III. ARROSEMENS PAR INFILTRATION
Arroser par infiltration, c'est tenir l'eau au niveau du terrain.
Cette espèce d’arrosement ne convient que dans les pays plats, dont le sol est spongieux et où les eaux ont un cours très-lent. On entoure la pièce que l'on veut imbiber de cette manière de fossés plus ou moins larges, en proportion de l'étendue du terrain et de sa perméabilité à l’eau. Le plus ordinairement on leur donne 0,650 (deux pieds) de profondeur sur autant de largeur ; ils sont creusés en forme d’auget dans le fond.
Ce sont plus particulièrement les prairies naturelles qu’on arrose de cette manière, et surtout celles qu’on destine aux pâturages des bestiaux. La Hollande offre des exemples très-multipliés et fort intéressans de cette pratique.
Les vastes plaines de ce pays présentent d’immenses tapis de verdure unis comme des tables de billards; elles sont coupées par une multitude de canaux, de fossés et de rigoles , qui partagent le terrain en carrés plus ou moins grands, mais assez souvent d’un hectare à un hectare et demi (deux à trois arpens d'ordonnance ). Les rigoles et fossés viennent aboutir à une bourse commune, au bord de laquelle se trouve établi un moulin à vent d’une construction extrèmement simple : c’est ce moulin qui est le régulateur des eaux. Menacent-elles de s'élever trop ? ses ailes sont mises au vent; il enleve et verse dans le canal de décharge les eaux surabondantes. Baïissentelles au-dessous du niveau du sol? 1l s'arrête; et si elles deviennent trop basses, alors le canal de décharge les rétablit à leur niveau.
Sur ces paturages on voit communément ensemble douze vaches, deux chevaux, huit moutons et deux porcs, qui y séjournent nuit et jour depuis le printemps jusqu’à l’automne (+).
Plusieurs grands végétaux croissent de préfé-
(1) On prétend que cet assortiment d'animaux est nécessaire, tant pour tirer tout le fruit possible de la prairie,que pour maintenir la bonne qualité de son herbage.
Voici les raisons qu'on dente de ce fait assez remarquable.
Les vaches, qui, comme on sait, ramassent Îles herbages
DES ARROSEMENS. 269 rence dans les terrains imbibés par les eaux: telles sont différentes espèces de saules, de peupliers , de frènes et d’aulnes parmi nos arbres indigènes. Parmi les étrangers, on remarque le platane d’occident, le tulipier de Virginie, l'érable à feuilles de frêne, le tupelo ou rissa
avec la langue , ne les coupent qu’à 0”,081 ou 0",108 (trois ou quatre pouces) de terre. Les chevaux, qui viennent ensuite, se nourrissent des herbes laissées par les vaches, et les pincent jusqu’à 0",027 (un pouce); arrivent alors les moutons , qui aiment de préférence les herbes courtes, fines, et qui les broutent jusqu'à rez terre. Les cochons trouvant découvertes les plantes à racines charnues, telles que les œnanthes , les pissenlits , les scorsonères, les tragopogons et autres de cette nature, plus nuisibles qu’utiles aux prairies, ils les arrachent et en font leur pâture.
Quelquefois des poules , s’écartant des métairies voisines, viennent dans la prairie et y ramassent les graines tombées, les larves d'insectes et les vers : ainsi il n’y a rien de perdü et tout est mis à profit sans qu’il en résulte aucune rixe parmi des animaux d’espèces si différentes; ils vivent tous sans concurrence pour les alimens , puisque ce que les uns dédaignent ou ne peuvent manger est préféré par les autres.
Les cigognes purgent le pays des reptiles qui s’y trouvent.
Quand les animaux ont pris sur une prairie toute la nourriture qu’elle pouvait leur procurer, on les fait passer dans une autre; lorsqu'ils la quittent, il semble qu’elle ait été tondue par les plus habiles faucheurs. On rencontre pourtant çà et là quelques trous faits par les porcs pour tirer les racines de plantes nuisibles dont ils ont purgé le terrain; il faut les boucher au moyen de la bêche, et l’herbage repousse bientôt avec une nouvelle vigueur.
aquatica, et beaucoup d’autres arbres et arbrisseaux. |
Les oseraïies viennent beaucoup mieux dans les terrains arrosés par infiltration que dans ceux qui le sont par irrigation ou submersion. Dans les jardins paysagistes, où l’on tient à la culture des arbres étrangers de nature aquatique, on établit artificiellement des marais propres à leur conservation.
Ces marais artificiels sont de grands bassins, dont la forme varie selon le goût du propriétaire, et au milieu desquels on établit des îlots. Ils sont entourés de planches de bois de chêne percées d’un grand nombre de trous. On remplit ces espèces de caisses d’une terre préparée, propre aux arbres qu’elles doivent contenir, et on y fait entrer les eaux. Il existait dans le Jardin botanique de Trianon, près Versailles, un bassin de cette espèce, dans lequel j'ai vu fleurir en pleine vigueur un grand nombre de végétaux étrangers précieux, tels que le dirca palustris, le myrica cerifera , l'hypericum kalmianum ; beaucoup de vaccinium américains, de rhododendrons, de kalmia; et parmi les plantes, les sarracenia, le dionea muscipula, les cypripedium, etc.
Voyez, Planche 48, figure 1'°., le trait de ce bassin, dont je crois utile de donner ici les détails de construction.
DES ARROSEMENS. 27
Dans une première fouille d'environ deux mètres de profondeur, uniforme et de niveau, en forme de bassin carré, long d’'à-peu-près quatre fois sa largeur, on avait fait sur le fond et contre la paroi de cette fouille un revêtement général d’un fort corroi de glaise G, après quoi on remplit les deux tiers extrèmes de ce bassin de terres différentes ; savoir,
1°. D'un lit de terre jaune, I.
2°. D'un lit de terre brune, U.
3°, D'un lit de terre noire, N.
Ces terres furent retenues solidement en leur pourtour par des planches.
Le tiers intermédiaire était lui-même divisé en deux parties égales par une cloison de charpente recouverte d’un pont de communication C. Dans cette partie, on avait aussi recouvert le fond de glaise d’un lit de terre jaune #, surmonté de vase limoneuse V, de manière que les parties situées entre la cloison et les massifs avaient de vide en profondeur, celle du côté de l'est, environ un mètre, et celle du côté de l’ouest, 1,600 (près de cinq pieds). Chaque massif était bordé d’un petit canal, qui l’environnait sur trois de ses faces, avec pente pour celui de l’est et de niveau pour celui de l’ouest.
L'eau, arrivant par le canal découvert A, se répandait de part et d'autre dans les rigoles a,
a, a, qu'elle parcourait sur une pente qui fui donnait de la vivacité, et de là se rendait dans le bassin B, où son activité était entretenue par un renouvellement continuel, au moyen de la décharge du trop-plein D. L'autre bassin, B', était aussi rempli d’eau à volonté, au moyen de celle du bassin de l’est; mais la cloison de séparation la retenait en stagnation.
On pouvait mettre le massif à sec en ouvrant une issue aux eaux par le canal O, et vider le bassin B’ au moyen du tuyau de décharge F.
Dans les jardins de botanique, on arrose par infiltration les planches baugées et remplies de terreau de bruyère. Le moyen qu’on emploie est très-simple :
Au fond del’excavation, sur un corroi de bauge C, C (PL 47, fig. 1 ), de l'épaisseur de o",108.à 0%,135 (quatre à cinq pouces), on dirige un tuyau de terre cuite À , percé de trous sur les deux tiers de son pourtour supérieur. On place ensuite un premier lit, M, de gros terreau de bruyère mélangé de terre à oranger, auquel on donne 0",325 (un pied ) d'épaisseur, et sur lequel on forme un second lit, O, de 0”,271 (dix pouces) de terre à oranger pure. On établit alors une troisième couche T, de 0" ,217 ( huit pouces) de terreau de bruyère , surmontée enfin de 07,162 (six pouces) de terreau de feuilles mélangé de
DES ARROSEMENS. 273 terreau de bruyère, voyez F, et contenu de chaque côté par des bordures de planches ou de tuiles P, P.
Le tuyau d'arrosement, À, se prolonge, d'un côté, par un tuyau d’ajoutage I, qui vient aboutir au baquet B; de l’autre côté , il se termine avec la prose. On remplit le baquet aussi souvent qu'on le juge nécessaire.
Cette sorte d’arrosement humecte la terre sans la laver, et sans entraîner au fond de la planche les engrais utiles à la végétation des plantes qu'elle nourrit.
On arrose encore par infiltration beaucoup de plantes délicates, et surtout des semis de graines très-fines qui se font ou se cultivent dans des pois. Au lieu de les arroser à la manière ordinaire avec l'arrosoir à pomme, on se contente de placer le fond de leurs vases dans une terrine ou un baquet, qu'on entretient plein d’eau : par ce moyen, la plante ne pompe que l'humidité qui lui est convenable et ne court pas le risque d’être déracinée par l’arrosoir.
DEUXIÈME SOUS-SECTION
Des arrosemens à bras.
$ I". ARROSEMENS A L’ARROSOIR.
Les arrosemens avec les diverses sortes d’ar- 2. 16 :
rosoirs ne sont d’un usage habituel que dans la partie septentrionale de l'Europe ; si on les emploie dans la partie méridionale, ce n’est que dans quelques jardius, et dans ceux où l’on élève des plantes étrangères qu'on cultive dans des vases. : 1 Les semis délicats qui se font dans les jardins légumiers ou fleuristes se mouillent au moyen d’arrosoirs à pomme, dont les trous sont plus ou moins fins, en raison de la délicatesse des cultures auxquelles ils sont destinés. Ceux dont on fait usage pour les semis de pleine terre étendent l’eau sur une surface de 0°,22 ( deux pieds) carrés environ; les trous de leur pomme n’ont pas plus de 0°,001 ( demi-ligne } de diamètre. Ceux dont on se sert pour les semis en pots, en terrines où dans des caisses ont la pomme, ainsi que les trous dont elle est percée, de dimensionsmoitiémoindres que les précédens; etenfin les gros pots ou les caisses quirenferment des arbres ou arbrisseaux d’orangerie et de serre s’arrosent avec des arrosoirs à goulot dont l'ouverture a pres d'un pouce de diamètre. Les grosses touffes de plantes vivaces, les arbustes et les arbrisseaux plantés en pleine terre sont dans le même cas. Dans les jardins légumiers, et particuhèrement dans les marais de Paris et de ses environs, pour aller plus vite, on arrose les gros
DES ARROSEMENS. 275 légumes par la gueule de larrosoir à pomme.
Ces divers arrosemens sont loin de valoir ceux qui se pratiquent par irrigation et par infiltration ; il faut les répéter beaucoup plus souvent, parce qu'ils n'arrosent rigoureusement que les plantes cultivées; de sorte que l'humidité, devant se mettre en équilibre, se perd de proche en proche dans les terres voisines : d’une autre part, ils sont plus dispendieux à effectuer que les autres, puisqu'il faut employer des journées d’ouvriers pour porter l’eau à de grandes distances et souvent la tirer d'un puits profond. Ils sont beaucoup plus pénibles, puisque les jardiniers des pays septentrionaux ont les arrosoirs pendus aux bras pendant une grande partie des jours les plus chauds; tandis que l’heureux cultivateur des pays méridionaux, une bêche à la main, n’a d'autre peme que d'ouvrir et fermer les rigoles qui conduisent les eaux dans ses cultures.
$ IL. ARROSEMENS A L'ÉCOPE.
On arrose avec l'écope ou le plateau les lisières des prairies qui se trouvent sur le bord des petites rivières, des ruisseaux, des mares, etc. Avec un peu d'adresse et de force, un homme peut, par ce moyen, répandre l'eau de sept à neui et dix mètres (quatre à cinq toises) de distance. On emploie les écopes dans quel-
ques jardins traversés par de petitesrivières, pour arroser de gros légumes; on en fait encore usage pour les lisières de gazon qui bordent les eaux dans les jardins paysagers , et pour certaines cultures disposées en gradins autour d’un bassin placé inférieurement. ( oyez Pl 47, fig. 2.) Les banquettes sont séparées par des sentiers propres à faciliter la culture de chacune d'elles. Quatre allées communiquent avec toutes ces banquettes. Une pompe peut remplacer avec avantage l’écope pour ces sortes d'arrosemens. Cette méthode est plus expéditive, plus profitable et moins coûteuse que les mouillages aux arrosoIrs.
$ III. ARROSEMENS À LA POMPF.
Les pompes à cuvettes et à roues sont employées dans queiques jardins, soit pour larrosement des pièces de gazon, soit pour laver les feuilles des arbres. On conduit ces pompes roulantes dans le voisinage des cultures, et par le jeu de leur piston on chasse l’eau à une grande hauteur ; elle retombe en forme de pluie fine sur les plantes qu'on veut arroser; elle rafraichit leurs feuilles et imbibe la terre dans laquelle elles sont plantées. On s’en sert en adaptant aux bouts de leurs conduits un ajoutoir d’un petit diamètre, pour laver les feuilles des orangers qui ont été
DES ARROSEMENS. 277 salies par la poussière où par les déjections des insectes. Enfin on peutles employer pourlaver les feuilles et le jeune bois des arbres en espaliers, lorsqu'ils sont couverts de pucerons , de la petite araignée blanche , ou de tout autre insecte nuisible. Ce procédé, qui est coûteux pour la maind'œuvre, ne peut être mis en pratique que dans les jardins dont la culture est recherchée. Indépendamment des pompes roulantes on en emploie plusieurs autres, dont quelques-unes ont été décrites dans le chapitre V de la première Partie du Cours.