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PARIS

K. I) EN TU, ÉDJTEUn

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLEANS

LA DANSE EXCENTRIQUE

^ a ris a vu, il y a soixante ans, toute une génération se pâmer au spectacle de quelques femmes, jeunes et jolies, qui avaient sinon créé, au moins adroitement mis en valeur une danse spéciale, inconnue du siècle précédent aussi bien que des nations voisines, et dont les effervescences capiteuses bouleversaient de fond en comble les plus sacrées traditions de la chorégraphie classique. Sous le pied de ces audacieuses, le paisible quadrille des salons s'était réveillé tout à coup, piqué d'une tarentule étrange. A la

promenade lente, gourmée, sagement alternée, aux molles oppositions de tête, aux ronds de jambes discrets, succédait une course folle, des bonds fantasques, des allures capricantes, dont la variété communiquait aux spectateurs eux-mêmes les frissons d'une fièvre chaude. Les étudiants exultaient de joie, les mères de familles tremblaient d'épouvante, les municipaux restaient ahuris.

C'était une période d'enfantement, partant une époque de trouble. On connutd.es camps ennemis; on engagea des paris et des luttes sur la supériorité de Céleste Mogador ou de Clara, de Pomaré ou de Rose Pompon. L'audace de ces demoiselles eut à subir, devant le commissaire de police, de sévères réprimandes, et messieurs leurs amis expièrent souvent, sur la paille humide des violons, des discussions trop vives engagées en leur faveur avec les agents protecteurs de la morale publique. C'était la belle époque des passions vives et des intolérances farouches.

Après une décadence passagère du cancan, une pléiade exquise de ballerines indépendantes est venue presque subitement offrir à notre fin de siècle une admirable renaissance du chahut. On dut leur reconnaître tout d'abord une perfection non encore atteinte; et il n'en fallait pas moins pour triompher de l'indifférence du boulevardier. Celui-ci avait assisté sans émotion à la fin languissante de Valentino, à la caducité du Tivoli- Wauxhall, à l'essoufflement du Chàteau-Rouge, à l'agonie douloureuse d'un Frascati mort-né, et même à l'effondrement du légendaire Mabille. Que lui importait? On n'y dansait plus! Les vagues trémoussements de voyous oripaillés et de trottoirières douteusement blanchies l'avaient depuis longtemps écœuré. Mieux valait fumer un cigare en plein air que de se brûler les poumons à la pous-

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sière caustique de bastringues funèbres. Peu à peu, les vastes enceintes s'étaient vidées. Les éclairages fulgurants flottaient sur de piteux calicots munis d'entrées de faveur, et sur de minables filles chassées de la rue parle froid, non par un désir de fête, et plus avides de la chaleur que de l'éclat du gaz. Le tumulte compact des foules en liesse avait fait place à la promenade lamentable des isolés cherchant vainement un contact, et des quêteuses d'amour à la chasse d'un client rétif. Les derniers fanatiques lâchèrent pied. Tout était perdu. Sous peine de faillite, il fallut fermer boutique.

Sans tapage, les portes se dorent. Vinrent les spéculateurs de terrains, puis les entrepreneurs de démolitions, puis les architectes et les maçons ; et ici poussèrent de grasses maisons de rapport pleines de bourgeois paisibles et grouillantes de petits enfants; là, de vastes établissements de banque enfiévrées d'agio et de spéculation; là s'installa un nouveau cirque. Des bals publics du second Empire il ne restait pas plus de traces que si, suivant la méthode de Moïse pour les villes amalécites, on en eût labouré le sol, puis semé du sel dans les sillons de la charrue.

Et il se fit un grand silence.

Silence de sommeil, mais non silence de mort.

Au quartier Latin comme à Montmartre, le cancan avait laissé des semences fécondes.

Là-bas, là-bas, tout au fond de la terre Là-bas, bien loin auprès du Luxembourg

comme chantait le regretté Berthelier dans le Baptême du p 'lit ébênisse, là-bas, à l'extrémité du Bord' Micli, quelques jeunesses, gaiement, pour leur plaisir personnel, se livraient encore le jeudi, en vis-à-vis avec les élèves de droit et de médecine, à des variations ingénues sur les

thèmes dont les étudiants de vingt-cinquième année avaient pieusement conservé la tradition. Ces petites démonstrations inlimes brillaient surtout par une naïve exubérance. Ajoutons qu'elles avaient le mérite, devenu rare, de n'être point salariées. Qu'un hommage soit ici rendu à ces aimables filles, compagnes de notre vingtième année, qui jouèrent ainsi inconsciemment un rôle de vestales, en entretenant le feu sacré de la danse excentrique.

Beaucoup plus ardent, sinon plus pur, le même feu brûlait encore dans un autre foyer.

C'est assurément au sommet de la Grande Butte, au Moulin de la Galette, que s'est lentement et joyeusement préparée l'éclosion de la nouvelle école, dont les formules, nettement arrêtées, ont surpris à l'improviste et rapidement subjugué le Parisien sceptique, blagueur et blasé.

Un sourire accueillit d'abord, il y a six ou sept ans, l'annonce d'un quadrille naturaliste dans les programmes du Jardin de Paris. « Le temps de Rigolboche est passé! » murmuraient les premiers qui lurent les affiches. En quoi ils avaient raison. Mais l'ère de la Goulue, de Grille-d'Egout et de leurs émules allait s'ouvrir. Dès leur apparition, elles conquirent la foule et nul ne songea à discuter leur succès, pas plus au Moulin-Rouge, qu'à Y Elysée-Montmartre ou au Casino de Paris. C'étaient de véritables artistes, et dans un art nouveau.

Entre les deux, un contraste saisissant. Une brune et une blonde ; une grasse et une maigre ; une jolie et une laide; mais également jeunes, habiles et passionnées pour leur métier.

A cette époque, la Goulue pouvait avoir dix-huit ans. Petite, rose, poupine et bien en point, elle dardait, hors du corsage sombre largement décolleté, ses épaules na-

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crées et sa tête mutine plantée de cheveux d'or, dont la lourde torsade, roulée très haut, prenait des aspects de cimier. Coiffure à laquelle elle est resiée fidèle. Son toupet se voit d'aussi loin que jadis le panache blanc de Henri IV. Comme lui, il ranime les courages éteints.

Telle elle était alors, telle on la retrouve aujourd'hui.

A peine en train, ses joues s'animent comme des pêches mûres; ses cheveux fous voltigent en « fils de la vierge » folle. Pas de méthode, peu d'ordre, mais un sentiment sûr du rythme et une incontestable franchise de gaieté. Ses bras se lèvent, insoucieux des indiscrétions de la bretelle tenant lieu de manche; les jambes fléchissent, bringueballent, battent l'air, menacent les chapeaux, entraînant sous le jupon les regards; ces regards voleurs poursuivant là l'entrebâillement espéré, mais toujours fuyant, du pantalon brodé. Et autour d'elle, cette crispation incessante des yeux affole les mâles. Elle lésait, elle le sent, elle le voit, et, imperturbablement, d'un même égal et indifférent sourire, elle sourit. Suivant la progression des figures du quadrille, aux provocantes saillies de son ventre, succèdent les déhanchements lascifs de ses reins; ses bouillonnes, lestement enlevés, dévoilent l'écartement des jambes à travers la mousse des plissés, soulignant, en la chute rapide des valcnciennes, au-dessus de la jarretière, un petit coin de vraie peau nue.

Et de ce morceau de chair vermeille jaillit, jusqu'aux spectateurs haletants, un rayonnement torride d'acier en fusion. Alors, dans une feinte de délire canaille, la bacchante du ruisseau, brusquement troussée jusqu'au ventre, offre en pâture, au cercle avide qui s'est resserré sur elle, l'apparition de ses rondeurs si peu voilées par les transparences dos entre-deux de dentelle, qu'à certain point, se

révèle, par une tache sombre, la plus intime efflorescence.

Et sur le cercle avide des hommes et des femmes passe un égal tressaillement.

Sans contester la valeur de la Goulue, on peut affirmer qu'une grosse part de sa célébrité revient à ses qualités de fille fraîche, appétissante, fière de ses charmes et trop hardie à les montrer. Constamment elle cherche le geste suspect de la main, du pied, de tout le corps; elle le trouve, elle l'impose et le public applaudit!

La Goulue est une enchanteresse.

Combien vraie toujours la fable de Circé, la charmeuse, métamorphosant les compagnons d'Ulysse en pourceaux!

Toute différente apparaissait Grille-d'Egout : petite, sèche, pas belle avec la proéminence de sa mâchoire supérieure, son menton fuyant et ses dents trop espacées. Dans l'immobilité de l'attente, avant les premières mesures, on l'eût prise volontiers pour une bourgeoise en goguette, un peu gauche et embarrassée de ses mains. Mais, dès les premiers coups d'archet, changement à vue. La taille cambrée, le jarret nerveux, le nez au vent elle reniflait la poussière du hall comme un soldat la fumée de la bataille, et entamait le morceau avec une assurance conquérante et une verve communicative. Serrée dans son jeu, correcte dans sa progression, plus gaie que voluptueuse, elle donnait un joli spectacle, moins excitant que drôle. La mimique d'un gamin de Paris et non celle d'une roulure. D'ailleurs, le tricotage des jambes agile et fin ; de la variété ; le coup de pied gouailleur comme un pied de nez, mais point lascif; enfin, dans l'ensemble do ses variations, une fermeté de dessin insoucieuse du public au point de toucher à la distinction.

Elle élevait le chahut à la hauteur d'une gavotte.

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Aujourd'hui Grille-d 'Egout a pris de l'embonpoint sans perdre son élasticité, et elle fait école. Sa renommée a franchi cet hiver l'enceinte des bals publics pour voler jusqu'aux boulevards dans une circonstance mémorable.

Ce n'est pas sans étonnement que le monde du high-life apprit qu'une de ses artistes préférées, une de celles qu'on désigne pour la Comédie-Française, quand bon lui semblera, MUe Réjane, en un mot, sollicitait les conseils d'une professionnelle des boulevards extérieurs pour préparer l'exécution d'un cavalier seul, dans la pièce nouvelle d'un auteur dramatique à la mode. La surprise cédait au ravissement le soir où la charmante comédienne s'élança bravement sur les planches des Variétés, bouffant ses jupes, fripant son linge et montrant ses jolies jambes pour les délices des fauteuils d'orchestre. Les applaudissements, les rappels, les cris délirants attestèrent bruyamment l'enthousiasme général, et si M. Meilhac n'eût été déjà installé à l'Académie française, nul doute que le pas de MUe Réjane ne l'y eut fait entrer sans coup férir. Aucun des Quarante n'eut osé refuser sa voix au littérateur qui offrait un tel ragoût à leurs palais blasés. On résiste au sel attique, point au piment parisien. Par des procédés plus simples et moins tangibles, MIIe Réjane devançait la petite secousse, inventée depuis par M. Maurice Barrés. Mais le plus fort étant fait, c'est-à-dire la consécration académique du spirituel écrivain étant acquise, M"c Réjane se contenta de lui amener, aux Variétés, deux cents fois de suite, salle comble, ce qui n'est jamais à dédaigner. Un peu d'or rehausse bien les palmes vertes de l'Institut.

Assurément, une bonne part du succès de Ma Cousine revenait à M"c Réjane. Mais où donc elle-même avait-elle puisé ces moyens nouveaux de séduction? On la savait

diseuse exquise, musicienne agréable, mime intelligente, capable même de se plier aux gesticulations poncives du ballet classique, mais danser le cancan avec cette assurance et cette verdeur n'était pas le résultat d'une invention spontanée. Les connaisseurs découvrirent tout de suite dans son maintien des traces de la grande école montmartroise, et on se mit en quête du professeur. Aussi bien la curiosité fut tôt satisfaite. Une lettre adressée aux journaux

par l'élève reconnaissante révéla le nom de sa maîtresse. C'était Mademoiselle Grille-d'Égout.

Grille-d'Egout peut dire que son élève lui a fait honneur. Grâce à celle-ci, après avoir recueilli, pendant de longues années, tous les lauriers des gloires personnelles, elle a moissonné en un jour toutes les couronnes de la pédagogie!

Réjane aura été le trait d'union entre la roue du Moulin- Rouge et la coupole du quai Malaquais. Le siècle prochain applaudira la fusion des deux édifices fameux à des titres si divers.

Faute de Grille-d'Égout, M1Ie Réjane eût trouvé un enseignement aussi sûr auprès d'une autre étoile, non moins illustre, de la place Blanche, Mademoiselle Nini- Patte-en-l'air.

Celle-là n'est pas entrée de bonne heure dans la carrière. Sa première jeunesse a su se plier aux devoirs conjugaux et aux soucis du commerce, adoucis par les joies maternelles. Mais un jour est venu où le démon de la danse, qui sommeillait sous ses talons, a brisé tous ses liens, et, maître de sa possédée, l'a lancée dans une vie nomade pleine d'étranges aventures. Chanteuse, danseuse, surtoutbohème, Nini a promené par toute la France l'accouplement burlesque du couplet comique et du grand écart. Sur le tard

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seulement, ayant épuisé le cycle des conditions humaines, elle a concentré sa passion dans le quadrille. Elle y figure au premier rang.

Brune comme la nuit, ce n'est point sa beauté qui l'a mise en relief, malgré l'âpre saveur du masque étrange pétri dans son visage carré. La bouche, large et bien meublée, s'éclaire d'un sourire froid, à la lueur sombre de deux grands yeux perdus en la profondeur de l'orbite et sous, l'épaisseur des sourcils. Une excessive pâleur morbide et constante suggère le souvenir macabre de la superbe eau-forte de Rops : La Mort qui danse. Mais une Mort mouvementée, allègre, infatigable. La Mort ressuscitée de l'éternel sommeil pour l'éternelle vie, la vie joyeuse, la vie à outrance, la vie électrique. Ce petit corps carré, sec, noir, se déploie, s'étire, s'allonge et grandit par la vigueur du geste, la rapidité du mouvement, l'imprévu de l'aspect. L'audace des jambes en arrondit l'excessive gracilité sans que la moindre contraction révèle jamais un effort, môme dans le tour de force. Cinq fois, dix fois, vingt fois de suite, rapide et cadencé, le pied se lève si haut au-dessus de la tête qu'il semble un bizarre papillon de nuit, irrésistiblement envolé vers l'attirant éclat des globes lumineux enguirlandés aux corniches de la haute galerie. Puis, tout à coup, à hauteur de visage, ce pied falot s'arrête, capturé par un impalpable rèt. Vainement il tente de s'échapper ; vainement il s'agite en des contorsions étranges au bout de la jambe raide ; maîtrisé par l'immobilité du mollet, il faut qu'il subisse cette servitude passagère, et aussi les railleries, les injures et les câlineries que, des yeux et des doigts, lui décoche la mimique pittoresque et goguenarde de celle dont il est 'esclave enchaîné, mais chéri. Entre la tête et le pied de la femme, une scène se

joue, intelligible et complexe. Un défi, une lutte, une victoire. Et, subjugué par le magnétique sourire, la bottine mordorée finit, en désespoir de cause, par exécuter sur la cheville désarticulée une manière de sauterie balancée, où perce l'irritant simulacre d'une caresse titillante et volontairement incomplète.

Mais enfin délivré, le pied va prendre sa revanche. En touchant terre il a retrouvé ses forces et sa liberté. A son tour de commander et de conduire la fête ! La rage de l'orchestre annonce la fin du quadrille; sur les violons les archets se précipitent et les doigts des musiciens mordent furieusement les cordes; les cuivres mugissent; une tempête se déchaîne furieuse et assourdissante.

Alors, la main dans la main de son cavalier, d'une allure ferme, égale et sûre, la danseuse commence, autour du cercle des spectateurs, une marche émouvante, fantastique et folle. A chaque pas, son pied bondit vers le plafond, tandis que la tête, violemment rejetée en arrière, pend au bout du torse renversé, en une profonde retraite de corps, assurant, par l'accord impeccable des mouvements, un équilibre invraisemblable. Pendant plusieurs tours de piste, la surhumaine dislocation se répète, avec une telle assurance que l'idée d'un danger ou dune fatigue ne s'en éveillepoint.Lestraitsémaciés s'illuminent delachimérique et bienfaisante extase des pythonisses et des Aïssaouas. L'allure se précipite, la gorge se soulève, haletante, les bras sillonnent l'air, et, dans un dernier battement, le talon du pied voltigeur retombe sur le parquet, s'allonge, file, glisse au loin, tirant la jambe et entraînant l'effondrement du bassin, dont la chute écrase lourdement la meurtrissure du sexe collé au sol, entre l'écartèlement d'un diabolique grand écart.

Et maintenant accoudée sur son genou gisant, le men-

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ton dans la main, subitement calmée, la danseuse promène sur la foule émue la satisfaction tranquille de son impassible sourire.

D'autres encore sont de remarquables exécutantes. Telle Rayon-d'or (ci-devant Olga), une des anciennes du métier, grande fille vigoureuse sans lourdeur, brune, travestie d'une perruque rousse pour accentuer ses sourcils noirs. Là-dessous, des yeux effrontés, aguicheurs, très doux, et le nez en pied de marmite dominant les lèvres épaisses, entr' ouvertes, rouges, cerise mûre, trop mûre peutêtre. Beaucoup d'allure. La taille rigide sans raideur. Au repos, une correction de soldat; en action, lafantaisie d'un gavroche. Les jambes couvrent le terrain, rapidement, marquant de jolis pas entrecroisés, allègrement découpés à l'emporte-pièce. Mais une grande discrétion des bras, avec l'impeccable assiette du torse. Le pied monte facilement à hauteur de figure sans chercher l'acrobatie; le bouillonnement des jupons chatouille l'œil sans le troubler. Signe particulier : Rayon-d'or conservera toute la nuit une coiffure irréprochable, son chapeau mesuràt-il deux mètres de circonférence.

Puis la Macarona, une fidèle de Y 'Elysée-Montmartre , très intéressante, Etoile-filante et Follette, deux élèves distinguées de Nini-patte-en-l'air , la Sauterelle, Môme-Fromage, la Glu, la Cigale, une classique, Clair-de-Lune très fine et d'un jeu bien personnel, et tant d'autres, la Favorite, Brin-d Amour, Emeraude , Gazelle, Musette, Papillon, Sirène, Baudruche, Reine-des-Prés, et Gigolette si mignonne, et Bobette si potelée, débutantes d'hier, étoiles de demain, dont la jeunesse étincelle au milieu de ces maturités savantes. Certes, dans les improvisations de leurs gaies sauteries percent des maladresses et s'avouent des

impuissances, mais la gaucherie même de leurs ébats y ajoute la saveur appétissante des fruits verts chère aux palais blasés. De là monte aussi une curiosité piquante de discerner celle qui sortira de la masse pour conquérir les hauts grades; de lire dans ces yeux vagues une ambition secrète, un courage, une volonté de mieux faire. Sur vingt qui sont là, bondissantes, joyeuses, provocantes, dix-neuf, avant peu, auront roulé dans les dernières infamies, ou succombé, salement rongées par l'alcool, volées par les chevaliers de la rouflaquette qui les grugent, épuisées par les pâles compagnonnes dont les appétits de goules s'excitent à leur moiteur fraîche de petite fille qui saute. Celles qui, ayant trempé dans ce cloaque, survivent à de tels éléments de décomposition, constituent de véritables curiosités : physiquement et moralement, des objets d'art.

Aussi bien, à dire vrai, celles qui échappent au mal, doivent leur salut à un certain instinct artistique qui leur souffle à l'oreille une soif d'éclipser des rivales ou de dompter les hommes. Celles-là demandent conseil, elles travaillent, elles veulent être instruites, et elles trouvent des maîtres qui les transforment à leur tour en ferments de perversité.

C'est sur cette singulière éducation que nous jetterons quelques notes de lumière.

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ans une courte rue du quartier Bréda, une maison fade et triste. Entrée bâtarde, couloir gris, suintant l'humidité, inaccessible au soleil.

Dès le porche étroit, l'œil détourné de la rue se trouble devant l'indécision du fond noir. Vaguement, à quelques mètres en avant, la rampe de l'escalier amorce la courbe de sa vis fuyante. D'un pied

douteux on avance, tâtonnant. Au rez-de-chaussée, a-t-on dit, et nulle baie ne se révèle marquant le seuil du logis. Une inquiétude gagne le visiteur à mesure qu'il avance ; sur la curiosité se greffe le souci de l'inconnu, de l'invisible, presque l'instinct d'un danger... Ah! le danger existait! non terrible, mais ridicule. A côté de la première marche ascendante, des degrés glissants s'inclinent brusquement vers un trou d'ombre. Un pas de plus, et c'était la chute bête, le chapeau cabossé, le nez écorché. Il faut descendre. Pas d'appui, sinon la main au mur. Une, deux, trois, quatre ! Ce rez-de-chaussée prend des airs de sous-sol. Enfin, la terre ferme ! mais baignée de ténèbres où le regard clignotant cherche sa direction avec effort. Heureusement, grâce à cette minute d'hésitation, la pupille assouplie à l'obscurité en pénètre un peu les grisailles; un point blanc se détache en face, à droite : une carte de visite piquée à la boiserie. De tout près, le nez dessus, on lit : Nini-patte-en-l'air, danseuse excentrique. Sauvé, mon Dieu ! Nous voici au but !

Le logis est digne de l'accès.

Un plafond bas pèse sur des pièces étroites. La salle à manger d'abord, sans prise de jour sur le ciel, baignée, par une lampe perpétuellement allumée, dans une lueur de sépulcre ; puis, la chambre à coucher.

La chambre à coucher, c'est la salle d'étude. Etroite, encombrée, banale. Le lit grand, avec des rideaux de reps rouge, un piano, un canapé, un guéridon, quelques chaises d'acajou. Sur un panneau, l'entre-croisement gai d'éventails et d'écrans japonais, d'affiches multicolores rappelant les tournées de province ; sur l'autre, une cascade de photographies exhibant la patronne et ses rivales dans les plus raffinées postures du métier. Puis, discrètement noyés dans

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la pénombre du chevet, un amoncellement de bouquets, de paniers fleuris, de hottes feuillues, glorieux trophées, doux souvenirs de triomphes passés. Les titres de noblesse du professeur, comme qui dirait la croix de sa mère !

Au pied du lit, gît, languissante, une grande peau velue, marquant sur le parquet ciré une large tache blanche.

Rien qui parle aux sens, rien qui évoque l'idée voluptueuse ou même gaie. Un intérieur d'institutrice ou de grisetle sérieuse. C'est là cependant que vont éclore les plus brillants papillons de nuit dont s'enorgueillissent nos vastes bastringues. C'est là que, lentement, ils dépouilleront leur malpropre chrysalide et pousseront leurs ailes; là qu'ils vont apprendre le sourire égrillard qui provoque, la pose appétissante qui tente, les soubresauts qui excitent, tout l'attirail subtil et pervers des aphrodisiaques de la danse. Et cette peau de bête insignifiante, cette banale descente de lit est l'enclume où se forgent les instruments de vice public les plus compliqués dont se gratte la corzmption quintessenciée de notre fin de siècle.

Là aussi rôde parfois la femme bien vêtue, voilée, gênée, dont la voiture attend au carrefour voisin. Elles sont quelques-unes, ces mondaines nerveuses dont la richesse ne suffit pas à satisfaire l'insatiable besoin de sensations nouvelles. Sous leur crâne mou, les idées flottent, creuses ou à peine ébauchées dans le perpétuel grouillement d'appétits indéfinis, de désirs difformes. Elles ont tout vu, tout entendu presque tout fait et tout ce qu'elles ont vu, entendu, ou fait ne leur a laissé qu'un ennui sans désir de recommencer. Autre chose ! autre chose ! encore autre chose ! Après l'opéra, il leur est venu jadis la curiosité de voir, dans son boudoir, la coryphée mettre et ôter son maillot; quelque soir elles

ont aidé un cabotin à laver son fard ; et le comique du café-concert leur a répète son inepte refrain dans l'intimité d'un cabinet particulier. Banalités que tout cela. Les grandes ailes fulgurantes du Moulin-Bouge les ont aussi mirées. A travers la foule compacte et agitée du mercredi et du samedi, elles se sont promenées au bras d'un ami contraint et embarrassé, parmi les bousculades, en quête de l'inconnu. Et en vérité, pour elles, il y a eu là du neuf. Une griserie lourde monte de ce bourdonnement houleux et pénètre lentement la cervelle. Les accidentelles rencontres de mains nues, les pressions brutales des torses viriles, les insinuants contacts des frôleurs mettent sur la peau un chatouillement. Au spectacle des danseuses tordues en de libertines postures a couru dans leurs veines un prurit sourd, maladivement excité par les regards sondeurs des filles tôt approchées, jetant aux oreilles, avec l'extérieure indépendance du bavardage futile, la provocation des sous-entendus lesbiens appuyée par l'attirance d'un toucher hardi, doucereusement.

Après ce ragoût de louche promiscuité devait surgir l'appétit de raffiner encore sur l'insuffisance d'aussi superficielles jouissances. De la passivité contemplative, certaines ont aspiré aux fièvres de l'exécution. Peut-il échapper quelque chose à la curiosité d'une femme? N'a-t-elle pas toujours, pour peu qu'elle soit jeune, ou jolie, ou d'esprit délié, des amis, des amants ou des sots à sa remorque? Un mot dans la conversation, une phrase dans le journal ont suffi pour la mettre sur la voie, et elle a su qu'il existait des femmes professant la danse en même temps qu'elles la pratiquent. L'une des plus habiles devait habiter dans ce coin du quartier Saint-Georges, et elle a fait elle-même son enquête, interrogeant l'épicier, le marchand de vin,

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le concierge; et enfin elle a trouvé. Mais là, une terreur l'a prise d'entrer dans la maison borgne, de se voir subitement face à face avec ces mystères de la basse bohème. Et elle a regagné sa voiture, heureuse de sa découverte et honteuse de sa poltronnerie. D'ailleurs le retour dans la sécurité du domicile conjugal a déjà raffermi son courage. Sur le bureau de bois de rose la plume court fébrile. Demain, une page satinée, au réveil de la chahuteuse, mêlera aux miasmes pesants de son étroite alcôve les parfums discrets de la grande dame sollicitant sa visite et ses leçons. Huit jours après^ l'élève saura, du bout du pied, décoiffer son mari debout en l'éblouissant de ses dessous imprévus. Pour peu que l'éducation se prolonge un mois, élève et maîlresse deviendront de vraies amies poussant la mutuelle tendresse aux extrêmes limites de l'intimité. Ces femmes de Montmartre sont si persuasives et le grand écart si suggestif!

C'est ainsi que s'opère de nos jours la réconciliation des classes dirigeantes avec les nouvelles couches sur le terrain de la danse.

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