JUSQU'EN
TRENTE ET UNIÈME LEÇON
Objet du cours. — Des éléments de l'unité nationale. — Ils existent et commencent à se développer, en France , vers la fin du x^ siècle. —De là date la civilisation française. — L'époque féodale sera l'objet de ce cours. — Elle comprend les xi% xii<= et xine siècles , de Hugues Capet à Philippe de Valois. — Preuves que ce sont là les limites de l'époque féodale.— Plan du cours.— Histoire : 1» de la société ; 2" de l'esprit humain pendant l'époque féodale. — L'histoire de la société se divise en : 1" histoire de la société civile; 2» histoire de la société religieuse. — L'histoire de l'esprit humain se divise en : 1" histoire de la littérature savante, en latin ; 2» histoire de la littérature nationale, en langue vulgaire.— Importance du moyen âge dans l'histoire de la civilisation française. —De l'état actuel des opinions sur le moyen âge. — Est-il vrai que l'impartialité historique et la sympathie poétique pour celte époque aient des dangers? — Utilité de cette étude.
Messieurs ,
L'an dernier (1828), en commençant ce cours, j'ai clé obligé d'en déterminer le sujet, d'expliquer les motifs -de ce choix. Je n'ai aujourd'hui rien de pareil à faire. L'objet de noire élude est connu ; la route est tracée. J'ai essayé de vous faire assister aux origines de la civilisation française , sous les deux premières races ; je me propose de la suivre à travers toutes ses vicissitudes , dans son long et glorieux développement, jusqu'à la veille de nos jours. Je la reprends donc aujourd'hui où je l'ai laissée ; c'est-à-dire à la fin du x" siècle , à l'avéncment des Capétiens.
C'est là . je le disais en finissant il y a quelques
mois, c'est là que commence la France, la civilisation française. Jusque-là , vous vous le rappelez, nous avons parlé de la civilisation gauloise, romaine , gallo - romaine , franque , gallo - franque ; nous avons été obligés d'allier des noms étrangers, des noms qui ne sont pas le nôtre , pour exprimer avec quelque justesse une société sans unité, sans fixité , sans ensemble. A partir de ki fin du x« siècle , il n'y a plus rien de semblable ; c'est maintenant des Français, de la civilisation française que nous avons à nous occuper.
Et pourtant, messieurs, c'est à cette même époque que toute unité nationale et politique disparait sur notre territoire. Ainsi le disent tous les livres ; ainsi le montrent tous les faits. C'est l'c-
poque où prévaul complétenienl le régime féodal , c'est-à-dire le démembrement du peuple et du pouvoir. Au XI" siècle, le sol que nous appelons français est couvert de petits peuples, de petits souverains , à peu près étrangers les uns aux autres , à peu près indépendants les uns des autres. L'ombre même d'un gouvernement central, d'une nation générale, semble avoir disparu.
Comment se fait-il que la civilisation et l'histoire vraiment française commencent précisément au moment où il est presque impossible de découvrir une France?
C'est que, dans la vie des peuples , l'unité extérieure, visible, l'unité de nom et de gouvernement, bien qu'importante , n'est pas la première, la plus réelle, celle qui constitue vraiment une nation. Il y a une unité plus profonde, plus puissante; c'est celle qui résulte, non pas de l'identité de gouvernement et de destinée, mais de la similitude des éléments sociaux , de la similitude des institutions, des mœurs, des idées, des sentiments, des langues, l'unité qui réside dans les hommes mêmes que la société réunit, et non dans les formes de leur rapprochement ; l'unité morale enfin , trèssupérieure à l'unité politique et qui peut seule la fonder solidement.
Eh bien ! messieurs , c'est à la fin du x" siècle qu'est placé le berceau de cet être unique et complexe à la fois qui est devenu la nation française. Il lui a fallu bien des siècles et de longs efforts pour sortir de là, et se produire dans sa simplicité et sa grandeur. Cependant, à cette époque , ses éléments existent et on commence à entrevoir le travail de leur développement. Dans les temps que nous avons étudiés l'an dernier, du v au x'= siècle, sous la main de Charlemagne, par exemple, l'unité politique, extérieure, a été souvent plus grande, plus forte qu'à l'époque dont nous allons nous occuper. Mais si vous regardez au fond des choses, à l'état moral des hommes mêmes , l'unité y manque complètement. Les races sont profondément diverses et même ennemies; les lois, les traditions, les mœurs, les langues diffèrent et luttent également , les situations , les relations sociales n'ont ni généralité, ni fixité. A la fin du x" et au commencement du xi" siècle, il n'y a point d'unité politique pareille à celle de Charlemagne ; mais les races commencent à s'amalgamer ; la diversité des lois , selon l'origine, n'est plus le principe de toute la législation. Les situations sociales ont acquis quelque fixité ; des institutions, non pas les mêmes, mais partout analogues, les institutions féodales ont prévalu, ou à peu près, sur tout le territoire. Au lieu de la diversité radicale, impérissable , de la langue latine et des langues germaniques, deux langues
commencent à se former, la langue romane du midi, et la langue romane du nord, différentes sans doute , cependant de même origine , de même caractère , et destinées à s'amalgamer un jour. Dans l'âme des hommes , dans leur existence morale, la diversité commence aussi à s'effacer. Le Germain est moins adonné à ses traditions, à ses habitudes germaniques ; il se détache peu à peu de son passé pour appartenir à sa situation présente. Il en arrive autant du Romain ; il se souvient moins de l'ancien empire et de sa chute, et des sentiments qui en naissaient pour lui. Sur les vainqueurs et sur les vaincus , les faits nouveaux, actuels , qui leur sont communs , exercent chaque jour plus d'empire. En un mot, l'unité politique est à peu près nulle ; la diversité réelle encore trèsgrande; cependant il y a au fond plus d'unité véritable qu'il n'y en a eu depuis cinq siècles. On commence à entrevoir les éléments d'une nation ; et la preuve, c'est que, depuis cette époque, la tendance de tous ces éléments sociaux à se rapprocher, à s'assimiler , à se former en grandes masses, c'est-à-dire la tendance vers l'unité nationale, et par là vers l'unité politique, devient le caractère dominant , le grand fait de l'histoire de la civilisation française, le fait général et constant autour duquel tournera toute notre étude.
Le développement de ce fait , messieurs , le triomphe de cette tendance a été la bonne fortune de la France. C'est par là surtout qu'elle a devancé les autres peuples du continent dans la carrière de la civilisation. Regardez l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne même; qu'est-ce qui leur manque? Elles ont marché beaucoup plus lentement que la France vers l'unité morale , vers la formation en un seul peuple. Ou bien , là où l'unité morale s'est formée ou à peu près, comme en Italie et en Allemagne, sa transformation en unité politique , la naissance d'un gouvernement général a été ralentie ou tout à fait arrêtée. Plus heureuse , la France est arrivée plus tôt et plus complètement à cette double unité, non pas seul principe , mais seul gage de la force et de la grandeur des nations. C'est à la fin du x^ siècle qu'elle s'est, pour ainsi dire, mise en marche vers cet important résultat. C'est donc bien de cette époque que date véritablement la civilisation française ; c'est là que nous pouvons commencer à l'étudier sous son vrai nom.
L'époque féodale, c'est-à-dire l'époque où le régime féodal est le fait dominant sur notre territoire , sera l'objet du cours de cette année.
Elle est comprise entre Hugues Capet et Philippe de Valois, c'est-à-dire qu'elle embrasse les xi", xii« et xiii'^ siècles.
Que ce soient là vraiment les limites, la car-
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rière de l'époque féodale, il est aisé, je crois, de le constater.
Le caractère propre , général , de la féodalité , je viens de le rappeler , et tout le monde le connaît, c'est le démembrement du peuple et du pouvoir en une multitude de petits peuples et de petits souverains ; l'absence de toute nation générale, de tout gouvernement central. Voyons dans quelles limites ce fait est contenu. Ces limites seront nécessairement celles de l'époque féodale.
On peut , si je ne me trompe , les reconnaître surtout à trois symptômes.
1" Sous quels ennemis a succombé la féodalité? qui l'a combattue en France? deux forces : la royauté d'une part, les communes de l'autre. Par la royauté, s'est formé en France un gouvernement central ; par les communes , s'est formée une nation générale , qui est venue se grouper autour du gouvernement central.
A la fin du x^ siècle , la royauté et les communes n'étaient pas, ou étaient à peine visibles. Au commencement du xiv« siècle, la royauté est la tète de l'Étal , les communes sont le corps de la nation. Les deux forces sous lesquelles devait succomber le régime féodal ont atteint alors, non pas certes leur entier développement, mais une prépondérance décidée. A ce symptôme, on peut donc dire que là s'arrête l'époque féodale proprement dite, puisque l'absence de toute nation générale et de tout pouvoir central est son caractère essentiel.
Voici un second symptôme qui assigne à l'époque féodale les mêmes limites.
Du X'' au xiv» siècle, les guerres, qui sont alors le principal événement de l'histoire , ont , la plupart du moins , un même caractère. Ce sont des guerres intérieures, civiles pour ainsi dire, dans le sein de la féodalité elle-même. C'est un suzerain qui s'efforce de conquérir du territoire sur ses vassaux; ce sont des vassaux qui se disputent certaines portions du territoire. Telles nous apparaissent, sauf les croisades, presque toutes les guerres de Louis le Gros, de Philippe-Auguste, de saint Louis et de Philippe le Bel; c'est de la nature même de la société féodale que dérivent leurs motifs et leurs effets.
Avec le xiv siècle, les guerres changent de caractère. Alors commencent les guerres étrangères, non plus de vassal à suzerain ou de vassal à vassal, mais de peuple à peuple, de gouvernement à gouvernement. A l'avènement de Philippe de Valois, éclatent les grandes guerres des Français contre les Anglais, les prétentions des rois d'Angleterre , non sur tel ou tel fief, mais sur le pays et le trône de France ; et elles se prolongent jusqu'à Louis XL Il ne s'agit plus alors de guerres féodales, mais
de guerres nationales : preuve certaine que l'époque féodale s'arrête à ces limites , qu'une autre société a déjà commencé.
Enfin , si nous nous adressons à un troisième genre d'indice , si nous interrogeons les grands événements qu'on est accoutumé, et avec raison, à considérer comme le résultat, comme l'expression de la société féodale, vous trouverez qu'ils sont tous renfermés dans l'époque dont nous parlons. Les croisades, cette grande aventure de la féodalité et sa gloire populaire , finissent, ou à peu près , avec saint Louis et le xiii" siècle; on n'en entend plus ensuite qu'un vain retentissement. La chevalerie . cette poétique fille, cet idéal, pour ainsi dire, du régime féodal , est également renfermée dans les mêmes limites : au xiv« siècle, elle est en décadence , et un chevalier errant parait déjà un personnage ridicule. La littérature romanesque et chevaleresque, les troubadours, les trouvères , en un mot toutes les institutions , tous les faits qu'on peut regarder comme les résultats , les compagnons de la féodalité, appartiennent de même aux xi<=, xu" et xiii^ siècles. C'est donc bien là l'époque féodale, et quand je la renferme dans ces limites , je n'institue point une classification arbitraire, purement conventionnelle ; c'est le fait même.
3Iaintenant , messieurs , comment étudieronsnous cette époque ? quel plan nous la fera mieux connaître?
Vous vous rappelez , j'espère , que j'ai regardé la civilisation comme le résultat de deux grands faits : le développement . d'une part . de la société; d'autre part, de l'homme individuel. J'ai donc eu soin de retracer toujours la civihsation extérieure et la civilisation intérieure, l'histoire de la société et l'histoire de l'homme , des relations humaines et des idées humaines , l'histoire politique et l'histoire intellectuelle.
Nous suivrons la même méthode , nous examinerons l'époque féodale sous ce double point de vue.
Sous le point de vue politique, en nous renfermant dans l'histoire de la société, nous trouverons , du x« au xiv siècle , comme du v« au x" , deux sociétés très -voisines l'une de l'autre, emboîtées, pour ainsi dire, l'une dans l'autre, cependant essentiellement distinctes; la société civile et la société religieuse , l'Eglise et l'Etal. Nous les étudierons séparément, comme nous l'avons déjà fait.
La société civile doit être considérée : 1° dans les faits qui la constituaient et qui nous montrent ce qu'elle a été ; :2'^ dans les monuments législatifs et politiques , qui émanent d'elle et où est empreint son caractère.
Les trois grands faits de l'époque féodale, les
trois faits dont, la nature et les rapports renferment l'histoire de la civilisation pendant ces trois siècles, sont : 1" les possesseurs de fiefs, l'association féodale elle-même ; 2° au-dessus et à côte de l'association féodale, en intime relation avec elle, et pourtant reposant sur d'autres principes, et appliquée à se créer une existence distincte, la royauté; 3 ' au-dessous et à côté de l'association féodale , en intime relation aussi avec elle, et pourtant reposant aussi sur d'autres principes , et travaillant à s'en séparer , les communes. L'histoire de ces trois faits et de leur action réciproque est, à cette époque, l'histoire de la société civile.
Quant aux monuments écrits qui nous en restent , il y en a quatre principaux : deux recueils de lois , que la science moderne , à tort , je pense , appellerait des codes; et deux ouvrages de jurisconsultes. Les monuments législatifs sont : 1° le Recueil des ordonnances des rois de France, et spécialcmentlesÉtablissements de saintLouis; 2''les Assises du royaume franc de Jérusalem , rédigées par ordre de Godefroi de Bouillon , et qui reproduisent, plus complètement et plus fidèlement que tout autre document, l'image de la société féodale.
Les deux ouvrages de jurisconsultes sont, 1" la Coutume de Beauvaisis , par Beaumanoir ; 2° le Traité de Vancienne Jurisprudence des Français, ou Conseils à un Ami, par Pierre de Fontaines.
J'étudierai avec vous ces monuments de la législation féodale , comme j'ai étudié les lois barbares et les Capitulaires , en les décomposant soigneusement et en essayant de bien démêler ce qu'ils contiennent , et d'en reconnaître exactement la nature.
De la société civile , nous passerons à la société religieuse ; nous la considérerons , comme nous l'avons déjà fait : 1° en elle-même , dans son organisation propre et intérieure; 2"» dans ses rapports avec la société civile, avec l'Etat; 3" enfin dans ses rapports avec le gouvernement extérieur de l'Église universelle , c'est-à-dire avec la papauté.
L'histoire de la société, si je ne me trompe, sera ainsi complète : nous entrerons dans l'histoire de l'esprit humain. Elle réside, à cette époque, dans deux grands faits, deux littératures distinctes : 1" une littérature savante, écrite en latin, adressée uniquement aux classes lettrées , laïques ou ecclésiastiques, et qui contient la théologie et la philosophie du temps ; 2° une littérature nationale, populaire , toute en langue vulgaire , adressée à tout le monde , particulièrement aux oisifs et au peuple. Quiconque négligera l'un ou l'autre de ces deux faits , quiconque ne connaîtra pas bien ces deux littératures, ne les verra pas marcher de front, rarement voisines, rarement agissant l'une
sur l'autre, mais toutes deux puissantes et tenant une grande place , n'aura qu'une idée incomplète et fausse de l'histoire intellectuelle de cette époque, de l'état et du progrès des esprits.
Tel est, messieurs, dans son ensemble, le plan du cours de celte année.
C'est là, à coup sur, un vaste champ ouvert à notre étude. Il y a là de quoi exciter et alimenter longtemps la curiosité scientifique. Mais une si grande époque de notre histoire , la France dans les plus rudes crises de son développement, le moyenàgc enfin n'est-il plus aujourd'hui pour nous que matière de science, objet de curiosité ? N'avonsnous pas , à le bien connaître, quelque intérêt plus général et plus pressant? ce passé-là n'a-t-il plus de valeur que pour l'érudition? est-il devenu complètement étranger au présent, à notre vie?
Deux faits, si je ne me trompe, deux faits contemporains , visibles, attestent qu'il n'en est rien.
Evidemment , l'imagination se plaît aujourd'hui à se reporter vers cette époque. Ses traditions , ses moeurs, ses aventures, ses monuments ont pour le public un attrait qu'on ne saurait méconnaître. On peut interroger à ce sujet les lettres et les arts; on peut ouvrir les histoires, les romans, les poésies de notre temps; on peut entrer chez les marchands de meubles , de curiosités : partout on verra le moyen âge exploité, reproduit, occupant la pensée, amusant le goût de cette portion du public qui a du temps à donner à ses besoins ou à ses plaisirs intellectuels.
En même temps se manifeste, de la part de quelques hommes éclairés et honorables, amis sincères de la science et du progrès de l'humanité , un redoublement d'humeur contre cette époque et tout ce qui la rappelle. A leurs yeux, ceux qui y cherchent des inspirations , ou seulement des plaisirs poétiques, ramènent les lettres vers la barbarie ; ceux qui, sous le point de vue politique et au milieu d'une masse énorme d'erreur et de mal, prétendent y trouver quelque chose de bien , ceuxlà, qu'ils le veuillent ou non, favorisent le système du despotisme et du privilège. Ces impitoyables ennemis du moyen âge déplorent l'aveuglement du pubHc, qui peut prendre quelque plaisir à se reporter, en imagination seulement, au milieu de ces siècles barbares, et semblent prédire, si cette disposition continue, le retour de toutes les absurdités , de tous les maux qui pesaient alors sur les peuples.
Ceci prouve clairement que le moyen âge est encore pour nous tout autre chose que matière de science; qu'il correspond à des intérêts plus actuels, plus directs que ceux de l'érudition et de la critique historique, à des sentiments plus
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généraux, plus vifs que celui de la pure curiosité.
Coninieiil s'en étonner? Le double fait que je fais remarquer est précisément le résultat, et pour ainsi dire une forme nouvelle des deux caractères essentiels du moyen âge, des deux grands faits par lesquels cette époque a tenu , dans l'histoire de notre civilisation, tant de place, et pesé si fortement sur les siècles postérieurs.
D'une part, il est impossible de méconnaître que c'est là le berceau des sociétés et des mœurs modernes. De là datent : 1" les langues modernes , et spécialement la nôtre; 2" les littératures modernes, précisément dans ce qu'elles ont de national, d'original, d'étranger à toute science, à toute imitation d'autres temps et d'autres pays ; 3° la plupart des monuments modernes , des monuments où se sont rassemblés pendant des siècles et se rassemblent encore les peuples : églises, palais, hôtels de ville, ouvrages d'art et d'utilité publique de tout genre ; 4° presque toutes les familles historiques , les familles qui ont joué un rôle et placé leur nom dans les diverses phases de notre destinée ; a" un grand nombre d'événements nationaux, importants en eux-mêmes et longtemps populaires, les croisades, la chevalerie, en un mot, presque tout ce qui a préoccupé, agité pendant des siècles l'imagination du peuple français.
C'est là évidemment l'âge héroïque des nations modernes, entre autres de la France. Quoi de plus naturel que sa richesse et son attrait poétique !
A côté de ce fait, cependant, on en rencontre un autre non moins incontestable; l'état social du moyen âge a été constamment, surtout eu France, insupportable et odieux. Jamais le berceau d'une nation ne lui a inspiré une telle antipathie. Jamais le régime féodal, ses institutions, ses principes, n'ont obtenu cette adhésion irréfléchie , fruit de l'habitude, que les peuples ont souvent donnée aux plus mauvais systèmes d'organisation sociale. La France a constamment lutté pour leur échapper, pour les abolir. Quiconque leur a porté un coup , rois, jurisconsultes. Eglise, a été approuvé et populaire; le despotisme même, quand il a paru un moyen de s'en délivrer, a été accepté comme un bienfait.
Le xviH"^ siècle et la révolution française ont été chez nous le dernier terme, l'expression définitive de ce fait de notre histoire. Depuis longtemps, quand ils ont éclaté, l'état social du moyen âge était changé, énervé, dissous. C'est pourtant contre ses conséquences et ses souvenirs, que, dans la pensée et l'intention populaire, celte grande secousse s'est surtout accomplie. La société qui a péri alors, c'est la société que l'invasion germanique avait faite en Occident, et dont la féodalité avait été la
forme première et essentielle. Elle n'était plus, à vrai dire; cependant c'était à elle qu'on en voulait. Mais, précisément à cause de ce fait, messieurs, précisément parce que le xviii<= siècle et la révolulion ont été l'explosion définitive de l'antipathie nationale pour l'état social du moyen âge, deux choses ont du arriver et sont arrivées en effet : 1° Dans leurs violents efforts contre la mémoire et les restes de cette époque , le xviii" siècle et la révolution ont du manquer envers elle d'impartialité, et ne pas reconnaître le bien qui s'y pouvait rencontrer ; 2" on a dii méconnaître également alors son caractère poétique, son mérite et son attrait comme berceau de certains éléments de la vie nationale. Les époques où domine l'esprit critique , c'est-à-dire qui s'occupent surtout d'examiner et de démolir , comprennent peu en général les temps poétiques, ces temps où l'homme se laisse complaisamment aller à l'impulsion de ses mœurs et des faits qui l'entourent. Elles comprennent peu surtout ce qu'il y a de vrai et de poétique dans les temps auxquels elles font la guerre. Ouvrez les écrits du xvin" siècle, ceux-là du moins qui ont bien le caractère de l'époque et ont contribué à la grande révolution alors accomplie ; vous verrez que l'esprit humain s'y montre fort peu sensible au mérite poétique de tout état social très-différenl du type qu'il concevait et poursuivait alors, surtout au mérite poétique des temps rudes et grossiers , et, parmi ces temps, du moyen âge. L'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations est en ce genre l'image la plus fidèle de la disposition générale du siècle; cherchez -y l'histoire du moyen âge : vous y verrez Voltaire constamment appliqué à faire ressortir tout ce qu'il y avait de grossier , d'absurde, d'odieux, de malheureux à cette époque. Il a raison, grandement raison dans le jugement définitif qu'il en porte, et dans ses efiforts pour en abolir les restes. Mais c'est là tout ce qu'il en voit; il ne songe qu'à juger et à abolir. Dans ses écrits historiques, s'entend, dans ses ouvrages de polémique critique, car Voltaire a fait autre chose que de la critique; Voltaire était poëte aussi , et quand il se laissait aller à son imagination . à ses instincts poétiques, il retrouvait des impressions bien différentes de ses jugements. Il a parlé du moyen âge ailleurs que dans V Essai sur tes mœurs et l'esprit des nations; et comment en a-l-il parlé?
01) ! riieureux tt-mps que celui Je ces fables, Des i)ons tléinons, des esprits familiers. Des farfadets, aux mortels secouraMes!
On écoulait tous ces faits admirables Dans son eliàteau, près d'un larje foyer. Le père et Toncle, et la mère et la fille. Et les voisins, et toute la famille,
Ouvraient rorcille à monsieur l'aumônier, Qui leur faisait des contes de sorcier.
On a l)anni les démons et les fées; Sous la raison les grâces étouffées Livrent nos cœurs à l'insipidité; Le raisonner tristement s'accrédite; On court, liélasl après la vérité : Ali! croyez- moi, l'erreur a son mérite.
Voltaire a tort d'appeler erreur le côte poétique (le ces vieux tciups ; la poésie s'y associait sans doute ci beaucoup d'erreurs; mais en elle-même elle était vraie, quoique d'une vérité très-différente de la vérité philosophique, et elle répondait à des besoins très- légitimes de la nature humaine. Peu importe, du reste, cette observation incidente; ce qu'il faut remarquer , c'est le singulier contraste entre Voltaire poëte et Voltaire critique : le poëte ressent vivement, pour le moyen âge , des impressions auxquelles le critique se montre complètement étranger; et l'un déplore la perte de ces impressions que l'aulrc s'applique à détruire. Rien , à coup sûr , ne fait mieux ressortir ce défaut d'impartialité politique et de sympathie poétique du xviii^ siècle dont je parlais tout à l'heure.
Nous sommes maintenant dans la réaction contre cette disposition de l'époque qui nous a précédés. C'est là le fait qui se manifeste dans la direction que prennent, en grande partie du moins, les études historiques, les travaux littéraires, les goûts du public, et aussi dans l'humeur des partisans exclusifs du xvrii" siècle. Cette humeur est-elle légitime ? Le danger qu'on signale dans cette réaction est-il grand ? est-il même réel ?
Sous le point de vue littéraire, je ne le nierai pas absolument. Je ne répondrais pas qu'il n'y ait quelque exagération, quelque manie dans ce retour de l'imagination vers le moyen âge, et que le bon sens et le bon goût n'aient un peu à en souffrir. La réaction, poursuivie avec beaucoup de talent, me paraît, à tout prendre, un tâtonnement plutôt qu'une régénération. Elle vient, à mon avis, d'hommes fort distingués, quelquefois sincèrement inspirés, mais qui s'égarent souvent en cherchant une bonne veine , plutôt que de gens qui l'ont trouvée, et qui l'exploitent avec conflance. Mais, en vérité, dans l'état actuel de la société et des esprits, le mal ne peut devenir bien grave. La publicité et la critique ne sont-elles pas toujours là, dans le monde littéraire aussi bien que dans le monde politique, et toujours prêtes à rendre partout les mêmes services, à avertir, retenir, combattre, empêcher enfin qu'on ne tombe sous la domination exclusive d'une coterie ou d'un système? Elles n'épargnent point la nouvelle école; et le public, le vrai et grand pu-
blic, tout en l'accueillant avec bienveillance, ne paraît point disposé à s'en laisser asservir. Il la juge et la tance même quelquefois assez rudement. Rien ne me paraît donc annoncer que la barbarie soit près de rentrer dans le goût national.
Il faut bien d'ailleurs prendre la vie où elle se manifeste, le vent d'où il vient, le talent où il a plu au ciel de le mettre ; car il faut . avant tout , dans le monde littéraire, du talent, de la vie. Ce qu'il y a de pis , c'est l'immobilité , la stérilité.
S'agit-il du danger de l'impartialité politique , caractère de la réaction qu'on déplore? Celui-ci, il faut le nier absolument. L'impartialité ne sera jamais une pente populaire , l'erreur des masses ; elles sont gouvernées par des idées et des passions simples, exclusives ; il n'y a pas à craindre qu'elles jugent jamais trop favorablement du moyen âge et de son état social. Les intérêts actuels , les traditions nationales conservent à cet égard, sinon toute leur ardeur, du moins bien assez d'empire pour prévenir tout excès. L'impartialité dont il s'agit ne pénétrera guère au delà des régions de la science et de la discussion philosophique.
Qu'est -elle d'ailleurs dans ces régions mêmes et parmi les hommes qui s'en piquent le plus? Les pousse-t-elle à quelque retour vers les doctrines du moyen âge, à quelque approbation de ces institutions, de son état social? Pas le moins du monde. Les principes sur lesquels reposent les sociétés modernes, les progrès et les besoins de la raison et Je la liberté humaine, n'ont certainement pas de plus fermes , de plus zélés défenseurs que les partisans de l'impartialité historique ; ils sont les premiers sur leur brèche , et plus en butte que nuls autres aux coups de leurs ennemis. Ils n'ont aucune estime pour les vieilles formes , la bizarre et tyranniquc classification de la France féodale , œuvre de la force, que des siècles et des travaux immenses ont eu tant de peine à réformer. Ce qu'ils réclament , c'est un jugement complet et libre sur ce passé de la patrie. Ils ne croient pas qu'il ait été absolument dépourvu de vertu, de liberté, de raison , ni qu'on soit en droit de le mépriser pour ses erreurs et ses chutes dans une carrière où, encore aujourd'hui, après tant de progrès et de victoires , nous avançons nous - mêmes si laborieusement.
Il n'y a là évidemment aucun péril ni pour la liberté de l'esprit humain, ni pour la bonne organisation de la société.
N'y aurait-il pas, en revanche, à cette impartialité historique , à cette sympathie poétique pour l'ancienne France , de grands avantages ?
Et d'abord, n'est-ce pas quelque chose qu'une source d'émotions et de plaisirs rouverte à l'ima-