‹ Cours d'histoire moderneChapitre 24 sur 74 · KOM · texte numérisé non relu

KOM

patrie.

rîAISSA>CE.

MORT

ÉTAT

OUVRAGES

1» Saint

Gaule.

Commencement.

Archevêque

Des écrits théologiques ,

Remi.

du ix" siècle.

de Lyon.

entre autres sur la prédestination et le libre arbitre.

2' Saint

Diocèse de

Archevêque

l'Des écrits théologiques ;

Adon.

Sens.

de Vienne.

2» une chronique universelle.

3° Uincmar.

Gaule.

Archevêque de Rhcinis.

1" Des écrits tbéologi(jues, entre autres sur la prédestination; 2" des écrits et conseils politiques; 3" des lettres.

4» Rémi.

Bourgogne.

Vers le milieu du

Vers 908

Moine à Saint-

l»,Des commentaires sur

ix" siècle.

Germain d'Auxerre.

les Ecritures; 2" des écrits théologiques; 3'^ des commentaires sur les anciens grammairiens et rhéteurs.

5"Abbon.

Gaule.

Jd.

Vers 924

Moine à Saint-

Germain-des-

Prez.

1» Un poëme sur le siège de Paris par les Normands en 885 ; 2-' des sermons manuscrits.

e-'Hucbald.

Flandre.

Vers 840.

Moine à Saint- Amand.

l» Des poésies; des vies de saints.

7" Saint

Maine.

Abbé deCluny.

1" Des écrits théologiques;

Odon.

2" des vies de saints , notamment de Grégoire de Tours; 3" <les sermons.

8"Frodoard.

Epernay.

Chanoine à Rheims.

l"Pes poésies; 2' l'histoire de l'Eglise de Rheims; 5" une chronique de 919 à 966.

9" Gerbert.

Aurillac.

Dans la li-e moitié

Pape.

l"Des ouvrages de mathé-

(Silv. 11.)

du x<; siècle.

matiques; 2" de philosophie; 3" de théologie ; 4» des poésies ; 5" des lettres.

Maintenant, messieurs, pour aller au delà de cette série de noms , de dates et de titres d'ouvrages , j'éprouve le même embarras que j'ai déjà senti quand j'ai voulu peindre l'état intellectuel de la France sous le règne de Charlemagne. Les travaux de tous ces hommes que je viens de nommer ne forment point d'ensemble, ne se rattachent à aucune grande idée , à aucun système général et fécond, autour desquels on puisse les grouper, et qui puissent servir de fil dans cette étude. Ce sont des travaux isolés, partiels, assez peu variés, et plus remarquables par l'activité qui s'y manifeste, que parleurs résultats. Irai -je, à défaut d'un résumé systématique, prendre tous ces hommes un à un , et vous raconter la vie , vous exposer les écrits de chacun d'eux? De telles biographies ne

seraient intéressantes et instructives qu'à la condition d'être fort détaillées ; et nous n'avons pas tant de temps à y consacrer. Je résoudrai ce problème comme je l'ai résolu pour le règne de Charlemagne. J'ai rattaché le tableau intellectuel de son époque à la vie d'un homme, d'un homme qui m'en a paru le représentant le plus fidèle : j'ai retrouvé, dans la destinée et les ouvrages d'Alcuin la trace de l'état et du mouvement général des esprits. J'adopterai pour l'époque suivante la même méthode; j'y chercherai quelque homme qui en soit l'image, en qui se réfléchisse la vie intellectuelle de ses contemporains; et j'essayerai de le faire bien connaître, certain que c'est là . vu le peu d'espace dont je dispose, la meilleure manière de faire connaître et comprendre le temps tout entier.

Deux hommes nous suffiront pour atteindre à ce résultat.

En étudiant la vie et les ouvrages d'Alcuin, nous avons été conduits à y reconnaître une double tendance, un double caractère : «t Alcuin , ai -je dit, est théologien de profession ; l'atmosphère où il vit est essentiellement théologique; et pourtant l'esprit théologique ne règne point seul en lui; c'est aussi vers la philosophie , vers la littérature ancienne que tendent ses travaux et ses pensées. Saint Jérôme et saint Augustin lui sont très-familiers; mais Pythagore, Aristote , Aristippe, Diogène, Platon, Homère, Virgile, Sénèque , Pline , reviennent aussi dans sa mémoire. C'est un moine, un diacre, la lumière de l'Église contemporaine; mais c'est en même temps un érudit , un lettré classique. En lui commence enfln l'alliance des deux éléments dont l'esprit moderne a si longtemps porté l'incohérente empreinte, l'antiquité et l'Église, l'admiration , le goût , dirai-je le regret de la littérature payenne, et la sincérité de la foi chrétienne, l'ardeur à sonder ses mystères et à défendre son pouvoir '. j)

Le même fait, messieurs , est le caractère dominant de l'époque qui nous occupe aujourd'hui; mais ce n'est plus dans un seul homme que nous en retrouvons l'image ; l'esprit chrétien et l'esprit romain , la théologie nouvelle et la philosophie ancienne se manifestent également, mais séparés et même ennemis. Deux hommes se rencontrent qui peuvent être considérés comme les représentants distincts de ces deux éléments. L'un, Hincmar, l'archevêque de Rheims , est le centre du mouvement théologique; l'autre, Jean Scot ou Érigène, est le philosophe du temps. A la vie d'Hincmar se rattachent les événements et les travaux de la théologie contemporaine ; dans celle de Jean Scot se révèlent les débris de l'ancienne philosophie. Dans l'histoire de ces deux hommes apparaissent les deux forces dont la lutte a fait longtemps toute l'histoire intellectuelle de l'Europe moderne, l'Église doctrinale et la pensée libre. Je tenterai de vous les faire connaître l'un et l'autre. C'est par Hincmar que je commence aujourd'hui.

Il naquit vers l'an 806, dans la GauleFranque proprement dite , c'est-à-dire dans le nord-est de la France actuelle. Sa famille était des plus considérables du temps : il avait pour parents le fameux Bernard II, comte de Toulouse, et un autre Bernard, comte de Vermandois. Il fut élevé dès son enfance dans le monastère de Saint-Denis , sous l'abbé Hilduin. Louis le Débonnaire, en montant sur le trône, soit qu'il connût déjà Hincmar, soit qu'il

■ Leçon 22s t. H, p. 358.

prît intérêt à sa famille , le fit venir à sa cour, et le garda auprès de lui. Vous savez quels furent, de 816 à 830, les efforts de ce prince pour réformer l'Église et surtout les monastères : celui de Saint- Denis en avait, comme tant d'autres, un pressant besoin; la discipline et la science y étaient dans le même déclin. Hincmar, tout jeune qu'il était , travailla et contribua puissamment, en 829, à en décider la régénération. Il fit plus ; il rentra lui-même dans le monastère, et y mena la vie la plus rigide : mais il n'y vécut pas longtemps en repos ; l'abbé Hilduin prit parti, vers 830, dans les querelles de Louis le Débonnaire avec ses enfants ; il se prononça contre l'empereur, et lorsque Louis ressaisit le pouvoir, Ililduin fut dépossédé de son monastère et exilé en Saxe. Soit affection pour son abbé, soit par d'autres considérations qui nous échappent, Hincmar l'y suivit, et conserva cependant assez de crédit, non-seulement pour revenir bientôt lui-môme à la cour, mais pour faire rappeler et réintégrer Hilduin.

A partir de cette époque, on le voit tantôt auprès de l'empereur, tantôt dans l'intérieur de son monastère , menant tour à tour la vie d'un prêtre favori et celle d'un moine austère. Il est difficile de démêler, à la distance où nous sommes , quelle était en lui la part de l'ambition mondaine et celle de la ferveur religieuse. Ce qui paraît certain, c'est que ni l'une ni l'autre ne lui fut jamais étrangère, et que, dans tout le cours de sa vie, comme à cette époque, il fut presque également préoccupé de sa fortune et de son salut.

A la mort de Louis le Débonnaire, en 840, Charles le Chauve prit Hincmar dans la même faveur : de 840 à 844 , il vécut à la cour de ce prince comme son plus intime confident et son principal agent dans toutes les affaires ecclésiastiques. Charles lui donna plusieurs abbayes. En 844 , il assistait au concile de Verneuil. Le siège de Rheims était vacant depuis neuf ans , par suite de la déposition de l'archevêque Ebbon , affaire compliquée et obscure, dans le détail de laquelle je n'entrerai point ; le clergé demanda qu'on pourvût enfin à ce siège important, et, l'année suivante, en 84S, au concile de Beauvais , Hincmar, alors âgé de 39 ans, fut élu archevêque de Rheims.

De cette époque datent son activité et son influence dans l'Église gallo-franquc. Il a été archevêque de Rheims pendant trente-sept ans , de l'an 84b au 23 décembre 882.

Dans ce long espace de temps, on trouve sa signature au bas des actes de trente-neuf conciles, sans parler de beaucoup d'autres petites assemblées ecclésiastiques , dont il n'est resté aucun monument.

VINGT-HUITIEME LEÇON

Ilincmar assista :

En 884 au

concile de Verneuil.

de Beauvais.

id.

de Meaux.

En 847 au

concile de Paris.

de Kiersy.

id.

de Paris.

de Moret.

de Soissons.

id.

id.

de Kiersy.

id.

de Verberie.

de Kiersy.

id.

de Metz.

id.

de Toul.

lieu incertain.

id.

de Toul.

de Soissons.

de Sens.

id.

de Sablonnières.

id.

de Pistes.

de Soissons.

id.

des Pistes (transf.àSoissons)

de Senlis.

id.

de Verberie.

de Soissons.

de Troyes.

de Verberie.

id.

de Metz.

de Pistes.

d'Attigny.

de Douzy.

de Senlis.

de Douzy.

de Chàlons.

de Pontion.

de Neustrie.

id.

de Troyes.

de Fismes.

Dans la plupart de ces conciles, il a présidé et dirigé les affaires. L'historien de l'Eglise de Rheims, Frodoard, qui avait à sa disposition les archives de l'Eglise , mentionne spécialement quatre cent vingt-trois lettres de lui *, et en indique presque à chaque page un grand nombre d'autres. Ces lettres sont adressées à des rois, reines, papes, archevêques, évèques, abbés, prêtres, ducs, comtes, etc. Il était évidemment en correspondance habituelle et familière avec tous les hommes considérables du temps. Enfin , il nous reste de lui soixante-dix ouvrages, grands ou petits, religieux ou politiques, recueillis par le père Sirmond , en deux volumes in-foho, auxquels un autre jésuite , le père Cellot , a ajouté plus tard un troisième volume ; et nous savons, avec certitude, que beaucoup d'autres écrits d'Hincmar ne sont pas venus jusqu'à nous.

Certes, messieurs, c'est là une vie pleine et puis-

» Histoire de l'Eglise de Rheims, c. xvm — xxviii; dans ma Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.

santé. Pour la bien apprécier et en tirer de vives lumières sur l'histoire générale de ce temps , il faut classer un peu les faits qui l'ont remplie, et considérer Hincmar sous trois points de vue principaux : 1° au dehors de l'Église gallo - franque et de son diocèse , dans ses rapports, soit avec le pouvoir civil national , les rois de France, soit avec le pouvoir ecclésiastique étranger, les papes ; 2" au dedans de l'Église gallo-franque et de son diocèse, dans son influence ecclésiastique et son administration épiscopale. 3" Dans son activité scientifique et littéraire, comme théologien et écrivain. Tous les faits importants et instructifs de la vie d'Hincmar se rattachent à l'un ou à l'autre de ces trois aspects.

I. Considéré dans ses relations avec le pouvoir civil national, Hincmar apparaît, durant sa vie entière , comme l'évéque de la cour de France, le directeur de ses rois. Je dis l'évéque de la cour, et à dessein. On le trouve , en effet , à la tète de tous les événements de cour, de toutes les cérémonies officielles. Quatre couronnements , quatre sacres de rois et de reines ont eu lieu à cette époque , et c'est toujours Hincmar qui y préside. En 8d6, il couronne , à Verberie , Judith , fille de Charles le Chauve, qui épouse Edelwolf, roi des Anglo-Saxons. En 866 , il sacre, au concile de Soissons , Hermentrude , femme de Charles le Chauve. En 869, au concile de Metz, il sacre roi de Lorraine Charles le Chauve lui-même. En 877, il sacre Louis le Bègue roi de France. C'est toujours lui , en un mot , qui , dans toutes les grandes occasions , dans son diocèse ou hors de son diocèse , dans les assemblées ecclésiastiques ou civiles , représente l'Eglise au milieu de la cour, préside à l'alliance de la religion avec la royauté.

Dans les circonstances plus graves que des cérémonies, dans la politique proprement dite, le trait remarquable de la vie d'Hincmar. c'est sa constante fidélité à la ligne directe , aux descendants légitimes de Charlemagne ; problème difficile à résoudre de son temps, au milieu de toutes les vicissitudes du trône, de toutes les dissensions de la famille régnante. Soit affection , principe, prévoyance, ou habileté, la foi d'Hincmar ne s'est jamais égarée dans ce labyrinthe ; il s'est toujours tenu éloigné du parti que l'histoire a qualifié de rebelle, elles princes qui sont reconnus comme formant la série des vrais rois de France l'ont toujours compté parmi leurs défenseurs. On le voit cependant trèshabile en même temps à se maintenir en bons termes avec leurs ennemis ou leurs rivaux. Il serait injuste de dire qu'Hincmar ait dans l'histoire la physiononùe d'un intrigant ; ritii nindique qu'il allât au-devant de l'intrigue , qu'il cherchât, à tout prix , les occasions d'agir, d'influer, de prévaloir ;

«nais tout prouve qu'au besoin il savait employer l'intrigue avec beaucoup d'activité et d'adresse, et qu'il excellait à acquérir ou à conserver l'influence partout où l'intérêt de sa situation , dans l'Etat ou dans l'Église , lui en faisait une nécessité. Aussi fut-il , pendant la longue durée de sa vie , en grand crédit auprès de tous les rois, de tous les pouvoirs contemporains. On le voit intervenir non -seulement dans les relations des princes avec l'Église, mais dans le gouvernement civil lui-même ; il est employé dans les missions difficiles , consulté dans les questions délicates. Et non-seulement cette activité politique se révèle dans son histoire, mais il en reste des monuments écrits. Nous avons de lui, soit sur le gouvernement en général, soit sur les événements et les affaires auxquels il prit part , cinq ouvrages qui abondent en renseignements précieux sur les idées et l'état politique de la France à cette époque. Ces ouvrages sont :

1° Un traité, en trente-trois chapitres , adressé à Charles le Chauve et intitulé : De régis personâ et de regio ministerio • ; ouvrage de morale plus que de politique , à en juger selon nos idées actuelles , mais qui, au ix<' siècle, était vraiment politique, car c'était au nom de la morale et en développant ses préceptes que les ecclésiastiques influaient sur les gouvernements. Dans le traité d'Hincmar, la morale est d'ailleurs mêlée à un grand nombre de conseils de prudence et d'habileté pratique, assez semblables à ceux qui, au xv siècle, faisaient toute la science politique, et dont le livre du Prince est le type.

2" Une lettre adressée à Louis le Bègue, après son couronnement, à la fin de l'année 877, pour lui donner des avis sur le gouvernement de ses États , et qui se termine par ce paragraphe d'un bon sens remarquable :

J'adresse par lettre à Votre Domination ce que je lui dirais de vive voix si j'étais auprès d'elle. Quant aux affaires proprement dites de l'Eglise et du royaume, je ne dois point donner à leur sujet un conseil précis sans le concours et l'avis général des grands; et je ne pourrais ni n'oserais en décider à moi seul... Si , en attendant, ce dont Dieu nous préserve, il survenait quelque occasion de trouble, et qu'il plût à Votre Domination de m'en informer, je m'efforcerai de vous aider de mes conseils et de mes services, selon mon savoir et mon pouvoir =.

5» Une lettre à l'empereur Charles le Gros pour l'engager à veiller sur l'éducation des deux jeunes rois de France , Louis III et Carloman , et à leur donner de bons conseillers.

4° Une grande lettre adressée aux grands de la

' Hincm. Op., t. II, p. 184.

» Jbid.

France occidentale, qui avaient consulté Hincmar sur le gouvernement du roi Carloman , et dans laquelle il leur transmet de longs extraits, peutêtre une copie presque complète de l'ouvrage d'Adalhard , de ordine palatii, où est exposé le mode de gouvernement de Charlemagne, et dont je vous ai déjà entretenus ^.

S" Enfin, des conseils sur le gouvernement de Carloman, adressés aux évêques de son royaume, en 882, l'année même de la mort d'Hincmar, et écrits à Épernay, au moment où il venait de fuir sa ville épiscopale assiégée par les Normands; tant les affaires des États au gouvernement desquels il avait concouru continuaient de le préoccuper.

Et ne croyez pas, messieurs, que ce besoin d'importance politique, cette popularité de cour dont Hincmar jouit constamment, coûtassent rien à l'indépendance , disons plus , à l'orgueil de l'évêque. Il ne fut point , vous venez de le voir, du nombre de ces prélats insolents et tracassiers qui , sous Louis le Débonnaire et Charles le Chauve, se complurent à humilier devant eux la royauté ; mais il professait, en thèse générale, les principes sur lesquels leurs prétentions étaient fondées, et , plus d'une fois, il opposa, aux volontés du pouvoir temporel , un langage tout pareil au leur. On lit dans son traité sur le divorce de Lothaire et de Teutberge , querelle dont je vous ai déjà parlé :

Quelques sages disent que ce prince, étant roi, n'est soumis aux lois ni aux jugements de personne, si ce n'est de Dieu seul... qui l'a fait roi..., et que de même qu'il ne doit point , quoi qu'il fasse, être excommunié par ses évêques, de même il ne peut être jugé par d'autres évêques; car Dieu seul a droit de lui commander... Un tel langage n'est point d'un chrétien catholique; il est plein de blasphème et de l'esprit du démon... L'autorité des apôtres dit que les rois doivent être soumis à ceux qu'elle institue au nom du Seigneur, et qui veillent sur leur âme, afin que cette tâche ne leur soit point un sujet de douleur. Le bienheureux pape Gélase écrit à l'empereur Anastase : « 11 y a deux pouvoirs principaux par qui est gouverné ce monde, l'autorité pontificale et la dignité royale; et l'autorité des pontifes est d'autant plus grande cju'ils doivent compte au Seigneur de l'ànie des rois eux-mêmes... « Quand on dit que le roi n'est soumis aux lois ni aux jugements de personne, si ce n'est de Dieu seul, on dit vrai s'il est roi en effet comme l'indique son nom. Il est dit roi parce qu'il régit, gouverne; s'il se gouverne lui-même selon la volonté de Dieu , s'il dirige les bons dans la voie droite, et corrige les méchants pour les ramener de la mauvaise voie dans la bonne, alors il est roi et n'est soumis au jugement de personne, si ce n'est de Dieu seul...; car les lois sont instituées, non contre les justes, mais contre les injustes...; mais s'il est adultère, homicide, inique, ravisseur, alors il doit être jugé, en secret ou en public, par les évoques qui sont sur les trônes de Dieu 4.

Jamais , à coup sur, les maximes de la souve-

3 Leçon 20s p. 300 — 301.

k Hincm. Op., de Divort. I.oth. et Teuib.. t. 1", j,. 693—695.

VINGT-IIUITIEME LEÇON.

rainelé ecclésiastique n'ont été plus formellement clalées.

En fait, la vie d'IIincmar est pleine d'actes de résistance aux souverains mêmes qu'il servait avec le plus de zèle , et son langage avec eux était de la fierté la plus inflexible. Je n'en citerai qu'un exemple. En 881, sous le règne de Louis 111, une lutte s'était engagée entre ce prince et le concile de Fismes , sur l'élection d'un évéque de Beauvais ; le roi avait protégé et soutenait obstinément un clerc nommé Odacre , que le concile jugeait indigne. Hincmar écrit à Louis :

Quant à ce que vous nous avez mandé que vous ne feriez rien autre que ce que vous avez déjà fait, sachez que, si vous ne le faites point, Dieu fera lui-même ce qui lui plaira. L'empereur Louis (le Débonnaire) n"a pas vécu autant d'années que son père Charles; le roi Charles (le Chauve), votre aïeul, n'a pas vécu autant d'années que son père ; votre père à vous (Louis le Bègue) n'a pas vécu autant d'années que son père; et tout en vivant au milieu de cette pompe où votre aïeul et votre père ont vécu à Compiègne , jetez les yeux là où repose voire père; et, si vous ne le savez pas, demandez où est mort et où repose votre aïeul ; et que votre cœur ne s'enfle point devant la face de celui qui est mort pour vous et pour nous tous, et qui ensuite est ressuscité des morts, et qui maintenant ne meurt plus. Et soyez certain que vous mourrez, vous ne savez quel jour ni à quelle heure; vous avez donc besoin, comme nous tous, d'être toujours prêt à l'appel du Seigneur... Vous passerez bientôt; mais la sainte Eglise avec ses chefs, sous le Christ, son chef souvei'ain, et selon sa promesse, demeurera éternellement '.

Je pourrais multiplier ces citations : les écrits d'Hincmar, comme toute sa vie, prouvent à chaque pas que, sans les pousser jusqu'à la révolte et à l'envahissement du gouvernement civil, il professait, sur les rapports des deux pouvoirs, toutes les maximes qui , depuis la mort de Charlemagne , s'étaient développées dans l'Eglise gallo-franque , et qu'il savait, au besoin, s'en prévaloir pour résister.

Quant à ses relations avec un autre pouvoir , avec le souverain étranger de l'Eglise, le pape, elles sont plus difficiles à déterminer, aussi bien que les idées qu'il professait à ce sujet; il y règne beaucoup de contradiction et d'incertitude. Souvent Hincmar parait en grande faveur à Rome : Léon ly, en lui envoyant le pallium , lui donne le droit que, dit-il, on n'a presque jamais donné à d'autres archevêques , de le porter tous les jours. Adrien II, Jean YllI, se conduisent par ses conseils , et lui accordent tout ce qu'il leur demande. Dans la grande lutte de Nicolas I" contre le roi Lothairc, à l'occasion de Teutbergeet de Waldrade, Hincmar prit le parti de la cour de Home, soutint

« Ilincm. Of.. I. Tl, p. 199.

la même cause, et en reçut beaucoup de marques d'estime et de bienveillance. Dans d'autres circonstances , au contraire , on le voit non - seulement en opposition , mais en lutte avec elle , et il en est I très-mal traité. Je vous ai déjà parlé de l'échec qu'il ! subit dans l'affaire de Ilolhade , évéque de Soissons 2. Voici une autre affaire où Nicolas I" ne lui j fut pas plus favorable. Le prédécesseur d'Hincmar j sur le siège de Rheims , Ebbon , avait institué un certain nombre de prêtres ou de diacres , entre autres un nommé Wulfad; on soutint que cette institution n'était point canonique ; qu'Ebbon , n'ayant pas été légitime archevêque de Rheims, n'avait pas eu le droit de conférer les ordres, et qu'on devait les retirer à ces prétendus clercs. La question fut portée , en 8o3, au concile de Soissons, et après une assez longue et cUrieuse instruction , soit par la prépondérance d'Hincmar, soit vraiment de l'avis du concile , les prêtres et les diacres institués par Ebbon furent déposés. Ils recoururent à Rome; et, en 866, Nicolas I" ordonna la révision de l'aflaire ; un nouveau concile eut lieu à Soissons ; et le pape adressa aux évêques réunis une longue lettre où la conduite d'Hincmar, dans celui de 8a3, était rudement censurée :

Là, dit-il, on a vu le métropolitain, tantôt déposer, tantôt ressaisir ses droits; tantôt se soumettre au concile, tantôt le présider; tour à tour accusé, accusateur ou juge , régler toutes choses selon sa propre fantaisie, en changeant sans cesse de rôle, et revêtir ainsi les apparences d'un certain animal qui n'est pas toujours d'une seule et même couleur 3.

Contre de tels reproches, et contre Tinfluence de Charles le Chauve lui-même qui, cette fois, se montra favorable à ses adversaires, l'ascendant d'Hincmar dans l'Eglise gallo-franque échoua ; les clercs déposés furent rétablis dans leur rang canonique; et malgré les ménagements que le pape leur recommanda de conserver envers Hincmar dans leur victoire, la défaite fut pour lui éclatante.

La même lutte, avec le même résultat, se renouvela dans d'autres occasions dont il serait trop long de vous entretenir. On y voit Nicolas I'"'^ tajitôt ménager, tantôt reprendre sévèrement Hincmar ; et celui-ci de son côté, dans sa correspondance avec le pape , parait singulièrement embarrassé et flottant dans ses maximes et son langage. Tantôt il reconnaît et proclame lui-même, en termes magnifiques, la souveraineté du pape ; tantôt il défend les droits des métropolitains, des évêques, et semble même essayer de poser les bases d'une Église nationale indépendanle ; puis il abandoiuie presque

» Leçon 27*^, p. 361—362.

s I.abbc, CoHcil., t. VIII, col. 834.

aussitôt ce qu'il a fait entrevoir à ce sujet, comme s'il craignait qu'on ne l'accusât de maximes et d'intentions que pourtant il ne peut s'empêcher, que peut-être même il est bien aise de laisser percer. Ses lettres au pape, insérées par Frodoard dans son Histoire de VÉglise de Rheinis, décèlent à chaque mot cette incertitude, soit d'idées, soit de volontés.

A tout prendre , et en ayant égard à la prodigieuse différence des esprits et des temps, il y a , dans la situation et la conduite d'Hincmar , soit envers le pouvoir civil , soit envers la papauté , quelque analogie avec la situation et la conduite de Bossuet, dans des questions à peu près semblables, au xvii" siècle. Ce n'est pas que ces deux grands évêques aient entre eux, comme écrivains, la moindre ressemblance; le talent d'écrire, le génie de l'expression, l'éclat de l'imagination et du style, manquent absolument à Hincmar ; et à ne considérer que ses ouvrages , l'idée ne viendrait pas de faire entre Bossuet et lui aucun rapprochement. Mais quand on regarde au fond des choses , l'analogie devient réelle, et ces deux hommes s'expliquent et s'éclairent l'un par l'autre. A travers toutes les incertitudes, toutes les vicissitudes de son langage, on reconnaît dans Hincmar un esprit ferme, hardi, un logicien puissant qui, lorsqu'il a une fois conçu un principe, un système, en démêle très-bien les conséquences , et dans la liberté de sa pensée , les suit, sans hésiter, jusqu'à leur terme. Mais c'était en même temps un homme de beaucoup de sens , d'une grande intelligence pratique , qui voyait quels obstacles les circonstances extérieures opposaient à ses idées, et ne se laissait point abuser, par l'entrainement de la logique, sur la possibilité ou la convenance de leur application. Ecrivait-il? il posait et déduisait les maximes générales , sans hésitation , avec cette hauteur de la pensée qui se complaît dans son fier et libre développement. Avait-il à agir? aucun fait, aucun détail de la situation réelle ne lui échappait ; il comprenait tout ce qui devait influer sur la conduite , tout ce qu'exigeait le succès; il mesurait sagement le possible et ne tentait rien de plus. De là l'embarras qui paraît quelquefois dans ses idées et ses paroles ; tantôt , c'est le logicien , tantôt l'homme d'affaires qui domine; il flotte sans cesse, pour ainsi dire , dans la rigoureuse fermeté de sa pensée et l'impartialité pratique de sa raison.

Au milieu d'une société et de circonstances fort différentes , autant il en arrivait à Bossuet. Ce génie si haut, ce raisonneur simple et foudroyant, qui perçait d'un coup d'oeil jusqu'aux dernières conséquences d'un principe, et les saisissait comme une massue pour les faire tomber d'un seul coup

sur la tête de ses adversaires, s'est montré plus d'une fois , dans la pratique , incertain , temporiseur, éloigné de toute rigueur rationnelle, enclin aux ménagements, aux moyens termes. Était-ce pure faiblesse d'âme, complaisance, laisser-aller? quelquefois peut-être, mais, à cour sur, pas toujours. Une autre cause amenait ce contraste. Quand l'esprit de Bossuet était libre et seul en présence de ses idées , quel que fût le système dont il s'occupât, qu'il s'agit du pouvoir pontifical ou d'une Église nationale , de l'autorité ou de l'examen , et qu'il voulut attaquer ou défendre , il s'embarquait hardiment, comme dit M. Turgot, sur la foi d'une idée , et voguait à pleines voiles aussi loin qu'elle le voulait conduire; mais lorsqu'il fallait agir, lorsqu'il était appelé à régler en fait les rapports des divers pouvoirs , des droits divers , alors toutes les considérations , toutes les difficultés de fait se présentaient à lui ; il voyait ce que comportaient son temps, l'état de la société, des esprits ; la clairvoyance et l'impartialité de son bon sens réprimaient la hardiesse de sa pensée ; et une prudence, des ménagements , qui ressemblaient à une complaisance servile , prenaient la place de cette dialectique intraitable , de cette éloquence impérieuse qui le caractérisaient naguère. C'est un difficile problème que d'allier la hauteur et la conséquence rationnelle du philosophe avec la flexibilité d'esprit et le bon sens du praticien. Hincmar et Bossuet ne l'ont point résolu ; mais ils ont su se placer tour à tour dans les deux points de vue; ils se sont montrés capables, sinon de concilier, du moins déjouer les deux rôles ; et c'est précisément leur supériorité qui fait ressortir ce qui leur manque.

Vous me pardonnerez, messieurs, de m'êtrc un peu arrêté sur ce rapprochement , qui ressemble à une digression ; mais pour être juste envers les grands hommes , il faut les bien comprendre ; et pour les comprendre, il faut tourner longtemps au tour d'eux , car ils ont mille faces diverses à nous montrer.

II. Dans l'intérieur de son diocèse, dans l'administration ecclésiastique proprement dite, Hincmar n'avait point de telles difficultés à surmonter ; il était seul et maître; il pouvait, presque toujours du moins , régler les faits selon ses idées ; il gouvernait despotiquement , tyranniquement même quelquefois , mais le plus souvent avec sagesse , dans l'intérêt véritable des clercs et des fidèles placés sous son pouvoir. On a des monuments écrits de son gouvernement , c'est-à-dire des capitulaires, adressés à ses prêtres, comme les rois adressaient les leurs à leurs comtes, missidominici, ou autres agents. Les capitulaires qui nous restent d'Hincmar sont de quatre époques diffc-

VINGT-HUITIEME LEÇON

renies. Les premiers, adressés en 8152 aux clercs de son diocèse , après une assemblée de ces mêmes clercs, tenue à Rheims sous sa présidence, contiennent quarante-trois articles, dont dix- sept en forme de préceptes sur la conduite des prêtres , et vingt-six en forme d'interrogation et d'enquête sur le même sujet. Les seconds, en trois articles, sont de 8o7 ; les troisièmes, en cinq articles, de 874; les quatrièmes, en treize articles, de 877 '. Ces capitulaircs sont, en général, très -sensés; ils ont pour objet soit de recommander aux clercs la régularité des mœurs , la science , une administration douce et légale , soit d'empêcher les vexations des archidiacres placés entre les simples prêtres et l'évêque , et qui opprimaient souvent leurs subordonnés , soit enfin de proléger le diocèse contre les invasions des magistrats civils , les désordres et le pillage des laïques, etc. Ils attestent un gouvernement actif, prévoyant, habile, et occupé du bien moral et matériel de ses administrés.

III. Jusqu'ici , messieurs, c'est l'homme de gouvernement, spirituel ou temporel, l'évêque et le conseiller des rois, que j'ai essayé de vous faire connaître dans Hincmar. Il nous reste à le considérer comme théologien, dans son activité intellectuelle ; et c'est ici, pour nous, aujourd'hui du moins et dans la question qui nous occupe , le point de vue le plus important.

La théologie chrétienne subit à cette époque, c'est-à-dire dans le cours du ix" siècle , une révolution en général méconnue. Du vi« au viii« siècle, elle avait sommeillé, comme la pensée humaine tout entière. On ne voit dans cet intervalle aucune grande question religieuse débattue ; il y a des évêques , des prêtres, des moines, point de théologiens. C'est sous Charlemagne que les débats théologiques recommencent ; on rencontre alors , vous vous le rappelez, les discussions sur le culle des images, la nature de Jésus -Christ, la procession de Saint- Esprit; et l'activité intellectuelle, une fois rentrée dans cette route , ne cessa plus d'y avancer. Mais elle ne tarda pas à changer de caractère. Créée dans les cinq premiers siècles par les Pères grecs et romains, la théologie chrétienne avait reçu, même en la combattant, l'empreinte de cette civilisation antique au sein de laquelle elle était née. Le système de dogmes , mis au jour et coordonné par saint Basile, saint Athanase, saint Jérôme, saint Hilaire, saint Augustin, etc., différaitessentiellement de tous les systèmes stoïciens, platoniciens, péripatéliciens, néoplatoniciens , etc., et pourtant il y tenait ; c'était aussi une philosophie , une doctrine dont les décisions de l'Église n'étaient pas l'unique

■ Hincm. Op., t. I^r, p. 710—741.

source, l'autorité de l'Eglise l'unique appui. Lorsque, après un sommeil de plus de cent cinquante ans, le mouvement théologique recommença en Occident, les Pères des premiers siècles, principalement saint Augustin , y furent considérés comme des autorités irréfragables , comme les maîtres de la foi. Ils furent pour les théologiens qui recommençaient à se former, ce qu'avaient été pour euxmêmes les apôtres et les livres saints. Mais l'état de la société , civile et religieuse , était complètement changé ; et les théologiens nouveaux , en adoptant les premiers Pères pour maîtres, étaient dans l'impossibilité de les reproduire , de les imiter même. Il y a un abîme entre la théologie des cinq premiers siècles, née au sein de la société romaine, et la théologie du moyen âge , née au sein de l'Église chrétienne , et qui a vraiment commencé au ix« siècle. Je n'ai garde de prétendre traiter ici la question importante et si nouvelle de leur différence et de ses causes ; je ne puis que l'indiquer en passant et dans un sujet particulier.

Deux sortes de questions religieuses reparaissent à cette époque : l^des questions purement chrétiennes, c'est-à-dire qui appartiennent spécialement au christianisme, et ne se rencontrent pas nécessairement dans toutes les phiiosophies rehgieuses , parce qu'elles ne se rattachent pas , ou ne se rattachent que de fort loin à la nature générale de l'homme ; telles sont les questions relatives à la nature de Jésus-Christ, à la Trinité, à la transsubstantiation, etc.; 2" des questions générales, qu'on rencontre dans toutes les reUgions , dans toutes les phiiosophies, parce qu'elles naissent du fond même de la nature humaine , comme la question de l'origine du bien et du mal, celle de l'expiation, celle du libre arbitre et de la prédestination , etc.

Je n'ai rien à dire des premières : elles appartiennent à la théologie chrétienne pure ; les secondes sont du domaine général de la pensée. Je choisirai, parmi celles-ci, la question du libre arbitre et de la prédestination, dont je vous ai déjà entretenus , qui se releva au ix« siècle , et dont Hincmar et tous les grands esprits de cette époque furent longtemps et puissamment préoccupés.

Rappelez-vous un peu exactement, je vous prie, l'état où nous avons laissé cette question au commencement du vi" siècle , après la lutte de saint Augustin et de ses disciples contre Pelage et ses successeurs. Deux grandes hérésies se sont déployées sous nos yeux : 1" celle des Pélagiens et des Semi-Pélagiens , qui font au libre arbitre . à la volonté de l'homme, la principale pari de sa vie morale, et restreignent beaucoup l'action de Dieu sur l'àme humaine, tout en s'cflbrçant de la conserver ; 2° celle des Prédestinaliens qui annulent ,

ou à peu près, la liberté humaine, et attribuent à l'action directe de la Divinité , la vie et la destinée morale de l'homme. Nous avons vu les Prédestinatiens se prétendant seuls disciples fidèles de saint Augustin, et tirant de ses ouvrages leurs principes. Nous avons vu saint Augustin les désavouant, refusant d'abolir la liberté humaine, et l'Église, à son exemple, se plaçant, avec plus de bon sens que de conséquence philosophique, entre les deux partis, condamnant d'une part les Prédestinatiens, de l'autre les Pclagiens ou Semi-Pélagiens, et soutenant à la fois, sans les concilier, la liberté de l'homme et l'action toute puissante de la grâce divine sur son âme. C'est à ce point que nous avons laissé le débat '.

Quand il recommença au ix" siècle , les esprits étaient bien changés; les Pères des premiers siècles, saint Augustin entre autres, avaient considéré toutes les questions, spécialement celle-ci, sous un triple aspect : 1" comme philosophes , et en examinant les choses en elles-mêmes ; 2" comme chefs de l'Eglise , et chargés de la gouverner ; S" comme docteurs de la foi , et appelés à maintenir l'orthodoxie, c'est-à-dire à mettre la- solution de toutes les questions en harmonie avec les principes essentiels du christianisme. J'ai essayé de montrer comment la réunion de ces divers caractères devait exercer et avait en effet exercé , sur la querelle élevée par Pelage, la plus grande influence. Au ix" siècle, rien de semblable n'était plus; les esprits n'avaient plus tant de liberté ni de grandeur; nul n'était plus, comme saint Augustin, philosophe, chef de l'Église et docteur de la foi ; les théologiens surtout étaient devenus tout à fait étrangers au point de vue philosophique. Leur doctrine reposait exclusivement sur les textes des Pères qui les avaient précédés, et s'appliquait uniquement à déduire les conséquences des règles de croyance déjà posées. A partir de l'époque où nous sommes arrivés, c'est le caractère essentiel de l'esprit théologique de ne jamais examiner les choses en ellesmêmes , et de juger de toutes les idées par leur seul rapport avec certains principes déterminés. Les théologiens ont joué à cet égard, dans l'Europe moderne, le même rôle que les jurisconsultes dans le monde romain. Lesjurisconsultes romains n'examinaient point ce que nous appelons les principes généraux du droit, le droit naturel; ils avaient pour point de départ certains axiomes, certains précédents légaux ; et leur habileté consistait à en démêler subtilement les conséquences, pour les appliquer aux cas particuliers à mesure qu'ils se présentaient. Aussi lesjurisconsultes romains fu-

' Leron 5-, p. 168-177.

rent-ils des dialecticiens d'une finesse et d'une rigueur admirables, jamais des philosophes. Les théologiens du moyen âge ont été dans la même situation, se sont adonnés au même travail, et sont parvenus aux mêmes mérites, c'est-à-dire à la rigueur et à la subtilité logique, en tombant dans les mêmes défauts, c'est-à-dire dans l'absence de toute étude des faits en eux-mêmes, de tout sentiment de la réalité.

Or , dans la question du libre arbitre et de la grâce en particulier, saint Augustin avait posé tous les principes. Ses doctrines étaient le point de départ obligatoire dont personne n'eût osé convenir qu'il s'écartait. Quelque opinion qu'on voulût soutenir, la liberté humaine ou la prédestination, ce n'était qu'en raisonnant sur les textes de saint Augustin , en les prenant pour règle , qu'on était admis à défendre son système. Le débat en un mot était une affaire de logique : il n'était plus question de philosophie. Ce fut sous ce drapeau et à ces conditions que se rengagea la querelle. Voici comment et à quelle occasion.

Un moine. Saxon d'origine, appelé Gottschalk, vivait dans l'abbaye de Fulde, sous la discipline de l'abbé Raban, que je vous ai déjà nommé, plus tard archevêque de Mayence, et l'un des théologiens les plus célèbres du temps. Gottschalk, par des causes qu'on ignore , ne voulut plus rester moine dans cette abbaye, et parvint à faire annuler son engagement monastique. Raban le prit à ce sujet en grande malveillance. Gottschalk quitta l'abbaye de Fulde, et se retira en France dans celle d'Orbais, située au diocèse de Soissons, par conséquent sous la juridiction d'Hincmar comme métropolitain. Vers l'an 847, Gottschalk, on ne sait à quelle occasion, alla en pèlerinage à Rome. En revenant, il s'arrêta dans une vallée du Piémont, chez un comte du lieu, nommé Éberhard. Il eut là, soit avec le comte Éberhard , soit avec Nothing , évêque de Vérone , qui s'y trouvait également, de longues conversations théologiques, et soutint que bons et mauvais, élus et réprouvés , étaient également et de tout temps , prédestinés , par la toute puissance et la toute prescience divine, à leur sort actuel et futur. L'évéque de Vérone , choqué de cette opinion , soit qu'elle lui fût nouvelle , ou depuis longtemps contraire, la dénonça à Raban devenu archevêque de Mayence, et l'engagea à la combattre. Raban, déjà prévenu contre Gottschalk, écrivit au comte Éberhard qu'il avait chez lui un hérétique. Gottschalk, accusé, partit sur-le-champ pour aller se défendre. On le voit à Mayence , en 848 , et il adresse à Raban la justification de sa conduite. Mais elle fut condamnée I dans le concile qui se réunit à Mayence, la même année , et , par ordre du concile , Raban écrivit à Ilincmar :

VINGT-HUITIEME LEÇON

Que votre dilection sache qu'un certain moine vagabond, nommé Gottschalk, qui se dit ordonné prêtre dans votre diocèse, est venu d'Italie à Mayence, semant de nouvelles superstitions et une opinion funeste touchant la prédestinalion de Dieu, et induisant les peuples en erreur; car il dit qu'il y a prédestination de Dieu à l'égard des bons comme à l'égard des méchants, et que, dans ce monde , il y a certains hommes que la prédestination de Dieu contraint de marcher à la mort, et qui ne peuvent se corriger de l'erreur et du péché, comme si Dieu, dès le commencement, les avait faits incorrigibles... Ayant naguère entendu de sa propre bouche cette opinion, dans un concile tenu à Mayence, et l'ayant trouvé incorrigible, de l'aveu et par l'ordre de notre trèspieux roi Louis, nous avons décidé, après l'avoir condamné ainsi que sa pernicieuse doctrine,, de vous le renvoyer, afin que vous le reteniez dans votre diocèse, d'où il est sorti irrégulièrement, et que vous ne lui permettiez pas d'enseigner plus longtemps l'erreur et de séduire le peuple chrétien; à ce que j'ai entendu dire, il a déjà séduit beaucoup de gens, et les a rendus moins dévoués à l'œuvre de leur salut, car ils disent : « Que me servira de travailler au service de Dieu? Si je suis prédestiné à la mort, je n'y échapperai jamais , et si je suis prédestiné à la vie, quand même j'agirais mal, j'irai sans nul doute au repos éternel. >>

Hincmar était, au fond, peu théologien ; l'esprit de gouvernement, rhabileté pratique, dominaient en lui , et il n'avait pas fait des Pères une élude trèsattentive. Lorsque la lettre de Raban lui parvint, il jugea Gottschalk et ses opinions selon l'instinct du bon sens, beaucoup plus que d'après une science théologique, vaste et profonde. Il était d'ailleurs hautain et despote : Gottschalk agitait les fidèles et résistait à ses supérieurs. Hincmar le fit aussitôt (en 849) condamner par un concile tenu à Kiersy-sur-Oise , et se flattant de le dompter par la force, il donna ordre qu'il fiit fustigé publiquement, et sommé de se rétracter et de jeter au feu ses écrits. Mais l'arrogance du despotisme ne pressent jamais l'obstination de la conscience ; Gottschalk résista à tout et fut enfermé dans les prisons du monastère de Hautvillicrs, où on le traita avec une extrême rigueur.

Bientôt l'affaire fit du bruit ; Hincmar n'était pas bien instruit de l'esprit des théologiens, ses contemporains, ni de l'empire qu'une argumentation, tirée de saint Augustin, pouvait exercer sur eux. Soit pitié pour Gottschalk , si barbarement traité, soit plutôt par l'ascendant de l'esprit théologique , une vive clameur s'éleva contre la conduite de l'archevêque de Rheims. Des hommes très-influents dans l'Eglise gallo-franque. Prudence, évêquc de Troycs, Loup, abbé de Ferrières, Ratramne, moine dcCorbie, et plusieurs autres, l'attaquèrent presque à la fois. Ils ne prirent pas positivement parti pour Gottschalk, mais ils s'élevèrent contre le traitement qu'il avait subi , protestèrent contre le sens qu'on voiilait donner à ses paroles , et soutinrent la doctrine de la prédestination, en cssayaiît «l'on

retrancher ce qui semblait contraire à la justice divine.

Hincmar ne s'était pas attendu à un tel orage. Il écrivit à Raban, qui l'avait attiré sur sa télé, pour l'engager à défendre ce qu'ils avaient pensé et fait en commun; Raban, intimidé, n'écrivit point, et laissa Hincmar seul en butte au péril. Cherchant de tous côtés des champions, l'archevêque de Rheims s'adressa d'abord à un prêtre de Metz, nommé Amalaire, qui, à sa demande , écrivit en effet contre Gottschalk, un ouvrage, aujourd'hui perdu. Un homme de beaucoup d'esprit et de science, Jean Scot , dont je vous parlerai bientôt avec délail, était alors en grand crédit à la cour de Charles le Chauve. Hincmar l'engagea à écrire contre la prédestination, et Jean y consentit volontiers; mais Jean était un philosophe, un esprit libre; il fit la part de la liberté humaine bien plus large qu'aucun autre, mêla dans sa défense une foule d'opinions mal sonnantes dans le monde théologique, et compromit Hincmar au lieu de le servir. L'explosion fut bien plus vive contre lui que contre l'archevêque de Rheims ; les écrits se multiplièrent ; les théologiens triomphants relevèrent, dans l'ouvrage de Jean Scot , cent hérésies. L'Église de Lyon surtout, sous son archevêque Rémi, prit à cette guerre une part très-active. Une lutte sourde subsistait toujours entre le midi et le nord de la Gaule. Le midi de la Gaule avait conservé bien plus de traces de la civiHsation romaine ; le nord était beaucoup plus Germain. L'archevêque de Lyon était le prélat le plus considérable de la Gaule méridionale , de même que l'archevêque de Rheims le plus considérable de la Gaule du nord. La rivalité des sièges se joignit à l'opposition des doctrines. Compromis par ces écrivains, Hincmar, pour se défendre , eut de nouveau recours aux armes de l'autorité. Un concile, tenu à Kiersy. en 8o3. rédigea, en quatre articles, les opinions qu'il déclara orthodoxes en celte matière, et Gottschalk s'y trouvait une seconde fois condamné. Mais l'archevêque de Lyon pouvait aussi convoquer des conciles et y faire rédiger des articles. Il en convoqua un en effet à Valence, ei» 8oa, et les articles de Kiersy y furent condamnés à leur tour. Hincmar invoqua de nouveau le secours de la science et du raisonnement ; mais cette fois il résolut de ne s'en fier à personne , et il écrivit lui-même , en Sol et 839, sur la prédestination, deux ouvrages, dont l'un est perdu ; le second, qui nous reste, est adressé à Charles le Chauve . et divise en quarante-quatre chapitres, y compris six chapitres d'épilogue. Toute la controverse y est longuement reproduite, avec un grand appareil d'érudition théologique; mais, au fond, l'esprit Ihéologique

n'y domine pas ; il y règne plus de bon sens dans les idées générales que de subtilité dans l'argumentation ; et comme théologiens proprement dits, les adversaires d'Hincmar avaient sur lui l'avantage.

Aussi ses ouvrages ne terminèrent-ils point la querelle; elle finit par aller à Rome, comme toutes les grandes questions du temps. Il est difficile d'affirmer que Nicolas I" ail pris un parti positif, ni qu'il ait déclaré que l'une ou l'autre des deux opinions était la doctrine de l'Eglise. Cependant on voit clairement qu'il penchait pour les idées de Goltschalk, et pour les canons du concile de Valence, confirmés, en 859, par le concile de Langres. Sa correspondance et sa conduite , dans cette aftaire , sont peu favorables à Hincmar.

La lutte se prolongea ainsi, en s'attiédissant, jusqu'à la mort de Gottschalk , survenue le 30 octobre 868 ou 869. l'eu auparavant, quand ils le virent fort malade, les moines d'Hautviiiiers, où il était toujours en prison , consultèrent Hincmar sur ce qu'ils avaient à faire son égard. L'inflexible évêque répondit qu'il fallait absolument qu'il se rétractât; sinon qu'ils eussent à lui refuser la confession et les sacrements. Non moins inflexible que son persécuteur, Gottschalk refusa de nouveau de se rétracter, et mourut sous le poids de ces rigueurs. Hincmar ne lui survécut que trois ans. Il mourut

à son tour le 21 décembre 882 , chassé de sa ville épiscopale par une incursion des Normands, et écrivant encore à Epernay où il s'était réfugié.

Je m'arrête, messieurs, il en est temps; une seule observation terminera le récit de cette grande controverse. Vous y voyez apparaître les trois éléments, les trois esprits, pour ainsi dire, dont la coexistence et la lutte ont fait longtemps l'histoire intellectuelle de l'Europe moderne : 1° l'esprit logique qui dominait chez les théologiens de profession, uniquement appliqués à argumenter, à déduire les conséquences de principes qu'ils ne mettaient jamais en question ; 2° l'esprit politique, propre en général aux chefs de l'Église, chargés surtout de la gouverner, et beaucoup plus occupés du point de vue pratique que du point de vue logique , des aff'aires que des questions ; 3" enfin l'esprit philosophique vivant dans quelques libres penseurs, qui essayaient encore de considérer les choses en ellesmêmes, et de chercher la vérité, indépendamment soit d'un but pratique, soit d'un principe déterminé. L'esprit théologique , l'esprit politique et l'esprit philosophique ont été en présence et aux prises dans cette affaire; Hincmar y représente les politiques, Gottschalk les théologiens, Jean Scot les philosophes. Je n'ai guère fait que vous nommer celui-ci ; je vous en entretiendrai spécialement dans notre prochaine réunion.

VINGT-NEUVIÈME LEÇON

Objet Je la leçon. — De l'esprit philosophique au ix-^ siècle. — Jean le Scot ou Érigène. — Sa patrie. — Date tic sa naissance. — Tradition sur son voyage en Grèce. — Il s'établit en France, à la cour de Charles le Chauve. — De l'école du palais sous Charles le Chauve. — On y étudie la philosophie ancienne.— Faveur de Jean Erigcne. — Sa science. — Des rapports du Christianisme avec le Mêoplatonisme d'Alexandrie. — Leur lutte. — Tentatives d'amalgame. — Histoire et prétendus ouvrages de Denys l'Aréopagite.— Différences fondamentales des deux doctrines : 1" dans le point de départ et la méthode ; 2" sur le fond des questions. — Ces mêmes différences se retrouvent entre Jean Erigène et les théologiens chrétiens du ix"^ siècle. —Examen de ses ouvrages : l» de prœdeslinatione ; 2» de divisione nalurœ. — Sa renommée et sa mort. — Résumé.

Messieurs ,

J'ai rappelé samedi dernier la distinction des deux éléments fondamentaux auxquels on peut rapporter le développement intellectuel de l'Europe moderne : le christianisme d'une part et la littérature ancienne de l'autre, la théologie chré-

tienne et la philosophie païenne , la polémique religieuse et l'érudition classique. Déjà à la fin du vin'= siècle , au moment de la renaissance intellectuelle de la Gaule-Franque , sous Charlemagne, nous avons reconnu , dans l'homme que nous avons considéré comme la plus fidèle image de l'état des esprits à cotte époque, dans Alcuin, la présence

\INGT-NEUV1E3IE LEÇON.

(le CCS deux tMéinents. A mesure que leur influence s'est développée , ils se sont distingués , séparés ; vers le milieu du ix" siècle, deux hommes nous ont apparu comme les représentants, l'un de l'élément théologique , l'autre de l'élément philosophique. Je vous ai nommé Hincmar et Jean Erigcne ; je vous ai fait assister , dans l'histoire d'Hincmar. à la vie théologique de son temps : essayons de reconnaître aujourd'hui si quelque vie philosophique lui correspondait; c'est de l'histoire de Jean Erigène que nous l'apprendrons.

Il règne parmi les érudits beaucoup d'incertitude sur la date de sa naissance et sur sa patrie. L'incertitude sur sa patrie me parait mal fondée. Son double nom l'indique clairement. Jean Erigène, Jean leScot, c'est Jean l'Irlandais. L'Irlande s'appelait anciennement Erin, et son peuple était de la même race que la population des hautes montagnes d'Ecosse, les Scots. Le nom Erigène désigne donc la patrie de Jean , et celui de Scot sa race , sa nation. Toutes les petites difficultés, toutes les laborieuses conjectures des érudits , tombent devant ce simple fait.

Quant à la date de la naissance de Jean , elle est plus difficile à déterminer, et je n'entrerai point à ce sujet dans une discussion minutieuse et sans résultat. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il naquit dans les premières années du ix'' siècle , de l'an 800 à l'an 81o, On ignore où se passa son enfance , où il fit ses premières études. Sa science cependant , d'accord avec les probabihtés naturelles , donne lieu de croire que ce fut en Irlande. De tous les pays de l'Occident , l'Irlande fut assez longtemps, vous le savez, celui où les lettres se maintinrent et prospérèrent au milieu du bouleversement général de l'Europe.

Une tradition qu'on trouve répandue de bonne heure attribue à Jean le Scot un voyage en Orient, en Grèce en particulier; et on lit, dans un manuscrit déposé à la bibliothèque d'Oxford, une phrase de lui qui semble l'indiquer :

Je n'ai laisse, dit-il, sans le visiter, aucun lieu, aucun temple, où les philosophes eussent coutume de composer et de déposer leurs ouvrages secrets; et parmi les savants à qui j'ai pu supposer quelque connaissance des écrits philosophiques, il n'y en a pas un que je n'aie questionné '.

Il n'indique, vous le voyez, aucun lieu, aucune époque ; cependant ses paroles semblent se rapporter à un pays où les anciens philosophes ont vécu et travaillé. Aucun autre monument ne fournit, du reste, sur ce voyage, aucune lumière; et la science de Jean le Scot, en fait de linérature grecque , ne

ft nntiiiitt.

. Oxn».. in-fnl., 1674. I.

me parait pas une preuve concluante. Quoi qu'il en soit, vers le milieu du ix« siècle, c'est en France, à la cour de Charles le Chauve, qu'on le voit établi pour y passer sa vie. On a aussi beaucoup dispute sur la date de son arrivée; on a voulu la reculer jusque vers l'an 870; l'erreur me parait évidente; plusieurs documents indiquent que Jean était lié avec saint Prudence avant que celui-ci fut évèque de Troyes; or, saint Prudence devint évêque en 847 : c'est donc probablement de 840 à 847 que Jean le Scot passa en France , attiré peut-être par une invitation formelle de Charles le Chauve.

L'histoire donne, messieurs, de ce prince et de sa cour, une assez fausse idée , non certes sous le point de vue politique; tout ce qu'elle dit de la faiblesse de son gouvernement et du délabrement de la France est pleinement fondé ; mais sous le point de vue intellectuel , il avait beaucoup plus d'activité et de liberté d'esprit, beaucoup plus de goût pour les lettres qu'on ne le suppose communément. L'école du palais, si florissante sous Charlemagne et par les leçons d'Alcuin , était fort déchue sous Louis le Débonnaire. Louis avait été beaucoup plus occupé de l'Eglise que de la science, et de la réforme religieuse des monastères que du progrès des études : aussi est-il à peine question de l'école du palais sous son règne ; preuve assurée de sa décadence, car tel n'était pas alors l'état social qu'elle put subsister par elle-même et sans une puissante protection. Charles le Chauve la releva; il y appela des savants étrangers, surtout des Irlandais et des Anglo- Saxons ; il les traita avec une faveur marquée ; il avait du goût pour leurs travaux, pour leurs entretiens, et vivait familièrement avec eux. Aussi l'école du palais reprit-elle un tel éclat que les contemporains en furent frappés comme d'une nouveauté. Au dire de Hcrric. moine de Saint-Germain-î'Auxerrois , et de Wandalbert . moine de Prum , au diocèse de Trêves , la prospérité des études y devint telle que la Grèce aurait envié le sort de la France et que la France n'avait rien à envier à l'antiquité. La part de l'emphase monastique est grande sans doute dans cette phrase; mais quelle qu'elle soit, le public du temps fut si frappé de cette renaissance des lettres à la cour de Charles le Chauve , qu'au lieu de dire Xécole du, palais, schola palatii ,011 disait le palais de fécole, palaliiim scholce.

Quelle était donc, messieurs, dans cette école si florissante, la direction des esprits? de quelles études s'y occupait-on prérérablemont? On peut, je crois, affirmer que la littérature et la philosophie ancienne y tenaient une grande place. Les preuves abondent et paraissent irrécusables.

Les premières se puisent dans les travaux de

Jean Érigène lui-même, chef de l'école du palais, et qui y donnait des leçons. Ces travaux ont en général pour objet , comme vous le verrez tout à l'heure, la philosophie ancienne. Non -seulement les ouvrages originaux que Jean a laissés émanent de cette source; non- seulement il a traduit plusieurs traités sortis de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie, mais il paraît certain qu'il existe en manuscrit dans plusieurs bibliothèques, notamment dans celle d'Oxford, des commentaires de lui sur quelques ouvrages d'Aristole ; et dès le xii^sièclc , au moment même où la philosophie péripatcticiemie reprenait en Occident un empire despotique, Roger Bacon vantait Jean le Seot comme un interprète très-fidèle et très-clairvoyant d'Aristote, et lui attribuait le mérite d'avoir conservé purs et authentiques quelques-uns de ses écrits.

On dit aussi que Jean s'était occupé des ouvrages de Platon ; et il a porté en quelques mots, sur ces deux maîtres de l'antiquité, un jugement trop précis, trop ferme, pour qu'on ne soit pas tenté d'en conclure qu'il les connaissait autrement que par les écrits de quelques disciples , ou par de vagues traditions. Il appelle Platon : u le plus grand des philosophes du monde, )> et Aristote : u le scrutateur le plus subtil , entre les Grecs , de la diversité des choses naturelles '. »

On ne peut douter qu'il ne sût bien le grec , puisqu'il a traduit les traités attribués à Denys l'Aréopagite, et donné lui-même un titre grec à son principal ouvrage. Il y a même lieu de croire qu'il savait l'hébreu, science bien plus rare de son temps ; car, en citant un verset de la Genèse, il corrige la version de la Vulgate , et au lieu de dire , comme saint Jérôme : Terra autem erat invisibilis et iticoniposita , il dit : Terra erat inanis e/uacwa; traduction bien plus exacte et plus voisine de l'original^.

Enfin, à Jean le Scot succéda, comme modérateur de l'école du palais jusqu'à la mort de Louis le Bègue , un lettré célèbre de son temps, nommé Mannon , qui fit , comme lui , de la philosophie ancienne, sa principale étude. Plusieurs contemporains vantent les doctes leçons qu'il donnait à ce sujet; et il existe de lui, assure-t-on, dans quelques bibliothèques de Hollande , des commentaires sur les traités des lois ci û.g la république de Platon, ainsi que sur la morale d'Aristote.

Quand toutes ces indications nous manqueraient ou ne mériteraient pas confiance, quand nous n'aurions , sur l'étude que fit Jean le Scot des phi-

1 Joli, iiyig. De divisione naiurœ, L. i, c. xx-xm, c, xvi. ■2 Bc divis.nat., L. ii, c. xx.

3 yetarum auctorum qui JX sœcnio de jjrœâi'shnattone et ijratiû scripscrunt opéra et fragmenta, et publics par le président Maiiguiii ; 2 voliinics in-4o, l. Ur, p. 585 ; Paris, 1G50.

losophes grecs , aucune assertion directe et positive, le langage de ses contemporains nous révélerait clairement la direction et le caractère de ses travaux. Je vous ai dit quelle rumeur excita, parmi les théologiens, son traité sur la prédestination , écrit à la demande d'Hincmar, et contreGottschalk. Voici en quels termes l'attaqua aussitôt Florus , prêtre de l'Eglise de Lyon :

Au nom de N.-S. J.-C. commence le livre de Florus contre les inepties et les erreurs d'un certain présomptueux, nommé Jean, sur la prédestination et la prescience divine, et la vraie liberté de la volonté humaine

A nous, c'est-à-dire à l'Eglise de Lyon, sont parvenus les écrits d'un certain homme, vain et bavard, <]ui, disputant sur la prescience et la prédestination divine, à l'aide de raisonnements purement humains et , comme il s'en glorifie lui-même, philosophiques, a osé, sans en rendre nulle raison , sans alléguer aucune autorité des Ecritures ou des saints Pères, affirmer certaines choses comme si elles devaient être reçues et adoptées sur sa seule et présomptueuse assertion. Avec l'aide de Dieu, les lecteurs fidèles, et exercés dans la doctrine sacrée , jugent et repouss(;nt aisément ces écrits pleins de vanité, de mensonge et d'erreur, qui offensent la foi et la divine vérité, et sont même pour eux un objet de mépris et de risée. Cependant, à ce que nous avons entendu dire, ce même homme est en admiration auprès de beaucoup de gens, comme érudit et versé dans la science des écoles; soit en parlant, soit en écrivant, il jette les uns dans le doute, entraîne les autres dans son erreur, comme s'il disait quelque chose de magnifique; et par la vaine et pernicieuse abondance de ses paroles, s'empare tellement de ses auditeurs et de ses admirateurs qu'ils ne se soumettent plus humblelnent aux divines Écritures ni à l'autorité des Pères, et aiment mieux suivre ses rêveries fantastiques. Nous avons donc .jugé nécessaire, par zèle de charité et à cause de ce que nous devons à notre cité et à notre ordre , de répondre à son insolence, etc., etc. 3.

Vous le voyez, le caractère des écrits et des idées de Jean le Scot est clairement empreint dans l'accusation portée ici contre lui : c'est pour des raisonnements purement humains et, scion ses propres paroles, philosophiques, c'est comme érudit et versé dans la science des écoles qu'il est dénoncé. Ce fut en effet comme philosophe qu'il fut condamné; en 85o , le concile de Valence décréta:

Nous écartons absolument des pieuses oreilles des fidèles, soit comme inutiles, soit même comme nuisibles et contraires à la vérité, les quatre articles (Capitula) adoptés avec peu de prévoyance par le concile de nos frères 4; et les dixneuf autres capitula 5 très-sottement rédigés en syllogismes, où ne brille, quoiqu'on les vante à ce sujet, aucune habileté dans les lettres séculières, et où l'on trouve bien plutôt une invention du diable que quelque argument pour la foi. Par l'autorité de l'Esprit-Saint, nous les interdisons partout, et nous pensons qu'il faut châtier ceux qui introduisent des nouveautés, pour n'avoir pas à les frapper plus rudement s.

4 Le eonnile de Kiersy.

5 Ce sont les dix- neuf chapitres du traite de la Prédestination, de Jean Scot.

li Concilo de Valence, en S55, ran. iv.

VINGT-NEUVIEME LEÇON

Quelques années après, en 8o9, le concile de Langres renouvela contre Jean le Scot, et en le nommant expressément, la même condamnation.

Accusateurs et juges , les simples clercs et les assemblées de l'Église sont donc unanimes dans leur jugement sur Jean et le caractère de ses ouvrages.

Ecoutons-le parler lui-même ; il se caractérise et se peint comme l'ont peint ses ennemis.

Son traité sur la prédestination débute ainsi :

Comme tout moyen d'atteindre à une pieuse et parfaite doctrine, en recherchant avec ardeur et découvrant sûrement la raison de toutes choses, réside dans cette science et celte discipline que les Grecs appellent philosophie, nous croyons nécessaire de parler en peu de mots de ses divisions et classifications. « On croit, et on enseigne, comme dit saint Augustin, que la philosophie, c'est-à-dire l'amour de la sagesse, n'est point autre que la religion ; et ce qui le prouve, c'est que nous ne recevons pas en commun les sacrements avec ceux dont nous n'approuvons pas la doctrine. » Qu'estce donc que traiter de la philosophie, sinon exposer les règles de la vraie religion par laquelle on cherche rationnellement, et on adore humblement Dieu, cause première et souveraine de toutes choses? De là suit que la vraie philosophie est la vraie religion , et réciproquement que la vraie religion est la vraie philosophie ■.

N'est-ce pas là évidemment le langage d'un homme, philosophe bien plus que théologien, qui prend dans la philosophie son point de départ, et s'etïorce de la confondre , de la concilier du moins avec la religion, soit parce qu'en effet il les considère comme une seule et même science , soit parce qu'il a besoin du bouclier de la reUgion contre les attaques dont il est l'objet?

Ailleurs , dans son ouvrage sur la division de la nature :

11 faut suivre en toutes choses l'autorité de la sainte Ecriture, car la vérité y est renfermée comme dans un secret asile; mais il ne faut pas croire que, pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Ecriture se serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore grossiers et enfantins '.

Qui ne reconnaît là un effort, bien souvent tenté,. pour échapper à la rigueur des textes ou des dogmes, et pour introduire dans l'étude de la religion , quelque liberté d'esprit sous le voile de l'explication et do l'allégorie?

On n'en saurait douter : avant même de regarder au fond des idées de Jean le Scot, à n'en juger que par les traditions qui nous restent sur ses travaux , par le langage de l'Église et de ses ennemis.

> De dirinti priràcstinalione, r. i, rcc. de Mauj;., t. It, p. 111, » De nat. dins., 1. i , c. ixvi.

et le sien propre, le caractère pliilosophique éclate dans la vie et l'esprit de cet homme; il diffère essentiellement des théologiens; c'est à l'antiquité qu'il se rattache; c'est de la science antique qu'il entretient ses contemporains.

Ce caractère ne lui fut point, du reste, auprès de Charles le Chauve , une cause de défaveur. Tout atteste, au contraire, que Charles assistait souvent à ses leçons, y prenait un vif intérêt, et le consultait sur toutes les affaires , toutes les difficultés intellectuelles, pour ainsi dire, qui s'élevaient dans son royaume. Une anecdote qu'on lit dans un manuscrit de Guillaume de 3Ialmesbury, chroniqueur du xiii^ siècle , vous montrera jusqu'à quel point était poussée la familiarité du roi et du philosophe :

Jean, dit- il, était assis à table, en face du roi, de l'autre côté de la lalile. Les mets ayant disparu , et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai, et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui disant : « Quelle distance y a-t-il entre un soi et un scot? » ( Quùl distai inter soltum et scotum?) — « Rien que la table,» répondit Jean, renvoyant l'injure à son auteur ^.

Ne sont-ce pas là les libertés d'un commensal bel esprit qui se croit tout permis parce qu'il amuse et plaît?

Ce fut, je suis bien tenté de le croire, cette faveur de Jean le Scot auprès de Charles le Chauve, qui donna à Hincmar l'idée de le faire intervenir dans sa querelle avec Gottschalk en l'engageant à écrire pour lui. Hincmar, je vous l'ai fait remarquer, était plus politique que théologien, plus préoccupé de gouverner que de raisonner, et du succès que de la vérité. Il se voyait dans une situation difficile ; la plupart des théologiens de la Ganlc-Fraiique s'élevaient contre lui ; Raban , le célèbre Raban, après l'avoir compromis, refusait de le soutenir. Il s'adressa à Jean le Scot , voulant sans doute profiter à la fois de sa faveur et de sa science, et se flattant de trouver en lui un défenseur habile et accrédité.

Mais Hincmar ne savait pas quel allié il appelait à son secours , et quelle lutte il allait rengager. Pour faire bien comprendre le tour que prit alors la question et le rôle qu'y joua Jean le Scot . je suis obligé de remonlcr un pou haut.

Le christianisme, pour s'établir en fait, avait eu à vaincre toutes sortes d'ennemis, les gouvernements, les peuples, les prêtres et païens, le pouvoir civil comme le pouvoir religieux, les lois comme les mœurs. 3Iais , dans l'ordre intellectuel,

5 Guill. (le Malnirsbury, dans son livre inédit : De ponlificiliut, I. V.

Si.

le néoplatonisme alexandrin avait été son seul adversaire. Rationnellement parlant, c'était entre les néoplatoniciens d'Alexandrie et les chrétiens que la question s'était posée. Dès le second siècle, il se fit, entre les deux doctrines, entre les deux écoles rivales , quelques tentatives de conciliation ou plutôt d'amalgame. Saint Clément d'Alexandrie (mort en 220), Origène (de 18o à 2^4), sont des disciples de la philosophie alexandrine , des néoplatoniciens devenus chrétiens, et qui essayent d'accommoder leurs doctrines philosophiques aux croyances chrétiennes qui se développent et prennent la consistance d'un système. Dans le cours deé m" et iv siècles , ces tentatives se renouvelèrent plus d'une fois; mais c'est au milieu du v qu'elles devinrent plus pressantes. La victoire alors appartenait complètement au christianisme ; le néoplatonisme alexandrin , abandonné des princes et des peuples, décrié, persécuté, n'avait d'autre ressource que d'aller se perdre dans le sein de son ennemi, en conservant de lui-même tout ce qu'il en pourrait faire accepter. On voit alors en effet la plupart des philosophes de cette école, devenus, ou près de devenir chrétiens, mêler leurs anciennes opinions à leur foi nouvelle, en s'efforçant de les mettre d'accord. A cette époque appartiennent, par exemple, le dialogue d'iEnée de Gaza, disciple d'Hiéroclès, intitulé : Théophraste, ou de Vimmortalité des âmes et de la résurrection des corps, et celui deZacharie le Scolastique, intitulé : Jmmoniiis, ou de la construction du monde, contre les philosophes; écrits dont le dessein est évidemment de faire pénétrer dans la théologie de saint Athanase, de saint Jérôme, de saint Augustin , les idées et les formes de la philosophie expirante qui pouvaient s'y accommoder. Il y eut alors, à coup sur, beaucoup plus d'ouvrages de ce genre qu'il ne nous en est resté ; la preuve, c'est qu'on en fabriquait pour les attribuer à d'anciens philosophes , dans l'espoir de leur donner ainsi plus d'autorité. C'est au milieu du v" siècle qu'on voit paraître, sous le nom de Denys l'Aréopagite, plusieurs traités empreints du même caractère que ceux que je viens de rappeler. Denys l'Aréopagite était un des noms les plus illustres dans les traditions chrétiennes, une des plus glorieuses conquêtes du christianisme naissant. C'est dans le xvii" chapitre des Actes des Jpôlres qu'il est, pour la première fois, question de lui. Ce chapitre est si remarquable, messieurs, et porte en lui-même, indépendamment de tout témoignage extérieur, de tels caractères d'authenticité, que je vous demande la permission d'en lire textuellement les principaux passages : nulle part la prédication du christianisme au milieu de l'ancienne société n'est peinte

avec autant de vérité et d'éclat; le chroniqueur sacré raconte le séjour de saint Paul à Athènes :

Pendant que saint Paul... attendait à Athènes, son esprit se sentait ému et comme irrité en lui-même, en voyant que cette ville était attachée à Tidolàtrie; il parlait... tous les jours en la place avec ceux qui s'y rencontraient. Il y eut aussi quelques philosophes épicuriens et stoïciens qui conférèrent avec lui; et les uns disaient : « Qu'est-ce que veut dire ce discoureur? » et les autres : « Il semijle qu'il prêeiie de nouveaux Dieux. » Ce qu'ils disaient à cause qu'il leur annonçait Jésus et la résurrection...

Enfin, ils le prirent et le menèrent à l'Aréopage, en lui disant : « Pourrions-nous savoir de vous quelle est celle nouvelle doctrine que vous publiez? car, vous nous ditfes de certaines choses dont nous n'avons point encore ouï parler. Nous voudrions donc bien savoir ce que c'est. » Or, tous les Athéniens et tous les élran{jers qui demeuraient à Athènes ne passaient tout leur temps qu'à dire et à entendre quelque chose de nouveau.

Paul, étant donc au milieu de l'Aréopage, leur dit : « Seigneurs Athéniens, il me 'semble qu'en toutes choses vous êtes religieux jusqu'à l'excès; car ayant regardé, en passant, les statues de vos dieux, j'ai trouvé même un autel sur lequel il était écrit: AuDieu inconnu. C'est donc ce Dieu, que vous adorez sans le connaître, que je vous annonce. Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde... n'habite pointdansles temples bâtis par lesliommes.il n'est point honoré par les ouvrages de la main des hommes, comme s'il avait besoin de ses créatures, lui qui donne à tous la vie, la respiration et toutes choses. Il a fait naîlre d'un seul toute la race des hommes ; et il leur a donné pour demeure toute l'étendue de la terre, ayant marqué l'ordre des saisons et les bornes de l'habitation de chaque peuple, afin qu'ils cherchassent Dieu, et qu'ils lâchassent de le trouver comme avec la main et à tâtons; quoiqu'il ne soit pas loin de chacun de nous, car c'est en lui que nous avons la vie , le mouvement et l'être; et comme quelques-uns de vos poètes ont dit, nous sommes même les enfants et la race de Dieu. Puis donc que nous sommes les enfants et la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la divinité soit semblable à de l'or, à de l'argent ou à de la pierre, dont l'art et l'industrie des hommes a fait des figures. Mais Dieu, étant en colère contre ces temps d'ignorance,fait maintenantannoncer à tousles hommes, et en tous lieux, qu'ils fassent pénitence, parce qu'il a arrêté un jour auquel ildoit jugerle monde, selon la justice, par celui qu'il a destiné à en êlre le juge, dont il a donné à tous les hommes une preuve certaine, en le ressuscitant d'entre les morts. »

Mais lorsqu'ils entendirent parler de la résurrection des morts, quelques-uns s'en moquèrent, et les autres dirent: « Nous vous entendrons une autre fois sur ce point. » Ainsi Paul sortit de l'assemblée.

Quelques-uns néanmoins «e joignirent à lui et embrassèrent la foi, entre lesquels fut Denys, sénateur de l'Aréopage'....

Un tel néophyte devait, à coup sur, être cher à la société nouvelle : aussi , depuis cette époque , le nom de Denys l'Aréopagite revient-il souvent dans les récits chrétiens. Au ii^ siècle en particulier , saint Justin, l'un des premiers et des plus habiles apologistes du christianisme , le cite à plusieurs reprises et s'en glorifie, La légende raconte comment, vers la fin du i" siècle, en 95 , Denys, brûlé

■ Actes lies \ii("]|rps, (.'linii, xvii, vers. 1(> — 34.

V1NGT-NEUVIE3IE LEÇON.

vif à Athènes, obtint les honneurs du martyre. Le lait est possible, mais ne repose sur aucune preuve assurée.

Quoi qu'il en soit , vers le milieu du V siècle , parurent, sous le nom de Denys l'Aréopagite, plusieurs ouvrages destinés à opérer l'amalgame du néoplatonisme alexandrin et de la théologie chrétienne ; ils sont intitulés : 1° De la hiérarchie céleste; 2° De la hiérarchie ecclésiastique ; 3° Des noms divins ; 4" Théologie mystique ; enfin , dix lettres sont jointes aux écrits dogmatiques. La supposition est évidente : Uvres et lettres ne peuvent avoir été écrits qu'au milieu du v^ siècle; on y mentionne des faits , des usages qui n'appartenaient pas à l'Église chrétienne avant cette dernière époque ; on y rencontre, à chaque pas, des idées, des formes de style, dont Denys l'Aréopagite ne pouvait avoir le moindre soupçon. Aussi , dès la première moitié du vi" siècle, vers l'an §3â, à Constantinople même, un rhéteur, Hypalius, attaqua-t-il l'authenticité de ces prétendus ouvrages du sénateur athénien. Mais ils correspondaient à une tentative alors très -active et très -importante dans l'état de la société; ils avaient pour objet cette conciliation, cet amalgame des dogmes chrétiens et des idées néoplatoniciennes qui formait le problème intellectuel du temps. La crédulité publique était grande, la critique à peu près nulle ; les écrits dont je parle se répandirent sans peine. Plusieurs savants, entre autres Maxime le Confesseur (en 622) , y joignirent des commentaires; et ils restèrent sous le nom de l'illustre chrétien auquel ils étaient attribués.

Au commencement du ix^ siècle, une circonstance particulière leur donna en Occident, et surtout dans la Gaule-Franque, une popularité prodigieuse. Un saint Denys passait pour avoir été, vers le milieu du iii'= siècle, l'apôtre des Gaules et le premier évéque de Paris. 11 vint dans l'esprit de quelques moines de soutenir que ce Denys et Denys l'Aréopagite étaient un seul et même homme. Le christianisme des Gaules était ainsi reporté à une antiquité bien plus reculée, et pouvait s'enorgueillir d'un bien plus illustre fondateur. En 814, Hilduin, abbé de Saint -Denis, le même sous qui Hincmar fui élevé, écrivit un livre intitulé Jreopafjitica, pour soutenir cette opinion. Elle s'accrédita rapidement, et devint en Gaule une sorte de croyance patriotique. Les ouvrages de Denys l'Aréopagite furent, dès lors, l'objet d'une vive curiosité, et en 824, l'empereur d'Orient, .Michel le Bègue, en envoya à Louis le Débonnaire un exemplaire. Le précieux manuscrit fut déposé et gardé dans l'abbaye de Saint-Denis; mais il était en grec, et fort pou de gens pouvaient le comprendre. Charles le

Chauve engagea Jean le Scot à le traduire. Jean entreprit en effet celte traduction , et ce fut là probablement l'ouvrage qui popularisa le plus dans la Gaule le renom de son savoir.

Historiquement , le caractère des travaux de Jean le Scot est donc incontestable. Il était, au IX" siècle , le représentant , l'interprète de celte tentative d'amalgame , commencée dès le second siècle, et si active au v*', entre le néoplatonisme alexandrin et la théologie chrétienne. C'est sous cet aspect qu'il se présente dans la succession des faits et des noms propres ; il est le dernier anneau de cette chaîne dont une pieuse illusion avait tenté de placer le premier dans Athènes même , au sein des écoles de l'ancienne philosophie.

Sortons maintenant de l'histoire , et pénétrons dans le fond même des idées : cherchons dans les ouvrages de Jean le Scot, et en les rapprochant, soit de ceux des néoplatoniciens d'Alexandrie, soit de ceux des théologiens chrétiens de son temps, si en effet c'est aux doctrines néoplatoniciennes qu'ils se rattachent , s'ils essayent vainement de les reproduire et de les infuser dans le christianisme.

Je ne puis songer, vous le comprenez sans peine, messieurs, à entreprendre ici, entre le néoplatonisme alexandrin et le christianisme, une comparaison un peu étendue et précise. Je suis forcé de m'en tenir à quelques grands traits , aux caractères les plus généraux des deux doctrines ; ilssulTiront, j'espère, pour les bien distinguer et montrer clairement à laquelle Jean le Scot appartient.

Au premier coup d'œil, et en négligeant les questions plus spéciales , deux différences essentielles se font remarquer entre le néoplatonisme alexandrin et le christianisme : 1° le néoplatonisme est une philosophie, le christianisme une religion. Le premier a pour point de départ la raison humaine; c'est à elle qu'il s'adresse , c'est elle qu'il interroge, c'est en elle qu'il se confie. Le point de départ du second est au contraire un fait extérieur à la raison humaine ; il s'impose à elle au lieu de l'interroger. De là suit que le libre examen domine dans le néoplatonisme , c'est sa méthode fondamentale et sa pratique habituelle . tandis que le christianisme proclame l'autorité pour son principe, et procède en effet par voie d'autorité. De là suit encore que, bien que le néoplatonisme alexandrin, à en juger par le langage et l'apparence de ses écrits , se présente sous un aspect infiniment mystique, au fond son principe est rationnel, tandis que le christianisme primitif, dont le caractère n'a rien de mystique, qui est au contraire très -positif et très -simple, a cependant un principe surnaturel. Il y a donc dans le point de départ des deux doctrines une diversité radicale.

CITÏLISATION EN FRANCE.

2" Si nous dépassons cette question du point de départ et de la méthode préliminaire de toute philosophie, pour entrer dans le fond même des idées, une seconde diiïérence essentielle nous frappera. La doctrine dominante du néoplatonisme alexandrin , c'est le panlliéisme, l'unité de la substance et de l'être, l'individualité réduite à la condition de pur phénomène, de fait transitoire. L'individualité , au contraire , est la croyance fondamentale de la théologie chrétienne. Le Dieu des chrétiens est un être distinct, qui communique et traite avec d'autres êtres, auquel ceux-ci s'adressent, qui leur répond, dont l'existence est souveraine, mais non unique. Entre bien d'autres symptômes , la diversité des deux doctrines en ce point se révèle clairement dans l'idée qu'elles se forment de l'avenir de l'homme au delà de son existence actuelle. Que fait des êtres humains le néoplatonisme au moment de leur mort? 11 les absorbe dans le sein du grand tout; il abolit toute individualité. Que fait au contraire la doctrine chrétienne? Elle perpétue l'individualité jusque dans l'infini; à l'absorption des êtres individuels, elle substitue l'éternité des peines et des récompenses : en sorte qu'à ne jeter même sur les deux doctrines qu'un coup d'oeil rapide , dans le fond des idées comme dans le point de départ, la diversité est radicale, et se résume surtout dans les deux traits essentiels que je viens d'indiquer.

Maintenant, messieurs, n'est-il pas vrai que si nous retrouvons , entre la philosophie de Jean le Scot et la théologie chrétienne de son époque, les mêmes différences , la filiation de ses idées et leur affinité avec le néoplatonisme alexandrin sera aussi certaine par le fond même des idées qu'elle nous a paru évidente par les traditions historiques?

Indépendamment de sa traduction des œuvres prétendues de Denys l'Aréopagitc , et de quelques traités perdus ou encore manuscrits ' , il nous reste de Jean le Scot deux grands ouvrages : 1° son traité de prœdest/nalione dont je vous ai déjà entretenus; 2" un traité intitulé : T^^pt- fvaeoiç /j.Epii7//.ov , de la division de la nature , et qui contient l'exposition systématique de ses idées sur l'homme et l'univers.

De ces deux ouvrages seuls je tirerai les citations que je vais mettre sous vos yeux. Le premier se trouve dans la collection des écrits relatifs à la querelle d'Hincmar et de Gottschalk , publiée par

> Entre autres, un traité île la T'ision de Dieu, dont Mabillon avait vu le manuscrit dans la hiljliotlièque deClairmarest, près Saint- Orner, et qui commentait pas ces mots : Omncs sensus corporei vnscunlur ex conjunclionc animœ et cnrporis.

' L'une est intitulée : Jean Scol Erigène , ou de l'Origine

le président Mauguin. Mais par un malheur contre lequel j'ai vainement lutté, je ne saurais vous offrir du second , qui est le plus important , une analyse complète et dont je garantisse l'exactitude, car je n'ai pu le découvrir dans aucune des bibliothèques de Paris. Il a été publié à Oxford, en 1681, par Thomas Gale, en un volume in-folio. On a mis , dans les diverses bibliothèques publiques , une extrême complaisance à en faire pour moi la recherche ; il n'y existe point. Je l'ai fait demander en Angleterre; il ne m'est pas encore arrivé. J'ai donc été obligé de me contenter des extraits et des nombreuses citations que j'en ai trouvées dans plusieurs histoires de la philosophie , et surtout dans deux dissertations allemandes, dont Jean le Scot est l'objet spécial 2. Je dirai même, en passant, qu'il m'a été démontré , par l'examen attentif que j'en ai fait, que plusieurs des écrivains étrangers qui ont parlé de cet ouvrage , ne l'ont pas eu , non plus que moi, tout entier sous les yeux. Ils auraient dû en avertir leurs lecteurs.

Je prends d'abord la première question , la question préliminaire de toute doctrine, celle du point de départ et de la méthode. Je viens de vous montrer quelle était, en ceci , la différence radicale du néoplatonisme alexandrin et de la théologie chrétienne, et comment l'un avait pour principe la raison, l'autre l'autorité. Voici quelques-uns des passages où Jean le Scot exprime à ce sujet sa pensée :

La nature (Il appelle nature l'univers, l'ensemble des choses créées) et le temps ont été créés ensemble, mais l'autorité ne date point de l'origine du temps et de la nature. C'est la raison qui est née au commencement des choses, avec le temps et la nature. La raison elle-même le démontre. L'autorité est dérivée de la raison, nullement la raison de l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît sans valeur. La raison, au contraire, invinciblement appuyée sur sa propre force, n'a besoin de la confirmation d'aucune autorité. L'autorité légitime ne me paraît être que la vérité découverte par la force de la raison et transmise par les saints Pères, pour l'utilité des générations postérieures 3,

Il ne faut pas alléguer les opinions des saints Pères, surtout si elles sont connues de beaucoup de gens, à moins qu'il n'y ait nécessité de fortifier par là le raisonnement aux yeux des hommes qui , inhabiles dans le raisonnement, cèdent plutôt à l'autorité qu'à la raison 4,

d'une philosophie chrétienne el de sa mission sainte; par P. Iliort. Copenhague, 1823 ; l'autre : le Mysticisme du moyen âge dans son berceau, par H. Schmid. Jéna, 1824.

3 De diL'isioue uatiirœ, l. i, p. 39.

4 Ibid., 1. IV, p. 81.

VINGT-NEUVIEME LEÇON

Le salut Jes ànies fidèles consiste à croire ce qu'on a raison d'affirmer sur le principe unique de toutes choses, et à comprendre ce qu'on a raison de croire '.

La foi n'est autre chose, à mou avis, qu'un certain principe duquel commence à dériver, dans une nature raisonnable, la connaissance du créateur ^.

L'âme en elle-même est inconnue; mais elle commence à se manifester, à elle-même et aux autres, dans sa forme qui est la raison *.

Je ne suis pas tellement épouvanté de l'autorité, je ne redoute pas tellement la furie des esprits peu intelligents, que j'hésite à proclamer hautement les choses que démêle clairement et démontre avec certitude la raison ; ce sont d'ailleurs des sujets dont il ne faut traiter qu'avec les sages, pour qui rien n'est plus doux à entendre que la vérité, rien plus délicieux à rechercher quand on s'y applique, rien plus beau à contempler quand on la trouve *!.

Jamais philosophe , à coup sur , n'a plus nettement exprimé le caractère rationnel de son point de départ, qui est celui de toute philosophie. Le dernier passage indique même clairement que la lutte était engagée entre ce principe et celui de l'autorité , et que Jean n'hésitait pas à la soutenir. Le dévouement à la vérité et à la liberté s'y peint en quelques mots avec une pénétrante énergie.

11 va plus loin et indique çà et là , dans le cours de son livre, quelques-uns des principes de la méthode philosophique , avec une précision d'autant plus remarquable qu'il la viole souvent lui-même , et, comme l'école néoplatonicienne, procède souvent tout autrement que du connu à l'inconnu , et par la voie de l'observation. Voici quelques-uns de ces textes :

vn.

La vraie marche du raisonnement peut aller de l'étude naturelle des choses sensibles à la contemplation pure des choses spirituelles ^.

Page 1