‹ Cours d'instruction réligieuse, ou, Exposition complète de la doctrineChapitre 68 sur 82 · LEÇON XX · texte numérisé non relu

LEÇON XX

Les commandements et les conseils ne peuvent nous diriger dans la vie qu'autant que nous les connaissons, et que nous voyons dans la pratique ce que nous devons faire et ce que nous devons éviter pour les observer*

La connaissance spéculative de la loi nous est communiquée par renseignement extérieur de l'Église ; elle peut être aequise par la lecture, par l'étude et la réflexion ; la connaissance pratique que nous avons de ce qu'il faut faire dans tel cas particulier nous vient de la conscience. C'est donc pour nous un devoir de nous instruire, par tous les moyens que la divine Providence a mis à notre disposition, de ce que Dieu nous commande, de ce que l'Église nous a prescrit; c'est un autre devoir, non moins impérieux, d'écouter la voix de notre conscience.

Les questions qui se présentent ici sont pour nous tous du plus grand intérêt : qu'est-ce que la conscience? Dans quel sens la conscience est -elle la règle de notre vie, et quelles précautions devonsnous prendre pour que la conscience ne nous égare pas?

r RÈGLBS POUR LA COHSCIBNCB 419

§ 1, — OB QUE C'EST QUE LA. CONSCIENCE : EN QUEL SENS BLLE BSt LA REGLE DE NOTRE CONDUITE.

La conscience est une lumière intérieure qui nous dirige dans l'accomplissement de nos devoirs, comme dans la pratique des conseils,* en nous mon* trant ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éditer. C'est un jugement pratique ou un acte intérieur par lequel» appliquant la connaissance générale que nous avons d'une loi à Faction particulière qui se présente à faire, nous jugeons s'il est bon ou mal de la faire; Ainsi, vous savez que le mensonge n'est pas permis ) c'est un principe général dont vous avez été instruit i il vous vient à la pensée, tout en rapportant une histoire, d'y mêler des détails qui jetteraient de l'intérêt sur votre narration, mais qui ne sont pas oon* •formes à la vérité, vous concluez aussitôt qu'il ne faut pas les dire; une voix intérieure vous avertit cfue vous feriez maL<. Vous êtes dans le commerce, vous savez qu'il faut, par respect pour la justice * ne demander que des prix proportionnés à la valeur des choses ; vous allez vendre un objet qui, sous de belles apparences, a des défauts cachés qui en diminuent notablement la valeur > mais* comme l'acquéreur ne s'en aperçoit pas, vous désireriez ne pas tenir compté des vices de la chose pour en retirer un meilleur profit } aussitôt une voix intérieure vous dit que cela n'est pas permis... Voilà bien la conscience dans ce jugement pratique, dans cette conclusion, dahs cette application que vous faites d'un principe général au cas particulier où vous vous trouvez.

Conduite admirable de la Providence sur l'homme! Il n'en est pas pi seul dans la conscience duquel Dieu ne parle. La lumière de votre face s'est réfléchie sur nous, lui dit un prophète ; c'est qu'un rayon de la lumière céleste illumine réellement notre intelligence, et descend jusque dans les profondeurs de notre âme, pour nous faire comprendre l'enseignement de l'Église, pour nous donner une idée des devoirs que la loi naturelle nous impose. Cette lumière nous aide à faire une juste application de nos devoirs à telle circonstance particulière qui se présente , elle nous montre ce que Dieu nous ordonne, ce qu'il nous permet, ce qu'il nous défend dans ce cas ; et, selon la docilité que nous mettons à suivre sa direction ou la résistance que nous y opposons, elle nous fait éprouver un sentiment délicieux de satisfaction et de paix intérieure, ou bien l'impression pénible du regret et du remords.

La conscience est donc la règle de notre conduite ; c'est, dît quelque part saint Thomas, l'application que chacun se fait à soi-même de la loi de Dieu. Il résulte de là que jamais il ne peut être permis d'agir contre la conscience. Tout ce qui ne se fait pas selon h conscience est péché 1 , dit l'Apôtre saint Paul. Agir de la sorte, c'est faire une chose que l'on sait, ou du moins que l'on croit être mal ; et dès lors c'est se rendre coupable, quand même la loi présumée n'existerait que dans notre imagination. Quand Dieu nous juge, il considère moins ce que les choses sont en elles-mêmes que ce qu'elles sont dans notre pensée

1 Omne quod non est ex fide peceatum est. Ép. aux Romains, xiv,

au moment où nous agissons ; il voit le cœur, il en sonde les m dispositions, et c'est là-dessus qu'il nous juge. Il ne peut pas en être autrement. Qui ne voit, par exemple, que celui qui assure, sous la foi du serment, un fait que dans sa conscience il croit être faux, se rend coupable aux yeux de Dieu de mensonge et de parjure, quand même le fait serait véritable ?

Cela nous fait comprendre quel soin l'on doit avoir de ne pas se fausser la conscience par des exagérations qui confondent les conseils avec les préceptes, ou qui représentent les préceptes, tantôt plus graves, tantôt plus étendus qu'ils ne le sont en effet.

Il ne faut cependant pas conclure que tout ce qui est selon la conscience soit exempt de péché, et qu'il soit toujours permis de suivre indistinctement les inspirations de la conscience, car la conscience n'est pas toujours droite. « Chacun, dit le Père Bourdaloue, « se fait l'application de la loi de Dieu selon ses vues, « selon ses lumières, selon le caractère de son es- « prit: je dis plus, selon les mouvements secrets et la « disposition présente de son cœur. D'où il arrive que « cette divine loi mal appliquée, bien loin d'être tou- « jours dans la pratique une règle sûre pour nous, « soit du bien que nous devons faire, soit du mal que « nous devons éviter, contre l'intention de Dieu, nous « sert très-souvent d'une fausse règle dont nous abu- « sons, et dont nous nous autorisons, tantôt pour com- « mettre le mal, tantôt pour manquer aux obliga- « tions les plus inviolables de faire le bien*.. On peut « donc agir selon la conscience, et néanmoins péa cher, et, ce qui est bien plus étonnant, on peut

428 m la oosrsoinrc*

« pécher en cela même et pour cela même qu'on < agit selon sa conscience, parée qu'il y a, certaines « consciences selon lesquelles il n'est jamais permis a d'agir et qui, infectées du péché, ne peuvent en- « fanter que le péché. On peut, en se formant la cons- « cience, se damner et se perdre, parce qu'il y a « des espèces de conscience qui, de la manière dont « elles sont formées, ne peuvent aboutir qu'à la per~ « dation 1 . »

§ £. — COMMENT SB tfôRMË tJNÈ CONSCIENCE DfcOÏTB.

La lumière qui flotté est donnée ne brille pas toujours sans nuages sur l'horizon de notre âme. S'il en était ainsi, l'homme suivrait sans hésitation la pensée du moment; il serait infaillible dans la direction pratique de sa vie. Un tel privilège n'est pas dans les conditions de notre nature. L'ignorance, les distractions, les illusions d'esprit, les séductions du cœur, l'ascendant des mauvais exemples, des erreurs répandues dans la société contre ïa ptrreté de l'Évangile, peuvent nous égarer.

N'accusons pas l'œuVre de la Providence, mais veillons sur nous, et appliquons-nous sérieusement à nous former une conscience droite, car cela est d'une extrême importance. « Toute erreur est dangereuse, surce tout en matière dé mœurs, dit encore le Père Bour- « daloue; il n'y en a point de plus préjudiciable nî « de plus pernicieuse dans ses suites que celle qui « s'attache au principe et à la règle môme des mœurs,

1 Sernwn *nr te fm*$6 comcimcê, l» part.

RèGLHi m» LA «OMSeiBNCB 453

« qui est la conscience. Firfre rti/, disait le Fils de « Dieu danç l'Évangile, «* /a lumière de votre corps, H « ro^e œil est pwr, fou* rofre corps sera éclairé; mais, a s* il ne l'est pas, tout votre corps sera dani les ténèbres. « Prenez donc bien garde, ajoutait le Sauveur, que la « lumière qui est en vous ne soit que ténèbres* Or l'œil « dont parlait Jésus-Christ, dans le sens littéral de « ce passage, n'est rien autre chose que la conscience « qui nous éclaire, qui nous dirige et qui nous fait « agir. Si la conscience selon laquelle nous agissons a est pure et sans mélange d'erreur, c'est une lu* «mière qui se répand sur tout le corps de nos ac± « tions, ou, pour mieux dire, toutes nos actions sont a des actions de lumière, tout ce que nous faisons est o saint, louable, digne de Dieu. Au contraire, si la a conscience, qui est le flambeau et la lumière de notre « âme, vient à se changer en ténèbres par les erreurs f»« dont nous nous laissons préoccuper, c'est alors que <c toutes nos actions deviennent des œuvres de ténè* « bres *. »

11 y a néanmoins de3 erreurs innocentes, comme il y en a de coupables. Dieu n'exige pas de l'homme qu'il ne se trompe jamais, mais qu'il recherche en tout la vérité avec sincérité; que pour y parvenir il use d'une sage circonspection, selon l'importance plus ou moins grande de l'affaire qu'il traite* «Dans toutes « tes actions, dit le Saint-Esprit, suis la bonne foi de « ton âme, parce que là est l'observation des corn- <t mandements ; fais précéder toutes tes œuvres d'une « parole de vérité, et toutes tes actions d'un conseil

1 Sermon sur la faune Miwrifweff, II* parti»,

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« solide l . » Ces paroles des divines Écritures indiquent les règles que nous devons suivre pour ]§. formation de la conscience.

L'amour de la vérité, le conseil solide qui doit précéder toutes nos œuvres, c'est un examen attentif et sérieux de ce qui est permis ou défendu, avant que nous nous déterminions à agir.

Il y a des points sur lesquels cet examen serait inutile, parce que nous savons avec une pleine certitude ce qu'il faut faire. L'homme simple, quelque peu d'instruction qu'on lui suppose, est sûrement conduit, dans un grand nombre de circonstances, par le bon sens et par une sorte d'instinct moral, qui lui fait discerner ce qui est bien d'avec ce qui est mal. Mais il est des cas assez nombreux où l'on sent le besoin de la réflexion et de l'étude ; souvent on ne peut se décider par soi-même, on s'adresse à des hommes plus instruits. Ce dernier moyen est, pour bien des cas difficiles, le seul qui reste aux personnes ignorantes, et il leur suffit ; car Dieu veut seulement que chacun procède de bonne foi, prenant les moyens qui sont à sa disposition, et auxquels la prudence fait recourir. Quel est celui qui ne va pas consulter un médecin c[uand il se sent malade? Quel est celui qui n'a pas recours à un homme versé dans l'étude des lois et dans la pratique des affaires, quand il veut prendre un parti qui intéresse sa fortune? Eh bien, qu'on en fasse autant dans les choses qui peuvent compromettre le salut.

Le résultat des réflexions que Ton aura faites 4>u

1 Ecclésiastique, xxxu r 27; xxxvu, 20.

des conseils que Ton aura demandés, ne sera pas toujours le mène. Quelquefois on sera persuadé que telle action est permise; d'autres fois on demeurera dans le doute, ne sachant que penser de la légitimité ou de l'illégitimité de l'action. Il peut encore arriver que l'on tombe dans une grande perplexité, voyant le mal de tous côtés, craignant d'offenser Dieu, quelque parti que l'on prenne.

Dans le premier cas, il n'y a pas de difficulté : oja sait ce qui est permis et ce qui est défendu ; on doit agir en conséquence. S'il arrivait, ce qui est possible, que Ton fût dans l'erreur, elle ne serait pas imputée, car Dieu a toujours égard à la bonne foi.

Il en est de môme, régulièrement au moins, quand à défaut de certitude on a une présomption grave, une persuasion prudente que l'action est permise. Dans ce monde, en effet, on est le plus souvent réduit % n'avoir que des vraisemblances, et ces vraisemblances, quand elles sont bien fondées, nous suffisent : on imposerait un joug trop onéreux à la faiblesse humaine, s'il fallait que les hommes s'abstinssent d'agir, ou qu'ils prissent constamment le parti le plus sûr, quand ils n'ont pas une pleine certitude; on leur donne au contraire une règle parfaitement accommodée à leur nature, règle par là môme conforme à l'ordre de la Providence, en leur disant : Dans les circonstances ordinaires de la vie, quand vous aurez des raisons graves de penser qu'une chose est permise* regardez-la comme permise, et soyez sans inquiétude. Il est à observer néanmoins que tout en suivant, dans le cours habituel des choses, la règle que nous venons de donner, c'est-à-dire de prendre le parti

420 M LA OOKSOIBUGB .

qui leur parait le mieux fondé, les hommes sages se montrent plus circonspects quand ils entrevoient que le parti qu'ils seraient d'abord disposée à suivre, comme leur offrant les garanties désirables, compromettrait gravement leur fortune, leur honneur, leur vie, s'il y avait erreur dans leur présomption. En présence d'un péril si grave, quoique peu probable, ils réfléchissent mûrement, et, s'ils ne parviennent à pas dissiper ce doute, et que d'ailleurs il leur soit libre d'agir ou de s'abstenir, ils s'attachent au parti le plus sûr. Nous devons procéder avec la même réserve en ce qui touche aux intérêts de la conscience : nous abstenir, ou prendre le parti le plus sûr, quand d'une part nous le pouvons sans beaucoup d'inconvénient, et que d'ailleurs il y aurait un grave péril, pour le salut de notre ème et les intérêts du prochain, à agir autrement Ainsi, tout persuadés que nous sommes que la religion défend* de conférer deux fois le baptême â un même individu, nous ne devrions pas hésiter à le réitérer sous condition, s'il y avait le moindre doute qu'il n'eût pas été bien conféré la première fois. Un médecin ne se croira pas permis en conscience d'administrer un remède qui peut donner la mart à son malade, quoiqu'il présume que plus probablement il produira un bon résultat, s'il a d'autres moyens de le guérir, moins dangereux et suffisamment efficaces. Suivre dans des cas pareils, qui se rencontrent assez rarement dans la vie, le parti le plus sûr, pour écarter jusqu'à la possibilité de maux si graves, ce n'est pas une obligation trop onéreuse.

Dans le cas du doute, quand notre esprit, balancé

| RÂQLM FOU* LA OOWW1BNCB 427

Dtre deux pensées contradictoire», ne sait & laquelle es deux s'arrêter, que devons-nous faire? Pouvonsous alors nous croire libres de foire ce qui nous laira, ou deTons-neus prendre le parti le plus sûr? Prenez pour règle de conduite de tous abstenir ans le doute ; ou, si tous devez agir, de suivre le arti le plus sûr, c'est-à-dire le parti qui tous éloigne u danger d'offenser Dieu. S'il 7 a des cas particuliers 11 cette règle tous paraisse trop difficile à suivre, si 3us avez à craindre des inconTénients graves, conultez le directeur de Totre conscience.

Les saints docteurs qui ont commenté les paroles e l'Apôtre saint Paul : Tout ce qui ne procède pas de la n est péché, se sont accordés à dire que l'on offense ►ieu toutes les fois que l'on agit dans l'incertitude si e que l'on fait dans tel et tel cas est ou n'est pas un éché. Saint Alphonse de Liguori résume en ces teroflb l'enseignement commun : « Nous disons qu'il n'est jamais permis d'agir avec une conscience pratiquement douteuse, et, si quelqu'un agit nonobstant ce doute, il commet un pécbé, parce que celui qui s'expose au péril de pécher pèche par là même, selon cette parole : Celuiqui aime le péril y périra. C'est pourquoi, s'il doute que son action soit un pécbé mortel, il pèche mortellement f . » L'homme dont parle u saint Alphonse de Liguori ne sait si, par tel acte u'il médite de faire, il déplaira à Dieu ou s'il ne lui éplaira pas, et néanmoins il se détermine à le faire ; consent donc à offenser Dieu, s'il existe une loi diine qui lui défende cet acte. Or est-il permis de

4 Théologie morale d<* feint Ligftori, Ttmê éè to emicfaeè,

s'exposer volontairement à un tel péril? n'est-ce pas un désordre? n'est-ce pas une injure faite à Dieu?...

Les saints docteurs ont donc raison de nous dire qu'il n'est jamais permis d'agir avec une conscience douteuse. Il faut sortir du doute et acquérir une assurance morale que nous ne pécherons pas en faisant cet acte. Mais cette assurance morale, comment se formera-t-elle en nous tant que nous serons incertains si dans la réalité la loi existe ou n'existe pas?

Dans les affaires qui sont du domaine des lois humaines il est parfois très-facile de concilier ensemble deux choses qui paraissent d'abord contradictoires : un doute, que Ton peut appeler spéculatif, sur la loi, avec une certitude morale que l'on ne pèche pas en n'observant pas cette loi. Il suffit pour cela que le législateur ait autorisé cette manière de faire. Il ne peut y avoir de difficulté quand il a permis de suivre, r*y nobstant le doute, ou à cause même du doute, le p JE le plus favorable à la liberté; tout supérieur peut donner cette permission dans les choses qui dépendent de lui, en se réservant d'intervenir quand il le jugera convenable, pour fixer le véritable sens de la loi. Ainsi, pour en donner quelques exemples, il est admis en principe que, quand une loi est également susceptible de deux sens, l'un plus sévère, l'autre moins gênant pour la liberté, on peut, dans la pratique, admettre préférablement cette seconde interprétation .Vous possédez une terre de bonne foi; il se présente quelqu'un qui vous en conteste la propriété. Si votre adversaire n'a contre vous que des titres équivoques, d'une valeur incertaine, capables seulement d'élever un doute sur l'origine et la justice de votre propriété, le demandeur

sera débouté de ses prétentions, et le magistrat vous maintiendra en possession, parce que le législateur a voulu, dans l'intérêt des familles, en vue des légitimes présomptions que le fait même d'une possession paisible, à titre de propriétaire, établit en faveur de la propriété, et enfin par des considérations d'ordre pu* blic, que dans le doute on respectât la possession. De là vient l'axiome : Dans le doute, la condition de celviqui possède vaut mieux.

Est-il permis de suivre la même règle dans les doutes qui peuvent s'élever sur l'application du droit naturel et des lois évangéliques à tel et tel cas? Lorsque nous doutons sérieusement si telle action est défendue ou si elle n'est pas défendue, nous est-il loisible de la faire, pour ne pas trop gêner notre liberté?

. De graves docteurs le pensent ainsi ; ils sont peri&iadés que Ton peut, dans la pratique de la vie, considérer comme n'existant pas des lois sur l'existence desquelles il y a des doutes sérieux; que l'on n'est pas plus obligé d'obéir à des lois douteuses, que de croire à des doctrines dont la révélation serait incertaine.

Nous nous bornerons à quelques observations bien simples.

Il faut convenir d'abord que la liberté que l'on attribuerait aux hommes d'interpréter ces sortes de doutes en leur faveur, ne serait pas sans danger pour l'ordre moral. Enclins naturellement à suivre toujours le parti qui les flatte, ils ne manqueraient pas de s'exagérer leurs doutes, et il en naîtrait souvent de nouveaux dans leur esprit, s'il leur était permis, à raison même

430 m» LA CONSCIBNCB t

du doute, tantôt sur une loi, tantôt sur un fait, de se dispenser d'obéir aux lois, et de faire ce qui les accommoderait le mieux.

D'ailleurs, quel respect atons-nous pour la majesté divine, si, dans l'alternative où le deute nous place, de faire quelque choçe de plus qu'il ne nous est peut-être ordonné, ou de manquer à ce que Dieu nous a peut* être prescrit, nous préférons courir le danger de blesser ses lois plutôt; que de nous gêner un peu? Un enfant doute sérieusement si son père lui a défendu d'aller dans telle maison, d'entreprendre tel voyagé, s'il ne lui a pas ordonné de traiter telle affaire. Lui viendra-Hl dans la pensée de raisonner de la sorte : Je ne sais si mon père m'a réel-* lement défendu ceci \ j'ai bien autant de raison de croire qu'il me l'a défendu que de penser qu'il ne me l'a pas défendu : eh bien ! daùs une telle incertitude, je puis me conduire comme si je sdva:# qu'aucune défense ne m'a été faite; car, par ce moyen, j'userai de ma liberté; et s'il arrive que dan9 la réalité mon père ait voulu ta'ifctei'dire ce que je vais faire, il n'y aura dé ma part qu'une désobéissance matérielle qui ne peut pas l'offenser. Nous le demandons : est-ce bien le raisonnement, est-ce le procédé d'un enfant respectueux à l'endroit de ses parents? Pourquoi raisonnerions-nous et agirions-nous ainsi à l'égard de Dieu?

On toit bien ici la différence essentielle qui existe entre les révélations douteuses et les loi» dont l'existence ou l'application à tel cas est douteuse. Il n'est pas possible de croire dune foi dîti&e une doctrine qui n'est pas certainement révélée; mais qui étape-

Dbede s'abstenir de faire un acte, quand on doute si cet acte est défendu par une loi divine ?

Concluons qu'il est au moins plus respectueux pour la loi divine, plus conforme à l'esprit chrétien, plus eonvenable par conséquent, que nous suivions généralement le parti le plus sûr, celui qui nous expose Moins à violer les commandements , quand nous sommes dans un doute sérieux sur le sens, sur l'éteniue, sur l'application d'une loi à tel cas particulier, s'il s'agit surtout, non des lois humaines, mais des lois na< mrelles ou divines. Les anciens, qui ne subtilisaient pas tant qu'on l'a fait depuis eux, disaient : Dans le imite, abstiens-foi.

Il est une circonstance tout aussi délicate que ïelle que nous venons d'examiner : je veux parler du îas où l'on se trouve entre deux obligations contrafietoires qui semblent en conflit, de sorte que l'on ne [TOse remplir l'une sans manquer à l'autre. Quelju'un, par exemple, doute si l'action qui lui est commandée par son supérieur est légitime ou si elle est défendue par la loi dô Dieu; dolWI préférer l'obéissance m supérieur, ou faut-il qu'il s'abstienne, pour ne pas mcourir le danger de violer la loi de Dieu? Une per- Kmne est chargée du soin d'un malade le dimanche; îlle ne peut rester auprès de lui sans ftifinejuer à la sainte liesse; elle ne peut aller à l'église *atis négliger les wrins qu'elle doit à son malade : quel parti prendra- -elle?

Dieu ne commande pas l'impossible t quand il nous net dans une pareille Situation, il veut que nous suivons celle des deux lois que nous présumons de bonne bi être plus urgente. Dans le cas qtàè floua tenons dé

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citer, la charité qui vous retient auprès du malade l'emporte sur la loi qui prescrit d'aller à la messe le dimanche, et vous pouvez, vous devez même resler auprès du malade, si vous ne pouvez pas vous faire remplacer convenablement. L'obligation d'obéir à un supérieur qui commande dans les limites de son droit, doit l'emporter sur la crainte de violer une loi douteuse. Il n'est jamais permis de faire une chose certainement défendue parla loi de Dieu pour obéir à un homme ; mais, s'il y a doute et que le supérieur commande, la loi naturelle et divine qui prescrit d'obéir aux supérieurs l'emporte régulièrement. Cette loi est essentielle à la conservation de la société et au maintien de l'ordre public; il y aurait trop de danger à ce que chacun se rendît juge des ordres émanés de l'autorité supérieure. Ce ne serait bientôt partout que confusion et anarchie; l'obéissance est alors le patt le plus sûr.

§ 3. — CONSÉQUENCES PRATIQUES : CONSCIENCE RELACHES, CONSCIENCE SCRUPULEUSE.

11 suit des principes que nous venons de poser, que pour se former la conscience, il faut procéder avec un désir sincère delà vérité et un véritable amour du bien. Si Ton ne se croit pas assez éclairé pour se décider par soi-même, on a recours aux conseils d'un homme sage; si l'on ne peut consulter personne, on prend le parti que l'on croit de bonne foi le meilleur, et cela suffit pour marcher sûrement devant Dieu.

En. suivant cette voie, l'on s'écarte également de deux extrémités fâcheuses : le relâchement et le scru-

pule. La conscience est relâchée, quand nous jugeons facilement, sur des motifs frivoles, qu'une chose est permise; la conscience est scrupuleuse, quand nous jugeons facilement et sur des motifs insuffisants qu'une chose est défendue. La conscience relâchée procède du défaut d'amour de Dieu et d'un amour déréglé de soi-même; elle est d'autant plus funeste aux âmes, qu'elle les établit dans une fausse paix, et leur fait souvent concilier des fautes, des habitudes très-répréhensibles, quelquefois même l'étatde péché mortel, avec certaines habitudes de pratiques de piété qui les rassurent sur leur salut, « Une mauvaise conscience, a dans l'agitation et dans le trouble que lui cause la « vue de ses crimes, est une espèce d'enfer, dit le « Père Bourdaloue, d'après saint Bernard ; mais il y a a encore quelque chose de pire que cet enfer ; et « quoi ? une mauvaise conscience dans la paix et dans %e calme, et c'est où la fausse conscience (la cons- « cience relâchée) aboutit... Dans une fausse cons- « cience, il n'y a que ténèbres, et ténèbres inté- « rieures, plus funestes mille fois que ces ténèbres « extérieures dont nous parle le Fils de Dieu, puis- « qu'elles sont la source de l'obstination du pécheur « et de son endurcissement. Ténèbres intérieures de « la conscience, qui font que le pécheur, au milieu « de ses désordres, est content de lui-même et se tient « sûr de Dieu, se rend de secrets témoignages d'une « vaine innocence, dont il se flatte, pendant que Dieu a le réprouve et prononce contre lui les plus sévères « arrêts *. »

1 Sermon sur la foutu conscience, II* part.

434 DS LA €0N«CÏEN0B .

La conscience scrupuleuse procède communément d'une certaine crainte d'offenser Dieu, d'un grand désir de conserver la pureté du cœur ; elle peut aussi avoir pour cause l'ignorance, la pusillanimité , la petitesse d'esprit. Quelquefois le scrupule s'allie dans une âme avec un déplorable relâchement, avec de détestables passions ; on se fait scrupule de peu de chose, et on ne se reproche pas de graves désordres ; on est alors semblable à ces hommes dont parle l'Évangile, qui craignent (F avaler un moucheron, et qui avalent des chameaux. Alors même que le scrupule vient d'une bonne cause, il est dangereux; il rend pénible le joug du Seigneur, il peut dégoûter de la piété ; quelquefois il pousse, par l'effet même de la contrainte qu'il a fait subir pendant un certain temps, dans un excès opposé ; il n'est pas rare de rencontrer des âmes qui ont passé du scrupule au relâchement.

Il faut donc se tenir en garde contre les inquiétude exagérées d'une conscience qui nous montre le précepte là où il n'y a tout au plus qu'un conseil ; le péché, là où il y a seulement une imperfection. Nous devons nous en préserver pour nous-mêmes, puisque le sorupulQ nous ferait beaucoup de mal; nous ne devons pas moins l'éviter pour les autres, attendu que nos vaines perplexités feraient tort à la piété véritable ; elles la pendraient insupportable ou ridicule à ceux qui, ne* la connaissant pas, en jugeraient d'après ce qu'ils en verraient en nous. Le véritable moyen de se préserver de ce mal, c'est d'abord de travailler à acquérir une instruction solide; c'est, en second lieu, de nourrir dans son cœur une confiance filiale en Dieu, qui veut que nous le servions en enfants, et non

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comme des esclaves, toujours dominés parla crainte; c'est enfin et par- dessus tout la docilité, l'obéissance au directeur.

Ce dernier moyen est de tous le plus efficace; il renferme les deux autres. Le directeur nous instruira; la docilité que nous aurons pour lui ne peut venir que de notre confiance en Dieu, qui veut nous conduire parle ministère des hommes, et qui attache sa bénédiction à l'obéissant* ohrétienns. C'est une doetàn» admise par tous les saints, que, si le directeur peut se trocqper, l'âme qui recourt avec simplicité à ses avis, et qui les suit avac humilité et confiance, ne se trompera jamais , en ce sens que Dieu ne lui imputera pas à péché ce qu'elle aura fait en suivant cette voie. 4 moins que le supérieur ne prescrivit quelque chose de manifestement contraire à la loi de Dieu, on est en sûreté sous la loi de l'obéissance.

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