par ses louanges un homme qui ne demandait rien ; mais personne aussi n'osait accuser un homme qui ne méritait que des éloges. Nos évèques l'ont proclamé leur collègue, au grand étonnement des intrigants, à l'extrême confusion des méchants, aux acclamations des gens de bien, et sans que personne osât ou voulût réclamer

Tout à l'heure , nous assistions à une élection populaire; en voilà maintenant une aussi irrégulière, aussi inattendue, faite tout à coup, au milieu du peuple , par deux pieux évèques. En voici une troisième, encore plus singulière, s'il est possible. Sidoine lui-même en est à la fois le narrateur et l'acteur.

L'évèque de Bourges était mort; telle était l'ardeur des compétiteurs et de leurs factions, que la ville en était bouleversée et qu'il n'y avait aucun moyen d'arriver à un résultat. Les habitants de Bourges imaginèrent de s'adresser à Sidoine, illustre dans toute la Gaule par sa naissance, sa richesse, son éloquence, son savoir, longtemps revêtu des plus hautes fonctions civiles, et tout récemment nommé lui-même évêque de Clermont. Us le prièrent de leur choisir un évêque, à peu près comme, dans l'enfance des républiques grecques , le peuple, lassé des orages civils et de sa propre impuissance, allait chercher un sage étranger pour qu'il lui donnât des lois. Sidoine, un peu surpris d'abord, accepte pourtant, s'assure du concours des évèques dont il a besoin pour l'ordination de celui qu'il est seul chargé d'éUre, se rend à Bourges, rassemble le peuple dans la cathédrale, rermettez-moi de vous lire la lettre dans laquelle il rend compte de toute l'afTaire à Pcrpétuus, évêque de Tours, et lui envoie le discours qu'il prononça dans cette assemblée; elle est un peu longue, et le discours aussi; mais ce mélange de rhétorique et.de religion, ces puérilités littéraires au milieu des scènes les plus animées de la vie réelle, celte confusion du bel

3 Êv^quo d'Autun.

li)4

esprit et de révoque, font bien mieux connaître que toutes les dissertations du monde, cette singulière société, à la fois vieille et jeune, en décadence et en progrès : je ne retrancherai çà et là que quelques passages sans intérêt.

Sidoine, au Seigneur pape, Perpeluus , salut •.

Dans ton zèle pour les lectures spirituelles, tu vas jusqu'à vouloir connaître des écrits qui ne sont nullement dignes d'occuper tes oreilles ou d'exercer ton jugement. Tu me commandes en conséquence de t'envoyer le discours que j'ai adressé dans l'église au peuple de Bourges, discours auquel ni les divisions de la rhétorique , ni les mouvements de l'art oratoire , ni les figures grammaticales n'ont prêté l'élégance et la régularité convenables; car, dans cette occasion, je n'ai pu combiner, selon l'usage général des orateurs, soit les graves témoignages de l'histoire, soit les fictions des poètes, soit les étincelles de la controverse. Les séditions, les brigues, la diversité des partis m'entraînaient en tous sens, et si l'occasion me fournissait une ample matière, les affaires ne me laissaient pas le temps de la méditer. Il y avait une telle foule de compétiteurs que deux bancs ne suffisaient pas pour contenir les candidats d'un seul siège ; tous se plaisaient à eux-mêmes, et tous déplaisaient également à tous. Nous n'eussions même rien pu faire pour le bien commun , si le peuple, plus calme, n'eût renoncé à son propre jugement pour se soumettre à celui des évêques. Quelques prêtres chuchotaient dans quebjue coin , mais en public pas un ne soufflait; car la plupart redoutaient leur ordre non moins que les autres ordres... Reçois donc cette feuille : je l'ai dictée, le Christ en est témoin, en deux veilles d'une nuit d'été; mais je crains bien qu'en la lisant , tu n'en croies là-dessus encore plus que je ne te mande.

Discours.

Mes très-chers, l'histoire profane rapporte qu'un certain philosophe enseignait à ses disciples la patience de se taire avant de leur montrer la science de parler, et qu'ainsi tous les commençants observaient pendant cinq ans un silence rigoureux, au milieu des discussions de leurs condisciples; de sorte que les esprits les plus prompts ne pouvaient être loués avant qu'il se fût écoulé un temps convenable pour les bien connaître. Quant à moi, ma faiblesse est réservée à une condition bien différente, moi qui, même avant d'avoir rempli auprès de quelque homme de bien l'humble fonction de disciple, me vois forcé d'entreprendre avec les autres la tâche de docteur ^... Mais enfin, puisqu'il vous a plu, dans votre erreur, de vouloir que moi, dénué de sagesse, je cherche pour vous, avec l'aide du Christ, un évêque rempli de sagesse, et en la personne duquel se réunissent toutes sortes de vertus, sachez que votre accord en cette volonté, en me faisant un grand honneur, m'impose aussi un plus grand fardeau...

Et d'abord il faut que vous sachiez quels torrents d'injures m'attendent, et à quels aboiements de voix humaines se livrera contre vous aussi la foule des prétendants.... Si je viens à nommer quelqu'un parmi les moines, pût-il même être comparé aux Paul, aux Antoine, aux Hilaire, aux Macaire, tout aussitôt je sens résonner, autour de mes oreilles, les murmures bruyants d'une foule d'ignobles pygmces qui se plaindront, disant : « Celui qu'on nomme là, remplit Içs fonctions non d'un évêque, mais d'un abbé : il est bien plus propre à intercéder pour les âmes auprès du juge céleste ,

' Liv. vu, IcU.'J.

que pour les corps auprès des juges de la terre. » Qui ne serait profondément irrité, en voyant les plus sincères vertus représentées comme des vices ? Si nous choisissons un homme humble, on l'appellera abject; si nous en proposons un d'un caractère fier, on le traitera d'orgueilleux; si nous prenons un homme peu éclairé , son ignorance le fera passer pour ridicule ; si, au contraire, c'est un savant, sa science le fera dire bouffi d'orgueil ; .s'il est austère, on le haïra comme cruel; s'il est indulgent, on l'accusera de trop de facilité; s'il est simple , on le dédaignera comme bête ; s'il est plein de pénétration , on le rejettera comme rusé ; s'il est exact, on le traitera de minutieux; s'il est coulant, on l'appellera négligent; s'il a l'esprit fin, on le déclarera ambitieux; s'il a du calme , on le tiendra pour paresseux ; s'il est sobre , on le prendra pour avare ; s'il mange pour se nourrir, on l'accusera de gourmandise; si le jeûne est sa nourriture, on le

taxera de vanité Ainsi, de quelque manière que Ton

vive, toujours la bonne conduite et les bonnes qualités seront livrées aux langues acérées des médisants semblables à des hameçons à deux crochets. Et, de plus, le peuple, dans son obstination, les clercs, dans leur indocilité, ne se soumettent que difficilement à la discipline monastique.

Si je désigne un clerc, ceux qui n'ont été promus qu'après lui le jalouseront; ceux qui l'ont été avant le dénigreront; car parmi eux il y en a quelques-uns (ce qui soit dit sans offenser les autres) qui s'imaginent que la durée du temps de la cléricature est la seule mesure du mérite, et qui voudi'aient en conséquence que, dans l'élection d'un prélat, nous choisissions non selon le bien commun, mais d'après l'âge

Si, par hasard, je vous indique un homme qui ait exercé des charges militaires, aussitôt j'entends s'élever ces paroles : « Sidoine, parce qu'il a passé des fonctions du siècle à la cléricature, ne veut pas prendre pour métropolitain un homme de la congrégation religieuse; fier de sa naissance, élevé au premier rang par les insignes de ses dignités, il dédaigne les pauvres du Christ. » C'est pourquoi je vais , à l'instant même, rendre le témoignage que je dois , non pas tant à la charité des gens de bien qu'aux soupçons des méchants. Au nom de l'Esprit saint, notre Dieu Tout-Puissant, qui, par la voix de Pierre, condamna Simon le magicien, pour avoir cru que la grâce de la bénédiction pût être achetée à prix d'argent, je déclare que, dans le choix de l'homme que j'ai cru le plus digne, je n'ai été influencé par l'argent ni la faveur; et qu'après avoir examiné , autant et plus même qu'il ne fallait, ce qu'étaient la personne, le temps, la province et cette ville , j'ai jugé que celui qu'il convient le mieux de vous donner est l'homme dont je vais rappeler la vie en peu de mots.

Simplicius, béni de Dieu, répond aux vœux des deux ordres , et par sa conduite et par sa profession ; la république pourra trouver en lui de quoi admirer, l'Eglise de quoi chérir. Si nous devons porter respect à la naissance (et l'évangéliste nous a prouvé lui-même qu'il ne faut pas négliger cette considération, car Luc, en commençant l'éloge de Jean, estimait très-avantageux qu'il descendît d'une race sacerdotale), les parents de Simplicius ont présidé dans les églises et dans les tribunaux; sa famille a été illustrée par des évêques et des prélats ; ainsi ses ancêtres ont toujours été en possession de dicter des lois, soit divines, soit humaines — Si nous regardons à son âge, il a à la fois toute l'activité de la jeunesse et la prudence de la vieillesse.... Si l'on veut de la charité, il en a montré avec profusion au citoyen, au clerc, au pèlerin, aux petits comme aux grands; et son pain a été plus souvent et plutôt goûté par celui qui ne devait pas le rendre. S'il a fallu se charger d'une mission , plus d'une fois Simplicius s'est présenté, pour votre ville, devant les rois

2 Sidoine venait h peine dVlrc nomme cvéquc , ver» la fin de 471.

TR0ISIÈ3IE LEÇON

couverts Je fourrures, et devant les princes ornés de la pourpre... J'allais presque oublier de parler d'une chose qu'il ne faut cependant pas omettre. Jadis, dans ces temps antiques de Moïse, ainsi que le dit le psalmiste, lorsqu'il fallut élever le tabernacle d'alliance, tout Israël dans le désert entassa aux pieds de Béseleel le produit de ses offrandes. Dans la suite Salomon, pour construire le temple de Jérusalem, mit en mouvement toutes les forces du peuple, quoiqu'il eût réuni les dons de la reine de la contrée méridionale de Saba aux richesses de la Palestine et aux tributs des rois voisins. Simplicius, jeune, soldat, failde, seul, encore fils de famille et déjà père, vous a fait aussi construire une église; il n'a été arrêté dans son pieux dessein , ni par l'attachement des vieillards à leurs biens , ni par la considération de ses petits enfants; et cependant sa modestie a été telle qu'il a gardé le silence à ce sujet. Et en efifet c'est, si je ne me trompe, un homme étranger à toute ambition de popularité; il ne recherche point la faveur de tous , mais celle ties gens de bien ; il ne s'abaisse point à une imprudente familiarité, mais il attache un grand prix à de solides amitiés.... Enfin , il doit surtout être désiré pour évêque , parce qu'il ne le désire nullement , et ne travaille point à obtenir le sacerdoce, mais seulement à le mériter.

Quelqu'un me dira peut-être : Mais comment, en si peu de temps,, en avez-vous tant appris sur cet homme? Je lui répondrai : Je connaissais les habitants de Bourges avant de connaître la ville. J'en ai connu beaucoup en route, dans le service militaire, dans des rapports d'argent et d'affaires, dans leurs vojagt-s, dans les miens. On apprend aussi beaucoup de choses par l'opinion publique , car la nature n'impose pas à la renommée les bornes étroites de la patrie....

La femme de Simplicius descend de la famille des Palladius, qui ont occupé les chaires des lettres et des autels, avec l'approbation de leur ordre ; et comme le caractère d'une matrone ne veut être rappelé qu'avec modestie et succinctement, je me contenterai d'affirmer que cette femme répond dignement au mérite et aux honneurs des deux familles, soit de celle où elle est née et a grandi, soit

' TABLEAU des principaux conciles du iv^ siècle.

Arles.

Cologne.

Arles.

Poitiers.

Beziers.

Vaison.

Lieu inconnu.

Lieu inconnu.

Paris.

Valence.

Bordeaux.

Trêves.

Lieu inconnu.

Mîmes.

Turin.

ASSISTANTS

33 évêques , 14 prêtres , 25 diacres , 8 lecteurs ou exorcistes.

14 évêques , 10 prêtres délégués.

Les évêques de Gaule.

Les évêques de Gaule.

Id.

Id.

Id.

21 évêques.

Les évêquee de Gaule.

de celle où elle a passé par un honorable choix. Tous deux élèvent leurs fils dignement et en toute sagesse ; et le père, en les comparant à lui , trouve un nouveau sujet de bonheur en ce que déjà ses enfants le surpassent.

Et puisque vous avez juré de reconnaître et d'accepter la déclaration de mon infirmité au sujet de cette élection, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Simplicius est celui que je déclare devoir être fait métropolitain de votre province et souverain pontife de votre ville; quant à vous, si vous adoptez ma dernière décision au sujet de l'homme dont je viens de parler, approuvez-la conformément à vos premiers engagements. .

Je n'ai besoin de rien ajouter, messieurs; ces trois exemples vous ont, j'en suis siir, très-bien expliqué ce qu'était au v siècle l'élection des évêques; sans doute elle n'avait point les caractères d'une institution véritable; dénuée de règles, de formes permanentes et légales, livrée aux hasards des circonstances et des passions, ce n'était pas là une de ces libertés fortes devant lesquelles s'ouvre un long avenir; mais dans le présent, celle-là était très-réelle; elle amenait un grand mouvement dans l'intérieur des cités ; c'était une garantie efficace.

Il y en avait une seconde, la tenue fréquente des conciles. Le gouvernement général de l'JÎglise était complètement, à cette époque, entre les mains des conciles ; conciles généraux , nationaux , provinciaux. On y portait les questions de foi et de discipline, les procès des évêques, toutes les grandes ou difficiles affaires de l'Église. Dans le cours du iv siècle, on trouve quinze conciles*, et vingt-cinq dans le v^ ^, et ce ne sont là que les principaux conciles,

2 TABLEAU des principaux conciles du v; siècle.

Toulouse.

Valence.

Lieu incertain.

Riez.

Orange.

Vaison.

Lieu incei'tain.

Lieu incertain.

Arles.

Narbonne.

.Vngers.

Bourges.

Arles.

Lyon.

Tours.

Arles.

\ anncs.

(^hàl.-sur-Saiine.

Bourges.

Vienne.

Arles.

Lyon.

Lyon.

Rlieims.

Lyon.

ASSISTANTS

Les évêques de Gaule.

Jd.

13 évêq., 1 prêt, délégué.

16 évêques, 1 prêtre.

44 évêques.

Les évêq. de la l'''^ ÎSarb^

8 évêques.

Les évêques de Gaule.

8 évêq., 1 prêtre délégué,

1 évêque signe après.

19 évêques.

6 évêques.

Les évêq. delà Lyonnaise.

30 évêques.

• eveques.

ceux dont il est resté des traces écrites; il y en a eu, à coup sur, un grand nombre de locaux , peu fréquentés, de courte durée, qui Ji'ont laissé aucun monument, dont le souvenir même a été perdu.

Une preuve indirecte démontre Timporlance des conciles à cette époque. Personne n'ignore qu'en Angleterre, dans Torigine du gouvernement représentatif, lors de la formation de la chambre des communes, on a fait beaucoup de statuts pour ordonner la tenue régulière et fréquente des parlements. Le même fait paraît au \^ siècle pour les conciles. Plusieurs canons, entre autres ceux du concile d'Orange tenu en 441, portent qu'un concile ne se séparera jamais sans indiquer le concile suivant, et que, si le malheur des temps empêche qu'on ne tienne un concile deux fois par an, selon les canons, on prendra toutes les précautions possibles pour s'assurer du moins qu'il ne s'écoulera pas un long intervalle sans qu'il s'en réunisse quelqu'un.

Ainsi, les deux grandes garanties de la liberté dans une société quelconque, l'élection d'une part, et la discussion de l'autre, existaient, en fait, dans la société ecclésiastique du v« siècle, désordonnées, il est vrai , incomplètes , précaires ; la suite des temps l'a bien prouvé ; mais, dans le présent, réelles et fortes, à la fois cause et témoignage du mouvement et de l'ardeur des esprits.

Maintenant, messieurs, mettez, je vous prie, mettez cet état de la société religieuse à côté de l'état de la société civile que j'ai essayé de peindre dans notre dernière réunion. Je ne m'arrêterai pas à tirer les conséquences de cette comparaison j elles sautent aux yeux, et déjà, à coup sur, vous les avez reconnues. Je les résumerai en deux traits.

Dans la société civile, point de peuple, point de gouvernement; l'administration impériale est tombée, l'aristocratie sénatoriale tombée, l'aristocratie municipale tombée, la dissolution est partout; le pouvoir et la liberté sont atteints de la môme stérilité, de la même nullité.

Dans la société religieuse, au contraire, se révèle un peuple très-animé, un gouvernement très-actif. Les causes d'anarchie et de tyrannie sont nombreuses; mais la liberté est réelle et le pouvoir aussi. Partout se rencontrent, se développent les germes d'une activité populaire très énergique et d'un gouvernement très-fort. C'est, en un mot, une société pleine d'avenir, d'un avenir orageux, chargé de bien et de mal, mais puissant et fécond.

Voulez-vous que nous fassions dans cette comparaison un pas de plus? Nous n'avons considéré jusqu'ici que les faits généraux, la vie publique, pour ainsi dire, des deux sociétés. Voulez-vous que nous pénétrions dans la vie domestique, dans l'in-

térieur des maisons? que nous recherchions comment employaient et passaient leur temps , d'une parties hommes considérables de la société civile, de l'autre les chefs de la société religieuse? Il vaut la peine d'adresser au V siècle cette question , car sa réponse ne peut manquer d'être très-instructive.

11 y avait dans les Gaules, à la fin du iv« et au v" siècle, un certain nondjre d'hommes importants et honorés, longtemps revêtus des grandes charges de l'État, demi-païens, demi-chrétiens, c'est-à-dire n'ayant point de parti pris, et, à vrai dire, se souciant peu d'en prendre aucun en matière religieuse ; gens d'esprit, lettrés, philosophes, pleins de goût pour l'étude et les plaisirs intellectuels, riches et vivant magnifiquement. Tel était, à la fin du iv siècle, le poëte Ausone, comte du palais impérial, questeur, préfet du prétoire, consul, et qui possédait, en Saintonge et près de Bordeaux, de fort belles terres : tels, à la lin du v«, Tonance Ferréol, préfet des Gaules, en grand crédit auprès des rois visigoths, et dont les domaines étaient situés en Languedoc et dans le Roucrgue, sur les bords du Gardon et près de Milhau; Eutrope , aussi préfet des Gaules, platonicien de profession, et qui habitait en Auvergne; Consence, de Narbonne, un des plus riches citoyens du Midi, et dont la maison de campagne, dite Octaviana, et située sur la route de Beziers, passait pour la plus magnifique de la province. C'étaient là les grands seigneurs de la Gaule romaine : après avoir occupé les fonctions supérieures du pays, ils vivaient dans leurs terres loin de la masse de la population, passant leur temps à la chasse, à la pêche, dans des divertissements de tout genre; ils avaient deitelles bibliothèques, souvent un théâtre où se jouaient les drames de quelque rhéteur, leur client : le rhéteur Paul faisait jouer chez Ausone sa comédie de l'Extravarjant (Delirus) , composait lui-même de la musique pour les entr'actes, et présidait à la représentation. A ces divertissements se joignaient des jeux d'esprit, des conversations littéraires; on raisonnait sur les anciens auteurs ; on expliquait, on commentait ; on faisait des vers sur tous les petits incidents de la vie. Elle se passait de la sorte agréable, douce, variée, mais molle, égoïste, stérile, étrangère à toute occupation sérieuse, à tout intérêt puissant et général. Et je parle ici des plus honorables débris de la société romaine , des hommes qui n'étaient ni corrompus, ni désordonnés, ni avilis, qui cultivaient leur intelligence , et avaient en dégoût les mœurs servîtes et la décadence de leur temps.

Voici maintenant quelle était la vie d'un évêque, par exemple, de saint Hilaire, évêque d'Arles, et de saint Loup, évêque de Troyes, au commencement du V siècle.

TROISIEME LEÇON

Saint Hilairc se levait de grand matin : il habi- I tait toujours dans la ville ; dès qu'il était levé, quiconque voulait le voir était reçu; il écoutait les plaintes, accommodait les différends, faisait rofflcc déjuge de paix. Il se rendait ensuite à l'église, célébrait l'office, prêchait, enseignait, quelquefois plusieurs heures de suite. Rentré chez lui, il prenait son repas, et pendant ce temps on lui faisait quelque lecture pieuse; ou bien il dictait, et soum vent le peuple entrait librement et vetiail écouter. Il travaillait aussi des mains, tantôt tilant pour les pauvres, tantôt cultivant les champs de son église. Ainsi s'écoulait sa journée, au milieu du peuple, dans des occupations graves, utiles , d'un intérêt public , qui avaient , à chaque heure , quelque résultat.

La vie de saint Loup n'était pas tout à fait la même; ses mœurs étaient plus austères, son activité moins variée ; il vivait durement, et la rigidité de sa conduite, l'assiduité de ses prières étaient sans cesse célébrées par ses contemporains. Aussi exerçait-il plus d'ascendant par son exemple général que par le détail de ses actions : il frappait l'imagination des hommes, à ce point que, selon une tradition dont la vérité importe assez peu , puisque, vraie ou fausse, elle révèle également l'opinion contemporaine, Attila, en quittant la Gaule, l'emmena avec lui jusqu'au bord du Rhin, jugeant que la présence d'un si saint homme protégerait son armée. Saint Loup était d'ailleurs d'un esprit cultivé et portait au développement intellectuel un intérêt actif. Il s'inquiétait dans son diocèse des écoles et des lectures pieuses ; il protégeait tous ceux qui cultivaient les lettres ; et lorsqu'il fallut aller combattre dans la Grande-Bretagne les doctrines de réiage, ce fut sur son éloquence et sa sainteté , en même temps que sur celle de saint Germain d'Auxerre, que le concile de 429 s'en remit du succès.

I Que dirai-je de plus, messieurs? les faits parlent

" clairement; entre les grands seigneurs de la société romaine et les évêques , il n'est pas difficile de dire où était la puissance, à qui appartenait l'avenir.

J'ajouterai un seul fait, indispensable pour compléter ce tableau de la société gauloise au v« siècle et de son singulier élat.

Les deux classes d'hommes , les deux genres de

!| vie et d'activité que je viens de mettre sous vos 1 yeux, n'étaient pas toujours aussi distincts, aussi séparés qu'on serait tenté de le croire, et que leur

i différence pourrait le faire présumer. De grands seigneurs à peine chrétiens, d'anciens préfets des Gaules, des hommes du monde et de plaisir devenaient souvent évêques. Ils finissaient même par y être obligés, s'ils voulaient prendre part au mou-

vement moral de l'époque, conserver quelque importance réelle, exercer quelque influence active. C'est ce qui arriva à Sidoine Apollinaire, comme à beaucoup d'autres. Mais, en devenant évêques, ces hommes ne dépouillaient pas complètement leurs habitudes, leurs goûts ; le rhéteur, le grammairien, le bel esprit, l'homme du monde et de plaisirs, ne disparaissaient pas toujours sous le manteau épiscopal; et les deux sociétés, les deux genres de mœurs se montraient quelquefois bizarrement rapprochées. Voici une lettre de Sidoine, exemple et monument curieux de cette étrange alliance. Il écrit à son ami Eriphius :

Sidoine , à son cher Eriphius , salul.

Tu es toujours le même, mon cher Eripliius; jamais ni la chasse, ni la ville, ni les champs ne t'attirent si fortement que l'amour des lettres ne te retienne encore... Tu me prescris de l'envoyer les vers que j'ai faits à la prière de ton beau-père ', cet homme respectable qui, dans la société de ses égaux, vit également prêt à commander ou à obéir. Mais comme tu désires savoir en quel lieu et à quelle occasion ont été faits ces vers, afin de mieux comprendre cette œuvre de peu de valeur, ne t'en prends qu'à toi-même si la préface est plus longue que l'ouvrage.

Nous nous étions réunis au sépulcre de saint Just ^, tandis que la maladie t'empêchait de te joindre à nous. On avait , avant le jour, fait la procession annuelle, au milieu d'une immense population des deux sexes , que ne pouvaient contenir la basilique et la crypte, quoique entourées d'immenses portiques. Après que les moines et les clercs eurent, en chantant alternativement les psaumes avec une grande douceur, célébré Matines, chacun se retira de divers côtés, pas Irèsloin cependant, afin d'être tout prêts pour Tierce, lorsque les prêtres célébreraient le sacrifice divin. Les étroites dimensions du lieu , la foule qui se pressait autour de nous, et la grande quantité de lumières nous avaient suffoqués; la pesante vapeur d'une nuit encore voisine de l'été , quoique attiédie par la première fraîcheur d'une aurore d'automne, avait encore réchauffé cette enceinte. Tandis que les di\ erses classes de la société se dispersaient de tous côtés, les principaux citoyens allèrent se rassembler autour du tombeau du consul Syagrius , qui n'était pas éloigné de la portée d'une flèche. Quelques-uns s'étaient assis sous l'ombrage d'une treille formée de pieux qu'avaient recouverts les pampres verdoyants de la vigne ; nous nous étions étendus sur un vert gazon embaumé du parfum des fleurs. La conversation était douce, enjouée, plaisante; en outre (ce qui est le plus agréable), il n'était question ni des puissances, ni des tributs; nulle parole qui pût compromettre, et personne qui put être compromis. (Juiconque pouvait raconter en bons termes une histoire intéressante, était sur d'être écouté avec empressement. Toutefois, on ne faisait point de narration suivie , car la gaieté interrompait souvent le discours. Fatigués enfin de ce long repos, nous voulûmes faire quelque chose. Bientôt nous séparant en deux bandes, selon les .îges, les uns demandèrent à grands cris le jeu de la. paume; les autres , une table et des dés. Pour moi, je fus le premier à donner le signal du jeu de paume, car je l'aime, tu le sais, autant que les livres. D'un autre côté, mon frère Domuicius,

1 rhilim.ilhiii.'i.

2 Évt'quc de Lyon , vers la fin dii 2 soplembi r.

sièolf. On cclcbriiil »a Kte le

homme rempli de {jràce.et d'enjouement, s'était emparé des dés, les agitait, et frappait de son eornet, comme s'il eût sonné de la trompette, pour appeler à lui les joueurs. Quant à nous, nous jouâmes l)eaucoup avec la foule des écoliers, de manière à ranimer, j)ar cet exercice salutaire, la vigueur de nos membres engourdis par un trop long repos. L'illustre Philimatiiius lui-même, comme dit le poète de Mantoue :

Ausus et ij>se manu juieniim. tentare lahorem,

se mêla constamment aux joueurs de paume. Il y réussissait très-bien quand il était plus jeune; mais comme il était fort souvent repoussé du milieu , où l'on se tenait debout , par le choc du joueur qui courait; comme d'autres fois, s'il entrait dans l'arène, il ne pouvait ni couper le cliemin, ni éviter la paume volant devant lui ou tombant sur lui, et que, renversé fréquemment, il ne se relevait qu'avec peine de sa chute malencontreuse , il fut le premier à s'éloigner de la scène du jeu , poussant des soupirs , et fort échauffé : cet exercice lui avait fait gonfler les fibres du foie, et il éprouvait des douleurs poignantes. Je m'arrêtai tout aussitôt, pour faire l'acte de charité de cesser en même temps que lui, et d'éviter ainsi à notre frère l'embarras de sa fatigue. Nous nous assîmes donc de nouveau , et bientôt la sueur le força à demander de l'eau pour se laver le visage ; on lui en présenta et en même temps une serviette chargée de poils , qui , nettoyée de sa saleté de la veille, était par hasard suspendue sur une corde, tendue par une poulie devant la porte à deux battants de la petite maison du portier. Tandis qu'il séchait à loisir ses joues : « Je voudrais, me dit-il, que tu dictasses M pour moi un quatrain sur l'étoffe qui me rend cet office. — » Soit, lui répondis-je. — Mais, ajouta-t-il, que mon nom 1) soit contenu dans ces vers. » — Je lui répliquai que ce qu'il demandait était faisable. — «Eh bien, reprit-il, dicte » donc. » Je lui dis alors en souriant : — « Sache cependant » que les Muses s'irriteront bientôt, si je veux me mêler à » leur chœur au milieu de tant de témoins. « — Il reprit alors

très-vivement, et cependant avec politesse (car c'est un homme de feu et une source inépuisable de bons mots) : « Prends plutôt garde, seigneur SoUius, qu'Apollon ne s'ir- » rite bien davantage, si tu tentes de séduire en secret et » seul ses chères élèves. •» Tu peux juger quels applaudissements excita cette réponse rapide et si bien tournée. Alors, et sans plus de retard, j'appelai son secrétaire, qui était là tout près, ses tablettes à la main, et je lui dictai le quatrain que voici :

«Un autre matin, soit en sortant d'un bain chaud, soit » lorsque la chasse échauffe le front, puisse le beau Phili- » mathius trouver encore ce linge pour sécher son visage » tout mouillé , afin que l'eau passe de son front dans cette » toison comme dans le gosier d'un buveur ! »

A peine votre Epiphanius avait-il écrit ces vers qu'on nous annonça que l'heure était venue, que l'évêque sortait de sa retraite, et nous nous levâmes aussitôt

Sidoine élait alors évèque , et sans doute plusieurs de ceux qui raccompagnaient au tombeau de saint Just et à celui du consul Syagrius, qui participaient avec lui à la célébration de l'office divin et au jeu de paume , au chant des psaumes et au goût des petits vers, étaient évèques comme lui.

Nous voilà, messieurs, au terme de la première question que nous nous sommes posée : nous venons de considérer l'état social de la Gaule civile et religieuse, romaine et chrétienne, au v siècle. 11 nous reste à étudier l'état moral de la même époque, les idées, les croyances, les sentiments qui l'agitaient, en un mot la vie intérieure et intellectuelle des hommes. Ce sera l'objet de notre prochaine réunion.

QUATRIEME LEÇON

QUATRIÈME LEÇON

Objet (le la leçon. — Que faiit-il entenJre par l'état moral d'une société? — Influence réciproque de Péfat social sur l'état moral, et de l'état moral sur l'état social. — Au iv siècle, la société civile gauloise possède seule des inslilulions favorables au développement intellectuel. — Des écoles jjauloiscs. — De la situation légale des professeurs. — La société religieuse n'a d'autre moyen de développement et d'influence que ses idées. — Cependant l'une languit et l'autre prospère. — Décadence des écoles civiles. — Activité de la société chrétienne. — Saint Jérôme, saint Augustin et saint Paulin de ISole. — Leur correspondance avec la Gaule. — Fondation et caractère des monastères dans la Gaule. • — Causes de la différence de l'état moral des deux sociétés. — Tableau comparatif de la littérature civile et de la littérature chrétienne aux iv^ et y^ siècles. — Inégalité de la liberté d'esprit dans les deux sociétés. — Nécessité que la religion prélat son appui aux études et aux lettres.

Messieurs ,

Avant d'entrer dans l'examen de l'état moral de la société gauloise, à la fin du iv« et au commencement du V' siècle , permettez que je m'arrête un moment sur le but même de ce travail. Ces mots, état moral, ont, aux yeux de beaucoup de gens, une apparence un peu vague. Je voudrais les déterminer avec précision. On accuse aujourd'hui les sciences morales de manquer d'exactitude, de clarté, de certitude; on leur reproche de n'être pas des sciences. Elles peuvent, elles doivent être des sciences tout comme les sciences physiques , car elles s'exercent aussi sur des faits. Les faits moraux ne sont pas moins réels que les autres : l'homme ne les a point inventés, il les a aperçus et nommés ; il les constate et en tient compte à toutes les niinutes de sa vie ; il les étudie comme il étudie tout ce qui l'entoure, tout ce qui arrive à son intelligence par l'entremise de ses organes. Les sciences morales ont, s'il est permis de parler ainsi, la même matière que les autres sciences ; elles ne sont donc nullement condamnées par leur nature à être moins précises ni moins certaines. 11 leur est plus difficile , j'en conviens, d'arriver à l'exactitude, à la clarté, à la précision. Les faits moraux sont, d'une part, plus étendus, plus vastes, et de l'autre, plus profondément cachés que les faits matériels ; ils sont à la fois plus complexes dans leur développement et plus simples à leur origine. De là une plus grande difficulté de les observer, de les classer, de les réduire en science. C'est la vérilable source des reproches dont les sciences morales ont été souvent l'objet. Remarquez, je vous prie, en passant, leur

singulière destinée : ce sont évidemment les premières dont le genre humain se soit occupé ; quand on remonte au berceau des sociétés, on rencontre partout les faits moraux qui, sous le manteau de la religion ou de la poésie, attirent l'attention, agitent la pensée des hommes. Et cependant, pour réussir à les bien connaître , à les connaître scientifiquement, il faudra tout le savoir-faire, toute la pénétration, toute la prudence de la raison la plus exercée. Telle est donc la nature des sciences morales qu'elles sont à la fois, dans l'ordre chronologique , les premières et les dernières ; les premières dont le besoin tourmente l'esprit humain, les dernières qu'il parvienne à élever à ce degré de précision, de clarté et de certitude, qui est le caractère scientifique. Ne nous étonnons donc pas et ne nous effrayons pas davantage des reproches qu'elles ont encourus ; ils sont naturels et illégitimes : sachons bien que ni la certitude, ni la valeur des sciences morales n'en sont le moins du monde atteintes ; et tirons-en cette utile leçon que. dans leur élude, dans l'observation et la description des faits moraux, il faut, s'il est possible, être encore plus difficile, plus exact, plus attentif, plus rigoureux que partout ailleurs. J'en profite pour mon compte, et je commence par déterminer avec précision ce que j'entends par ces mois : état mural de la société.

Nous nous sommes occupés jusqu'ici de l'élal social de la Gaule, c'est-à-dire, des relations des hommes entre eux , de leur condition extérieure et naturelle. Cela fail. les rapports sociaux décrits, les faits dont renseinble constitue la vie d'une époque sont-ils épuisés? Non certes : il reste à étudier l'étal intérieur, personnel des hommes ; l'clat des

âmes, c'cst-à-dirc, d'une part, les idées, les croyances, loule la vie inlcllectuelle de l'homme; de l'autre, les rapports qui lient les idées aux actions, les croyances aux déterminations de la volonté, la pensée à la liberté humaine.

C'est là le double fait qui constitue, à mon avis, l'état moral d'une société, et que nous avons à étudier dans la société gauloise du v" siècle.

A en croire une opinion fort répandue, je pourrais me dispenser d'insister longtemps sur cet examen. On a beaucoup dit que l'état moral dépend de l'état social, que les relations des hommes entre eux, les principes ou les coutumes qui y président décident de leurs idées , de leurs sentiments , de leur vie intérieure ; que les gouverrjements , les institutions font les peuples. C'est une idée dominante dans le dernier siècle, et qui se reproduit, sous des l'ormes différentes, dans les plus illustres écrivains de l'époque, dans Blontesquieu, Voltaire, les économistes, les publicistes, etc. Rien de plus simple : la révolution que le siècle dernier a fait éclater a été une révolution sociale; il s'est bien plus occupé de changer la situation réciproque des hommes, que leurs dispositions intérieures et personnelles; il a voulu réformer la société plutôt que l'individu. Qui s'étonnera qu'il ait été surtout préoccupé de ce qu'il cherchait, de ce qu'il faisait, que l'importance de l'état social l'ait trop exclusivement frappé ?

Quelque chose cependant aurait du l'avertir : il travaillait à changer les relations, la condition extérieure des hommes ; mais quels étaient les instruments, les points d'appui de son travail ? des idées, des sentiments, des dispositions intérieures et individuelles : c'était à l'aide de l'état moral qu'il entreprenait la réforme de l'état social. 11 devait donc reconnaître l'état moral non-seulement comme distinct, mais comme jusqu'à un certain point indépendant de l'état social ; il devait voir que les situations, les institutions ne sont pas tout, ne décident pas de tout dans la vie des peuples ; que d'autres causes peuvent modiûer, combattre, surmonter même celles-là, et que, si le monde extérieur agit sur l'homme, l'homme à son tour le lui rend bien. Je n'insiste pas davantage, messieurs; je ne voudrais pas, tant s'en faut, qu'on crût que je repousse l'idée que je combats; sa part de légitimité est grande : iml doute que l'état social n'exerce sur l'état moral une puissante influence. Je ne veux pas seulement que cette doctrine soit exclusive ; l'influence est partagée et réciproque ; s'il est vrai de dire que les gouvernements font les peuples , il n'est pas moins vrai que les peuples font les gouvernements. La question qui se rencontre ici est plus haute et plus grande encore qu'elle ne parait : c'est

la question de savoir si les événements, la vie du monde social, sont, comme le monde physique , sous l'empire de causes extérieures et nécessaires, ou si l'homme lui-même, sa pensée, sa volonté, concourent à les produire et à les gouverner ; quelle est la part de la fatalité et celle de la liberté dans les destinées du genre humain. Question d'un intérêt immense, et que j'aurai peut-être un jour occasion de traiter comme elle le mérite; je ne puis aujourd'hui que la poser à sa place, et je me contente de réclamer pour la liberté , pour l'homme lui-même, une place , et une grande place dans la création de l'histoire, parmi les auteurs des événements.

Je reviens à l'examen de l'état moral de la société civile et de la société rehgieuse dans les Gaules, aux iv« et v^ siècles.

Si les institutions pouvaient tout faire , si les moyens fournis parla société et les lois suppléaient à tout, l'état intellectuel de la société civile gauloise, à cette époque, aurait été très-supérieur à celui de la société religieuse. La première , en effet, possédait seule toutes les institutions propres à seconder le développement des esprits, le progrès et l'empire des idées. La Gaule romaine était couverte de grandes écoles : les principales étaient celles de Trêves, Bordeaux, Aulun, Toulouse, Poitiers, Lyon, Narbonne, Arles, Marseille, Vienne, Besançon , etc. Quelques-unes étaient fort anciennes : celles de Marseille et d'Autun, par exemple, dataient du premier siècle ; on y enseignait la philosophie, la médecine, la jurisprudence, les belles-lettres, la grammaire, l'astrologie, toutes les sciences du temps. Dans la plupart des autres écoles, on n'enseigna d'abord que la rhétorique et la grammaire ; vers le iv siècle seulement, des professeurs de philosophie et de droit furent partout introduits.

Non-seulement ces écoles étaient nombreuses et pourvues de plusiei^rs chaires, mais les empereurs prenaient sans cesse en faveur des professeurs de nouvelles mesures. Leurs intérêts sont , depuis Constantin jusqu'à Théodose le jeune, l'objet de constitutions fréquentes , qui tantôt étendent, tantôt confirment leurs privilèges ; voici les principales :

Constantin Auguste , à f^olusianus ' (en 321 ).

Nous ordonnons que les médecins, les grammairiens, et les autres professeurs ès-letlres , soient, ainsi que les biens qu'ils possèdent dans leurs cités , exempts des charges municipales, et qu'ils puissent être revêtus des honneurs ^. Nous

1 Probablement préfet do prétoire.

2 On distinguait dans les cités les muncra, fonctions municipales d"iin

Ql ATRIEME LEÇON.

défendons quon les traduise ( indûment ) en justice , ou qu'on leur fasse quelque tort; si (juelqu'un les tourmente, qu'il soit poursuivi par les magistrats, afin qu'eux-mêmes ne prennent pas cette peine, et qu'il paye cent mille pièces au fisc; si un esclave les a oflFcnscs, qu'il soit frappé de verges par son maître, devant celui qu'il a offensé; et si le maître a consenti à l'outrage, qu'il paye vingt mille pièces au fisc, et que son esclave reste en gage jusqu'à ce que toute la somme soit livrée. Nous ordonnons de rendre auxdits professeurs leurs traitements et salaires; et comme ils ne doivent pas

être chargés de fonctions onéreuses nous permettons

qu'on leur confère les honneurs quand ils le voudront, mais nous ne les y forçons point '.

Constantin Auguste, au peuple (en 331 ).

Confirmant les bienfaits de nos divins prédécesseurs, nous ordonnons que les médecins et les professeurs ès-lettres, ainsi que leurs femmes et leurs enfants , soient exempts de toutes fonctions et charges publiques; qu'ils ne soient pas compris dans le service de la milice, ni obligés de recevoir des hôtes, ou de s'acquitter d'aucune charge, afin que par là ils aient plus de facilité pour instruire beaucoup de gens dans les études libérales et les arts sus-nommés '.

Gratien Auguste, à Antoine, préfet du prétoire des Gaules (en 376).

Qu'au sein des grandes cités qui, dans tout le diocèse confié à ta Magnificence, fleurissent et brillent par d'illustres maîtres, les meilleurs président à l'éducation de la jeunesse; nous voulons parler des rhéteurs et des grammairiens , dans les langues attique et romaine ; que les orateurs reçoivent du fisc, à titre d'émoluments, vingt-quatre rations 3 ; que le nombre moins considérable de douze rations soit, suivant l'usage, accordé aux grammairiens grecs et latins. Et afin que les cités qui jouissent des droits de métropoles choisissent de fameux professeurs, et comme nous ne pensons pas que chaque cité soit libre de payer suivant son gré ses rhéteurs et ses maîtres, nous voulons faire pour l'illustre cité (le Trêves quelque chose de plus : ainsi donc que trente rations y soient accordées au rhéteur, vingt au grammairien latin, et douze au grammairien grec, si l'on peut en trouver un capable 4.

Valenlinien, Honorius , Théodose II, rendirent plusieurs décrets semblables. Depuis que l'empire était partagé entre plusieurs maîtres, chacun d'eux s'inquiétait un peu plus de la prospérité de ses États et des établissements publics qui s'y rencontraient. De là une amélioration momentanée dont les écoles se ressentirent; parliculièrement celles des Gaules, sous l'administration de Constance Chlore, de Julien et de Gratien.

A côté des écoles étaient placés en général d'au-

oiilrc inférieur et qui ne conforaienl point do privilé|;e9 ; et les lionores, fonctions supérieures, magistratures véritables, auxquelles certains privilèges étaient attachés.

■ Cod. Tlicod.,liv. m, lit. m, 1. 1.

3 Ibid.. I. 3.

très élablissemcnts analogues. Ainsi, il y avait, à Trêves, une grande bibliothèque du palais impérial, sur laquelle aucun renseignement spécial ne nous est resté, mais dont nous pouvons juger par les détails qui nous ont été conservés sur celle de Constantinopic. Celle-ci avait un bibliothécaire et sept scribes, constamment occupés, quatre pour le grec et trois pour le latin ; ils copiaient, soit les ouvrages anciens qui se détérioraient , soit les ouvrages nouveaux. Il est probable que la même institution subsistait à Trêves et dans les grandes villes de la Gaule.

La société civile était donc pourvue de moyens d'instruction et de développement intellectuel. Il n'en était pas de même de la société religieuse : elle n'avait, à cette époque, point d'institution spécialement consacrée à l'enseignement'; elle ne recevait de l'Etat aucun secours dans ce but particulier. Les chrétiens pouvaient , comme les autres , fréquenter les écoles publiques; mais la plupart des professeurs étaient encore païens, ou indifférents en matière religieuse, et, dans leur indifférence, assez malveillants pour la religion nouvelle. Ils attiraient donc fort peu les chrétiens. Les sciences qu'ils enseignaient, la grammaire et la rhétorique, païennes d'origine, dominées par le vieil esprit païen, n'avaient d'ailleurs que peu d'intérêt pour le christianisme. Enfin, ce fut longtemps dans les classes inférieures, parmi le peuple , que se propagea le christianisme , surtout dans les Gaules ; et c'étaient les classes supérieures qui suivaient les grandes écoles. Aussi, n'est-ce guère qu'au commencement du iv« siècle qu'on voit les chrétiens y paraître , et encor.e y sont-ils rares.

Aucune autre source d'étude ne leur était ouverte. Les établissements qui devinrent peu après, dans l'Église chrétienne , le refuge et le foyer de l'instruction, les monastères, commençaient à peine dans les Gaules : ce fut seulement après l'an 560 que les deux premiers furent fondés par saint 3Iartin , l'un à Ligugé , près de Poitiers , l'autre à Alarmoutiers, près de Tours ; et ils étaient consacrés plutôt à la contemplation religieuse qu'à l'enseignement.

Toute grande école, toute institution spécialement vouée au service et aux progrès de l'intelligence, manquait donc alors aux chrétiens ; ils n'avaient que leurs idées mêmes, le mouvement intérieur et personnel de leur pensée. II fallait qu'ils tirassent tout deux-mêmes ; leurs croyances

3 jénnona , une certaine mesure de blé, d'huile et d'nuires denrées, probablement ce qu'il en fallait pour la consommation journalière d'une personne, rijJ.£p-i]'7lO'J.

<Cod.Thcod., liv. XIII. lit. iiij. U.

et l'empire de leurs croyances sur la volonlc , le besoin qu'elles avaient de se propager, de prendre possession du monde , c'était là toute leur force.

Cependant l'activité et la puissance intellectuelle des deux sociétés étaient prodigieusement inégales. Avec ses institutions , ses professeurs , ses privilèges, l'une «l'était et ne faisait rien ; avec ses idées seules , l'autre travaillait sans relâche et s'emparait de tout.

Tout atteste , au v*' siècle , la décadence des écoles civiles. Les beaux esprits contemporains, Sidoine Apollinaire et MamertClaudien, par exemple, la déplorent à chaque page, disant que les jeunes gens n'étudient plus, que les professeurs n'ont plus d'élèves, que la science languit et se perd. On essayait, par une multitude de petits expédients, d'échapper à la nécessité de longues et fortes études; c'est le temps des abréviateurs , abréviateurs d'histoire, de philosophie , de grammaire, de rhétorique, et ils se proposent évidemment, non de propager l'instruction dans les classes qui n'étudieraient pas , mais d'épargner le travail de la science à ceux qui pouvaient et ne voulaient pas s'y livrer. C'étaient surtout les jeunes gens des classes supérieures qui fréquentaient les écoles : or, ces classes étaient, vous l'avez vu, en pleine dissolution. Les écoles tombaient avec elles; les institutions subsistaient encore, mais vides; l'càme avait quitté le corps.

L'aspect intellectuel de la société chrétienne est bien différent. La Gaule était, au V siècle, sous l'influence de trois chefs spirituels dont aucun ne l'habitait; saint Jérôme ' à Bethléem, saint Augustin 2 à Ilippone, saint Paulin.^ à Noie: celui-ci seul Gaulois d'origine. Us gouvernaient véritablement la chrétienté gauloise ; c'était à eux qu'elle s'adressait , en toute occasion , pour en recevoir des idées, des solutions, des conseils. Les exemples abondent. Un prêtre, né au pied des Pyrénées, et qui s'appelait Vigilance, avait voyagé en Palestine ; il y avait vu saint Jérôme , et s'était pris avec lui de controverse sur quelques questions de doctrine ou de discipline ecclésiastique. De retour dans les Gaules , il écrivit sur ce qu'il regardait comme des abus; il attaqua le culte des martyrs, leurs reliques, les miracles opérés sur leur tombeau, les jeûnes fréquents , les austérités, même le célibat. A peine son ouvrage était publié, qu'un prêtre, nommé Ripaire , qui habitait dans son voisinage , probablement leDauphiné ou la Savoie, en informa saint Jérôme , lui rendant compte en gros du con-

' Né en ô31, mort en 420.

^ Né en 354, mort en 430.

^ Né en 354, mort en 431.

tenu du livre et de son danger, disait-il. Saint Jérôme répond sur-le-champ à Ripaire, et sa réponse est une première réfutation qui en promet une seconde plus détaillée. Aussitôt, Ripaire et un autre prêtre voisin , Didier, envoient à Bethléem , par un troisième prêtre, Sisinnius, l'écrit de Vigilance; et, moins de deux ans après le commencement de la querelle, saint Jérôme fait passer dans les Gaules une réfutation complète, qui s'y répand avec rapidité. Le même fait avait lieu, presque au même moment, entre la Gaule et saint Augustin, au sujet de l'hérésie de Pelage , sur le libre arbitre et la grâce : même soin de la part des clercs gaulois d'informer de tout le grand évêque; môme activité de sa part à répondre à leurs questions , à lever leurs doutes, à soutenir, à diriger leur foi. Toute hérésie qui menaçait, toute question qui s'élevait, devenait, entre les Gaules d'une part, Hippone, Bethléem et Noie de l'autre, l'occasion d'une longue et rapide succession de lettres, de messages, de voyages , de pamphlets. Il n'était pas même nécessaire qu'il s'élevât une grande question , qu'il s'agît d'un intérêt religieux général et pressant. De simples fidèles, des femmes, étaient préoccupés de certaines idées, de certains scrupules; les lumières leur manquaient : ils recouraient aux mêmes docteurs, aux mômes remèdes. Une femme de Bayeux, llédibie, et au même moment une femme de Cahors, Algasie, rédigent, pour les adresser à saint Jérôme, l'une douze, l'autre onze questions sur des matières philosophiques , religieuses , historiques ; elles lui demandent l'explication de certains passages des livres saints; elles veident savoir de lui quelles sont les conditions de la perfection morale; ou bien quelle conduite on doit tenir dans certaines circonstances de la vie. En un mot , elles le consultent comme un directeur spirituel quotidien et familier; et un prêtre, nommé Apodèine, part du fond de la Bretagne, chargé de porter ces lettres au fond de la Palestine et d'en rapporter la réponse. La même activité , la même rapidité de circulation régnent dans l'intérieur de la chrétienté gauloise ; saint Sulpice-Sévère , compagnon et ami de saint Martin de Tours, écrit une Fie du saint encore vivant ; en quatre ou cinq ans, de l'an 397 à l'an 402, elle est partout répandue, dans la Gaule, en Espagne , en Italie ; on en vend des copies dans toutes les grandes villes; les évêques se l'envoient avec empressement. Partout où se manifeste un besoin, une affaire, un embarras religieux, les docteurs travaillent, les prêtres voyagent, les écrits circulent. Et ce n'était pas, messieurs, une chose facile que cette activité, cette vive et vaste correspondance. Les moyens matériels manquaient; les routes étaient peu nombreuses, périlleuses; il fallait

gLATRIÈ3IE LEÇON.

porter bien loin les questions, attendre bien longtemps les réponses ; il fallait que le zèle actif, que la patience immobile ne s'épuisassent point; il fallait enfin cette persévérance dans les besoins moraux , qui est de tout temps une vertu rare , et qui peut seule suppléer à l'imperfection des institutions.

Du reste les institutions commençaient à naître et à se régulariser parmi les chrétiens de la Gaule. A la première moitié du v siècle appartient la fondation de la plupart des grands monastères des provinces méridionales. On attribue à saint Castor, évéque d'Apt jusque vers 4:22, celui de Saint -Faustin à Nîmes , et un autre dans son diocèse. Vers le même temps, Cassien fondait à 3Iarseille celui de Saint-Victor; saint Honorât et saint Caprais celui de Lérins . le plus célèbre du siècle , dans une des îles d'Hières ; un peu plus tard naquirent celui de Condat ou Saint-Claude en Franche-Comté, celui de Grigny dans le diocèse de Vienne, et plusieurs autres de moindre importance. Le caractère primitif de ces monastères gaulois a été tout autre que celui des monastères orientaux. En Orient, les monastères ont eu surtout pour but l'isolement et la contemplation ; les hommes qui se retiraient dans la Thébaïde voulaient échapper aux plaisirs , aux tentations, à la corruption de la société civile; ils voulaient se livrer seuls , hors de tout commerce social, aux élans de leur imagination et aux rigueurs de leur conscience. Ce ne fut que plus tard qu'ils se rapprochèrent dans les lieux où ils s'étaient d'abord dispersés , et d'anachorètes ou solitaires, devinrent cénobites , Koivcogiot, vivant en commun. En Occident , et malgré l'imitation de l'Orient, les monastères ont eu une autre origine; ils ont commencé par la vie commune, par le besoin, non de s'isoler, mais de se réunir. La société civile était en proie à toutes sortes de désordres ; nationale, provinciale ou municipale, elle se dissolvait de toutes parts; tout centre, tout asile manquait aux hommes qui voulaient discuter, s'exercer, vivre ensemble ; ils en trouvèrent un dans les monastères ; la vie monastique n'eut ainsi, en naissant, ni le caractère contemplatif, ni le caractère solitaire; elle fut au contraire très-sociale, très-active ; elle alluma un foyer de développement intellectuel; elle servit d'instrument à la fermentalion et à la propagation des idées. Les monastères du midi de la Gaule sont les écoles philosophiques du christianisme : c'est ïk qu'on médite . qu'on discute, qu'on enseigne; c'est de là que partent les idées nouvelles, les hardiesses de l'esprit, les hérésies. Ce fut dans les abbayes de Saint-Victor et de Lérins que toutes les grandes questions sur le libre arbitre, la prédestination , la grâce, le péché

originel, furent le plus vivement agitées, et que les opinions pélagienncs trouvèrent, pendant cinquante ans, le plus d'aliment et d'appui.

Vous le voyez, messieurs, l'état. intellectuel de la société religieuse et celui de la société civile ne sauraient se comparer : d'une part, tout est décadence , langueur, inertie ; de l'autre, tout est mouvement, ardeur, ambition, progrès. Quelles sont les causes d'un tel contraste? Il faut savoir d'où provenait, comment s'entretenait, pourquoi s'aggravait chaque jour, entre les deux sociétés , une différence si éclatante : par là seulement nous parviendrons à bien connaître, à bien comprendre leur état moral.

Il y a , je crois , au fait que je viens de signaler, deux grandes causes : 1° la nature même des sujets, des questions, des travaux intellectuels dont s'occupaient les deux sociétés ; 2° la liberté trèsinégale des esprits dans l'une et dans l'autre.

La littérature civile, si je puis me servir de cette expression, n'offre guère, à cette époque, dans les Gaules , que quatre sortes d'hommes et d'ouvrages : des grammairiens , des rhéteurs , des chroniqueurs et des poètes , poètes non pas en grand . mais en petit, des faiseurs d'épithalames, d'inscriptions, de descriptions, d'idylles, d'églogues. Voilà sur quels sujets s'exerçait alors ce qui restait de l'esprit romain.

La littérature chrétienne est tout autre. Elle abonde en philosophes , en politiques, en orateurs : elle remue les plus grandes questions, les plus pressants intérêts. Je vais mettre sous vos yeux, en ayant toujours soin de me renfermer dans la Gaule , quelques noms propres et quelques titres, le tableau comparé des principaux écrivains et des principaux ouvrages des deux littératures. Vous tirerez vous-mêmes les conséquences.

Je n'ai garde, vous le pensez bien, de prétendre ici à une énuméralion biographique ou littéraire tant soit peu complète. Je n'indique que les noms et les faits les plus apparents.

Parmi les grammairiens dont la littérature civile est chargée, je nommerai : 1» Agrœlius ou Agritius , professeur à Bordeaux, vers le milieu du ive siècle, et de qui il nous reste un traité ou fragment de traité sur la propriété et la différence de la langue latine; ce sont des synonymes latins, par exemple , temperantia , temperatio et teviperies ; perciissus et percnlsus; l'auleur appuie sur des exemples tirés dos meilleurs écrivains . Cicéron, Horace, Térence . Tite-Live. etc., les distinctions qu'il établit. 2" Urbicus, aussi professeur à Bordeaux , célèbre surtout par sa profonde connaissance de la langue et de la littérature grecque. 3° Ursulus et Ilarmonius . professeurs à Trêves ;

llarmonius a recueilli les poésies crilomèrc, en y ajoutant des notes sur les mauvaises leçons, les interprétations, etc.

A côté des grammairiens se placent les rhéteurs, chargés non -seulement d'enseigner l'éloquence, mais de faire des discours, des panégyriques, dans toutes les grandes circonstances de la vie, les fêtes, les solennités civiles, la mort ou l'avènement d'un empereur, etc. Douze de ces airs de bravoure d'une éloquence vaine ont clé spécialement conservés et recueillis. Les quatre principaux panégyristes sont : 1° Claude Mamertin , auteur de l'éloge de l'empereur Maximien , prononcé à Trêves , le 20 avril 292 , jour où l'on célébrait la fondation de Rome. 2" Eumène, professeur d'éloquence à Autun , auteur de quatre discours prononcés de 297 à. 511 , en présence et à l'honneur de Constance Chlore et de Constantin. 5° Nazarius, professeur à Bordeaux , auteur d'un panégyrique de Constantin. 4" Claude Mamertin , peut-être fdsdu premier, auteur d'un discours prononcé en 362 devant Julien.

Parmi les chroniqueurs gaulois et païens de cette époque , le plus distingué est Eutrope qui écrivit , vers l'an 570 , son abrégé de l'histoire romaine.

Je pourrais étendre à mon gré la liste des poètes, mais vous ne vous plaindrez pas que je n'en nomme que trois. Le plus fécond , le plus célèbre , et sans contredit le plus spirituel et le plus élégant, est Ausone , né à Bordeaux vers 309 et mort dans une de ses terres en 394, après avoir occupé les plus hautes charges publiques , et composé : 1° cent quarante épigramnies; 2° trente-huit épitaphes; 3" vingt idylles ; 4" vingt-quatre épîtres ; H" dix-sept descrii»tions de villes, et une multitude de petits poëmes semblables , sur les professeurs de Bordeaux, les personnes ou les incidents de sa famille, les douze Césars, les sept Sages de la Grèce, etc., etc.

Un oncle d'Ausone, nommé Arborius, de Toulouse, a laissé un petit poëme adressé à une jeune fille trop bien parce , ad virginem nimis cultam.

Un poète de Poitiers, Rutilius Numatianus, qui avait vécu à Rome, et qui revint dans sa patrie vers l'an 416, a écrit sur son retour un poëme intitule : Jtinerarium ou de reditu , ouvrage assez curieux par quelques détails de lieux, de mœurs, et par l'humeur du poëte contre l'invasion de la société par les Juifs et les moines. Il était évidemment païen.

Je passe à la littérature chrétienne gauloise de la même époque.

Le premier nom que je rencontre est celui de saint Ambroise ; quoiqu'il ait passé sa vie en Italie, je le prends comme Gaulois parce qu'il était ne à Trêves, vers l'an 340. Ses œuvres ont é(c recueil-

■ Né vers 355, mort vers 420.

lies en deux volumes in-folio. Ils contiennent trente-six ouvrages différents, traités religieux, commentaires sur les livres saints, discours, lettres, hymnes, etc. Le plus étendu et aussi le plus curieux est intitulé de o/ftcus viinistrorum (des devoirs des ministres de l'Église). J'y reviendrai peut-être plus tard et avec détail ; je ne veux aujourd'hui que vous en faire remarquer le caractère ; vous seriez tentés de croire , d'après le titre, que c'est un traité des devoirs particuliers des prêtres, et de la manière dont ils doivent s'acquitter de leurs fonctions. Vous vous tromperiez; c'est un traité complet de morale, où l'auteur, à propos des prêtres, passe en revue tous les devoirs humains , y pose et résout une multitude de questions de philosophie pratique.

A côté de saint Ambroise , je placerai saint Paulin, né, comme lui, en Gaule (à Bordeaux, vers l'an 353 ) , mort , comme lui , évêque en Italie (à Noie, en 451 ). Plusieurs de ses ouvrages, entre autres son livre contre les païens, se sont perdus ; il ne reste guère de lui que des lettres et des poésies ; mais les lettres avaient , à cette époque , une bien autre importance que dans les temps modernes; la littérature proprement dite tenait, dans le monde chrétien , assez peu de place ; on n'écrivait guère pour écrire, pour le seul plaisir de manifester ses idées; quelque événement éclatait, une question s'élevait, quelque nécessité pressait le monde chrétien ; on faisait un livre , et le livre se produisait souvent sous la forme d'une lettre à un fidèle, à un ami, à une Eglise. Politique, religion, controverse , intérêts spirituels et temporels , conseils généraux et particuliers , tout se rencontre donc dans les lettres de ce temps , et elles sont au nombre de ses plus curieux monuments.

J'ai déjà nommé saint Sulpice-Sévère, de Toulouse ' (ou de quelque autre ville d'Aquitaine, car son origine n'est pas connue avec certitude) , et sa Fie de saint Martin, de Tours. Il a écrit de plus une Histoire sacrée, l'un des premiers essais d'histoire ecclésiastique tentés en Occident ; elle va du commencement du monde jusqu'à l'an 400, et contient quelques faits importants qui ne se trouvent point ailleurs.

Presque en même temps , un peu plus tard cependant, le moine Cassicn, Provençal d'origine ^, à ce qu'il paraît, quoiqu'il eût vécu longtemps en Orient, publiait à Marseille, sur la demande de saint Castor, évêque d'Apt, ses Institutions et ses Conférences , ouvrages destinés à faire connaître aux Occidentaux l'origine, le régime, les pratiques et les idées des moines d'Orient. C'étaitalors même,

' Ne vers Ô60 , mort vers 440.

QUATR1E3IE LEÇON

vous vouez de le voir, que se fondaient, dans la Ciaide méridionale , el par le coiieours de (^assicn ini-nièuie, la plupart des monastères; ses livres répondaient donc h un besoin actuel et pratique.

Je m'aperçois qu'avant Cassien , j'aurais dû vous parler de saint Hilaire, évêque de Poitiers ' , l'un des chefs les plus actifs et les plus honorables de l'Eglise gauloise ; il a écrit un grand nombre d'ouvrages, peu étendus, mais très-importants de leur temps. Ce sont pour la plupart des pamphlets sur les intérêts et les questions qui préoccupaient les esprits. Depuis que le christianisme était sorti de l'enfance, les grands évèques avaient deux rôles à jouer à la fois , le rôle de philosophes et celui de politiques ; ils possédaient l'empire des idées ou au moins l'inQuence dans l'ordre intellectuel, et ils étaient en même temps chargés des affaires temporelles de la société religieuse; ils étaient tenus de suffire constamment à deux missions , de méditer et d'agir, de convaincre et de gouverner. De là la prodigieuse variété et aussi la précipitation qui éclatent souvent dans leurs écrits; ce sont en général des œuvres de circonstance , des pamphlets destinés , tantôt à résoudre une question de doctrine , tantôt à traiter une affaire , à éclairer une âme ou à apaiser un désordre , à repousser une hérésie ou à obtenir du pouvoir civil une concession. Les ouvrages de saint Hilaire sont particulièrement empreints de ce caractère.

Un moine qui avait pu connaître saint Hilaire , puisqu'il avait vécu auprès de saint Martin de Tours, Evagre, a composé deux dialogues intitulés, l'un : Dispute entre Théophile, chrétien, et Simon, juif; l'autre : Dispute de Zachée, chrétien, et d'Jpollonius, philosophe : moimments curieux de la manière dont un moine chrétien concevait, à la (in du iv siècle, la discussion , d'une part, entre le judaïsme et le christianisme, de l'autre, entre le christianisme et la philosophie.

Un prêtre de Marseille , Salvien , originaire de Trêves, écrivait un peu plus tard son traité de VJvarice, pur essai de morale religieuse, et son livre que j'ai déjà cité, de guhernatione Dei; remarquable soit comme tableau de l'état social et des mœurs de l'époque, soit comme tentative de justifier la Providence des malheurs du monde , et d'en renvoyer le blâme aux hommes mêmes qui l'en accusent.

La querelle du pélagianisme donna lieu à un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels je ne citerai que ceux de saint Prosper d'Aquitaine, et spécialement son poëme contre les ingrats, l'un

Mort vors 568.

des plus heureux essais de poésie philosophique qui aient été tentés dans le sein du christianisme. Sa Chronique , qui s'étend depuis l'origine du monde jusqu'à l'an 4oo, n'est pas non plus sans importance.

Pendant que la question du libre arbitre et de la grâce agitait toute l'Eglise, et surtout la Gaule, celle de l'immatérialité de l'âme se débattait plus paisiblement dans la Narbonnaise , entre Fauste ^, évêque de Riez, qui soutenait que l'âme est matérielle , et Mamert Claudien ^ , prêtre de Vienne , frère de l'évéque saint Mamert , défenseur de l'immatérialité. La lettre où Fauste établit son opinion, et le traité de Mamert Claudien , intitulé: De la nature de l'âme, sont au nombre des plus curieux monuments de l'état de l'esprit humain au v siècle , et je me propose de vous les faire connaître plus tard avec détail.

Je ne citerai plus , de la littérature chrétienne de cette époque , qu'un seul nom , celui de Gennade, prêtre à Marseille , qui nous a laissé , sous le titre de Traité des hommes illustres ou auteurs ecclésiastiques , depuis le milieu du iv siècle jusqu'à la fin du v^, l'ouvrage où l'on trouve le plus de renseignements sur l'histoire littéraire du temps.

Maintenant, messieurs, comparez ces deux listes, si incomplètes, si sèches, d'auteurs et d'ouvrages; n'est-il pas vrai que les noms , les titres seuls expliquent la différence de l'état intellectuel des deux sociétés? Les écrivains chrétiens s'adressent en même temps aux plus grands intérêts de la pensée et de la vie ; ils sont actifs et puissants dans le domaine de l'intelligence et dans celui de la réalité ; leur activité est rationnelle et leur philosophie populaire ; ils traitent des choses qui remuent les âmes au fond de la solitude, et les peuples au milieu des cités. La littérature civile , au contraire , est étrangère aux questions et de principe et de circonstance, aux besoins moraux et aux sentiments familiers des masses; c'est une littérature de convention et de luxe, de coterie et d'école, vouée uniquement, par la nature même des sujets dont elle s'occupe, aux menus plaisirs des gens d'esprit et des grands seigneurs.

Ce n'est pas tout , messieurs , et il y a , de la diversité de l'état moral des deux sociétés , une bien autre cause : la liberté (je veux dire la liberté d'esprit) manquait à l'une , et était, dans l'autre, réelle et forte.

Comment la Hbertc n'aurait- elle pas manqué à la littérature civile ? Elle appartenait à la société civile, au vieux monde ronjain ; elle on était l'image et l'amusement ; elle en avait tous les caractères ,

3 Morl en 490.

5 Mor( vers 473.

IGG

la décadence, la slcrilité, la futilité, la servilité.

La nature même des sujets sur lesquels elle s'exerçait lui rendait cet étal fort supportable. Elle était étrangère à toutes les grandes questions morales, à tous les intérêts réels de la vie , c'est-à-dire aux carrières où la liberté d'esprit est indispensable. La grammaire , la rhétorique, la petite poésie, s'accommodent assez bien de la servitude. Pour faire des synonymes latins comme Agrœcius, ou pour censurer, comme Arborius, une jeune fdle trop parée, ou même pour célébrer, comme Ausone , les beautés du cours de la Moselle , on peut à toute rigueur se passer de liberté , et même de mouvement d'esprit. Cette littérature subalterne a prospéré plus d'une fois sous le despotisme et dans le déclin de la société.

Au sein même des écoles , la liberté manquait. Les professeurs étaient complètement amovibles. L'empereur pouvait , non-seulement les transférer d'une ville à l'autre, mais les révoquer à son gré. Ils avaient d'ailleurs contre eux, dans un grand nombre de villes de la Gaule, le peuple lui-même. Le peuple était chrétien , du moins en grande majorité, et CCS écoles toutes païennes d'intention et d'origine lui déplaisaient. Les professeurs étaient souvent mal vus, maltraités. Ils n'avaient guère pour appui que les débris des classes supérieures, cl l'autorité impériale qui maintenait l'ordre; car, messieurs, l'autorité impériale, qui, plus d'une fois, n'avait f;nt, en persécutant les chrétiens, que céder aux clameurs du peuple, a souvent, au iv siècle, protégé les païens contre le peuple, soit dans l'intérêt de l'ordre, soit par l'influence des hommes considérables , païens ou inditférents , soit par ce respect des établissements publics , des anciennes existences, auquel un gouvernement ne renonce presque jamais. Mais vous comprenez sans peine quelle situation dépendante, faible, précaire, résultait de là pour les professeurs. Celle des étudiants n'était guère plus forte ni plus libre. Ils étaient l'objet d'une foule de mesures de police inquisitorialcs , vexatoires , et contre lesquelles ils ne possédaient presque aucune garantie. Voici une constitution de Valentinicn qui nous fera connaître leur situation : elle ne s'applique qu'à l'école de Home ; mais le régime des autres écoles était analogue.

/ alenlimen, P'alens cl Gralien, A Olijbrius , préfet de Rome.

Oue tous ceux qui viendront étudier à Rome apportent d'abord au maître du cens ' les lettres des gouverneurs de

' Magistrat qui, par quelques-unes de ses fondions, avait quelque analogie avec le préfet de police.

province qui leur ont donne congé de venir, et où doivent être indiqués leur ville, leur âge et leurs qualités ; 2" qu'ils déclarent, dès leur arrivée, à quelles études ils se proposent de se livrer de préférence; o" que le bureau des employés du cens connaisse leur demeure , afin de tenir la main à ce qu'ils fassent les études qu'ils ont indiquées comme le but de leurs désirs; 4° que lesdits employés veillent à ce que lesdits étu- «liants se montrent dans les réunions tels qu'ils doivent être, à ce qu'ils évitent toute cause de mauvais et honteux renom, ainsi que les associations entre eux, que nous regardons comme très-voisines des crimes , à ce qu'ils n'aillent pas trop souvent aux spectacles , et ne se livrent pas fréquemment à des banquets intempestifs. Que si quelque étudiant ne se conduit pas dans la ville comme l'exige la dignité des études libérales, qu'il soit publiquement battu de verges , mis sur un vaisseau, chassé de la ville, et renvoyé chez lui. Quant à ceux qui se livrent assidûment à leurs études, qu'ils puissent rester à Rome jusqu'à leur vingtième année ; après quoi , s'ils négligent de s'en aller d'eux-mêmes, que le préfet ait soin de les faire partir, même contre leur gré. Et pour que ces choses-là ne soient pas traitées légèrement, que ta haute Sincérité avertisse le bureau du cens qu'il ait à rédiger chaque mois un état desdits étudiants, quels ils sont, d'où ils viennent , et lesquels, leur temps écoulé, doivent

être renvoyés en Afrique ou en d'autres provinces Qu'un

tableau pareil soit transmis tous les ans aux l)ureaux de N. G., afin que, bien instruit des mérites et des études de tous, nous jugions s'ils sont nécessaires à notre service, et quand a.

Quelques-unes de ces précautions peuvent être , dans certains cas , nécessaires et légitimes ; mais il est bien clair que là où elles sont le fait essentiel, dominant, là où elles constituent le fond du régime des écoles, il n'y a point de liberté.

La liberté éclate au contraire de toutes parts dans la littérature chrétienne. Et d'abord l'activité des esprits, la diversité des opinions publiquement manifestées, prouvent à elles seules la liberté. L'esprit humain ne se déploie pas ainsi en tous sens , ni avec tant d'énergie, quand il est chargé de fers. La liberté d'ailleurs était inhérente à la situation intellectuelle de l'Eglise : elle était dans le travail de la formation de ses doctrines , et , sur un grand nombre de points, ne les avait point encore arrêtées ou promulguées. A mesure qu'une question apparaissait, soulevée soit par un événement, soit par quelque écrit, elle était examinée, débattue par les chefs de la société religieuse ; et son opinion officielle, la conséquence de ses croyances générales, le dogme en un mot, était proclamé. Une liberté précaire, passagère peut-être, mais réelle, appartient nécessairement à une telle époque.

L'état de la législation contre l'hérésie ne lui était pas encore mortel : le principe de la persécution, l'idée que la vérité a droit de gouverner par la force, était bien dans les esprits, mais il ne dominait pas encore dans les faits. La puissance civile

iCod.Théod. I,. XIV, t. T\, I. 1.

OUATRIEME LEÇON.

commençait à prêter main-forte à l'Église contre les hérétiques, ctà sévir contre eux; on les exilait; on leur interdisait cerlaines fonctions; on les dépouillait de leurs biens ; quelques-uns même, comme les Priscillianistes, en 38S5, étaient condamnés à mort: les lois des empereurs, surtout celles de Théodosc le Grand, étaient pleines de menaces et de dispositions contre l'hérésie; le cours des choses enfin tendait visiblement à la tyrannie : cependant la puissance civile hésitait encore à se faire l'instrument des doctrines; les plus grands évcques, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Martin, se récriaient encore contre toute condamnation capitale des hérétiques, disant que l'Eglise n'avait droit d'employer que les armes spirituelles. En un mot, quoique le principe de la persécution fut en progrès, et en progrès très -menaçant, la liberté était encore plus forte : liberté périlleuse, orageuse, mais active et générale; on était hérétique à ses risques et périls , mais on pouvait l'être ; on pouvait soutenir, on soutenait son opinion, pendant longtemps , avec énergie , avec publicité.

Il suffit de regarder aux canons des conciles de cette époque pour se convaincre que la liberté était grande encore : sauf deux ou trois grands conciles généraux , ces assemblées, dans les Gaules en particulier, ne s'occupaient guère que de discipline; les questions de théorie, de doctrine, n'y apparaissent que plus rarement et dans les grandes occasions; c'est surtout du gouvernement de l'Eglise, de sa situation, des droits et des devoirs des clercs, qu'on traite et décide : preuve que , sur une multitude de points, la diversité des idées était admise et le débat encore ouvert.

Ainsi, d'une part, la nature même des travaux, de l'autre la situation des esprits, expliquent pleinement la supériorité intellectuelle de la société religieuse sur la société civile; l'une était sérieuse et libre; l'autre servile et frivole: qu'y a-t-il à ajouter?

Aussi n'ajouterai-jc qu'une dernière observation, mais qui n'est pas sans importance , et qui seule peut-être explique pleinement pourquoi la littérature civile ne pouvait manquer d'être frappée à mort, tandis que la littérature religieuse vivait et prospérait si énergiquement.

Pour que la culture de l'esprit , les sciences , les lettres prospèrent par elles-mêmes, indépendam-

ment de tout intérêt prochain et direct, il faut, messieurs , des temps heureux, paisibles, des temps de contentement et de bonne fortune pour les hommes. Quand l'état social devient difficile, rude, malheureux, quand les hommes souffrent beaucoup et longtemps, l'étude court grand risque d'être négligée et de décliner. Le goût de la vérité pure, le sentiment du beau séparé de tout autre besoin , sont des plantes délicates autant que nobles ; il leur faut un ciel pur, un soleil brillant, une atmosphère douce; elles courbent la tête et se flétrissent au milieu des orages. Le développement intellectuel, le travail des esprits pour atteindre à la vérité s'arrêteraient alors, s'ils ne se plaçaient à la suite et sous l'égide de quelqu'un des intérêts actuels, immédiats, puissants de l'humanité. C'est ce qui arriva à la chute de l'empire romain : l'étude, les lettres, la pure activité intellectuelle n'auraient pu résister seules aux désastres, aux souffrances, au découragement universel; il fallait qu'elles se pussent rattacher aux sentiments et aux intérêts populaires; qu'elles cessassent de paraître un luxe , et devinssent un besoin. La religion chrétienne leur en fournit le moyen ; ce fut en s'alliant avec elle que la philosophie et les lettres se sauvèrent de la ruine qui les menaçait; leur activité eut alors des résulLits directs, pratiques; elles se montrèrent appliquées à diriger les hommes dans leur conduite, vers leur salut. On peut le dire sans exagération : l'esprit humain proscrit, battu de la tourmente, se réfugia dans l'asile des églises et des monastères; il embrassa, en suppliant, les autels, pour vivre sous leur abri et à leur service jusqu'à ce que des temps meilleurs lui permissent de reparaître dans le monde et de respirer en plein air.

Je ne pousserai pas plus loin, messieurs, cette comparaison de l'état moral des deux sociétés au v siècle; nous en savons assez, je pense, pour nous les représenter nettement Tune et l'autre. Il faut maintenant entrer plus avant dans l'examen de la société religieuse, seule vivante et féconde; il faut rechercher quelles questions l'occupaient, quelles solutions on lui en doimait, quelles controverses étaient puissantes et populaires, quelle devait être leur influence sur la vie et les actions des hommes. Ce sera l'objet de nos prochaines réunions.

CINQUIÈME LEÇON

Des principales questions d(5))atfiies en Gaule au v^ siècle. — Du pclagianisme. — De la méthode à suivre dans son histoire.

Pes faits moraux qui ont donné lieu à cette controverse : 1" De la liberté humaine; 2" de l'impuissance de la liberté et

de la nécessité d'un secours extérieur; 5" de l'influence des circonstances extérieures sur la liberté; 4" des changements moraux qui surviennent dans Tàme humaine sans que l'homme les attribue à sa volonté. — Des questions qui naissent naturellement de ces faits.- — Du point de vue spécial sous lequel on a dû les considérer dans l'Eglise chrétienne au v"^ siècle.

Histoire du pélagianisme à Rome, en Afrique, en Orient et dans la Gaule. — Pelage. — Ccleslius. — Saint Augustin. —

Histoire du scmi-pélagianisme. — Cassien. — Fauste. — Saint Prosper d'Aquitaine. — Des prédestinatiens. — Influence et résultats jîénéraux de cette controverse.

Messieurs ,

Dans notre dernière réunion, j'ai essayé de vous peindre, mais uniquement sous ses traits généraux, I état moral comparatif de la société civile et de la société religieuse en Gaule, au v" siècle. Entrons plus avant dans l'examen de la société religieuse, la seule qui fournisse , à l'étude et à la réflexion , une ample matière.

Les principales questions qui aient occupé au v^ siècle la société chrétienne gauloise, sont : 1° le pélagianisme , ou hérésie de Pelage , combattu surtout par saint Augustin ; 2" la nature de l'âme , agitée dans le midi de la Gaule, entre l'évêque Fauste et le clerc Mamert Claudien ; 5" quelques points de culte et de discipline, plutôt que de doctrine, comme le culte des martyrs, le mérite des jeûnes, des austérités, le célibat, etc.; c'était, vous l'avez vu , l'objet des écrits de Vigilance ; 4" enfin , la prolongation de la lutte du christianisme contre le paganisme et le judaïsme ; elle a encore inspiré les deux dialogues du moine Evagre, entre le juif Simon et le chrétien Théophile, le chrétien Zachée et le philosophe Apollonius.

De ces questions, le pélagianisme est de beaucoup la plus importante : il a été la grande affaire intellectuelle de l'Église au v" siècle, comme l'arianisme l'avait été au iv". C'est de son histoire que nous nous occuperons spécialement aujourd'hui.

Personne n'ignore qu'il s'agit, dans cette controverse , du libre arbitre et de la grâce, c'est-à-dire des rapports de la liberté de l'homme avec la puissance divine, de l'influence de Dieu sur l'activité morale de l'homme.

Permettez qu'avant d'en aborder l'histoire, j'in-

dique la méthode que je me propose d'y porter.

Au seul énoncé de cette question , vous voyez qu'elle n'est particulière, ni au v siècle, ni au christianisme ; c'est un problème universel , de tous les temps , de tous les lieux, que toutes les religions, toutes les philosophies ont posé et tenté de résoudre.

Il se rapporte donc évidemment à des faits moraux primitifs, universels, inhérents à la nature humaine, et que l'observation doit y reconnaître. Je rechercherai d'abord ces faits ; j'essayerai de démêler dans l'homme en général , indépendamment de toute considération de temps , de lieu , de croyance particulière, les éléments naturels, la matière première , pour ainsi dire , de la controverse pélagienne. Je mettrai ces faits en lumière, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher, sans les discuter, uniquement appliqué à les constater et à les décrire.

Je montrerai ensuite quelles questions découlent naturellement des faits naturels, quelles difficultés, quefles controverses se peuvent élever à leur occasion, toujours indépendamment de toute circonstance particulière de temps, de lieu, d'état social.

Cela fait et, si je puis m'exprimer ainsi, le côté général , théorique , de la question une fois bien établi, je déterminerai sous quel point de vue spécial ces faits moraux ont dû être considérés au v« siècle , par les défenseurs des diverses opinions en débat.

Enfin, après avoir ainsi expliqué de quelles sources et sous quels auspices est né le pélagianisme, je raconterai son histoire ; je tenterai de suivre, dans leurs rapports et leur progrès, les idées principales qu'il a suscitées, pour faire bien connaître quel

CINQUIEME LEÇON

était l'état des esprits au moment où s'éleva cette grande controverse, ce qu'elle en fit, et à quel point elle les laissa.

Je vous demande, messieurs, votre plus scrupuleuse attention , surtout dans l'examen des faits moraux auxquels la question se rattache : ils sont difficiles à bien reconnaître, à énoncer avec précision ; je voudrais que rien ne leur manquât en clarté et en certitude, et à peine ai-je le temps de les montrer en passant.

Le premier, celui qui fait le fond de toute la querelle, c'est la liberté, le libre arbitre, la volonté humaine. Pour connaître exactement ce fait, il faut le dégager de tout élément étranger, le réduire strictement k lui-même. C'est , je crois , faute de ce soin qu'on l'a si souvent mal compris ; on ne s'est point placé en face du fait de la liberté, et de celuilà seul; on l'a vu et décrit, pour ainsi dire , pêlemêle avec d'autres faits qui lui tiennent de très-près dans la vie morale, mais qui n'en diffèrent pas moins essentiellement. Par exemple, on a fait consister la liberté humaine dans le pouvoir de délibérer et de choisir entre les motifs d'action ; la délibération et le jugement qui la suit ont été considérés comme l'essence du libre arbitre. Il n'en est rien. Ce sont là des actes d'intelligence et non de liberté ; c'est devant l'intelligence que comparaissent les différents motifs d'action , intérêts , passions, opinions ou autres; elle les considère, les compare , les évalue , les pèse, et enfin les juge. C'est là un travail préparatoire , qui précède l'acte de volonté, mais ne le constitue en aucune façon. Quand la délibération a eu lieu, quand l'homme a pris pleine connaissance des motifs qui se présentent à lui , et de leur valeur, alors survient un fait tout nouveau, tout différent, le fait de la liberté; l'homme prend une résolution , c'est-à-dire commence une série de faits qui ont en lui-même leur source, dont il se regarde comme l'auteur, qui naissent parce qu'il le veut, qui ne naîtraient pas s'il ne voulait pas, qui seraient autres s'il les voulait produire autrement. Ecartez tout souvenir de la délibération intellectuelle, des motifs connus et appréciés ; concentrez votre pensée et celle de l'homme qui prend une résolution sur le moment même où il la prend, où il dit : «Je veux, je ferai,» et demandez - vous , demandez - lui à lui - même s'il ne pourrait pas vouloir et faire autrement. A coup sur, vous répondrez, il vous répondra: <i oui. )> Ici se révèle le fait de la liberté : il réside tout entier dans la résolution que prend l'homme à la suite de la délibération : c'est la résolution qui est l'acte propre de l'homme, qui subsiste par lui et par lui seul; acte simple, indépendant de tons les faits qui le précèdent ou l'entourent ; identique

dans les circonstances les plus diverses ; toujours le même, quels que soient ses motifs et ses résultats.

L'homme voit cet acte , messieurs , tout comme il le produit ; il se sait libre ; il a conscience de sa liberté. La conscience est cette faculté qu'a l'homme de contempler ce qui se passe en lui, d'assister à sa propre existence, d'être, pour ainsi dire, spectateur de lui-même. Quels que soient les faits qui s'accomplissent dans l'homme , c'est par le fait de conscience qu'il se révèlent à lui ; la conscience atteste la liberté, comme la sensation, comme la pensée; l'homme se voit, se sait libre, comme il se voit, comme il se sait sentant, réfléchissant , jugeant. On a souvent essayé, on essaye encore aujourd'hui d'établir, entre ces faits divers , je ne sais quelle inégalité de clarté , de certitude ; on s'élève contre ce qu'on appelle la prétention d'introduire dans la science des faits inouïs, obscurs, les faits de conscience : la sensation , la perception, dit-on , voilà qui est clair, avéré ; mais les faits de conscience , où sont-ils? quels sont-ils? Je ne crois pas avoir besoin d'insister longtemps , messieurs : la sensation , la perception sont des faits de conscience tout comme la liberté : l'homme les aperçoit de la même manière , avec le même degré de lumière et de certitude. Il peut prêter son attention à certains faits de conscience plutôt qu'à certains autres , et oublier ou méconnaître ceux qu'il ne regarde point : l'opinion à laquelle je fais allusion dans ce moment en est la preuve ; mais quand il s'observe d'une manière complète , quand il assiste, sans en rien perdre, au spectacle de sa vie intérieure, il a peu de peine à se convaincre que toutes les scènes se passent sur le même théâtre, et lui sont connues au même titre, par la même voie.

Je désire, messieurs, que le fait de la liberté humaine, ainsi réduit à sa nature propre et dislinctive, demeure bien présent à votre pensée, car sa confusion avec d'autres faits limitrophes , mais différents , a été l'une des principales causes de trouble et de débat dans la grande controverse dont nous avons à nous occuper.

Un second fait également naturel, également universel . a joué dans cette controverse un rôle considérable.

En même temps que l'homme se sent libre, qu'il se reconnaît la faculté de commencer, par sa volonté seule, une série de faits, en même temps il reconnaît que sa volonté est placée sous l'empire d'une certaine loi qui prend , selon les occasions auxquelles elle s'applique , des noms différents, loi morale, raison , bon sens . etc. Il est libre ; mais , dans sa propre pensée, sa liberté n'est point arbitraire; il en peut user d'une façon insensée, injuste, coupable ; et chaque fois ([u'il e<i use, une

certaine règle y doit présider. L'observation de cette règle est son devoir, la tâche de sa liberté.

Il s'aperçoit bientôt que jamais il ne s'acquitte pleinement de cette tâche, qu'il n'agit jamais parfaitement selon la raison , la loi morale ; que, toujours libre, c'est-à-dire moralement capable de se conformer à la règle, en fait il n'accomplit point tout ce qu'il doit, ni même tout ce qu'il peut. A chaque occasion, quand il s'interroge avec scrupule et se répond avec sincérité, il est forcé de se dire : <i J'aurais pu si j'avais voulu ; » mais sa volonté a été molle, lâche; elle n'est allée jusqu'au bout ni de son devoir, ni de son pouvoir.

C'est là , messieurs , un fait évident et dont chacun peut rendre témoignage : il y a même ceci de singulier, que le sentiment de cette faiblesse de la volonté devient souvent d'autant plus clair, d'autant plus pressant, que l'homme moral se développe et se perfectionne : les meilleurs , c'est-à-dire ceux qui ont employé et déployé le plus de force , qui ont su le mieux conformer leur volonté à la raison, à la morale, sont bien souvent les plus frappés de son insuflisance , les plus convaincus de cette inégalité profonde entre la conduite de l'homme et sa lâche, la liberté et sa loi.

De là, messieurs, un sentiment qui se retrouve, sous des formes diverses, dans tous les hommes, le sentiment de la nécessité d'un secours extérieur, d'un appui à la volonté humaine , d'une force qui s'ajoute à sa force et la soutienne au besoin. L'homme cherche de tous côtés cet appui , cette force secourable; il les demande aux encouragements de l'amitié, aux conseils delà sagesse, à l'exemple , à l'approbation de ses semblables , à la crainte du blâme; il n'est personne qui n'ait à citer, chaque jour, dans sa propre conduite, mille preuves de ce mouvement de l'âme avide de trouver hors d'elle-même un aide à sa liberté qu'elle sent à la fois réelle et insuffisante. Et comme le monde visible, la société humaine ne répondent pas toujours à son vœu , comme ils sont atteints de la même insuffisance qui se révèle à son tour, l'âme va chercher, hors du monde visible, au-dessus des relations humaines , cet appui dont elle a besoin : le sentiment religieux se développe; l'homme s'adresse à Dieu et l'appelle à son secours. La prière est la forme la plus élevée, mais non la seule sous laquelle se manifeste ce sentiment universel de la faiblesse de la volonté humaine, ce recours à une force extérieure et alliée.

Et telle est la nature de l'homme que , lorsqu'il demande sincèrement cet appui, il l'obtient, et qu'il lui suffît presque de le chercher pour le trouver. Quiconque, sentant sa volonté faible, invoque de boime foi les encouragements d'un ami , l'in-

fluence de sages conseils , l'appui de l'opinion publique, ou s'adresse à Dieu par la prière, sent aussitôt sa volonté fortifiée , soutenue , dans une certaine mesure et pour un certain temps. Ceci est un fait d'une expérience journalière , et qu'il est aisé de vérifier.

En voici un troisième dont la gravité ne saurait être mécomme ; je veux dire l'inlluence des circonstances indépendantes de l'homme sur la volonté humaine , l'empire du monde extérieur sur la liberté. Personne ne conteste le fait; mais il importe de s'en rendre compte avec exactitude , car, si je ne m'abuse, il est, en général, mal compris.

J'ai distingué tout à l'heure la liberté, de la délibération qui la précède et s'accomplit par l'intelligence. Or, messieurs , les circonstances indépendantes de l'homme, quelles qu'elles soient , le lieu, le temps où l'homme est né, les habitudes , les mœurs, l'éducation, les événements n'agissent en aucune façon sur l'acte même de la liberté, tel que j'ai essayé de le décrire ; il n'en est point atteint ni modifié; il reste toujours identique et complet, quels que soient les motifs qui le provoquent. C'est sur ces motifs , dans la sphère où se déploie l'intelligence , que les circonstances extérieures exercent et épuisent leur pouvoir : le siècle , le pays , le monde au sein duquel s'écoule la vie, font varier à l'infini les éléments delà délibération qui précède la volonté : par suite de cette variation, certains faits, certaines idées, certains sentiments sont, dans ce travail intellectuel , présents ou absents , prochains ou éloignés, puissants ou fiiibles, et le résultat de la délibération, c'est-à-dire le jugement porté sur les motifs , en est grandement affecté. Mais l'acte de volonté qui la suit demeure essentiellement le même : ce n'est qu'indirectement, et à cause de la diversité des éléments introduits dans la délibération, que la conduite de l'homme subit cette influence du monde extérieur. Un exemple, j'espère, me fera pleinement comprendre. Fidèle aux mœurs de sa tribu, à regret, mais pour accomplir son devoir, un sauvage tue son père vieux et iiifirme : un Européen, au contraire, le nourrit, le soigne, se dévoue au soulagement de sa vieillesse et de ses infirmités. Rien de plus différent, à coup sur, que les idées entre lesquelles se passe, dans les deux cas, la délibération qui précède l'action , et les résultats qui l'accompagnent : rien de plus inégal que la légitimité, la valeur morale des deux actions en elles-mêmes ; mais la résolution même, l'acte libre et personnel de l'Européen et du sauvage n'est-il pas semblable , s'il a été accompli dans la même intention et avec le même degré d'effort?

Ainsi sur les motifs et sur les conséquences de

ClNOliÈ^IE LEÇON.

Tacle libre. riiiQueiice des circoiislanccs iiidépendaiitcs de la volonté est ininieiise; mais c'est là le champ où elle s'exerce ; le fait intérieur placé entre la délibération et Taclion extérieure , le fait de la liberté reste le même, et s'accomplit pareillement au milieu des éléments les plus divers.

J'arrive au quatrième et dernier des grands faits moraux qu'il est indispensable de bien connaître pour comprendre l'histoire du pélagianisnie. J'en pourrais énumérer beaucoup d'autres; mais ils sont de moindre importance; ils découlent évidemment de ceux que je mets ici en lumière, et je n'ai pas le temps de m'y arrêter.

Certains changements, certains événements moraux s'accomplissent et se déclarent dans l'homme sans qu'il en rapporte l'origine à un acte de sa volonté, sans qu'il s'en reconnaisse l'auteur.

Au premier aspect, l'assertion étonne peut-être quelques personnes; permettez-moi , messieurs, de l'éclaircir d'avance par l'exemple de faits analogues, mais plus fréquents, qui ont lieu dans le domaine de l'intelligence, et sont plus faciles à saisir.

Il n'y a personne à qui il ne soit arrivé de chercher laborieusement quelque idée, quelque souvenir; de s'endormir au milieu de cette recherche sans y avoir réussi , et le lendemain, à son réveil , d'atteindre sur-le-champ au but. Il n'y a point d'écolier qui, ayant commencé à étudier sa leçon, ne se soit couché sans la savoir, et le matin, en se levant, ne l'ait apprise presque sans travail. Je pourrais citer beaucoup de faits de ce genre ; je choisis ces deux-là comme les plus incontestables et les plus simples.

J'en tire cette seule conséquence : indépendamment de l'activité volontaire et réfléchie de la pensée, un certain travail intérieur et spontané s'accomplit dans l'intelligence de l'homme, travail que nous ne gouvernons pas, dont nous ne contemplons pas le cours , et pourtant réel et fécond.

Il n'y a rien là d'étrange : chacun de nous apporte en naissant une nature intellectuelle qui lui est propre. L'homme gouverne et modifie, perfectionne ou dégrade par sa volonté son être moral ; mais il ne le crée point; il l'a reçu, et l'a reçu doué de certaines dispositions individuelles, d'une force spontanée. La diversité native des hommes, sous le point de vue moral comme sous le point de vue physique, n'est pas contestable. Or, de même que la nature physique de chaque homme se développe spontanément et par sa propre vertu , de même , quoique à un degré fort inégal, il s'opère dans la nature intellectuelle, mise en mouvement par ses relations avecle monde extérieur ou par la volonté de l'homme lui-même, un certain développement involontaire , inaperçu, et. pour me

servir d'un mot dont je ne voudrais pas qu'on tirât aucune conséquence, mais qui exprime ligurément ma pensée , je ne sais quel travail de végétation qui porte naturellement des fruits.

Ce qui arrive dans l'ordre intellectuel , messieurs, arrive également dans l'ordre moral. Certains faits surviennent dans l'intérieur de l'àme humaine, qu'elle ne s'attribue pas , dont elle ne se rend pas raison par sa uropre volonté ; certains jours , à certains moments elle se trouve dans un autre état moral que celui où elle s'était laissée , où elle se connaissait. Elle ne remonte pas jusqu'à la source de ses changements; elle n'y a point assisté et ne se souvient pas d'y avoir concouru. En d'autres termes, l'homme moral ne se fait pas lui-même tout entier; il a le sentiment que des causes, des puissances extérieures à lui , agissent sur lui et le modifient à son insu ; il y a pour lui , dans sa vie morale comme dans l'ensemble de sa destinée , de l'inexplicable , de l'inconnu.

Et il n'est pas nécessaire , pour se convaincre de ce fait , d'avoir recours à ces grandes révolutions morales, à ces changements subits, éclatants, que l'àme humaine peut quelquefois éprouver, mais auxquels l'imagination des narrateurs ajoute beaucoup, et qu'il est difficile de bien apprécier. 11 suffit, je crois, de regarder en soi-même pour y découvrir plus d'un exemple de ces modifications involontaires; et chacun de vous, en observant sa vie intérieure, reconnaîtra sans peine, si je ne m'abuse, que les vicissitudes, les développements de son être moral ne sont pas tous le résultat, soit d'actes de sa volonté, soit de circonstances extérieures qu'il connaisse et qui les lui expliquent.

Tels sont, messieurs, les principaux faits moraux auxquels se rapporte la controverse pélagienne ;les voilà sans aucun mélange d'événements historiques , de circonstances particulières , tels que nous les livre la nature humaine . simple, universelle. Vous voyez sur-le-champ que. de ces faits seuls, toujours abstraction faite de tout élément spécial et accidentel , résulte une multitude de questions. et que plus d'un grand débat peut s'élever à leur sujet. Et d'abord, on peut en contester la réalité: ils ne courent pas tous également ce péril ; le fait de la liberté humaine, par exem[)le.est plus évident, plus irrésistible qu'aucun autre ; on la méconnu cependant ; on peut tout méconnaître ; Il n'y a point de bornes au champ de l'erreur.

En admettant même ces faits, en les reconnaissant . on peut se tromper sur la place que chacun occupe , sur le rôle que chacun joue dans la vie morale ; on peut mesurer inexactement leur étendue , leur importance ; on peut fiiire trop grande ou trop petite la part de la liberté, des circonslan-

ces extérieures , de la faiblesse de la volonté , des influences inconnues , etc.

On peut aussi tenter d'expliquer les faits, et varier prodigieusement dans les explications. S'agit-il, par exemple, de ces changements involontaires, inaperçus, qui surviennent dans l'état moral de rijomme ? On dira que l'âme est inattentive , qu'elle ne se souvient pas de tout ce qui se passe en ellemême, qu'elle a probablement oublié tel acte de volonté, telle résolution, telle impression qui a produit ces conséquences dont elle n'a pas tenu le fll, ni observé le développement. Ou bien , on aura recours, pour expliquer ces faits obscurs de la vie morale, à une action directe , spéciale , de Dieu sur l'âme, à un rapport permanent entre l'action de Dieu et l'activité de l'homme.

Enfin on peut tenter de concilier entre eux ces faits de diverses manières ; on peut les réduire en système selon tel ou tel principe, les rapporter à telle ou telle doctrine générale sur la nature et la destinée de l'homme et du monde , etc. Ainsi , par une foule de causes, mille questions peuvent naître de la nature seule des faits qui nous occupent. Ils sont, à les prendre en eux-mêmes et dans leur généralité , un sujet fécond en débals.

Que sera-ce si des causes particulières , locales , momentanées, viennent encore faire varier le point de vue sous lequel on les considère , modifier la connaissance qu'en prend l'esprit humain , le diriger, à leur égard , dans un sens plutôt que dans un autre, mettre en lumière ou dans l'ombre, grossir ou atténuer tel ou tel fait? C'est ce qui arrive toujours , ce qui est arrivé au v siècle. J'ai essayé de remonter avec vous aux origines naturelles et purement morales de la controverse pélagienne : il faut maintenant que nous considérions ses origines historiques 5 elles ne sont pas moins nécessaires pour la bien comprendre.

Il était impossible que, dans le sein de l'Eglise chrétienne, les faits moraux que je viens de décrire ne fussent pas considérés sous des points de vue divers.

Le christianisme a été une révolution essentiellement pratique , point une réforme scientifique , spéculative. Il s'est surtout proposé de changer l'étal moral, de gouverner la vie des hommes, et non-seulement de quelques hommes , mais des peuples, du genre humain tout entier.

C'était là, messieurs, une prodigieuse nouveauté : la philosophie grecque , du moins depuis l'époque où son histoire devient claire et certaine , avait été essentiellement scientifique, bien plus appliquée à la recherche de la vérité qu'à la réforme et au gouvernement des mœurs. Deux écoles seules avaient pris une direction un peu différente ; les Stoïciens

et les Néoplatoniciens se proposaient formellement d'exercer une influence morale , de régler la conduite aussi bien que d'éclairer l'intelligence : mais leur ambition, sous ce rapport, se bornait à un petit nombre de disciples, à une sorte d'aristocratie intellectuelle.

Ce fut au contraire la prétention spéciale et caractéristique du christianisme, d'être une réforme morale et une réforme universelle, de gouverner partout, au nom de ses doctrines, la volonté et la vie.

Delà, messieurs, pour les chefs de la société chrétienne , une disposition presque inévitable : entre les faits moraux qui constituent notre nature, ils devaient s'attacher surtout à mettre en lumière ceux qui sont propres à exercer une influence réformatrice , qui entraînent promptement des effets pratiques. Vers ceux-là devait se porter de préférence l'attenlion des grands évêques , des Pères de l'Eglise, car ils y puisaient les moyens de faire poursuivre au christianisme sa carrière , d'accomplir eux-mêmes leur mission.

11 y a plus : le point d'appui de la réforme morale chrétienne était la religion; c'était dans les idées religieuses, dans les rapports de l'homme avec la Divinité , de la vie actuelle avec la vie future , qu'elle prenait sa force. Ses chefs devaient donc préférer et favoriser aussi , dans les faits moraux, ceux dont la tendance est religieuse, qui touchent au coté religieux de notre nature , et sont , pour ainsi dire , placés sur la limite des devoirs actuels et des espérances futures , de la morale et de la religion.

Enfin les besoins et les moyens d'action du christianisme pour opérer la réforme morale et gouverner les hommes, variaient nécessairement avec les temps et les situations : il fallait s'adresser, pour ainsi dire, dans l'âme humaine, tantôt à tel fait, tantôt à tel autre j aujourd'hui à une certaine disposition , demain à une disposition différente. Il est évident , par exemple , qu'au i" et au v^ siècle la tâche des chefs de la société religieuse n'était pas la même et ne pouvait s'accomplir par les mêmes voies. Le fait dominant au i'^'^ siècle était la lutte contre le paganisme, le besoin de renverser un ordre de choses odieux au nouvel état de l'âme , le travail , en un mot , de la révolution , de la guerre. Il fallait en appeler incessanjment à l'esprit de liberté, d'examen, au déploiement énergique de la volonté; c'était là le fait moral que la société chrétienne invoquait , déployait à toute heure, en toute occasion.

Au v siècle , la situation était autre ; la guerre était finie ou à peu près, la victoire remportée ; les chefs chrétiens avaient surtout à régler la société

CliNQUIÈ3IE LEÇON.

religieuse ; le jour était venu de promulguer ses croyances, d'arrêter sa discipline, de la constituer enlin sur les ruines de ce monde païen qu'elle avait vaincu. Ces vicissitudes se retrouvent dans toutes les grandes révolutions morales ; je n'ai pas besoin d'en multiplier sous vos yeux les exemples. Vous comprenez qu'à cette époque, ce n'était plus l'esprit de liberté qu'on avait sans cesse à invoquer : les dispositions favorables à l'étabUssement de la règle, de l'ordre, à l'exercice du pouvoir, devaient obtenir la préférence et être cultivées à leur tour.

Appliquez ces considérations aux faits moraux naturels qui ont enfanté la controverse pélagienne, et vous démêlerez sans peine quels étaient ceux dont, au ye siècle, les chefs de l'Église devaient spécialement seconder le développement.

Une autre cause encore modiliait le point de vue sous lequel ils considéraient notre nature morale. Les faits relatifs à la liberté humaine et les problèmes qui s'élèvent à leur occasionne sont pas isolés ; ils se rattachent à d'autres faits , à d'autres problèmes encore plus généraux et plus complexes , par exemple , à la question de l'origine du bien et du mal. à celle de la destinée générale de l'homme et de ses rapports essentiels avec les desseins de la Divinité sur le monde. Or, sur ces questions supérieures, il y avait dans l'Eglise des doctrines arrêtées, des partis pris, des solutions déjà données : et lorsque de nouvelles questions s'élevaient, les chefs de la société religieuse étaient obligés de mettre leurs idées en accord avec ses idées générales, ses croyances établies. Voici donc quelle était, en pareil cas, la complexité de leur situation. Certains faits , certains problèmes moraux attiraient leurs regards 5 ils auraient pu les examiner et les juger en philosophes, avec toute la liberté de leur esprit, abstraction faite de toute considéralion extérieure , sous le point de vue purement scientifique : mais ils possédaient un pouvoir officiel j ils étaient appelés à gouverner les hommes , à régler leurs actions, à agir sur leur volonté: de là une nécessité pratique, politique, qui pesait sur la pensée du philosophe et la courbait en un certain sens. Ce n'est pas tout ; philosophes et politiques, ils étaient en même temps tenus de se réduire aux fonctions de purs logiciens, de se conformer en toute occasion aux conséquences de certains principes, de certaines doctrines immuables. Ils jouaient donc en quelque sorte trois rôles , ils portaient trois jougs; ils avaient à consulter tout ensemble la nature des choses, la nécessité pratique, et la logique; et toutes les fois qu'une question nouvelle apparaissait, toutes les fois qu'ils étaient appelés à prendre connaissance de faits moraux auxquels ils n'avaient pas encore prêté grande attention, il fal-

lait penser et agir sous ce triple caractère , suffire à cette triple mission.

Telle n'était pas, messieurs, dans la société religieuse, la situation de tous les chrétiens : tous ne se regardaient pas comme appelés, d'une part, à gouverner moralement l'Église, de l'autre, à poursuivre dans toutes ses conséquences le système de ses doctrines. 11 ne pouvait manquer de s'élever parmi eux des hommes qui se permissent d'observer et de décrire tels ou tels faits moraux en euxmêmes , sans se préoccuper beaucoup de leur influence pratique ou de leur place et de leur enchaînement dans un système général ; esprits bien moins étendus, bien moins puissants que les chefs de l'Église, mais plus libres dans un champ plus étroit, et qui, en s'imposantune tâche moins difficile, pouvaient arriver, sur certains points, à une science plus précise Ainsi devaient naitrc les hérésiarques.

Ainsi naquit le pélagianisme. Nous voilà, si je ne m'abuse, au courant des grandes circonstances préliminaires et en quelque sorte extérieures qui ont du influer sur sa destinée : nous connaissons 1° les principaux faits naturels sur lesquels a porté la querelle ; 2 'les questions qui découlent naturellement de ces faits; ô*» le point de vue spécial sous lequel les faits et les questions devaient être considérés au v« siècle , soit par les chefs de la société religieuse, soit par les esprits actifs et curieux qui s'élevaient isolément dans son sein. Nous pouvons maintenant aborder l'histoire même de la controverse pélagienne ; nous tenons le fil qui peut nous y conduire, le flambeau qui doit l'éclairer.

C'est dans les premières années du v^ siècle que la controverse s'est élevée avec éclat : non que le libre arbitre et l'action de Dieu sur l'àme humaine n'eussent pas encore occupé leschrétiens ; \esLetlres de saint Paul et bien d'autres monuments attestent le contraire ; mais on avait accepté ou méconnu les faits presque sans débat. Vers la fin du iv« siècle, on connnençait à les scruter plus curieusement , et quelques-uns des chefs de l'Eglise en concevaient déjà quelque inquiétude : « Il ne faut pas, disait 1) alors saint Augustin lui-même, parler beaucoup Il de la grâce aux hommes qui ne sont pas encore » chrétiens ou des chrétiens bien afTermis ; c'est » une question épineuse et qui peut troubler la » foi. »

Vers l'an 405, un moine breton. Pelage (c'est le nom que lui donnent les écrivains latins et grecs ; il parait que son nom national était 3lorgan). se trouvait à Rome. On a beaucoup discuté son origine , son caractère moral , son esprit , sa science ; et on lui a dit, sous ces divers rapports, beaucoup d'injures; elles ne paraissent pas fondées; à en

juger par les principaux lénioignagcs, et par celui de saint Augustin lui-même , Pelage était un homme bien né, instruit, de mœurs graves et pures. Il vivait donc à Rome , déjà arrivé à un certain âge ; et sans donner aucun enseignement précis, sans écrire de livre , il commenta à parler beaucoup du libre arbitre, à insister sur ce fait moral, à le mettre en lumière. Rien n'indique qu'il attaquât personne et recherchât la controverse ; il paraissait croire seulement qu'on ne tenait pas assez de compte de la liberté humaine, qu'on ne lui faisait pas, dans les doctrines religieuses du temps, une assez large part.

Ces idées n'excitèrent à Rome aucun trouble , presque aucun débat. Pelage parlait librement; on l'écoulait sans bruit. Il avait pour principal disciple Célestius, moine comme lui, on le croit du moins , mais plus jeune , plus conflant, d'un esprit plus hardi et plus décidé à pousser jusqu'au bout les conséquences de ses opinions.

En 411, Pelage et Célestius ne sont plus à Rome ; on les trouve en Afrique , à Hippone et à Carthage. Dans celte dernière ville, Célestius expose ses idées : une controverse s'engage aussitôt entre lui et le diacre Paulin qui l'accuse d'hérésie auprès de révèque.En412, un concile se rassem])le, Célestius y comparait et se défend avec vigueur; il est excommunié , et, après avoir vainement essayé d'un appel à l'évèque de Rome, il passe en Asie où Pelage, à ce qu'il semble, l'avait précédé.

Leurs doctrines se répandaient ; elles trouvaient dans les îles de la Méditerranée, entre autres en Sicile et à Rhodes , un accueil favorable ; on envoya à saint Augustin un petit écrit de Célestius, intitulé Definitiones , et que beaucoup de gens s'empressaient de lire. Un Gaulois, Hilaire, lui en écrivit avec une vive inquiétude. L'évèque d'Hippone commença à s'alarmer ; il voyait, dans les idées nouvelles, plus d'une erreur et plus d'un péril.

Et d'abord , entre les faits relatifs à l'activité morale de l'homme, celui du libre arbitre était presque le seul dont Pelage et Célestius parussent occupés : saint Augustin y croyait comme eux, et l'avait proclamé plus d'une fois ; mais d'autres faits devaient , à son avis , prendre place à côté de celuilà ; par exemple, l'insuffisance de la volonté humaine, la nécessité d'un secours extérieur, et les changements moraux qui surviennent dans l'âme sans qu'elle puisse se les attribuer. Pelage et Célestius semblaient n'en tenir aucun compte ; première cause de lutte entre eux et l'évèque d'Hippone, dont l'esprit plus vaste considérait la nature morale sous un plus grand nombre d'aspects.

Pelage, d'ailleurs, par l'importance presque exclusive qu'il donnait au libre arbitre, affaiblissait le côté rehaiieux de la doctrine chrétienne.

pour en fortifier, si je puis ainsi parler, le côté humain. La liberté est le fait de l'homme ; il y apparaît seul. Dans l'insuffisance de la volonté humaine, au contraire, et dans les changements moraux qu'elle ne s'attribue poii'.t, il y a place pour l'intervention divine. Or, la puissance réformatrice de l'Eglise étant essentiellement religieuse, elle n'avait qu'à perdre, sous le point de vue pratique, à une théorie qui mettait en première ligne le fait où la religion n'avait rien à démêler , et laissait dans l'ombre ceux où son empire trouvait occasion de s'exercer.

Enfin , saint Augustin était le chef des docteurs de l'Eglise, appelé, plus qu'aucun autre, à maintenir le système général de ses croyances. Or, les idées de Pelage et de Célestius lui semblaient en contradiction avec quelques-uns des points fondamentaux de la foi chrétienne , surtout avec la doctrine du péché originel et de la rédemption. Il les attaqua donc sous un triple rapport : comme philosophe, parce que leur science de la nature humaine était, à ses yeux, étroite et incomplète; comme réformateur pratique et chargé du gouvernement de l'Eglise, parce qu'ds affaiblissaient, selon lui, son plus efficace moyen de réforme et de gouvernement; comme logicien, parce que leurs idées ne cadraient pas exactement avec les conséquences déduites des principes essentiels de la foi.

Vous voyez quelle gravité prenait dès lors la querelle : tout s'y trouvait engagé, la philosophie, la politique et la religion, les opinions de saint Augustin et ses affaires , son amour-propre et son devoir. Il s'y livra tout entier, publiant des traités, écrivant des lettres , recueillant tous les renseignements qui lui arrivaient de toutes parts , prodigue de réfutations , de conseils, et portant dans tous ses écrits, dans toutes ses démarches, ce mélange de passion et de douceur, d'autorité et de sympathie, d'étendue d'esprit et de rigueur logique qui lui donnait un si rare pouvoir.

Pelage et Célestius, de leur côté, ne demeuraient pas inactifs ; ils avaient trouvé en Orient de puissants amis. Si saint Jérôme fulminait contre eux à Bethléem , Jean , évéque de Jérusalem , les protégeait avec zèle : il convoqua, à leur occasion, une assemblée des prêtres de son église : l'Espagnol Orose, disciple de saint Augustin et qui se trouvait en Palestine, s'y présenta et raconta tout ce qui s'était passé en Afrique, au sujet de Pelage, ainsi que les erreurs dont on l'accusait : sur la recommandation de l'évèque Jean, Pelage fut appelé; on lui demanda s'il enseignait vraiment ce qu'Augustin avait réfuté: « Que m'importe Augustin?» répondit-il : plusieurs des assistants furent choqués: Augustin était alors le docteur le plus célèbre et le

CINQUIÈME LEÇON

plus rt'spt'clé de l'Égiise ; on voulait chasser Pelage et même l'excommunier : mais Jean détourna le coup, flt asseoir Pelage, et l'interrogea: u C'est )• moi qui suis ici Augustin; c'est à moi que tu rc- )i pondras, n Pelage parlait grec ; son accusateur Orosene parlait que latin ; les membres de l'assemblée ne l'entendaient pas; elle se sépara sans rien décider.

Peu après, au mois de décembre 41o, un concile se tint, en Palestine, à Diospolis , l'ancienne Lydda, composé de quatorze évcques , et sous la présidence d'Euloge, évèque de Césarée.Deuxévèques gaulois , bannis de leurs sièges. Héros , èvêquc d'Arles, et Lazare, évèque d'Aix , lui avaient adressé contre Pelage une nouvelle accusation. Ils ne se rendirent pas au concile, alléguant une maladie, et probablement informés qu'il leur était peu favorable. Pelage y parut toujours protégé par l'évéque de Jérusalem : on l'interrogea sur ses opinions, il les expliqua, les modifia, adopta tout ce que le concile lui présenta comme la vraie doctrine de l'Eglise, raconta ce qu'il avait déjà souffert, fit valoir ses reIations avec plusieurs saints évêques , avec Augustin lui-même qui, deux ans auparavant, lui avait écrit une lettre destinée à contester quelques-unes de ses idées , mais pleine de bienveillance et de douceur. L'accusation d'Héros et de Lazare fut lue, mais toujours en latin et par l'entremise d'un interprète. Le concile se déclara satisfait; Pelage fut absous et reconnu orthodoxe.

Le bruit de cette décision arriva bientôt en Afrique; vous savez quelle activité régnait à cette époque dans l'Église , et avec quelle rapidité les événements, les nouvelles, les écrits circulaient d'Asie en Afrique, d'Afrique en Europe , de cité en cité. Dès que saint Augustin fut informé des résultats du concile de Diospolis, et quoiqu'il n'en connut pas encore les actes , il mit tout en mouvement pour en combattre l'effet. Vers le même temps survint en Palestine un incident qui donna à la cause de Pelage une mauvaise couleur. Il était resté à Jérusalem , et y professait ses idées avec plus d'assurance. Une violente émeute éclata à Bethléem contre saint Jérôme elles monastiiresqui s'y étaient formés auprès de lui : de graves excès furent commis, des maisons pillées, brûlées , un diacre tué. et Jérôme fut obligé de se réfugier dans une tour. Les Pélagiens, dit-on, étaient les auteurs de ces désordres : rien ne le prouve , et je suis un peu enclin à en douter; cependant il y avait lieu de U soupçonner; on le crut en général; une grande clameur s'éleva, saint Jérôme en écrivit à l'évèque de Rome, Innocent I", et le pélagianisme en fut gravement compromis.

Deux conciles solennels siégeaient cette année.

(en 416) en Afrique, à Carthage et à Milève; soixante-huit éveques assistaient à l'un; soixante et un à l'autre. Pelage et sa doctrine y furent formellement condamnés; les deux assemblées informèrent le pape de leur décision , et saint Augustin lui écrivit en particulier, avec quatre autres évêques, lui donnant sur toute l'affaire plus de détails et l'engageant à l'examiner lui-même pour proclamer la vérité et anathématiser l'erreur.

Le 27 janvier 417, Innocent répond aux deux conciles, aux cinq évêques, et condamne les doctrines des pélagiens.

Ils ne se tinrent pas pour battus : deux mois après, Innocent était mort; Zosime lui avait succédé; Célestius retourna à Rome ; il obtint du nouveau pape un nouvel examen; il y expliqua ses opinions probablement comme l'avait fait Pelage à Diospolis, et, le 21 septembre 417, Zosime informa, par trois lettres , les évêques d'Afrique qu'il s'était scrupuleusement occupé de cette affaire , qu'il avait entendu Célestius lui-même , dans une réunion de prêtres, tenue dans l'église de Saint -Clément, que Pelage lui avait écrit , pour se justifier, qu'il était satisfait de leurs explications et les avait réintégrés dans la communion de l'Eglise.

A peine ces lettres étaient arrivées en Afrique qu'un nouveau concile se réunit à Carthage (en mai 418) ; deux cent trois évêques ' y étaient présents; il condamna en huit canons explicites les doctrines de Pelage, et s'adressa à l'empereur Honorius pour en obtenir, contre les hérétiques, des mesures qui missent l'Eglise à l'abri du péril.

De 418 à 421 , paraissent en effet plusieurs édils et lettres des empereurs Honorius . Théodose II et Constance, qui bannissent de Rome, et de toutes les villes où ils tenteront de propager leurs fatales erreurs , Pelage, Célestius et leurs partisans.

Le pape Zosime ne résista pas longtemps à l'autorité des conciles et des empereurs : il convoqua une nouvelle assemblée, pour y entendre de nouveau Célestius; mais Célestius avait quitté Rome, et Zosime écrivit aux évêques d'Afrique qu'il avait condamne les pélagiens.

La querelle continua quelque temps encore ; dixhuit évêques d'Italie refusèrent de souscrire la condamnation de Pelage ; ils furent déposséilés de leurs sièges et exilés en Orient. Le triple arrêt du concile, du pape et de l'empereur avait porté à cette cause un coup mortel. Depuis l'aimée 418. on !ie découvre plus , dans l'histoire , aucune trace de Pelage. Le nom de Célestius se rencontre encore quelquefois, jusque vers 427 ; il disparait alors. Ces deux hommes une fois hors de la scène, leur école décline rapi-

■ Scion ifautrcs 214.

ClVlLISATIOiN EN FRANCE.

dément. L'opinion de saint Augustin, adoptée par les conciles, par les papes, par l'autorité civile, devient la doctrine générale de l'Eglise. Mais la victoire devait lui coûter encore quelques combats : le pélagianisme mourant laissait un héritier; les semi-pélagiens rengagèrent aussitôt la lutte qu'il ne pouvait plus soutenir.

Dans le midi de la Gaule, au sein des monastères de Lerins et de Saint-Victor, alors le refuge des hardiesses de la pensée, il parut à quelques hommes, entre autres au moine Cassien, dont je vous ai déjà parlé, que le tort de Pelage avait été d'être trop exclusif, et de ne pas tenir assez de compte de tous les faits relatifs à la liberté humaine et à son rapport avec la puissance divine. L'insuffisance de la volonté de l'homme, par exemple, la nécessité d'un secours extérieur, les révolutions morales qui s'opèrent dans l'âme et ne sont pas son ouvrage, étaient des faits réels, importants, et qu'il ne fallait ni contester, ni seulement négliger. Cassien les admit pleinement, hautement, rendant ainsi à la doctrine du libre arbitre quelque chose de ce caractère religieux que Pelage et Célestius avaient tant affaibli. Jlais , en même temps , il contesta, plus ou moins ouvertement, plusieurs des idées de saint Augustin, entre autres son explication de la réforme morale et de la sanctification progressive de l'homme. Saint Augustin les attribuait à l'action directe, immédiate, spéciale de Dieu sur l'âme, à la grâce proprement dite, grâce à laquelle Thomme n'avait, par lui-même, aucun titre, et qui provenait du don absolument gratuit, du libre choix de la Divinité. Cassien accorda plus d'efficacité aux mérites de l'homme même, et soutint que son amélioration morale était en partie l'œuvre de sa propre volonté, qui attirait sur lui le secours divin , et produisait, par un enchaînement naturel, bien que souvent inaperçu, les changements intérieurs auxquels se faisait reconnaître le progrès de la sanctification.

Tel fut, entre les semi-pélagiens et leur redoutable adversaire, le principal sujet de la controverse : elle commença vers 428, à la suite des lettres de Trosper d'Aquitaine et d'IIilaire, qui s'étaient hâtés d'informer saint Augustin que le pélagianisme renaissait sous une nouvelle forme. L'évéque d'Hippone écrivit sur-le-champ un nouveau traité intitulé: De prœdestinatione sanctorum et de dono persei'crantiœ j Vrosper publia son poëme contre les ingrats; et la guerre des pamphlets et des lettres reprit toute son activité.

Saint Augustin mourut en 430; saint Prosper et Hilaire restèrent seuls chargés de poursuivre son œuvre. Ils allèrent à Rome et firent condamner les semi-pélagiens par le pape Célestin. Quelque mo-

difiée que fut cette doctrine, elle était peu favorable dans l'Église ; elle reproduisait une hérésie déjà vaincue; elle affaiblissait, bien qu'à un moindre degré, le ressort religieux de la morale et du gouvernement ; elle était en désaccord avec le cours général des idées, qui tendait à faire, en toute occasion, à l'intervention divine, la plus large part; elle serait tombée presque sans résistance, si une doctrine directement contraire, celle des prédestinaliens, n'était venue lui prêter quelques moments de force et de crédit.

Des écrits de saint Augustin sur l'impuissance de la volonté humaine, la nullité de ses mérites et la nature parfaitement libre et gratuite de la grâce divine, quelques logiciens intraitables déduisirent la prédestination de tous les hommes et l'irrévocabilité des décrets de Dieu sur le sort éternel de chacun. Les premières manifestations de cette doctrine au v« siècle sont obscures et douteuses ; mais dès qu'elle parut, elle choqua le bon sens et l'équité morale de la plupart des chrétiens. Aussi les semi-pélagiens s'empressèrent -ils de la combattre et de présenter leurs idées comme le contrepoison naturel d'une telle erreur. Tel fut surtout le caractère que s'efforça d'imprimer au semi-pélagianisme, vers l'an 44o, l'évéque de Riez,Fauste, que j'ai déjà nommé et dont je parlerai plus tard avec détail. 11 se présenta comme une sorte de médiateur entre les pélagiens et les prédestinatiens. Il faut, disait-il, dans la question de la grâce de Dieu et de l'obéissance de l'homme , tenir la voie moyenne, et n'incliner ni à droite ni à gauche; selon lui , Pelage et saint Augustin avaient été l'un et l'autre trop exclusifs , l'un accordait trop à la liberté humaine et pas assez à l'action de Dieu ; l'autre oubliait trop la liberté humaine. Cette espèce de transaction obtint d'abord dans l'Église gauloise beaucoup de faveur ; deux conciles réunis, l'un à Arles en 472, l'autre à Lyon en 475; condamnèrent formellement les prédestinatiens, et chargèrent Fauste de publier un traité qu'il avait écrit contre eux, intitulé : De la grâce et de la liberté de la volonté humaine, en lui ordonnant même d'y ajouter quelques développements. Mais ce ne fut là, pour le semi-pélagianisme, qu'un jour de répit, une lueur de fortune , et il ne tarda pas à retomber dans son discrédit.

De son vivant déjà , saint Augustin avait été accusé de conduire à la doctrine de la prédestination, à la complète abolition du fibre arbitre, et s'en était énergiquement défendu. Il se trompait, je crois, comme logicien, en niant une conséquence qui semble découler invinciblement de ses idées, d'une part , sur l'impuissance et la corruption de la volonté humaine, de l'autre, sur la nature de

CINQUIÈME LEÇON

riulcrveiition et de la prescience divine. 3Iais la supôriorilé d'esprit de saint Augustin le sauva , en celte occasion, des erreurs où l'eût précipité la logique, et il fut inconséquent précisément à cause de sa haute raison. Permettez-moi, messieurs, d'insister un moment sur ce fait moral qui seul explique les contradictions de tant de beaux génies : j'en prendrai un exemple tout près de nous, et l'un des plus frappants. La plupart d'entre vous ont lu, à coup sûr, le Contrat social de Rousseau : la souveraineté du nombre, de la majorité numérique, est, vous le savez, le principe fondamental de l'ouvrage; et Rousseau en suit longtemps les conséquences avec une inflexible rigueur; un moment arrive cependant où il les abandonne, elles abandonne avec éclat : il veut donner à la société naissante ses lois fondamentales, sa constitution; sa haute intelligence l'avertit qu'une telle œuvre ne peut sortir du suffrage universel . de la majorité numérique, de la multitude : « Il faudrait des dieux , dit-il , pour donner des lois aux hommes... Ce n'est point magistrature, ce n'est point souverainté... C'est une fonction particulière et supérieure, qui n'a rien de commun avec l'empire humain * ; » et le voilà qui fait intervenir un législateur unique, un sage; violant ainsi son principe de la souveraineté du nombre pour recourir à un principe tout différent, à la souveraineté de l'intelligence, au droit de la raison supérieure.

Le Contrat social, messieurs, et presque tous les ouvrages de Rousseau, abondent en contradictions pareilles , et elles sont peut-être la preuve la plus éclatante du grand esprit de l'auteur.

Ce fut par une inconséquence de même nature que saint Augustin repoussa hautement la prédestination qu'on lui imputait. D'autres à sa suite, dialecticiens subtils et étroits, poussèrent sans hésiter jusqu'à cette doctrine et s'y établirent : pour lui, dès qu'il l'aperçut, éclairé par son génie, il détourna la vue, et sans rebrousser tout à fait chemin, prit son vol dans un autre sens en refusant absolument d'abolir la liberté. L'Eglise fit comme saint Augustin : elle avait adopté ses doctrines sur

' Contrat social, liv. ii, chap. vu.

la grâce, et condamné à ce titre les pclagicns et les semi-pélagiens; elle condamna pareillement les prédestinatiens, enlevant ainsi à Cassien , à Fausle et à leurs disciples, le prétexte à la faveur duquel ils avaient repris quelque ascendant. Le semi-pélagianisme ne fit plus dès lors que décliner : saint Césaire, évêque d'Arles, reprit contre lui, au commencement du vi"^ siècle, la guerre que saint Augustin et saint Prosper lui avaient faite : en !529, les conciles d'Orange et de Valence le condamnèrent : en ï530, le pape Bonifacell le frappa à son tour d'une sentence d'anathème, et il cessa bientôt, pour longtemps du moins , d'agiter les esprits. Le prédestinatianisme eut le même sort.

Aucune de ces doctrines, messieurs, n'avait enfanté une secte proprement dite : elles ne s'étaient point séparées de l'Eglise ni constituées en société religieuse distincte ; elles n'avaient point d'organisation, point de culte : c'étaient de pures opinions, débattues entre des hommes d'esprit; plus ou moins accréditées, plus ou moins contraires à la doctrine officielle de l'Église, mais qui ne la menacèrent jamais d'un schisme. Aussi de leur apparition et des débats qu'elles avaient suscités , il ne resta guère que certaines tendances, certaines dispositions intellectuelles, non des sectes ni des écoles véritables. On rencontre à toutes les époques, dans le cours de la civilisation européenne : 1" des esprits préoccupés surtout de ce qu'il y a d'humain dans notre activité morale , du fait de la liberté , et qui se rattachent ainsi aux pélagiens ; i" des esprits surtout frappés de la puissance de Dieu sur l'homme, de l'intervention divine dans l'activité humaine, et enclins à faire disparaître la liberté humaine sous la main de Dieu : ceux-là tiennent aux prédestinatiens. 0" Entre ces deux tendances se place la doctrine générale de l'Église, qui sefforce de tenir compte de tous les faits naturels, de la liberté humaine et de l'intervention divine, nie que Dieu fasse tout dans l'homme, que l'homme puisse tout sans le secours de Dieu, et s'établit ainsi, avec plus de raison peutêtre que de conséquence scientifique, dans ces régions du bon sens , vraie patrie de l'esprit humain qui y revient toujours après avoir erré de toutes parts {]}ost longos errorcs ).

SIXIEME LEÇON

Objet de la leron. — Caractère général de la littérature du moyen âge. — De la transition de la philosophie païenne à la théolofjie chrétienne. — De la question de la nature de rame dans l'Eglise chrétienne. — La plupart des anciens Pères se prononcent pour le système de la matérialité. — Efforts pour en sortir. — Marche analogue des idées dans la philosophie païenne. — Commencements du système de la spiritualité. — Saint Augustin, Némésius, Mamert Claudien. — Fauste , évèque de Riez. — Ses arguments pour la matérialité de Tàme. — Mamert Claudien lui répond. — Considération de Mamert Claudien dans la Gaule. — Analyse et citation de son Traité de la nature de l'âme. — Du dialogue d'Evagre entre le chrétien Zachée et le philosophe Apollonius. — Des effets de l'invasion des Barbares sur l'état moral de la Gaule.

Messieurs ,

Entre la question dont nous nous sommes occupés samedi dernier, et celle dont nous nous occuperons aujourd'hui , la différence est grande. Le pélagianisme a été non-seulement une question, mais un événement; il a soulevé des partis, des intérêts, des passions; il a mis en mouvement les conciles, les empereurs; il a influé sur le sort de beaucoup d'hommes. La question de la nature de l'âme n'a produit rien de pareil ; elle a été débattue entre quelques hommes d'esprit, dans un coin de l'empire. J'ai eu , dans notre dernière réunion , beaucoup de faits à raconter ; je n'ai à vous parler aujourd'hui que de livres et d'arguments.

Je vous prie de remarquer la marche de nos études. Nous avons commencé par examiner l'état social, les faits extérieurs et publics : de là nous avons passé à l'état moral de la Gaule ; nous l'avons cherché d'abord dans les faits généraux, dans l'ensemble de la société ; ensuite dans un grand débat religieux , dans une doctrine , mais dans une doctrine active, puissante, qui est devenue un événement ; nous allons l'étudier dans une simple discussion philosophique. Nous pénétrons ainsi de plus en plus dans l'intérieur des esprits : nous avons considéré les faits , puis les idées mêlées aux faits et subissant leur influence ; nous voici en présence des idées seules.

Permettez qu'avant d'entrer dans la question même, je dise quelques mots du caractère général des ouvrages de cette époque, et de ceux du moyen âge en général. Pourquoi ont-ils été si longtemps et si complètement oubliés? Pourquoi méritent-ils qu'on leur rende aujourd'hui quelque attention ?

Si vous comparez d'une part la littérature an-

cienne , grecque et romaine , de l'autre, la littérature moderne proprement dite, à celle du moyen âge , voici , je crois , ce qui vous frappera surtout.

Dans l'antiquité, la forme des ouvrages, l'art de la composition et du langage est admirable ; quand même le fond est médiocre , les idées fausses ou confuses, l'ignorance extrême, le travail est habile et ne peut manquer de plaire ; il atteste des esprits à la fois naturels et difficiles, simples et élégants, dont le développement intérieur surpasse de beaucoup la science acquise, qui sentent vivement et excellent à reproduire le beau.

Dans la littérature moderne , depuis le xvi" siècle par exemple, la forme est souvent imparfaite; la simplicité et l'art manquent souvent à la fois; mais le fond est en général raisonnable ; les ignorances grossières, les divagations, la confusion deviennent de plus en plus rares ; la méthode, le bon sens , en un mot le mérite scientifique domine ; si l'esprit n'est pas toujours satisfait, du moins est-il rarement choqué; le spectacle n'est pas toujours beau, mais le chaos a disparu.

Autre est la condition des travaux intellectuels du moyen âge : en général , le mérite de l'art leur manque ; la forme en est grossière, bizarre ; le langage incorrect ; la méthode confuse , vicieuse ; ils abondent en divagations, en idées incohérentes; on y sent des esprits peu avancés, peu cultivés, qui manquent de développcinent intérieur aussi bien que de science ; et ni la raison ni le goût n'en sont satisfaits. C'est pourquoi ils ont été oubliés tandis que la littérature grecque et romaine a survécu et survivra éternellement à la société dont elle est née. Cependant, sous cette forme si imparfaite, au milieu de ce bizarre mélange d'idées et de faits si souvent mal compris et mal liés, les livres du moyen âge

SIXIEME LEÇON

sont lies inoiiunients trcs-roniarquables de l'activité et de la richesse de l'esprit humain ; on y rencontre l)eaucoup de vues fortes et originales j les questions y sont souvent sondées dans leurs dernières proi'ondeurs ; des éclairs de vérité philosophique , de beauté littéraire, brillent à chaque instant au sein de ces orageuses ténèbres. Le minerai est brut dans celte mine , mais il contient beaucoup de métal et mérite encore d'être exploité.

Les écrits des v« et vi« siècles ont d'ailleurs un caractère et un intérêt particulier : c'est le moment où l'ancienne philosophie expire, où commence la théologie moderne j ou l'une se transforme pour ainsi dire dans l'autre ; où certains systèmes deviennent des dogmes , certaines écoles des sectes. Ces époques de transition sont d'une grande importance, et peut-être , sous le point de vue historique, les plus instructives de toutes. Ce sont les seules où apparaissent rapprochés et en présence certains faits, certains états de l'homme et du monde , qui ne se montrent ordinairement qu'isolés et séparés par des siècles ; les seules par conséquent où il soit facile de les comparer, de les expliquer, de les lier entre eux. L'esprit humain , messieurs , n'est que trop disposé à marcher dans une seule route , à ne voir les choses que sous un aspect partiel, étroit, exclusif, à se mettre luimême en prison ; c'est donc pour lui une bonne fortune que d'être contraint , par la nature même du spectacle placé sous ses yeux , à porter de tous côtés sa vue, à embrasser un vaste horizon , à contempler un grand nombre d'objets différents, à étudier les grands problèmes du monde sous toutes leurs faces et dans leurs diverses solutions.

C'est surtout dans le midi de la Gaule que ce caractère du ve siècle se manifeste avec évidence. Vous avez vu quelle activité y régnait dans la société religieuse, entre autres dans les monastères deLérins et de Saint-Victor, foyer de tant d'opinions hardies. Tout ce mouvement d'esprit ne venait pas du christianisme : c'était dans les mêmes contrées, dans la Lyonnaise , la Viennoise , la Narbonnaise , l'Aquitaine, que l'ancienne civilisation, sur son déclin, s'était, pour ainsi dire, concentrée et conservait encore le plus de vie : l'Espagne, l'Italie même étaient à cette époque beaucoup moins actives que la Gaule, beaucoup moins riches en études et en écrivains. Peut-être faut-il attribuer surtout ce résultat au développement qu'avait pris dans ces provinces la civilisation grecque, et à l'influence prolongée de sa philosophie : dans foules les grandes villes de la Gaule méridionale, à Marseille, à Arles, à Aix, à Vienne, à Lyon même, on entendait, on parlait la langue grecque ; il y avait à Lyon , sous Caligula, dans VAlhanacnni, temple consacré à cet

emploi, des exercices littéraires en grec ; et au commencement du vi« siècle, lorsque saint Césaire. évêque d'Arles , engagea les fidèles à. chanter avec les clercs , en attendant le sermon , une portion du peuple chantait en grec. On trouve , parmi les Gaulois distingués de celte époque, des philosophes de toutes les écoles grecques ; tel est mentionné comme pythagoricien , tel autre comme platonicien , tel comme épicurien , tel comme stoïcien. Les écrits gaulois des iv« et v^ siècles, entre autres celui dont je vais vous entretenir, le traité de la nature de l'âme, de Mamert Claudien , citent des passages et des noms de philosophes qu'on ne rencontre point ailleurs. Tout atteste, en un mot, que, sous le point de vue philosophique comme sous le point de vue religieux, la Gaule romaine et grecque, aussi bien que chrétienne, était, à cette époque, en Occident du moins , la portion la plus animée , la plus vivante de l'empire. Aussi est-ce là que la transition de la philosophie païenne à la théologie chrétienne, du monde ancien au monde moderne, est le plus clairement empreinte , et se laisse le mieux observer.

Dans ce mouvement des esprits . la question de la nature de l'âme n'était pas nouvelle ; dès le i" siècle, et dans tous les siècles, on la voit débattue entre les docteurs de l'Eglise, et la plupart se prononcent en faveur de la matérialité : les passages abondent ; j'en citerai quelques-uns qui sont positifs. Tertullien dit expressément :

La corporalité de Tàme brille aux yeux des nôtres dans TEvangile. L'àme d'un homme souffre aux enfers ; elle est placée au milieu de la flamme,- elle sent à la langue une douleur cruelle, et elle implore, de la main d'une âme plus heureuse, une goutte d'eau... Tout cela n'est rien sans le corps ; l'être incorporel est libre de toute espèce de chaîne, étranger à toute peine comme à tout plaisir, car c'est par le corps que l'homme est puni ou jouit '.

Quel homme ne voit, dit Arnohe, que ce qui est simple et immortel ne peut connaître aucune douleur '?

Nous concevons, dit saint Jean de Damas, des êtres incorporels et invisibles de deux façons, les uns par essence, les autres par grâce ; les uns comme incorporels par nature, les autres comme ne l'étant que relativement et par comparaison avec la grossièreté de la matière, .\insi, Dieu est incorpore! par nature ; quant aux anges , aux démons et aux âmes {humaines), on ne les appelle incorporels que par grâce et en les comparant à la grossièreté de la matière ^.

Je pourrais mulliplier à l'infini ces citations; toutes prouveraient que la matérialité de l'âme était, dans les premiers siècles , une opinion , non-seulement admise, mais dominante.

L'Eglise cependant tendait visiblement à en sor-

' TorlnUicn,rfe nnimù, c. v, vu.

a .\rnobo, ndrersus Qçnt9Sf I. ii.

3 Saint Jean de nam,is , Htorthoâorapdf. I. ii, r. m, xii.

tir. Les Pères font un effort continuel pour se représenter l'âme autrement que comme matérielle. La phrase que je viens de citer de saint Jean de Damas , en est déjà une preuve ; vous voyez qu'il établit , entre les êtres matériels , une certaine distinction. Les Pères philosophes entrent dans la même voie, et tentent d'y marcher plus avant. Origène, par exemple, s'étonne que l'âme matérielle puisse avoir des idées de choses immatérielles, et arriver à une vraie science : il en conclut qu'elle possède une certaine immatérialité relative , c'està-dire que, matérielle par rafpport à Dieu, seul être vraiment spirituel, elle ne l'est pas par rapport aux choses de la terre, aux corps visibles et grossiers '.

Tel avait été le cours des idées au sein de la philosophie païenne ; dans ses premiers essais domine aussi la croyance à la matérialité de l'âme , et en même temps un certain effort progressif pour concevoir l'âme sous un aspect plus élevé, plus pur : les uns en font un air, un souffle ; les autres veulent que ce soit un feu ; tous travaillent à épurer, à raffiner, à spiritualiser la matière , dans l'espoir d'arriver au but où ils aspirent. Le même désir, la même tendance, existaient dans l'Eglise chrétienne ; cependant l'idée de la matérialité de l'âme était plus générale parmi les docteurs chrétiens du i" au iv" siècle , que parmi les philosophes païens , à la même époque. C'est contre les philosophes païens, et au nom d'un intérêt religieux, que certains Pères soutiennent cette doctrine ; ils veulent que l'âme soit matérielle pour qu'elle puisse être récompensée ou punie, pour qu'en passant à une autre vie elle se trouve dans un état analogue à celui où elle a été sur la terre ; enfin , pour qu'elle n'oublie point combien elle est inférieure à Dieu, et ne soit jamais tentée de s'égaler à lui.

A la fin du iv siècle, une sorte de révolution s'opère , sur ce point , dans le sein de l'Eglise ; la doctrine de l'immatérialité de l'âme, de la différence originelle et essentielle des deux substances , y apparaît, sinon pour la première fois, du moins bien plus positivement, bien plus précisément qu'il n'était arrivé jusqu'alors. Elle est professée et soutenue : 1° en Afrique, par saint Augustin dans son traité de quanlitate cmimce; 2" en Asie, par Némésius , évèque d'Émèse , qui a écrit un ouvrage trèsremarquable sur la nature de l'homme {-Kipi ijjutsco^ «vôpMTTou); 3" en Gaule, par Mamcrt Claudien, de naturâ animœ. Renfermés dans l'histoire de la civilisation gauloise, ce dernier est le seul dont nous ayons à nous occuper.

Origène, deprincipiis , 1. i, c. i; 1. ii , c. ii.

.le me suis servi du texte de la Icllrc de Fausie, insérée dans IMdi-

Voici à quelle occasion il fut écrit. Un homme qui vous est déjà connu, Fauste, évèque de Riez, exerçait, dans l'Église gauloise, une grande influence; né Breton, comme Pelage, il était venu, on ne sait pourquoi , dans le midi de la Gaule ; il se fit moine dans l'abbaye de Lérins, et en 433 il en devint abbé. Il y institua une grande école , où il recevait les enfants des parents riches, et les faisait élever, leur enseignant toutes les sciences du temps. Il s'entretenait souvent, avec ses moines, de questions philosophiques , et était remarquable , à ce qu'il parait, par son talent d'improvisation. Vers 462 il devint évèque de Riez. Je vous ai parlé de la part qu'il prit à l'hérésie semi-pélagienne , et de son livre contre les prédestinatiens. C'était un esprit actif, indépendant, un peu brouillon, et toujours empressé à se mêler de toutes les querelles qui s'élevaient. On ne sait quelle circonstance appela s :)n attention sur la nature de l'âme : il en traite à la fin d'une longue lettre philosophique , adressée à un évèque, et où plusieurs autres questions sont débattues ; il se déclare pour la matérialité , et rédige ainsi ses principaux arguments :

1'' Autres sont les ciioses invisibles , autres les choses incorporelles.

2" Tout ce qui est crée est matière, saisissahle par le créateur, et corporel.

ô» L'àme occupe un lieu : 1» Elle est enfermée dans un corps; 2» elle n'est point partout où se porte sa pensée; ô° elle n'est du moins que là où se porte sa pensée ; 4" elle est distincte de ses pensées qui varient et passent tandis qu'elle est permanente et identique ; 3" elle sort du corps à la mort et y rentre par la résurrection ; témoin , Lazare ; 6» la distinction de l'Enfer et du Paradis, des peines et des récompenses éternelles, prouve que, même après la mort, les âmes occupent un lieu et sont corporelles.

4° Dieu seul est incorporel, parce qu'il est insaisissable et partout répandu ^.

Ces propositions , présentées d'une manière ferme et précise, sont, du reste, très-peu développées; et quand l'auteur entre dans quelques détails, il les emprunte en général à la théologie, aux récits et à l'autorité des livres saints.

La lettre de Fauste circula sans porter son nom et fit quelque bruit. Mamerl Claudien, frère de saint Mamert, évèque de Vienne, et prêtre luimême dans cette église, lui répondit par son traité de naturâ animœ, ouvrage bien plus considérable que celui qu'il réfute. Mamert Claudien était, à cette époque, le philosophe le plus savant et le plus considéré de la Gaule méridionale : pour vous donner la mesure de sa réputation, je vous lirai une lettre de Sidoine Apollinaire, écrite, peu après la

lion du traité de naturâ anima; , de Mamert Claudien , publié avec des noies d'André Schott et do Gaspard Carth , à Zuiekaw, en 1655.

SIXIEME LEÇON

mort du philosophe, à son neveu Pétrcius : elle porte le caraclère ordinaire des lettres de Sidoine ; tout l'effort, toute la puérilité du bel esprit s'y mêlent à des sentiments vrais et à des faits curieux :

Sidoine à son cher Pélréius •, sahd.

Je suis désolé de la perte que vient de faire notre siècle, par la mort toute récente de ton oncle Claudien , enlevé à nos yeux, qui ne verront plus désormais, je le crains, aucun homme pareil. Il était en effet plein de sagesse et de prudence, docte, éloquent, ingénieux, et le plus spirituel des hommes de son temps, de son pays, de sa nation. Il ne cessa il'ètre philosophe, sans jamais oÉFenser la religion; et quoiqu'il ne s'amusât point à faire croître ses cheveux ni sa barhe, quoiqu'il se moquât du manteau et du bâton des philosophes, quoiqu'il allât même quelquefois jusqu'à les détester , il ne se séparait cependant que par l'extérieur et la foi de ses amis les Platoniciens. Dieu de bonté ! quelle fortune toutes les fois que nous nous rendions auprès de lui pour le consulter ! comme tout à coup il se donnait tout entier à tous, sans hésitation et sans dédain, trouvant son plus grand plaisir à ouvrir les trésors de sa science, lorsqu'on venait à rencontrer les difficultés de quelque question insoluble! Alors, si nous étions assis en grand nombre autour de lui, il nous imposait à tous le devoir d'écouter, n'accordant qu'à un seul, celui que peut-être nous eussions choisi nous-mêmes, le droit de parler; puis il nous exposait les richesses de sa doctrine, lentement, successivement, dans unordre parfait, sans le mointlre artifice de geste ni de langage. Dès qu'il avait parlé, nous lui opposions nos objections en syllogismes : mais il réfutait toutes les propositions hasardées de chacun; et ainsi rien n'était admis sans avoir été mûrement examiné et démontré. Mais ce qui excitait en nous le plus grand respect, c'est qu'il supportait toujours, sans la moindre humeur, la paresseuse obstinationdequelques-uns ; c'était, à ses yeux, un tort excusable, et nous admirions sa patience sans savoir cependant l'imiter. Qui aurait pu craindre de consulter, sur les questions difficiles, un homme qui ne se refusait à aucune discussion, ne repoussait aucune question, pas même de la part de gens idiots et ignorants? C'en est assez sur ses études et sa science; mais qui pourrait louer dignement et convenablement les autres vertus de cet homme qui, se souvenant toujours des faiblesses de l'humanité, assistait les clercs de son travail , le peuple de ses discours , les affligés de ses exhortations, les délaissés de ses consolations, les prisonniers de son argent, ceux qui avaient faim en leur donnant à manger, ceux qui étaient nus en les couvrant de vêtements? 11 serait, je pense, également superflu d'en dire davantage à ce su-

Voici ce que nous avions voulu dire d'abord : en l'honneur de cette cendre ingrate, comme dit Virgile, c'est-à-dire, qui ne saurait nous rendre grâces, nous avons composé une triste et lamentable complainte, non sans beaucoup de peine, car n'ayant rien dicté depuis longtemps, nous y avons trouvé plus de difficulté ; toutefois notre esprit, naturellement paresseux, a été ranimé par une douleur qui avait bespin de se répandre en larmes. Voici donc ces vers :

« Sous ce gazon repose Claudien , l'orgueil et la douleur » de son frère Mamert, honoré, comme une pierre précieuse, » de tous les évêques. En ce maître brilla une triple science, » celle de Rome, celle d'Athènes et celle du Christ; cl dans » la vigueur de son âge, simple moine, il l'avait conquise » tout entière et en secret. Orateur, dialecticien, poète, » savant docteur dans les livres sacrés, géomètre cl musi-

» cien, il excellait à délier les nœuds des questions les plus » difficiles, et à frapper du glaive de la parole les sectes qui » attaquaient la foi catholique. Habile à moduler les psaumes » et à chanter, en présence des autels et à la grande recon- » naissance de son frère, il enseigna à faire résonner les » instruments de musique. Il régla, pour les fêtes solennelles i> de l'année, ce qui devait être lu en chaque circonstance. » Il fut prêtre du second ordre , et soulagea son frère du » fardeau de l'épiscopat, car celui-ci en portait les insignes, i> et lui tout le travail. Toi donc, ami lecteur, qui t'affliges » comme s'il ne restait plus rien d'un tel homme, qui que tu » sois, cesse d'arroser de larmes tes joues et ce marbre ; l'âme » et la gloire ne sauraient être ensevelies dans un tombeau.» Voilà les vei's que j'ai gravés sur les restes de celui qui fut notre frère à tous... a.

C'était à Sidoine que Mamert Claudien avait dédié son ouvrage.

Il est divisé en trois livres. Le premier est le seul qui soit vraiment philosophique : la question y est examinée en elle-même, indépendamment de tout fait spécial, de toute autorité, et sous un point de vue purement rationnel. Dans le second . l'auteur invoque à son aide des autorités , d'abord celle des philosophes grecs , ensuite celle des philosophes romains, enfin, les livres sacrés, l'Evangile, saint Paul et les Pères de l'Église. Le troisième livre a surtout pour objet d'expliquer, dans le système de la spiritualité de l'âme, certains événements, certaines traditions de la religion chrétienne, par exemple la résurrection de Lazare, l'existence des anges, l'apparition de l'ange Gabriel à la vierge Marie, et de montrer que , loin de les contredire ou d'en être embarrassé , ce système les admet et en rend compte au moins aussi bien que tout autre.

La classification n'est pas aussi rigoureuse que je viens de le dire ; les idées et les arguments sont souvent mêlés ; la discussion philosophique reparaît çà et là dans les livres qui n'y sont pas consacrés : cependant, à tout prendre, l'ouvrage ne manque ni de méthode , ni de précision.

J'en vais mettre sous vos yeux le résumé tel que l'a rédigé Mamert Claudien lui-même, en dix thèses, ou propositions fondamentales, dans i'avantdernicr chapitre du troisième livre. J'en traduirai ensuite littéralement quelques passages qui vous feront connaître, d'une part, à quelle profondeur, et avec quelle force d'esprit l'auteur avait pénétré dans la question ; de l'autre, quelles bizarres et absurdes conceptions pouvaient s'allier, à cette époque , aux idées les plus élevées et les plus justes.

Comme beaucoup de choses que j'ai énoncées dans ce débat, dit Mamert Claudien , sont éparscs et pourraient ne pas être retenues facilement , je les veux rapprocher, resserrer, et placer, pour ainsi dire, en un seul point, sous les yeux île l'esprit :

Fils d« ]« *a*iir Hp Mamert Claiulipi

Liv. iv,lpir. 11.

1" Dieu est incorporel; Tâmc humaine est l'image de Dieu, car riiomme a été fait à rimage et ressemblance de Dieu ; or un corps ne peut être l'image d'un être incorporel; donc Tàme humaine, qui est l'image de Dieu, est incorporelle.

2» Tout ce qui n'occupe pas un lieu détermine est incorporel. Or l'àme est la vie du corps, et, dans le corps vivant, chaque partie vit autant que le corps entier. Il y a donc , dans chaque partie du corps, autant de vie que dans le corps entier, et l'àme est cette vie. Ce qui est aussi grand dans la partie que dans le tout, et dans un petit espace que dans un grand, n'occupe point de lieu. Donc l'àme n'occupe point de lieu. Ce qui n'occupe point de lieu n'est pas corporel; donc l'àme n'est pas corporelle.

."5" L'àme raisonne, et la faculté de raisonner est inhérente à la substance de l'àme. Or la raison est incorporelle, et ne tient point de place dans l'espace. Donc l'àme est incorporelle.

4" La volonté de l'àme est sa substance même, et quand l'àme veut, elle est toute volonté. Or la volonté n'est pas un corps ; donc l'àme n'est pas un corps.

5° De même la mémoire est une capacité qui n'a rien de local ; elle ne s'élargit pas pour se souvenir de plus de choses; elle ne se rétrécit pas quand elle se souvient de moins de choses ; elle se souvient immatériellement même des choses matérielles. Et quand l'àme se souvient, elle se souvient tout entière; elle est toute souvenir. Or le souvenir n'est pas un corps; donc l'àme n'est pas un corps.

6' Le corps sent l'impression du tact dans la partie où il est touché ; l'àme tout entière sent l'impression , non par le corps tout entier, mais par une partie <lu corps. Une sensation de ce genre n'a rien de local ; or ce qui n'a rien de local est incorporel ; donc l'àme est incorporelle.

7° Le corps ne se rapproche ni ne s'éloigne de Dieu ; l'àme s'en approche et s'en éloigne sans changep de place; donc l'àme n'est pas un corps.

8" Le corps se meut à travers un lieu, d'un lieu à un autre; l'àme n'a point de mouvement semblable; donc l'àme n'est point corps.

9» Le corps a longueur, largeur et profondeur; et ce qui n'a ni longueur, ni largeur, ni profondeur, n'est point corps. L'àme n'a rien de pareil ; donc elle n'est point corps.

10" Il y a, dans tout corps, la droite, la gauche, le haut, le bas, le devant, le derrière ; il n'y a , dans l'àme, rien de semblable; donc l'àme est incorporelle '.

Voici quelques-uns des principaux dcveloppemenls apportés à l'appui de ces propositions :

Tu dis qu'autre chose est l'àme, autre chose la pensée de l'àme : tu devrais plutôt dire que les choses auxquelles pense

l'àme ne sont pas l'àme; mais la pensée n'est pas autre

chose que l'àme elle-même. L'àme, dis -tu, se repose à ce point qu'elle ne pense rien du tout. Cela n'est pas vrai ; l'àme peut changer de pensée, mais non pas ne pas penser du tout. Que signifient nos rêves sinon que , même lorsque le corps est fatigué et plongé dans le sommeil , l'àme ne cesse pas de penser? Ce qui te trompe grandement sur l'état de l'àme, c'est que tu crois qu'autre chose est l'àme, autre chose sont ses facultés. Ce que l'àme pense est un accident, mais ce qui pense est la substance même de l'àme ^.

1 Liv. m, ch. xiT, p. 201-202.

" Liv. I, ch. xïiv, p. 83.

3 Liv. III, ch. ix, p. 187-188.

L'âme voit par l'entremise du corps ce qui est corporel, et par elle-même ce qui est incorporel. Sans l'entremise du corps, elle ne voit rien de ce qvii est corporel, coloré, étendu; mais elle voit la vérité, et la voit d'une vue immatérielle.... Si, comme tu le prétends, l'àme, corporelle elle-même et enfermée dans un corps extérieur, peut voir par elle-même un objet corporel, rien ne lui est, à coup sur, plus facile à voir que l'intérieur de ce corps où elle est enfermée. Eh bien, allons, dispose-toi, mets-toi tout entier à l'œuvre; dirige, sur tes entrailles et sur toutes les parties de ton corps, cette vue corporelle de l'àme, comme tu l'appelles; dis-nous comment est disposé le cerveau, où repose la niasse du foie, comment

tient la rate quels sont les détours et la contexture des

veines, les origines des nerfs Quoi donc? tu nies que tu

sois obligé de répondre sur de telles choses : et pourquoi le nies -tu? Parce que l'àme ne peut voir directement et par elle-même les choses corporelles. Pourquoi donc ne le peutelle pas, elle qui n'est jamais sans penser, c'est-à-dire sans voir? Parce que nul ne peut voir, sans l'entremise de la vue corporelle, les objets corporels. Or, l'àme, qui voit par ellemême certaines choses, mais non les choses corporelles, voit donc d'une vue incorporelle : or, un être incorporel peut seul voir d'une vue incorporelle ; donc l'àme est incorporelle 3?

Si l'àme est corps, qu'est-ce donc que l'àme appelle son corps, sinon elle-même? Ou l'àme est corps, et da'ns ce cas elle a tort de dire mon corps ,■ elle devrait bien plutôt dire moi, puisque c'est là elle-même ; ou si l'àme a raison de dire mon corps , comme nous le pensons, elle n'est pas corps 4.

Ce n'est pas sans raison qu'on dit que la mémoire est commune aux hommes et aux animaux ; les cigognes et les hirondelles reviennent à leur nid, les chevaux à leur écurie; les chiens reconnaissent leur maître. Mais comme l'àme des animaux, quoiqu'elle retienne l'image des lieux, n'a pas la connaissance de son être propre, ils demeurent bornés au souvenir des objets corporels qu'ils ont connus par les sens du corps; et privés de l'oeil de l'esprit, ils ne sauraient voir, non-seulement ce qui est au-dessus d'eux, mais eux-mêmes 5.

On nous adresse un syllogisme formidable et qu'on croit insoluble : l'àme, nous dit-on, est où elle est, et n'est pas oi'i elle n'est pas. On espère nous faire dire, soit qu'elle est partout, soit qu'elle n'est nulle part : car alors, pense-t-on, si elle était partout, elle serait Dieu; si elle n'était nulle part, elle ne serait pas. L'àme n'est point tout entière dans le monde entier; mais de même que Dieu est tout entier dans tout l'univers, de même l'àme est tout entière dans tout le corps. Dieu ne remplit point, de la plus petite partie de luimême, la plus petite partie du monde, et de la plus grande, la plus grande ; il est tout entier dans chaque partie , et tout entier dans le tout; de même l'àme ne réside point, par parties, dans les diverses parties du corps; ce n'est point une partie de l'àme qui sent par l'œil et une autre qui anime le doigt : l'àme tout entière vit dans l'œil et voit par l'œil ; l'àme tout entière anime le doigt et sent par le doigt 6.

1 Liv. I, cil. XVI, p. 53. -■> Liv. I, ch. XXI. p. 65.

I' Liv. 111, vh. II, p. 164.

SIX1E3IE LEÇON

Vf.

L'âme qii sent dans le corps, quoiqu'elle sente par Jes organes visibles, sent invisihlement. Autre chose est ToBil, autre chose la vue : autre chose sont les oreilles, autre chose Touïe; autre chose les narines, autre l'odorat , autre chose la bouche, autre le goût; autre chose la main, autre le tact. Nous distinguons par le tact ce qui est chaud ou froid, mais nous ne touchons pas la sensation du tact, et elle n'est ni chaude, ni froide. Autre est l'organe par lequel nous sentons, et la sensation que nous sentons •.

A coup siir, messieurs , ni l'élévation , ni la profondeur ne manquent à ces idées ; elles feraient honneur à tous les philosophes de tous les temps ; et rarementia nature propre de l'âme, et son unité, ont été vues de plus près , et décrites avec plus de précision. Je pourrais citer beaucoup d'autres passages remarquables soit par la finesse des aperçus , soit par l'énergie de la discussion, quelquefois même par une profonde émotion morale et une véritable éloquence.

Eh bien! voici deux paragraphes qui sont du même homme , du même temps , dans le même livre. Mamert Claudien répond à l'argument de Fauste, qui veut que l'âme soit formée de l'air : il raisonne dans l'ancienne théorie, qui considérait l'air, le feu , la terre et l'eau comme les quatre éléments essentiels de la nature :

Le feu, dit-il, est évidemment un élément supérieur à l'air, tant par la place qu'il occupe que par sa puissance. C'est ce que prouve le mouvement du feu terrestre qui, avec une rapidité presque incompréhensible, et par son clan naturel, remonte vers le ciel comme vers sa patrie. Si cette preuve ne suffisait pas, en voici une autre : l'air s'éclaire par la présence du soleil, c'est-à-dire du feu , et tombe dans les ténèbres par son absence. Et ce qui est une raison encore plus puissante, c'est que l'air subit l'action du feu et se réchauffe, tandis que le feu ne subit point l'action de l'air, et n'en est point refroidi. L'air peut être enfermé et retenu dans des vases; le feu, jamais. La prééminence du feu est donc clairement incontestable. Or, c'est du feu (de sa lumii're) que nous vient la faculté de la vue, faculté commune à l'homme rt aux animaux, et dans laquelle même certains animaux irraisonnables surpassent l'homme en énergie et en finesse. Si donc , comme on ne peut le nier, la vue vient du feu , et si l'âme, comme tu le penses, est faite de l'air, il s'ensuit que l'iuil de l'animal est, quant à sa substance, supérieur en dignité à l'âme de l'homme =.

Cette confusion savante des faits matériels et des faits intellectuels , celte tentative d'établir je ne sais quelle hiérarchie de mérite et de rang entre les éléments, pour en déduire des conséquences philosophiques, ne rappellent-elles pas l'enfance de la science et des méditations de l'esprit humain?

Voici en faveur de rimmatérialité de Tâme un

1, rh. VI, p. :il.

1, rh. IX, p. :ï8.

autre argument qui ne vaut pas mieux, quoique moins bizarre en apparetice :

Tout être incorporel est supérieur, en dignité de nature, à un être corporel; tout être non resserré dans un certain espace à un être localisé; tout être indivisible à un être divisible. Or, si le créateur souverainement puissant et souverainement bon, n'a pas créé, comme il devait le faire, une substance supérieure au corps et semblable à lui, c'est qu'i n'a pas voulu ou qu'il n'a pas pu. S'il a voulu et n'a pas pu, la toute-puissance lui a manqué; s'il a pu et n'a pas voulu ( pensée qui, à elle seule, est un crime ) , ce ne peut être que par jalousie. Or, il ne se peut que la souveraine puissance ne puisse pas, ni que la souveraine bonté soit jalouse. Donc il a pu et voulu créer l'être incorporel ; donc il l'a créé 3.

Avais-je tort tout à l'heure, messieurs, en vous parlant de ces étranges rapprochements , de ce mélange de hautes vérités et d'erreurs grossières, de vues admirables et de conceptions ridicules , qui caractérise les écrits de cette époque? Encore celui de Mamert Claudien est-il un de ceux où de tels contrastes sont le plus rares.

Vous en connaissez maintenant assez pour en apprécier le caractère : pris dans son ensemble, c'est un ouvrage plus philosophique que théologique, et dans lequel cependant le principe religieux domine. Je dis que le principe religieux y domine , car l'idée de Dieu est le point de départ de toute la discussion : l'auteur ne commence point par observer et décrire les faits humains, spéciaux, actuels, pour remonter progressivement à la Divinité : Dieu est pour lui le fait primitif, universel, évident, la donnée fondamentale à laquelle se rapportent et doivent se coordonner toutes choses : il desceiid toujours de Dieu à l'homme et de la nature divine déduit la notre. C'est bien évidemment à la religion , non à la science, qu'il emprunte celte méthode. 3Iais , ce point cardinal une fois établi, ce procédé logique une fois convenu, c'est dans la philosophie qu'il puise, en général, et ses idées et sa façon de les exposer ; son langage est celui de l'école , non de l'Eglise ; il en appelle à la raison, non à la foi ; on sent en lui , tantôt l'académicien , tanlot le stoïcien , plus souvent le platonicien , mais toujours le philosophe, nullement le prêtre, quoique le chrétien ne disparaisse jamais.

Ainsi éclate, messieurs, le fait que j'ai indiqué en commençant, la fusion de la philosophie païenne et de la théologie chrétienne . la métamorphose de l'une dans l'autre. Et il y a ceci de remarquable que rargumenlation destinée à établir la spiritualité de l'âme vient évidemment de rancietmo philosophie plus que du christianisme, et que l'auteur semble surtout s'appliquer à convaincre les Ihéolo-

3 I.iT. I, rh. v, p. 26.

giens en leur prouvant que la foi chrétienne n'a rien 00 ceci qui ne se concilie à merveille avec les résultats auxquels conduit la raison.

Cette transition de la philosophie ancienne à la théologie moderne devrait être encore plus visible, plus fortement empreinte dans le dialogue du chrétien Zachée et du philosophe Apollonius, par le moine Évagrc : là , en effet , les deux doctrines, les deux sociétés sont directement en présence, et appelées à débattre leurs mérites. Mais le débat n'est qu'apparent et n'existe au fait que sur le titre. Je ne connais rien qui prouve plus évidemment à quel point le paganisme était mort dans l'esprit des peuples à cette époque. Le philosophe Apollonius ouvre le dialogue d'un ton arrogant, comme tout prêt à pulvériser le chrétien , et méprisant d'avance les arguments qu'on pourra lui présenter :

Si tu examines avec soin, lui tlit-il, tu verras que toutes les religions et tous les rites sacres ont des origines raisonnables; mais votre croyance est tellement vaine et irrationnelle qu'elle me semble ne pouvoir être admise que par folie '.

Mais cet orgueil est stérile : dans tout le cours du dialogue, Apollonius ne met pas en avant un argument, une idée; il ne prouve rien, ne répond à rien ; il ne parle que pour provoquer les discours de Zachée, qui, de son côté, ne s'inquiète en aucune façon du paganisme, ni de la philosophie de son adversaire, ne les réfute point, y fait à peine çà et là quelques allusions, et ne songe qu'à raconter l'histoire et la foi chrétienne , à en faire ressortir l'ensemble de l'autorité. Sans doute le livre est l'ouvrage d'un chrétien, et le silence qu'il fait tenir à son philosophe ne prouve pas que les philosophes se tussent en effet. Mais tel n'est point le caractère des premiers débats du christianisme avec la philosophie ancienne, lorsque celle-ci était encore vivante et puissante; il tenait compte alors des arguments de ses adversaires; il en parlait, il les réfutait ; la controverse était réelle et animée. Ici il n'y a plus de controverse; le chrétien endoctrine, catéchise le philosophe, et ne croit pas lui devoir rien de plus.

Il lui fait même une concession, et lui accorde une faveur en prenant pour lui cette peine ; la discussion avec les païens était alors une sorte de luxe dont les chrétiens ne croyaient plus avoir besoin :

Beaucoup de personnes, dit Evagre dans la préface de son livre, pensent qu'il faut mépriser plutôt que réfuter toutes les objections des Gentils, tant elles sont vaines et vides de vraie sagesse; mais il y a, je pense, dans un tel mépris, un orgueil inutile, et je trouve , à instruire les Gentils, un dou-

' Dialogue entre Zacliéc et Apollonius, dans le Spicilcgo de d'Achcry, I. X, pag. 3.

ble bien; d'abord , on montre à tous à que point notre religion est sainte et simple; de plus, instruits de la sorte, ils en viennent à croire ce qu'ils méprisaient sans le connaître... D'ailleurs, en approchant le flambeau des yeux des aveugles, s'ils n'en voient pas la lumière, ils en sentent du moins la chaleur.

Cette dernière phrase est belle et exprime un sentiment plein de sympathie.

Un seul point me parait remarquable dans ce dialogue ; c'est que la question se pose nettement entre le rationalisme et la révélation chrétienne ; non que la discussion soit plus réelle et plus étendue à ce sujet que sur tout autre : c'est dans quelques phrases seulement que se manifeste cette idée; mais elle est évidemment au fond de tous les esprits, et forme en quelque sorte le dernier retranchement où se défende encore la philosophie. Vous venez de voir qu'Apollonius reproche surtout à la doctrine chrétienne d'être irrationnelle ; Zachée lui répond :

Il est aisé à chacun d'entendre et d'apprendre de Dieu , si tant est que quelqu'un des enseignements divins puisse convenir à votre sagesse.... car c'est votre décision que le sage ne croit rien, ne se trompe point, mais sait toutes choses par lui-même, et n'admet pas que rien soit caclié ni ignoré, ni que rien soit plus possible au créateur qu'à la créature. Et c'est surtout contre les chrétiens que vous adoptez ce mode de raisonnement ',

Et ailleurs :

L'intelligence suit la foi , et l'esprit humain ne connaît que par la foi les choses élevées qui touchent à Dieu '.

Ce serait une curieuse étude que celle de l'état du rationalisme à cette époque , des causes de sa ruine, et de ses efforts, de ses transformations pour y échapper : mais elle nous mènerait beaucoup trop loin , et d'ailleurs ce n'est pas dans la Gaule que la grande lutte du rationalisme et du christianisme s'est passée.

Le second dialogue d'Evagre, entre le chrétien Théophile et le juif Simon, est sans aucune importance : il ne contient que des explications, des commentaires, une menue controverse , pour ainsi dire, sur quelques textes des livres saints.

Je pourrais citer et extraire devant vous un grand nombre d'autres ouvrages du même temps et du même genre. J'ai choisi les plus remarquables, les plus caractéristiques, les plus propres à faire bien connaître l'état des esprits à cette époque, et leur activité. Elle était grande; exclusivement concentrée, il est vrai, dans la société religieuse;

= Faa. 3.

3 Va",. 9.

SIXIEME LEÇON

ce que l'ancienne philosophie conservait de force et de vie, passait au service des chrétiens ; c'était sous la forme religieuse , et au sein même du christianisme que se reproduisaient les idées, les écoles, toute la science des philosophes; mais à cette condition elles occupaientencore les esprits, et jouaient, dans l'état moral de la société nouvelle, un rôle important.

C'est là le mouvement que vinrent arrêter l'invasion des Barbares et la chute de l'empire Romain : cent ans plus tard, on ne trouve plus aucune trace de ce que je viens de mettre sous vos yeux, ces discussions, ces voyages, ces correspondances, ces pamphlets, toute cette activité intellectuelle de la Gaule, au vii^ siècle, il n'en est plus question.

La perte fut-elle grande? l'invasion des Barbares étouffa-t-elle un mouvement important et fécond? J'en doute fort. Rappelez-vous, je vous prie, ce que j'ai eu l'honneur de vous dire sur le caractère essentiellement pratique du christianisme ; le progrès intellectuel, la science proprement dite, n'était point son but ; et bien qu'il se rattachât, sur plusieurs points, à l'ancienne philosophie, bien qu'il sût s'approprier ses idées et en tirer bon parti, il ne s'inquiétait guère de la continuer, ni de la remplacer: changer les mœurs , gouverner la vie, telle était la pensée dominante de ses chefs.

De plus, malgré la liberté d'esprit qui régnait en fait, au v<= siècle, dans la société religieuse, le principe de la liberté n'y était point en progrès; c'était au contraire le principe de l'autorité, de la domination officielle des intelligences, par une règle générale et fixe, qui tendait à prévaloir. Encore réelle et forte, la liberté intellectuelle était pourtant en décadence : l'avenir appartenait à l'autorité. Le liiit est évident, les écrits du temps le prouvent à chaque page. Tel était, d'ailleurs, le résultat

presque nécessaire de la nature de la réforme chrétienne : plus morale que scientifique, elle se proposait surtout d'étabfir une loi, de régir les volontés; c'était donc surtout d'autorité qu'elle avait besoin ; l'autorité , dans un pareil état de mœurs, était son plus sur, son plus efficace moyen.

Or, messieurs, ce que l'invasion des Barbares et la chute de l'empire romain arrêtèrent surtout, détruisirent même , ce fut le mouvement intellectuel ; ce qui restait de science, de philosophie, de liberté d'esprit au v" siècle , disparut sous leurs coups. Mais le mouvement moral , la réforme pratique du christianisme , et l'établissement officiel de son autorité sur les peuples , n'en furent point frappes; peut-être même y gagnèrent- ils au lieu d'y perdre ; c'est du moins, je crois, ce que l'histoire de notre civilisation , à mesure que nous avancerons dans son cours, nous permettra de conjecturer.

L'invasion des Barbares ne tua donc point ce qui avait vie ; au fond , l'activité et la liberté intellectuelles étaient en décadence ; tout porte à croire qu'elles se seraient arrêtées d'elles-mêmes ; les Barbares les arrêtèrent plus durement et plus tôt. C'est là, je crois, tout ce qu'on peut leur imputer.

Nous voici arrivés, messieurs, dans les limites du moins où nous devons nous renfermer, au terme du tableau de la société romaine en Gaule , au moment où elle est tombée : nous la connaissons, sinon complètement , du moins sous ses traits essentiels. Pour nous bien préparer à comprendre la société qui lui succéda, nous avons maintenant à étudier l'élément nouveau qui vint s'y mêler, les Barbares. Leur état avant l'invasion, avant qu'ils fussent venus bouleverser la société romaine, et changer eux-mêmes sous son influence, tel sera l'objet de notre prochaine réunion.

►4^>«<5/S'KÎ

SEPTIEME LEÇON

Objet (le la leçon. — De l'élcment germanique dans la civilisation moderne. — Des monuments de Tancien état social des Germains. — 1" Des historiens romains et grecs ; 2° des lois barbares ; 3" des traditions nationales. — Ils se rapportent à des époques fort diverses. — On les a souvent employés pèle-niéle. — Erreur qui en résulte. — De l'Ouvrage de Tacite sur les mœurs des Germains. — Des opinions des écrivains allemands modernes sur l'ancienne société germanique. — Quel genre dévie y prévalait, la vie errante ou la vie sédentaire? — Des institutions. — De Tétat moral. — Comparaison entre l'état des tribus germaines et celui d'autres peuplades. — Fausseté de la plupart des tableaux de la vie barbare. — Principaux caractères de la véritable influence des Germains sur la civilisation moderne.

Messieirs ,

Nous abordons successivement les diverses sources de notre civilisation. Nous avons déjà étudié, d'une part, ce qu'on peut appeler l'élément romain, la société civile romaine ; de l'autre , l'élément chrétien , la société religieuse. Considérons aujourd'hui l'élément barbare, la société germanique.

Les opinions sont fort diverses sur l'importance de cet élément, sur le rôle et la part des Germains dans la civilisation moderne 5 les préjugés de nation, de situation, de classe, ont modifié l'idée que chacun s'en est faite. Les historiens allemands , les publicistes féodaux, M. de Boulainvilliers , par exemple, ont, en général, attribué aux Barbares une influence très-étendue : les publicistes bourgeois, comme l'abbé Dubos, l'ont, au contraire, fort réduite , pour faire à la société romaine une bien plus large part; au dire des ecclésiastiques, c'est à l'Église que la civilisation moderne est le plus redevable. Quelquefois les doctrines politiques ont seules déterminé l'opinion de l'écrivain : l'abbé de Mably, tout dévoué qu'il est à la cause populaire, et malgré son antipathie pour le régime féodal, insiste fortement sur les origines germaniques, parce qu'il^roit y voir plus d'institutions et de principes de liberté que partout ailleurs. Je n'ai garde, messieurs, de traiter aujourd'hui cette question ; nous la traiterons, elle se résoudra à mesure que nous avancerons dans l'histoire de la civilisation française : nous verrons, d'époque en époque, quel rôle y a joué chacun de ses éléments primitifs, ce que chacun a apporté et reçu dans leur combinaison. Je me bornerai à énoncer d'avance les deux résultats auxquels nous conduira , je crois , cette étude ; le premier.

qu'on a fait, en général , la part de l'élément barbare, dans la civilisation moderne , beaucoup trop grande; le second, qu'on ne lui a pas fait sa part véritable : on a attribué aux Germains, à leurs institutions , à leurs mœurs , trop d'influence sur notre société ; on ne leur a pas attribué celle qu'ils ont réellement exercée; nous ne leur devons pas tout ce qu'on réclame en leur nom ; nous leur devons ce qui ne semble pas venir d'eux.

En attendant que ce double résultat sorte, sous nos yeux, du développement progressif des faits, la première condition pour apprécier avec vérité la part de l'élément germanique dans notre civilisation, c'est de bien connaître ce qu'étaient réellement les Germains au moment où elle a commencé , où ils ont eux-mêmes concouru à sa formation ; c'est-àdire avant leur invasion et leur établissement sur le territoire romain, quand ils habitaient encore la Germanie, dans les iir et iv^ siècles. Par là seulement nous pourrons nous former une idée exacte de ce qu'ils ont apporté dans l'œuvre commune, et démêler quels faits sont vraiment d'origine germanique.

Cette étude est difficile. Les monuments où nous pouvons étudier les Barbares avant l'invasion sont de trois sortes : 1" les écrivains grecs ou romains qui les ont connus et décrits depuis leur première apparition dans l'histoire jusqu'à cette époque, c'est-à-dire depuis Polybe, environ cent cinquante ans avant J.-C. , jusqu'à Ammien Marcellin, dont l'ouvrage s'arrête à l'an de J.-C. 378. Entre ces deux termes, une foule d'historiens, Tile-Live, César, Strabon , Pomponius Mêla, Pline, Tacite, Ptolémée, Plutarque, Florus, Pausanias, etc., nous ont laissé, sur les peuples germains, des renseigne-

SEPÏ1È31E LECOIN.

lueiits plus ou moins détaillés; a»* les écrits et les documents postérieurs à l'invasion germanique, mais qui rapportent ou révèlent des faits antérieurs : par exemple, plusieurs chroniques, et surtout les lois barbares, salique, visigothe, bourguignonne, etc.; 5" les souvenirs et les traditions nationales des Germains eux-mêmes sur leur destinée et leur état dans les siècles antérieurs à l'invasion, en remontantjusqu'à leur première origine et leur plus ancienne histoire.

Au seul énoncé de ces documents, il est évident qu'ils se rapportent à des temps et à des états extrêmement divers. Les écrivains romains et grecs, par exemple , embrassent un espace de cinq cents ans, pendant lequel la Germanie et ses peuples leur ont apparu sous les points de vue les plus différents. Ils ont commencé à les connaître par des ouï-dire, des récits de voyageurs , quelques relations lointaines et rares. Sont venues ensuite les premières expéditions des Germains errants, surtout celle des Teutons et des Cimbres. Un peu plus tard, à partir de César et d'Auguste, les Romains, à leur tour, ont pénétré en Germanie ; leurs armées ont passé le Rhin et le Danube, et vu les Germains sous un nouvel aspect, dans un nouvel état. Enfin, dès le iii"= siècle, les Germains se sont rués sur l'empire Romain qui, les repoussant et les admettant tour à tour, les a connus bien plus intimement et dans une tout autre situation qu'il n'avait fait jusqu'alors. Qui ne voit que , durant cet intervalle , à travers tant de siècles et d'événements, les Barbares et les écrivains qui les décrivaient, l'objet et le tableau, ont dû prodigieusement varier?

Les documents de la seconoe cAsse sont dans le même cas : les lois barbares ont été rédigées assez longtemps après l'invasion; la loi des \ isigoths , dans sa partie la plus ancienne, appartient à la dernière moitié du v« siècle : il se peut que la loi salique ait été écrite une première fois sous Clovis; mais la rédaction que nous en avons est d'une époque bien postérieure ; la loi des Bourguignons dale de l'an 517. Elles sont donc toutes, dans leur forme actuelle, bien plus modernes que la société barbare que nous voulons étudier. Nul doute qu'elles ne contiennent beaucoup de faits, qu'elles ne décrivent souvent un état social antérieur à l'invasion; nul doute que les Germains, transportés dans la Gaule, n'aient rédigé ainsi leurs anciennes coutumes, leurs anciens rapports. Mais nul doute aussi que depuis l'invasion . la société germanique ne se fut profondément modiliéc. et que ces modifications n'eussent passé dans les lois; la loi des Visigoths et celle des Bourguignons sont bien plus romaines que barbares; les trois quarts de leurs dispositions tiennent à des faits qui n'ont pu iiailre que depuis

l'établissement de ces peuples sur le sol romain. La loi salique est plus primitive , plus barbare ; cependant on peut, je crois, prouver que, dans plusieurs parties , entre autres dans ce qui touche à la propriété, elle est souvent d'origine plus récente. Aussi bien donc que les historiens romains, les lois germaines révèlent des temps et des états de société très-divers.

Quant aux documents de la troisième classe , les traditions nationales des Germains, l'évidence est encore plus frappante : ces traditions ont presque toutes pour objet des faits fort antérieurs, et devenus probablement assez étrangers à l'état de ces peuples aux m'' et iv« siècles ; des faits qui avaient concouru à produire cet état et pouvaient servir à l'expliquer, mais ne le constituaient plus. Je suppose que pour étudier, il y a cinquante ans, l'état des montagnards de la haute Ecosse, on eut recueilli leurs traditions encore si vivantes et populaires, et qu'on eut pris les faits qu'elles expriment pour des éléments réels de la société écossaise au xviiic siècle, à coup sur l'illusion eût été grande et féconde en étranges méprises. Il en serait de même, et à bien plus forte raison, à l'égard des anciennes traditions germaniques ; elles se rapportent à l'histoire primitive des Germains, à leur origine, à leur filiation religieuse, à leurs relations avec une multitude de peuples en Asie, sur les bords de la mer Noire, de la mer Baltique, à des événements enfin qui avaient puissamment agi sans doute pour amener l'état social des tribus germaines au iii<' siècle, et dont il faut tenir grand compte, mais qui n'étaient plus alors que des causes, non des faits.

Vous le voyez , messieurs ; tous les monuments qui nous restent sur l'état des Barbares avant l'invasion, quelles que soient leur origine et leur nature, Romains ou Germains, traditions, chroniques ou lois, nous entretiennent de temps et de faits fort éloignés les uns des autres, et parmi lesquels il est très-diflîcile de démêler ce qui appartient vraiment aux iii'^ et iV siècles. C'est, à mon avis, l'erreurfondamentale d'un grand nombre d'écrivains allemands, et quelquefois des plus distingués, de n'avoir pas tenu assez de compte de celte circonstance : pour peindre la société et les mœurs germaines à cette époque, ils puisent souvent pêlemêle dans les trois sources de documents que je viens d'indiquer, dans les écrivains romains, dans les lois barbares, dans les souvenirs natiotiaux, sans s'inquiéter de la différence des temps et des situations, sans observer aucune chronologie morale. De là l'incohérence de quelques-uns de leurs tableaux, singulier mélange de mythologie , de barbarie et de civilisation naissante , des âges fabuleux, héroïque et semi-politique, sans cxaclitudc

et sans ordre aux yeux d'une critique un peu sévère, sans vérité pour l'imagination.

Je m'appliquerai, messieurs, à éviter cette erreur: c'est de l'état des Germains peu avant l'invasion que je veux vous occuper; c'est là ce qu'il nous importe de connaître, car c'est là ce qui a été réel et puissant au moment de la fusion des peuples, ce qui a exercé sur la civilisation moderne une véritable influence. Je n'entrerai point dans l'examen des origines et des antiquités germaniques ; je ne chercherai point quels ont été les rapports des Germains avec les peuples et les religions de l'Asie, si leur barbarie était un débris d'une ancienne civilisation , ni quels peuvent être , sous les formes barbares, les traits cachés de cette société originaire. La question est grande et belle ; mais ce n'est point la nôtre, et je ne m'y arrêterai pas. Je voudrais également ne jamais transporter dans l'état des Germains , au delà du Rhin et du Danube, les faits qui appartiennent aux Germains établis sur le sol gaulois. La difficulté est extrême. Rien avant d'avoir passé le Danube ou le Rhin , les Rarbares étaient en relation avec Rome ; leur condition, leurs mœurs, leurs idées, leurs lois peut-être en avaient déjà subil'influence. Comment démêler, au milieude renseignements d'ailleurs si incomplets et si confus, ces premiers résultats de l'importation étrangère? comment assigner avec précision ce qui était vraiment germanique, et ce qui portait déjà une empreinte romaine? j'y tâcherai ; la vérité de l'histoire l'exige absolument.

Le document le plus important que nous possédions sur l'état des Germains, entre l'époque où ils ont commencé à être connus du monde romain et celle où ils l'ont conquis, est sans contredit l'ouvrage de Tacite. Il y faut distinguer avec soin deux choses : d'un côté, les faits que Tacite a recueillis et décrits, de l'autre, les réflexions qu'il y mêle , la couleur sous laquelle il les présente , le jugement qu'il en porte. Les faits sont exacts : il y a quelques raisons de croire que le père de Tacite, et peut- être luimême, avait été procurateur de Relgiquc; il avait pu recueillir sur la Germanie des renseignements détaillés; il s'en était occupé avec soin; les documents postérieurs prouvent presque tous la vérité matérielle de ses récits. Quant à leur couleur morale. Tacite a peint les Germains comme Montaigne et Rousseau les sauvages, dans un accès d'humeur contre sa patrie : son livre est une satire des mœurs romaines, l'éloquente boutade d'un patriote philosophe qui veut voir la vertu là où il ne rencontre pas la mollesse honteuse et la dépravation savante d'une vieille société. N'allez pas croire cependant que tout soit faux, moralement parlant, dans cette œuvre de colère : l'imagination de Tacite est essen-

tiellement forte et vraie; quand il veut simplement décrire les mœurs germaines, sans allusion au monde romain, sans comparaison , sans en tirer aucune conséquence générale, il est admirable, et on peut ajouter pleine foi non-seulementau dessin, mais à la couleur du tableau; jamais la vie barbare n'a été peinte avec plus de vigueur, plus de vérité poétique. C'est seulement quand la pensée de Rome revient à Tacite, quand il parle des Rarbares pour en faire honte à ses concitoyens, c'est seulement alors que son imagination perd son indépendance, sa sincérité naturelle, et qu'une couleur fausse se répand sur ses tableaux.

Un grand changement s'opéra sans doute dans l'état des Germains entre la fin du i" siècle , époque où écrivait Tacite , et les temps voisins de l'invasion ; les fréquentes communications avec Rome ne pouvaient manquer d'exercer sur eux quelque influence, et on a trop souvent négligé d'en tenir compte. Cependant le fond du livre de Tacite était encore vrai à la fin du iv*" comme du i" siècle. Rien ne le prouve mieux que les récits d'Ammien Marcellin , pur soldat, sans imagination, sans instruction, qui avait fait la guerre contre les Germains, et dont les descriptions simples et brèves coïncident presque partout avec les vives et savantes couleurs de Tacite. Nous pouvons donc, même pour l'époque qui nous occupe, accorder au tableau des mœurs des Germains une confiance presque entière.

Si nous comparons ce tableau , messieurs , aux peintures de l'ancien état social des Germains, tracées naguère par d'habiles écrivains allemands , nous serons surpris de la ressemblance. A coup sur le sentiment qui les anime n'est pas le même; c'est avec indignation et douleur que Tacite raconte à Rome corrompue les vertus simples et fortes des Rarbares ; c'est avec orgueil et complaisance que les Allemands modernes les contemplent : mais de ces causes diverses naît un seul et même effet; comme Tacite, bien plus que Tacite, la plupart des Allemands peignent des plus belles couleurs l'ancienne Germanie, ses institutions, ses mœurs; s'ils ne vont pas jusqu'à les représenter comme l'idéal de la société, du'moins les défendent-ils de toute imputation de barbarie. A les en croire : 1° la vie agricole et sédentaire y prévalait, même avant l'invasion , sur la vie errante ; les institutions et les idées qui tiennent à la propriété foncière étaient déjà fort avancées ; 2° les garanties delà liberté et même de la sûreté des individus étaient efficaces; 5° les mœurs étaient à la vérité violentes et grossières, mais, au fond, la moralité naturelle de l'homme se développait avec simplicité et grandeur ; les affections de famille étaient fortes, les caractères fiers,

SEPTIEME LEÇON

les éinotioiis profondes , les croyances religieuses hautes cl puissantes; il y avait plus d'énergie et de pureté morale qu'on n'en trouve sous des formes plus élégantes , au sein d'un développement intellectuel bien plus étendu.

Et quand celte cause est soutenue par des esprits médiocres, elle abonde en prétentions étranges. en assertions ridicules : l'auteur d'une Histoire d'jJllemagne assez estimée, Heinrich, ne veut pas que les anciens Germains s'enivrassent avec passion '; Meiners, dans son Histoire du sexe féminin, soutient que jamais les femmes n'ont été si heureuses ni si vertueuses qu'en Germanie, et qu'avant l'entrée des Francs, les Gaulois ne savaient ni les respecter, ni les aimer 2.

Je n'ai garde d'insister sur ces puérilités du patriotisme scientiûque : je n'y aurais même pas touché si elles n'étaient la conséquence, et pour ainsi dire l'excroissance d'un système soutenu par des hommes très-distingués, et qui fausse, à mon avis, l'idée historique et poétique qu'ils se forment des anciens Germains. A considérer les choses en gros et sur la simple apparence, l'erreur me semble évidente.

Comment soutenir, par exemple, que la société germaine était à peu près fixe, et que la vie agricole y dominait, en présence du fait même des migrations , des invasions , de ce mouvement continuel qui poussait les peuplades germaniques hors de leur territoire? Comment croire à l'empire de la propriété foncière et des idées ou des institutions qui s'y rattachent, sur des hommes qui abandonnent sans cesse le sol pour aller chercher fortune ailleurs? Et remarquez que ce n'était pas seulement sur les frontières que s'accomplissait ce mouvement; la même Ouctuation régnait dans l'intérieur de la Germanie ; les tribus s'expulsaient, se déplaçaient, se succédaient sans cesse : quelques paragraphes de Tacite le prouvent surabondamment :

Les Rataves, dit-il , étaient jadis une tribu des Cattes; les troubles civils les forcèrent à se retirer dans les îles du Rliin, où ils font partie de l'empire romain. (Tacite, de mor.Germ.,

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