L'UNITÉ CYCLIQUE DANS L'ŒUVRE D'ART
morceaux, l'un par rapport à l'autre ; enfin, par le rôle grandissant de la personnalité thématique.
Seule, en effet, cette conception beethovénienne du //îèwe-jpersoH«a^e pouvait permettre l'unification cyclique des divers morceaux, de même que les personnages principaux des tableaux légendaires, des tragédies ou des poèmes épiques avaient inspiré les triptyques, les trilogies et les cycles, véritables monuments de l'art.
Parvenue à ce degré de perfection, la Sonate cyclique (ou toute œuvre symphonique construite d'après les mêmes principes) devient, elle aussi, un monument architectural, en raison de cette étroite affinité, maintes fois signalée par nous, entre la composilion et la construction (i).
Comme une « cathédrale sonore », cette Sonate s'ouvre devant nous par un portail grandiose dont les formes sculpturales nous font pressentir déjà quel est le Dieu qui l'habite, quel est le saint à qui elle est vouée. Répondant au geste bienveillant de ce portail symbolique, écoutons l'appel d'introduction qui nous est fait : découvrons-nous respectueusement et pénétrons dans l'immense nef. Tandis que s'expose et se réexpose à l'infini dans chacun des bas-côtés la pieuse idée de l'artiste, le vaisseau central s'appuie, de travée en travée, sur les piliers que la courbe ouvragée de la voûte ogivale relie l'un à l'autre en d'harmonieux développements. Examinons de plus près ces chapiteaux : tel d'entre eux ne reproduit-il pas, dans une attitude différente, le personnage, le motif que le portail introducteur nous avait proposé une première fois ?
Toujours guidés par ces figures cycliques d'un intérêt croissant, nous voici parvenus à l'extrémité de la grande nef : le premier^ morceau de l'œuvre est achevé. Parfois se dresse ici un obstacle qui retarde encore notre entrée dans le sanctuaire : richement vêtu de ses mille figurines en miniature où éclate la joie du sculpteur, le jubé s'interpose et semble distraire un instant notre vue, ainsi que le gai Scherzo, où se répètent les petits thèmes brefs et joyeux, repose notre oreille avant les émotions intimes et profondes de la pièce lente, du Saint Lieu qui, le plus souvent, fait suite à la nef principale sans transition, sans jubé..., sans Scher:{0.
Calme et recueilli, le transept étale alors devant nous sa construction ternaire. Entre ses branches latérales, alpha et oméga, commencement et fin, s'élève le chœur, point culminant de l'œuvre entière, d'où rayonne toute clarté, car tout y chante la gloire de Dieu, comme en un Lied sacré dont la phrase centrale, différente des deux redites qui l'en-
(i) Voir notamment l" liv., Introd., p. 7, et ci-dessus : Introd., p. 14 et suiv.
cadrent, s'épanouit en accents sublimes où l'âme inspirée de l'artiste s'exhale ineffablement.
Sitôt que s'est éteinte cette lente mélodie, nos yeux s'élèvent et rencontrent les galeries supérieures qui tournent autour du chœur avec leurs arcades finement ciselées et groupées en trios : ici est, en effet, la place normale du Scherzo, dont les fines arabesques frapperont joyeusement notre oreille et reposeront notre cœur encore ému des graves impressions de l'autel oii s'est accompli, lentement, le sacrifice.
Nous parcourons enfin les chapelles de l'abside qui se succèdent et alternent régulièrement comme des refrains et des couplets, entre lesquels circulent encore des ornements ou des motifs déjà connus de nous : ce sont ces personnages symboliques, ces thèmes conducteurs apparus tour à tour au portail d'introduction, aux développements de la nef, aux décorations variées du transept. Et nous saluons pieusement leur retour dans ce chemin de ronde, dans ce Rondeau terminal moins sévère..., « dernier refuge » aussi, par quoi s'achève dignement l'édifice, le monument, — sonore ou architectural, — œuvre de rayonnante beauté, œuvre cyclique d' « unité dans la variété, exprimant la grandeur et « l'ordre » ( i)-