PHYSIQUE ET THÉORIE DE LA GREFFE
Toutes les personnes qui se sont occupées de physiologie végétale savent que les arbres dicotylédons s’accroissent chaque année d’une lame de bois, ou plutôt d’aubier, et d’une lame d’écorce, qui se forment l’une et l’autre intérieurement entre l’aubier et l'écorce de l’année précédente. Mon intention n’est point de m’étendre sur les causes qui concourent à la formation de ces couches végétales ; il me suffira de faire remarquer seulement deux faits äémontrés par l'expérience : l’un, que c’est sous la couche corticale la plus intérieure que se fait la végétation d’accroissement des arbres (2); l’autre, que lécorce verte d’un jeune individu, lors de l’ascension et de la descente de la sève, est susceptible de se souder avec une autre écorce dans le même
(x) Ces avantages ne sont pas les seuls qui résultent des greffes. On verra, lors de la description de chaque espèce en particulier, qu’elles sont employées avec succès à beaucoup d’autres usages.
(2) Je parle encore ici des arbres dicotylédons. On sait que les monocotylédons ont une texture toute différente, parce que leur végétation d’accroissement se fait au centre de leur tige.
DES GREFFES. 351 état (1); mais que le bois et l’aubier sont incapables de s'unir ainsi.
Considérons en outre que les gemma sont les rudimens des bourgeons comme les graines le sont des individus parfaits; que celles-ci donnent naissance à des êtres qui subsistent par eux-mêmes, et que ceux-là peuvent croître soit aux dépens de la branche sur laquelle ils se trouvent naturellement, soit en s’assimilant les sucs d’une branche étrangère, sur laquelle on les place, conformément à certains principes.
Ces trois faits reconnus servent de base à l’art de la greffe : déjà nous en pouvons conclure,
10. Que c’est au moyen d’un ou de plusieurs gemma que lon peut multiplier de greffe un arbre quelconque ;
2°, Qu'il faut que cet arbre soit un individu d’une variété de la même espèce, d’une espèce du même genre, ou, par extension, d’un genre de la même famille que celui sur lequel on veut le greffer, parce qu'il faut nécessairement de l’analogie entre la sève des deux individus et les époques de son mouvement, de la conformité dans le
(x) Parce que c’est en grande partie par les canaux de l’écorce que la sève monte des racines vers la tige des arbres, et redescend ensuite de cette même tige vers les racines.
« 308 COURS DE CULTURE, temps de la durée ou de la chute des feuilles, et dans les qualités des sucs propres;
3°. Qu'il est nécessaire de choisir, pour greffer, le moment où la seve ést en mouvement, et même d'avoir égard à sa marche ascendante ou descendante, pour la prompte réussite de l’opération ;
4°. Qu'on doit unir exactement les parties incisées de l’écorce de la greffe, quelle qu’elle soit, aux parties également incisées de lécorce de l'arbre sur lequel on greffe, pour faciliter la reprise de ces deux écorces et la circulation des fluides montans et descendans ;
bo, Enfin, qu'il faut mettre beaucoup de célérité dans l’opération, pour que lexcontact de l'air ne dessèche pas les parties incisées.
Le cultivateur instruit et actif saura aussi choisir les circonstances météorologiques les plus favorables à la réussite des greffes, et empêcher autant que possible les effets de celles qui pourraient leur être contraires.
Changemens qu'opèrent les greffes. Les sujets ne changent pas le caractère essentiel des arbres dont ils reçoivent les greffes ; mais ils le modifient souvent. Nous allons citer quelques
, exemples de ces modifications : elles se font plus particulièrement remarquer,
1°, Dans la grandeur. Ainsi les pommiers qui,
"DES GRÉFFES. 353 greffés sur franc, s'élevent à sept ou huit metres (de trois à quatre toises et plus), greffés sur paradis, atteignent à peine la hauteur de deux mètres (1).
Le sorbier des oiseleurs, venu de graines dans nos jardins, s'élève à la hauteur d’un arbrisseau ; lorsqu'il est enté sur l’aubépine, il forme un petit arbre de huit mètres de haut.
L’érable à semences velues ( acer eriosperma , Desr.), greffé sur sycomore, devient un arbre touffu de seize metres (plus de huit toises) de hauteur , tandis que, provenu de ses semences, il ne s'élève qu’à dix mètres ( cinq toises environ).
2°, Dans le port. Ainsi le ragouminier ( prunus purnila \, reproduit par ses graines, est un arbuste qui rampe sur la terre et s'élève rarement audessus de 0,600 (moins de deux pieds) : greffé sur prunier, ses tiges, droites, réunies en faisceau, parviennent à la hauteur de plus d’un metre.
Le cytise à feuilles sessiles (cytisus sessilifolius), venu de semences, est un sous-arbrisseau d’un
(1) Les mesures ici indiquées ne sont que des termes moyens pris sur un grand nombre d'individus placés dans différens terrains de Paris et des environs. Il en est de même pour toutes celles qui suivent. :
port étalé et grêle. Grefté sur le cytise des Alpes, il forme un buisson touffu, arrondi, et de 1,500 (plus de quatre pieds et demi de haut ).
Le robinia-pygmée, franc de pied, se couche sur terre, et ses rameaux se relèvent par leur extrémité. Lorsqu'il est greffé en tige sur Le caragana, il forme une touffe arrondie et pendante vers le sol.
3°. Dans la rusticité. Ainsi le néflier du Japon, greffé sur l'épine blanche, a passé au Muséum plusieurs de nos hivers en pleine terre, parce qu’on a eu la précaution de le couvrir de paille ; tandis que la gelée a fait périr, pendant les mêmes années, plusieurs individus francs de pied, quoiqu'ils eussent été couverts de la même maniere.
Le vrai pistachier, greffé sur le térébinthe, est moins sensible au froid que les individus provenus de semences apportés de l'Asie mineure. Le premier résiste à nos gelées de dix degrés, tandis que les seconds périssent à six degrés, toutes choses égales d’ailleurs.
Un individu de chêne à feuille de saule (guercus phellos ), greffé sur l’yeuse, a supporté, sans abri, pendant cinq jours consécutifs, seize à dix-sept degrés de froid , et des individus de la même espèce, venus de graines, sont morts à sept degrés et demi de gelée.
DES GREFFES. 355 4°. Dans la fructification plus ou moins abondante. Les rohbinia rose, satiné et visqueux, greffés sur d’autres espèces du même genre, donnent rarement des graines, et n’en donnent jamais qu’entrès-petitnombre ; tandisque, francs de pied, ils en produisentsouventuneassezgrande quantité.
Au contraire les sorbiers des oiseleurs et de Laponie, les pommiers hybride et à bouquets se chargent d’une quantité de fruits deux fois plus considérable, étant greffés , les premiers sur aubépine et les seconds sur pommier sauvageon , que lorsqu'ils sont provenus de leurs semences.
5°. Dans la grosseur des fruits. Beaucoup de fruits charnus , et particulièrement ceux à pepins, sont plus volumineux, souvent d’un cinquième, d’un quart, quelquefois même d’un tiers, sur les arbres qui ont été greffés, que sur les arbres de la même variété provenus de semences.
6°. Dans la qualité des graines. Le grossissement du péricarpe influe rarement sur la grosseur des semences; au contraire , elles sont, en général, mieux nourries, plus nombreuses et plus fertiles sur les individus provenus de graines que sur ceux qui ont été grefiés. Cette différence est d'autant plus sensible, que les arbres sont cultivés depuis plus long-temps. et s’éloignent davantage de leur état sauvage. On en trouve des
exemples dans diverses variétés de pommiers, de poiriers et auires arbres fruitiers.
7°. Dans la saveur des fruits. Si le sol, le climat, les saisons, l'humidité, la sécheresse, la lumiere, et surtout la chaleur, influent sur la qualité des légumes et des fruits, comme cela n’est pas douteux, à plus forte raison les sujets soumis à toutes ces influences, et dont la seve, élaborée par leurs organes, sert d’aliment aux greffes, doivent-ils modifier la saveur des productions de celles-ci. Ils ne pourront pas transformer une prune, une cerise, une pêche, un abricot, une pomme, etc., en fruits d’un autre genre, comme l'ont pensé quelques personnes ; mais ils influeront certainement d’une manière sensible sur leur goût. Ainsi le prunier de reineclaude, greffé indistinctement sur différentes variétés de sauvageons de son espèce, produit des fruits insipides sur les uns et délicieux sur les autres ; les cerisiers greffés sur le mahaleb, sur le laurier-cerise ou sur le merisier des bois, donnent des fruits dont les saveurs sont trèsdifférentes.
8°. Enfin , dans la durée de leur existence. La plupart des arbres fruitiers, et sur-tout ceux de la division des fruits à noyaux, vivent moins long-temps lorsqu'ils ont été greffés que lorsqu'il sont venus de semences. Parmi les arbres à
DES GREFFES. 357 fruits à pepins, dans le genre du pommier, par exemple , le maximum de la longévité des individus greffés sur paradis est de quinze à vingtcinq années ; les individus entés sur franc vivent jusqu’à cent vingt ans ; et ceux qui, provenus de semences, n’ont été ni greffés ni soumis à la taille, peuvent vivre déux cents ans et au-delà.
Cependant l'effet contraire s’observe quelquefois parmi les arbres d’autres séries, et particulièrement parmi les arbres étrangers : ceux-ci, greffés sur des espèces indigènes robustes, vivent plus long-temps que lorsqu'ils sont provenus de leurs graines : tels sont les pavia rouge et jaune greffés sur marronnier d'Inde, les sorbiers des chasseurs et de Laponie entés sur l’épine blanche, etc., etc.