DEUXIÈME LECON
Messieurs, vous vous rappelez combien j'ai insisté, dans notre première lecon, sur la nécessité que vous ne restiez pas étrangers aux sciences qui, sans être de l’horticuliure , la touchent sous quelques rapports. Cependant je n'ai pas prétendu que vous dussiez étudier ces sciences comme l’horticulture elle-même ; j'ai seulement voulu vous faire sentir que vous devez en acquérir des notions suffisantes pour vous mettre à même de vous rendre compte de plusieurs résultats que la pratique seule ne vous expliquerait jamais. D'un autre côté, ces notions enrichiront votre mémoire, orneront votre esprit, et vous porteront à tenter des expériences auxquelles vous n’auriez pas pensé.
Je saisirai donc toutes les occasions qui se présenteront dans le cours de ces lecons, pour vous exposer succinctement Îles principaux traits des sciences qui ont des rapports avec l'horticulture, et pour en faire une application plus ou moins prochaine aux opérations que vous exécutez journellement.
Pour procéder avec méthode et clarté, il convient que nous commencions par nous occuper de la terre sur laquelle reposent et vivent les végétaux, d’abord parce qu’elle est plus ancienne qu'eux, et qu'ensuite ils n’existeraient pas sans elle. Nous nous y prendrons d'un peu plus haut que n'ont coutume de faire les auteurs qui traitent de l’horticulture , parce que l’état actuel de la science le demande, et qu’il vous sera utile et agréable de savoir cer-
(#67 taines choses qui ne sont connues que des savants et des personnes dont l’éiucation a été très soignée.
Vous travaillez tous la terre, messieurs; mais peu d’entre vous savent ce que c'est que la terre, ni comment elle est parvenue à l’état dans lequel nous la voyons aujourd'hui. Je vais tâcher de vous dire, en peu de mots, ce que je crois qu'il vous convient de savoir à cet égard.
Notions de géologie.
On appelle géologie la science qui a pour objet les recherches sur l’origine du. globe terrestre, sur ses révolutions et l'étude de la nature et de la disposition des diverses substances qui le composent. Ce mot, tiré du grec, signifie discours sur la terre. La géologie se divise en trois sections, qui sont la géologie proprement dite, la géognosie et la minéralooie : la première comprend les recherches et les systèmes imaginables sur la formation de la terre et son histoire ancienne ; la seconde est la science qui a pour objet l'étude des parties accessibles du globe et la position relative de toutes ces parties ; la troisième, enfin, a pour objet la connaissance spécifique de toutes les substances terreuses, minérales et métalliques qui composent la croûte du globe. Nous allons nous occuper successivement de ces trois sections, en commencant par la première, ou l’origine de la terre que nous habitons.
Quand l'intelligence de quelques hommes supérieurs a été assez développée pour les porter à considérer la terre philosophiquement, leur curiosite naturelle les a conduits à en rechercher l’erigine et la Formation ; mais, ne pouvant en donner aucune explication raisonnable et sentant cependant l'utilité d'établir une croyance respectable à ce sujet, force leur fut de remonter à la puissance divine pour trouver un point d'appui : ils établirent donc, dans un livre qui nous est parvenu sous le nom de Genèse, c’est-
à-dire origine, que Dieu avait créé la terre, tout ce qu'elle contient et les êtres qui l’habitent, en six jours ; cette croyance a été reçue comme un article de foi.
Beaucoup plus tard, les hommes supérieurs, les hommes de génie devinrent plus nombreux, et en examinant , en
calculant la marche des choses, ils arriverent à croire que
la terre est infiniment plus ancienne que ne le dit la Genèse : ils ont même trouvé que le mot de la Genèse, que l'on traduisait par jour, pouvait signifier aussi période ; alors ils divisèrent en six périodes, sans en préciser la longueur, les bouleversements épouvantables, y compris le déluge, que la terre a subis depuis son origine. Parmi une soixantaine de systèmes qui ont été imasinés sur la formation de la terre et ses catastrophes, je ne vous en rapporterai que deux, celui de Buffon et celui de Laplace.
Buffon suppose qu'une comète, dans son cours, est allée heurter le soleil et lui a causé des éclaboussures qui, lancées dans l’espace, ont formé les différentes planètes de notre système solaire. Ces éclaboussures de matières, brülantes comme le soleil, n'avaient d’abord aucune forme
déterminée; mais, une fois lancées à différentes distances
dans l’espace, elles ont été soumises à la loi de rotation et, en tournant sans cesse sur elles-mêmes et autour du soleil, elles se sont arrondies. La terre, qui est une de ces éclaboussures , n’était d’abord qu’une masse énorme de différentes matières en fusion, qu'une masse de feu enveloppée de vapeurs. Peu à peu cette masse de matières s’est refroidie à la surface ; ses parties les plus extérieures se sont ra pprochées, resserrées, et la force de cohésion et les affinités chimiques ont formé les roches primitives et les métaux.
Quand la surface de la terre a été refroidie jusqu’à un certain point, les vapeurs qui l'enveloppaient se sont condensées et converties en eau, qui est retombée sur la terre. Cette eau a délayé et dissous tout ce qui n'était pas d'une grande dureté, et l'a ensuite déposé en divers sédiments,
dont les uns sont restés plus ou moins pulvérulents, et les autres ont formé des bancs plus ou moins considérables de diverses sortes de pierres. Des courants d'eau, en sillonpant la terre de toutes parts, ont formé les vallées. Pendant ce temps , le feu enfermé dans les entrailles de la terre faisait des efforts pour s'échapper, soulevait certaines parties de la croûte du globe et formait des mantagnes ; souvent même il perçait les montagnes qu'il avait élevées, s'échappait de leur sommet en chassant devant lui des rochers, des matières en fusion, qui, s'étendant au loin sur des couches de nouvelle formation, ont produit les anomalies que l’on remarque sur le gisement de différentes pierres et de différentes terres.
Après que ces grandes catastrophes se furent apaisées et que la surface de la terre fut parvenue à une température convenable, les végétaux commencèrent à s y former, puis les animaux, et enfin l’homme.
Telle est l’esquisse du système imaginé par Buffon, lun des plus grands génies du dix-huitième siécle.
Le système de Laplace est basé sur un effet moins violent que le précédent. Ce géomètre suppose que l’atmosphère du soleil a été autrefois plus chaude et plus étendue qu'aujourd'hui ; que cette atmosphère s étant resserrée successivement, Les vapeurs qui se sont trouvées dans les zones qu’elle abandonnait ont été condensées par le refroidissement qu’elles ont éprouvé, et ont formé, avec le temps, les planètes du système solaire, au nombre er se trouve la terre que nous habitons.
D'après ce second système, le globe terrestre aurait été formé de matières d'abord froides ou peu échauffées ; et la chaleur considérable qui s’est ensuite développée dans ses entrailles, chaleur prouvée par l'observation et par les nombreux volcans qui se sont ouverts à sa surface, ne serait que l'effet de Ja combinaison chimique d’un petit nombre de ses substances.
Quoi qu'il en soit de ces deux systèmes et de tous ceux dont il serait inutile de nous occuper, il est toujours certain qu’à mesure qu'on s'enfonce vers le cetitre de la terre on sent que la température s'élève de plus eu plus. C’est un fait constaté par de nombreuses expériénces et sur lequel les savants sont parfaitement d'accord : je vous invite, messieurs, à ne pas l'oublier, parce que nous aurons probablement occasion d’en faire l'application dans quelquesunes des lecons suivantes. Nous allons passer à la géognosie.
Notions de géognosie.
Le mot geognosie est également tiré du grec et signifie parties connues de la terre ; mais, par extension, il signifie aussi la science qui a pour objet l'étude dés parties accessibles de la terre et la position relative de toutes ces parties. Ce mot à été créé dans ces derniers temps par lés géologuües où minéralogistes allemands ; pour séparer de la géologie ce qui est certain et vérifiable, de toutes les hypothèses dont elle abonde. La géoguosie n’admei donc que des faits prouvés par l'experience : dès lors elle est une science positive ; tandis que la géologie n’est plus qu’une science hypothetique. |
Le naturaliste qui s'occupe particulièrement de géognosie s'appelle géognoste. Il étudie la forme extérieure du globe , les montagnes et les vallées ; il observe les différentes substances terreuses où pierreuses qui sont à sa surface ; il examine les escarpements, les anfractuosités, pour reconnaître la nature des diverses couches du sol, leur position relative, leur épaisseur, leur inclinaison ; il descend dans les eurrières ; dans les mines les plus profondes ; là, il reconnait non-seulement les couches pierreuses et terreuses qu’il avait déjà remärquées dans les escarpements et les anfractuosités, mais il en découvre encore d’autres composées d’autres substances pures ou
mélangées; il voit des débris ou des empreintes de divers animaux et végétaux , qui ont élé ensevelis dans ces substances lorsqu'elles étaient encore liquides; il rencontre des lits considérables de houille ou charbon de terre, produits par des amas immenses de végétaux qui n’ont pu être ainsi accumulés que par des courants d’eau et que des dépôts terreux sont venus ensuite recouvrir; il trouve des nappes d'eau tranquille sur des lits de glaise ou de roches à différentes profondeurs, des ruisseaux qui coulent plus ou moins rapidement dans le sein de la terre, et vont former des fontaines à des distances éloignées ou se perdre au fond des mers. Ne pouvant entrer dans les volcans, il en étudie au moins les effets, et remarque les changements ou les altérations que le feu a pu produire sur les substances qu'ils vomissent à la surface du globe, ete.
Riche de toutes ces observations répétées un grand nombre de fois sur différents points du globe, le géognoste rentre dans son cabinet, et, après avoir mis de l’ordre dans ses idées, il nous apprend
1° Que la croûte du globe a subi de terribles révolutions par des feux souterrains et par le cours des eaux ;
2° Que ces feux ont produit des transpositions , en rejetant des substances fort anciennes à la surface du sol sur d’autres substances de formation plus récente ;
3° Que les eaux, de leur côté, ont produit des translations en arrachant, dans des endroits, d'anciennes couches du globe qu’elles ont portées, dans d’autres endroits, sur des couches plus nouvelles;
4e Que, même dans les endroits où les feux et les eaux semblent n’avoir rien dérangé, on ne trouve ni la continuité ni l'homosénéité nécessaires dans les couches pierreuses et terreuses superposées, pour donner à penser qu'elles aient jamais enveloppé le giobe sans interruption;
5° Qu'il s'est formé des couches de‘pierres par eristallisation, par stratification et par agglutination ;
(mn) 6° Qu'il s'est formé, à différentes cpoques, des couches de mêmes pierres et de mêmes terres ; 7° Que les couches de pierres les plus anciennes et les plus dures ont été formées par cristallisation; - 8° Que la couche la plus inférieure et la plus dure est formée de granit ;
° Que, lors de la formation de la couche inférieure de granit, il n’y avait encore ni végétaux ni animaux sur la terre , puisque celte couche n’en contient aucun débris ;
10° Que ce n’est que dans les couches pierreuses et terreuses qui se sont formées après la couche primitive de granit qu'on trouve d’abord des débris et des empreintes de végétaux, et ensuite des débris et des empreintes d'animaux mélés à ceux de végétaux, de manière qu’il est certain que les végétaux ont précédé les animaux sur la terre ; et, comme dans ses investigations, le géognoste n’a trouvé aucun fossile humain, on en conclui que, conformément à la Genèse, l’homme est le plus nouvel habitant de la terre ;
11° Que les débris d'animaux d’eau douce et les débris d'animaux marins trouvés depuis une grande profondeur dans la terre jusque sur les montagnes attestent que le globe a été alternativement recouvert par des eaux douces et par les eaux de la mer;
12° OQu’a li inspection des débris de plantes et d'animaux enfouis dans les régions du Nord ; et dont les analogues vivent maintenant dans les régions les plus chaudes du #lobe , il faut admettre ou que notre climat était autrefois beaucoup plus chaud qu'aujourd'hui, ou qu'un déluge d'eau épouvantable a entrainé , en peu d'heures, des animaux et des végétaux de la zone torride vers les glaces du Nord, où on les trouve His, pêle-mêle dans le sein de la terre;
13° Que les eaux rassemblées dans les bassins des montagnes s’en écha ppent par des ‘issues inférieures, pénétrent
dans la terre à diverses profondeurs, y forment des nappes et des courauts qui vont au loin produire des sources et des fontaines;
14° Que, parmi les montagnes, les unes ont été formées par des feux souterrains qui ont soulevé la croûte du globe en leur endroit, que d’autres doivent leur origine à des substances amoncelées par les eaux, et qu'enfin certaines élévations ne paraissent montagnes que parce que les eaux ont entrainé la terre qui se trouvait dans les environs ;
15° Que la terre plus où moins cultivable, plus ou moins mélangée, qu'on voit maintenant presque partout à la surface du globe, est un détritus, une désasrégation de différentes roches et de substances minérales, causée par l'influence de l’eau, du feu, des agents chimiques et de l'atmosphère ; que le terreau qui s’y trouve aussi plus ou moins mélangé provient de la décomposition des animaux et des végétaux.
Si, maintenant, le géognoste appelle la physique et les mathématiques à son secours pour déduire une conséquence de la différence de température qu'il a observée entre les couches superficielles du: #lobe ei celles qui sont à 6oo mètres de profondeur, qui est l'endroit le plus bas qu’on ait encore pu atteindre, il nous dira que, si on pouvait faire un trou de la profondeur de 8 myriamètres vers le centre de la terre, on, trouverait, à cette profondeur, toute la matière en fusion.et infiniment. plus chaude que le verre qui bout dans une fournaise.
Vous voyez, par ce rapide expose, messieurs, que: la: géognosie est une science extrêmement intéressante, extrémement utile, et qu'elle est de nature à donner beaucoup de rectitude et d'extension aux idées que vousaviez pu vous faire de la croûte du globe terrestre. Je vais maintenant entrer dans le domaine de la minéralogie, pour y puiser des détails. qui. nous conduiront: à une: connaissance plus étendue, de la. terre que nous cultivons.
Notions de mineréælogie
La minéralogie est la science qui a pour objet la connaissance détaillée de toutes les substances qui composent la croûte du globe. Elle divise d'abord toutes ces substances en trois classes principales. La première contient les terres minérales, la seconde les matières combustibles, et la troisième les métaux. Les autres subdivisions ne nous intéressant pas directement, je ne vous en entretiendrai pas ici.
Les terres minérales sont des substances qui ont la propriété de se solidifier et de former des roches de toutes les duretés : les unes se solidifient par cristallisation , comme le granit, etc. ; les autres se solidifient par stratification, comme la pierre calcaire ou la pierre à baur des
environs de Paris, le schiste, etc. ; d’autres se solidifient par cohésion ou agglutination, comme le grès de Fontainebleau, etc. |
Les substances combustibles, ou qui peuvent se consumer par le feu, sont le diamant, le bitume, le soufre, la houille, etc.
Les métaux sont le fer, l'or, l'argent, le plomb, etc.
De tous les métaux, il n'y a guère que le fer qui ait quelque influence sur la végétation; je vous en dirai un mot par la suite. Parmi les substances combustibles, on ne connaît. guère que le soufre et la houille qui aient aussi de l'influence sur la végétation, je vous en dirai également un mot par la suile ; mais Je dois actuellement attirer toute votre afiention sur Îles terres minérales, parce qu'elles sont essentiellement de votre domaine.
Les principales substances qui forment la base des terres minérales sont la silice, la chaux, l'alumine et la magnésie. Pendant longtemps on a cru que ces substances étaient simples et primitives; mais depuis quelques an-
nées des expériences chimiques semblent démontrer que ce sont des métaux brülés, ou des oxydes de métaux dont l'ancienne minéralogie ne soupconnait pas l'existence. Ainsi la silice serait un oxyde du métal appelé aujourd'hui silicium ; la chaux, un oxyde du métal appelé calcium ; l’alumine , un oxyde du métal appelé aluminium; la magnésie, un oxyde du métal appelé magnesium. D'après ces nouvelles considérations, il conviendrait peut-être d’appeler terres métalliques les substances que jusqu’à présent on a appelées terres minérales; mais ce n’est pas à nous qu'il appartient de faire ce changement : nous devons suivre l’usage et attendre que l’opinion des chimistes se prononce à cet égard. D'ailleurs , ces nouvelles considérations n'intéressent pas directement le cultivateur, puisqu’elles n’apportent aucune vue nouvelle sur les propriétés de ces terres relativement à la végétation; cependant Je n'ai pas cru devoir vous les laisser ignorer, parce que vous ne pouvez rester indifférents sur rien de ce qui touche l’histoire de la terre.
Outre les quatre substances dont je viens de vous parler, on en trouve encore un grand nombre d’autres dans le sein de la terre, dont nous ne nous occuperons pas, parce qu'elles n'ont que peu ou point d'influence sur la végétation, et qu’elles ne se rencontrent qu’accidentellement et en petite quantité dans la terre cultivable. :
Vous avez peut-être été étonnés, messieurs, de m’entendre vous dire que les pierres, les roches les plus dures étaient formées de terre, car leur aspect et leurs propriétés physiques semblent démontrer le contraire ; cependant chacun de voussait déjà, par expérience, que les roches peuvent se réduire en terre par l’action de l’air, de l’eau, du chaud et du froid ; mais vous n’avez encore que des idées confuses sur ce phénomène, et vous ne pourriez pas plus expliquer la décomposition des pierres que leur composition ; la chimie seule peut nous éclairer à cet égard. Dans
la prochaine séance , nous [ui emprunterons les lumières dont nous avons besoin pour résoudre le double problème de la composition et de la décomposition des pierres, et pour arriver à une connaissance plus intime de la nature des différentes terres.