LE PROBLEME DE L HARMONIE DANS L HISTOIRE
« Il n'y a dans l'univers qu'une seule harmonie, et celle des sons en est l'image. »
Cette idée, exprimée par Cicéron, montre que déjà de son temps, et sans doute bien avant lui, les préoccupations de l'harmonie et des nombres agitaient les esprits des philosophes : Pythagore, Ptolémée, Aristoxène, pour ne citer que les principaux, ont recherché dans l'étude des rapports simples les grandes lois harmoniques des mondes. Ils furent eux-mêmes précédés très probablement dans cette voie par les Druides de notre terre celtique, dont les connaissances astronomiques et métaphysiques avaient émerveillé les conquérants romains lors de leurs invasions.
On conçoit, en effet, que cet éternel problème du Nombre, clé véritable de la genèse mondiale, soit apparu, dès l'origine, à l'intelligence humaine, consciente d'elle-même et de son principe divin, comme la plus mystérieuse et la plus abstraite de toutes les connaissances auxquelles cette merveilleuse faculté soit susceptible de s'élever.
Remonter ici au point de départ des théories que nous avons essayé d'exposer sur l'Harmonie, l'Accord, la Tonalité, la Modulation, etc., ce serait refaire l'histoire de l'homme lui-même, depuis la Genèse, où l'influence symbolique des nombres se manifeste presque à chaque
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verset, jusqu'aux conceptions modernes les plus ardues, sur l'unité des forces physiques et la série illimitée des mouvements vibratoires.
Un pareil travail ne saurait être entrepris utilement : il nous suffira de faire connaître sommairement les principaux auteurs ayant laissé quelques travaux précis sur les phénomènes naturels de la résonnance harmonique, et sur l'ordre des quintes, c'est-à-dire sur les deux principes générateurs de notre système harmonique et tonal.
Ce n'est guère qu'à partir du xiv' siècle qu'on retrouve la trace des recherches métaphysiques sur l'harmonie; on ne peut s'empêcher d'être frappé par la coïncidence de cette époque avec celle des grandes découvertes astronomiques.
La gravitation des astres offre en effet plus d'une analogie avec les lois harmoniques ; et l'accomplissement du cycle tonal fermé à la douzième quinte par l'enharmonie, qui limite le domaine musical, peut fort bien se comparer aux découvertes de Christophe Colomb et de Galilée, au tour du Jiionde qui limite notre domaine terrestre, notre cycle géographique. Le premier auteur connu qui se soit occupé des principes naturels de l'harmonie vivait en effet au temps de Galilée.
ZARLINO
GiosEFFO Zarlino, né à Chioggia en ibiy, entra dans l'ordre des franciscains en i537, à Venise; il fut nommé diacre en 1541, et eut pour maître dans l'étude de la musique Adrian Willaert, dont nous retrouverons le nom dans l'histoire du madrigal et des origines du drame (i). Zarlino fut ensuite maître de chapelle à l'église San Marco de Venise, où il succéda en i565 à Cyprian de Rore (2), et revint enfin comme chanoine à Chioggia en i582 ; il mourut à Venise en iSgo.
L'ouvrage principal de Zarlino, Institu-{ioHe armoniche (3), date de i558. Cet ouvrage fut complété en iByi par les Dimostraiione armoniche (4) au moment de la grande polémique entre l'auteur et Vicenzo Galilei (père del'astronome), à propos du chant collectif et du 50/0. Les théories musicales des philosophes de l'antiquité préoccupaient déjà les esprits, car, dans cette querelle entre Zarlino et Galilei, le premier s'appuyait sur Ptolémée, le second sur Pythagore, sans qu'on ait jamais bien su pourquoi.
Les Sopplimenti musicali (5), dernier ouvrage de Zarlino, parurent en i588, deux ans avant sa mort.
(i) Voir ci-après, chapitre xi, et le troisième livre de cet ouvrage. {2) Voir ci-après, chapitre xi.
(3) Principes harmoniques.
(4) Démonstrations de l'harmonie.
(5) Suppléments musicaux.
C'est dans le premier de ces ouvrages {Institu\ione armoniche) qu'on trouve l'exposition du principe de l'Accord consonnant unique, sous son double aspect (majeur et mineur).
Zarlino, en effet, base l'accord majeur sur la division harmonique ôq la corde ( i, 1/2, i/3, 1/4, i/5, 1/6, — résonnancc supérieure), et l'accord mineur sur la division arithmétique (i, 2,3,4,5, 6, — résonnancc inférieure).
Mais cette théorie, pourtant fort simple, avait le tort d'être incompatible, par plusieurs points, avec la routine de la basse continue. Elle n'eut donc aucun succès, lors de sa première apparition, et c'est plus d'un demi-siècle après que nous la retrouvons, présentée différemment, chez Rameau et Tartini.