DIX-HUITIÈME LEÇON
De l'organisme végétal.
Messieurs, après vous avoir énuméré les organes élémentaires qui se trouvent dans les végétaux, nous allons nous occuper de leur ensemble et reconnaitre la place respective que chacun d’eux occupe dans le corps des plantes. Avant d'aller plus loin, je dois vous rappeler que les dictionnaires désignent sous le nom d'organisme non-seulement tous les organes d’un corps, mais aussi les fonctions que ces mêmes organes remplissent; de sorte que les dictionnaires confondent l'anatomie avec la physiologie, chose que nous devons éviter. Ainsi, sous le titre organisme, nous nous occuperons seulement de la place respective qu’occupent des organes élémentaires dans les plantes, et nous ne parlerons de leurs fonctions que quand nous en serons à la physiologie.
Tous les végétaux ne contiennent pas le même nombre d'organes élémentaires , et ces organes n’ont pas le même arrangement dans tous les végétaux. Avant même qu’on s’occupât sérieusement et méthodiquement des organes élémentaires, on était parvenu, par la seule connaissance de l’embryon, à diviser tousles végétaux entroisgrandesclasses, appelées Acotylédons, Monocotylédons et Dicotylédons, c’est-àdire plantes sans cotylédon, plantes à un cotylédon et plantes à deux cotylédons. Plus tard nous verrons ce que c’est qu’un cotylédon ; mais je dois vous faire remarquer ici qu’il est arrivé que les organes élémentaires se sont trouvés arrangés d’une manière particulière presque uniforme dans chacune
de ces trois grandes classes, comme si les caractères de l’embryon dépendaient de l’arrangement des organes élémentaires dans le corps des plantes. La raison de cette coincidence n’a . pas encore été aperçue, encore bien moins expliquée; cependant elle est de nature à piquer vivement la curiosité de ceux qui, de nos jours, osent entreprendre d’expliquer la cause de tous les effets naturels.
Acotylédons. Des trois grandes divisions du règne végétal, celle-ci est la moins bien définie : on sait seulement que leur embryon ou corps reproducteur n’a pas de cotylédon; mais les végétaux qui la composent, ou plutôt qu’on y range, offrent dans leur organisation des différences tellementgrandes, qu'ils doivent être fort étonnés de se trouver ensemble. Au reste, cette première division n’intéresse que très-peu l’horticulture; car, si on en excepte quelquesChampignons comestibles, quelques Fougères, quelques Lycopodes, elle détruit tous les végétaux de cette première division comme inutiles ou nuisibles dans les cultures. Nous abandonnons donc l’étude de l’organisme des acotylédons aux botanistes de profession.
Monocotylédons. L'organisme des végétaux de cette seconde division est uniforme, simple, facile à reconnaître dans . toutes les tiges qui lui appartiennent. D'abord une tige monocotylédone n’a ni moelle centrale ni écorce distincte; son intérieur est plein de tissu cellulaire traversé dans toute sa longueur par des vaisseaux de différents diamètres et par des faisceaux de fibres, et ces faisceaux de fibres ont chacun une trachée à leur centre; ensuite cette tige est plus dure, plus dense et plus solide à la circonférence qu’au centre. La fig. 25, que je mets sous vos yeux, donne l’aspect d’un quartier de tige monocotylédone; la partie supérieure de cette figure donne une idée de la coupe des vaisseaux et des fibres . répandus dans toute son épaisseur, et la partie inférieure montre qu’il y a une trachée dans chacun des faisceaux de
fibres.
Cest)
Ce que je viens de vous dire des monocotylédons, sous le rapport de l’arrangement de leurs organes élémentaires, est suffisant pour nous autres horticulteurs; mais les maîtres. de la science ne s’en tiennent pas là : ils avaient d’abord admis que les monocotylédons croissaient de l'extérieur à l’intérieur; mais, comme on trouve que de vieux Palmiers, qui sont des monocotylédons, se vident à l’intérieur comme de vieux Saules par la décomposition des fibres et cellules de leur cenire, il a fallu admettre que ces fibres et cellules étaient les plus anciennement formées, et que les fibres et cellules de nouvelle formation étaient les plus près de la circonférence. Mais, dans les Palmiers simples, il n’y a que le bourgeon terminal qui se développe, ce bourgeon est central, c’est de lui qu'émanent les fibres ligneuses qui, en descendant, font grossir le tronc; or, comment ces fibres, qui ont leur origine au sommet de l’axe du tronc, peuvent-elles dévier de la ligne droite pour décrire une courbe, gagner la périphérie du tronc et descendre ensuite pour former une nouvelle couche sur ce tronc, où tout est de la plus grande dureté? C’est pourtant de cette manière que les maîtres expliquent aujourd'hui la direction et la place que prennent successivement les nouvelles fibres des Palmiers; mais il reste toujours à concevoir comment de tendres productions peuvent $S'insinuer dans un | tissu ligneux aussi dur que l’est la partie extérieure d’un Palmier, où bien à expliquer comment ces nouvelles productions peuvent, en si peu de temps, prendre une si grande dureté.
La difficulté d'expliquer clairement la croissance en diamètre des Palmiers vient de ce que ces arbres sont trop rares en France pour que les anatomistes puissenten sacrifier autant qu'il le faudrait pour reconnaître parfaitement la marche et la direction de leurs fibres à mesure qu’ils se forment, cependant il y a, dans nos cultures, d’autres monocotylédons assez nombreux dont les fibres doivent suivre, dans leur développement, à peu près la même marche que dans les Palmiers, et qui pour-
Fig. 26.
raient sinon résoudre, du moins jeter un grand jour sur ia question, et il doit paraître extraordinaire que les anatomistes ne s’en soient pas encore suffisamment aidés pour fixer leur opinion au sujet des Palmiers. Encore un mot. Quoique les monocotylédons n’aient pas d'écorce proprement dite, et que les vaisseaux laticifères ne se trouvent que dans le liber des écorces, les maïîtres de la science en indiquent pourtant aussi dans les monocotylédons qui n’ont pas d’écorce. Enfin, avant de quitter les Palmiers, je dois vous prévenir que ces arbres croissant peu en épaisseur, on a été jusqu’à dire qu'ils conservaient toujours la même grosseur pendant toute leur existence. Le fait est que les Palmiers prennent un grand diamètre avant de s'élever sensiblement ; mais j'ai été à même de m’assurer, dans les régions tropicales, qu'ils s’épaississent aussi à mesure qu'ils s'élèvent.
Dicotylédons. L'organisme des végétaux de cette grande division est bien connu; il n’est plus sujet à aucune discussion. L’inspection de la fig. 26, comparée à la fig. 25, donne de suite une idée de la différence qu’il y a entre une tige dicotylédone et une tige monocotylédone, et ces différences se retrouvent jusque dans les dernières ramifications de l’une et de l’autre division. Les dicotylédons ont une moelle centrale, fig. 26, &, et à l'extérieur une écorce b, distincte du bois, deux choses qui n'existent pas dans les monocotylédons.
La moelle centrale, a, est entourée de faisceaux de fibres pressés qui forment ce qu’on appelle l’éfui médullaire c, et dans chacun de ces faisceaux de fibres se trouve une trachéed, simple ou compliquée. Jamais dans les tiges dicotylédones on ne trouve de trachée ailleurs qu’autour de la moelle; si on en voit jusque dans les nervures des feuilles, c’est que ces nervures, toujours composées de fibres, contiennent à leur centre un filet médullaire qui émane ou à émané de la moelle centrale.
Il n’est sans doute pas aisé de compter le nombre de tra-
chées qui se trouve dans un étui médullaire, puisque je ne connais aucun auteur qui ait tenté de le fixer; c’est donc une chose utile de consigner ici que j'ai eu l'occasion d’en compter au moins trente dans l'étui médullaire d’une tige de Pomme de terre, ce qui indiquerait que cet étui médullaire, d'environ 9 millimètres de diamètre, était formé d'au moins trente faisceaux de fibres.
En examinant la coupe horizontale d’une tige dicotylédone, fig. 26, on y trouve des lignes circulaires et des lignes droites; ces dernières vont en rayonnant de la moelle à l’écorce. Les lignes circulaires indiquent la fin de chaque période de végétation, c’est-à-dire que la distance qu'il y a d’une ligne à une autre marquerait l'épaisseur produite par la végétation d’une année, s’il était sûr qu'il n’y ait pas d'interruption dans la végétation d’une année; mais il est probable qu’il y a des années où la végétation agit à deux ou trois reprises, et que chaque reprise est marquée par une ligne circulaire, ce qui peut déranger le calcul de ceux qui croient connaître l’âge d’un arbre par le nombre de ses lignes circulaires ou concentriques. On peut cependant connaître l’âge approximatif d’un arbre par leur moyen, mais non son âge absolu.
Les couches de bois, séparées par ces lignes circulaires apparentes, n’ont pas et ne peuvent avoir partout la même épaisseur, parce que toutes les années ne se ressemblent pas, que les saisons ne se répêtent pas uniformément, que, dans nos régions, le soleil ne frappe jamais les végétaux du côté du nord, et parce qu'enfin plusieurs causes provenant de la terre ou de l'atmosphère peuvent rendre la végétation tantôt faible et tantôt vigoureuse. Ces couches de bois adhèrent fortement entre elles au moyen du tissu cellulaire qui les traverse; mais elles peuvent se détacher les unes des autres quand le bois a subi une certaine altération, comme on le remarque souvent dans les Peupliers qui, après avoir été débités, séjournent à l'humidité. |
Les lignes droites qui vont en rayonnant de la moelle à
l'écorce, fig. 26, ont reçu le nom de rayons médullaires, parce que les plus anciennes d'entre elles paraissent sortir.de la moelle; mais, à mesure que le tronc grossit, il sen forme d'autres dens les intervalles dont l'origine est d'autant plus loin de la moelle centrale qu'elles sont d'une formation plus récente. Évidemment, celles-ci n’émanent pas de la moelle, et le nom de rayons médullaires, que les maîtres leur donnent, ne leur convient pas. Je ne sais si la même remarque a déjà été faite par d'autres, mais je crois avoir vu dans un auteur anglais qu'il les appelle sdvery rays, rayons argentins, parce qu'elles” se dessinent sur la coupe horizontale des bois assez souvent par des traits plus blancs que le reste.
Comme, excepté les premiers peut-être, ces rayons n’émanent certainement pas de la moelle centrale, je pense qu'on devrait, avec l’auteur anglais, les appeler rayons argentins: Leur fonction n’a encore été indiquée par personne que je sache, et pourtant leur généralité, la constance et la régularité de leur arrangement dans tous les arbres dicotylédons, leur nombre s'augmentant d'une manière uniforme à mesure que les tiges grossissent, tout fait présumer qu'ils entrent dans le plan de la nature et qu'ils sont là pour quelque chose. J'ai étudié ces rayons dans beaucoup d'arbres, et toujours j'ai trouvé qu'ils étaient d'un tissu plus fin, plus serré, plus résistants que les parties environnantes, et, comme leur nombre augmente à mesure que le bois prend du diamètre, je pense qu'ils sont là pour augmenter sa force, sa rigidité : c’est ainsi qu'un architecte habile multiplie les ares-boutants, les jambes de force dans les parties qui s'éloignent trop du point d'appui principal. Je sais bien que ces rayons envoient du tissu cellulaire à travers les fibres de l’écorce, mais les autres parties du bois en envoient également, donc ils ne sont pas particulièrement affectés à cet usage ; et, puisque les maîtres Ge la science ne leur attribuent aucune fonction particulière, «je me hasarde à dire que la nature les a placés là pour augmenter la résistance et la rigidité du bois, comme elle a. placé tdes
lames d'émail dans nôs dents pour en augmenter la dureté.
Je vous rappelle, en passant, que l'usage est d'appeler cœur du bois la partie plus colorée de la fig. 26, et aubier la circonférence plus jeune et moins colorée.
L’écorce, dont je vous ai déjà dit quelques mots, n’est d'abord qu'une mince enveloppe du bois; elle s'épaissit ensuite plus ou moins selon les espèces, et se compose de couches de fibres, de vaisseaux, de tissu cellulaire, plus gros et plus lâches que dans le bois; elle est elle-même enveloppée, dans sa jeunesse, d’une membrane appelée épiderme. Voilà pour l'apparence; mais, si on y regarde de plus près, on trouve que , tandis que le bois croit du dedans en dehors, l'écorce croît du dehors en dedans, car ce sont les plus anciennes productions de l'écorce qui sont successivement repoussées en dehors. Quoique l'écorce soit une, on la divise en trois parties que je vais vous énumérer.
Liber. On appelle ainsi la couche fibreuse la plus nouvelle, la plus ‘intérieure de l'écorce, celle qui touche immédiatement l’aubier ou le plus jeune bois; c'est dans la couche du liber que les anatomistes ont trouvé les vaisseaux laticifères où vaisseaux contenant un suc propre qui, probablement, donne à l'écorce de certains arbres des propriétés que n’a pas leur bois. Chaque année ou à chaque période de végétation, la couche de liber est repoussée en dehors par une nouvelle couche de liber qui se développe sous l’ancien et par une nouvelle couche de bois qui s'applique sur l’ancien bois ; de sorte que, ce qui est bien connu, c'est entre le bois et lécorce que la nature a établi son laboratoire dans les dicotylédons pour augmenter l’épaisséur de l’un et de l'autre.
Couches fibreuses. Les couchesdeliber étantsuccessivement repoussées en dehors par les nouvelles couches qui se forment successivement en dessous, elles se trouvent peu à peu sur uneplusgrande circonférence ; et, Comme le nombre de fibres, dé vaisseaux n’augmente pas, et qu'il faut qu'ils occupent un plus grand espace, cesfibreset vaisseaux se divisenten faisceaux
{( 240 5 plus ou moins parallèles, forment des réseaux ou des mailles en losange, plus grandes à l'extérieur qu’à l’intérieur, et qui se remplissent de tissu cellulaire fourni par celui du bois, qui rayonne toujours horizontalement depuis l’étui médullaire jusqu’à l’épiderme, sous lequel il forme une couche verte qui recouvre tous les fibres et vaisseaux de l’écorce. Épiderme. On nomme ainsi, comme dans le règne animal, une membrane très-mince qui recouvre l'écorce ou la peau des plantes : l’épiderme est un peu élastique; il est ordinairement simple, rarement multiple comme dans le Bouleau , et se prète au grossissement des tiges jusqu’à un certain point; à la fin, il se déchire et se détache par lambeaux et disparaît : alors, les parties extérieures de l’écorce n'étant plus contenues, elles sont continuellement repoussées au dehors par les jeunes couches qui se forment continuellement sous le liber; la vie les abandonne, elles se désorganisent, l’oxygène de l’air les carbonise, la pluie, la sécheresse les détruisent, et leurs éléments rentrent dans le grand laboratoire de la nature. | Messieurs, nous avons passé en revue les organes élémentaires des végétaux; nous avons vu que toute végétation commence par une cellule, et que les autres organes élémentaires ne se forment qu'après ou n'apparaissent que là où il y a des cellules. Sous le titre d'organisme, nous venons de reconnaître la place respective qu’occupe chaque organe élémentaire dans le corps des végétaux, et nous avons appris que les cellules sont partout, que les fibres sont presque partout, que les vaisseaux sont beaucoup moins nombreux que les fibres, et que de tous les organes il n’y a que les trachées et les vaisseaux laticifères qui occupent des places bien déterminées dansle corps des végétaux. Ainsi, dans les monocotylédons, il y a une trachée au milieu de chaque faisceau de fibres, et les maîtres indiquent des vaisseaux laticifères vers la circonférence de la tige de ces plantes; dans les dicotylédons, les trachées sont placées dans l’étui médullaire autour de la moelle centrale, et les vaisseaux