LEÇON V
, — Cftftrtté à ré&*rû du prochain.
La charité, en nous unissant à Dieu, nous unit à nos frères, puisqu'elle nous les fait aimer en vue de Dieu. Elle nous impose le double devoir de vivre en paix avec eux, et de leur procurer, autant qu'il peut dépendre de nous, le bien qui leur est nécessaire, soit pour la vie présente, soit plus encore pour leur salut éternel. Peu de personnes connaissent bien ce précepte, plusieurs se font à cet égard d'étranges illusions; essayons de comprendre ce que Dieu demande de nous, en nous ordonnant d'aimer le prochain comme nous-mêmes. Le principe de ce devoir a été posé dans la leçon précédente; nous en considérerons aujourd'hui les conséquences les plus importantes.
§ h — CE QUE hK CBAMTS MOUS INSPIRE DE FAI&g POU» LB SAXUT DU PROCHAIN.
L La charité nous Sait désirer avant tout le salut de nos frères, et naus porte à y contribuer, selon que les circonstances nous permettent de le faire. Dieu a chargé particulièrement les prêtres de ce soin; le
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saint ministère dont ils sont honorés leur fait un de* voir de se consacrer au salut des âmes. Les pères et mères ont aussi reçu de Dieu la mission de veiller au salut de leurs enfants; c'est pour eux une très-grave obligation de s'en occuper avec sollicitude, comme nous le dirons dans l'explication du quatrième commandement. Mais les prêtres et les parents ne sont pas les seuls qui doivent contribuer au salut du prochain, chacun de nous doit y travailler à sa manière, autant qu'il le peut.
Si nous aimons sincèrement le prochain, si ses intérêts nous sont chers, pouvons-nous demeurer indifférents à l'égard de son salut? Comprenons-nous ce que c'est que le salut et ce que c'est que la perte éternelle d'une âme? On y pense peu, et c'est pour cela que l'on se sent ému de compassion à la vue de tant de pécheurs qui sont sur le bord de l'abîme, qui vont s'y précipiter aveuglément, qui seront privés éternel- 4 lement du bonheur de voir Dieu, et condamnés à ' des peines sans fin.
Mais que faire pour sauver ces âmes? Il faut d'abord prier. Prions en particulier pour ceux qui doivent nous être plus chers, pour nos parents, pour nos amis, pour nos bienfaiteurs. Demandons à Dieu de les éclairer et de toucher leur cœur; cette pratique est facile, elle nous est recommandée par Notre-Seigneur dans l'Oraison dominicale; car demander à Dieu que son nom soit sanctifié, que son règne s'établisse, que sa sainte volonté soit faite sur la terre comme au ciel, c'est le prier pour le salut de nos frères. Quand ces prières sont bien faites, quand elles sont récitées avec un vif désir d'obtenir la miséricorde
A divine, la grâce du repentir, le retour d'une âme, Dieu se plaît à les exaucer. Combien de pécheurs ont dû leur salut à la prière humble, persévérante, fervente, qu'on a faite pour eux!
Ne nous contentons pas de prier, profitons d'une occasion favorable qui se présente, de l'amitié que Ton nous témoigne, de la confiance que l'on a peutêtre en nous, pour dire une bonne parole, pour donner un conseil utile, pour insinuer une pensée chrétienne. La charité est industrieuse, elle prend mille formes; elle profite des ouvertures que la Providence présente, pour opérer le bien : un acte de complaisance, un épanchement d'amitié, un accident pénible, une perte douloureuse qui peut faire sentir la vanité des choses du monde, tout lui sert, elle profite de tout.
Si vous savez que l'un de ceux avec qui vous êtes plus intimes, ou sur lequel vous avez quelque autorité,
"* est gravement exposé à se perdre, qu'il se trouve dans une occasion dangereuse par les amis qu'il fréquente, par les mauvaises lectures qu'il fait, ou de toute autre manière, et que vous espériez pouvoir lui être utite par vos conseils, ne manquez pas de l'avertir. Si vous voyiez un aveugle prêt à tomber dans un abîme, ne vous croiriez- vous pas bien coupables, si vous ne l'avertissiez pas? Vous le seriez bien plus si vous laissiez un de vos frères s'empoisonner par de mauvaises lectures, ou courir à sa perte par des liaisons dangereuses, sans vous mettre en peine de venir à son secours. Inutile de dire que dans ces circonstances toujours délicates nous devons procéder, même avec nos meilleurs amis, avec beaucoup de douceur et de
réserve. Si jamais la charité doit être douce, patiente, insinuante, circonspecte, c'est bien quand elle entreprend de faire une correction fraternelle; elle ne précipite rien, elle attend le moment opportun, elle n'a point de paroles blessantes, elle ménage certaines susceptibilités.
Un autre moyen plus efficace que nos paroles, ce sont les bons exemples. Nous ne sommes pas toujours en position de pouvoir donner des conseils utiles ; mais il n'est pas un de nous qui ne puisse édifier ses frères par une vie solidement chrétienne» Le spectacle d'une conduite constamment régulière et dirigée d'après les maximes de l'Évangile est une instruction, elle est en même temps une exhortation persuasive; c'est un véritable apostolat au milieu de la famille et de la société. Veillons donc sur nous-mêmes ; que nos ps^ rôles et nos oeuvres soient en harmonie avec nos principes; montrons au monde que nous sommes les disciples de Notre-Seigneur, et que ce monde, si aveugle 1 en ce qui touche à la religion, voie, dans notre personne, comment une piété éclairée sait accomplir et relever tous les devoirs de la société; ce qu'elle inspire de douceur, d'abnégation de soi-même et de dévouement pour le bonheur des autres.
Craignons surtout de donner du scandale et de devenir pour aucun de nos frères une occasion de chute. S'il se perd par sa faute, c'est un grand malheur, mais, du moins, que sa perte ne puisse jamais nous être imputée*
Ceci demande une attention particulière. Il est rare qu'un homme ait le cœur assez mal fait pour vouloir, d'un dessein formel, porter les antres au péché ; mais,
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soit que Ton ge dissimule h soi-même le désordre de certains actes, soit que l'on ne réfléchisse pas sur l'influence des exemples que Ton donne, il arrive souvent que Ton devient, tantôt par des paroles inconsidérées, tantôt par une conduite peu régulière, l'occasion de beaucoup de péchés. Certes, nous porterons devant Dieu une assez grande responsabilité pour nos propres fautes; ne nous exposons pas à répondre aussi des fautes d'autrui. Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a dit : a Si quelqu'un scandalise l'un des petits « enfants qui croient en moi, il vaudrait mieux pour « lui qu'on lui suspendît au cou une meule et qu'il o fût précipité au fond de la mer» Malheur à celui par * qui le scandale arrive * ! »
II. Faut-il conclure de ces paroles que nous sommes toujours coupables aux yeux de Dieu, quand nous avons donné lieu au péché des autres par nos discours ou par notre conduite? Non : Dieu ne nous im* pute les fautes du prochain qu'autant que nous en avons été la cause volontaire; il n'est certainement pas cause volontaire du mal que d'autres ont commis, celui qui ne pouvait prévoir que sa conduite dût les porter à offenser Dieu, qui n'avait aucun motif raisonnable de le supposer : il ne répondra dope que de son fait personnel.
Il y a plus : alors même que l'on aurait prévu que tel acte deviendrait pour le prochain une occasion de scandale, il y aurait à examiner la nature de cet acte et les motifs que l'on a eus d'agir, avant de se reconnaître coupable des péchés d'autrui. Supposons en
1 JBTNig* 4e saisi Matthias, xvm, 6, 7,
effet que Faction, considérée en elle-même, soit irréprochable ; par exemple, on poursuit un procès pour obtenir la réparation des injustices que Ton a subies; on va à l'église pour entendre la sainte messe, pour faire ses pâques : si quelque personne malintentionnée, ou interprétant en mauvaise part des actes aussi innocents, doit se permettre à leur occasion des propos injurieux contre la piété et contre la religion, se croira-t-on responsable de ces blasphèmes, ou bien faudra-t-il renoncer à faire le bien pour éloigner toute occasion de mal? Assurément non.
Les Apôtres dirent un jour à Notre-Seigneur que les pharisiens se scandalisaient de le voir opérer des guérisonsle jour du sabbat, il répondit : Laissez-les, ce sont des aveugles. Il nous apprit par cette réponse qu'il ne faut pas s'inquiéter de ce que certains esprits singuliers ou mal disposés peuvent dire de notre conduite, par caprice ou de mauvaise foi. C'est ce qu'on appelle un scandale pharisaïque.
Nous aurions plus d'égards pour l'infirmité de certaines personnes faibles et peu éclairées, qui sont exposées à se scandaliser en prenant mal notre conduite; la charité veut que nous compatissions à leur faiblesse, que nous les éclairions pour détourner d'elles le péril de péché, et quelquefois même, pour ne pas devenir une cause de ruine spirituelle pour le plus petit de nos frères, nous devons nous abstenir de certains actes qui ne sont nullement mauvais, quand nous le pouvons sans trop restreindre notre liberté et sans nous causer à nous-mêmes un préjudice notable. L'Apôtre saint Paul nous a laissé un exemple de cette charité, à l'occasion du scandale que donnait
à quelques nouveaux convertis, encore mal affermis dans la foi, la liberté qu'on prenait de manger des viandes offertes aux idoles. A la rigueur on pouvait les manger, car l'idole n'était rien, et une oblation faite à l'idole par des infidèles, sans que le chrétien y eût aucune part, ne pouvait ôter à celui-ci le droit fuser de ces viandes; mais la charité de saint Paul, s'élevant au-dessus de ces considérations, lui fit dire : « Ne perdez pas, pour l'usage de quelque aliment, « des frères pour lesquels Jésus-Christ est mort ; « pour moi, je me condamnerais à ne plus en man- « ger jamais, s'il le fallait, pour n'être à aucun d'eux « une occasion de scandale *. »
Que l'on juge, d'après ces principes, quelle effrayante responsabilité assument sur eux ceux qui, par leur mauvaise conduite, [par des tableaux où la décence n'est pas respectée, par l'introduction ou l'adoption [ de certaines modes que la modestie chrétienne aurait I* dû à jamais interdire, par des pièces de théâtre, par de mauvais journaux et de mauvais livres, pervertissent les mœurs, égarent les esprits, sèment la corruption!... Malheureux 1 ils répondront de la foi qu'ils ont éteinte,. de l'innocence qu'ils ont flétrie dans un grand nombre de leurs frères, et des incalculables malheurs qu'ils ont attirés sur eux. Dieu ne les punira pas seulement pour les désordres qu'ils ont causés de leur temps, mais pour ceux que leurs détestables œuvres produiront dans les générations futures.
1 !*• Ép. aux Corinthiens, vin, 13.
§ 2, - U CHARITÉ NOUS FAIT UN DEVOIR DE SOULAGER LES MISERES DES PAUVRES,
I. Les besoins spirituels du prochain sont le premier objet de notre sollicitude ; mais la charité ne nous laisse pas indifférents pour ses nécessités matérielles. En nous le faisant aimer comme nous-mêmes, elle nous porte à faire pour lui ce que nous voudrions que l'on fit pour nous si nous étions dans l'indigence. « Celui, dit l'Apôtre saint Jean, qui voit son frère « souffrir, et qui resserre ses entrailles pour ne pas le « soulager, comment demeurera-t-ildans la charité?... « N'aimons pas seulement en paroles, mais en vérité a et par nos œuvres \ »
Il n'est pas de précepte qui ait été plus souvent ni plus fortement inculqué dans les divines Écritures; il n'en est pas à l'accomplissement duquel Dieu ait attaché de plus magnifiques récompenses, « Heureux^ a celui qui s'occupe de l'indigent et du pauvre, dit le. « Saint-Esprit, Dieu le délivrera au jour mauvais ; que « le Seigneur le conserve, qu'il le vivifie et le rende « heureux sur la terre; qu'il le protège et vienne à « son secours sur le lit de sa douleur,., Mon fil$, ne a détournez pas les yeux du pauvre, ne le privez pas « de vos aumônes, ne méprisez pas celui qui a faim, « n'attristez pas le pauvre dans sa détresse, etn'expo- « sez pas ceux qui réclamaient votre secours à vous « maudire, car la prière de celui qui vous maudit dans « l'amertume de son âme sera écoutée de Dieu ; celui
' I" Ép. de saint Jean, m, 17, 18,
« qui l'a fait l'exaucera... Rendez-vous affable dans « l'assemblée des pauvres ; écoutez-le* sans tristesse, * et donnez ce que vous devez, et répondez avec man- « suétude.,. Partagez votre pain avec celui qui a « iaim; lorsque vous verrez un homme nu, couvrez-le, « et ne méprisez pas en lui votre propre chair. Alors « votre lumière éclatera comme l'aurore: votre jus- « ticç marchera devant vous, et la gloire du Seigneur « vous protégera. Alors vous l'invoquerez, et il vous « exaucera; vous crierez vers lui, et il vous dira : Me « voici. Si vous assistez les pauvres avec effusion de a cœur, si vous assistez l'âme affligée, votre lumière « se lèvera dans les ténèbres, et vos ténèbres devien* « dront comme le jour en plein midi* Le Seigneur « vous donnera un repos constant, il remplira votre « âme de ses splendeurs, il délivrera vos os ; vous se- « rez comme un jardin arrosé, comme une fontaine « dont les eaux ne tarissent pas. Comme l'eau éteint « le feu, ainsi l'aumône résiste au péché; Dieu est le « pourvoyeur de celui qui use de miséricorde envers « le prochain; il se souviendra de lui dans l'avenir, « et, s'il tombe, il le soutiendra. .« Car l'aumône purifie « l'Ame du pécheur; elle fait trouver la miséricorde « et la vie éternelle *... »
Noua ne finirions pas si nous entreprenions de citer les autres passages des saintes Écritures où Dieu ex* horte les riches à faire l'aumône, leur promet d'être bon et indulgent pour eux s'ils sont miséricordieux à Tégard des pauvres, les menace de la rigueur de ses jugements s'ils sont insensibles à leurs misères. Mais
1 Psaume xl ; Ecclésiastique, iv; Isaïe, lyih; Ecclésiastique, ni; Tobie, xii.
tout ce que nous lisons dans les livres des prophètes approche-t-il de ce que nous a dit Notre-Seigneur, et de la sentence qu'il prononcera au dernier jour, lors du jugement général? « Allez, maudits, au feu éternel, « parce que j'ai eu faim, et que vous ne m'avez pas <( donné à manger ; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas « donné à boire; j'étais étranger, et vous ne m'avez « pas accueilli ; j'étais nu, et vous ne m'avez pas re- « vêtu ; j'étais infirme et en prison, et vous ne m'avez « pas visité... » Ces malheureux demanderont: Quand est-ce, Seigneur, que nous vous avons vu dans cet état, et que nous avons refusé de vous soulager? Jésus- Christ leur répondra : Toutes les fois que vous avez refusé à l'un des miens, c'est à moi que vous avez refusé *.
II. Ces paroles divines, les promesses faites et si souvent réitérées, en faveur de l'aumône, ont fait dire à d'illustres docteurs que l'aumône est bien plus utile au riche qui la fait qu'au pauvre qui la reçoit. Il est certain que, si on la donne, non par ostentation, ni pour se débarrasser des importunités de l'indigent, mais dans un esprit chrétien, elle aide admirablement le fidèle à obtenir de Dieu le pardon de ses péchés ; elle le met sous la protection particulière de la Providence, elle lui assure de grandes bénédictions. Mais ce n'est pas sous ce point de vue qu'en ce moment nous devons envisager l'aumône ; arrêtons-nous à l'idée du précepte. *
Dieu tient à justifier sa providence par un précepte qui, en nous liant les uns aux autres, fait verser dans le sein du pauvre une partie des biens qui surabon-
1 Évang. de saint Matthieu, xxv.
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dent dans la maison du 'riche. Les biens de ce monde ont-ils une autre destination, dans les desseins de Dieu, que de servir d'abord aux nécessités, et ensuite à l'utilité et aux agréments des hommes ? Les hommes ont-ils le droit de les détourner de cette fin pour laquelle ils ont été créés? Nous serait-il libre de priver de ces biens quelqu'un de nos frères qui souffrent, comme si Dieu les avait exclus de sa providence, et que ces pauvres, étrangers à son amour et à sa sollicitude, n'appartinssent pas à la grande famille dont il est le père? Ah ! nous dirons au riche que son avarice rend insensible aux douleurs des pauvres : N'outragez pas la Providence; ne vous imaginez pas que vous soyez appelé à jouir seul, et exclusivement à tout autre, de votre fortune, parce que vous| l'avez reçue de vos pères, ou que vous l'avez acquise par vos travaux personnels. Sans doute, ces titres vous donnent sur ^ votre fortune un droit de propriété que nous ne vous contestons pas; mais il n'en demeure pas moins vrai que Dieu a voulu primitivement que les biens de ce monde servissent au soulagement des besoins de l'homme ; vous ne devez donc posséder ces terres que sous la condition d'qider de vos revenus ceux qui souffrent : il n'en est pas moins vrai que les pauvres sont vos frères, et que vous devez leur faire sentir par votre bienfaisance que nous avons tous un môme Père dans le ciel.
III. Quelles règles devons-nous donc suivre dans la dispensation de nos aumônes ? Le père de Tobie disait à son fils : Si vous avez beaucoup, donnez beaucoup ; si vous avez peu t donnez généreusement de votre peu y et Dieu vous bénira. Il semble qu'il ne faudrait pas d'autre rè-
gle de conduite. Celui qu'anime véritablement l'esprit de charité n'étudie pas curieusement le point précis où s'arrête le précepte et celui où commence le conseil, pour ne faire que oe qui lui est rigoureusement prescrit ; il ne cherche qu'à concilier les nécessités de sa position avec les besoins des pauvres. Il retient de ses revenus ce qui lui est nécessaire pour l'entretien de sa famille ; mais il ne confond pas avec les légitimes devoirs de la bienséance, les exigences frivoles du plaisir, du luxe 'et de l'orgueil, qui ne diront jamais : C'est assez.
Les docteurs les plus exacts qui ont voulu déterminer, autant qu'il est possible de le faire, le devoir de l'aumône, disent que chacun peut, après avoir prélevé sur ses revenus ce que demandent les véritables nécessités de sa position sociale, diviser ce qui lui reste en deux parts : il doit consacrer Tune aux œuvres de charité, il peut réserver l'autre pour l'augmentation ^ de sa fortune. Sur la part que vous réservez aux bon- * nés œuvres, donnez de temps en temps quelque petite somme aux pauvres que vous rencontrerez sur votre passage, mais donnez plus libéralement à ceux qui souffrent dans le silence, sans oser découvrir leurs misères. Il ne faut pas négliger les premiers, qui n'ont pas ordinairement d'autres ressources pour vivre que les aumônes qu'ils reçoivent; mais les seconds doivent vous intéresser plus particulièrement, parce qu'ils sont plus abandonnés. Ne faisons pas à ceux que Ton appelle pauvres honteux un reproche de cet amourpropre ou de ce sentiment de dignité personnelle qui les empêche d'implorer la charité d'autrui: c'est peutêtre une faiblesse en eux ; mais, si nous étions à leur
hplace, ne voudrions-nous pas qu'on ménageât notre susceptibilité ?
Dans les temps ordinaires, ces aumônes peuvent suffire pour l'accomplissement du précepte ; elles ne suffisent pas quand les pauvres souffrent des nécessités extrêmes, surtout dans les calamités publiques. En présence de pareilles nécessités, il ne nous est pas permis de consacrer une partie de nos revenus à l'augmentation de notre fortune, tout notre superflu appartient aux pauvres; et, de plus, la charité veut que nous réduisions nos dépenses ordinaires, que nous lisions d'une plus sévère économie dans nos vêlements et dans le service de notre table, que nous nous imposions des privations pour soulager le peuple qui souffre f .
Ne cherchons pas à préciser avec plus de rigueur le précepte de l'aumône, car nous n'y parviendrions pas ; mais suivons plutôt les inspirations de cette vertu divine qui nous fait aimer les pauvres comme nos frères, et les maximes de la foi qui nous les fait respecter comme les mejnbres souffrants de Jésus-Christ; nous donnerons alors généreusement et de bon cœur.
Les principes que nous avons exposés dans cette leçon et dans la précédente, les règles de conduite que nous en avons tirées, étaient peu connus avant Notre-Seigneur. Qui pensait alors à sauver les âmes? H y avait quelque prosélytisme parmi les Juifs; mais,
1 II est bon d'observer que l'aumône ne consiste pas seulement à donner de l'argent ou des aliments, mais qu'on la fait encore d'une manière très-convenable et souvent plus utile en procurant du travail à ceux qui n'en ont pas, et de* emplois & ceux qui sont en état de les remplir.
en dehors de la Judée, nous le demandons, qui s'occupait des intérêts de Dieu, qui se dévouait à sauver les âmes qui périssaient? Personne. On ne se montrait pas plus sensible aux misères matérielles du pauvre, et celui qui aurait parlé de l'amour et du respect que nous devons au pauvre n'aurait certainement pas été compris. On aurait blessé l'orgueil du patricien romain, on aurait soulevé les objections et excité le sourire des philosophes grecs, si on leur avait dit que nous devons considérer et aimer des frères dans la personne des pauvres. Mais Notre-Seigneur qui s'est sacrifié pour sauver nos âmes; Notre-Seigneur qui a voulu naître, vivre et mourir pauvre, nous a communiqué là-dessus des lumières, il nous a inspiré des sentiments que la nature ne donne pas. Il a honoré les pauvres en les appelant les premiers à son berceau : pauvre lui-même, il est né daus une étable, il est mort dépouillé de tout sur une croix; il a même voulu s'iden^ tifier en quelque sorte avec eux, en nous assurant" qu'il considérera comme fait à lui-même tout ce que nous ferons pour eux, comme s'il souffrait dans le pauvre les rigueurs des saisons, la soif, la faim, la nudité et les autres misères dont ils sont affligés. Nous avons appris à l'école du Sauveur le prix inestimable des âmes et l'estime que nous devons faire du pauvre. Voilà pourquoi l'Église, dès son origine jusqu'aux temps présents, a montré tant de sollicitude pour évangéliser les peuples, pour éclairer les ignorants des mystères du ciel, pour convertir les pécheurs; voilà aussi pourquoi elle a constamment témoigné une si tendre compassion pour les malades et pour les pauvres.
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m. Nous n'avons traité, dans cette leçon, que des aumônes privées que chacun de nous est dans le cas de faire à des pauvres qu'il connaît II s'est formé un grand nombre d'Œuvres de zèle et de charité, auxquelles tous les fidèles sont invités à prendre part. Telles sont, en premier lieu, les Œuvres de la propagation de la foi et du denier de Saint-Pierre ; telles encore les Œuvres pour la création des écoles gratuites, pour les maisons d'apprentissage ; telles enfin les Œuvres de toute nature pour lo soulagement des pauvres, à l'effet de leur procurer un asile, des vêtements, de la nourriture- Devant un si grand nombre de pieuses institutions, toutes fort respectables et dignes d'intérêt, les fidèles peuvent hésiter et se demander s'il leur serait préférable de consacrer aux œuvres publiques les ressources dont ils peuvent disposer, et renoncer aux œuvres ' privées qui n'ont que des résultats fort restreints, souvent fort incertains.
Nous devons porter notre sollicitude sur les unes et sur les autres, et partager entre elles, selon nos attraits et les indications providentielles, les aumônes que nous faisons. N'abandonnons pas les œuvres privées et personnelles ; il nous est bon de voir le pauvre, de soulager son cœur, d'essuyer ses larmes, de relever son espérance, par d'affectueuses paroles, par des marques effectives d'intérêt. Il y a dans ces communications plus directes, plus intimes, un bien pour ce pauvre frère et pour nous. Nous pouvons d'ailleurs soulager par là des infortunes secrètes que des œuvres publiques n'atteindraient pas.
Mais aimons aussi les œuvres publiques et attachons
le plus grand prix au succès de celles qui contribuent le plus à la gloire de Dieu, à l'édification commune » au salut des âmes. Quel est l'homme vraiment chrétien qui ne doive pas être zélé pour la propagation de la fbi? Qui ne s'estimera heureux de soulager le Saint- Père, le Père commun des fidèles, et de l'aider par quelques sacrifices à porter le poids de son immense administration? Qui ne bénira la divine Providence qui permet à chacun de nous, par des moyens si simples et à la portée de tous, de concourir à amener de si grands résultats? Le zèle et la charité, unissant dans un but commun un grand nombre de bonnes volontés, procurent un bien qui dépasse, dans des proportions indéfinies, ce qu'oseraient tenter des hommes isolés, quelle que pût être leur fortune personnelle.