‹ Cours de composition musicale (volume 4)Chapitre 37 sur 150 · LES PRÉCURSEURS DE LA FORME SUITE · texte numérisé non relu

LES PRÉCURSEURS DE LA FORME SUITE

Longtemps avant que les instruments se fussent emparés du riche trésor mélodique que leur offrait la Chanson et la Danse populaires pour en faire l'un des principaux éléments des fêtes princières et aristocratiques, les jongleurs qui parcouraient la France, et particulièrement nos provinces méridionales, avaient coutume de jouer des Chansons à danser, sur lesquelles trouvères et troubadours « parodiaient » le plus souvent leurs poétiques improvisations.

(i) Voir le Troisième Livre du Cours de Composition.

(2) Voir, dans la Seconde Partie du présent Livre, le chapitre consacré à ces formes.

LA SUITE

Telle, cette estampidade baladins, que le troubadour cévenol Rambaut de Vaqueiras (i) illustra de ses vers d'amour en l'honneur de Monna Béatrice de Savone, sœur de Guillaume des Baux, prince d'Orange (2):

nii , iT-n^^^

Ka - lea-da Ma - ya, Ni fuels de fa . ya, Ni chanzd'au.

l "'I'- I \ \j\^< !\i J JllJ. J^fe

zel, ni f lors de gla . ya; Non esquempla . ya, Fras Domoa ga

. ya, Tra qu'un is - ne! mes . sagier a ya; Del vostre bel

4«^J J I--U ;jj 1-4/ jh>J J^^ h^^ J litJ Q^

lors queni rv.tra-\a, l*la . zer novel qu'Araors m'a.li-a-ya:

E cha.ya, de pja.ya l'gé . lous ans quem n'es . (raya.

En i554, l'imprimeur Attaignant publiait six livres de danses populaires {branles simples, brailles gais, basses-dances, tourdions, passeitie:y'{e), transcrites pour les violes, à quatre et cinq parties, par Claude Gervaize. Le tourdion ci-dessous, extrait de ce recueil, est intéressant comme structure, en ce qu'il affecte déjà la forme Suite, avec son repos médian modulant à la dominante inverse [sol] du ton de ré viiiieur, i" mode

(i) Vaqueiras, maintenant Vachères, est une petite localité située sur les confins du Vivarais et du Velay, et munie d'un curieux château féodal.

(î) Voir, sur cette eslampida, l'intéressante étude historique et critique de M. Pierre Aubry, dans la Revue Musicale du i5 juin 1904, page 307.

LES PRECURSEURS

D'autre part, nous rencontrons, encore en France, sous le titre d'Ofchésogi-aphie, un important traité où les danses en usage au xvi« siècle sont minutieusement décrites. Ce traité, publié en iSSg, et plusieurs fois réimprimé, a pour auteur un chanoine de l'officialité de Langres, Anthoine Tabourot, plus connu sous le pseudonyme anagrammatique de Thoinot Arbeau.

Enfin, dès les dernières années du xvi* siècle, les luthistes français avaient déjà adopté la dénomination de Suite pour désigner plusieurs danses susceptibles d'êtres jouées et dansées sans interruption.

Parmi les compositeurs italiens qui s'adonnèrent plus particulièrement à la transcription instrumentale des danses et chansons populaires, voici les noms de ceux chez lesquels on peut trouver les plus utiles documents :

Francesco da MILANO, qui arrangea pour le luth la Bataille de Marignantx le Chanl des oiseaux de Clément Janequin (i536), et qui publia, en i563, des Can:{one tx. Passemei\e pour le même instrument.

Melchior de BARBERIS, luthiste également, et auteur de dix livres de transcriptions pour un ou deux luths, ou pour la guitare à sept cordes, d'après des chansons françaises, pavanes, saltarelles, madrigaux, motets, et même d'après une messe Ave Maria d'un auteur contemporain.

LA SUIIE

Nous donnons ici un exemple de deux pièces, Pavane et Saltarelle (i), écrites sur le même thème avec changement de rythme et faites pour être jouées à la suite l'une de l'autre, ce qui constitue, nous l'avons vu, le principe de la Can:^una :

Pava?ifi

Liuto /L\n',

/^^\' Mi^Hil ■'

Wf^

n,uL

■■oei^HK

Saltarello

fe

s i'< l'ii; \

lllj:. . jt

r'rrrrr'Jr r

■irm\t

r mr

ik

•à M M m ry

■!.^^i^ ^JJH

fT

Andréa GABRIEL! (i 5 lo f i 586) et son neveu, Giovanni GABRIELI (i567 t ibi3), dont on publia en iSyi, iSgS et lôgS, nombre de pièces : Chansons françaises, Toccate et Sonates pour l'orgue.

Florenzio MASCHERA, qui fit paraître en 1 582 des Can:{oni pour quatre instruments, manifestement dérivés de l'écriture madrigalesque : ils offrent en effet cette singularité de porter, non des titres de danses, mais des dénominations fantaisistes, comme nous en rencontrerons plus tard de très nombreux exemples chez les clavecinistes français.

Ainsi, la Martinenga, la Maggia, la Duranda, la Rosa, VAuei-olda,

(i) Saltarello, romanesca et gagliarda se disaient, au ïvi« siècle, de la pièce qui faisait généralement corps avec la Pavana.

LES PRECURSEURS

VUggiera, la Girella, la Villachiara, la Foresta, empruntent la plupart de leurs noms à ceux de familles notables de la ville de Brescia, où Maschera occupait le poste d'organiste de la cathédrale.

Giacomo Gastoldi da CARAVAQQIO, qui publia en iSgi des Balletli a cantare, suonare e ballare, ornés de titres qui rappellent aussi ceux des pièces de notre Couperin, comme par exemple : il bel amore, l'amor vittorioso, la sirena, il martellaio, etc.

Floriano CANALI, auteur de nombreuses Can\one pour instruments, écrites jusqu'à huit parties, parmi lesquelles la Bal^aiia, suite de deux pièces de rythmes différents, (p et 3/2.

Salomon ROSSI (iSyo f 162 3), rabbin de Mantoue, le seul Israélite que l'on rencontre dans l'histoire de la musique au cours des deux premières époques. Outre des Cantiques hébreux et des Madrigaux italiens, il écrivit des Chansons françaises. Sinfonie, Gagliarde e Balletti, dont nous donnons ci-après un spécimen.

Balletfo {IH per tre vio'e da braccio

rr

Contrairement à l'usage de son temps, Rossi désignait volontiers les instruments qui devaient exécuter ses pièces, en ajoutant l'indication (combien pratique !) des autres instruments qui pouvaient indifféremment leur être substitués, par exemple : Sinfonie espressamente scritte per due viole [owero duo cornetli) e un chittarone [0 allro instrnniento di corpo).

134 LA SUITE

Un peu plus tard la Danse de cour, provenant de la transcription pour le luth ou les instruments à clavier de pièces vocales en vogue, trouva un intense foyer de propagation en Angleterre, dès la première moitié du xvii' siècle. Innombrables sont les pièces transcrites ou les danses originales isolées que l'on trouve dans les manuscrits ou imprimés anglais de ce temps, livres de virginale, de clavicorde ou tablatures de luth.

William BYRD (iSSSfiôîS) (voir ci-dessus, page 71), John BULL (i 563 1 162b), organiste de la cathédrale d'Hereford, puis d'Anvers, et Orlando GIBBONS (i583t lôaS), organiste de la chapelle royale sous Charles 1", furent les principaux représentants de ce genre de musique.

Un recueil de danses et fantaisies pour virginale, contenant des pièces de Gibbons, Byrd et Blow, fut gravé en 1611 sous le titre de Part/ieiiia.

g. LA SUITR PROPREMENT DITE ET LA SONATA DA CAMERA.

Dès le milieu du xvii* siècle, le principe de la Suite de Danser était établi et la forme binaire absolument fixée. Si la Chaçonne et la Passacaille ont encore persisté jusque vers la fin du siècle suivant, la plupart des autres pièces isolées sont tombées en désuétude, tandis que l'importante et féconde forme du Rotideau français prenait naissance.

Sous les diverses dénominations de Sonate, Ordre, Suite, Exercice ou Partie, c'est toujours à la Suite que nous avons affaire, jusqu'à la fixation de la forme ternaire dans le Sonate italienne de Corelli.

De même que pour la Fugue, nous classerons par nationalité les compositeurs de Suites.

En ce qui regarde l'Italie, les mêmes noms, ou à peu près, reviendront sous notre plume; mais il n'en sera pas de même pour la France et l'Allemagne, où, à part Bach, génie universel, nous n'aurons guère à citer que des noms nouveaux : dans ces pa3's, en effet, la plupart des organistes s'étaient spécialisés dans la Fugue et la musique religieuse vocale.

Page 1