B) SANG DANS LES MALADIES
Dans ce Cours de chimie biologique nous ne pouvons qu’exposer sommairement les variations des humeurs et des tissus : elles devraient être séparément et soigneusement étudiées dans un Traité de chimie pathologique proprement dit. Mais l’importance du rôle du sang nous oblige adonner ici les renseignements qui nous semblent les plus indispensables sur ses variations dans l’état de maladie.
Les changements anormaux que subit la composition du sang sont le signe d’un trouble survenu dans l’assimilation générale ou dans le fonctionnement de tels ou tels organes. Ces changements sont multiples et l’on est bien loin de les connaître tous, mais les analyses des sangs pathologiques qui ont été publiées donnent généralement le poids de l’eau, du sérum, de la fibrine, des globules, souvent de l’hémoglobine (celle-ci du reste à peu près proportionnelle au poids des globules secs). On peut dès lors se demander, étant donnée une analyse de sang, quelle est la signification des variations que l’on observe à l’état normal, et, d’une manière générale, quels sont les rapports de ces variations avec les divers états morbides connus.
Pour apprendre à interpréter une analyse, examinons successivement les différents cas qui peuvent se présenter.
Supposons d’abord les globules (et l’hémoglobine) diminués par rapport à l’état normal. Admettons que nous ayons :
( Globides diminués.
I ' Cas. | Fibrine diminuée.
( Eau et sérum augmentés.
Ces caractères se présenteront dans la plupart des maladies cliro-
niques sans fièvre; à la suite des hémorrhagies ou les précédant (hémorrhagies passives); au déclin des fièvres exanthématiques et de la fièvre typhoïde; dans la chlorose, l’anémie; chez les crétins, les diabétiques. En un mot cet état du sang caractérise l’alanguissement de la nutrition, ou l'affaiblissement de l’organisme sous l’inlluence d’une cause continue, d’une diathèse chronique.
Supposons maintenant :
! Globules diminués.
Fibrine normale (ou à peine en excès).
Eau et sérum augmentés.
Ces caractères sont ceux que présente le sang dans la période d’invasion des fièvres intermittentes, quelquefois au déclin des fièvres axan thématiques, au début de la phthisie, à moins qu’il n’y ait une phlegmasie intercurrente; dans la période d’état de la fièvre typhoïde, dans la maladie de Bright, l’anémie saturnine, l’urémie; dans quelques cas de chlorose. Ils indiquent un affaiblissement de l’économie par une cause d’origine généralement étrangère à l’organisme, poison ou microbe, pouvant occasionner la fièvre, comme en témoigne l’augment de fibrine par rapport au l01' cas.
Supposons un autre système de variations, soit :
f Globules diminués.
5e Cas. ] Fibrine augmentée.
( Eau et sérum augmentés.
Tel est le type des altérations que l’analyse révélera dans le sang lorsque, au cours d’une des affections chroniques ci-dessus (l,r cas), survient une phlegmasie intercurrente, ou lorsqu’une fièvre infectieuse passe de la période préparatoire à la période aiguë (2° cas), ou lorsqu’un foyer inflammatoire vient se produire au cours d une maladie chronique. Cet état du sang se constate encore si le patient est soumis à l’inanition ou ne reçoit qu’une alimentation insuffisante comme au début du scorbut, enfin dans la période de déclin des fièvres éruptives.
En un mot, ces caractères sont ceux que présente le sang lorsque l’organisme, déjà profondément affaibli, subit les effets d’un agent qui provoque en lui un état accompagné de fièvre, une déglobulisation ou un arrêt dans l’assimilation des matériaux reconstitutifs du sang.
Yoici un autre cas :
l Globules normaux ou diminués ,‘1' Cas. ; Fibrine augmentée.
( Eau et sérum normaux.
rds sont les caractères du sang au cours de la première période de
toutes les phlegrnasies franches {globules normaux), ou lorsqu’elles viennent se greffer sur un état chronique [globules diminués, 5U cas) : ainsi, dans la pneumonie, la pleurésie, la péritonite aigue, l’amygdalite, l’érysipèle, le rhumatisme. Si la phlegmasie se prolonge, les globules et la fièvre tombent peu à peu au-dessous de la normale (5° cas). Dans ces maladies franchement fébriles, la fibrine peut atteindre 5,5 et jusqu’à 11 pour 1000 de sang; elle augmente du reste ou diminue à peu près proportionnellement à la fièvre. Le caillot provenant de la saignée est -souvent couenneux, c’est-à-dire décoloré à sa surface : les globules rouges se précipitant plus vite dans ce cas, laissent la partie supérieure du caillot presque incolore (').
Le sang peut présenter enfin les caractères suivants :
( Globules augmentés ( quelquefois très légèrement).
hL Cas. -, Fibrine normale (ou à peine diminuée).
( Eau et sérum diminués.
Ces caractères se présentent si la prolifération des globules , rouges devient puissante, ou lorsque le plasma tend à diminuer, peut-être en aidant à la formation d’éléments étrangers. L’analyse répond à cette composition dans la pléthore avec accroissement relatif du nombre des .globules rouges, dans la période d’invasion des fièvres exanthématiques ou de la fièvre typhoïde, dans la période de réaction des fièvres intermittentes. Les maladies à diarrhée, à sueurs profuses; celles où se produit un amaigrissement rapide de l’économie, et comme une déshydrata lion des tissus, impriment encore au sang des variations dans ce sens.
En résumé, dans les maladies chroniques, le sang s’appauvrit en :globules, hémoglobine et fibrine, et s’enrichit en eau. Dans les phlegmasies franches, il contient, en poids, un peu moins de globules qu’à 1 état normal, mais la fibrine augmente constamment. Dans les fièvres proprement dites, intermittentes ou exanthématiques, les globules diminuent et la fibrine augmente à peine ou reste normale.
L’augmentation du sérum et de Veau, ou plutôt l’affaiblissement du sang en globules, s’explique dans les maladies chroniques. Elle s’observe, mais à un degré moindre, dans les phlegrnasies, surtout au bout de quelques jours de diète. Dans les fièvres continues, la quantité relative des globules et du plasma ne change pas, à moins que la maladie ne passe à l’état chronique. L’eau diminue au contraire et les globules augmentent proportionnellement dans les diarrhées, le choléra et les alfections à sueurs abondantes.
Les variations de poids des globules sont à peu près proportion-
0 -’Sous pensons que la couenne inflammatoire résulte en partie d’une excrétion des "lobules blancs.
nelles à colles de l’hémoglobine. Le tableau suivant donne le poids de celte substance, calculée à l’état sec, pour 1000 grammes de sang liais. Presque tous ces nombres sont dus à M. Quinquaud :
Homme, état normal ....
Urémie chronique. .
Diabète
Maladie de Bright
Fièvre typhoïde (l1'0 semaine).
Cirrhose du foie ....
Fièvre typhoïde ......
Anémie
t lor degré . .
Chlorose
Tuberculose. ] 2° —
Leucocylhémie cachectique .
Maladie de Toit
Néphrite parenchymateuse. .
Cancer de l’estomac ....
Urémie
Etc
Dans quelques-unes de ccs maladies la forme des globules rouges change, il apparaît des globules nains, ou des globules géants, des globulins, etc. Nous ne pouvons ici nous étendre davantage à ce sujet.
On a constaté une augmentation des graisses et de la cholestérine dans la première période des maladies inflammatoires; dans l'albuminurie, ia tuberculose, le choléra, les affections chroniques du foie. Dans quelques cas de rhumatisme franc, dans presque tous les empoisonnements aigus ou chroniques, le sang peut devenir extrêmement riche en graisses et laisser jusqu’à 110 parties solubles dans l’éther pour 1 000 parties de sang.
Tout le monde sait que chez les diabétiques la proportion de sucre s’élève dans le sang; il peut arriver à 1 gramme et plus par litre au lieu de 0gr,007 à l’état normal.
La sérine du sérum diminue dans les maladies suivantes : le scorbut, les fièvres paludéennes, la dyssenterie, les hydropisies avec œdème, la maladie de Bright, la troisième période de la fièvre typhoïde.
Comme on l’a déjà dit, la fibrine augmente dans toutes les phlegmasies ou maladies inflammatoires avec fièvre ( Amiral et Gavarrel). Elle peut alors, quoique très rarement, dépasser le poids de 10 grammes par litre de sang. La fibrine croît aussi au début de certaines anémies, dans le scorbut par exemple, et dans tous les cas où le sujet ne reçoit qu’une alimentation insuffisante (Nasse).
Dans l’anémie chronique, les globules rouges sont réduits à \ ou i de l’état normal; on trouve à côté d’eux un grand nombre de corpuscules rougeâtres de petites dimensions de 2 à 5, rarement 5 g, et de grandes hématies de 10 à 12 g. Dans l’anémie propre aux habitants deâ grandes villes et en particulier des quartiers ouvriers, il est à peu près certain qu’intervient l’empoisonnement continu du sang par la respiration d’un air chargé de fumées contenant de l’oxyde de carbone et de l’acide carbonique. Dans ces] conditions, la capacité respiratoire
0 Voir JIaïem, Du sang, Paris, 1889, p. 529 et suivantes.
du sang est sensiblement diminuée. Dans l’anémie pernicieuse on consuite une destruction excessive et continue des hématies : le sang cède à l’urine un excès d’urobiline mais non pas de l’hémoglobine. Celle-ci, au contraire, ou plutôt la méthémoglobine, passe dans les urines chez les hémoglobinurie] ucs. Toutefois, d’après M. Bertin-Sans, ces urines contiennent souvent de l’oxyhémoglohine, contrairement à l’opinion de
Hoppe-Seyler. il peut y avoir du reste méthémoglobmurie sans qu’il v ait méthémoglobinhémie .
Dans la leucoeythémie, les globules blancs sont augmentés; on peut en trouver 1 pour 20 et même 1 pour 6 globules rouges. Le sang contient après la mort des cristaux de phosphate de sperrnine (voir p 258) On y trouve aussi en abondance de la xanthine, de la sarcine, et même de 1 acide lactique, enfin, d’après Scherer, de la gélatine ou un corps analogue. La sérumglobuline est augmentée dans cette maladie.
Dans la goutte, le sérum peut contenir de 0,004 à 0,175 d’acide urique pour 100; on y trouve aussi de l’acide oxalique ( Gcirrod ).
L'acide urique augmente, surtout à certaines périodes, dans le san* des goutteux et des rhumatisants.
Dans la jaunisse qui accompagne les états typhogènes, certaines pneumonies, la pyohémie, la fièvre jaune, la concussion cérébrale, etc., le sang parait contenir un poison analogue au venin des serpents, si l’on en juge par les symptômes de délire, convulsions et coma, observés dans ces maladies. Frerichs n’a jamais pu reproduire ces accidents chez les chiens auxquels il injectait de la bile dans le sang.
Dans le sang de quelques fiévreux, des cholériques, des urémiques, ans la septicémie, le charbon, etc., l’urée ainsi que les substances extractives et les ptomaïnes précipitables comme elles par le réactif de Liebig (nitrate mercurique), ou décomposables en azote et acide carbonique par les hypobromites alcalins, augmentent beaucoup dans le sang. Voici quelques nombres relatifs à l’urée empruntés à Picard :
Sang normal . . .
Fièvre inflammatoire Fièvre pernicieuse .
Rhumatisme aigu. .
Anémie. .....
Pléthore
Glycosurie et albuminurie
Urée pour 1000 parties de sang.
Choiera ......... Q ^qq
Maladie de Bright : Délire. . . 0,700
— Amaurose, coma . . . 1,500
-- Œdème (sans accidents) . 0 ^ 769
— Le mèuie, l’œdème disparu. 0,215 Pas d’oedème ; urines non
albumineuses 0,570
Suivant Chalvet, dans les divers étals pathologiques, aussi bien qu’à letat normal on peut compter qu’il y a environ, pour un même vol iime, autant de centigrammes d’urée dans le sang que de grammes de cette substance dans l'urine. B
Les sels du sauf/ diminuent légèrement dans presque toutes les maladies, surtout clans les inflammations intenses. On a signalé leur accroissement clans les exanthèmes aigus, le typhus, la dyssenterie, les lièvres intermittentes. Le sang humain normal contenant 4 pour 1 000 de chlorure de sodium, on a: sang des pléthoriques, 5,5 à 5,7; sang des phlegmasiques, 5,0; des pleurétiques et pneumoniques, 5,0 à 2,8 ; des rhumatisants aigus, 5,5; des typhiques, 2,9; des chlorotiques, 5,1 ; des phtisiques, 5,1 à 5,5; des syphilitiques, 5,4 de sel marin pour 1 000 de sang. Les autres sels alcalins solubles éprouvent aussi une petite diminution dans les phlegmasics. Les phosphates terreux augmentent un peu au cours de ces mêmes maladies ; ils diminuent notablement dans le diabète.
L’abaissement du poids des sels alcalins paraît dû à la diminution de l’alimentation; l’augmentation des sels terreux, à la désassimilation plus grande des globules, accompagnée d’une excrétion d’urine plus
faible.
L’oxygène augmente dans le sang chaque fois qu’il y a un foyer inflammatoire dans l’économie.
Ces diverses altérations du liquide sanguin nous paraissent être plutôt les effets que les causes des maladies; toutefois, lorsqu’elles se sont produites, elles réagissent à leur tour secondairement sur l’organisme et les centres nerveux et en modifient les réactions. Quant aux altérations encore mal connues que font subir au sang les ferments à formes déterminées, tels que bactéries, microcoques, microbes divers, elles nous paraissent dues soit aux ferments solubles sécrétés par ces êtres inférieurs, soit aux substances toxiques basiques (ptomaines et leucomaïnes), soit h des matières plus complexes (toxalbumines et substances difficilement dialysables qui résultent de leur fonctionnement). A ce point de vue l’étude du sang dans les maladies est tout entière a faire.