YIH
Si nous ne voulons pas nous étudier et nous connaître nous-mêmes, c'est que nous ne désirons pas de nous élever à ce qui est au-dessus de nous, c'est-à-dire à notre cause; car il n'y a nulle autre voie pour parvenir à la plus pure con-
» De diiisiono naturœ, 1. ii,p. 81.
» Ibid.,l. i,p. 41.
3 Ibid., 1. II, p. 74.
4 Ibid., I. 1, p. 39.
5 Ibid., 1. V, p. 227.
templation du souverain modèle que de bien regarder son image qui est voisine de nous*".
Bien loin d'être de peu d'importance, la connaissance des choses sensibles est grandement utile à Tintelligence des choses intelligibles. Car de même que, par les sens, on parvient à l'intelligence, de même, par la créature, on retourne à Dieu 7.
L'esprit scientifique, la méthode d'observation et d'induction ne sont-ils pas là clairement opposés à l'esprit théologique, à la méthode d'autorité et de déduction ?
Dépassons le vestibule de la philosolophie; entrons dans l'intérieur même du temple. L'affinité de Jean le Scol avec le néoplatonisme alexandrin n'y éclatera pas moins. Lui aussi, il est essentiellement panthéiste, et n'hésite pas à le dire, avec tous les embarras , il est vrai , qui sont inhérents à cette doctrine, et la condamnent à l'incohérence , à l'absurdité, dans les termes même par lesquels elle s'efforce de se produire, mais aussi ouvertement, aussi conséquemment (si le mot conséquence peut ici s'employer) que ses plus illustres prédécesseurs.
La cause de toutes choses, qui est Dieu, est à la fois simple et multiple. La bonté (l'essence) divine se répand, c'està-dire se multiplie dans toutes les choses qui existent... et ensuite, par les mêmes voies, cette même bonté, se dégageant de l'infinie variété des choses qui existent, revient se concentrer dans l'unité simple qui comprend toutes choses , laquelle est en Dieu et est Dieu. Ainsi Dieu est tout et tout est Dieu ^.
De même qu'originairement le fleuve tout entier découle de la source, et que l'eau, qui jaillit d'abord de la source, se répand toujours et sans relâche dans le lit du fleuve, quelle que soit la longueur de son cours, de même la bonté, l'essence, la sagesse, la vie divine, et tout ce qui est dans la source de toutes choses, se répand d'abord dans les causes premières, et les fait subsister, passe ensuite des causes premières dans leurs effets selon un mode ineffable, et par des degrés non interrompus, circule ainsi des choses supérieures aux choses inférieures, et retourne enfin à sa source par les voies les plus intimes et les plus secrètes de la nature ».
Dieu, qui seul est vraiment, est Tessence de toutes choses, comme ditDenys l'Aréopagite : « L]être de toutes choses est ce qui y reste de la divinité '". »
6 Do dirisione naturœ, 1. v, p. 268.
7 Ibid., I. m, p. 149.
8 Dedic.ad. $. Mniimi schol. in Gregorium nazianz.
9 De nat. divis., I. m, c. iv,
10 Ibid., I. I, c. 111.
Dieu est le commencement, le milieu et la fin : le commencement, parce que toutes choses viennent de lui et participent à son essence; le milieu, parce que toutes choses subsistent eu lui et par lui; la fin, parce que toutes choses se meuvent vers lui afin d'atteindre au repos, terme de leur mouvement, et à la stabilité du sa perfection '.
Toutes les choses qu'on dit être sont des images de Dieu ( Theophaniœ)... tout ce qu'on sent et comprend n'est autre chose qu'une apparition de ce qu'on ne voit point, une manifestation de ce qui est caché... une voie ouverte vers l'intellijjence de ce qu'on ne comprend point, un nom de ce qui est ineffable, un pas vers ce qu'on ne peut atteindre... une forme de ce qui n'a point de forme, etc. ^.
On ne peut rien concevoir dans la créature si ce n'est le Créateur qui seul e*ï vraiment. Rien, hors de lui, ne^eut être légitimement qualifié d'essentiel ; car toutes choses, venant de lui, ne sont rien de plus, en tant qu'elles sont, qu'une certaine participation à l'être de celui qui seul ne vient d'aucun autre et subsiste par lui-même 3.
Nous ne devons pas concevoir le Seigneur et la créature comme deux êtres distincts l'un de l'autre, mais comme un seul et même être. Car la créature subsiste en Dieu ; et Dieu, d'une façon merveilleuse et ineffable, se crée, pour ainsi dire, dans la créature où il se manifeste, d'invisible qu'il est se rend visible, et d'incompréhensible compréhensible 4.
Tout ce que l'âme humaine, par son intelligence et dans sa raison, connaît de Dieu et des principes des choses, sous a forme de l'unité, elle le perçoit sous la forme multiple, et par les sens, dans les effets des causes '.
Quoique je n'aie pas l'ouvrage complet sous les yeux , il me serait aisé de multiplier ces citations ; mais en voilà plus qu'il n'en faut, sans doute, pour établir le panthéisme de Jean Erigène, et montrer qu'il était bien réellement, au ix<' siècle, quant au fond des idées comme en fait de méthode, le représentant de cette philosophie alexandrine, longtemps l'adversaire intellectuel du christianisme, et qui , dès le ii<' siècle , avait tenté, sinon de se concilier, du moins de s'amalgamer avec la théologie naissante.
Puisque la tentative n'avait pas réussi du ii" au v^ siècle, lorsque le néoplatonisme alexandrin était encore accrédité et puissant, à plus forte raison devait-elle échouer au ix"= , lorsque l'ancienne doc-
1 De nat. divis., 1. i, c. xii,
2 Jbid,, 1. III, c. IV.
3 Ibid., 1. II, c. II.
4 Ihid.. 1. UT, c. XVMI.
trine n'avait plus guère , pour organe et pour défenseur , qu'un philosophe errant , favori d'un roi sans pouvoir. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, dans notre dernière réunion , de la clameur qui s'éleva contre Jean le Scot ; elle fut aussi générale que violente, et nuisit beaucoup à la cause d'IIincmar qui l'avait pris pour défenseur. Jean l'avait pourtant bien prévu, et s'était efforcé de prendre à ce sujet toutes ses précautions. On lit en tète de son traité sur la prédestination , dédié à Hincmar :
Dans cet opuscule donc , que nous avons écrit par vos ordres et en témoignage de votre foi orthodoxe, adoptez et attribuez à l'Eglise catholique ce que vous jugerez vrai; repoussez et pardonnez- nous, à nous simple homme, ce qui vous paraîtra faux; quant à ce qui semblera douteux, croyez, jusqu'à ce que l'autorité vous enseigne qu'il faut le repousser, ou le tenir pour vrai et le croire toujours fi.
Mais la précaution fut vaine : on n'abuse point, on n'endort point des adversaires intellectuels. Non-seulement une foule de théologiens écrivirent contre le philosophe; non -seulement des conciles le condamnèrent; la rumeur de ses opinions arriva bientôt à Rome, et le pape Nicolas I" adressa à Charles le Chauve , probablement de 86Î5 à 867 , une lettre conçue en ces termes ;
Il a été rapporté à notre apostolat qu'un certain Jean , Scot d'origine, a traduit naguère, en latin, l'ouvrage que le liienheureux Denys l'Aréopagite a écrit en langue grecque, sur les noms divins et les ordres célestes. Ce livre aurait dû, selon l'usage, nous être envoyé, et approuvé par notre jugement; d'autant plus que ce Jean, quoiqu'on le vante comme d'une grande science, n'a pas toujours, dit -on de toutes parts, sainement pensé sur certains sujets. Nous vous recommandons donc très -fortement de faire comparaître devant notre apostolat le dit Jean, ou du moins de ne pas permettre qu'il demeure plus longtemps à Paris, dans l'école dont il passe pour être depuis longtemps le chef, afin qu'il ne mêle pas plus longtemps l'ivraie avec le froment de la parole sacrée , et qu'il ne donne pas de poison à ceux qui cherchent du pain 7.
Il y a grande contestation, entre les érudits, sur les conséquences qu'eut pour Jean le Scot cette redoutable attaque : selon les uns, Charles le Chauve, après l'avoir quelque temps soutenu, fut enfin obligé de l'abandonner, et Jean se retira en Angleterre, où régnait alors le roi Alfred, qui l'accueillit fort bien et le mit à la tète de l'école d'Oxford. Cette opinion est fondée sur un passage de Matthieu de AVestminster, chroniqueur anglais du XIII* siècle; on y lit sous la date de 885 :
5 De nat. divis. ,\. ii, p. 74.
6 De div. Prœd. prœf. Rcc. dcIHauguin. t. I^i, p. 110.
7 Recupil du P. Mauguin, t. 1er, p. IQô. — Doulay, HtsI. universelle. Paris, t. Kl, p. 184.
VINGT-NEL MEME LEÇON
Celte année vint en Angleterre maître Jean, Scot d'orijjine, liomme d'un esprit très -pénétrant et d'une éloquence singulière. Lonjjtcmps auparavant, ayant quitté sa patrie, il avait passé en Gaule, auprès de Cliarles le Chauve, et reçu par lui avec [jrand honneur, avait été son compagnon de table et de lit... A la demande du même roi, il traduisit du grec en latin la hiérarchie de Denys l'Aréopagite, et mit au jour un autre livre qu'il intitula : Trîpt f'ù^sws //.cptcr/zoû , c'est-à-dire de la division de la nature, très-utile, dit-il, pour résoudre diverses questions presque insolubles. Il faut l'excuser sur certains sujets dans lesquels il s'est écarté de la route des Latins, car il avait surtout les yeux fixés sur les Grecs. Aussi a-t-il été jugé hérétique par quelques-uns. Un certain Florus a écrit contre lui : on ignore quel était celuici, et il a condamné les écrits de Jean , en les dénaturant. Il y a en effet dans ce livre beaucoup de choses qui, si on ne les examine avec soin, paraissent éloignées de la foi catholique. (Il parle ici de la lettre du Pape Nicolas l«^r^... \ cause de cet affront, ce même Jean quitta la France et vint en Angleterre, où, quelques années après, il fut percé de coups de stylet par les écoliers qu'il instruisait, et mourut dans de cruelles douleurs. Il n"eut quelque temps qu'une humble sépulture dans la basilique de Saint-Laurent ; mais un rayon du feu céleste étant venu à tomber sur cette place, les moines, encouragés par de tels signes, le transportèrent dans la grande église, et le déposèrent honorablement à la gauche de l'autel '.
Une foule d'objections s'élèvent contre ce récit d'un chroniqueur qui vivait plus de trois siècles après les faits dont il parle. Il paraît avoir confondu Jean le Scot avec un autre Jean, Saxon d'origine, que le roi Alfred appela en effet du continent, vers l'an 884, pour lui donner la direction de l'école d'Oxford. C'est là ce que rapporte Asser, biographe contemporain d'Alfred , qui ajoute qu'en 89o, Jean le Saxon, devenu abbé du monastère d'Ethelingay, fut tué à coups de stylet dans une émeute de moines, et que, comme c'était un homme très-fort, il se défendit longtemps. Or, en 89o, Jean le Scot aurait eu plus de 80 ans; il n'eiit donc pu être très-fort , ni se défendre longtemps contre des assassins. Les détails donnés par les contemporains lui sont donc absolument inapplicables, et tout le récit de son retour en Angleterre devient fort douteux. La plupart des érudits français soutiennent au contraire qu'il resta en France et y mourut, même avant Charles le Chauve, c'est-à-dire , avant 877 ; et indépendamment des circonstances que je viens d'indiquer, leur opinion semble confirmée par une lettre d'Anastase, bibliothécaire de llonic, au roi Charles, écrite vers 876, où il lui parle de Jean le Scot comme d'un homme qui ne vit plus. Des témoignages contemporains
I Recupil de Mauguiii, t. !■ s p. lOC.
ont, à mon avis , plus d'autorité que celui de Matthieu de Westminster, et Je suis porté à me ranger à ce dernier avis.
Quoi qu'il en soit , le mouvement philosophique , que Jean avait prolongé ou ranimé , tomba avec lui. Son histoire est à peu près la dernière lueur qui atteste la présence et l'activité du néoplatonisme alexandrin au sein du christianisme. Là se terminent toutes les tentatives soit de combat, soit d'amalgame entre ces deux grands adversaires intellectuels. A partir de cette époque , la théologie chrétienne devint de plus en plus étrangère à l'ancienne philosophie, et le x'= siècle vit naître la théologie du moyen âge, la vraie théologie ecclésiastique , celle que devaient enfanter les croyances et l'Eglise chrétiennes, seules et libres dans leur développement.
Jean le Scot conserva cependant une grande renommée, et je rencontre, au xiii" siècle, un fait qui l'atteste hautement. 11 paraît qu'à cette époque, lorsque la grande hérésie des Albigeois vint à éclater, ses ouvrages, particulièrement son traité de ditisione naturœ et sa traduction de Denys l'Aréopagite, étaient connus et fort accrédités dans la France méridionale, à ce point que le pape Honorius III ordonna qu'on en recherchât les manuscrits dans toutes les bibliothèques , et qu'on les envoyât à Rome pour y être brûlés, xiucun document, aucun récit ne rattache ce fait à l'histoire de Jean le Scot lui-même , et je suis hors d'état dé suivre , du ix^ au xiii*' siècle, la trace de ses écrits et de leur influence, mais le fait, bien qu'isolé, n'en est pas moins certain et curieux.
Je vous ai retenus longtemps, messieurs, sur la vie et les ouvrages d'un homme bien oublié aujourd'hui. Mais d'une pari, c'était justice de remettre à son rang ce ferme et grand esprit, qui apparaît comme un phénomène au milieu de son siècle; de l'autre, je tenais à vous montrer que ce phénomène n'avait rien d'étrange, et qu'en matière de philosophie comme de législation . l'ancionne société, la société gréco - romaine n'avait pas péri aussi complètement ni aussi promptcment qu'on a coutume de le penser. Je bornerai là le tableau de l'état intellectuel de la Gaule- Franque du viii"' au x" siècle; et dans notre prochaine réunion, qui sera la dernière . j'essayerai de résumer tous les faits que j'ai mis sous vos yeux cette année, et de vous tracer rapidement ce cours de la civilisation française , sous les deux premières races , auquel nous venons d'assister.
TRENTIÈME LEÇON
Résumé général tic ce cours. — Étendue et variété des matières. — L'histoire de la civilisation est à ce prix. — Elle résulte de toutes les histoires spcéiales. — Unité et variété de la vie d'un peuple. — Trois éléments essentiels de la civilisation française, ranti(|uité Gréco-Romaine, le Christianisme, la Germanie. — 1» De l'élément romain, du v^ au x^- siècle. —Sous le point de vue social. — Sous le point de vue intellectuel. — 2» De l'élément chrétien, du ve au ■x.<^ siècle. — Sous le point de
vue social. Sous le point de vue intellectuel.— 3" De l'élément germain, du v au x^ siècle. — Sous le point de vue social.
Sous le point de vue intellectuel. — Deux faits principaux caractérisent cette époque : — 1" La prolongation plus ou
moins apparente, mais partout réelle, de la société romaine et de son influence. —2" La fermentation désordonnée et indéterminée «les divers éléments de la civilisation moderne. — Conclusion.
Messieurs,
Nous sommes arrivés au terme de ce cours. Je voudrais aujourd'hui en relraccr l'ensemble et mettre en saillie les faits principaux, dominants, qui me paraissent en résulter, et qui caractérisent, pendant celle longue époque, l'histoire de noire civilisation.
J'ai mis sous vos yeux , en commençant , le tableau de la Gaule avant l'invasion germanique, à la fin du iv« cl au connnencement du v" siècle, sous i'adminislralion romaine : nous en avons étudié l'élat social et l'étal intellectuel , dans la société civile et dans la société religieuse '.
La Gaule romaine ainsi connue, je vous ai transportés au delà du Rhin ; j'ai appelé vos regards sur la Germanie, aussi avant l'invasion, dans l'originalité de ses institutions et de ses mœurs ^.
Les Germains entrés en Gaule, nous avons examiné quels avaient élé les résultais, soit immédiats, soit probables, de ce premier contact de la société romaine et de la société barbare ; j'ai essayé de vous faire assister au spectacle de leur brusque et violent rapprochement ^.
Du vi° siècle au milieu du viii'' , nous avons suivi l'amalgame progressif des deux sociétés. Dans l'ordre civil , nous avons vu naître les lois barbares, et se perpétuer la loi romaine : je me suis appliqué à faire bien connaître le caractère , en général mal compris, à mon avis , de ces premiers
■ Leçons 2«^-6e; p. 136—185. » Leçon 7e; p. 18G— 195.
3 Leçon 8<-; p. 195.
4 Leçons 9M1'; p. 203-226.
rudiments de la législation moderne ••. Nous avons passé de là à la société religieuse; et en la considérant dans son double élément, les prêtres et les moines, le clergé séculier cl le clergé régulier, nous nous sommes rendu compte et de ses rapports avec la société civile, et de son organisation propre , intérieure ^.
Telle a été notre marche, du vi" au viii" siècle, dans l'histoire de l'état social : mais nous avions aussi à étudier l'état intellectuel de la Gaule-Franque à la même époque ; nous l'avons cherché dans la littérature profane et dans la littérature sacrée ; nous avons essayé de démêler leur caractère dislinclif et leur influence réciproque ^.
Nous sommes ainsi arrivés à la grande crise qui signale le milieu du viii« siècle , à la chute des rois Mérovingiens , et à l'avènement des Carlovingiens ; j'ai tenté de caractériser cette révolution et d'en assigner les véritables causes ^.
La révolution Carlovingienne une fois bien comprise , le règne de Charlemagnc nous a spécialement occupés ; je l'ai considéré dans les événements proprement dits, dans ses lois, dans son action sur les esprits. J'ai désiré surtout bien distinguer ce qu'il avait tenté et ce qu'il avait effectivement accompli, ce qui avait péri avec lui et ce qui lui avait survécu *.
Charlemagne mort , la rapide dissolution de son vaste empire nous a frappés; nous avons tâché de nous en rendre comple , de bien connaître soit la
5 Leçons 12<-15s- p. 226-234; p. 234—260.
6 Leçons le^'-lS- p. 260—285.
7 Leçon 19s p. 286—294.
8 Leçons 20'-23= ; p. 295—533.
TRENTIEME LEÇON.
» marche, soit les causes de ce phénomène; nous l'avons suivi d'une part dans les événements, de l'autre, dans les lois ; nous avons assisté à la révolution politique et à la révolution législative qui, de la mort de Charlemagne à l'avènement de Hugues Capct, ont amené le régime féodal *.
A cette histoire de la société civile , du milieu du viii" à la fin du x« siècle, vous avez vu succéder l'histoire de la société religieuse , à la même époque, c'est-à-dire l'histoire de l'Eglise gallo-franque , considérée d'abord en elle-même , dans son existence nationale, ensuite au dehors, dans ses relations avec le gouvernement de l'Église universelle, c'est-à-dire la papauté ^.
Enfin, toujours fidèles à l'idée essentielle de la civilisation , toujours attentifs à la considérer sous sa double face, ûans la société et dans l'âme humaine, l'état intellectuel de la Gaule -Franque, du viii<^ au x*' siècle , a été notre dernière étude. Nous avons vu la philosophie ancienne expirer , et naître la théologie ecclésiastique : nous avons déterminé avec quelque précision l'élément profane et l'élément sacré, qui ont concouru au moderne développement de l'esprit humain '.
Telle est, messieurs , la vaste carrière que nous avons parcourue ; telle est l'immense variété des objets qui ont passé sous vos yeux.
Certes, ce n'est pas arbitrairement ni par fantaisie que je vous ai promenés dans un si grand espace, vous faisant ainsi changer continuellement de point de vue et de sujet. La nature même de notre étude l'exigeait impérieusement; l'histoire de la civilisation est à ce prix.
Cette histoire, messieurs, est une œuvre nouvelle, à peine ébauchée. Le xviii° siècle en a le premier conçu l'idée , et c'est de notre temps, sous nos yeux, que nous en voyons commencer le véritable accomplissement. Ce n'est pas d'aujourd'hui cependant qu'on étudie l'histoire; et on a étudié non-seulement les faits, mais aussi leur enchaînement et leurs causes; les philosophes ont travaillé dans ce champ comme les érudits. Mais jusqu'à nos jours , on peut le dire , les études historiques, philosophiques aussi bien qu'érudites, ont été spéciales, bornées; on a écrit des histoires politiques, législatives, religieuses, littéraires; de savantes recherches ont été faites , de brillantes considérations ont été présentées sur la destinée et le développement des lois, des mœurs , des sciences , des lettres, des arts, de toutes les œuvres de l'activité humaine; on ne lésa point considérées ensemble,
> Leçons 2i<--25^' ; p. 333—340; p. ôil— ôi7. » Leçons 26'^-27'; p. 347—562.
3 Leçons 2S--29'; p. 362 -381.
d'une seule vue, dans leur union intime et féconde. Et quand même on a tenté de saisir les résultats généraux , quand même on a voulu se former une idée complète du développement de l'humanité, c'est sur une base toute spéciale qu'on a élevé l'édifice. Le Discours sur Thistoire universelle et l'Esprit des lois sont de glorieux essais d'histoire de la civilisation; mais qui ne voit que Bossuet l'a presque exclusivement cherchée dans l'histoire des croyances religieuses , Montesquieu dans celle des institutions politiques? Ces deux grands génies ont ainsi borné leur horizon. Que dire des esprits d'un ordre inférieur? Evidemment , érudite ou philosophique, l'histoire jusqu'ici n'a jamais été vraiment générale ; elle n'a jamais suivi simultanément l'homme dans toutes les carrières où son activité s'est déployée. A cette seule condition cependant l'histoire de la civilisation est possible : elle est le résumé de toutes les histoires ; il les lui faut toutes pour matériaux, car le fait qu'elle raconte est le résumé de tous les faits. Variété immense, sans doute : ne croyez cependant pas, messieurs, que l'unité y périsse. Il y a de l'unité dans la vie d'un peuple, dans la vie du genre humain, comme dans celle d'un homme; mais, de même qu'en fait, toutes les circonstances de la destinée et de l'activité d'un homme concourent à former son caractère , qui est un et identique, de même l'unité de l'histoire d'un peuple doit avoir pour base toute la variété de son existence , et de son existence tout entière.
C'est donc bien par nécessité, messieurs, et conduits par la nature même de notre sujet, que nous avons parcouru l'histoire politique, ecclésiastique, législative, philosophique, littéraire, de la Gaule- Franque , du V au x*" siècle ; si nous sommes arrivés à quelques résultats précis et positifs . c'est à cette méthode que nous les devons. Vous avez pu remarquer surtout quelle vive lumière jaillissait à nos yeux du rapprochement continuel de la société civile et de la société religieuse, incompréhensibles l'une et l'autre si on les laisse séparées.
Essayons maintenant, messieurs, de bien reconnaître ces résultats que nous avons obtenus, je crois, avec quelque certitude; essayons de déterminer quel avait été le point de départ de la civilisation en Gaule au v" siècle , et à quel point elle était arrivée à la fin du x".
Vous savez que les éléments fondamentaux, essentiels, de la civilisation moderne en général, et en particulier de la civilisation française, se réduisent à trois : le monde romain , le monde chrélion et le monde germanique; l'antiquité, le christianisme et la barbarie. Voyons quelle transformation subirent, du v" au x*^ siècle, ces trois élé-
inerils, ce qu'ils étaient devenus à cette dernière époque , ce qui eu restait dans la civilisation d'alors.
I. Je commence par l'élément romain : je veux faire entrevoir ce que le monde romain a fourni à la France , sous le point de vue social et sous le point de vue intellectuel; il faut que nous sachions ce qui en restait, au x" siècle, dans la société et dans les esprits.
Sous le premier point de vue, je veux dire l'in- (luence de la société romaine sur la société gallofranque , du v au x" siècle, il est résulté de toutes nos recherches que le monde romain , en se dissolvant, légua à l'avenir les débris de trois grands faits : 1° le pouvoir central et unique , l'empire, la royauté absolue; 2" l'administration impériale, le gouvernement des provinces par des délégués du pouvoir central; 3'' le régime municipal, mode primitif de l'existence de Home et de la plupart des pays qui avaient successivement formé l'empire Romain.
Par quelles vicissitudes, du v au x" siècle, avons -nous vu passer ces trois faits?
1° Quant au pouvoir central, unique et souverain, il périt, vous le savez, dans l'invasion : en vain quelques-uns des premiers rois barbares essayèrent de le ressaisir et de l'exercer à leur profit ; ils y échouèrent ; le despotisme impérial était une arme trop savante pour leurs grossières mains. A la chute des Mérovingiens, Charlemagne tenta de la reprendre et de la manier; la tentative eut un succès momentané ; le pouvoir central reparut : mais après Charlemagne comme après la première invasion, il se brisa et se perdit dans le chaos. Rien à coup sur ne ressemblait moins au pouvoir impérial que la royauté de Hugues Capet. Quelque souvenir cependant en demeurait dans les esprits. L'Empire avait laissé des traces profondes. Les noms d'empereur , d'autorité impériale , de majesté souveraine, avaient encore une certaine vertu, rappelaient un certain type de gouvernement; ce n'était plus que des mots, mais des mots encore puissants, capables de rentrer dans les faits, quand en viendrait l'occasion. C'est dans cet état que se présente, à la fin du x« siècle, ce premier legs du monde romain.
2" L'administration impériale passa à peu près par les mêmes vicissitudes; les chefs barbares essayèrent aussi de se l'approprier et n'y réussirent pas mieux. Ce mode de gouvernement des diverses parties de l'État était trop compliqué , trop régulier ; il exigeait le concours d'un trop grand nombre d'agents, et des intelligences trop développées ; la machine administrative de l'empire se détraqua promptement, si je puis ainsi parler, entre
les mains de ses nouveaux maîtres. Charlemagne tenta de lui rendre l'ordre et le mouvement; c'était la conséquence nécessaire de la résurrection du pouvoir central ; et, par une conséquence analogue , avec le pouvoir central de Charlemagne périt également l'administration provinciale qu'il avait, tant bien que mal, reconstituée. Cependant, après la complète dissolution du nouvel empire, lorsque le régime féodal eût prévalu, lorsque les propriétaires de fiefs eurent remplacé les anciens délégués du souverain , il resta , dans la pensée du peuple et des possesseurs de fiefs eux-mêmes, quelque souvenir de leur origine. Cette origine, j'ai eu soin de vous l'indiquer, avait été double ; les fiefs étaient nés , d'une part , des bénéfices ou terres concédées, soit par le souverain, soit par d'autres chefs; d'autre part, des offices ou charges des ducs, comtes, vicomtes, centeniers, etc., c'est-àdire des ofiiciers investis par le souverain de l'administration locale. Or cette seconde origine ne fut pas absolument effacée : on se souvint vaguement que ces seigneurs, maintenant souverains ou à peu près, avaient été autrefois les délégués d'un plus grand souverain ; qu'ils avaient représenté un pouvoir général , supérieur ; qu'au lieu d'être alors propriétaires pour leur compte de la souveraineté connue de la terre, ils n'étaient que des magistrats, des administrateurs au nom d'autrui, et qu'une portion de cette souveraineté, qu'ils possédaient, pouvait bien avoir été usurpée sur ce maître unique, éloigné, qu'on ne connaissait plus. Cette idée que nous retrouvons dans tout le cours de notre histoire, qui a été la théorie favorite des jurisconsultes et des publicistes bourgeois, est évidemment un débris de l'ancienne administration romaine, un retentissement qui avait survécu à la ruine de cette vaste et savante hiérarchie. C'est là tout ce qu'on en aperçoit encore à la fin du x" siècle; mais un puissant germe de vie était caché dans ce souvenir. 5" Le troisième fait que le monde romain a légué au monde moderne est le régime nmnicipal. Vous savez quel était, à la fin du x<" siècle, l'état des villes, dans quelle dépopulation, quel appauvrissement, quelle détresse elles étaient tombées. Cependant , ce qui y restait encore d'administration intérieure, surtout dans la Gaule méridionale, était romain d'origine; il y avait là quelque ombre de la curie , des consuls , duumvirs , et autres anciens magistrats municipaux. Le droit romain présidait aux actes de la vie civile, donations, testaments, contrats, etc. Les magistrats municipaux, dépouillés de leur importance politique , étaient devenus , en quelque sorte, de simples notaires qui en enregistraient les actes civils et en rédigeaient, en conservaient les monuments. Un nouveau régime mu-
TRENT1E.\IE LEÇON
iiicipal . de principes et de caractère différents, le régime des communes du muyen âge, devait s'élever sur ces débris de la municipalité romaine ; mais il commençait à peine à poindre ; et en général tout ce qu'on peut démêler au x^ siècle d'existence et d'administration distincte dans les villes, est romain.
Voyons maintenant ce qui restait de l'antiquilé gréco-romaine sous le point de vue intellectuel, ce qu'en tenaient encore les esprits du x" siècle. Je ne puis entrer ici dans aucun détail ; je ne songe point à chercher , soit dans les dogmes théologiques, soit dans les opinions populaires de ce temps, lesquelles se rattachaient à la philosophie et aux opinions romaines; je ne veux que caractériser, dans ses traits les plus généraux , l'héritage intellectuel que nous a légué la société ancienne et son état à la fin du x'^ siècle.
Un fait immense, et beaucoup trop peu remarqué , à mon avis , me frappe d'abord ; c'est que le principe de la liberté de penser, le principe de toute philosophie, la raison se prenant elle-même pour point de départ et pour guide, est une idée essentiellement fille de l'antiquité, une idée que la société moderne tient de la Grèce et de Rome. Nous ne l'avons évidemment reçue ni du christianisme, ni de la Germanie, car elle n'était contenue ni dans l'un ni dans l'autre de ces éléments de notre civilisation. Elle était puissante au contraire , dominante dans la civilisation gréco-romaine : c'est là sa véritable origine ; c'est là le legs le plus précieux qu'ait fait l'antiquité au monde moderne ; le legs qui n'a jamais été absolument suspendu et sans valeur, car vous avez vu l'idée mère de la philosophie , le droit de la raison à partir d'elle-même , animant les ouvrages et la vie de Jean le Scot, et le principe de la liberté de la pensée debout encore, au ix" siècle , en face du principe de l'autorité.
Un second legs intellectuel de la civilisation romaine à la nôtre , c'est l'ensemble des beaux ouvrages de l'antiquité. Malgré l'ignorance générale, malgré la corruption de la langue, la littérature ancienne s'est toujours présentée aux esprits comme un digne objet d'étude, d'imitation, d'admiration , comme le type du beau. L'influence de cette idée fut immense, vous le savez, du xiv^ au xvi'" siècle ; elle n'a jamais complètement péri , et aux viii«, ix" etx" siècles, nous l'avons rencontrée à chaque pas.
L"esprit philosophique et l'esprit classique, le principe de la liberté de la pensée et le modèle du beau, c'est là, messieurs, ce que le monde romain a transmis au monde moderne , ce qui lui survivait encore dans l'ordre intellectuel, à la fin du x" siècle.
n. Je passe à l'éiément chrétien; je veux savoir quel était, à celte époque, son état, et ce qu'il avait fait.
Vous avez suivi , du v au x" siècle , les vicissitudes de la société chrétienne ; vous avez entrevu dans son berceau l'origine , le modèle de tous les modes d'organisation, de tous les systèmes qui se sont présentés plus tard; vous y avez reconnu les principes démocratique, aristocratique, monarchique; vous avez vu le peuple laïque, tantôt associé au peuple ecclésiastique ; tantôt exclu de toute participation au pouvoir, toutes les combinaisons d'organisation sociale religieuse , en un mot , se sont offertes à vos yeux. Dans le cours de l'époque que nous avons étudiée , le régime aristocratique prévalut; l'épiscopat devint bientôt le pouvoir dominant et presque unique. A la fin du x^ siècle, la papauté s'était élevée au-dessus de l'épiscopat , le principe monarchique surmontait le principe aristocratique; sous le point de vue social, l'état de l'Eglise se réduisait donc alors à ces deux faits : prépondérance de l'Eglise dans l'Etat, prépondérance de la papauté dans l'Eglise. Ce sont là les résultats qu'à cette époque on peut regarder comme consommés.
Sous le point de vue intellectuel . il est plus difficile et encore plus important de se rendre compte de ce qu'avait déjà fourni l'élément chrétien à la civilisation moderne. Permettez qu'ici je remonte un peu haut, et que je compare un moment ce qui s'était passé dans l'antiquité avec ce qui se passa dans la société chrétienne.
L'ordre spirituel et l'ordre temporel, la pensée humaine et la société humaine , s'étaient développés chez les anciens parallèlement plutôt qu'ensemble, non sans une intime correspondance, mais sans exercer l'un sur l'autre une influence prompte et directe. Je m'explique. Sans parler des premiers temps de la philosophie et en la prenant dans l'époque de sa plus brillante gloire. Platon. Aristole et la plupart des philosophes, soit de l'antiquité grecque, soit plus tard de l'antiquité grécoromaine, pensaient en pleine liberté, ou à peu près. L'État, la politique, n'intervenaient guère dans leurs travaux pour les gêner, pour leur imprimer telle ou telle direction. Eux. à leur tour, se mêlaient assez peu de politique, s'inquiétaient assez peu d'exercer , sur la société au milieu de laquelle ils vivaient, une influence immédiate et décisive ; sans doute ils exerçaient cette iidluence indirecte, éloignée, qui appartient à toute grande pensée humaine jetée au milieu des hommes; mais l'action, l'influence directe de la pensée sur les faits extérieurs, de l'intelligence pure sur la société, les philosophes anciens n'y prétendaient guère; ils
CIMLISATION EiN HIANCE.
n'étaient pas essentiellement réformateurs; ils n'aspiraient à gouverner ni la conduite privée des hommes, ni la sociélé en général. Le caractère dominant, en un mot, du développement intellectuel dans l'antiquité, c'est la liberté de la pensée et son désintéressement pratique ; c'est un développement essentiellement rationnel, scientifique. Avec le triomphe du christianisme dans le monde romain , le caractère du développement intellectuel changea : ce qui élait philosophie devint religion ; la philosophie alla s'affaiblissant de plus en plus ; la religion envahit l'intelligence ; la forme de la pensée fut essentiellement religieuse. Elle prétendit dès lors à beaucoup plus de pouvoir sur les affaires humaines ; le but de la pensée , dans la religion , est essentiellement pratique ; elle aspire à gouverner les individus, souvent même la société. L'ordre spirituel continua, il est vrai, d'être séparé de l'ordre temporel; le gouvernement des peuples ne fut pas directement et pleinement remis au clergé ; la société laïque et la société ecclésiastique se développèrent chacune pour son compte. Cependant l'ordre spirituel pénétra beaucoup plus avant dans l'ordre temporel qu'il n'était arrivé dans l'antiquité ; et tandis que la liberté de la pensée , son activité purement scientifique avait été, dans la Grèce et à Rome, le caractère dominant du développement intellectuel, l'activité praUque , la prétention à la puissance, fut le caractère dominant du développement intellectuel chez les peuples chrétiens.
De là résulta un autre changement, qui ne fut pas de moindre importance. A mesure que la pensée humaine, sous la forme religieuse, prétendit à plus de pouvoir et sur la conduite des hommes et sur le sort des Etats , elle perdit de sa liberté. Au lieu de rester ouverte et livrée à la concurrence, comme chez les anciens , la société intellectuelle fut organisée, gouvernée; au lieu des écoles philosophiques, il y eut une Église. Ce fut au prix de son indépendance que la pensée acheta l'empire; elle ne se développa plus en tous sens et selon sa pure impulsion; mais elle agit puissamment, immédiatement, sur les hommes et les sociétés.
Ce fait est grave, messieurs; il a exercé sur l'histoire de l'Europe moderne une influence décisive , si décisive qu'elle subsiste et s'exerce encore de nos jours, au milieu de nous. La forme religieuse a cessé de dominer exclusivement dans la pensée humaine; le développement scientifique, rationnel, a recommencé ; et pourtant qu'est-il arrivé? Les philosophes ont -ils cru, ont -ils voulu faire de la science pure , comme ceux de l'antiquité? Non :1a raison humaine aspire aujourd'hui à gouverner les sociétés , à les réformer selon ses
conceptions, à régler le monde extérieur d'après des principes généraux ; c'est-à-dire que la pensée, redevenue philosophique , a conservé les prétentions qu'elle avait sous sa forme religieuse ; la philosophie aspire à faire ce qu'a fait la religion ; avec cette immense différence , il est vrai , qu'elle veut allier la liberté de la pensée et sa puissance, et qu'au moment où elle essaye de s'emparer des sociétés, de les gouverner, de placer le pouvoir aux mains de l'intelligence , elle ne veut pas que l'intelligence soit organisée, ni soumise à des formes et à un joug légal. L'alliance de la liberté intellectuelle, telle qu'elle a brillé dans l'antiquité, et de*la puissance intellectuelle, telle qu'elle s'est déployée dans les sociétés chrétiennes , c'est là le grand caractère, le caractère original de la civilisation moderne, et c'est sans aucun doute au sein de la révolution accomplie par le christianisme dans les rapports de l'ordre spirituel et de l'ordre temporel, de la pensée et du monde extérieur, que cette révolution nouvelle a pris son origine et son premier point d'appui.
A l'époque à laquelle nous nous sommes arrêtés, à la fin du x° siècle , le double fait qui caractérise la première révolution , je veux dire l'abdication de la liberté de l'intelligence humaine et l'accroissement de sa puissance sociale, était déjà consommé. Dès le x*" siècle, vous voyez la société spirituelle prétendre au gouvernement de la société temporelle, c'est-à-dire, proclamer que la pensée a droit de gouverner le monde; et, en même temps , vous voyez la pensée soumise aux règles , au joug de l'Église, organisée suivant certaines lois. Ce sont là les deux résultats les plus considérables des vicissitudes que l'ordre intellectuel a subies du v" au x^ siècle , les deux faits principaux que l'élément chrétien a jetés dans la civilisation moderne.
IIL Nous arrivons au troisième élément primitif de cette civilisation, le monde germain, la barbarie. Voyons ce qu'au x« siècle la société moderne en avait déjà reçu.
Quand nous avons étudié l'état des Germains avant l'invasion, deux faits surtout, deux formes d'organisation sociale nous ont frappés :
l°La tribu formée de tous les chefs de famille propriétaires, et se gouvernant par une assemblée où se rendait la justice , où se traitaient les affaires publiques, en un mot, par la délibération commune des hommes libres; système très-incomplet, très-précaire sans doute, dans un tel état des relations sociales et des mœurs, mais dont cependant les grands rudiments se laissent entrevoir.
2° A côté de la tribu, nous avons rencontré la bande guerrière, société où l'individu vivait aussi
TRElVTIEME LEÇON.
fort libre, qu'il pouvait adopter ou rejeter à son gré, où cependant le principe social n'était plus l'égalité des hommes libres, et la délibération commune, mais le patronage d'un chef sur des compagnons , qui le servent et vivent à ses dépens , c'est-à-dire la subordination aristocratique et militaire ; mots qui répondent mal à l'idée qu'il faut se former d'une bande de Barbares , mais qui expriment le système d'organisation sociale qui en devait sortir.
Ce sont là les deux principes, ou plutôt les deux germes de principes que la Germanie a fournis , dès les premiers temps, à la société moderne naissante. Le principe de la délibération commune des hommes libres , n'existait plus dans le monde romain, si ce n'est au sein du régime municipal; ce sont les Germains qui l'ont ramené dans l'ordre politique. Le principe du patronage aristocratique , combiné avec une forte dose de liberté , était devenu également étranger à la société romaine. L'un et l'autre de ces éléments de notre organisation sociale sont d'origine germanique.
Du v au x" siècle, ils avaient subi de grandes métamorphoses. A la fin de cette époque, les assemblées, le gouvernement par voie de délibération commune avaient disparu ; en fait, il ne restait presque plus aucune trace des anciens mais , Champs -de -Mars, de Mai, ou plaids germains. Cependant le souvenir des assemblées nationales, le droit des hommes libres à se réunir, à délibérer et à traiter ensemble de leurs affaires, vivait dans les esprits comme une tradition primitive et qui pouvait revenir. 11 en était des anciennes assemblées germaniques comme de la souveraineté impériale ; ni l'une , ni les autres n'existaient plus ; le gouvernement par voie de libre délibération et le pouvoir absolu avaient également succombé , mais sans périr absolument. C'étaient des germes enfouis sous d'immenses décombres , mais qui pouvaient encore être fécondés et reparaître un jour. Ce fut en effet ce qui arriva.
Quant au patronage du chef sur ses compagnons, l'acquisition de grands domaines cl la vie territoriale avaient beaucoup changé cette relation des anciens Germains. On n'y trouvait plus , à beaucoup près , la même liberté qui régnait dans la bande errante. Les uns avaient reçu des bénéfices, et s'y étaient établis; les autres avaient continué à vivre auprès de leur chef, dans sa maison, à sa table. Le chef était devenu incomparablement puissant; il s'était introduit dans celte petite société beaucoup plus d'inégalité et de fixité. Cependant, quoique le principe aristocratique et l'inégalité qui l'accompagne, qui le constitue même, eussent pris un grand développement, ils n'avaient
pas détruit, entre les compagnons et le chef, toute l'ancienne relation. L'inégalité n'entraînait point la servilité; et la société qui sortit de là, et dont nous nous occuperons avec plus de détails l'an prochain, la société féodale reposait, pour ceux du moins qui en faisaient partie, c'est-à-dire pour les propriétaires de fiefs , sur des principes de droit et de liberté.
Au x" siècle , et sous le point de vue social, l'élément germain avait donc fourni à la civilisation moderne naissante, d'une part, le souvenir des assemblées nationales , du droit des hommes libres à se gouverner en commun ; d'autre part, certaines idées , certains sentiments de droit et de liberté implantes au sein d'une organisation tout aristocratique.
Sous le point de vue moral, quoique d'illustres écrivains aient fort insisté sur ce que l'Europe moderne tient des Germains; leurs assertions me paraissent vagues et trop générales ; ils ne font aucune distinction d'époque ni de pays ; et je crois que dans l'Europe occidentale, notamment en France, le sentiment énergique de l'indépendance individuelle est le plus important, je dirais volontiers le seul grand legs moral que l'ancienne Germanie nous ait transmis.
Il y avait, au x" siècle, une littérature nationale germanique , des chants , des traditions populaires, qui tiennent une grande place dans l'histoire littéraire de l'Allemagne , et ont exercé sur ses mœurs une grande influence. Mais la part de ces traditions et de toute la littérature germanique primitive, dans le développement intellectuel de la France, a été très-bornée, très-fugitive; c'est pourquoi je ne vous en ai point entretenus, quoique cette littérature soit pleine d'originalité et d'intérêt.
Voilà, messieurs, ce qu'étaient deverms, aux'' siècle , les trois grands éléments de la civilisation moderne; voilà quelles métamorphoses, sociales et morales, avaient subies, sur notre sol, l'antiquité romaine, le christianisme, la barbarie.
De là découlent, si je ne me trompe, deux faits généraux , deux grands résultats qu'il importe de mcllre en lumière.
Le travail de M. de Savigny sur l'histoire du droit romain , après la chute de l'empire , a changé la face de la science; il a prouvé que le droit romain n'avait point péri, qu'à travers de grandes modifications, sans doute, il s'était perpétué du v au xV siècle , et avait toujours continué à faire une partie considérable de la législation de r(">ccident.
Si je ne me trompe, les faits que j'ai mis sous vos yeux , dans le cours de cette année , ont généralisé ce résultat. Il en résulte, je crois, évidem-
ment que non -seulement dans les institutions municipales et les lois civiles , comme l'a prouvé M. de Savigny, mais dans l'ordre politique, dans la philosophie, la littérature, dans toutes les partics, en un mot, de la vie sociale et intellectuelle, la civilisation romaine s'est perpétuée fort au delà de l'empire ; qu'on peut en retrouver partout la trace; qu'aucun abîme ne sépare le monde romain et le monde moderne ; que le fil peut se renouer dans toutes les carrières; qu'on peut reconnaître partout la transition de la société romaine à la nôtre; que la part, en un mot, de la civiHsation ancienne, dans la civilisation moderne, est plus grande et plus continue qu'on ne le pense communément.
Un second résultat sort également de nos travaux, et caractérise l'époque qui en est l'objet. Tendant toute cette époque, du v" aux" siècle, nous n'avons pu nous arrêter nulle part; nous n'avons pu trouver, ni dans l'ordre social , ni dans l'ordre intellectuel , aucun système , aucun fait qui devint fixe, qui prît possession stable, générale, régulière, de la société ou des esprits. Une fluctuation continuelle , universelle , un état permanent d'incertitude , de transformation , c'est là le fait général dont nous avons été frappés. C'est donc du v« au x*' siècle que s'est opéré le travail de fermentation et d'amalgame des trois grands élé-
ments de la civilisation moderne, rélément romain, l'élément chrétien et l'élément germain; et c'est seulement à la fin du x« siècle que la fermentation a cessé , que l'amalgame a été à peu près accompli, qu'a commencé le développement de l'ordre nouveau , de la société vraiment moderne. L'histoire dont nous venons de nous occuper est donc l'histoire de sa conception même, de sa création. Toutes choses sortent du chaos, la société moderne en est sortie aussi. Ce que nous avons étudié cette année, c'est le chaos, berceau de la France. Ce que nous aurons à étudier désormais, c'est la France même. A partir seulement de la fin du x" siècle, l'être social qui porte ce nom, pour ainsi dire, est formé ; il existe ; on peut assister à son développement propre et extérieur. Ce développement méritera, pour la première fois, le nom de civilisation française : jusqu'à présent nous avons parlé de la civilisation gauloise, romaine, franque , gallo-romaine, gallo-franque ; nous avons été obligés d'allier des noms étrangers pour caractériser, avec quelque justesse , une société sans unité et sans ensemble. Quand nous nous retrouverons dans cette enceinte , messieurs , ce sera pour parler de la civilisation française : nous datons de là ; ce ne sera plus de Gaulois , de Francs, 1 de Romains, mais de Français , de nous- mêmes ! qu'il sera question. (Applaudissements prolongés.)
ÉGLAIRGISSEMENTS
ET