LES AI LEMANDS MODERNES
Edvard QRIEQ, quoique né à Bergen, en Norvège, peut être classé assez légitimement parmi les musiciens allemands. En effet, "après avoir écrit dans sa première jeunesse de petites pièces où les chants populaires Scandinaves faisaient sentir leur influence bienfaisante, il perdit rapidement toutes ses qualités natives au contact de la lourde école de Leipzig, dont il semble s'être assimilé tous les défauts, sans y avoir acquis la moindre science de la forme ni de la véritable composition.
Le mérite musical de Grieg est assez semblable à celui d'un bon peintre de miniatures : ses petites œuvres, dont la ligne mélodique souvent élégante et agréable s'épuise comme essoufflée après quelquer mesures charmantes, ne s'élèvent jamais bien haut. Sa courte inspiration et son ignorance absolue de la composition le rendent tout à fait inapte à la construction d'une œuvre symphonique de quelque importance: il ne produit alors que des assemblages hybrides de courts fragments, maladroitement cousus ensemble ou seulement juxtaposés, sans apparence d'ordre ni d'unité dans la conception et dans la réalisation.
Grieg a pourtant écrit cinq Sonates : une pour piano seul (op. 7) ; trois pour piano et violon (op. 8 en fa, op. i3 en sol et op. 46 en ut) ; enfin, une Sonate pour piano et violoncelle (op. 38 en la) dont nous allons donner l'analyse, à titre de vérification des critiques qui précèdent.
Cette Sonate, op. 38, est en trois mouvements (S. L. S.) :
1° Allegro agita to, en la.
ExF. Th. A, formé à peu près exclusivement des redites de ces dfiix mesures, dont il esta peine besoin de faire remarquer la pénurie mélodique :
— Ce thème, si on peut l'appeler ainsi, est exposé deux fois, sans
aucun changement et avec une cadence terminale, en la, qui clôt cette sorte de « première case ».
— Pont par le dessin A, en liT, en valeurs augmentées (S mesures,.
— Th. B, qui consiste en rroi\s petits fragments de mélodie {b' , b", b"),
apparaissant l'un après l'autre et répétés à satiété :
— b' est répète quatre fois dans le ton d'VT :
b" est répété dix lois, soit en entier, soit par fragments sur divers degrés :
— — b" n'est répété que deux fois, ce qui porte néanmoins à seije le nombre total des redites ;
Cette étrange « idée musicale » est close, comme la première, par une cadence terminale fermant cette « deuxième case » sans qu'aucun de ses motifs ait jamais été commenté ni agrandi. Voilà, certes, qui donne la mesure du « sens musical » de l'auteur: bizarre manière de concevoir l'idée en musique, après tous les grands exemples donnés par Bach, Beethoven et tant d'autres 1 Dev. qui consiste à peu près exclusivement dans la reproduction d'un même passage sur différents degrés :
— b' est d'abord répété deux fois en ut (i6 mesures) ;
— b' est répété dfu-r autres fois en mit> (i 6 mesures) ;
— b' est répété encore deux autres fois en/jjj (i6 mesures) ;
— a reparaît alors sur une harmonie persistante de septième diminuée, qui aboutit à une mauvaise cadence de Coiicer/o, procédant elle-même par répétition d'une formule montant chaque fois d'un ton. Dans tout ce développement, nous ne retrouvons, que les fragments antérieurement entendus, et combien de fois I Pareille erreur nous est déjà apparue dans l'œuvre de Schumann, mais du moins chez lui. la musique du passage reproduit avait-elle une valeur et un intérêt propres.
RÉExr. identique absolument à Vexposition et suivie d'une coda très agitée.
2' AndatUc, en fa, de forme Lied, avec deux thèmes et un « développement ».
Sect. 1, Th. A, phrase de lied en fa, et th. B. consistant en un fragment mélodique de quelques mesures, qui se reproduisent dix fois de suite sur divers degrés, sans changement appréciable.
Sect. ii. Dév. consistant en un passage de cinq mesures se répétant trois fois d'une manière absolument identique, en descendant d'un ton chaque fois.
Skct. m. Th. A et th. B, sans changements, au ton principal.
3* Filiale. Allegro, en la, de forme Sonate. Le thème initial ne manque pas de noblesse ; on l'accueille avec l'espoir de lui voir jouer un rôle intéressant dans la construction du morceau, et, de fait,i ce thème est de ceux dont on aurait pu tirer un excellent parti. Mais on est bientôt
déçu : le thème reparaît trois fois au cours de la pièce, sans aucune modification sérieuse... et voilà tout. Ce finale est ainsi «construit » :
Exp. Th. A, en la.
— Pont, qui consiste en jjuaire mesures répétées quatre fois et suivies
d'une entrée préparatoire du dessin b".
— Th. B en deux éléments, nullement nouveaux :
— — fc' est fait avec le th. A, en UT, répété deux (ois, par augmeiilation.
— — b" est la phrase préparatoire déjà entendue à la fin du pont P,
et revenant ici en LA i>, avec cadence en UT. Dév. comprenant trois éléments :
— b", modulant d'ut à si t> en quarante-cinq mesures, intégralement
transposées ensuite pour aller de si > à la ;
— b' , exposé en la t> en quaior:;e mesures, intégralement transposées
ensuite en faH ;
— marche par le rythme de b' allant de mi à la, au moyen de qua-
rait/e-nf^/" répétitions du même dessin (i). Réexp. conforme à Vexposiiion, avec autant de redites, et suivie d'une coda plus animée, en la, ramenant pour finir le th. A une troisième fois, mais sans aucune modification.
Une telle façon d'opérer ne mérite assurément à aucun degré d'être qualifiée « composition musicale » et encore moins « forme C3'clique ». Pourtant Gricg ne recula pas non plus devant certaine tentative de rappels thématiques, traités de la même manière que les « développements » ci-dessus analysés : sonQuatuor àcordes, cp. 27, que nous examinerons dans la Seconde Partie du présent Livre, commence par une introduction qui veut être cyclique, car elle circule dans plusieurs morceaux de l'œuvre ; seulement, elle « circule » en parfaite étrangère, assistant à tout et ne prenant part à rien ; et on la retrouve, identique à elle-même, à la fin de sa promenade... nullement sentimentale.