OCCASIONS DANGEREUSES : LECTURE DBS ROMANS
4u recueillement et le goût de la piété, on devient faible contre les tentations; le germe de corruption que nous portons tous en nous se développe ; les passions entraînent le cœur et le précipitent tlans un abîme. Combien se sont ainsi perdus, qui ne soupçonnaient pas d'abord que les lectures entreprises dans un simple but de curiosité dussent avoir de si tristes résultats!,.. Le sage Lhomond, qui avait beaucoup observé les jeunes gens, à l'éducation desquels il avait voué son existence, disait à la fin du dernier siècle : « Une « funeste expérience nous en a appris à ce sujet plus « que n'en ont jamais su nos pères. Déjà les plaintes « retentissent de toutes parts que la jeunesse ne con- « naît plus de règles, que l'autorité paternelle est « impuissante pour la réprimer, que ce qui n'était « autrefois que dissipation et légèreté est devenu lift bertiriage et corruption. Voulez-vous savoir quelle « est la cause d'un si grand mal? Les mauvais livres « qui se sont multipliés à l'infini en sont une des « principales causes *. »
11 n'est pas douteux, d'après ces observations, que la lecture, des livres contraires à la morale, et en particulier des romans, ne soit interdite.
Tous les romans sont-ils mauvais, sont-ils tous également dangereux? Non sans doute; mais, nous vous le disons sans détour, quoiqu'on ait composé un certain nombre de romans moraux et de romans historiques, qui peuvent intéresser et procurer une honnête distraction à ceux qui ne peuvent pas supporter des lectures plus sérieuses, ces sortes de livres ont toujours leur danger; ils transportent ordinairement
1 Lhomond, Doctrine chrétienne, 7* lect.
le lecteur dans immonde imaginaire; ïls exagèrent la vertu, ils excitent trop la sensibilité; les événements historiques ne sont pas présentés sous Leur véritable jour; en un mot, le roman n'est pas dans le vrai, ni sous le rapport de la morale, ni sous le rapportées caractères, ni pour ce qui concerne l'histoire, et c'est pour cela que nous estimons peu et que nous ne conseillons pas, sauf de rares exceptions, la lecture de ces livres. D'ailleurs, si Ton prend goût à la lecture des romans moraux que l'on dit «être bons, on ne tardera pas à en lire d'autres moins irréprochables, et Dieu seul sait où l'on s'arrêtera. Toici donc, en fait de lecture, la règle qu'il convient de suivre : consulter, avant de lire; s'interdire les ouvrages que l'on ne connaît pas, quand on a de légitimes soupçons qu'ils sont mauvais; s'arrêter dans la lecture d'un livre, aussitôt que Ton s'aperçoit qu'il est mauvais, qu'iL nous est dangereux. Cette première impression est un avertissement de la conscience : c'est la voix de Dieu; gardons-nous bien de la mépriser; ce serait une téméraire et coupable présomption.
III. Les moralistes sont taxés de sévérité, quand ils condamnent la danse et les bals comme exposant au péril de violer le sixième commandement du Décalogue. Ils auraient tort, s'ils prétendaient que ces amusements sont toujours mauvais, car ils peuvent être fort innocents : il est permis dans bien des circonstances de se les procurer. Mais n'ont-ils pas grandement raison, quand ils blâment les excès qui s'y sont introduits ; quand ils disent qu'il faut s'abstenir des divertissements où les règles de la modestie ne sont pas observées?
OCCASIONS MH8HHBUSES : JM13 ET THEATRES £75
« Les dames et les bais, dit saint François de Sales, « sont des choses indifférentes de leur nature ; osais v leur usage, tel qu'il est maintenant établi, est si dé- « terminé au mal par toutes les circonstances, qu'ils « portent de grands dangers pour l'âme. » 11 ne les condamne pas dans tous les cas, il tolère qu'on y prenne part quelquefois ; maie voici comment et à quelles conditions : « Si, par quelque occasion dont u tous ne puissiez absolument voue dégager, il faut « aller au bal, prenez garde que la danse y soit ré- « glée, en tontes circonstances, pour la bonne intenci tion, pour la modestie, pour la dignité et la bien- « séance, et dansez le moins que vous pourrez, de « peur que votre cœur ne s'y affectionne '. ■»
Il ne faut pas de longues réflexions pour comprendre les dangers auxquels fait allusion saint François de Sales; il suffit de savoir ce qui se passe aux bals et d'étudier son propre cœur. Tout dans ces jeux est propre à faire naître des idées dangereuses. Là se rencontrent des personnes d'un âge où l'imagination s'exalte facilement : jeunes gens souvent frivoles, dissipés, peu scrupuleux en matière de mœurs ; jeunes filles légères, vaniteuses, désireuses de voir et d'être vues, vêtues ordinairement d'une manière peu décente, qui laisse à découvert ou ne voile que par des transparents ce que la modestie chrétienne fait un devoir de cacher. L'éclat de la lumière, une musique enivrante, les mouvements violents de la danse, le luxe des décorations, l'odeur des parfums, mettent dans dés émotions dont le démon se sert pour porter
* Introduction à la vie dévote, III* part., ch. xxxiu~
au mal. Le danger était grave autrefois; il est devenu bien plus grave encore depuis quelques années, par l'introduction de nouvelles manières de danses inventées dans les pays du nord de l'Europe, et qui sont bien plus inconvenantes que toutes celles que Ton avait d'abord suivies ». •
Les personnes tout à fait mondaines qui mettent le plaisir avant tout et se soucient fort peu des maximes de l'Évangile, ont adopté avec une sorte de fureur ces nouvelles danses, qui se sont bientôt propagées de Paris dans les provinces. Plusieurs familles chré-
1 Nous lisons dans les ordonnances synodales du diocèse de Marseille : « Nous appelons l'attention la plus sérieuse des cou- « fesseurs, des pères et des mères de famille, sur certaines danses « plus dangereuses que les autres par les attitudes et les rappro- « chements qu'elles provoquent, et qui ne peuvent aboutir qu'à « la ruine de la piété, au relâchement des mœurs, et le plus sou- « vent au naufrage de la pudeur et de la vertu. » L'auteur des Réflexions sur l'éducation, que nous avons eu déjà l'occasion de#' citer, dit : « Outre les dangers de la danse en général, il est des « danses en particulier qu'une femme ne doit pas se permettre, « et qu'une mère doit soigneusement interdire à sa fille, à cause « de ce qu'elles ont de trop libre, de trop affecté, et parce fqu'un « honorable préjugé les fait regarder comme un indice de relà- « chement. Telles sont les danses connues sous le nom de valses, a qui ont un caractère plus ou moins lascif, et qui forment une « ligne de démarcation entre les femmes légères et peu soucieuses « de leur réputation et celles qui, fidèles à la piété et à la vertu, « tiennent à n'y pas déroger. » (T. II, ch. x, art. 3.) Nous n'avons pas vu une seule mère chrétienne qui ne blâme ces danses, parmi celles mêmes qui croient ne pas devoir les interdire à leurs filles, et nous avons remarqué que les jeunes personnes vraiment chrétiennes ne s'y prêtent qu'avec répugnance, quand elles n'ont pas le courage de refuser; mais tel est l'affaiblissement des caractères et du sens chrétien, telle aussi est la servitude du monde, que l'on se laisse aller à l'entraînement général, malgré les répugnances. Cet entraînement explique la conduite des directeurs qui font à cet égard des concessions; ils tolèrent, mais ils n'approuvent pas.
tiennes où se conservent intactes les traditions de piété, de réserve, de modestie, ne veulent y prendre aucune part. D'autres voudraient concilier, jusqu'à un certain point, les devoirs de* la conscience avec les usages de la société. Elles n'approuvent pas ces sortes de divertissements, dont .elles voient bien l'inconvenance, mais elles les subissent comme une nécessité de circonstance. Ces personnes ne croient pas devoir refuser des invitations qui leur sont faites, pour ne pas trop s'isoler en rompant des relations de société utiles à leur famille ; d'ailleurs, il paraît bien difficile de se rendre au bal sans y prendre part. Pour calmer des inquiétudes de conscience, elles demandent parfois à leur directeur une autorisation, et elles désirent qu'il leur fasse une réponse favorable, car elles aiment à se persuader qu'au fond il n'y a pas grand mal dans ces jeux. Mais qu'on nous permette de le demander: ces jeunes personnes peuvent-elles offrir à Dieu ces divertissements et les prendre sous ses yeux, avec la sincère persuasion qu'ils ne lui déplaisent pas? Le sentiment de pudeur que Dieu a mis en elles ne les fait-il pas rougir quand, dépouillant le caractère de modestie qui leur convient si bien, elles se décident à paraître dans une soirée, à assister à un bal, avec une mise qu'elles n'oseraient pas se permettre dans l'intérieur habituel de leur famille? Dans ces réunions, alors même que ces jeunes filles ne se trouvent qu'au milieu de parents et d'amis, ne sont-elles pas exposées à ce qu'on se permette à leur égard une liberté et une familiarité qu'elles ne devraient jamais souffrir ? Ne doivent-elles pas appréhender que, par suite de cet amour du plaisir qui leur fait rechercher ces diver-
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tissements, et des occasions qui s'y -rencontrent, il n'arrive un jour où leur foi, leur piété, et tous les sentiments délicats , qu'une éducation chrétienne a développés en elles, fassent un triste naufrage ? Enfin, si elles ne font pas mal elles-mêmes, ne doivent-elles pas craindre d'être pour d'autres une occasion de péché?
Nous ne dirons pas cependant que ces divertissements sont toujours mauvais, et qu'il n'est jamais permis, sous aucun prétexte, d'y prendre quelque part. Il est possible d'en écarter les inconvénients les plus graves que nous venons de signaler ; il peut y avoir des garanties de bienséance dans le choix des personnes qui composent une soirée, dans leur tenue, dans leur conduite habituelle ; d'autres circonstances peuvent se rencontrer qui diminuent le danger. Que les personnes qui croient avoir des motifs de se rendre à ces bals, et qui espèrent pouvoir le faire sany péril pour leur âme, consultent de bonne foi leur directeur ; qu'elles le fassent avec sincérité et non pour "surprendre une décision selon leur désir, comme ceux dont il est dit dans l'Écriture qu'ils s'adressent à de faux prophètes qui mettent des coussins sous les coudes et disent paix, paix, là oh n'est pas la véritable paix, la paix d'une conscience chrétienne. Qu'elles exposent les motife qu'elles ont de se rendre à ces divertissements, et les précautions qu'elles prennent pour ne pas y offenser Dieu. Elles pourront alors suivre avec sûreté la décision qui leur sera donnée, pourvu qu'elles se conforment fidèlement aux conseils dont le directeur ne manquera pas d'accompagner sa décision; car les directeurs sont bien éloignés d'approuver tou-
OCCASIONS rtAMOËMMBUÊM l BAL* 1T THEATRES '27*
jours oe que l'on se flatte de faire d'après leur avis.
IV. Il y a beaucoup d'analogie entre les bals et les spectacles. Ces divertissements peuvent être légitimes si l'on y observe les règles de la morale chrétienne ; ils deviennent dangereux et mauvais quand on s'en écarte. Si on les considère moins en eux-mêmes que dans les mœurs actuelles, tels qu'ils sont en réalité le plus ordinairement parmi nous, on doit les condamner.
Les acteurs sont coupables toutes les fois qtfils donnent des représentations destinées à flatter et à exciter de mauvais penchants. Font-ils ordinairement autre chose? et, s'ils n'ont d'autre but que d'attiver et d'intéresser les spectateurs, n'est-il pasivrai qu'ils n'atteignent ce résultat qu'en excitant les convoitises du cœur humain? C'est bien ce qui rend criminelle la profession des comédiens; ils ont beau se donner le titre pompeux d'artistes dramatiques, ils ne sont pas moins abaissés dans l'estime des hommes honnêtes et chrétiens, qui ne voient ea eux autre chose que des gais occupés à divertir le peuple en eorrompant les mœurs. Quel est .celui d'entre nous qui ne se croirait humilié de voir sa mère ou sa sœur jouer sur un théâtre public?
Le premier concile d'Arles, tenu Tan 314, siatua que les comédiens seraient privés de la communion aussi longtemps qu'Us continueraient à exercer leur art 1 . Cette discipline, motivée par les graves excès qui déshonoraient alors le théâtre, ne dut pas avoir son application aux spectacles innocents qui se donnèrent plus tard dans notre pays, quand on récréait le
1 Canon v de ce concile : De theatricis. Et ipsos placuit, quamàiu agunt, a communions separtrL
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peuple, les jours de dimanche et les foies, par des représentations honnêtes et souvent pieuses, où Ton rappelait les traits les plus intéressants de l'histoire sainte, les mystères de Notre-Seigneur, et la vie des saints. Il en fut autrement quand ni la vigilance des pasteurs, ni les ordonnances des princes, ne purent maintenir la comédie dans une réserve convenable; alors les anciens décrets furent rappelés; on s'accorda à considérer les comédiens comme des pécheurs publics, indignes d'être admis aux sacrements et de recevoir, après leur mort, la sépulture chrétienne, s'ils n'avaient pas donné des signes de conversion.
« L'Église, dit Bossuet, condamne les comédiens et « croit par là assez défendre la comédie , la décision « en est précise dans les rituels, la pratique en est « constante; on prive des sacrements, et à la vie et à « la mort, ceux qui jouent la comédie, s'ils ne renonce cent à leur art; on les passe à la table sainte comme*' « des pécheurs publics ; par une suite infaillible, la « sépulture ecclésiastique leur est refusée 1 . » Le rituel de Paris, publié par M. de Quélen l'année 1839, classe, comme les rituels anciens, les comédiens parmi les pécheurs publics, à qui il faut refuser le sainte communion, s'ils se présentent à l'église, et le saint viatique quand ils sont malades, s'ils n'ont donné un témoignage suffisant de repentir de leur vie passée. Les évoques de la province ecclésiastique de Reims, réunis en concile l'an 1848, ont fait un décret qui confirme cette môme discipline» pour leurs diocèses respectifs. Ils ont bien déclaré qu'ils ne considéraient pas
1 Bè flexions sur la comédie, n°4J.
les comédiens comme excommuniés (ils ne le sont effectivement pas dans Je sens rigoureux du mot), mais les évêques ont ajouté : « Cependant si les comédiens, « comme cela arrive le plus souvent, abusent de leur « profession au point de jouer des pièces impies ou « obscènes, de sorte qu'on doive les regarder comme « pécheurs publics, on doit leur refuser la communion «.publique. »
Les théâtres sont quelquefois une école d'irréligion, où les mystères et les pratiques du Christianisme sont tournés en ridicule, où les soupçons les plus injurieux sont jetés sur ce qu'il y a de plus vénérable dans l'Église; ils sont toujours une école d'immoralité. Ce n'est pas qu'on n'y joue de temps à autre des pièces irréprochables, mais ces pièces sont ordinairement précédées ousuivies d'autres qui ne lesontpas dutout;les mêmes acteurs représentent indifféremment ce qui est bien et ce qui est mal; plus communément ce qui est mal, parce que c'est pour eux un moyen de flatter les spectateurs, d'animer la scène des passions qui agitent le cœur des assistants. Sous des formes tantôt grossières et révoltantes, tantôt insidieuses, voilées et plus insinuantes, on inspire l'estime, on excite le désir des jouissances sensuelles; on se sert, pour ce but, de paroles passionnées, on revêt des costumes immodestes, on fait des récits, on publie des aveux dont il faudrait rougir et s'humilier devant Dieu. Si des passions coupables, si de criminels égarements paraissent blâmés comme une faiblesse, c'est une noble faiblesse, la faiblesse des héros et des héroïnes, faiblesse bientôt justifiée et si artificieusement changée en vertu, qu'on l'admire, qu'on l'applaudit sur tous les théâtres :
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elle fait une partie si essentielle des plaisirs publics, qu'on ne peut souffrir de spectacle où non-seulement elle ne soit, mais encore où elle ne règne et n'anime toute l'action 1 .
Racine, qui avait consacré son talent à composer des tragédies qui lui ont acquis une grande célébrité, comprit, plusieurs années avant sa mort, la vanité et les dangers du théâtre : il s'en retira à l'âge de trentehuit ans, le lendemain de l'un de ses plus grands succès, dans toute la force de son génie. On a fait bien des conjectures sur les vrais motifs de cette résolution : un écrivain moderne reconnaît que ce fut surtout le retour aux maximes du Christianisme. « La raison qui « domine toute» les autres, c'est le retour sincère à la « piété, retour qui poussa Racine jusqu'à la dévotion; « la vie dissipée qu'il avait menée jusqu'alors, et qu'il « eût fallu poursuivre en restant dans cette voie, n'a- ^ « vait plus l'excuse de la jeunesse ; le temps de se* « ranger était venu *. » Un autre éditeur des œuvres de Racine avait dit : « Quand la religion se ranima « dans son âme, il sentit qu'il lui était impossible de « concilier l'esprit de l'Évangile avec l'esprit de laco- « médie, et quand il voulut être chrétien, il cessa a d'être poôte de théâtre. »
Les réflexions que fit cet illustre poôte ne se bornèrent pas à penser que le temps de se ranger était venu, comme dit l'éditeur que nous venons de citer; elles lui inspirèrent une idée plus sérieuse, c'est qu'il feut
1 Bossuet, Réflexions sur la eomé die, n* 4.
3 Théâtre choisi de Racine, avec une notice* par âéraseï; Notice, page 28. (Euvres de Racine, tome I, par Geoffroy; Vit à* Racine, page 49.
à tout âge s'éloigner de la dissipation du théâtre. Il écrivait un jour à son fils : « Vous savez ce que je vous « ai dit des opéras et des comédies que l'on doit jouer « à Marly. Le roi et la cour savent le scrupule que je « me fais d'y aller, et ils auraient une mauvaise opi- « nion de vous, si, à l'âge où vous êtes, vous aviez si o peu d'égards pour moi et pour mes sentiments. Je « devais avant toutes choses vous recommander de a songer toujours à votre salut, et de ne point perdre a l'amour que je vous ai vu pour la religion... » Le jeune Racine ayant répondu par une lettre conforme aux vues de son père, celui-ci lui écrivit de nouveau : o .... Je vous sais très-bon gré que vous ayez des « égards pour moi au "sujet des opéras et des corné- « dies; mais vous voulez bien que je vous dise que ma « joie serait complète si le bon Dieu entrait un peu « dans vos considérations. Je sais bien que vous ne « serez pas déshonoré devant les hommes en allant au « spectacle; mais comptez-vous pour rien de vous « déshonorer devant Dieu? Pensez-vous même que les « hommes ne trouveraient pas étrange de vous voir « pratiquer des maximes si différentes des miennes? « Songez que M. le duc de Bourgogne, qui a un goût « merveilleux pour toutes ces choses, n'a encore été « à aucun spectacle, et qu'il veut bien en cela se laisser « conduire par les gens qui sont chargés de son édu- « cation. Et quelles gens trouverez-vous au monde « plus sages et plus estimés que ceux-là * ?»
Les autorités que cite Racine sont assurément d'un grand poids : le duc de Beauviliiers et Fénelon n'au-
1 Lettres de Racine à son fUs } lett. 14 et 15.'
raient pas détourné leur royal élève, le duc de Bourgogne, d'assister aux comédies, s'ils n'avaient vu trop de dangers dans ces divertissements. Les hommes les plus expérimentés n'en ont jamais jugé autrement; c'est d'après eux, c'est d'après les maximes de l'Évangile et en considération des désordres que produit dans les âmes l'assistance aux spectacles, que nous devons nous les interdire, si nous tenons à conserver l'innocence de nos mœurs. On peut avoir des motifs légitimes d'y paraître quelquefois, comme on peut en avoir d'aller aux bals; nous avons vu quels sont ces motifs et dans quelles conditions cela peut se faire; mais que ceux qui se trouvent dans ce cas veillent sur eux-mêmes. Il est écrit dans nos saints livres : Celui qui aime le péril y périra.
Les personnes qui fréquentent le théâtre, et qui tiennent néanmoins à ne pas aller contre leur conscience, . disent quelquefois qu'elles n'en ressentent aucun mal.if Ceci peut être vrai pour quelques-unes, car le danger n'est pas le même pour tous, et aussi la défense n'est pas absolue; elle n'atteint pas à in égal degré tout le monde, chacun doit là-dessus s'examiner soi-même et consulter de bonne foi son directeur. Nous dirons néanmoins à ceux qui se flattent d'être à l'abri du danger, et qui croient n'avoir rien à craindre des spectacles : Ne sentez-vous pas qu'il y a des choses qui, sans avoir des effets marqués, mettent dans les âmes de secrètes dispositions très-mauvaises, quoique leur malignité ne se déclare pas toujours d'abord? Tout ce qui nourrit les passions est de ce genre ; on n'y trouverait que trop de matière à la confession, si on recherchait en soi-même les causes du mal. Qui saurait
connaître ce que c'est en Thon) me qu'un certain fonds de joie sensuelle et je ne sais quelle disposition inquiète et vague au plaisir des sens qui ne tend à rien et qui tend à tout, connaîtrait la source secrète des plus grands péchés.
L'Apôtre saint Jacques nous dit : « Chacun de nous a est tenté par sa concupiscence qui l'emporte et qui a l'attire ; ensuite la concupiscence, quand elle a conçu, a enfante le péché, et quand le péché est consommé, « il engendre la mort 1 . » Par ces paroles, l'Apôtre distingue la disposition au péché d'avec le péché entièrement formé par un plein consentement de la volonté. C'est dans ce dernier état qu'il engendre la mort. Mais il ne s'ensuit pas que les commencements soient innocents : pour peu qu'on adhère à ces premières complaisances des sens émus, pour peu qu'on les flatte par d'agréables représentations, on aide le mal à éclore. Le spectacle saisit les yeux; les discours, les chants immodestes pénètrent le cœur par les oreilles. Quelquefois la corruption vient à grands flots, quelquefois elle s'insinue comme goutte à goutte : à la fin on n'en est pas moins submergé. On a le mal dans le sang et dans les entrailles avant qu'il éclate par la fièvre. En s'affaiblissant peu à peu on se mei en danger évident de tomber avant qu'on tombe, et ce grand affaiblissement est déjà un commencement de chute *.
1 Saint Jacques, i, 14-15.
3 Bossuet, Réflexions sur la comédie, n* 8.
280 stPTtkaa cMauufBnmrr